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Histoire d'une âme - Chapitre 11

 Travail en cours

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

Texte original de Thérèse publié en 1956

CHAPITRE XI

Deux frères Prêtres.—Ce qu'elle entend par ces paroles du livre des Cantiques: «Attirez‑moi... »—Sa confiance en Dieu. Une visite du Ciel.—Elle trouve son repos dans l'amour.—Sub­lime enfance.—Appel à toutes les petites âmes.


Manuscrit C - suite et fin

Manuscrit B

 



 Ce n'est pas seulement lorsqu'il veut m'envoyer des épreuves
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Ce n'est pas seulement lorsqu'il veut m'éprouver
que Jésus me le fait pressentir et désirer; depuis bien longtemps je gardais un désir qui me paraissait irréalisable: celui d'avoir un frère prêtre. Je pensais souvent que si mes petits frères ne s'étaient pas envolés au ciel, j'aurais eu le bonheur de les voir monter à l'autel; ce bonheur, je le regrettais! Et voilà que le bon Dieu, dépassant mon rêve,—puisque je désirais seulement un frère prêtre, qui chaque jour pensât à moi au saint autel,— m'a unie par les liens de l'âme à deux de ses apôtres. Je veux, ma Mère bien‑aimée, vous raconter en détail comment le divin Maître combla mes vœux.
Ce fut notre Mère sainte Thérèse qui m'envoya pour bouquet de fête, en 1895, mon premier frère. C'était un jour de lessive, j'étais bien occupée de mon travail, lorsque Mère Agnès de Jésus, alors Prieure, me prit à l'écart et me lut une lettre d'un jeune séminariste, lequel, inspiré, disait‑il, par sainte Thérèse, deman­dait une sœur qui se dévouât spécialement à son salut, et au salut des âmes dont il s'occuperait dans la suite; il promettait d'avoir toujours un souvenir pour celle qui deviendrait sa sœur quand il pourrait offrir le saint Sacrifice. Et je fus choisie pour deve­nir la sœur de ce futur missionnaire.
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que Jésus me le fait pressentir et désirer. Depuis bien longtemps j'avais un désir qui me semblait irréalisable, celui d'avoir un frère prêtre, je pensais souvent que si mes petits frères ne s'étaient pas envolés au Ciel j'aurais eu le bonheur de les voir monter à l'autel ; mais puisque le bon Dieu les a choisis pour en faire ses petits anges je ne pouvais plus espérer de voir mon rêve se réaliser ; et voilà que non seulement Jésus m'a fait la grâce que je désirais, mais Il a m'a unie par les liens de l'âme à deux de ses apôtres, qui sont devenus mes frères... Je veux, ma Mère bien-aimée, vous raconter en détails comment Jésus combla mon désir et même le dépassa, puisque je ne désirais qu'un frère prêtre qui chaque jour pense à moi au saint autel.
    Ce fut notre Ste Mère Thérèse qui m'envoya pour bouquet de fête en 1895 mon premier petit frère. J'étais au lavage, bien occupée de mon travail, lorsque mère Agnès de Jésus, me prenant à l'écart, me lut une lettre qu'elle venait de recevoir. C'était un jeune séminariste, inspiré, disait-il par Ste Thérèse, qui venait demander une soeur qui se dévouât spécialement au salut de son âme et l'aidât de ses prières et sacrifices lorsqu'il serait missionnaire afin qu'il puisse sauver beaucoup d'âmes. Il promettait d'avoir toujours un souvenir pour celle qui deviendrait sa soeur, lorsqu'il pourrait offrir le Saint Sacrifice. Mère Agnès de Jésus me dit qu'elle voulait que ce soit moi qui devînt la soeur de ce futur missionnaire.
Ma Mère, je ne saurais vous dire mon bonheur. Mon désir, ainsi comblé d'une façon inespérée, fit naître dans mon cœur une joie que j'appellerai enfantine; car il me faut remonter aux jours de mon enfance pour trouver le souvenir de ces joies si vives que l'âme est trop petite pour les contenir; jamais, depuis des années, je n'avais goûté ce genre de bonheur. Je sentais que de ce côté mon âme était neuve, comme si l'on eût touché en elle des cordes musicales restées jusque‑là dans l'oubli.
Comprenant les obligations que je m'imposais, je me mis à l'œuvre, essayant de redoubler de ferveur, et j'écrivis de temps à autre quelques lettres à mon nouveau frère. Sans doute, c'est par la prière et le sacrifice qu'on peut aider les missionnaires, mais parfois, lorsqu'il plaît à Jésus d'unir deux âmes pour sa gloire, il permet qu'elles puissent se communiquer leurs pensées afin de s'exciter à aimer Dieu davantage.

