Imprimer

Histoire d'une âme - Chapitre 10


travail en cours chapitre 10

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

les additions sont en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

les suppressions sont en noir

CHAPITRE X

Nouvelles lumières sur la charité. Le petit pinceau: sa manière de peindre dans les âmes.Une prière exaucée.Les miettes qui tombent de la table des enfants.Le bon Samaritain.Dix minutes plus précieuses que mille ans des joies de la terre.


Manuscrit C suite

Ma Mère bien‑aimée, le bon Dieu m'a fait cette grâce de péné­trer les mystérieuses profondeurs de la charité. Si je pouvais exprimer ce que je comprends, vous entendriez une mélodie du ciel. Mais hélas! je n'ai que des bégaiements enfantins, et, si les paroles de Jésus ne me servaient d'appui, je serais tentée de vous demander la permission de me taire.
Quand le divin Maître me dit de donner à quiconque me demande et de laisser prendre ce qui m'appartient sans le rede­mander, je pense qu'il ne parle pas seulement des biens de la terre, mais qu'il entend aussi les biens du ciel. D'ailleurs, les uns et les autres ne sont pas à moi: j'ai renoncé aux premiers par le vœu de pauvreté, et les seconds me sont également prêtés par Dieu, qui peut me les
Ms C 18v - suite
Ma Mère, Jésus a fait cette grâce à votre enfant de lui faire pénétrer les mystérieuses profondeurs de la charité ; si elle pouvait exprimer ce qu'elle comprend, vous entendriez une mélodie du Ciel, mais hélas ! je n'ai que des bégaiements enfantins à vous faire entendre... Si les paroles mêmes de Jésus ne me servaient pas d'appui, je serais tentée de vous demander grâce et de laisser la plume... Mais non, il faut que je continue par obéissance ce que j'ai commencé par obéissance.
    Mère bien-aimée, j'écrivais hier que les biens d'ici-bas n'étant pas à moi, je ne devrais pas trouver difficile de ne jamais les réclamer si quelquefois on me les prenait. Les biens du Ciel ne m'appartiennent pas davantage, ils me sont prêtés par le Bon Dieu qui peut me les
 
retirer sans qu'il me soit permis de me plaindre. Mais, les pensées profondes et personnelles, les flammes de l'intelligence et du cœur, forment une richesse à laquelle on s'attache comme à un bien propre, auquel personne n'a le droit de toucher. Par exemple: si je communique à l'une de mes sœurs quelque lumière de mon oraison, et qu'elle la révèle ensuite comme venant d'elle‑même, il semble qu'elle s'approprie mon bien; ou, si l'on dit tout bas à sa compagne, pendant la récréa­tion, une parole d'esprit et d'à propos, et que celle‑ci, sans en faire connaître la source, répète tout haut cette parole, cela parait comme un vol à la propriétaire qui ne réclame pas, mais en aurait bien envie, et saisira la première occasion pour faire savoir fine­ment qu'on s'est emparé de ses pensées.
Ma Mère, je ne pourrais vous expliquer aussi bien ces tristes sentiments de nature, si je ne les avais éprouvés moi‑même; et j'aimerais à me bercer de la douce illusion qu'ils n'ont visité que moi, si vous ne m'aviez ordonné d'entendre les tentations des novices. J'ai beaucoup appris en remplissant la mission que vous m'avez confiée; surtout, je me suis vue forcée de pratiquer ce que j'enseignais. Oui, maintenant, je puis le dire, j'ai reçu la grâce de n'être pas plus attachée aux biens de l'esprit et du cœur qu'à ceux de la terre. S'il m'arrive de penser et de dire une chose
Ms C 19r
retirer sans que j'aie le droit de me plaindre. Cependant les biens qui viennent directement du bon Dieu, les élans de l'intelligence et du coeur, les pensées profondes, tout cela forme une richesse à laquelle on s'attache comme à un bien propre auquel personne n'a le droit de toucher... Par exemple si en licence on dit à une soeur quelque lumière reçue pendant l'oraison et que, peu de temps après, cette soeur parlant avec une autre lui dise, comme l'ayant pensée d'elle-même, la chose qu'on lui avait confiée, il semble qu'elle prend ce qui n'est pas à elle. Ou bien en récréation on dit tout bas à sa compagne une parole pleine d'esprit et d'à-propos ; si elle la répète tout haut sans faire connaître la source d'où elle vient, cela paraît encore du vol à la propriétaire qui ne réclame pas, mais aurait bien envie de le faire et saisira la première occasion pour faire savoir finement qu'on s'est emparé de ses pensées.
    Ma Mère, je ne pourrais si bien vous expliquer ces tristes sentiments de nature si je ne les avais sentis dans mon coeur et j'aimerais à me bercer de la douce illusion qu'ils n'ont visité que le mien si vous ne m'aviez ordonné d'écouter les tentations de vos chères petites novices. J'ai beaucoup appris en remplissant la mission que vous m'avez confiée, surtout je me suis trouvée forcée de pratiquer ce que j'enseignais aux autres ; ainsi maintenant, je puis le dire, Jésus m'a fait la grâce de n'être pas plus attachée aux biens de l'esprit et du coeur qu'à ceux de la terre. S'il m'arrive de penser et de dire une chose   
qui plaise à mes sœurs, je trouve tout naturel qu'elles s'en emparent comme d'un bien à elles: cette pensée appartient à l'Esprit‑Saint et non à moi, puisque saint Paul assure que nous ne pouvons, sans cet Esprit d'amour, donner à Dieu le nom de Père. Il est donc bien libre de se servir de moi pour donner une bonne pensée à une âme, et je ne puis croire que cette pensée soit ma propriété.
D'ailleurs, si je ne méprise pas les belles pensées qui unissent à Dieu, j'ai compris il y a longtemps qu'il faut bien se garder de s'appuyer trop sur elles. Les inspirations les plus sublimes ne sont rien sans les œuvres. Il est vrai que d'autres âmes peu­vent en retirer beaucoup de profit, si elles témoignent au Sei­gneur une humble reconnaissance de ce qu'il leur permet de partager le festin d'un de ses privilégiés: mais si celui‑ci se complaît dans sa richesse et fait la prière du pharisien, il devient semblable à une personne mourant de faim devant une table bien servie, pendant que tous ses invités y puisent une abondante nourriture et jettent un regard d'envie sur le possesseur de tant de trésors.  Ah! comme il n'y a bien que le bon Dieu tout seul qui connaisse le fond des cœurs! Comme les créatures ont de cour­tes pensées! Lorsqu'elles voient une âme plus éclairée que les autres,
Ms C 19v
qui plaise à mes soeurs, je trouve tout naturel qu'elles s'en emparent comme d'un bien à elles. Cette pensée appartient à l'Esprit-Saint et non à moi puisque St Paul dit que nous ne pouvons, sans cet Esprit d'Amour, donner le nom de «Père» à notre Père qui est dans les Cieux. Il est donc bien libre de se servir de moi pour donner une bonne pensée à une âme ; si je croyais que cette pensée m'appartient je serais comme «L'âne portant des reliques» qui croyait que les hommages rendus aux saints s'adressaient à lui.
    Je ne méprise pas les pensées profondes qui nourrissent l'âme et l'unissent à Dieu, mais il y a longtemps que j'ai compris qu'il ne faut pas s'appuyer sur elles et faire consister la perfection à recevoir beaucoup de lumières. Les plus belles pensées ne sont rien sans les oeuvres ; il est vrai que les autres peuvent en retirer beaucoup de profit si elles s'humilient et témoignent au bon Dieu leur reconnaissance de ce qu'il leur permet de partager le festin d'une âme qu'il Lui plaît d'enrichir de ses grâces, mais si cette âme se complaît dans ses belles pensées et fait la prière du pharisien, elle devient semblable à une personne mourant de faim devant une table bien garnie pendant que les invités y puisent une abondante nourriture et parfois jettent un regard d'envie sur le personnage possesseur de tant de biens. Ah ! comme il n'y a bien que le Bon Dieu tout seul qui connaisse le fond des coeurs... que les créatures ont de courtes pensées !... Lorsqu'elles voient une âme plus éclairée que les autres, aussitôt
elles en concluent que le divin Maître les aime moins. Et, depuis quand donc n'a‑t‑il pas le droit de se servir de l'une de ses créatures pour dispenser à ses enfants la nourriture qui leur est nécessaire? Au temps de Pharaon, le Seigneur avait bien ce droit; car, dans l'Ecriture, il dit à ce monarque: « Je vous ai élevé tout exprès pour faire éclater en vous MA PUISSANCE, afin que mon nom soit annoncé par toute la terre . » Les siè­cles ont succédé aux siècles, depuis que le Très‑Haut prononça ces paroles, et sa conduite n'a pas changé; toujours il s'est choisi des instruments parmi les peuples pour faire son œuvre dans les âmes.
Si la toile peinte par un artiste pouvait penser et parler, cer­tainement elle ne se plaindrait pas d'être sans cesse touchée et retouchée par le pinceau; elle n'envierait pas non plus le sort de cet objet, sachant que ce n'est point au pinceau, mais à l'artiste qui le dirige, qu'elle doit la beauté dont elle est revêtue. Le pinceau de son côté ne pourrait se glorifier du chef‑d'œuvre exécuté par son moyen; car il n'ignorerait pas que les artistes ne sont jamais embarrassés, qu'ils se jouent des difficultés, et se servent parfois, pour leur plaisir, des instruments les plus fai­bles, les plus défectueux.
Ma Mère vénérée, je suis un petit pinceau que Jésus a choisi pour peindre son image dans les âmes que vous m'avez confiées. Un artiste a plusieurs pinceaux, il lui en faut au moins deux: le premier, qui est le plus utile, donne les teintes générales 
Ms C 20r
elles en concluent que Jésus les aime moins que cette âme et qu'elles ne peuvent être appelées à la même perfection.   Depuis quand le Seigneur n'a-t-Il plus le droit de se servir d'une de ses créatures pour dispenser aux âmes qu'Il aime la nourriture qui leur est nécessaire ? Au temps de Pharaon le Seigneur avait encore ce droit, car dans l'Ecriture Il dit à ce monarque : «Je vous ai élevé tout exprès pour faire éclater en vous ma puissance, afin qu'on annonce mon nom par toute la terre.» Les siècles ont succédé aux siècles depuis que le Très-Haut prononça ces paroles et depuis, sa conduite n'a pas changé, toujours Il s'est servi de ses créatures comme d'instruments pour faire son oeuvre dans les âmes.
    Si la toile peinte par un artiste pouvait penser et parler, certainement elle ne se plaindrait pas d'être sans cesse touchée et retouchée par un pinceau et n'envierait pas non plus le sort de cet instrument, car elle saurait que ce n'est point au pinceau mais à l'artiste qui le dirige qu'elle doit la beauté dont elle est revêtue. Le pinceau de son côté ne pourrait se glorifier du chef-d'oeuvre fait par lui, il sait que les artistes ne sont pas embarrassés, qu'ils se jouent des difficultés et se plaisent à choisir parfois des instruments faibles et défectueux...
    Ma Mère bien-aimée, je suis un petit pinceau que Jésus a choisi pour peindre son image dans les âmes que vous m'avez confiées. Un artiste ne se sert pas que d'un pinceau, il lui en faut au moins deux ; le premier est le plus utile, c'est avec lui qu'il donne les teintes générales,
et couvre complètement la toile en fort peu de temps; l'autre, plus petit, sert pour les détails. Ma Mère, c'est vous qui me repré­sentez le précieux pinceau que la main de Jésus tient avec amour lorsqu'il veut faire un grand travail dans l'âme de vos enfants; et moi, je suis le tout petit qu'il daigne employer ensuite pour les moindres détails.
La première fois que le divin Maître saisit son petit pinceau, ce fut vers le 8 décembre 1892; je me rappellerai toujours cette époque comme un temps de grâces.

