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Léonie par le P. Piat - chap. 1


Biographie de Léonie rédigée par le P. Stéphane-Joseph Piat, franciscain (1899-1968). Le livre, épuisé, a été publié par l'Office Central de Lisieux en 1967. Ce texte est mis en ligne avec la gracieuse autorisation de l'Office Central de Lisieux.

Le Père Piat a longuement rencontré les soeurs de Thérèse au parloir et a en obtenu des informations très précises ; on le consulte encore aujourd'hui en s'appuyant sur la rigueur de ses dates et des évènements mentionnés.

Une enfance difficile

 

La vocation de Léonie Martin eut pour lointain prélude celle de sa tante maternelle, Marie-Louise Guérin, dite Elise, qui, à vingt-neuf ans, était entrée à la Visitation du Mans sous le nom de Sœur Marie-Dosithée. Cette fille de gendarme avait eu une jeunesse très éprouvée. Ses parents, inconsciemment teintés de jansénisme, freinaient ses moindres manifestations d'exubérance avec le veto magique : « C'est un péché !» Le climat familial était sévère: Marie-Louise avait appris à lire dans l'Apocalypse et ne connut jamais la joie de bercer une poupée.

Elle voulait entrer chez les Clarisses, mais la lecture d'une biographie du suave François de Sales enchanta la jeune fille, qui commence à rêver de la Visitation. Mais le déménagement du foyer familial de Saint-Denis-sur-Sarthon à Alençon, les études des enfants dans des pensionnats religieux, ont épuisé les maigres ressources du ménage. Il faut gagner son pain. Marie-Louise et sa soeur Zélie optent pour l'art de la dentelle. Deux années s'écoulent avant que la postulante puisse réaliser son rêve. Admise le 7 avril 1858 à la Visitation du Mans, son existence conventuelle sera une montée rectiligne. « Je viens ici pour être une sainte », avait-elle déclaré en franchissant la clôture.

Pour sa cadette, Zélie, qui, après avoir un moment aspiré à coiffer la cornette des Filles de la Charité, s'unira, le 13 juillet 1858, à Louis Martin, le parloir de la Visitation deviendra le havre d'intimité et de confidences où le couple cherchera réconfort et appui. Les échanges épistolaires compléteront les conversations. Les enfants arrivent. Après la naissance de Marie et de Pauline, deux brunettes pleines de vitalité, est annoncée celle, le 3 juin 1863, d'une blondinette aux yeux bleus, très frêle de constitution. Elle fut baptisée dès le lendemain, à Saint-Pierre-de-Montsort, en la Solennité du Très Saint Sacrement, ce qui, plus tard, ne laissera pas de la réjouir. La marraine, Mme Tifenne, lui donna son propre nom : celui de Léonie, précédé de celui de la Vierge, selon la tradition de la famille.

Tandis que les deux aînées n'avaient causé aucun souci, celle qui occupe le troisième rang sera, pendant plus de seize mois, entre la vie et la mort. A l'adresse de M. Guérin, le jeune Isidore alors aide-pharmacien, qui fait autorité dans la famille en matière médicale, les bulletins de santé se succèdent, de plus en plus alarmants. « La petite Léonie ne vient pas fort, cependant elle n'est pas malade. » - « Cette pauvre enfant est bien faible ; elle a une sorte de coqueluche chronique, moins forte heureusement que celle dont Pauline a été atteinte, car elle ne la surmonterait pas et le bon Dieu n'en donne que ce que l'on peut supporter. » - « La petite Léonie ne pousse pas bien ; elle ne paraît pas vouloir marcher. Elle est grosse et grande comme rien, sans être infirme toutefois ; elle n'est que très faible et très petite. Elle vient d'avoir la rougeole dont elle a été bien malade avec des convulsions très fortes. »

En mars 1865, la situation s'aggrave : battements de cœur continuels, inflammation d'intestins, eczéma purulent sur tout le corps. Les parents crient vers le Père des cieux qui jamais n'abandonne : « Si elle doit devenir une sainte un jour, guérissez-là ». M. Martin, âme d'une foi intrépide, et qui ne recule pas devant les fatigues de la route, surtout pour gagner quelque sanctuaire, entreprend à pied le pèlerinage de Notre-Dame de Sées. La Visitandine, alertée, commence une neuvaine en l'honneur de la voyante de Paray-le- Monial, récemment béatifiée. A l'échéance, la malade, qui ne tenait plus sur ses jambes, court « comme un petit lapin » et se montre, au dire de sa mère, « d'une agilité incroyable ».

