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Histoire d'une âme - Chapitre 1

 Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

Texte original de Thérèse publié en 1956

les additions sont en bleu

les suppressions sont en noir

CHAPITRE PREMIER

MANUSCRIT A

 Les premières notes d'un cantique d'amour. Le cœur d'une mère.Souvenirs de deux à quatre ans. 

J.M.J.T.   Janvier 1895
Jésus 

Histoire printanière d'une petite fleur blanche écrite par elle-même et dédiée à la révérende Mère Agnès de Jésus 

C'est à vous, ma Mère vénérée, que je viens confier l'histoire de mon âme. Le jour où vous me l'avez demandée, il me sem­blait que cela dissiperait mon cœur; mais depuis, Jésus m'a fait sentir qu'en obéissant simplement je lui serais agréable. Je vais donc commencer à chanter ce que je dois redire éternellement: les miséricordes du Seigneur!... C'est à vous, ma Mère chérie, à vous qui êtes deux fois ma Mère, que je viens confier l'histoire de mon âme ... Le jour où vous m'avez demandé de le faire, il me semblait que cela dissiperait mon coeur en l'occupant de lui-même, mais depuis Jésus m'a fait sentir qu'en obéissant simplement je lui serais agréable ; d'ailleurs je ne vais faire qu'une seule chose : Commencer à chanter ce que je dois redire éternellement  «Les Miséricordes du Seigneur!!!»...
Avant de prendre la plume, je me suis agenouillée devant la statue de Marie [Cette Vierge précieuse, bien que sans aucune valeur artistique, s'était ani­mée deux fois pour éclairer et consoler, en de graves circonstances, la mère de notre angélique enfant. Elle‑même reçut par cette statue bénie des grâces signa­lées, comme nous le verrons plus loin.] : celle qui a donné à ma famille tant de preu­ves des maternelles préférences de la Reine du ciel, je l'ai sup­pliée de guider ma main, afin de ne pas tracer une seule ligne qui ne lui soit agréable. Ensuite, ouvrant le saint Evangile, mes yeux sont tombés sur ces mots: « Jésus, étant monté sur une montagne, appela à lui ceux qu'il lui plut. » Voilà bien le mystère de ma vocation, de ma vie tout entière; et surtout le mystère des privilèges de Jésus sur mon âme. Il n'appelle pas ceux qui en sont dignes, mais ceux qu'il lui plaît. Comme le dit saint Paul: «Dieu a pitié de qui il veut, et il fait miséricorde à qui il veut faire miséricorde. Ce n'est donc pas l'ouvrage de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. »
Longtemps je me suis demandé pourquoi le bon Dieu avait des préférences, pourquoi toutes les âmes ne recevaient pas une égale mesure de grâces. Je m'étonnais de le voir prodiguer des faveurs extraordinaires
Avant de prendre la plume, je me suis agenouillée devant la statue de Marie (celle qui nous a donné tant de preuves des maternelles préférences de la Reine du Ciel pour notre famille), je l'ai suppliée de guider ma main afin que je ne trace pas une seule ligne qui ne lui soit agréable. Ensuite ouvrant le Saint Evangile, mes yeux sont tombés sur ces mots :  «Jésus étant monté sur une montagne, il appela à Lui ceux qu'il lui plut; et ils vinrent à Lui.» (St Marc, Chap. III, v. 13). Voilà bien le mystère de ma vocation, de ma vie tout entière et surtout le mystère des privilèges de Jésus sur mon âme... Il n'appelle pas ceux qui en sont dignes, mais ceux qu'il lui plaît ou comme le dit St Paul  : «Dieu a pitié de qui Il veut et Il fait miséricorde à qui Il veut faire miséricorde. Ce n'est donc pas l'ouvrage de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde.» (Ep. aux Rom. chap. IX, v. 15 et 16).

Longtemps je me suis demandé pourquoi le bon Dieu avait des préférences, pourquoi toutes les âmes ne recevaient pas un égal degré de grâces, je m'étonnais en Le voyant prodiguer des faveurs extraordinaires aux Saints qui l'avaient

 

à de grands pécheurs, comme saint Paul, saint Augustin, sainte Madeleine, et tant d'autres, qu'il forçait, pour ainsi dire, à recevoir ses grâces. Je m'éton­nais encore, en lisant la vie des saints, de voir Notre‑Seigneur caresser du berceau à la tombe certaines âmes privilégiées, sans laisser sur leur passage aucun obstacle qui les empêchât de s'éle­ver vers lui, ne permettant jamais au péché de ternir l'éclat imma­culé de leur robe baptismale. Je me demandais pourquoi les pauvres sauvages, par exemple, mouraient en grand nombre sans même avoir entendu prononcer le nom de Dieu.
Jésus a daigné m'instruire de ce mystère. Il a mis devant mes yeux le livre de la nature, et j'ai compris que toutes les fleurs créées par lui sont belles; que l'éclat de la rose et la blancheur du lis n'enlèvent pas le parfum de la petite violette, n'ôtent rien à la simplicité ravissante de la pâquerette. J'ai compris que si toutes les petites fleurs voulaient être des roses, la nature per­drait sa parure printanière, les champs ne seraient plus émaillés de fleurettes.
Ainsi en est‑il dans le monde des âmes, ce jardin vivant du Seigneur. Il a trouvé bon de créer les grands saints qui peuvent se comparer aux lis et aux roses; mais il en a créé aussi de plus petits, lesquels doivent se contenter d'être des pâquerettes, ou de simples violettes destinées à réjouir ses regards divins lorsqu'il les abaisse à ses pieds. Plus les fleurs sont heureuses de faire sa volonté, plus elles sont parfaites.
J'ai compris autre chose encore... J'ai compris que l'amour de Notre‑Seigneur se révèle aussi bien dans l'âme la plus sim­ple, qui ne résiste en rien à ses grâces, que dans l'âme la plus sublime. En effet, le propre de l'amour étant de s'abaisser, si toutes les âmes ressemblaient à celles des saints Docteurs qui ont illuminé l'Église,
 

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offensé, comme St Paul, St Augustin et qu'Il forçait pour ainsi dire à recevoir ses grâces ; ou bien en lisant la vie de Saints que Notre-Seigneur s'est plu à caresser du berceau à la tombe, sans laisser sur leur passage aucun obstacle qui les empêchât de s'élever vers Lui et prévenant ces âmes de telles faveurs qu'elles ne pouvaient ternir l'éclat immaculé de leur robe baptismale, je me demandais pourquoi les pauvres sauvages, par exemple, mouraient en grand nombre avant d'avoir même entendu prononcer le nom de Dieu... Jésus a daigné m'instruire de ce mystère. Il a mis devant mes yeux le livre de la nature et j'ai compris que toutes les fleurs qu'Il a créées sont belles, que l'éclat de la rose et la blancheur du Lys n'enlèvent pas le parfum de la petite violette ou la simplicité ravissante de la pâquerette... J'ai compris que si toutes les petites fleurs voulaient être des roses, la nature perdrait sa parure printanière, les champs ne seraient plus émaillés de fleurettes...


    Ainsi en est-il dans le monde des âmes qui est le jardin de Jésus. Il a voulu créer les grands saints qui peuvent être comparés aux Lys et aux roses ; mais il en a créé aussi de plus petits et ceux-ci doivent se contenter d'être des pâquerettes ou des violettes destinées à réjouir les regards du bon Dieu lorsqu'Il les abaisse à ses pieds. La perfection consiste à faire sa volonté, à être ce qu'Il veut que nous soyons...
    J'ai compris encore que l'amour de Notre-Seigneur se révèle aussi bien dans l'âme la plus simple qui ne résiste en rien à sa grâce que dans l'âme la plus sublime ; en effet le propre de l'amour étant de s'abaisser, si toutes les âmes ressemblaient à celles des Saints docteurs qui ont illuminé l'Eglise

 

il semble que le bon Dieu ne descendrait point assez bas en venant jusqu'à elles. Mais il a créé l'enfant qui ne sait rien et ne fait entendre que de faibles cris; il a créé le pauvre sauvage n'ayant pour se conduire que la loi naturelle; et c'est jusqu'à leurs cœurs qu'il daigne s'abaisser!