En entrant au Carmel, je trouvai au noviciat une compagne plus âgée que moi de huit ans; et malgré la différence des années, il s'établit entre nous une véritable intimité. Pour favoriser cette affection qui semblait propre à donner des fruits de vertu, de petits entretiens spirituels nous furent permis: ma chère com­pagne me charmait par son innocence, son caractère expansif et ouvert; mais, d'un autre côté, je m'étonnais de voir combien son affection pour vous, ma Mère, était différente de la mienne; de plus, bien des choses dans sa conduite me paraissaient regret­tables. Cependant le bon Dieu me faisait déjà

Ms C 20v
qu'il couvre complètement la toile en très peu de temps, l'autre, plus petit, lui sert pour les détails.
    Ma Mère, c'est vous qui me représentez le précieux pinceau que la main [de] Jésus saisit avec amour lorsqu'Il veut faire un grand travail dans l'âme de vos enfants, et moi je suis le tout petit dont Il daigne se servir ensuite pour les moindres détails.
    La première fois que Jésus se servit de son petit pinceau, ce fut vers le 8 décembre 1892. Toujours je me rappellerai cette époque comme un temps de grâces. Je vais, ma Mère chérie, vous confier ces doux souvenirs.
    A 15 ans, lorsque j'eus le bonheur d'entrer au Carmel, je trouvai une compagne de noviciat qui m'avait précédée de quelques mois ; elle était plus âgée que moi de 8 ans mais son caractère enfant faisait oublier la différence des années, aussi bientôt vous avez eu, ma Mère, la joie de voir vos deux petites postulantes s'entendre à merveille et devenir inséparables. Pour favoriser cette affection naissante qui vous semblait devoir porter des fruits, vous nous avez permis d'avoir ensemble de temps en temps de petits entretiens spirituels. Ma chère petite compagne me charmait par son innocence, son caractère expansif, mais d'un autre côté je m'étonnais de voir combien l'affection qu'elle avait pour vous était différente de la mienne. Il y avait aussi bien des choses dans sa conduite envers les soeurs que j'aurais désiré qu'elle changeât... Dès cette époque le bon Dieu me fit
comprendre, qu'il est des âmes que sa miséricorde ne se lasse pas d'attendre, aux­quelles il ne donne sa lumière que par degrés; aussi je me gar­dais bien de vouloir devancer son heure.
Réfléchissant un jour sur cette permission qui nous avait été donnée de nous entretenir ensemble, comme il est dit dans nos saintes constitutions: « pour nous enflammer davantage en l'amour de notre Epoux», je pensai avec tristesse que nos conversations n'atteignaient pas le but désiré; et je vis claire­ment qu'il ne fallait plus craindre de parler, ou bien alors cesser des entretiens qui ressemblaient à ceux des amies du monde. Je suppliai Notre‑Seigneur de mettre sur mes lèvres des paroles dou­ces et convaincantes, ou plutôt de parler lui‑même pour moi. Il exauça ma prière; car ceux qui tournent leurs regards vers lui en seront éclairés; et la lumière s'est levée dans les ténèbres pour ceux qui ont le cœur droit. La première parole, je me l'applique à moi‑même, et la seconde à ma compagne qui véri­tablement avait le cœur droit. A l'heure marquée pour notre entrevue, ma pauvre petite sœur vit bien dès le début que je n'étais plus la même; elle s'assit à mes côtés en rougissant; alors, la pressant sur mon cœur, je lui dis avec tendresse tout ce que je pensais d'elle. Je lui montrai en quoi consiste le véritable amour, je lui prouvai qu'en aimant sa Mère Prieure d'une affection naturelle, c'était elle‑même qu'elle aimait; je lui confiai les sacrifices que j'avais été obligée de faire à ce sujet, au commencement de ma vie religieuse;
Ms C 21r
comprendre qu'il est des âmes que sa miséricorde ne se lasse pas d'attendre, auxquelles Il ne donne sa lumière que par degré, aussi je me gardais bien d'avancer son heure et j'attendais patiemment qu'il plaise à Jésus de la faire arriver.
    Réfléchissant un jour à la permission que vous nous aviez donnée de nous entretenir ensemble comme il est dit dans nos saintes constitutions : Pour nous enflammer davantage en l'amour de notre Epoux, je pensai avec tristesse que nos conversations n'atteignaient pas le but désiré ; alors le Bon Dieu me fit sentir que le moment était venu et qu'il ne fallait plus craindre de parler ou bien que je devais cesser des entretiens qui ressemblaient à ceux des amies du monde. Ce jour était un samedi, le lendemain pendant mon action de grâces, je suppliai le bon Dieu de me mettre à la bouche des paroles douces et convaincantes ou plutôt de parler Lui-même par moi. Jésus exauça ma prière, il permit que le résultat comblât entièrement mon espérance car : Ceux qui tourneront leurs regards vers lui en seront éclairés (Ps. XXXIII) et La Lumière s'est levée dans les ténèbres pour ceux qui ont le coeur droit. La première parole s'adresse à moi et la seconde à ma compagne, qui véritablement avait le coeur droit...
    L'heure à laquelle nous avions résolu d'être ensemble étant arrivée, la pauvre petite soeur en jetant les yeux sur moi, vit tout de suite que je n'étais plus la même ; elle s'assit à mes côtés en rougissant et moi, appuyant sa tête sur mon coeur, je lui dis avec des larmes dans la voix tout ce que je pensais d'elle, mais avec des expressions si

et bientôt ses larmes se mêlèrent aux miennes. Elle convint très humblement de ses torts, reconnut que je disais vrai, et me pro­mit de commencer une vie nouvelle, me demandant comme une grâce de l'avertir toujours de ses fautes. A partir de ce moment, notre affection devint toute spirituelle; en nous se réalisait l'ora­cle de l'Esprit‑Saint: «Le frère qui est aidé par son frère est comme une ville fortifiée.»


O ma Mère, vous savez bien que je n'avais pas l'inten­tion de détourner de vous ma compagne , je voulais seu­lement lui dire que le véritable amour se nourrit de sacrifices, et que plus l'âme se refuse de satisfactions naturelles, plus sa tendresse devient forte et désintéressée.