Je le sais, il faut pour cela une volonté expresse de l'autorité; car il me semble qu'autrement cette correspondance sollicitée ferait plus de mal que de bien, sinon au missionnaire, du moins à la carmélite continuellement portée par son genre de vie

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Ma Mère, vous dire mon bonheur serait chose impossible, mon désir comblé d'une façon inespérée fit naître dans mon coeur une joie que j'appellerai enfantine, car il me faut remonter aux jours de mon enfance pour trouver le souvenir de ces joies si vives que l'âme est trop petite pour les contenir ; jamais depuis des années je n'avais goûté ce genre de bonheur. Je sentais que de ce côté mon âme était neuve, c'était comme si l'on avait touché pour la première fois des cordes musicales restées jusque-là dans l'oubli.
    Je comprenais les obligations que je m'imposais, aussi je me mis à l'oeuvre en essayant de redoubler de ferveur. Il faut avouer que d'abord je n'eus pas de consolation pour stimuler mon zèle ; après avoir écrit une charmante lettre pleine de coeur et de nobles sentiments, pour remercier mère Agnès de Jésus, mon petit frère ne donna plus signe de vie qu'au mois de juillet suivant, excepté qu'il envoya sa carte au mois de novembre pour dire qu'il entrait à la caserne. C'était à vous, ma Mère bien-aimée, que le bon Dieu avait réservé d'achever l'oeuvre commencée ; sans doute c'est par la prière et le sacrifice qu'on peut aider les missionnaires, mais parfois lorsqu'il plaît à Jésus d'unir deux âmes pour sa gloire, il permet que de temps en temps elles puissent se communiquer leurs pensées et s'exciter à aimer Dieu davantage ; mais il faut pour cela une volonté expresse de l'autorité, car il me semble qu'autrement cette correspondance ferait plus de mal que de bien, sinon au missionnaire du moins à la carmélite continuellement portée par son genre de vie
 
à se replier sur elle‑même. Au lieu de l'unir au bon Dieu, cet échange de lettres — même éloignées — lui occuperait inutilement l'esprit; elle s'imaginerait peut‑être faire des merveilles, et réellement ne ferait rien du tout que se procurer, sous couleur de zèle, une distraction superflue.

 

 

Mère bien‑aimée, me voici partie moi‑même, non pas dans une distraction, mais dans une dissertation également superflue, je ne me corrigerai jamais de ces longueurs qui devront être pour vous si fatigantes à lire; pardonnez‑moi et permettez que je recommence à la prochaine occasion.

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à se replier sur elle-même. Alors au lieu de l'unir au bon Dieu, cette correspondance (même éloignée) qu'elle aurait sollicitée lui occuperait l'esprit ; en s'imaginant faire monts et merveilles, elle ne ferait rien du tout que de se procurer, sous couleur de zèle, une distraction inutile. Pour moi, il en est de cela comme du reste, je sens qu'il faut, pour que mes lettres fassent du bien, qu'elles soient écrites par obéissance et que j'éprouve plutôt de la répugnance que du plaisir à les écrire. Ainsi quand je parle avec une novice, je tâche de le faire en me mortifiant, j'évite de lui adresser des questions qui satisferaient ma curiosité ; si elle commence une chose intéressante et puis passe à une autre qui m'ennuie sans achever la première, je me garde bien de lui rappeler le sujet qu'elle a laissé de côté, car il me semble qu'on ne peut faire aucun bien lorsqu'on se recherche soi-même.
    Ma Mère bien-aimée, je m'aperçois que je ne me corrigerai jamais, me voici encore partie bien loin de mon sujet, avec toutes mes dissertations ; excusez-moi, je vous en prie, et permettez que je recommence à la prochaine occasion puisque je ne puis faire autrement !... Vous agissez comme le bon Dieu qui ne se fatigue pas de m'entendre, lorsque je Lui dis tout simplement mes peines et mes joies comme s'Il ne les connaissait pas... Vous aussi, ma Mère, vous connaissez depuis longtemps ce que je pense et tous les événements mémorables de ma vie ; je ne saurais donc vous apprendre rien de nouveau. Je ne puis m'empêcher de rire en pensant que je vous écris scrupuleusement tant de choses