Léonie reste fragile néanmoins et sujette à de multiples malaises. Elle contraste avec Hélène, venue ensoleiller la maison le 13 octobre 1864, et dont le ravissant minois exhale sourires et joie de vivre. La Maman, toute fière de promener Marie et Pauline « bien toilettées », reporte sa pensée sur les plus jeunes : « J'en ai encore deux autres qui ne sont pas là, une belle et une moins belle que j'aime autant que les autres, mais elle ne me fera pas tant d'honneur».

Pour le moment du moins, car l'enfant souffreteuse et rachitique paie la rançon des inquiétudes qu'elle a perçues autour d'elle, des soins empressés qui n'ont cessé de l'envelopper. Elle se montre exigeante, capricieuse, frondeuse. A certaines heures, impossible d'en venir à bout. « Elle nous a fait une vie terrible, hier, toute la matinée, écrit Mme Martin : elle avait mis dans sa tête de partir pour Lisieux et elle n'a cessé de crier. Il a fallu que son père se fâche et lui dise qu'elle n'irait pas ; après, on a eu la paix. »

On l'a placée avec les aînées, comme demi-pensionnaire, 5, rue du Pont-Neuf, à cent mètres de la demeure où la famille Martin s'est installée, avec son double commerce de bijouterie et de dentelle. L'école primaire est tenue par l'Institut des Sœurs de la Providence, qui s'est fondé, au chevet de l'église Notre-Dame, dans un vaste immeuble où se trouvent également rassemblés maison-mère, noviciat, atelier de point d'Alençon. Le petit lutin ne se laisse pas impressionner. A peine livrée à elle-même, Léonie rumine quelque escapade. A quatre ans, pour atteindre sa collation sur le haut d'un buffet, elle met deux chaises l'une sur l'autre, escalade le tout et tombe sur des bouteilles qu'elle entraîne en sa chute. Il fallut appeler le papa, qui retira avec des pinces les morceaux de verre incrustrés dans le front et dont les marques demeureront visibles. C'était le troisième accident du même ordre. La maman, qui narre le fait, n'en ajoute pas moins : « En revanche, c'est le meilleur caractère qu'on puisse voir, elle et Pauline sont charmantes ». Sœur Marie-Dosithée, pour sa part, après avoir reçu ses nièces au Mans, estime « Léonie très turbulente ; mais ce sont souvent les meilleures », corrige-t-elle aussitôt.

Au vrai, il y avait en cette fillette malingre, à côté d'un cœur d'or capable de gestes délicats, une instabilité foncière, une sorte d'excitation rebelle à tout règlement. Léonie parlera plus tard, non sans quelque exagération, de son « enfance détestable ». Dans ses lettres à ses sœurs du Carmel, elle rappellera certains épisodes de ces débuts orageux. « Je me souviens, diable-à-quatre que j'étais, que mon plaisir - il s'agissait des jours de congé au Pavillon - était de faire enrager et aboyer les chiens de M. Rabinel, grand ami de papa, que je voyais sur le perron de granit. Si j'avais été à leur portée, certes, j'aurais passé un mauvais quart d'heure. »

Un autre genre de déficience grevait ce bilan : une réelle lenteur à apprendre, qui, l'espièglerie aidant, accumulait les retards scolaires. On parlera longtemps des exercices de calcul où, à la désolation de ses maîtresses, l'écolière inattentive alignait pêle-mêle les chiffres avec une tranquille désinvolture. « Cette pauvre enfant, concluait Mme Martin, me donne de l'inquiétude, car elle a un caractère indiscipliné et une intelligence peu développée. »

Plusieurs conjonctures pénibles vont aggraver les difficultés. Le 22 février 1870, meurt inopinément la charmante petite Hélène qui eût été, pour celle qui la précédait de peu, la plus aimable et la plus exemplaire des compagnes. La proximité d'âge rapprochait Marie et Pauline, comme elle fera demain Céline et Thérèse. Quelque peu isolée, Léonie aura tendance à se replier sur elle-même et à devenir sauvage. L'influence néfaste d'une servante ajoutera son poids de mystère à une situation déjà sérieusement obérée.

Il y a en effet un mystère dans ce foyer où tout conspire à élever les âmes vers Dieu. Pourquoi la troisième enfant se montre-t-elle, sinon imperméable, du moins réticente aux enseignements et aux exemples qui ont cautionné chez les autres une croissance harmonieuse et sans crises ? Les mêmes principes ont présidé à son éducation. Elle profite de la même ambiance de tendresse rayonnante, d'austérité joyeuse, de piété simple. Elle est mêlée à tous les événements de la vie de famille. Les veillées sous la lampe, la liturgie collective, les offices et les promenades du dimanche, les jeux d'intérieur aussi et les relations avec les proches, tout ce cadre attachant d'intense poésie que les lettres de Mme Martin dépeignent au fil des heures et dont l'autobiographie thérésienne trahit la nostalgie, Léonie en a joui comme ses sœurs ; elle en a éprouvé la vertu incantatoire. Et pourtant, elle semble se raidir contre la bienfaisante emprise. Comment expliquer cette énigme ?