Je me souviens qu'étant postulante, j'avais parfois de si vio­lentes

Ms C 21v
tendres, en lui témoignant une si grande affection que bientôt ses larmes se mêlèrent aux miennes. Elle convint avec beaucoup d'humilité que tout ce [que] je disais était vrai, me promit de commencer une nouvelle vie et me demanda comme une grâce de l'avertir toujours de ses fautes. Enfin au moment de nous séparer notre affection était devenue toute spirituelle, il n'y avait plus rien d'humain. En nous se réalisait ce passage de l'Ecriture : «Le frère qui est aidé par son frère est comme une ville fortifiée.»
    Ce que Jésus fit avec son petit pinceau aurait été bientôt effacé s'Il n'avait agi par vous, ma Mère, pour accomplir son oeuvre dans l'âme qu'il voulait tout à Lui. L'épreuve sembla bien amère à ma pauvre compagne mais votre fermeté triompha et c'est alors que je pus, en essayant de la consoler, expliquer à celle que vous m'aviez donnée comme soeur entre toutes, en quoi consiste le véritable amour. Je lui montrai que c'était elle-même qu'elle aimait et non pas vous, je lui dis comment je vous aimais et les sacrifices que j'avais été obligée de faire au commencement de ma vie religieuse pour ne point m'attacher à vous d'une façon toute matérielle comme le chien qui s'attache à son maître. L'amour se nourrit de sacrifices, plus l'âme se refuse de satisfactions naturelles, plus sa tendresse devient forte et désintéressée.
    Je me souviens qu'étant postulante, j'avais parfois de si violentes
tentations de me satisfaire et de trouver quelques gouttes de joie, que j'étais obligée de passer rapidement devant votre cellule, et de me cramponner à la rampe de l'escalier pour ne point retourner sur mes pas. Il me venait à l'esprit quantité de permissions à demander, mille prétextes pour donner raison à ma nature et la contenter. Que je suis heureuse maintenant de m'être privée dès le début de ma vie religieuse! Je jouis déjà de la récompense promise à ceux qui combattent courageuse­ment. Je ne sens plus qu'il soit nécessaire de me refuser les consolations du cœur; car mon cœur est affermi en Dieu... L'ayant aimé uniquement, il s'est agrandi peu à peu, jusqu'à donner à ceux qui lui sont chers une tendresse incomparable­ment plus profonde, que s'il s'était concentré dans une affec­tion égoïste et infructueuse.
Je vous ai parlé, ma Mère bien‑aimée, du premier travail que Jésus et vous, avez daigné accomplir par le petit pinceau; mais il n'était que le prélude du tableau de maître que vous lui avez ensuite confié. Aussitôt que je pénétrai dans le sanctuaire des âmes, je jugeai du premier coup d'œil que la tâche dépassait mes forces; et, me plaçant bien vite dans les bras du bon Dieu, j'imitai les petits bébés, qui sous l'empire de quelque frayeur cachent leur tête blonde sur l'épaule de leur père, et je dis: «Seigneur, vous le voyez, je suis trop petite pour nourrir vos enfants; si vous vou­lez leur donner par moi ce qui convient à chacune, remplissez ma petite main, et sans quitter vos bras, sans même détourner la tête,
Ms C 22r
tentations d'entrer chez vous pour me satisfaire, trouver quelques gouttes de joie, que j'étais obligée de passer rapidement devant le dépôt et de me cramponner à la rampe de l'escalier. Il me venait à l'esprit une foule de permissions à demander, enfin, ma Mère bien-aimée, je trouvais mille raisons pour contenter ma nature... Que je suis heureuse de m'être privée dès le début de ma vie religieuse ! Je jouis déjà de la récompense promise à ceux qui combattent courageusement. Je ne sens plus qu'il soit nécessaire de me refuser toutes les consolations du coeur, car mon âme est affermie par Celui que je voulais aimer uniquement. Je vois avec bonheur qu'en l'aimant le coeur s'agrandit, qu'il peut donner incomparablement plus de tendresse à ceux qui lui sont chers que s'il s'était concentré dans un amour égoïste et infructueux.
    Ma Mère chérie, je vous ai rappelé le premier travail que Jésus et vous, avez daigné accomplir par moi ; ce n'était que le prélude de ceux qui devaient m'être confiés. Lorsqu'il me fut donné de pénétrer dans le sanctuaire des âmes, je vis tout de suite que la tâche était au-dessus de mes forces, alors je me suis mise dans les bras du bon Dieu, comme un petit enfant et cachant ma figure dans ses cheveux, je Lui ai dit : Seigneur, je suis trop petite pour nourrir vos enfants ; si vous voulez leur donner par moi ce qui convient à chacune, remplissez ma petite main et sans quitter vos bras, sans détourner la tête
je distribuerai vos trésors à l'âme qui viendra me deman­der sa nourriture. Lorsqu'elle la trouvera de son goût, je saurai que ce n'est pas à moi, mais à vous qu'elle la doit; au contraire, si elle se plaint et trouve amer ce que je lui présente, ma paix ne sera pas troublée, je tâcherai de lui persuader que cette nour­riture vient de vous, et me garderai bien d'en chercher une autre pour elle. »
En comprenant ainsi qu'il m'était impossible de rien faire par moi‑même, la tâche me parut simplifiée. Je m'occupai intérieu­rement et uniquement à m'unir de plus en plus à Dieu, sachant que le reste me serait donné par surcroît. En effet, jamais mon espérance n'a été trompée; ma main s'est trouvée pleine autant de fois qu'il a été nécessaire pour nourrir l'âme de mes sœurs. Je vous l'avoue, ma Mère, si j'avais agi autrement, si je m'étais appuyée sur mes propres forces, je vous aurais, sans tarder, rendu les armes.
De loin, il semble aisé de faire du bien aux âmes, de leur faire aimer Dieu davantage, de les modeler d'après ses vues et ses pen­sées; de près au contraire, on sent que faire du bien est chose aussi impossible, sans le secours divin, que de ramener sur notre hémisphère le soleil pendant la nuit. On sent qu'il faut absolu­ment oublier ses goûts, ses conceptions personnelles, et guider les âmes,
Ms C 22v
je donnerai vos trésors à l'âme qui viendra me demander sa nourriture. Si elle la trouve à son goût, je saurai que ce n'est pas à moi, mais à vous qu'elle la doit ; au contraire, si elle se plaint et trouve amer ce que je lui présente, ma paix ne sera pas troublée, je tâcherai de lui persuader que cette nourriture vient de vous et me garderai bien d'en chercher une autre pour elle.
    Ma Mère, depuis que j'ai compris qu'il m'était impossible de rien faire par moi-même, la tâche que vous m'avez imposée ne me parut plus difficile, j'ai senti que l'unique chose nécessaire était de m'unir de plus en plus à Jésus et que Le reste me serait donné par surcroît. En effet jamais mon espérance n'a été trompée, le Bon Dieu a daigné remplir ma petite main autant de fois qu'il a été nécessaire pour nourrir l'âme de mes soeurs. Je vous avoue, Mère bien-aimée, que si je m'étais appuyée le moins du monde sur mes propres forces, je vous aurais bientôt rendu les armes... De loin cela paraît tout rose de faire du bien aux âmes, de leur faire aimer Dieu davantage, enfin de les modeler d'après ses vues et ses pensées personnelles. De près c'est tout le contraire, le rose a disparu... on sent que faire du bien est chose aussi impossible sans le secours du bon Dieu que de faire briller le soleil dans la nuit... On sent qu'il faut absolument oublier ses goûts, ses conceptions personnelles et guider les âmes par le chemin que Jésus leur a tracé, sans essayer de les faire marcher
non par sa propre voie, par son chemin à soi, mais par le chemin particulier que Jésus leur indique. Et ce n'est pas encore le plus difficile: ce qui coûte par‑dessus tout, c'est d'observer les fautes, les plus légères imperfections, et de leur livrer une guerre à mort. J'allai dire: malheureusement pour moi,—mais non, ce serait de la lâcheté,—je dis donc: heureusement pour mes sœurs, depuis que j'ai pris place dans les bras de Jésus, je suis comme le veilleur observant l'ennemi de la plus haute tourelle d'un châ­teau fort. Rien n'échappe à mes regards; souvent je suis éton­née d'y voir si clair, et je trouve le prophète Jonas bien excusable de s'être enfui de devant la face du Seigneur pour ne pas annon­cer la ruine de Ninive. J'aimerais mieux recevoir mille repro­ches que d'en adresser un seul; mais je sens qu'il est très nécessaire que cette besogne me soit une souffrance, car, lorsqu'on agit par nature, il est impossible que l'âme en défaut comprenne ses torts, elle pense tout simplement ceci: la sœur chargée de me diriger est mécontente, et son mécontentement retombe sur moi qui suis pourtant remplie des meilleures intentions.
Ma Mère, il en est de cela comme du reste: il faut que je ren­contre en tout l'abnégation et le sacrifice; ainsi, je sens qu'une lettre ne produira aucun fruit, tant que je ne l'écrirai pas avec une certaine répugnance et pour le seul motif d'obéir. Quand je parle avec une novice, je veille à me mortifier, j'évite de lui adresser des questions qui satisferaient ma curiosité; si je la vois commencer une chose intéressante, puis passer à une autre qui m'ennuie sans achever la première, je me garde bien de lui rap­peler cette interruption; car il me semble que l'on ne peut faire aucun bien en se recherchant soi‑même.
Je sais, ma Mère, que vos petits agneaux me trouvent sévère !... S'ils lisaient ces lignes, ils diraient que cela n'a pas l'air de me coûter le moins du monde de courir après eux, de leur montrer leur belle toison salie, ou bien de leur rapporter quelques flocons de laine qu'ils ont accrochés aux ronces du che­min. Les petits agneaux peuvent dire tout ce qu'ils voudront: dans le fond, ils sentent que je les aime d'un très grand amour; non, il n'y a pas de danger que j'imite le mercenaire qui, voyant venir le loup, laisse le troupeau et
Ms C 23r
par sa propre voie. Mais ce n'est pas encore le plus difficile ; ce qui me coûte par-dessus tout, c'est d'observer les fautes, les plus légères imperfections et de leur livrer une guerre à mort. J'allais dire : malheureusement pour moi ! (mais non, ce serait de la lâcheté) je dis donc : heureusement pour mes soeurs, depuis que j'ai pris place dans les bras de Jésus, je suis comme le veilleur observant l'ennemi de la plus haute tourelle d'un château fort. Rien n'échappe à mes regards ; souvent je suis étonnée d'y voir si clair et je trouve le prophète Jonas bien excusable de s'être enfui au lieu d'aller annoncer la ruine de Ninive. J'aimerais mille fois mieux recevoir des reproches que d'en faire aux autres, mais je sens qu'il m'est très nécessaire que cela me soit une souffrance car, lorsqu'on agit par nature, c'est impossible que l'âme à laquelle on veut découvrir ses fautes comprenne ses torts, elle ne voit qu'une chose : la soeur chargée de me dirigée est fâchée et tout retombe sur moi qui suis pourtant remplie des meilleures intentions.