Ce sont là les fleurs des champs dont la simplicité le ravit; et, par cette action de descendre aussi bas, le Seigneur montre sa grandeur infinie. De même que le soleil éclaire à la fois les cèdres et la petite fleur; de même l'Astre divin illumine particu­lièrement chacune des âmes, grande ou petite, et tout corres­pond à son bien; comme dans la nature, les saisons sont disposées de manière à faire éclore au jour marqué la plus hum­ble pâquerette.

Sans doute, ma Mère, vous vous demandez avec étonnement où je veux en venir; car, jusqu'ici, je n'ai rien dit encore qui ressemble à l'histoire de ma vie; mais ne m’avez-vous pas ordonné d'écrire sans contrainte ce qui me viendrait naturelle­ment à la pensée? Ce n'est donc pas ma vie proprement dite que vous trouverez dans ces pages; ce sont mes pensées sur les grâces que Notre‑Seigneur a daigné m'accorder.

Je me trouve à une époque de mon existence où je puis jeter un regard sur le passé; mon âme s'est mûrie dans le creuset des épreuves intérieures et extérieures. Maintenant, comme la fleur après l'orage je relève la tête, et je vois que se réalisent pour moi les paroles du psaume: «Le Seigneur est mon Pasteur, je ne manquerai de rien. Il me fait reposer dans des pâturages agréables et fertiles; Il me conduit doucement le long des eaux. Il conduit mon âme sans la fatiguer... Mais, lors même que je descendrais dans la vallée de

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par la clarté de leur doctrine, il semble que le bon Dieu ne descendrait pas assez bas en venant jusqu'à leur coeur ; mais Il a créé l'enfant qui ne sait rien et ne fait entendre que de faibles cris, Il a créé le pauvre sauvage n'ayant pour se conduire que la loi naturelle et c'est jusqu'à leurs coeurs qu'Il daigne s'abaisser, ce sont là ses fleurs des champs dont la simplicité Le ravit... En descendant ainsi le Bon Dieu montre sa grandeur infinie. De même que le soleil éclaire en même temps les cèdres et chaque petite fleur comme si elle était seule sur la terre, de même Notre-Seigneur s'occupe aussi particulièrement de chaque âme que si elle n'avait pas de semblables ; et comme dans la nature toutes les saisons sont arrangées de manière à faire éclore au jour marqué la plus humble pâquerette, de même tout correspond au bien de chaque âme.

Sans doute, ma Mère chérie, vous vous demandez avec étonnement où je veux en venir, car jusqu'ici je n'ai rien dit encore qui ressemble à l'histoire de ma vie, mais vous m'avez demandé d'écrire sans contrainte ce qui me viendrait à la pensée ; ce n'est donc pas ma vie proprement dite que je vais écrire, ce sont mes pensées sur les grâces que le Bon Dieu a daigné m'accorder.

Je me trouve à une époque de mon existence où je puis jeter un regard sur le passé ; mon âme s'est mûrie dans le creuset des épreuves extérieures et intérieures ; maintenant comme la fleur fortifiée par l'orage je relève la tête et je vois qu'en moi se réalisent les paroles du psaume XXII. (Le Seigneur est mon Pasteur, je ne manquerai de rien. Il me fait reposer dans des pâturages agréables et fertiles. Il me conduit doucement le long des eaux. Il conduit mon âme sans la fatiguer... Mais lors même que je descendrai dans la vallée de

 

l'ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal; parce que vous serez avec moi, Seigneur ! »

Oui, toujours le Seigneur a été pour moi compatissant et rem­pli de douceur, lent à punir, et abondant en miséricordes! Aussi, j'éprouve un réel bonheur à venir chanter près de vous, ma Mère, ses ineffables bienfaits. C'est pour vous seule que je vais écrire l'histoire de la petite fleur cueillie par Jésus; cette pensée me fera parler avec abandon, sans m'inquiéter ni du style, ni des nombreuses digressions que je vais faire: un cœur de mère com­prend toujours son enfant, alors même qu'il ne sait que bégayer. Je suis donc sûre d'être comprise et devinée.

Si une petite fleur pouvait parler, il me semble qu'elle dirait simplement ce que le bon Dieu a fait pour elle, sans essayer de cacher ses dons. Sous prétexte d'humilité, elle ne dirait pas qu'elle est disgracieuse et sans parfum, que le soleil a terni son éclat, que les orages ont brisé sa tige; alors qu'elle reconnaîtrait en elle‑même tout le contraire.

La fleur qui va raconter son histoire se réjouit d'avoir à publier les prévenances tout à fait gratuites de Jésus. Elle reconnaît que rien n'était capable en elle d'attirer ses divins regards; que sa miséricorde seule l'a comblée de biens. C'est lui qui l'a fait naître en une terre sainte et comme tout imprégnée d'un parfum virginal; c'est lui qui l'a fait précéder de huit lis éclatants de blancheur. Dans son amour, il a voulu la préserver du souffle empoisonné du monde; à peine sa corolle commençait‑elle à s’entrouvrir, que ce bon Maitre la transplanta sur la montagne du Carmel, dans le jardin choisi de la Vierge Marie.

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l'ombre de la mort, je ne craindrai aucun mal, parce que vous serez avec moi, Seigneur !...)

Toujours le Seigneur a été pour moi compatissant et rempli de douceur... Lent à punir et abondant en miséricordes !... (Ps. CII, v. 8) Aussi, ma Mère, c'est avec bonheur que je viens chanter près de vous les miséricordes du Seigneur... C'est pour vous seule que je vais écrire l'histoire de la petite fleur cueillie par Jésus, aussi je vais parler avec abandon, sans m'inquiéter ni du style ni des nombreuses digressions que je vais faire. Un coeur de mère comprend toujours son enfant, alors même qu'il ne sait que bégayer, aussi je suis sûre d'être comprise et devinée par vous qui avez formé mon coeur et l'avez offert à Jésus !...
    Il me semble que si une petite fleur pouvait parler, elle dirait simplement ce que le Bon Dieu a fait pour elle, sans essayer de cacher ses bienfaits. Sous le prétexte d'une fausse humilité elle ne dirait pas qu'elle est disgracieuse et sans parfum, que le soleil lui a ravi son éclat et que les orages ont brisé sa tige, alors qu'elle reconnaîtrait en elle-même tout le contraire.

La fleur qui va raconter son histoire se réjouit d'avoir à publier les prévenances tout à fait gratuites de Jésus, elle reconnaît que rien n'était capable en elle d'attirer ses regards divins et que sa miséricorde seule a fait tout ce qu'il y a de bien en elle... C'est Lui qui l'a fait naître en une terre sainte et comme toute imprégnée d'un parfum virginal. C'est Lui qui l'a fait précéder de huit Lys éclatants de blancheur. Dans Son amour, Il a voulu préserver sa petite fleur du souffle empoisonné du monde ; à peine sa corolle commençait-elle à s'entr'ouvrir que ce divin Sauveur l'a transplantée sur la montagne du Carmel où déjà les deux Lys qui l'avaient entourée et doucement bercée au printemps de sa vie répandaient

 

 

 

 

 

Je viens, ma Mère, de résumer en peu de mots ce que le bon Dieu a fait pour moi; maintenant je vais entrer dans le détail de ma vie d'enfant: je sais que, là où tout autre ne verrait qu'un récit ennuyeux, votre cœur maternel trouvera des charmes.

 

Dans l'histoire de mon âme jusqu'à mon entrée au Carmel, je distingue trois périodes bien marquées: la première, malgré sa courte durée, n'est pas la moins féconde en souvenirs; elle s'étend depuis l'éveil de ma raison jusqu'au départ de ma mère chérie pour la patrie des cieux; autrement dit: jusqu'à mon âge de quatre ans et huit mois.