Mme Martin avait une bonté expansive et un sens aigu de la justice. « Elle était très estimée, aimée même de ses ouvrières », dit d'elle Mme Fléchier. Quant aux employées de maison, elle les considérait comme étant de la parenté. Elle s'en ouvre à son frère : « Ce n'est pas toujours le gros gain qui assure l'attachement des domestiques ; il faut qu'ils sentent qu'on les aime, il faut leur témoigner de la sympathie et n'être pas trop raide à leur égard. Quand les gens ont un bon fond, on est sûr qu'ils servent avec affection et dévouement. Tu sais que je suis bien vive et, cependant, toutes les domestiques que j'ai eues m'ont aimée et je les garde tant que je veux. Celle que j'ai en ce moment en serait malade s'il fallait qu'elle s'en aille ; je suis sûre qu'on lui offrirait deux cent francs de plus qu'elle ne voudrait pas nous quitter ; il est vrai que je ne traite pas mes servantes moins bien que mes enfants. Si je te dis cela, ce n'est pas pour me donner en exemple, je t'assure que je n'y pense pas, car tout le monde me dit que je ne sais pas me faire servir ».

Bien choisir, aimer, et faire entière confiance ; telle était la politique, si l'on ose employer un tel mot, de cette femme surmenée, qui joignait à toutes ses charges familiales les tracas d'un commerce compliqué et astreignant. Elle cherchait surtout des personnes capables de s'occuper des enfants quand elle était elle-même absorbée soit par la réception des clients et des dentellières, soit par le méticuleux travail de l'assemblage des points. Ainsi avait-elle engagé en 1865, convaincue d'ailleurs de faire en cela œuvre charitable, une adolescente de seize ans, Louise Marais, habitant au Merlerault, dans l'Orne, et dont la situation de famille exigeait qu'elle fût placée. Cette fille de la campagne s'attacha profondément à elle. Elle se sentit comme adoptée et prit de plus en plus de pied dans le foyer, notamment sur les plus jeunes. Ce n'est pas que cette petite paysanne fût sans défauts. Elle avait des accès de colère, une franchise parfois insolente, un manque évident de psychologie et des convictions chrétiennes assez sommaires : les carences de l'éducation première expliquaient ces lacunes, que rachetait un dévouement à toute épreuve.

Celle qui devait bientôt terroriser Léonie en vue de la faire plier n'exerça pas d'emblée un pareil empire. La maman, à la rentrée d'octobre 1868, avait confié ses deux aînées à la Visitation du Mans, ce qui lui offrait l'occasion de contacts plus fréquents avec sa sœur. Elle lui recommandait d'un ton angoissé l'enfant « très douce au fond », mais qui répugnait à obéir. « Confie-la moi, dit un jour Sœur Marie- Dosithée, il faut que je fasse un essai. » C'est finalement à la mi-juin 1871 que Léonie rejoignit ses deux sœurs. Ravie de cette solution, Mme Martin écrivait à Lisieux : « Depuis que je la sais en si bonnes mains et que je me vois, de mon côté, si tranquille, il me semble être en paradis».

La Visitandine ne partage pas cet enthousiasme, si l'on en juge par le mot qu'elle expédie à son frère : « J'ai maintenant Léonie, cette terrible petite fille, je vous assure qu'elle ne me donne pas peu à faire. C'est un combat continuel, aussi j'aurais bien désiré que sa mère eût trouvé où la mettre, mais je vois qu'il faut que ce soit moi qui porte cette croix-là, je tâcherai donc de prendre tout mon courage... Cette enfant m'aime beaucoup, et c'est surprenant car je la punis tant, je ne l'épargne pas et c'est nécessaire ; sans cela on n'en ferait rien, elle ne craint personne que moi ! »

Au verso d'un billet écrit par sa nièce, en mots hachés, d'une orthographe des plus fantaisistes, Sœur Marie-Dosithée consigne cette appréciation qui veut encourager Mme Martin : « Léonie me donne de l'embarras, il est vrai, mais pas plus que Marie ne m'en a donné. Elle a des défauts, mais elle a bien des qualités aussi ; elle a si bon cœur, est très obéissante. Jamais de réplique à tout ce qu'on lui dit. Ce n'est pas comme ses deux sœurs qui veulent toujours avoir raison. Mais son grand défaut, c'est de ne pas comprendre plus qu'un enfant de trois ans ». En somme, diagnostic favorable.