    Je sais bien que vos petits agneaux me trouvent sévère. S'ils lisaient ces lignes, ils diraient que cela n'a pas l'air de me coûter le moins du monde de courir après eux, de leur parler d'un ton sévère en leur montrant leur belle toison salie, ou bien de leur apporter quelque léger flocon de laine qu'ils ont laissé déchirer par les épines du chemin. Les petits agneaux peuvent dire tout ce qu'ils voudront ; dans le fond, ils sentent que je les aime d'un véritable amour, que jamais je n'imiterai Le mercenaire qui voyant venir le loup laisse le troupeau et

s'enfuit. Je suis prête à don­ner ma vie pour eux, et mon affection est si pure que je ne désire même pas qu'ils la connaissent. Jamais, avec la grâce de Dieu, je n'ai essayé de m'attirer leurs cœurs; j'ai compris que ma mis­sion était de les conduire à Dieu et à vous, ma Mère, qui êtes ici‑bas le Dieu visible qu'ils doivent aimer et respecter.
J'ai dit qu'en instruisant les autres, j'avais beaucoup appris. D'abord, j'ai vu que toutes les âmes ont à peu près les mêmes combats; et, d'un autre côté, qu'il y a entre elles une différence extrême; cette différence oblige à ne pas les attirer de la même manière. Avec certaines, je sens qu'il faut me faire petite, ne point craindre de m'humilier en avouant mes luttes et mes défai­tes; alors elles avouent elles-mêmes facilement les fautes qu'elles se reprochent, et se réjouissent que je les comprenne par expé­rience; avec d'autres, pour réussir, c'est la fermeté qui convient, c'est ne jamais revenir sur une chose dite: s'abaisser deviendrait faiblesse. Le Seigneur m'a fait cette grâce de n'avoir nulle peur de la guerre; à tout prix, il faut que je fasse mon devoir. Plus d'une fois, j'ai entendu dire: «Si vous voulez obtenir quelque chose de moi, ne me prenez pas par la force mais par la douceur,
Ms C 23v
s'enfuit. Je suis prête à donner ma vie pour eux, mais mon affection est si pure que je ne désire pas qu'ils la connaissent. Jamais avec la grâce de Jésus, je n'ai essayé de m'attirer leurs coeurs, j'ai compris que ma mission était de les conduire à Dieu et de leur faire comprendre qu'ici-bas, vous étiez, ma Mère, le Jésus visible qu'ils doivent aimer et respecter.
    Je vous ai dit, Mère chérie, qu'en instruisant les autres j'avais beaucoup appris. J'ai vu d'abord que toutes les âmes ont à peu près les mêmes combats, mais qu'elles sont si différentes
d'un autre côté que je n'ai pas de peine à comprendre ce que disait le Père Pichon : «Il y a bien plus de différence entre les âmes qu'il n'y en a entre les visages.» Aussi est-il impossible d'agir avec toutes de la même manière. Avec certaines âmes, je sens qu'il faut me faire petite, ne point craindre de m'humilier en avouant mes combats, mes défaites ; voyant que j'ai les mêmes faiblesses qu'elles, mes petites soeurs m'avouent à leur tour les fautes qu'elles se reprochent et se réjouissent que je les comprenne par expérience. Avec d'autres j'ai vu qu'il faut au contraire pour leur faire du bien, avoir beaucoup de fermeté et ne jamais revenir sur une chose dite. S'abaisser ne serait point alors de l'humilité, mais de la faiblesse. Le bon Dieu m'a fait la grâce de ne pas craindre la guerre, à tout prix il faut que je fasse mon devoir. Plus d'une fois j'ai entendu ceci :   «Si vous voulez obtenir quelque chose de moi, il faut me prendre par la douceur; par
autre­ment vous n'aurez rien. » Mais je sais que nul n'est bon juge dans sa propre cause, et qu'un enfant auquel le chirurgien fait subir une douloureuse opération, ne manquera pas de jeter les hauts cris et de dire que le remède est pire que le mal; cepen­dant, s'il se trouve guéri quelques jours après, il est tout heu­reux de pouvoir jouer et courir. Il en est de même pour les âmes ; bientôt elles reconnaissent qu'un peu d'amertume est préféra­ble au sucre et ne craignent pas de l'avouer. Quelquefois, c'est un spectacle vraiment féerique de consta­ter le changement qui s'opère du jour au lendemain.On vient me dire: « Vous aviez raison hier d'être sévère; au commencement, cela m'a révoltée, mais après je me suis souve­nue de tout et j'ai vu que vous étiez très juste. En sortant de votre cellule, je pensais que c'était fini, je me disais: Je vais aller trouver notre Mère et lui dire que je n'irai plus avec ma sœur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, mais j'ai senti que c'était le démon qui me soufflait cela; et puis il m'a semblé que vous priiez pour moi, alors je suis restée tranquille et la lumière commence à bril­ler; maintenant, éclairez‑moi tout à fait, c'est pour cela que je viens. »
Et moi, tout heureuse de suivre le penchant de mon cœur, je sers vite des mets moins amers... Oui, mais... je m'aperçois qu'il ne faut pas trop s'avancer... un mot pourrait détruire le bel édifice construit dans les larmes! Si j'ai le malheur de dire la moindre chose qui semble atténuer les vérités de la veille, je vois ma petite sœur
Ms C 24r
la force, vous n'aurez rien. » Moi je sais que nul n'est bon juge dans sa propre cause et qu'un enfant auquel un médecin fait subir une douloureuse opération ne manquera pas de jeter les hauts cris et de dire que le remède est pire que le mal ; cependant s'il se trouve guéri peu de jours après, il est tout heureux de pouvoir jouer et courir. Il en est de même pour les âmes, bientôt elles reconnaissent qu'un peu d'amertume est parfois préférable au sucre et ne craignent pas de l'avouer. Quelquefois je ne puis m'empêcher de sourire intérieurement en voyant quel changement s'opère du jour au lendemain, c'est féerique... On vient me dire :   «Vous aviez raison hier d'être sévère, au commencement cela m'a révoltée, mais après je me suis souvenue de tout et j'ai vu que vous étiez très juste... écoutez: en m'en allant je pensais que c'était fini, je me disais: «Je vais aller trouver notre Mère et lui dire que je n'irai plus avec ma Sr Th. de l'Enf. Jésus. » Mais j'ai senti que c'était le démon qui m'inspirait cela et puis il m'a semblé que vous priiez pour moi, alors je suis restée tranquille et la lumière a commencé à briller, mais maintenant il faut que vous m'éclairiez tout à fait et c'est pour cela que je viens. » La conversation s'engage bien vite ; moi je suis tout heureuse de pouvoir suivre le penchant de mon coeur, en ne servant aucun met amer. Oui mais... je m'aperçois vite qu'il ne faut pas trop s'avancer, un mot pourrait détruire le bel édifice construit dans les larmes. Si j'ai le malheur de dire une parole qui semble atténuer ce que j'ai dit la veille, je vois ma petite soeur

 

essayer de se raccrocher aux branches... Alors j'ai recours à la prière, je jette un regard intérieur sur la Vierge Marie, et Jésus triomphe toujours! Ah! c'est la prière et le sacrifice qui font toute ma force, ce sont mes armes invincibles; elles peuvent, bien plus que les paroles, tou­cher les cœurs, je le sais par expérience.
Pendant le carême, il y a deux ans, une novice vint me trou­ver toute rayonnante: «Si vous saviez, me dit‑elle, ce que j'ai rêvé cette nuit! J'étais auprès de ma sœur qui est si mon­daine , et je voulais la détacher de toutes les vanités du monde; pour cela, je lui expliquais ces paroles de votre canti­que Vivre d'amour:
«T'aimer, Jésus, quelle perte féconde! Tous mes parfums sont à toi sans retour. »
Je sentais bien que mon discours pénétrait jusqu'au fond de son âme, et j'étais ravie de joie. Ce matin, je pense que le bon Dieu veut peut‑être que je lui donne cette âme. Si je lui écrivais à Pâques pour lui raconter mon rêve et lui dire que Jésus la veut pour son épouse. Qu'en pensez‑vous ? » Je répondis simplement qu'elle pouvait bien en demander la permission.
Comme le carême ne touchait pas à sa fin, vous avez été sur­prise, ma Mère, d'une demande si prématurée; et, visiblement inspirée par le bon Dieu, vous avez répondu que les carmélites
Ms C 24v
essayer de se raccrocher aux branches, alors je fais intérieurement une petite prière et la vérité triomphe toujours. Ah ! c'est la prière, c'est le sacrifice qui font toute ma force, ce sont les armes invincibles que Jésus m'a données, elles peuvent bien plus que les paroles toucher les âmes, j'en ai fait bien souvent l'expérience. Il en est une entre toutes qui m'a fait une douce et profonde impression.
    C'était pendant le carême, je ne m'occupais alors que de l'unique novice qui se trouvait ici et dont j'étais l'ange. Elle vint me trouver un matin toute rayonnante : «Ah! si vous saviez, me dit-elle, ce que j'ai rêvé cette nuit, j'étais auprès de ma soeur et je voulais la détacher de toutes les vanités qu'elle aime tant, pour cela je lui expliquais ce couplet de: Vivre d'Amour. "T'aimer Jésus, quelle perte féconde - Tous mes parfums sont à toi sans retour." Je sentais bien que mes paroles pénétraient dans son âme et j'étais ravie de joie. Ce matin en m'éveillant j'ai pensé que le Bon Dieu voulait peut-être que je lui donne cette âme. Si je lui écrivais après le carême pour lui raconter mon rêve et lui dire que Jésus la veut tout à Lui ? »
    Moi, sans en penser plus long, je lui dis qu'elle pouvait bien essayer mais avant, qu'il fallait en demander la permission à Notre Mère. Comme le carême était encore loin de toucher à sa fin, vous avez été, Mère bien-aimée, très surprise d'une demande qui vous parut trop prématurée ; et certainement inspirée par le bon Dieu, vous avez répondu que ce n'était point par des lettres que les carmélites
doivent sauver les âmes plutôt par la prière que par des lettres. En apprenant cette décision, je dis à ma chère sœur: «Il faut nous mettre à l'œuvre, prions beaucoup; quelle joie, si à la fin du carême nous étions exaucées! » O miséricorde infinie du Sei­gneur! A la fin du carême, une âme de plus se consacrait à Jésus ! C'était un véritable miracle de la grâce: miracle obtenu par la ferveur d'une humble novice!
Qu'elle est donc grande la puissance de la prière! On dirait une reine ayant toujours libre accès auprès du roi, et pouvant obtenir tout ce qu'elle demande. Il n'est point nécessaire pour être exaucé de lire dans un livre une belle formule composée pour la circonstance; s'il en était ainsi, que je serais à plaindre!
En dehors de l'Office divin, que je suis heureuse, quoique bien indigne, de réciter chaque jour, je n'ai pas le courage de m'astreindre à chercher dans les livres de belles prières, cela me fait mal à la tête, il y en a tant! Et puis, elles sont toutes plus belles les unes que les autres! Ne pouvant donc les réciter tou­tes, et ne sachant lesquelles choisir, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire: je dis tout simplement au bon Dieu ce que je veux lui dire, et toujours il me comprend.
Pour moi, la prière c'est un élan du cœur, c'est un simple regard jeté vers le ciel, c'est un cri de reconnaissance et d'amour au milieu de l'épreuve comme au sein de la joie! Enfin, c'est quelque chose
Ms C 25r
doivent sauver les âmes mais par la prière.
    En apprenant votre décision, je compris tout de suite que c'était celle de Jésus et je dis à Sr Marie de la Trinité : «Il faut nous mettre à l'oeuvre, prions beaucoup. Quelle joie si à la fin du carême, nous étions exaucées!...» Oh ! miséricorde infinie du Seigneur, qui veut bien écouter la prière de ses enfants... A la fin du carême, une âme de plus se consacrait à Jésus. C'était un véritable miracle de la grâce, miracle obtenu par la ferveur d'une humble novice !
    Qu'elle est donc grande la puissance de la Prière ! On dirait une reine ayant à chaque instant libre accès auprès du roi et pouvant obtenir tout ce qu'elle demande. Il n'est point nécessaire pour être exaucée de lire dans un livre une belle formule composée pour la circonstance ; s'il en était ainsi.... hélas ! que je serais à plaindre !... En dehors de l'Office Divin que je suis bien indigne de réciter, je n'ai pas le courage de m'astreindre à chercher dans les livres de belles prières, cela me fait mal à la tête, il y en a tant !... et puis elles sont toutes plus belles les unes que les autres... Je ne saurais les réciter toutes et ne sachant laquelle choisir, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire, je dis tout simplement au Bon Dieu ce que je veux lui dire, sans faire de belles phrases, et toujours Il me comprend... Pour moi, la prière, c'est un élan du coeur, c'est un simple regard jeté vers le Ciel, c'est un cri de reconnaissance et d'amour au sein de l'épreuve comme au sein de la joie ; enfin c'est quelque chose