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leur suave parfum... Sept années se sont écoulées depuis que la petite fleur a pris racine dans le jardin de l'Epoux des vierges et maintenant trois Lys balancent auprès d'elle leurs corolles embaumées ; un peu plus loin un autre lys s'épanouit sous les regards de Jésus et les deux tiges bénies qui ont produit ces fleurs sont maintenant réunies pour l'éternité dans la Céleste Patrie... Là elles ont retrouvé les quatre Lys que la terre n'avait pas vus s'épanouir... Oh ! que Jésus daigne ne pas laisser longtemps sur la rive étrangère les fleurs restées dans l'exil ; que bientôt la branche de Lys soit complète au Ciel !
    Je viens, ma Mère, de résumer en peu de mots ce que le bon Dieu a fait pour moi, maintenant je vais entrer dans le détail de ma vie d'enfant ; je sais que là où tout autre ne verrait qu'un récit ennuyeux votre coeur maternel trouvera des charmes...
    Et puis les souvenirs que je vais évoquer sont aussi les vôtres puisque c'est près de vous que s'est écoulée mon enfance et que j'ai le bonheur d'appartenir aux parents sans égaux qui nous ont entourées des mêmes soins et des mêmes tendresses. Oh ! qu'il daignent bénir la plus petite de leurs enfants et lui aider à chanter les miséricordes divines !...
    Dans l'histoire de mon âme jusqu'à mon entrée au Carmel je distingue trois périodes bien distinctes ; la première malgré sa courte durée n'est pas la moins féconde en souvenirs ; elle s'étend depuis l'éveil de ma raison jusqu'au départ de notre Mère chérie pour la patrie des Cieux.

 

Le bon Dieu m'a fait la grâce d'ouvrir mon intelligence de très bonne heure, et de graver si profondément dans ma mémoire les souvenirs de mon enfance, que ces événements passés me sem­blent d'hier. Sans doute, Jésus voulait me faire connaître et apprécier la mère incomparable qu'il m'avait donnée. Hélas ! sa main divine me l'enleva bientôt pour la couronner dans le ciel.

Toute ma vie, le Seigneur s'est plu à m'entourer d'amour; mes premiers souvenirs sont empreints des sourires et des cares­ses les plus tendres. Mais s'il avait placé près de moi tant d'amour, il en avait mis aussi dans mon petit cœur, le créant affectueux et sensible. On ne peut se figurer combien je chéris­sais mon père et ma mère; je leur témoignais ma tendresse de mille manières, car j'étais très expansive; toutefois, les moyens que j'employais alors me font rire aujourd'hui quand j'y pense. Vous avez voulu, ma Mère, me mettre entre les mains les let­tres de maman, adressées en ce temps‑là à ma sœur Pauline, pen­sionnaire à la Visitation du Mans;   je me souviens parfaitement des traits qu'elles contiennent; mais il me sera plus facile de citer simplement certains passages de ces lettres char­mantes, souvent trop élogieuses à mon égard, dictées qu'elles sont par l'amour maternel. A l'appui de ce que je disais sur la manière de témoigner mon affection à mes parents, voici un mot de ma mère: Le bébé est un lutin sans pareil, qui vient me caresser en me souhai­tant la mort !—Oh! que je voudrais bien que tu mourrais, ma pauvre petite mère!—On la gronde, mais elle s'excuse d'un air tout étonne en disant:—C'est pourtant pour que tu ailles au ciel; puisque tu dis qu’il faut mourir pour y aller!—Elle souhaite de même la mort a son père quand elle est dans ses excès d'amour.

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Le Bon Dieu m'a fait la grâce d'ouvrir mon intelligence de très bonne heure et de graver si profondément en ma mémoire les souvenirs de mon enfance qu'il me semble que les choses que je vais raconter se passaient hier. Sans doute, Jésus voulait, dans son amour, me faire connaître la Mère incomparable qu'Il m'avait donnée, mais que sa main Divine avait hâte de couronner au Ciel !...


Toute ma vie le bon Dieu s'est plu à m'entourer d'amour, mes premiers souvenirs sont empreints des sourires et des caresses les plus tendres !... mais s'Il avait placé près de moi beaucoup d'amour, Il en avait mis aussi dans mon petit coeur, le créant aimant et sensible, aussi j'aimais beaucoup Papa et Maman et leur témoignais ma tendresse de mille manières, car j'étais très expansive.

Seulement les moyens que j'employais étaient parfois étranges, comme le prouve ce passage d'une lettre de Maman  «Le bébé est un lutin sans pareil, elle vient me caresser en me souhaitant la mort: «Oh! que je voudrais bien que tu mourrais, ma pauvre petite Mère!...» on la gronde, elle dit :  «C'est pourtant pour que tu ailles au Ciel, puisque tu dis qu'il faut mourir pour y aller.» Elle souhaite de même la mort à son père quand elle est dans ses excès d'amour ! »

[ajout du feuillet suivant par Thérèse]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Cette pauvre mignonne ne veut point me quitter; elle est continuel­lement près de moi et me suit avec bonheur, surtout au jardin. Quand je n'y suis pas, elle refuse d'y rester et pleure tant qu'on est obligé de me la ramener. De même, elle ne monterait pas l'escalier toute seule, à moins de m'appeler à chaque marche: Maman! maman! Autant de marches, autant de maman ! et, si par mal­heur j'oublie de répondre une seule fois: Oui, ma petite fille! elle en reste là, sans reculer, ni avancer.

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Le 25 Juin 1874 alors que j'avais à peine 18 mois, voici ce que maman disait de moi : «Votre père vient d'installer une balançoire, Céline est d'une joie sans pareille, mais il faut voir la petite se balancer; c'est risible, elle se tient comme une grande fille, il n'y a pas de danger qu'elle lâche la corde, puis quand ça ne va pas assez fort, elle crie. On l'attache par devant avec une autre corde et malgré cela je ne suis pas tranquille quand je la vois perchée là-dessus.
«Il m'est arrivé une drôle d'aventure dernièrement avec la petite. J'ai l'habitude d'aller à la messe de 5h.1/2, dans les premiers jours je n'osais pas la laisser, mais voyant qu'elle ne se réveillait jamais, j'ai fini par me décider à la quitter. Je la couche dans mon lit et j'approche le berceau si près qu'il est impossible qu'elle tombe. Un jour j'ai oublié de mettre le berceau . J'arrive et la petite n'était plus dans mon lit ; au même moment j'entends un cri, je regarde et je la vois assise sur une chaise qui se trouvait en face de la tête de mon lit, sa petite tête était couchée sur le traversin et là elle dormait d'un mauvais sommeil car elle était gênée. Je n'ai pas pu me rendre compte comment elle était tombée assise sur cette chaise, puisqu'elle était couchée. J'ai remercié le Bon Dieu de ce qu'il ne lui est rien arrivé, c'est vraiment providentiel, elle devait rouler par terre, son bon Ange y a veillé et les âmes du purgatoire auxquelles je fais tous les jours une prière pour la petite l'ont protégée ; voilà comment j'arrange cela... arrangez-le comme vous voudrez !... »
    A la fin de la lettre maman ajoutait : «Voilà le petit bébé qui vient me passer sa petite main sur la figure et m'embrasser. Cette pauvre petite ne veut point me quitter, elle est continuellement avec moi; elle aime beaucoup à aller au jardin

 

 

J'allais atteindre ma troisième année, quand ma mère écrivait:

... La petite Thérèse me demandait l'autre jour si elle irait au ciel: Oui, si tu es bien sage, lui ai‑je répondu.—Ah! maman, reprit‑elle alors, si je n'étais pas mignonne, j'irais donc en enfer?... mais, moi je sais bien ce que je ferais: je m 'envolerais avec toi qui serais au ciel; puis, tu me tiendrais bien fort dans tes bras. Comment le bon Dieu ferait‑il pour me prendre ?—J'ai vu dans son regard qu'elle était per­suadée que le bon Dieu ne lui pouvait rien, si elle se cachait dans les bras de sa mère.

Marie aime beaucoup sa petite sœur. C'est une enfant qui nous donne à tous bien des joies; elle est d'une franchise extraordinaire: c'est char­mant de la voir courir après moi pour me faire sa confession.—Maman, j'ai poussé Céline une fois; je l'ai battue une fois; mais je ne recom­mencerai plus.

Aussitôt qu'elle a fait le moindre malheur, il faut que tout le monde le sache: hier, ayant déchiré sans le vouloir un petit coin de tapisserie, elle s'est mise dans un état à faire pitié, puis il fallait bien vite le dire à son père. Lorsqu'il est rentré quatre heures après, personne n'y pen­sait plus; mais elle est accourue vers Marie, lui disant:—Raconte vite à papa que j'ai déchiré le papier.—Elle se tenait là, comme une crimi­nelle qui attend sa condamnation; mais elle a dans sa petite idée qu'on va lui pardonner plus facilement si elle s'accuse.