L'année dernière, à la fin de mai, ce fut à votre tour de me donner mon second frère, et sur ma réflexion, qu'ayant offert déjà mes pauvres mérites pour un futur apôtre, je croyais ne pouvoir le faire encore aux intentions d'un autre, vous me fites cette réponse:

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que vous savez aussi bien que moi. Enfin, Mère chérie, je vous obéis et si maintenant vous ne trouvez pas d'intérêt à lire ces pages, peut-être qu'elles vous distrairont dans vos vieux jours et serviront ensuite pour allumer votre feu, ainsi je n'aurai pas perdu mon temps... Mais je m'amuse à parler comme un enfant ; ne croyez pas, ma Mère, que je recherche quelle utilité peut avoir mon pauvre travail ; puisque je le fais par obéissance, cela me suffit et je n'éprouverais aucune peine si vous le brûliez sous mes yeux avant de l'avoir lu. Il est temps que je reprenne l'histoire de mes frères qui tiennent maintenant une si grande place dans ma vie.  
L'année dernière à la fin du mois de mai, je me souviens qu'un jour vous m'avez fait appeler avant le réfectoire. Le coeur me battait bien fort lorsque j'entrai chez vous, ma Mère chérie ; je me demandais ce que vous pouviez avoir à me dire, car c'était la première fois que vous me faisiez demander ainsi. Après m'avoir dit de m'asseoir, voici la proposition que vous m'avez faite :   «Voulez-vous vous charger des intérêts spirituels d'un missionnaire qui doit être ordonné prêtre et partir prochainement?» Et puis, ma Mère, vous m'avez lu la lettre de ce jeune Père afin que je sache au juste ce qu'il demandait. Mon premier sentiment fut un sentiment de joie qui fit aussitôt place à la crainte. Je vous expliquai, ma Mère bien-aimée, qu'ayant déjà offert mes pauvres mérites pour un futur apôtre, je croyais ne pouvoir le faire encore aux intentions d'un autre et que d'ailleurs, il y avait beaucoup de soeurs meilleures que moi qui pourraient répondre à son désir. Toutes mes objections furent inutiles, vous
que l'obéissance doublerait mes mérites. Dans le fond de mon âme je pensais bien cela, et puisque le zèle d'une carmélite doit embrasser le monde, j'espère même, avec la grâce de Dieu, être utile à plus de deux missionnaires. Je prie pour tous, sans laisser de côté les simples prêtres, dont le ministère est aussi difficile parfois que celui des apôtres prê­chant les infidèles. Enfin, je veux être «fille de l'Église» comme notre Mère sainte Thérèse et prier à toutes les intentions du Vicaire de Jésus‑Christ. C'est le but général de ma vie.
Mais, comme je me serais unie spécialement aux œuvres de mes petits frères chéris s'ils eussent vécu, sans délaisser pour cela les grands intérêts de l'Église qui embrassent l'univers, ainsi je reste particulièrement unie aux nouveaux frères que Jésus m'a donnés. Tout ce qui m'appartient appartient à chacun d'eux, je sens que Dieu est trop bon, trop généreux pour faire des par­tages; il est si riche qu'il donne sans mesure ce que je lui demande, bien que je ne me perde pas en de longues énumé­rations. Depuis seulement que j'ai deux frères et mes petites sœurs les novices, si je voulais détailler les besoins de chaque âme, les jour­nées seraient trop courtes, et je craindrais fort d'oublier quel­que chose d'important. Aux âmes simples il ne faut pas de moyens compliqués, et comme je suis de ce nombre, Notre ­Seigneur m'a inspiré lui‑même un petit moyen très simple d'accomplir mes obligations. Un jour, après la sainte communion, il m'a fait
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m'avez répondu qu'on pouvait avoir plusieurs frères. Alors je vous ai demandé si l'obéissance ne pourrait pas doubler mes mérites. Vous m'avez répondu que oui, en me disant plusieurs choses qui me faisaient voir qu'il me fallait accepter sans scrupule un nouveau frère. Dans le fond, ma Mère, je pensais comme vous et même, puisque «Le zèle d'une carmélite doit embrasser le monde», j'espère avec la grâce du bon Dieu être utile à plus de deux missionnaires et je ne pourrais oublier de prier pour tous, sans laisser de côté les simples prêtres dont la mission parfois est aussi difficile à remplir que celle des apôtres prêchant les infidèles. Enfin je veux être fille de l'Eglise comme l'était notre Mère Ste Thérèse et prier dans les intentions de notre St Père le Pape, sachant que ses intentions embrassent l'univers. Voilà le but général de ma vie, mais cela ne m'aurait pas empêchée de prier et de m'unir spécialement aux oeuvres de mes petits anges chéris s'ils avaient été prêtres. Eh bien ! voilà comment je me suis unie spirituellement aux apôtres que Jésus m'a donnés pour frères : tout ce qui m'appartient, appartient à chacun d'eux, je sens bien que le bon Dieu est trop bon pour faire des partages, Il est si riche qu'Il donne sans mesure tout ce que je lui demande... Mais ne croyez pas, ma Mère, que je me perde dans de longues énumérations.