 

d'élevé, de surnaturel, qui dilate l'âme et l'unit à Dieu.

Quelquefois, lorsque mon esprit se trouve dans une si grande sécheresse que je ne puis en tirer une seule bonne pen­sée, je récite très lentement un Pater ou un Ave Maria; ces priè­res seules me ravissent, elles nourrissent divinement mon âme et lui suffisent.

Ms C 25v
de grand, de surnaturel, qui me dilate l'âme et m'unit à Jésus.
    Je ne voudrais pas cependant, ma Mère bien-aimée, que vous croyiez que les prières faites en commun au choeur, ou dans les ermitages, je les récite sans dévotion. Au contraire j'aime beaucoup les prières communes car Jésus a promis de se trouver au milieu de ceux qui s'assemblent en son nom, je sens alors que la ferveur de mes soeurs supplée à la mienne, mais toute seule (j'ai honte de l'avouer) la récitation du chapelet me coûte plus que de mettre un instrument de pénitence... Je sens que je le dis si mal ! J'ai beau m'efforcer de méditer les mystères du rosaire, je n'arrive pas à fixer mon esprit... Longtemps je me suis désolée de ce manque de dévotion qui m'étonnait, car j'aime tant la Sainte Vierge qu'il devrait m'être facile de faire en son honneur des prières qui lui sont agréables. Maintenant je me désole moins, je pense que la Reine des Cieux étant ma MERE, elle doit voir ma bonne volonté et qu'elle s'en contente.
    Quelquefois lorsque mon esprit est dans une si grande sécheresse qu'il m'est impossible d'en tirer une pensée pour m'unir au Bon Dieu, je récite très lentement un «Notre Père» et puis la salutation angélique ; alors ces prières me ravissent, elles nourrissent mon âme bien plus que si je les avais récitées précipitamment une centaine de fois...
    La Sainte Vierge me montre qu'elle n'est pas fâchée contre

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

les additions sont en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

les suppressions sont en noir
Mais où en étais‑je de mon sujet? Me voici de nouveau per­due dans un dédale de réflexions... Pardonnez‑moi ma Mère, d'être si peu précise! Cette histoire, j'en conviens, est un éche­veau bien embrouillé. Hélas, je ne saurais mieux faire; j'écris comme les pensées me viennent, je pêche au hasard dans le petit ruisseau de mon cœur, et je vous offre ensuite mes petits pois­sons comme ils se laissent prendre.
J'en étais donc aux novices qui souvent me disent: «Mais, vous avez une réponse à tout, je croyais cette fois vous embar­rasser... où donc allez‑vous chercher ce que vous nous ensei­gnez?» Il en est même d'assez candides pour croire que je lis dans leur âme, parce qu'il m'est arrivé de les prévenir en leur révélant—sans révélation—ce qu'elles pensaient. La plus ancienne du noviciat avait résolu de me cacher une grande peine qui la faisait beaucoup souffrir. Elle venait de passer une nuit d'angoisses sans vouloir verser une seule larme, craignant que ses yeux rouges ne la trahissent ; lorsque, m'abordant avec le plus gracieux visage, elle me parla comme à l'ordinaire, d'une façon plus aimable encore s'il est possible. Je lui dis alors tout simplement: Vous avez du chagrin, j'en suis sûre. Aussitôt, elle me regarde avec un étonnement inexprimable... sa stupéfaction est si grande qu'elle me gagne moi‑même et me communique je ne sais quelle impression surnaturelle. Je sentais le bon Dieu là, tout près de nous... Sans m'en apercevoir,—car je n'ai pas le don de lire dans les âmes—j'avais prononcé une parole vraiment ins­pirée, et je pus ensuite consoler entièrement cette âme.
Maintenant, ma Mère bien‑aimée, je vais vous confier mon meilleur profit spirituel avec les novices. Vous com­prenez que tout leur est permis, il faut qu'elles puissent dire tout ce qu'elles pensent, le bien comme le mal, sans 
Ms C 26r
moi, jamais elle ne manque de me protéger aussitôt que je l'invoque. S'il me survient une inquiétude, un embarras, bien vite je me tourne vers elle et toujours comme la plus tendre des Mères elle se charge de mes intérêts. Que de fois en parlant aux novices, il m'est arrivé de l'invoquer et de ressentir les bienfaits de sa maternelle protection !...
    Souvent les novices me disent : «Mais vous avez réponse à tout, je croyais cette fois vous embarrasser... où donc allez-vous chercher ce que vous dites?» Il en est même d'assez candides pour croire que je lis dans leur âme parce qu'il m'est arrivé de les prévenir en leur disant ce qu'elles pensaient. Une nuit, une de mes compagnes avait résolu de me cacher une peine qui la faisait beaucoup souffrir. Je la rencontre dès le matin, elle me parle avec un visage souriant et moi, sans répondre à ce qu'elle me disait, je lui dis avec un accent convaincu : Vous avez du chagrin. Si j'avais fait tomber la lune à ses pieds je crois qu'elle ne m'aurait pas regardée avec plus d'étonnement. Sa stupéfaction était si grande qu'elle me gagna, je fus un instant saisie d'un effroi surnaturel. J'étais bien sûre de n'avoir pas le don de lire dans les âmes et cela m'étonnait d'autant plus d'être tombée si juste. Je sentais bien que le Bon Dieu était tout près, que, sans m'en apercevoir, j'avais dit, comme un enfant, des paroles qui ne venaient pas de moi mais de Lui.
    Ma Mère bien-aimée, vous comprenez qu'aux novices tout est permis ; il faut qu'elles puissent dire ce qu'elles pensent sans aucune
 