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mais si je n'y suis pas elle ne veut pas y rester et pleure jusqu'à ce qu'on me la ramène... »

(Voici un passage d'une autre lettre) : «La petite Thérèse me demandait l'autre jour si elle irait au Ciel. Je lui ai dit que oui, si elle était bien sage; elle me répond: «Oui, mais si je n'étais pas mignonne, j'irais dans l'enfer... mais moi je sais bien ce que je ferais, je m'envolerais avec toi qui serais au Ciel, comment que le Bon Dieu ferait pour me prendre ?... tu me tiendrais bien fort dans tes bras ? » J'ai vu dans ses yeux qu'elle croyait positivement que le Bon Dieu ne lui pouvait rien si elle était dans les bras de sa mère...
«Marie aime beaucoup sa petite soeur, elle la trouve bien mignonne, elle serait bien difficile car cette pauvre petite a grand peur de lui faire de la peine. Hier j'ai voulu lui donner une rose sachant que cela la rend heureuse, mais elle s'est mise à me supplier de ne pas la couper, Marie l'avait défendu, elle était rouge d'émotion, malgré cela je lui en ai donné deux, elle n'osait plus paraître à la maison. J'avais beau lui dire que les roses étaient à moi, «mais non, disait-elle, c'est à Marie...» C'est une enfant qui s'émotionne bien facilement. Dès qu'elle a fait un petit malheur, il faut que tout le monde le sache. Hier ayant fait tomber sans le vouloir un petit coin de la tapisserie, elle était dans un état à faire pitié, puis il fallait bien vite le dire à son Père ; il est arrivé quatre heures après, on n'y pensait plus, mais elle est bien vite venue dire à Marie : «Dis vite à Papa que j'ai déchiré le papier.» Elle est là comme un criminel qui attend sa condamnation, mais elle a dans sa petite idée qu'on va lui pardonner plus facilement si elle s'accuse. »

En trouvant ici le nom de mon cher petit père, je suis amenée naturellement à certains souvenirs bien joyeux. Quand il ren­trait, je courais invariablement au‑devant de lui et m'asseyais sur une de ses bottes; alors il me promenait ainsi, tant que je le voulais, dans les appartements et dans le jardin. Maman disait en riant qu'il faisait toutes mes volontés: « Que veux‑tu, répondait‑il, c'est la reine!» Puis, il me prenait dans ses bras, m'élevait bien haut, m'asseyait sur son épaule, m'embrassait et me caressait de toutes manières.

Cependant, je ne puis dire qu'il me gâtait. Je me rappelle très bien qu'un jour où je me balançais en folâtrant, mon père chéri vint à passer et m'appela, disant: « Viens m'embrasser, ma petite reine!» Contre mon habitude, je ne voulus point bouger et répondis d'un air mutin: « Dérange‑toi, papa ! » Il ne m'écouta pas et fit bien. Marie était là.—« Petite mal élevée, me dit‑elle, que c'est vilain de répondre ainsi à son père! » Aussitôt je sortis de ma fatale balançoire; la leçon n'avait que trop bien porté! Toute la maison retentit de mes cris de contrition; je montai vite l'escalier, et cette fois je n'appelai point maman à chaque marche; je ne pensais qu'à trouver papa, à me réconcilier avec lui, ce qui fut bien vite fait.

Je ne pouvais supporter la pensée d'avoir affligé mes bien-aimés parents; reconnaître mes torts était l'affaire d'un instant, comme le prouve encore ce trait d'enfance raconté si naturellement par ma mère elle‑même:

Un matin, je voulus embrasser la petite Thérèse avant de descendre: elle paraissait profondément endormie; je n'osais donc la réveiller, quand Marie me dit: Maman, elle fait semblant de dormir, j'en suis sûre.—Alors je me penchai sur son front pour l'embrasser; mais elle se cacha aussitôt sous sa couverture en me disant d'un air d'enfant gâté: —Je ne veux pas qu'on me voie.—Je n'étais rien moins que con­tente, et le lui fis sentir. Deux minutes après je l'entendais pleurer, et voilà que bientôt, à ma grande surprise, je l'aperçois à mes côtes! Elle était sortie toute seule de son petit lit, avait descendu l'escalier pieds nus, embarrassée dans sa chemise de nuit plus longue qu'elle. Son petit visage était couvert de larmes:—Maman, me dit‑elle, en se jetant à mes genoux, maman! j'ai été méchante, pardonne-moi! Le pardon fut bien vite accordé. Je pris mon chérubin dans mes bras, le pressant sur mon cœur et le couvrant de baisers.



 

 

 Je me souviens aussi de l'affection bien grande que j'avais dès ce temps‑là pour ma sœur aînée, Marie,

[reprise de la suite de 4 verso]

J'aimais beaucoup ma chère marraine. Sans en avoir l'air, je faisais une grande attention à tout ce qui se faisait et se disait autour de moi, il me semble que je jugeais des choses comme maintenant. J'écoutais bien attentivement ce que Marie apprenait à Céline afin de faire comme elle ;

 

qui venait de ter­miner ses études à la Visitation. Sans en avoir l'air, je faisais attention à tout ce qui se passait et se disait autour de moi; il me semble que je jugeais les choses comme maintenant. J'écou­tais attentivement ce qu'elle apprenait à Céline; pour obtenir la faveur d'être admise dans sa chambre pendant les leçons, j'étais bien sage et je lui obéissais en tout; aussi me comblait-elle de cadeaux qui, malgré leur peu de valeur, me faisaient un extrême plaisir.

Je puis dire que mes deux grandes sœurs me rendaient bien fière! Mais, comme Pauline me paraissait si loin, je ne rêvais qu'elle du matin au soir. Lorsque je commençais seulement à parler, et que maman me demandait: « A quoi penses‑tu ? » la réponse était invariable: << A Pauline ! » Quelquefois j'entendais dire que Pauline serait religieuse; alors, sans trop savoir ce que c'était, je pensais: Moi aussi, je serai religieuse! C'est là un de mes premiers souvenirs; et depuis, je n'ai jamais changé de réso­lution. Ce fut donc l'exemple de cette sœur chérie qui, dès l'âge de deux ans, m'entraîna vers l'Epoux des vierges.

O ma Mère, que de douces réflexions je voudrais vous confier ici, sur mes rapports avec Pauline! mais ce serait trop long.

Ma chère petite Léonie tenait aussi une bien grande place dans mon cœur; elle m'aimait beaucoup. Le soir, en revenant de ses leçons, elle voulait me garder quand toute la famille était en pro­menade; il me semble entendre encore les gentils refrains qu'elle chantait de sa douce voix pour m'endormir.

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après sa sortie de la Visitation, pour obtenir la faveur d'être admise dans sa chambre pendant les leçons qu'elle donnait à Céline, j'étais bien sage et je faisais tout ce qu'elle voulait ; aussi me comblait-elle de cadeaux qui, malgré leur peu de valeur, me faisaient beaucoup de plaisir.
    J'étais bien fière de mes deux grandes soeurs, mais celle qui était mon idéal d'enfant, c'était Pauline... Lorsque je commençais à parler et que Maman me demandait  «A quoi penses-tu?» la réponse était invariable  «A Pauline!...» Une autre fois, je faisais aller mon petit doigt sur les carreaux et je disais  «J'écris: Pauline!...» Souvent j'entendais dire que bien sûr Pauline serait religieuse ; alors sans trop savoir ce que c'était, je pensais : «Moi aussi je serai religieuse.» C'est là un de [mes] premiers souvenirs et depuis, jamais je n'ai changé de résolution !... Ce fut vous, ma Mère chérie, que Jésus choisit pour me fiancer à Lui, vous n'étiez pas alors auprès de moi, mais déjà un lien s'était formé entre nos âmes... vous étiez mon idéal, je voulais être semblable à vous et c'est votre exemple qui dès l'âge de deux ans m'entraîna vers l'Epoux des vierges... Oh ! que de douces réflexions je voudrais vous confier !  Mais je dois poursuivre l'histoire de la petite fleur, son histoire complète et générale, car si je voulais parler en détail de mes rapports avec «Pauline», il me faudrait laisser tout le reste !...
    Ma chère petite Léonie tenait aussi une grande place dans mon coeur. Elle m'aimait beaucoup, le soir c'était elle qui me gardait quand toute la famille allait se promener... Il me semble entendre encore les gentils refrains qu'elle chantait afin de m'endormir... en toute chose elle cherchait le moyen de me faire plaisir aussi j'aurais eu bien du chagrin de lui causer de la peine.

 Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

additions en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

suppressions en noir

 

 Je me souviens par­faitement de sa première communion.   Je me rappelle aussi la pauvre petite fille, sa compagne, que ma mère avait habillée, suivant l'usage touchant des familles aisées d'Alençon. Cette enfant ne quitta pas Léonie un seul instant de ce beau jour; et, le soir au grand dîner, on la mit à la place d'honneur . Hélas! j'étais trop petite pour rester à ce pieux festin; mais j'y participai un peu, grâce à la bonté de papa qui vint lui‑même, au dessert, apporter à sa petite reine un morceau de la pièce montée.

 

Maintenant, il me reste à parler de Céline, la petite compa­gne de mon enfance. Pour elle, les souvenirs sont en telle abon­dance que je ne sais lesquels choisir. Nous nous entendions parfaitement toutes les deux; mais j'étais bien plus vive et bien moins naïve qu'elle.

Voici une lettre qui vous montrera, ma Mère, combien Céline était douce, et moi méchante. J'avais alors près de trois ans et Céline six ans et demi.

Ma petite Céline est tout à fait portée à la vertu; pour le petit furet, on ne sait pas trop comment ça fera; c'est si petit, si étourdi! C'est une enfant très intelligente; mais elle est bien moins douce que sa sœur, et surtout d'un entêtement presque invincible. Quand elle dit non, rien ne peut la faire céder; on la mettrait une journée dans la cave sans obte­nir un oui de sa part; elle y coucherait plutôt!

 

Ms A 6v

Je me rappelle très bien sa première communion, surtout du moment où elle me prit sur son bras pour me faire entrer avec elle au presbytère ; cela me paraissait beau d'être portée par une grande soeur tout en blanc comme moi !... Le soir on me coucha de bonne heure car j'étais trop petite pour rester au grand dîner mais je vois encore Papa qui vint au dessert, apportant à sa petite reine des morceaux de la pièce montée...
    Le lendemain ou peu de jours après, nous sommes allées avec maman chez la petite compagne de Léonie ; je crois que c'est ce jour-là que cette bonne petite Mère nous a emmenées derrière un mur pour nous faire boire du vin après le dîner (que nous avait servi la pauvre dame Dagorau) car elle ne voulait pas faire de peine à la bonne femme, mais aussi voulait que nous ne manquions de rien... Ah ! comme le coeur d'une Mère est délicat, comme il traduit sa tendresse en mille soins prévoyants auxquels personne ne penserait !
    Maintenant il me reste à parler de ma chère Céline, la petite compagne de mon enfance, mais les souvenirs sont en telle abondance que je ne sais lesquels choisir. Je vais extraire quelques passages des lettres que maman vous écrivait à la Visitation, mais je ne vais pas tout copier, ce serait trop long... Le 10 Juillet 1873 (l'année de ma naissance), voici ce qu'elle vous disait  «La nourrice a amené la petite Thérèse Jeudi, elle n'a fait que rire, c'était surtout la petite Céline qui lui plaisait, elle riait aux éclats avec elle; on dirait qu'elle a déjà envie de jouer, cela viendra bientôt, elle se tient sur ses petites jambes, raide comme un petit piquet. Je crois qu'elle marchera de bonne heure et qu'elle aura bon caractère, elle paraît très intelligente et a une bonne figure de prédestinée... »

 

Ms A 7r

Mais ce fut surtout après ma sortie de nourrice que je montrai mon affection pour ma chère petite Céline. Nous nous entendions très bien, seulement j'étais bien plus vive et bien moins naïve qu'elle ; quoique de trois ans et demi plus jeune, il me semblait que nous étions du même âge.

             Voici un passage d'une lettre de Maman qui vous montrera combien Céline était douce et moi méchante  «Ma petite Céline est tout à fait portée à la vertu, c'est le sentiment intime de son être, elle a une âme candide et a horreur du mal. Pour le petit furet, on ne sait pas trop comment ça fera, c'est si petit, si étourdi! Elle est d'une intelligence supérieure à Céline, mais bien moins douce et surtout d'un entêtement presqu'invincible, quand elle dit «non» rien ne peut la faire céder, on la mettrait une journée dans la cave qu'elle y coucherait plutôt que de dire «oui»...

             «Elle a cependant un coeur d'or, elle est bien caressante et bien franche; c'est curieux de la voir courir après moi, pour me faire sa confession: Maman, j'ai poussé Céline qu'une fois, je l'ai battue une fois, mais je ne recommencerai plus. (C'est comme cela pour tout ce qu'elle fait). Jeudi soir nous avons été nous promener du côté de la gare, elle a absolument voulu entrer dans la salle d'attente pour aller chercher Pauline, elle courait devant avec une joie qui faisait plaisir, mais quand elle a vu qu'il fallait s'en retourner sans monter en chemin de fer pour aller chercher Pauline, elle a pleuré tout le long du chemin. »

             Cette dernière partie de la lettre me rappelle le bonheur que j'éprouvais en vous voyant revenir de la Visitation ; vous, ma mère, me preniez sur vos bras et Marie prenait Céline ; alors je vous faisais mille caresses et je me penchais 

 

Ms A 7v

en arrière afin d'admirer votre grande natte... puis vous me donniez une tablette de chocolat que vous aviez gardée trois mois. Vous pensez quelle relique c'était pour moi !... Je me rappelle aussi du voyage que j'ai fait au Mans, c'était la première fois que j'allais en chemin de fer. Quelle joie de me voir en voyage seule avec Maman !... Cependant je ne sais plus pourquoi je me suis mise à pleurer et cette pauvre petite Mère n'a pu présenter à ma tante du Mans qu'un vilain petit laideron tout rouge des larmes qu'il avait répandues en chemin... Je n'ai gardé aucun souvenir du parloir mais seulement du moment où ma tante m'a passé une petite souris blanche et un petit panier en papier bristol rempli de bonbons sur lesquels trônaient deux jolies bagues en sucre, juste de la grosseur de mon doigt ; aussitôt je m'écriai  «Quel bonheur! il y aura une bague pour Céline.» Mais, ô douleur ! je prends mon panier par l'anse, je donne l'autre main à Maman et nous partons ; au bout de quelques pas, je regarde mon panier et je vois que mes bonbons étaient presque tous semés dans la rue, comme les pierres du petit poucet... Je regarde encore de plus près et je vois qu'une des précieuses bagues avait subi le sort fatal des bonbons... Je n'avais plus rien à donner à Céline !... alors ma douleur éclate, je demande à retourner sur mes pas, maman ne semble pas faire attention à moi. C'en était trop, à mes larmes succèdent mes cris... Je ne pouvais comprendre qu'elle ne partageât pas ma peine et cela augmentait de beaucoup ma douleur...

             Maintenant je reviens aux lettres où maman vous parle de Céline et de moi, c'est le meilleur moyen que je puisse employer pour vous faire bien connaître mon caractère ; voici un passage où mes défauts brillent d'un vif éclat  : «Voilà Céline 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J'avais encore un défaut dont ma mère ne parle pas dans ses lettres: c'était un grand amour‑propre. En voici seulement deux exemples. Un jour, voulant connaître sans doute jusqu'où irait mon orgueil, elle me dit en souriant: « Ma petite Thérèse, si tu veux baiser la terre je vais te donner un sou. » Un sou, cela valait pour moi toute une fortune. Afin de le gagner dans la circons­tance, je n'avais guère besoin d'abaisser ma grandeur, car ma petite taille ne mettait pas une distance considérable entre moi et la terre; cependant, ma fierté se révolta, et,

Ms A 8r

qui s'amuse avec la petite au jeu de cubes, elles se disputent de temps en temps, Céline cède pour avoir une perle à sa couronne. Je suis obligée de corriger ce pauvre bébé qui se met dans des furies épouvantables ; quand les choses ne vont pas à son idée, elle se roule par terre comme une désespérée croyant que tout est perdu, il y a des moments où c'est plus fort qu'elle, elle en est suffoquée. C'est une enfant bien nerveuse, elle est cependant bien mignonne et très intelligente, elle se rappelle tout. » Vous voyez, ma Mère, combien j'étais loin d'être une petite fille sans défauts ! On ne pouvait même pas dire de moi que j'étais sage quand je dormais, car la nuit j'étais encore plus remuante que le jour, j'envoyais promener toutes les couvertures et puis (tout en dormant) je me donnais des coups contre le bois de mon petit lit ; la douleur me réveillait, alors je disais :  «Maman, je suis toquée!...» Cette pauvre petite Mère était obligée de se lever et constatait qu'en effet j'avais des bosses au front, que j'étais toquée ; elle me couvrait bien, puis allait se recoucher ; mais au bout d'un moment je recommençais à être toquée, si bien qu'on fut obligé de m'attacher dans mon lit. Tous les soirs, la petite Céline venait nouer les nombreux cordons destinés à empêcher le petit lutin de se toquer et de réveiller sa maman ; ce moyen ayant bien réussi, je fus désormais sage en dormant...