    Depuis que j'ai deux frères et mes petites soeurs les novices, si je voulais demander pour chaque âme ce qu'elle a besoin et bien le détailler, les journées seraient trop courtes et je craindrais fort d'oublier quelque chose d'important. Aux âmes simples, il ne faut pas de moyens compliqués ; comme je suis de ce nombre, un matin pendant mon action de grâces, Jésus m'a donné un moyen simple d'accomplir ma mission. Il m'a fait
comprendre cette parole des Cantiques: «Attirez‑moi, nous courrons à l'odeur de vos parfums. » O Jésus, il n'est donc pas nécessaire de dire: En m'attirant, attirez les âmes que j'aime. Cette simple parole: «Attirez‑moi» suffit! Oui, lorsqu'une âme s'est laissée captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa suite; c'est une conséquence naturelle de son attraction vers vous!
De même qu'un torrent entraîne après lui, dans les profon­deurs des mers, ce qu'il rencontre sur son passage, de même, ô mon Jésus, l'âme qui se plonge dans l'océan sans rivages de votre amour attire après elle tous ses trésors! Seigneur, vous le savez, ces trésors, pour moi, ce sont les âmes qu'il vous a plu d'unir à la mienne; ces trésors, c'est vous qui me les avez confiés; aussi j'ose emprunter vos propres paroles, celles du der­nier soir qui vous vit encore sur notre terre, voyageur et mortel.
Jésus, mon Bien‑Aimé! je ne sais pas quel jour mon exil finira... plus d'un soir, peut‑être, me verra chanter encore ici-bas vos miséricordes; mais enfin, pour moi aussi viendra le der­nier soir... alors je veux pouvoir vous dire: « Je vous ai glorifié sur la terre, j'ai accompli l'œuvre que vous m'avez donnée à faire, j'ai fait connaître votre Nom à ceux que vous m'avez donnés; ils étaient à vous, et vous me les avez don­nés. C'est maintenant qu'ils connaissent que tout ce que vous m 'avez donné vient de vous; car je leur ai communiqué les paro­les que vous m'avez confiées; ils les ont reçues, et ils ont cru que c'est vous qui m'avez envoyée. Je prie pour ceux que vous m'avez donnés, parce qu'ils sont à vous.
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comprendre cette parole des Cantiques : «attirez-moi, nous courrons à l'odeur de vos parfums.» O Jésus, il n'est donc pas même nécessaire de dire : «En m'attirant, attirez les âmes que j'aime!» Cette simple parole «Attirez-moi» suffit. Seigneur, je le comprends, lorsqu'une âme s'est laissée captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, c'est une conséquence naturelle de son attraction vers vous.
De même qu'un torrent, se jetant avec impétuosité dans l'océan, entraîne après lui tout ce qu'il a rencontré sur son passage, de même, ô mon Jésus, l'âme qui se plonge dans l'océan sans rivage de votre amour, attire avec elle tous les trésors qu'elle possède... Seigneur, vous le savez, je n'ai point d'autres trésors que les âmes qu'il vous a plu d'unir à la mienne ; ces trésors, c'est vous qui me les avez confiés, aussi j'ose emprunter les paroles que vous avez adressées au Père Céleste, le dernier soir qui vous vit encore sur notre terre, voyageur et mortel.
Jésus, mon Bien-Aimé, je ne sais pas quand mon exil finira... plus d'un soir doit me voir encore chanter dans l'exil vos miséricordes, mais enfin, pour moi aussi viendra le dernier soir ; alors je voudrais pouvoir vous dire, ô mon Dieu : «Je vous ai glorifié sur la terre; j'ai accompli l'oeuvre que vous m'avez donnée à faire; j'ai fait connaître votre nom à ceux que vous m'avez donnés: ils étaient à vous, et vous me les avez donnés. C'est maintenant qu'ils connaissent que tout ce que vous m'avez donné vient de vous ; car je leur ai communiqué les paroles que vous m'avez communiquées, ils les ont reçues et ils ont cru que c'est vous qui m'avez envoyée. Je prie pour ceux que vous m'avez donnés parce qu'ils sont à vous.
 