restriction. Cela leur est d'autant plus facile avec moi qu'elles ne me doivent pas le respect que l'on rend à une Maîtresse [Sur ses instances nous ne l'avions pas nommée Maîtresse des novices; elle en exerçait les fonctions sans en porter le titre].
Je ne puis dire que Jésus me fasse marcher extérieurement par la voie des humiliations; non, il se contente de m'humilier au fond de mon âme. Devant les créatures, tout me réussit, je suis le chemin périlleux des honneurs,—si l'on peut s'exprimer ainsi en religion—et je comprends à cet égard la conduite de Dieu et des supérieurs. En effet, si je passais aux yeux de la commu­nauté pour une religieuse incapable, sans intelligence ni juge­ment, il vous serait impossible, ma Mère, de vous faire aider par moi. Voilà pourquoi le divin Maître a jeté un voile sur tous mes défauts intérieurs et extérieurs. Ce voile m'attire quelques compliments de la part des novi­ces, compliments sans flatterie, je sais qu'elles pensent ce qu'elles disent; mais vraiment cela ne m'inspire point de vanité, car j'ai sans cesse présent le souvenir de mes misères. Quelquefois cepen­dant, il me vient un désir bien grand d'entendre autre chose que des louanges, mon âme se fatigue d'une nourriture trop sucrée, et Jésus lui fait servir alors une bonne petite salade
Ms C 26v
restriction, le bien comme le mal. Cela leur est d'autant plus facile avec moi qu'elles ne me doivent pas le respect qu'on rend à une maîtresse.
Je ne puis dire que Jésus me fait marcher extérieurement par la voie des humiliations, Il se contente de m'humilier au fond de mon âme ; aux yeux des créatures tout me réussit, je suis sur le chemin des honneurs, autant comme cela est possible en religion. Je comprends que ce n'est pas pour moi mais pour les autres qu'il me faut marcher par ce chemin qui paraît si périlleux. En effet si je passais aux yeux de la communauté pour une religieuse remplie de défauts, incapable, sans intelligence ni jugement, il vous serait impossible, ma Mère, de vous faire aider par moi. Voilà pourquoi le Bon Dieu a jeté un voile sur tous mes défauts intérieurs et extérieurs. Ce voile, parfois, m'attire quelques compliments de la part des novices, je sens bien qu'elles ne me les font pas par flatterie mais que c'est l'expression de leurs sentiments naïfs ; vraiment cela ne saurait m'inspirer de vanité car j'ai sans cesse présent à la pensée, le souvenir de ce que je suis. Cependant, quelquefois il me vient un désir bien grand d'entendre autre chose que des louanges. Vous savez, ma Mère bien-aimée, que je préfère le vinaigre au sucre ; mon âme aussi se fatigue d'une nourriture trop sucrée, et Jésus permet alors qu'on lui serve une bonne petite salade,
bien vinai­grée, bien épicée: rien n'y manque, excepté l'huile, ce qui lui donne une saveur de plus. Cette salade m'est présentée par les novices au moment où je m'y attends le moins. Le bon Dieu soulève le voile qui leur cache mes imperfections; et mes chères petites sœurs, voyant la vérité, ne me trouvent plus tout à fait à leur goût. Avec une simplicité qui me ravit, elles me disent les combats que je leur donne, ce qui leur déplaît en moi; enfin, elles ne se gênent pas plus que s'il était question d'une autre, sachant qu'elles me font un grand plaisir en agissant ainsi. Ah! vraiment, c'est plus qu'un plaisir, c'est un festin déli­cieux qui comble mon âme de joie. Comment une chose qui déplaît tant à la nature peut‑elle donner un pareil bonheur? si je ne l'avais expérimenté, je ne le pourrais croire. Un jour, où je désirais ardemment être humiliée, il arriva qu'une jeune postulante se chargea si bien de me satisfaire, que la pensée de Séméi maudissant David me revint à l'esprit, et je répétai intérieurement avec le saint roi: « Oui, c'est bien le Seigneur qui lui a ordonné de me dire toutes ces choses. »
Ainsi le bon Dieu prend soin de moi, il ne peut toujours m'offrir le pain fortifiant de l'humiliation extérieure; mais, de temps en temps, il me permet de me nourrir des miettes qui tom­bent de la table des enfants. Ah! que sa miséricorde est grande!
Ms C 27r
bien vinaigrée, bien épicée, rien n'y manque excepté l'huile, ce qui lui donne une saveur de plus... Cette bonne petite salade m'est servie par les novices au moment où je m'y attends le moins. Le bon Dieu soulève le voile qui cache mes imperfections, alors mes chères petites soeurs me voyant telles que je suis ne me trouvent plus tout à fait à leur goût. Avec une simplicité qui me ravit, elles me disent tous les combats que je leur donne, ce qui leur déplaît en moi ; enfin, elles ne se gênent pas davantage que s'il était question d'une autre, sachant qu'elles me font un grand plaisir en agissant ainsi. Ah ! vraiment, c'est plus qu'un plaisir, c'est un festin délicieux qui comble mon âme de joie. Je ne puis m'expliquer comment une chose qui déplaît tant à la nature peut causer un si grand bonheur ; si je ne l'avais expérimenté, je ne pourrais le croire... Un jour que j'avais particulièrement désiré d'être humiliée, il arriva qu'une novice se chargea si bien de me satisfaire qu'aussitôt je pensai à Sémeï maudissant David, et je me disais : Oui, c'est bien le Seigneur qui lui ordonne de me dire toutes ces choses... Et mon âme savourait délicieusement la nourriture amère qui lui était servie avec tant d'abondance.
    C'est ainsi que le bon Dieu daigne prendre soin de moi. Il ne peut toujours me donner le pain fortifiant de l'humiliation extérieure, mais de temps en temps, Il me permet de me nourrir des miettes qui tombent de la table DES ENFANTS. Ah ! que sa miséricorde est grande, je ne pourrai la
Mère bien‑aimée, puisque j'essaie de chanter avec vous dès ce monde cette miséricorde infinie, je dois encore vous faire part d'un réel profit, retiré comme tant d'autres de ma petite mis­sion. Autrefois, lorsque je voyais une sœur agir d'une façon qui me déplaisait et me paraissait contre la règle, je me disais Ah! si je pouvais donc l'avertir, lui montrer ses torts, que cela me ferait de bien ! Mais en pratiquant le métier, j'ai changé de sen­timent. Lorsqu'il m'arrive de voir quelque chose de travers, je pousse un soupir de soulagement:—Quel bonheur! ce n'est pas une novice, je ne suis pas obligée de la reprendre! Puis, je tâche bien vite d'excuser la coupable et de lui prêter de bonnes intentions qu'elle a sans doute.
Mère vénérée, les soins que vous me prodiguez pendant ma maladie m'ont encore beaucoup instruite sur la charité. Aucun remède ne vous semble trop cher, et s'il ne réussit pas, sans vous lasser, vous essayez autre chose. Lorsque je vais en récréation, quelle attention ne faites‑vous pas à me mettre à l'abri des moin­dres courants d'air! Ma Mère, je sens que je dois être aussi compatissante pour les infirmités spirituelles de mes sœurs que vous l'êtes pour mon infirmité physique.
J'ai remarqué que les religieuses les plus saintes sont les
Ms C 27v
chanter qu'au Ciel.................................
    Mère bien-aimée, puisqu'avec vous j'essaie de commencer à chanter sur la terre, cette miséricorde infinie, je dois encore vous dire un grand bienfait que j'ai retiré de la mission que vous m'avez confiée. Autrefois lorsque je voyais une soeur qui faisait quelque chose qui me déplaisait et me paraissait irrégulier, je me disais : Ah ! si je pouvais lui dire ce que je pense, lui montrer qu'elle a tort, que cela me ferait de bien ! Depuis que j'ai pratiqué un peu le métier, je vous assure ma Mère, que j'ai tout à fait changé de sentiment. Lorsqu'il m'arrive de voir une soeur faire une action qui me paraît imparfaite, je pousse un soupir de soulagement et je me dis : Quel bonheur ! ce n'est pas une novice, je ne suis pas obligée de la reprendre. Et puis bien vite je tâche d'excuser la soeur et de lui prêter de bonnes intentions qu'elle a sans doute.
Ah ! ma Mère, depuis que je suis malade, les soins que vous me prodiguez m'ont encore beaucoup instruite sur la charité. Aucun remède ne vous semble trop cher, et s'il ne réussit pas, sans vous lasser vous essayez autre chose. Lorsque j'allais à la récréation, quelle attention ne faisiez-vous pas à ce que je sois bien placée à l'abri des courants d'air ! Enfin, si je voulais tout dire, je ne terminerais pas.
    En pensant à toutes ces choses, je me suis dit que je devrais être aussi compatissante pour les infirmités spirituelles de mes soeurs, que vous l'êtes, ma Mère chérie, en me soignant avec tant d'amour.
    J'ai remarqué (et c'est tout naturel) que les soeurs les plus saintes sont les
plus aimées; on recherche leur conversation, on leur rend des servi­ces sans même qu'elles les demandent; enfin, ces âmes capables de supporter des manques d'égard et de délicatesse se voient entourées de l'affection générale. On peut leur appliquer cette parole de notre Père saint Jean de la Croix: « Tous les biens m'ont été donnés, quand je ne les ai plus recherchés par amour-­propre. »
Les âmes imparfaites, au contraire, sont délaissées, on se tient vis‑à‑vis d'elles dans les bornes de la politesse religieuse; mais, craignant peut‑être de leur dire quelque parole désobligeante, on évite leur compagnie. En disant les âmes imparfaites, je n'entends pas seulement les imperfections spirituelles, puisque les plus saintes ne seront parfaites qu'au ciel; j'entends aussi le manque de jugement, d'éducation, la susceptibilité de certains caractères; toutes choses qui ne rendent pas la vie agréable. Je sais bien que ces infirmités morales sont chroniques, sans aucun espoir de guérison; mais je sais aussi que ma Mère ne cesserait pas de me soigner, d'essayer de me soulager, si je restais malade de longues années.
Voici la conclusion que j'en tire: Je dois rechercher la compagnie des sœurs qui ne me plaisent pas naturellement et remplir à leur égard l'office du bon Samaritain. Une parole, un sourire aimable suffisent souvent pour épanouir une âme triste et blessée. Toutefois, ce n'est pas seulement dans l'espoir de consoler que je veux être charitable; je sais qu'en pour­suivant ce but je serais vite découragée, car un mot dit dans la meilleure intention sera pris peut‑être tout de travers. Aussi, pour ne perdre ni mon temps, ni ma peine,
Ms C 28r
plus aimées, on recherche leur conversation, on leur rend des services sans qu'elles le demandent, enfin ces âmes capables de supporter des manques d'égards, de délicatesses, se voient entourées de l'affection de toutes. On peut leur appliquer cette parole de notre Père St Jean de la Croix : Tous les biens m'ont été donnés quand je ne les ai plus recherchés par amour-propre.
    Les âmes imparfaites au contraire, ne sont point recherchées, sans doute on se tient à leur égard dans les bornes de la politesse religieuse, mais craignant peut-être de leur dire quelques paroles peu aimables, on évite leur compagnie. - En disant les âmes imparfaites, je ne veux pas seulement parler des imperfections spirituelles, puisque les plus saintes ne seront parfaites qu'au Ciel, je veux parler du manque de jugement, d'éducation, de la susceptibilité de certains caractères, toutes choses qui ne rendent pas la vie très agréable. Je sais bien que ces infirmités morales sont chroniques, il n'y a pas d'espoir de guérison, mais je sais bien aussi que ma Mère ne cesserait pas de me soigner, d'essayer de me soulager si je restais malade toute ma vie. Voilà la conclusion que j'en tire : Je dois rechercher en récréation, en licence, la compagnie des soeurs qui me sont le moins agréables, remplir près de ces âmes blessées l'office du bon Samaritain. Une parole, un sourire aimable, suffisent souvent pour épanouir une âme triste ; mais ce n'est pas absolument pour atteindre ce but que je veux pratiquer la charité car je sais que bientôt je serais découragée : un mot que j'aurai dit avec la meilleure intention sera peut-être interprété tout de travers. Aussi pour ne pas perdre mon temps, je veux être aimable avec tout le monde
j'essaie d'agir uni­quement pour réjouir Notre‑Seigneur et répondre à ce conseil de l'Évangile:
« Quand vous faites un festin, n 'invitez pas vos parents et vos amis, de peur qu'ils ne vous invitent à leur tour, et qu'ainsi vous ayez reçu votre récompense; mais invitez les pauvres, les boi­teux, les paralytiques, et vous serez heureux de ce qu'ils ne pour­ront vous rendre, et votre Père qui voit dans le secret vous en récompensera . »
Quel festin pourrais‑je offrir à mes sœurs, si ce n'est un fes­tin spirituel composé de charité aimable et joyeuse ? Non, je n'en connais pas d'autre, et je veux imiter saint Paul qui se réjouis­sait avec ceux qu'il trouvait dans la joie. Il est vrai qu'il pleu­rait aussi avec les affligés, et les larmes doivent quelquefois paraître dans le festin que je veux servir; mais toujours j'essaierai que les larmes se changent en sourires, puisque le Seigneur aime ceux qui donnent avec joie.
Je me souviens d'un acte de charité que le bon Dieu m'ins­pira étant encore novice. De cet acte, tout petit en apparence, le Père céleste qui voit dans le secret m'a déjà récompensée sans attendre l'autre vie. C'était avant que ma soeur Saint‑Pierre tombât tout à fait infirme. Il fallait, le soir, à six heures moins dix minutes, que l'on se dérangeât de l'oraison pour la conduire au réfectoire.
Ms C 28v
(et particulièrement avec les soeurs les moins aimables) pour réjouir Jésus et répondre au conseil qu'Il donne dans l'Evangile à peu près en ces termes :   «Quand vous faites un festin n'invitez pas vos parents et vos amis de peur qu'ils ne vous invitent à leur tour et qu'ainsi vous ayez reçu votre récompense; mais invitez les pauvres, les boiteux, les paralytiques et vous serez heureux de ce qu'ils ne pourront vous rendre, car votre Père qui voit dans le secret vous en récompensera. »
    Quel festin pourrait offrir une carmélite à ses soeurs si ce n'est un festin spirituel composé d'une charité aimable et joyeuse ? Pour moi, je n'en connais pas d'autre et je veux imiter St Paul qui se réjouissait avec ceux qu'il trouvait dans la joie ; il est vrai qu'il pleurait aussi avec les affligés et les larmes doivent quelquefois paraître dans le festin que je veux servir, mais toujours j'essaierai qu'à la fin ces larmes se changent en joie, puisque le Seigneur aime ceux qui donnent avec joie.
    Je me souviens d'un acte de charité que le Bon Dieu m'inspira de faire étant encore novice, c'était peu de chose, cependant notre Père qui voit dans le secret, qui regarde plus à l'intention qu'à la grandeur de l'action, m'en a déjà récompensée, sans attendre l'autre vie. C'était du temps que Sr St Pierre allait encore au choeur et au réfectoire. A l'oraison du soir elle était placée devant moi : 10 minutes avant 6 heures, il fallait qu'une soeur se dérange pour la conduire au réfectoire, car les infirmières avaient alors trop de malades pour venir
Cela me coûtait beaucoup de me proposer; car je savais la dif­ficulté ou plutôt l'impossibilité de contenter la pauvre malade. Cependant je ne voulais pas manquer une si belle occasion, me souvenant des paroles divines: « Ce que vous aurez fait au plus petit des miens, c'est à moi que vous l'aurez fait.» Je m'offris donc bien humblement pour la conduire, et ce ne fut pas sans mal que je parvins à faire accepter mes services. Enfin, je me mis à l'œuvre avec tant de bonne volonté que je réussis parfaitement.
Chaque soir, quand je la voyais agiter son sablier, je savais que cela voulait dire: Partons! Prenant alors tout mon courage, je me levais, et puis toute une cérémonie commençait. Il fallait remuer et porter le banc d'une certaine manière, surtout ne pas se presser, ensuite la pro­menade avait lieu. Il s'agissait de suivre cette bonne sœur en la soutenant par la ceinture; je le faisais avec le plus de douceur qu'il m'était possible, mais si par malheur survenait un faux pas, aussi­tôt il lui semblait que je la tenais mal et qu'elle allait tomber. —« Ah ! mon Dieu ! vous allez trop vite, j'vais m'briser ! » Si j'es­sayais alors de la conduire plus doucement:—« Mais suivez‑moi donc, je n'sens pas vot'main, vous m'lâchez, j'vais tomber !... Ah ! j'disais bien que vous étiez trop jeune pour me conduire. » Enfin nous arrivions sans autre accident au réfectoire. Là, sur­gissaient d'autres difficultés: je devais installer ma pauvre infirme à sa place et agir adroitement pour
 
