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De Céline à Pauline Romet. - 18 février 1889

 

De Céline à Pauline Romet.

18 février 1889

Lisieux, 18 Février 89.

Ma chère Tante,

J'ai été bien touchée de votre lettre si affectueuse et si consolante. Oh! oui nous avons de la peine, une peine vive, et sans adoucissement. C'est la plus grande des épreuves qui pouvait nous arriver, nous aimions tant notre cher petit Père! il était notre gloire, tout notre amour. Nous l'aimions d'autant plus qu'il nous avait d'autant plus aimées, il avait tout quitté pour nous, son cher Alençon, ses amis, il nous avait servi de Mère. Il a toujours veillé sur nous avec une paternelle tendresse, je pourrais dire sans égale. C'était le meilleur des Pères, le plus excellent des hommes, tout le monde l'aimait, dans la ville on l'appelait: « le saint Patriarche ». Et le voilà parti !... Oh! chère Tante Pauline notre cœur est déchiré nous ne trouvons point de consolation à l'amertume de notre chagrin. Pour moi jamais je ne pourrai m'habituer à cette séparation; les heures succèdent aux heures, les jours aux jours et la peine est la même, ou plutôt elle devient plus intense, la plaie se creuse plus profondément.

Ma chère Tante, je ne vais pas essayer de vous décrire ma peine, les grandes impressions ne s'écrivent pas, mais je sais que vous les comprenez; en effet, notre langue quelque riche qu'elle soit est encore trop pauvre pour le langage du cœur.

Samedi nous avons été à Caen voir notre cher petit Père, il était couché, il ne ressentait aucune douleur, pour moi c'était le commencement d'une crise. La dernière s'est tout à fait annoncée de la même façon; d'abord il avait traîné une dizaine de jours, puis il avait fini par se coucher; je ne sais comment il va aujourd'hui, nous comptons y retourner dans un ou deux jours; je ne désire qu'une chose c'est d'être comme dame en chambre dans quelque communauté pour être auprès de lui et accourir au moindre signe, je ne puis plus vivre ici. Lisieux me semble désert, je sens que je suis trop loin de ce que j'aime. Je veux me dévouer pour lui, ma vie est maintenant inutile, aussi je vais essayer de réaliser mon plan. Chère Tante, je suis sûre que vous allez m'approuver, vous comprenez si bien le dévouement!

Nous sommes allées pour voir Mr et Mme Benoît (Auguste Benoît et sa femme Hortense Romet, sœur de Vital et Pauline), on nous a dit qu'ils étaient partis pour Alençon, nous voulions les remercier. Sachant qu'ils sont auprès de vous je pense qu'ils vont vous donner des détails qui par lettre seraient trop longs. Le médecin de l'établissement nous a dit que c'était une paralysie générale, tout le système nerveux est attaqué, il croit qu'un moment viendra où ses forces seront tellement affaiblies que nous pourrons le reprendre chez nous et le soigner jusqu'à son dernier soupir; c'est cette espérance qui me donne du courage. C'est bien triste que la paralysie se soit fixée ainsi au cerveau, sans cela nous aurions encore chez nous notre Père si aimé. Il est d'une bonté incroyable; avec son revolver il était bien loin de vouloir nous faire du mal, il voulait au contraire nous défendre, dans son imagination il voyait des choses épouvantables, des carnages, des batailles; il entendait le canon et le tambour, je le détrompais en vain, une tentative de vol faite dans la ville n'a fait que confirmer ses idées; aussi il a pris son revolver et voulait le porter sur lui en cas de danger, car, disait-il, je ne voudrais pas faire de mal même à un chat; je ne crois pas en effet qu'il s'en serait servi, c'était une idée qui passait et se serait évanouie, peut-être aurait-on dû attendre et essayer, avant d'agir, tous les moyens de le lui enlever, car il était si bon, si doux, il nous embrassait avec tant de tendresse!

Chère Tante Pauline, le bon Dieu a permis cette épreuve, voilà ce qu'il faut se dire; les consolations de la religion peuvent seules fortifier en pareille occasion.

Les consolations des amis sont bien douces aussi, surtout quand elles sont dictées par un cœur comme celui de notre bonne Tante.

Léonie se joint à moi pour vous embrasser de tout notre cœur. Bien des choses à Mr Vital.

Céline Martin

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