Je ne suis plus dans le monde, mais pour eux ils y sont encore, tandis que je retourne à vous. Conservez‑les à cause de votre Nom. Je vais maintenant à vous; et c'est afin que la joie qui vient de vous soit parfaite en eux que je dis ceci à présent que je suis dans le monde... Je ne vous prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal. Ils ne sont point du monde, de même que moi je ne suis pas du monde non plus. Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais c'est encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire.
Mon Dieu, je souhaite qu'où je serai, ceux que vous m 'avez donnés y soient aussi avec moi; et que le monde connaisse que vous les avez aimés comme vous m'avez aimée moi‑même. »
Oui, Seigneur, voilà ce que je voudrais répéter après vous avant de m'envoler dans vos bras! C'est peut‑être de la témé­rité; mais non... Depuis longtemps ne m'avez‑vous pas permis d'être audacieuse avec vous ? Comme le père de l'Enfant prodi­gue parlant à son fils aîné, vous m'avez dit: « Tout ce qui est à moi est à toi. » Vos paroles, ô Jésus, sont donc à moi, et je puis m'en servir pour attirer sur les âmes qui m'appartiennent les faveurs du Père céleste.
Vous le savez, ô mon Dieu, je n'ai jamais désiré que vous aimer uniquement, je n'ambitionne pas d'autre gloire. 
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Je ne suis plus dans le monde ; pour eux, ils y sont et moi je retourne à vous. Père Saint, conservez à cause de votre nom ceux que vous m'avez donnés. Je vais maintenant à vous, et c'est afin que la joie qui vient de vous soit parfaite en eux, que je dis ceci pendant que je suis dans le monde. Je ne vous prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal. Ils ne sont point du monde, de même que moi je ne suis pas du monde non plus. Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais c'est encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire.
    Mon Père, je souhaite qu'où je serai, ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec moi, et que le monde connaisse que vous les avez aimés comme vous m'avez aimée moi-même.»
    Oui Seigneur, voilà ce que je voudrais répéter après vous, avant de m'envoler en vos bras. C'est peut-être de la témérité ? Mais non, depuis longtemps vous m'avez permis d'être audacieuse avec vous. Comme le père de l'enfant prodigue parlant à son fils aîné, vous m'avez dit : «tout ce qui est à moi est à toi.» Vos paroles, ô Jésus, sont donc à moi et je puis m'en servir pour attirer sur les âmes qui me sont unies les faveurs du Père Céleste.
Mais, Seigneur, lorsque je dis qu'où je serai, je désire que ceux qui m'ont été donnés soient aussi, je ne prétends pas qu'ils ne puissent arriver à une gloire bien plus élevée que celle qu'il vous plaira de me donner, je veux demander simplement qu'un jour nous soyons tous réunis dans votre beau Ciel. Vous le savez, ô mon Dieu, je n'ai jamais désiré que vous aimer, je n'ambitionne pas d'autre gloire.