Ms C 29r
la chercher. Cela me coûtait beaucoup de me proposer pour rendre ce petit service, car je savais que ce n'était pas facile de contenter cette pauvre soeur St Pierre qui souffrait tant qu'elle n'aimait pas à changer de conductrice. Cependant je ne voulais pas manquer une si belle occasion d'exercer la charité, me souvenant que Jésus avait dit : Ce que vous ferez au plus petit des miens c'est à moi que vous l'aurez fait. Je m'offris donc bien humblement pour la conduire : ce ne fut pas sans mal que je parvins à faire accepter mes services ! Enfin je me mis à l'oeuvre et j'avais tant de bonne volonté que je réussis parfaitement.
    Chaque soir quand je voyais ma Sr St Pierre secouer son sablier, je savais que cela voulait dire : partons ! C'est incroyable comme cela me coûtait de me déranger surtout dans le commencement ; je le faisais pourtant immédiatement, et puis, toute une cérémonie commençait. Il fallait remuer et porter le banc d'une certaine manière, surtout ne pas se presser, ensuite la promenade avait lieu. Il s'agissait de suivre la pauvre infirme en la soutenant par sa ceinture, je le faisais avec le plus de douceur qu'il m'était possible ; mais si, par malheur, elle faisait un faux pas, aussitôt il lui semblait que je la tenais mal et qu'elle allait tomber.   «Ah! mon Dieu! vous allez trop vite, j'vais m'briser.» Si j'essayais d'aller encore plus doucement - «Mais suivez-moi donc! je n'sens plus vot'main, vous m'avez lâchée, j'vais tomber; ah! j'avais bien dit qu'vous étiez trop jeune pour me conduire.» Enfin nous arrivions sans accident au réfectoire ; là survenaient d'autres difficultés, il s'agissait de faire asseoir Sr St Pierre et d'agir adroitement pour
ne pas la blesser; ensuite relever ses manches, toujours d'une certaine manière, après cela je pouvais m'en aller. Mais je m'aperçus bientôt qu'elle coupait son pain avec une peine extrême; et depuis je ne la quittais pas sans lui avoir rendu ce dernier service. Comme elle ne m'en avait jamais exprimé le désir, elle resta très touchée de mon attention, et ce fut par ce moyen, nullement cherché, que je gagnai entièrement sa confiance, surtout—je l'ai appris plus tard—parce qu'après tous mes petits services je lui faisais, disait‑elle, mon plus beau sourire.
Ma Mère, il y a bien longtemps que cet acte de vertu est accom­pli, et pourtant le Seigneur m'en laisse le souvenir comme un parfum, une brise du ciel. Un soir d'hiver, j'accomplissais comme d'habitude l'humble office dont je viens de parler: il faisait froid, il faisait nuit... Tout à coup, j'entendis dans le lointain le son harmonieux de plusieurs instruments de musi­que, et je me représentai un salon richement meublé, éclairé de brillantes lumières, étincelant de dorures; dans ce salon, des jeu­nes filles élégamment vêtues recevant et prodiguant mille poli­tesses mondaines. Puis mon regard se porta sur la pauvre malade que je soutenais. Au lieu d'une mélodie, j'entendais de temps à autre ses gémissements plaintifs; au lieu de dorures,
 