« Pourvu que ça dure ! » murmurait la maman. Cela ne dura guère. La réussite initiale tourna court. L'enfant ne fut pas admise à la rentrée d'octobre. Elle ne pouvait s'adapter à une classe normale. Aucune maîtresse n'était disponible pour la prendre en charge. Sa tante, d'une santé de plus en plus précaire, ne pouvait, en hiver, assumer pareille responsabilité. Les parents se retrouvèrent avec leur ingouvernable fillette.

M. Martin avait cédé sa bijouterie à son neveu Leriche, afin de seconder plus efficacement, en son commerce de Point d'Alençon, l'épouse écrasée sous la tâche. En juillet 1871, on émigra sur la paroisse Notre-Dame, au numéro 36 de la rue Saint-Biaise. C'est là, le 2 janvier 1873, que naîtra Marie-Françoise- Thérèse, la future Sainte. Tous les témoins participant alors à la signature de l'acte de baptême, Léonie apposera son nom sur le registre, à côté de celui de Louise, qui portera l'enfant.

Il semble bien - encore qu'on n'ait gardé nulle trace de l'événement - qu'à l'automne de 1871, elle ait repris le chemin de la Providence, tout en bénéficiant de leçons particulières. Là comme au foyer, les résultats furent des moins brillants. Elle-même, au Procès de sa sœur, rendra plus tard hommage à ceux qui tentaient de redresser son caractère. « A la maison, l'éducation que nous donnaient nos parents était bonne et affectueuse, mais attentive et soignée. Nous n'étions pas gâtées. » Dans le sens de la spiritualité puisée à la Visitation, on encourageait la fidélité au devoir d'état, on suggérait les modestes sacrifices décorés du nom de « pratiques ». Léonie retiendra la leçon, mais, pour le moment, elle se soucie peu de l'appliquer. Plus turbulente que jamais, ne tenant pas en place, mettant le désordre partout, elle épuisait l'entourage, qui n'était jamais tranquille sur son compte. Il n'y avait d'accalmie que lorsque le père intervenait en criant : « La paix ! La paix ! ». Usant d'une expression du terroir, la maman gémissait : « Mais on me l'a changée en nourrice, cette enfant-là ! » Propos qui intrigua et mortifia assez la petite pour qu'elle s'en inquiétât, jusqu'à ce qu'il lui fût assuré qu'elle n'avait jamais été confiée à des mains étrangères.

« Je ne puis analyser son caractère, écrit Mme Martin à son frère ; d'ailleurs les plus savants y perdraient leur latin ; j'espère, toutefois, que la bonne semence sortira un jour de terre. Si je vois cela, je chanterai mon Nunc dimittis… » Douze mois plus tard, le bulletin reste pessimiste. « Il n'y a que Léonie qui ne va ni ne vient, elle est comme une enfant de huit ans. » On envisage un nouvel essai au Mans, en guise de préparation à la Première Communion. Sur place, « elle use un catéchisme en un mois, pour ne rien savoir à la fin ». Une nouvelle éruption d'eczéma, en aggravant la nervosité, n'incline pas à l'étude l'écolière rétive. Le départ en pension, différé d'un trimestre, est fixé au début de janvier 1874. Mme Martin se tourmente des soucis que cette nouvelle expérience causera à la Visitandine. « Toutefois, ajoute-t-elle, mon devoir m'oblige à essayer encore une fois ; si elle ne réussit pas, je n'aurai rien à me reprocher. » Sœur Marie-Dosithée paraissant aller mieux, « je me mets dans l'idée, dit sa sœur, que Dieu me la laisse pour transformer ma Léonie, car c'est la seule personne qui ait de l'empire sur elle. Aussi, quand on demande à cette pauvre petite ce qu'elle fera quand elle sera grande, la réponse est toujours la même : ' Moi, je serai religieuse à la Visitation, avec ma tante.' Dieu veuille qu'il en soit ainsi, mais c'est trop beau, je n'ose l'espérer. »

Les aînées sont requises de prier pour que la tentative réussisse. Mme Martin, qui assiste aux réunions du Tiers-Ordre franciscain chez les Clarisses de la rue de la Demi-Lune, implore également les suffrages des Pauvres Dames. Elle leur confie espoirs et échecs ; à maintes reprises, elle leur présente au parloir l'enfant de tant de larmes. Elle sollicite, elle escompte un miracle.