Votre amour m'a prévenue dès mon enfance, il a grandi avec moi, et maintenant c'est un abîme dont je ne puis sonder la pro­fondeur. L'amour attire l'amour, le mien s'élance vers vous, il vou­drait combler l'abîme qui l'attire; mais, hélas! ce n'est même pas une goutte de rosée perdue dans l'Océan! Pour vous aimer comme vous m'aimez, il me faut emprunter votre propre amour, alors seulement je trouve le repos. O mon Jésus, il me semble que vous ne pouvez combler une âme de plus d'amour que vous n'avez comblé la mienne, c'est pour cela que j'ose vous deman­der d'aimer ceux que vous m'avez donnés comme vous m'avez aimée moi‑même.
Un jour au ciel, si je découvre que vous les aimez plus que moi, je m'en réjouirai, reconnaissant dès ce monde que ces âmes le méritent davantage; mais ici‑bas, je ne puis concevoir une plus grande immensité d'amour que celle dont il vous a plu de me gratifier, sans aucun mérite de ma part.
Ma Mère, je suis tout étonnée de ce que je viens d'écrire, je n'en avais pas l'intention! 
En répétant ce passage du saint Evangile: « Je leur ai com­muniqué les paroles que vous m'avez confiées», je ne pensais pas à mes frères, mais à mes petites sœurs du noviciat; car je ne me crois pas capable d'instruire des missionnaires!
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Votre amour m'a prévenue dès mon enfance, il a grandi avec moi, et maintenant c'est un abîme dont je ne puis sonder la profondeur. L'amour attire l'amour, aussi, mon Jésus, le mien s'élance vers vous, il voudrait combler l'abîme qui l'attire, mais hélas ! ce n'est pas même une goutte de rosée perdue dans l'océan !... Pour vous aimer comme vous m'aimez, il me faut emprunter votre propre amour, alors seulement je trouve le repos. O mon Jésus, c'est peut-être une illusion, mais il me semble que vous ne pouvez combler une âme de plus d'amour que vous n'en avez comblé la mienne ; c'est pour cela que j'ose vous demander d'aimer ceux que vous m'avez donnés comme vous m'avez aimée moi-même.
Un jour, au Ciel, si je découvre que vous les aimez plus que moi, je m'en réjouirai, reconnaissant dès maintenant que ces âmes méritent votre amour bien plus que la mienne ; mais ici-bas, je ne puis concevoir une plus grande intensité d'amour que celle qu'il vous a plu de me prodiguer gratuitement sans aucun mérite de ma part.
    Ma Mère chérie, enfin je reviens à vous ; je suis tout étonnée de ce que je viens d'écrire, car je n'en avais pas l'intention, puisque c'est écrit il faut que ça reste, mais avant de revenir à l'histoire de mes frères, je veux vous dire, ma Mère, que je n'applique pas à eux mais à mes petites soeurs, les premières paroles empruntées à l'Evangile : Je leur ai communiqué les paroles que vous m'avez communiquées, etc. car je ne me crois pas capable d'instruire des missionnaires, heureusement je ne suis pas encore assez orgueilleuse pour cela ! Je n'aurais pas davantage été capable
 