Ms C 29v
ne pas la blesser, ensuite il fallait relever ses manches (encore d'une certaine manière), puis j'étais libre de m'en aller. Avec ses pauvres mains estropiées, elle arrangeait son pain dans son godet, comme elle pouvait. Je m'en aperçus bientôt et, chaque soir, je ne la quittai qu'après lui avoir encore rendu ce petit service. Comme elle ne me l'avait pas demandé, elle fut très touchée de mon attention et ce fut par ce moyen que je n'avais pas cherché exprès, que je gagnai tout à fait ses bonnes grâces et surtout (je l'ai su plus tard) parce que, après avoir coupé son pain, je lui faisais avant de m'en aller mon plus beau sourire.
    Ma Mère bien-aimée, peut-être êtes-vous étonnée que je vous écrive ce petit acte de charité, passé depuis si longtemps. Ah ! si je l'ai fait c'est que je sens qu'il me faut chanter, à cause de lui, les miséricordes du Seigneur, Il a daigné m'en laisser le souvenir, comme un parfum qui me porte à pratiquer la charité. Je me souviens parfois de certains détails qui sont pour mon âme comme une brise printanière. En voici un qui se présente à ma mémoire : un soir d'hiver j'accomplissais comme d'habitude mon petit office, il faisait froid, il faisait nuit... tout à coup j'entendis dans le lointain le son harmonieux d'un instrument de musique, alors je me représentai un salon bien éclairé, tout brillant de dorures, des jeunes filles élégamment vêtues se faisant mutuellement des compliments et des politesses mondaines ; puis mon regard se porta sur la malade que je soutenais ; au lieu d'une mélodie j'entendais de temps en temps ses gémissements plaintifs, au lieu de dorures,
je voyais les briques de notre cloître austère à peine éclairé d'une faible lueur. Ce contraste impressionna doucement mon âme. Le Seigneur l'illumina des rayons de la vérité qui surpassent tellement l'éclat ténébreux des plaisirs de la terre que, pour jouir mille ans de ces fêtes mondaines, je n'aurais pas donné les dix minutes employées à mon acte de charité. Ah ! si déjà dans la souffrance, au sein du combat, on peut goûter de semblables délices, en pensant que Dieu nous a reti­rées du monde; que sera‑ce là‑haut, lorsque nous verrons, au milieu d'une gloire éternelle et d'un repos sans fin, la grâce incomparable qu'il nous a faite en nous choisissant pour habi­ter dans sa maison, véritable portique des cieux?
Ce n'est pas toujours avec ces transports d'allégresse que j'ai pratiqué la charité; mais, au commencement de ma vie religieuse, Jésus voulut me faire sentir combien il est doux de le voir dans l'âme de ses épouses: aussi, lorsque je conduisais ma sœur Saint-Pierre, c'était avec tant d'amour, qu'il m'eût été impossible de mieux faire si j'avais dû conduire Notre‑Seigneur lui‑même. La pratique de la charité ne m'a pas toujours été si douce, je vous le disais à l'instant, ma Mère chérie. Pour vous le prou­ver, je vais vous raconter, entre bien d'autres, quelques‑uns de mes combats. Longtemps, à l'oraison, je ne fus pas éloignée d'une sœur qui ne cessait de remuer, ou son chapelet, ou je ne sais quelle autre chose ;
Ms C 30r
je voyais les briques de notre cloître austère, à peine éclairé par une faible lueur. Je ne puis exprimer ce qui se passa dans mon âme, ce que je sais c'est que le Seigneur l'illumina des rayons de la vérité qui surpassèrent tellement l'éclat ténébreux des fêtes de la terre, que je ne pouvais croire à mon bonheur... Ah ! pour jouir mille ans des fêtes mondaines, je n'aurais pas donné les dix minutes employées à remplir mon humble office de charité... Si déjà dans la souffrance, au sein du combat, on peut jouir un instant d'un bonheur qui surpasse tous les bonheurs de la terre, en pensant que le bon Dieu nous a retirées du monde, que sera-ce dans le Ciel lorsque nous verrons, au sein d'une allégresse et d'un repos éternels, la grâce incomparable que le Seigneur nous a faite en nous choisissant pour habiter dans sa maison, véritable portique des Cieux ?...
    Ce n'est pas toujours avec ces transports d'allégresse que j'ai pratiqué la charité, mais au commencement de ma vie religieuse, Jésus voulut me faire sentir combien il est doux de le voir dans l'âme de ses épouses ; aussi lorsque je conduisais ma soeur St Pierre, je le faisais avec tant d'amour qu'il m'aurait été impossible de faire mieux si j'avais dû conduire Jésus lui-même. La pratique de la charité ne m'a pas toujours été si douce, je vous le disais à l'instant, ma Mère chérie ; pour vous le prouver, je vais vous raconter certains petits combats qui certainement vous feront sourire. Longtemps, à l'oraison du soir, je fus placée devant une soeur qui avait une drôle de manie, et je pense... beaucoup du lumières, car elle se servait rarement d'un livre. Voici comment je
peut‑être n'y avait‑il que moi à m'en apercevoir, car j'ai l'oreille extrêmement fine; mais dire la fati­gue que j'en éprouvais serait chose impossible! J'aurais voulu tourner la tête pour regarder la coupable et faire cesser son tapage; cependant au fond du cœur je sentais qu'il valait mieux souffrir cela patiemment, pour l'amour du bon Dieu d'abord, et puis aussi pour éviter une occasion de peine. Je restais donc tranquille, mais parfois la sueur m'inondait, et j'étais obligée de faire simplement une oraison de souffrance. Enfin je cherchais le moyen de souffrir avec paix et joie, au moins dans l'intime de l'âme; alors je tâchais d'aimer ce petit bruit désagréable. Au lieu d'essayer de ne pas l'entendre,— chose impossible,—je mettais mon attention à le bien écouter, comme s'il eût été un ravissant concert; et mon oraison, qui n'était pas celle de quiétude, se passait à offrir ce concert à Jésus.
Une autre fois, je me trouvais à la buanderie devant une sœur qui, tout en lavant les mouchoirs, me lançait de l'eau sale à cha­que instant. Mon premier mouvement fut de me reculer en
Ms C 30v
m'en apercevais : Aussitôt que cette soeur était arrivée, elle se mettait à faire un étrange bruit qui ressemblait à celui que l'on ferait en frottant deux coquillages l'un contre l'autre. Il n'y avait que moi qui m'en apercevais, car j'ai l'oreille extrêmement fine (un peu trop parfois). Vous dire, ma Mère, combien ce petit bruit me fatiguait, c'est chose impossible : j'avais grande envie de tourner la tête et de regarder la coupable qui, bien sûr, ne s'apercevait pas de son tic, c'était l'unique moyen de l'éclairer ; mais au fond du coeur je sentais qu'il valait mieux souffrir cela pour l'amour du bon Dieu et pour ne pas faire de peine à la soeur. Je restais donc tranquille, j'essayais de m'unir au bon Dieu, d'oublier le petit bruit... tout était inutile, je sentais la sueur qui m'inondait et j'étais obligée de faire simplement une oraison de souffrance, mais tout en souffrant, je cherchais le moyen de le faire non pas avec agacement, mais avec joie et paix, au moins dans l'intime de l'âme. Alors je tâchais d'aimer le petit bruit si désagréable ; au lieu d'essayer de ne pas l'entendre (chose impossible) je mettais mon attention à le bien écouter, comme s'il eût été un ravissant concert et toute mon oraison (qui n'était pas celle de quiétude) se passait à offrir ce concert à Jésus.
    Une autre fois, j'étais au lavage devant une soeur qui me lançait de l'eau sale à chaque fois qu'elle soulevait les mouchoirs sur son banc ; mon premier mouvement fut de me reculer en
m'essuyant le visage, afin de montrer à celle qui m'aspergeait de la sorte qu'elle me rendrait service en se tenant tranquille; mais aussitôt je pensai que j'étais bien sotte de refuser des tré­sors que l'on m'offrait si généreusement, et je me gardai bien de faire paraitre mon ennui. Je fis tous mes efforts, au contraire, pour désirer recevoir beaucoup d'eau sale, si bien qu'au bout d'une demi‑heure j'avais vraiment pris goût à ce nouveau genre d'aspersion, et je me promis de revenir autant que possible à cette place fortunée, où l'on servait gratuitement tant de richesses.
Ma Mère, vous voyez que je suis une très petite âme qui ne peut offrir au bon Dieu que de très petites choses; encore m'arrive‑t‑il souvent de laisser échapper ces petits sacrifices qui donnent tant de paix au cœur: cela ne me décourage pas, je sup­porte d'avoir un peu moins de paix et je tâche d'être plus vigi­lante une autre fois.
Ah! que le Seigneur me rend heureuse! qu'il est facile et doux de le servir sur la terre! Oui, toujours, je le répète, il m'a donné ce que j'ai désiré, ou plutôt il m'a fait désirer ce qu'il voulait me donner. Ainsi, peu de temps avant ma pénible tentation contre la foi, je me disais: Vraiment je n'ai pas de grandes pei­nes extérieures, et, pour en avoir d'intérieures, il faudra que le bon Dieu change ma voie; je ne crois pas qu'il le fasse. Pour­tant je ne puis toujours vivre ainsi dans le repos. Quel moyen donc trouvera‑t‑il?
La réponse ne se fit pas attendre; elle me montra que Celui que j'aime n'est jamais à court de moyens; car, sans changer ma voie, il me donna cette grande épreuve qui vint mêler bien­tôt une salutaire amertume à toutes mes douceurs.
Ms C 31r
m'essuyant la figure, afin de montrer à la soeur qui m'aspergeait qu'elle me rendrait service en se tenant tranquille, mais aussitôt je pensai que j'étais bien sotte de refuser des trésors qui m'étaient donnés si généreusement et je me gardai bien de faire paraître mon combat. Je fis tous mes efforts pour désirer de recevoir beaucoup d'eau sale, de sorte qu'à la fin j'avais vraiment pris goût à ce nouveau genre d'aspersion et je me promis de revenir une autre fois à cette heureuse place où l'on recevait tant de trésors.
    Mère bien-aimée, vous voyez que je suis une très petite âme qui ne peut offrir au bon Dieu que de très petites choses, encore m'arrive-t-il souvent de laisser échapper de ces petits sacrifices qui donnent tant de paix à l'âme ; cela ne me décourage pas, je supporte d'avoir un peu moins de paix et je tâche d'être plus vigilante une autre fois.
    Ah ! le Seigneur est si bon pour moi qu'il m'est impossible de le craindre, toujours Il m'a donné ce que j'ai désiré ou plutôt Il m'a fait désirer ce qu'Il voulait me donner ; ainsi peu de temps avant que mon épreuve contre la foi commence, je me disais : Vraiment je n'ai pas de grandes épreuves extérieures et pour en avoir d'intérieures il faudrait que le bon Dieu change ma voie, je ne crois pas qu'Il le fasse, pourtant je ne puis toujours vivre ainsi dans le repos... quel moyen donc Jésus trouvera-t-Il pour m'éprouver ?
La réponse ne se fit pas attendre et me montra que Celui que j'aime n'est pas à court de moyens ; sans changer ma voie, Il m'envoya l'épreuve qui devait mêler une salutaire amertume à toutes mes joies.

(suite du Ms C folio 31r au chapitre suivant)