Il est un autre défaut que j'avais (étant éveillée) et dont Maman ne parle pas dans ses lettres, c'était un grand amour-propre. Je ne vais vous en donner que deux exemples afin de ne pas rendre mon récit trop long.  Un jour Maman me dit  «Ma petite Thérèse, si tu veux baiser la terre, je vais te donner un sou.» Un sou, c'était pour moi toute une richesse ; pour le gagner je n'avais pas besoin d'abaisser ma grandeur car ma petite taille ne mettait pas une grande distance entre moi et la terre, cependant ma fierté se révolta à

 me tenant bien droite, je répondis à maman: «Oh! non, ma petite mère, j'aime mieux ne pas avoir de sou. »

Une autre fois, nous devions aller à la campagne chez des amis. Maman dit à Marie de me mettre ma plus jolie toilette, mais de ne pas me laisser les bras nus. Je ne soufflai mot, et montrai même l'indifférence que doivent avoir les enfants de cet âge; mais intérieurement je me disais: Pourtant, comme j'aurais été bien plus gentille avec mes petits bras nus!

Avec une semblable nature, je me rends bien compte que si j'avais été élevée par des parents sans vertu, je serais devenue bien méchante, et peut‑être même aurais‑je couru à ma perte éternelle. Mais Jésus veillait sur sa petite fiancée; il fit tourner à son bien tous ses défauts, qui, réprimés de bonne heure, lui servirent à grandir dans la perfection. En effet, comme j'avais de l'amour‑propre et aussi l'amour du bien, il suffisait que l'on me dît une seule fois: « Il ne faut pas faire telle chose», pour que je n'eusse plus envie de recommencer. Je vois avec plaisir dans les lettres de ma chère maman, qu'en avançant en âge je lui donnais plus de consolation; n'ayant sous les yeux que de bons exemples, je voulais naturellement les suivre. Voici ce qu'elle écrivait en 1876:
Jusqu'à Thérèse qui veut se mêler de faire des sacrifices. Marie a donné à ses petites sœurs un chapelet fait exprès pour compter leurs pratiques de vertu; elles font ensemble de véritables conférences spiri­tuelles très amusantes.

[texte du Ms A folio 10 r] Céline disait l'autre jour: Comment cela se fait‑il que le bon Dieu soit dans une si petite hostie ? Thérèse lui a répondu: —Ce n'est pas si étonnant, puisque le bon Dieu est tout‑puissant!— Et qu'est‑ce que ça veut dire tout‑puissant ?—Ça veut dire qu'il fait tout ce qu'il veut!

Mais le plus curieux encore, c'est de voir Thérèse mettre la main cent fois par jour dans sa petite poche, pour tirer une perle à son chapelet, toutes les fois qu'elle fait un sacrifice. Ces deux enfants sont inséparables et se suffisent pour se récréer. La nourrice a donné à Thérèse un coq et une poule de la petite espèce; vite le bébé a donné le coq à sa sœur. Tous les jours, après le dîner celle‑ci va prendre son coq, elle l'attrape tout d'un coup ainsi que là poule; puis, les voilà qui viennent avec leurs bêtes s'asseoir au coin du 

Ms A 8v

la pensée de «baiser la terre», me tenant bien droite, je dis à Maman  «Oh! non, ma petite Mère, j'aime mieux ne pas avoir de sou!...»

             Une autre fois nous devions aller à Grogny chez Mme Monnier. Maman dit à Marie de me mettre ma jolie robe bleu Ciel, garnie de dentelles, mais de ne pas me laisser les bras nus, afin que le Soleil ne les brunisse pas. Je me laissai habiller avec l'indifférence que devaient avoir les enfants de mon âge, mais intérieurement je pensais que j'aurais été bien plus gentille avec mes petits bras nus.

             Avec une nature comme la mienne, si j'avais été élevée par des Parents sans vertu ou même si comme Céline j'avais été gâtée par Louise, je serais devenue bien méchante et peut-être me serais perdue... Mais Jésus veillait sur sa petite fiancée, Il a voulu que tout tournât à son bien, même ses défauts qui, réprimés de bonne heure, lui ont servi à grandir dans la perfection... Comme j'avais de l'amour-propre et aussi l'amour du bien, aussitôt que j'ai commencé à penser sérieusement (ce que j'ai fait bien petite) il suffisait qu'on me dise qu'une chose n'était pas bien, pour que je n'aie pas envie de me le faire répéter deux fois... Je vois avec plaisir dans les lettres de Maman qu'en grandissant je lui donnais plus de consolation. N'ayant que de bons exemples autour de moi je voulais naturellement les suivre. Voici ce qu'elle écrivait en 1876  

«Jusqu'à Thérèse qui veut parfois se mêler de faire des pratiques...

C'est une charmante enfant, elle est fine comme l'ombre, très vive, mais son coeur est sensible.

Céline et elle s'aiment beaucoup, elles se suffisent à elles deux pour se désennuyer; tous les jours aussitôt qu'elles ont dîné Céline va prendre son petit coq, elle attrape tout d'un coup la poule à Thérèse, moi je ne puis en venir à bout, mais elle est si vive que du premier bond elle la tient ; puis elles arrivent toutes les deux avec leurs bêtes s'asseoir au coin du

 feu; elles s'amusent ainsi fort longtemps. Un matin, Thérèse s'est avisée de sortir de son petit lit pour aller coucher avec Céline; la bonne la cherchait pour l'habiller; elle l'aperçoit enfin, et la petite lui dit, en embrassant sa sœur et la serrant bien fort dans ses bras: Laissez‑moi, ma pauvre Louise, vous voyez bien que toutes les deux, on est comme les petites poules blanches, on ne peut plus se séparer!

Il est bien vrai que je ne pouvais rester sans Céline, j'aimais mieux sortir de table avant d'avoir fini mon dessert, que de ne pas la suivre aussitôt qu'elle se levait. Me tournant alors dans ma grande chaise d'enfant, je voulais descendre bien vite, et puis nous allions jouer ensemble.

Ms A 9r

feu et s'amusent ainsi fort longtemps. (C'était la petite Rose qui m'avait fait cadeau de la poule et du coq, j'avais donné le coq à Céline). L'autre jour Céline avait couché avec moi, Thérèse avait couché au second dans le lit à Céline ; elle avait supplié Louise de la descendre en bas pour qu'on l'habille. Louise monte pour la chercher, elle trouve le lit vide. Thérèse avait entendu Céline et était descendue avec elle. Louise lui dit : «Tu ne veux donc pas venir en bas t' habiller ?»  «Oh non! ma pauvre Louise, on est comme les deux petites poules, on ne peut pas se séparer!» Et en disant cela elles s'embrassaient et se serraient toutes les deux... Puis le soir Louise, Céline et Léonie sont parties au cercle catholique et ont laissé cette pauvre Thérèse qui comprenait bien qu'elle était trop petite pour y aller, elle disait :  «Si seulement on veut me coucher dans le lit à Céline!...» Mais non, on n'a pas voulu... elle n'a rien dit et est restée seule avec sa petite lampe, elle dormait un quart d'heure après d'un profond sommeil... »

             Un autre jour Maman écrivait encore : «Céline et Thérèse sont inséparables, on ne peut voir deux enfants s'aimer mieux; quand Marie vient chercher Céline pour faire sa classe, cette pauvre Thérèse est tout en larmes. Hélas que va-t-elle devenir, sa petite amie s'en va!... Marie en a pitié, elle la prend aussi et cette pauvre petite s'assied sur une chaise pendant deux ou trois heures ; on lui donne des perles à enfiler ou une chiffe à coudre, elle n'ose bouger et pousse souvent de gros soupirs. Quand son aiguille se désenfile, elle essaie de la renfiler, c'est curieux de la voir, ne pouvant y parvenir et n'osant déranger Marie ; bientôt on voit deux grosses larmes qui coulent sur ses joues... Marie