Les débuts semblent prometteurs. La tante religieuse qui, soit intuition, soit prédilection, a très tôt jeté son dévolu sur Léonie, la voit déjà évoluant vers la Visitation. « Pour le peu de temps que je l'ai eue, écrivait-elle à son frère après la première expérience, elle m'a donné bon espoir pour l'avenir. C'est une enfant difficile à élever et dont l'enfance ne donnera aucun agrément, mais je crois que, pour l'avenir, elle vaudra autant que ses sœurs. Elle a un cœur d'or ; son intelligence n'est pas développée et est bien au- dessous de son âge ; cependant elle ne manque pas de moyens, et je lui trouve un bon jugement. Avec cela, une force de caractère admirable. Quand cette petite aura la raison et qu'elle verra son devoir, rien ne l'arrêtera. Les difficultés, quelque grandes qu'elles soient, ne seront rien pour elle ; elle brisera tous les obstacles qui ne lui manqueront pas dans son chemin, car elle est bâtie pour cela. Enfin, c'est une nature forte et généreuse et tout à fait à mon goût. Mais si la grâce de Dieu n'était pas là, que serait-ce !... »

L'optimisme ne manquerait pas à celle qui ferait fonction d'éducatrice et de pédagogue. Elle usa, dans le premier mois, de la manière forte, multipliant semonces et punitions. Puis elle se ravisa. « Je voyais bien que j'allais rendre cette petite malheureuse, et cest ce que je ne voulais pas. Je voulais être une Providence de Dieu à son égard, alors j'implorai le secours de Dieu et la lumière dont j'avais besoin, car je n'avais que de bonnes intentions. Je me suis donc mise à la traiter avec la plus grande douceur, évitant de gronder et lui disant que je voyais qu'elle voulait être bonne et me faire plaisir, que j'avais cette confiance d'elle. Cela lui produisait un effet magique, non seulement passager mais durable, car cela se soutient, et je la trouve tout à fait mignonne. J'en suis plus contente que de ses sœurs. C'est inimaginable le désir qu'elle a de me faire plaisir ; cela lui fait surmonter sa paresse. Elle étudie bien maintenant ; elle vient avec candeur me raconter ses méfaits. Je lui ai dit que je  voulais ainsi ; elle est très obéissante.

Voilà celle qu'on croyait sans cœur et qui se trouve en avoir plus que les autres. J'espère que le Dieu bénira mes efforts et qu'elle deviendra bien onne, car tout n'est pas fait et il faudra encore plus d'une fois assaisonner la douceur de fermeté. »

La réserve finale n'était que trop justifiée. Le ciel ne tarde pas à s'assombrir pour l'enfant impatiente sous le joug, qui ne peut se plier au rythme des études, et que cette vie en cage exaspère. Le 29 mars 1874, Mme Martin mande mélancoliquement à son frère : « J'ai reçu, voilà huit jours, de mauvaises nouvelles de celle que la tante appelle la prédestinée. Si on me la renvoie, tout est perdu, je n'ai d'espoir qu'en la laissant là-bas de longues années ». Elle observera néanmoins avec une douce résignation : « Quand nos enfants ne sont pas comme les autres, c'est aux parents d'en avoir l'embarras ». La Visitandine s'apitoye sur elle. « Quelle croix ! Que je plains cette pauvre chère sœur ! Comme je voudrais pouvoir lui venir en aide, mais je ne puis rien, rien du tout. »

Le 6 avril, Léonie rejoignait définitivement Alençon. Sa mère exprime à Mme Guérin le déchirement qu'elle en ressent : « Comme vous le pensez, cela m'a vivement contrariée ; ce n'est pas assez dire, cela m'a fait une profonde peine qui persiste toujours. Je n'avais d'espérance qu'en ma sœur pour réformer cette enfant et j'étais persuadée qu'on la garderait, mais ce n'était pas possible, malgré la meilleure bonne volonté, ou il aurait fallu qu'elle fût séparée des autres enfants. Dès qu'elle se trouve en compagnie, elle ne se possède plus et se montre d'une dissipation sans pareille.

   « Enfin, je n'ai plus de foi qu'en un miracle pour changer cette nature. Il est vrai, je ne mérite pas de miracle et, cependant, j'espère contre toute espérance. Plus je la vois difficile, plus je me persuade que le bon Dieu ne permettra pas qu'elle reste ainsi. Je prierai tant qu'il se laissera fléchir. Elle a été guérie, à l'âge de dix-huit mois, d'une maladie dont elle devait mourir ; pourquoi le bon Dieu l'aurait-il sauvée de la mort, s'il n'avait pas eu sur elle des vues de miséricorde ? »