Ce que j'écrivais pour eux, c'était la prière de Jésus: « Je ne vous prie pas de les ôter du monde... Je vous prie encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire. » Comment, en effet, pourrais‑je laisser dans l'oubli les âmes qui deviendront leur conquête par la souffrance et la prédication?
Mais je n'ai pas expliqué toute ma pensée sur ce passage des Cantiques sacrés: «Attirez‑moi, nous courrons... » «Personne, a dit Jésus, ne peut venir à moi si mon Père qui m'a envoyé ne l'attire. » Ensuite il nous enseigne qu'il suffit de frapper pour se faire ouvrir, de chercher pour trouver, et de tendre humblement la main pour recevoir. Il ajoute que tout ce que l'on demande à son Père en son Nom, il l'accorde. C'est pour cela sans doute que l'Esprit‑Saint, avant la naissance de Jésus, dicta cette prière prophétique: «Attirez‑moi, nous courrons... »

Demander d'être attiré, c'est vouloir s'unir d'une manière intime à l'objet qui captive le cœur. Si le feu et le fer étaient doués de raison et que ce dernier dît à l'autre: «Attire‑moi», ne prouverait‑il pas son désir de s'identifier au feu

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de donner quelques conseils à mes soeurs, si vous, ma Mère, qui me représentez le bon Dieu, ne m'aviez donné grâce pour cela
    C'est au contraire à vos chers fils spirituels qui sont mes frères que je pensais en écrivant ces paroles de Jésus et celles qui les suivent   «Je ne vous prie pas de les ôter du monde... je vous prie encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire.» Comment, en effet, pourrais-je ne pas prier pour les âmes qu'ils sauveront dans leurs missions lointaines par la souffrance et la prédication ?
    Ma Mère, je crois qu'il est nécessaire que je vous donne encore quelques explications sur le passage du Cantique des cantiques :   «Attirez-moi, nous courrons» car ce que j'en ai voulu dire me semble peu compréhensible. «Personne, a dit Jésus, ne peut venir après moi, si mon père qui m'a envoyé ne l'attire.» Ensuite par de sublimes paraboles, et souvent sans même user de ce moyen si familier au peuple, Il nous enseigne qu'il suffit de frapper pour qu'on ouvre, de chercher pour trouver et de tendre humblement la main pour recevoir ce que l'on demande... Il dit encore que tout ce que l'on demande à son Père en son nom, Il l'accorde. C'est pour cela sans doute que l'Esprit Saint, avant la naissance de Jésus, dicta cette prière prophétique : Attirez-moi, nous courrons.
    Qu'est-ce donc de demander d'être Attiré, sinon de s'unir d'une manière intime à l'objet qui captive le coeur ? Si le feu et le fer avaient la raison et que ce dernier disait à l'autre : Attire-moi, ne prouverait-il pas qu'il désire s'identifier au feu de manière qu'il le pénètre
jusqu'à par­tager sa substance? Eh bien! voilà justement ma prière. Je demande à Jésus de m'attirer dans les flammes de son amour, de m'unir si étroitement à lui qu'il vive et agisse en moi. Je sens que, plus le feu de l'amour embrasera mon cœur, plus je dirai: «Attirez‑moi», plus aussi les âmes qui s'approcheront de la mienne courront avec vitesse à l'odeur des parfums du Bien‑Aimé. Oui, elles courront, nous courrons ensemble; car les âmes embrasées ne peuvent rester inactives. Sans doute, comme sainte Madeleine elles se tiennent aux pieds de Jésus, écoutant sa parole douce et enflammée.
Paraissant ne rien donner, elles donnent bien plus que Marthe qui se tourmente de «beaucoup de cho­ses». Ce ne sont pas cependant les travaux de Marthe, mais son inquiétude seule, que Jésus blâme; ces mêmes travaux, sa divine Mère s'y est humblement soumise, puisqu'il lui fallait préparer les repas de la sainte Famille.