 

 

 

 

 

 Le dimanche, comme j'étais trop petite pour aller aux offi­ces, maman restait à me garder. En cette circonstance, je mon­trais une grande sagesse, ne marchant que sur le bout des pieds; mais aussitôt que j'entendais la porte s'ouvrir, c'était une explo­sion de joie sans pareille; je me précipitais au‑devant de ma jolie petite sœur, et je lui disais: « O Céline ! donne‑moi bien vite du pain bénit!» Un jour, elle n'en avait pas!... comment faire? Je ne pouvais m'en passer; j'appelais ce festin ma messe. Une idée lumineuse me traversa l'esprit: « Tu n'a pas de pain bénit, eh bien ! fais‑en'! » Elle ouvrit alors le placard, prit le pain, en coupa une bouchée, et récitant dessus un Ave Maria d'un ton solennel, me le présenta triomphante. Et moi, faisant le signe de la croix, je le mangeai avec une grande dévotion, lui trou­vant tout à fait le goût

Ms A 9v

la console bien vite, renfile l'aiguille et le pauvre petit ange sourit au travers de ses larmes... »

             Je me rappelle qu'en effet je ne pouvais pas rester sans Céline, j'aimais mieux sortir de table avant d'avoir fini mon dessert que de ne pas la suivre, aussitôt qu'elle se levait. Je me tournais dans ma grande chaise, demandant qu'on me descende et puis nous allions jouer ensemble ; quelquefois nous allions avec la petite préfète, ce qui me plaisait bien à cause du parc et de tous les beaux jouets qu'elle nous montrait, mais c'était plutôt afin de faire plaisir à Céline que j'y allais, aimant mieux rester dans notre petit jardin à gratter les murs, car nous enlevions toutes les petites paillettes brillantes qui s'y trouvaient et puis nous allions les vendre à Papa qui nous les achetait très sérieusement.

             Le dimanche, comme j'étais trop petite pour aller aux offices, Maman restait à me garder ; j'étais bien sage et ne marchais que sur le bout du pied pendant la messe ; mais aussitôt que je voyais la porte s'ouvrir, c'était une explosion de joie sans pareille ; je me précipitais au-devant de ma jolie petite Soeur qui était alors «parée comme une chapelle»... et je lui disais : «Oh! ma petite Céline, donne-moi bien vite du pain bénit!» Parfois elle n'en avait pas, étant arrivée trop tard... Comment faire alors ? Il était impossible que je m'en passe, c'était là «ma messe»... Le moyen fut bien vite trouvé.  «Tu n'as pas de pain bénit, eh bien, fais-en!» Aussitôt dit, aussitôt fait, Céline prend une chaise, ouvre le placard, attrape le pain, en coupe une bouchée et très sérieusement récite un Ave Maria dessus, puis elle me le présente et moi, après [avoir] fait le signe de la Croix avec, je le mange avec une grande dévotion, lui trouvant tout à fait le goût

du pain bénit.

 

 

 

 

 

 

Un jour, Léonie, se trouvant sans doute trop grande pour jouer à la poupée, vint nous trouver toutes les deux avec une corbeille remplie de robes, de jolis morceaux d'étoffe et autres garnitures, sur lesquels ayant couché sa poupée, elle nous dit: « Tenez, mes petites sœurs, choisissez ! »

Céline regarda et pot un peloton de ganse. Après un moment de réflexion, j'avançai la main à mon tour en disant: «Je choisis tout!» et j'emportai corbeille et poupée sans autre cérémonie.

Ce petit trait de mon enfance est comme le résumé de ma vie entière. Plus tard, lorsque la perfection m'est apparue, j'ai com­pris que pour devenir une sainte il fallait beaucoup souffrir, rechercher toujours ce qu'il y a de plus parfait et s'oublier soi-même. J'ai compris que, dans la sainteté, les degrés sont nom­breux, que chaque âme

Ms A 10r

du pain bénit... Souvent nous faisions ensemble des conférences spirituelles ; voici un exemple que j'emprunte aux lettres de Maman  «Nos deux chères petites Céline et Thérèse sont des anges de bénédiction, des petites natures angéliques. Thérèse fait la joie, le bonheur de Marie et sa gloire, c'est incroyable comme elle en est fière. C'est vrai qu'elle a des réparties bien rares à son âge, elle en remontre à Céline qui est le double plus âgée.

[voir plus haut dans HA 98]  Céline disait l'autre jour :  «Comment que cela se fait que le bon Dieu peut être dans une si petite hostie?» La petite a dit : «Ce n'est pas si étonnant puisque le bon Dieu est tout puissant.»  «Qu'est-ce que veut dire Tout-puissant?»  «Mais c'est de faire tout ce qu'Il veut!...»

             Un jour, Léonie pensant qu'elle était trop grande pour jouer à la poupée vint nous trouver toutes les deux avec une corbeille remplie de robes et de jolis morceaux destinés à en faire d'autres ; sur le dessus était couchée sa poupée.  «Tenez mes petites soeurs, nous dit-elle, choisissez, je vous donne tout cela.» Céline avança la main et prit un petit paquet de ganses qui lui plaisait. Après un moment de réflexion j'avançai la main à mon tour en disant :  «Je choisis tout!» et je pris la corbeille sans autre cérémonie ; les témoins de la scène trouvèrent la chose très juste, Céline elle-même ne songea pas à s'en plaindre (d'ailleurs elle ne manquait pas de jouets, son parrain la comblait de cadeaux et Louise trouvait moyen de lui procurer tout ce qu'elle désirait).

             Ce petit trait de mon enfance est le résumé de toute ma vie ; plus tard lorsque la perfection m'est apparue, j'ai compris que pour devenir une sainte il fallait beaucoup souffrir, rechercher toujours le plus parfait et s'oublier soi-même ; j'ai compris qu'il y avait bien des degrés dans la perfection et que chaque âme

 

est libre de répondre aux avances de Notre‑Seigneur, de faire peu ou beaucoup pour son amour; en un mot, de choisir entre les sacrifices qu'il demande. Alors, comme aux jours de ma petite enfance, je me suis écriée: « Mon Dieu, je choisis tout ! je ne veux pas être sainte à moitié; cela ne me fait pas peur de souffrir pour vous, je ne crains qu'une chose, c'est de garder ma volonté; prenez‑la, car je choisis tout ce que vous voulez! » 

Mais je m'oublie, ma Mère bien‑aimée; je ne dois pas encore vous parler de ma jeunesse, j'en suis encore au petit bébé de trois et quatre ans. Je me souviens d'un songe que j'ai fait à cet âge et qui s'est gravé profondément dans ma mémoire: Une nuit, en rêve, j'allais me promener seule au jardin quand j'aper­çus tout à coup, auprès de la tonnelle, deux affreux petits dia­bles qui dansaient sur un baril de chaux avec une agilité surprenante, malgré des fers pesants qu'ils avaient aux pieds. Ils jetèrent d'abord sur moi des yeux flamboyants; puis, comme saisis de crainte, je les vis se précipiter en un clin d'œil au fond du baril, sortir ensuite par je ne sais quelle issue, courir et se cacher finalement dans la lingerie qui donnait de plain‑pied sur le jardin. Les trouvant si peu braves, je voulus savoir ce qu'ils allaient faire; et, dominant ma première frayeur, je m'appro­chai de la fenêtre... Les pauvres diablotins étaient là, courant sur les tables et ne sachant comment fuir mon regard. De temps en temps ils s'approchaient, guettaient par les carreaux d'un air inquiet, puis, voyant que j'étais toujours , ils recommençaient à courir comme des désespérés. Sans doute, ce rêve n'a rien d'extraordinaire; je crois cepen­dant que le bon Dieu s'en est servi, afin de me prouver qu'une âme en état de grâce n'a rien à craindre des démons qui sont des lâches, capables de fuir devant le regard d'un enfant.

Ms A 10v

était libre de répondre aux avances de Notre-Seigneur, de faire peu ou beaucoup pour Lui, en un mot de choisir entre les sacrifices qu'Il demande. Alors comme aux jours de ma petite enfance, je me suis écriée : «Mon Dieu, "je choisis tout". Je ne veux pas être une sainte à moitié, cela ne me fait pas peur de souffrir pour vous, je ne crains qu'une chose c'est de garder ma volonté, prenez-la, car "Je choisis tout" ce que vous voulez!...»

             Il faut que je m'arrête, je ne dois pas encore vous parler de ma jeunesse, mais du petit Lutin de quatre ans. Je me souviens d'un rêve que j'ai faire vers cet âge et qui s'est profondément gravé dans mon imagination. Une nuit, j'ai rêvé que je sortais pour aller me promener seule au jardin. Arrivée au bas des marches qu'il fallait monter pour y arriver, je m'arrêtai saisie d'effroi. Devant moi, auprès de la tonnelle, se trouvait un baril de chaux et sur ce baril deux affreux petits diablotins dansaient avec une agilité surprenante malgré des fers à repasser qu'ils avaient aux pieds ; tout à coup ils jetèrent sur moi leurs yeux flamboyants, puis au même moment, paraissant bien plus effrayés que moi, ils se précipitèrent au bas du baril et allèrent se cacher dans la lingerie qui se trouvait en face. Les voyant si peu braves je voulus savoir ce qu'ils allaient faire et je m'approchai de la fenêtre. Les pauvres diablotins étaient là, courant sur les tables et ne sachant comment faire pour fuir mon regard ; quelquefois ils s'approchaient de la fenêtre, regardant d'un air inquiet si j'étais encore là et me voyant toujours, ils recommençaient à courir comme des désespérés.  Sans doute ce rêve n'a rien d'extraordinaire, cependant je crois que le Bon Dieu a permis que je m'en rappelle, afin de me prouver qu'une âme en état de grâce n'a rien à craindre des démons qui sont des lâches, capables de fuir devant le regard d'un enfant... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 O ma Mère, que j'étais heureuse à cet âge! Non seulement je commençais à jouir de la vie; mais la vertu avait pour moi des charmes. Je me trouvais, il me semble, dans les mêmes dis­positions qu'aujourd'hui, ayant déjà un très grand

Ms A 11r

Voici encore un passage que je trouve dans les lettres de maman. Déjà cette pauvre petite Mère pressentait la fin de son exil : «Les deux petites ne m'inquiètent pas, elles sont si bien toutes les deux, ce sont des natures choisies, certainement elles seront bonnes. Marie et toi vous pourrez parfaitement les élever. Céline ne fait jamais la plus petite faute volontaire. La petite sera bonne aussi, elle ne mentirait pas pour tout l'or du monde, elle a de l'esprit comme je n'en ai jamais vu à aucune de vous.

             «L'autre jour elle était chez l'épicier avec Céline et Louise, elle parlait de ses pratiques et discutait fort avec Céline; la dame a dit à Louise: "Qu'est-ce qu'elle veut donc dire, quand elle joue dans le jardin on n'entend parler que de pratiques? Mme Gaucherin avance la tête par sa fenêtre pour tâcher de comprendre ce que veut dire ce débat de pratiques..." Cette pauvre petite fait notre bonheur, elle sera bonne, on voit déjà le germe ; elle ne parle que du bon Dieu, elle ne manquerait pas pour tout à faire ses prières. Je voudrais que tu la voies réciter de petites fables, jamais je n'ai rien vu de si gentil, elle trouve toute seule l'expression qu'il faut donner et le ton, mais c'est surtout quand elle dit :  "Petit enfant à tête blonde, où crois-tu donc qu'est le bon Dieu ?" Quand elle en est à :  "Il est là-haut dans le Ciel bleu", elle tourne son regard en haut avec une expression angélique ; on ne se lasse pas de le lui faire dire tant c'est beau, il y a quelque chose de si céleste dans son regard qu'on en est ravi !... »

             «O ma Mère! Que j'étais heureuse à cet âge! Déjà je commençais à jouir de la vie, la vertu avait pour moi des charmes et j'étais, il me semble, dans les mêmes dispositions où je me trouve maintenant, ayant déjà un grand 

 

empire sur toutes mes actions. Ainsi, j'avais pris l'habitude de ne jamais me plaindre quand on m'enlevait ce qui était à moi; ou bien, lorsque j'étais accusée injustement, je préférais me taire sans m'excuser. Il n'y avait en cela aucun mérite de ma part; je le faisais naturellement.

Ah! comme elles ont passé rapidement ces années ensoleillées de ma petite enfance, et quelle douce et suave empreinte elles ont laissée dans mon âme! Je me rappelle avec bonheur les promenades du dimanche, où toujours ma bonne mère nous accompagnait. Je sens encore les impressions profondes et poé­tiques qui naissaient dans mon cœur à la vue des champs de blé émaillés de coquelicots, de bluets et de pâquerettes. Déjà, j'aimais les lointains, l'espace, les grands arbres, en un mot, toute la belle nature me ravissait et transportait mon âme dans les cieux.

Souvent, pendant ces longues promenades, nous rencontrions des pauvres, et la petite Thérèse était toujours chargée de leur porter l'aumône; ce qui la rendait bien heureuse. Souvent aussi, mon bon père trouvant la route un peu longue pour sa petite reine la ramenait au logis, à son grand déplaisir! Alors, pour la consoler, Céline remplissait de pâquerettes son joli petit panier et les lui donnait au retour.

Ms A 11v

empire sur mes actions.  Ah ! comme elles ont passé rapidement les années ensoleillées de ma petite enfance, mais quelle douce empreinte elles ont laissée sur mon âme ! Je me rappelle avec bonheur les jours où papa nous emmenaient au pavillon, les plus petits détails se sont gravés dans mon coeur... Je me rappelle surtout les promenades du Dimanche où toujours maman nous accompagnait... Je sens encore les impressions profondes et poétiques qui naissaient en mon âme à la vue des champs de blés émaillés de bluets et de fleurs champêtres. Déjà j'aimais les lointains... L'espace et les sapins gigantesques dont les branches touchaient la terre laissaient en mon coeur une impression semblable à celle que je ressens encore aujourd'hui à la vue de la nature...

Souvent pendant ces longues promenades nous rencontrions des pauvres et c'était toujours la petite Thérèse qui était chargée de leur porter l'aumône, ce dont elle était bien heureuse ; mais souvent aussi Papa trouvant que la route était trop longue pour sa petit reine, la ramenait plus tôt que les autres au logis (à son grand déplaisir). Alors pour la consoler Céline remplissait de pâquerettes son joli petit panier et le lui donnait au retour, mais hélas ! la pauvre bonne-maman trouvait que sa petite-fille en avait trop, aussi en prenait-elle une bonne partie pour la sainte Vierge... Ceci ne plaisait pas à la petite Thérèse mais elle se gardait bien d'en rien dire, ayant pris la bonne habitude de ne se plaindre jamais, même quand on lui enlevait ce qui était à elle, ou bien lorsqu'elle était accusée injustement, elle préférait se taire et ne pas s'excuser, ceci n'était point mérite de sa part, mais vertu naturelle... Quel dommage que cette bonne disposition se soit évanouie !... 

 

 

 Oh! véritablement tout me souriait sur la terre. Je trouvais des fleurs sous chacun de mes pas, et mon heureux caractère contribuait aussi à rendre ma vie agréable; mais une nouvelle période allait s'ouvrir. Devant être si tôt la fiancée de Jésus, il m'était nécessaire de souffrir dès mon enfance.

De même que les fleurs du printemps commencent à germer sous la neige et s'épanouissent aux premiers rayons de soleil; de même la petite fleur dont j'écris les souvenirs a‑t‑elle dû passer par l'hiver de l'épreuve, et laisser remplir son tendre calice de la rosée des pleurs!

Ms A 12r

Oh ! véritablement tout me souriait sur la terre : je trouvais des fleurs sous chacun de mes pas et mon heureux caractère contribuait aussi à rendre ma vie agréable, mais une nouvelle période allait commencer pour mon âme, je devais passer par le creuset de l'épreuve et souffrir dès mon enfance afin de pouvoir être plus tôt offerte à Jésus.

De même que les fleurs du printemps commencent à germer sous la neige et s'épanouissent aux premiers rayons du Soleil, ainsi la petite fleur dont j'écris les souvenirs a-t-elle dû passer par l'hiver de l'épreuve...