Tous les saints ont compris cela, et plus particulièrement peut-être ceux qui remplirent l'univers de l'illumination de la doc­trine évangélique. N'est‑ce pas dans l'oraison que saint Paul, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse et tant d'autres amis de Dieu ont puisé cette science admirable qui ravit les plus grands génies? Un savant l'a dit: « Donnez‑moi un levier, un point d'appui, et je soulèverai le monde. » Ce qu'Archimède n'a pu obtenir parce que sa demande n'avait qu'un but matériel et ne s'adres­sait point à Dieu, les saints l'ont reçu pleinement.
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et l'imbibe de sa brûlante substance et semble ne faire qu'un avec lui. Mère bien-aimée, voici ma prière, je demande à Jésus de m'attirer dans les flammes de son amour, de m'unir si étroitement à Lui, qu'Il vive et agisse en moi. Je sens que plus le feu de l'amour embrasera mon coeur, plus je dirai : Attirez-moi, plus les âmes qui s'approcheront de moi (pauvre petit débris de fer inutile, si je m'éloignais du brasier divin), plus ces âmes courront avec vitesse à l'odeur des parfums du Bien-Aimé, car une âme embrasée d'amour ne peut rester inactive ; sans doute comme Ste Madeleine elle se tient aux pieds de Jésus, elle écoute sa parole douce et enflammée.
Paraissant ne rien donner, elle donne bien plus que Marthe qui se tourmente de beaucoup de choses et voudrait que sa soeur l'imite. Ce ne sont point les travaux de Marthe que Jésus blâme, ces travaux, sa divine Mère s'y est humblement soumise toute sa vie puisqu'il lui fallait préparer les repas de la Ste Famille. C'est l'inquiétude seule de son ardente hôtesse qu'il voulait corriger. Tous les saints l'ont compris et plus particulièrement peut-être ceux qui remplirent l'univers de l'illumination de la doctrine évangélique. N'est-ce point dans l'oraison que les Sts Paul, Augustin, Jean de la Croix, Thomas d'Aquin, François, Dominique et tant d'autres illustres Amis de Dieu ont puisé cette science Divine qui ravit les plus grands génies ? Un savant a dit : «Donnez-moi un levier, un point d'appui, et je soulèverai le monde.» Ce qu'Archimède n'a pu obtenir, parce que sa demande ne s'adressait point à Dieu et qu'elle n'était faite qu'au point de vue matériel, les Saints l'ont obtenu
Le Tout-Puissant leur a donné un point d'appui: Lui‑même, Lui seul! pour levier, l'oraison qui embrase d'un feu d'amour; et c'est ainsi qu'ils ont soulevé le monde, c'est ainsi que les saints encore militants le soulèvent et le soulèveront jusqu'à la fin des temps.
Ma Mère chérie, il me reste à vous dire ce que j'entends par l'odeur des parfums du Bien‑Aimé. Puisque Jésus est remonté au ciel, je ne puis le suivre qu'aux traces qu'il a laissées. Ah ! que ces traces sont lumineuses! qu'elles sont divinement embau­mées! Je n'ai qu'à jeter les yeux sur le saint Evangile: aussitôt je respire le parfum de la vie de Jésus et je sais de quel côté cou­rir. Ce n'est pas à la première place, mais à la dernière que je m'élance. Je laisse le pharisien monter, et je répète, remplie de confiance, l’humble prière du publicain. Ah! surtout, j'imite la conduite de Madeleine... son étonnante, ou plutôt son amou­reuse audace qui charme le Cœur de Jésus, séduit le mien!
Ce n'est pas parce que j'ai été préservée du péché mortel que je m'élève à Dieu 

 

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dans toute sa plénitude. Le Tout-Puissant leur a donné pour point d'appui : LUI-MEME et LUI SEUL ; pour levier : L'oraison, qui embrase d'un feu d'amour, et c'est ainsi qu'ils ont soulevé le monde ; c'est ainsi que les Saints encore militants le soulèvent et que, jusqu'à la fin du monde, les Saints à venir le soulèveront aussi.
    Ma Mère chérie, maintenant je voudrais vous dire ce que j'entends par l'odeur des parfums du Bien-Aimé. - Puisque Jésus est remonté au Ciel, je ne puis le suivre qu'aux traces qu'Il a laissées, mais que ces traces sont lumineuses, qu'elles sont embaumées ! Je n'ai qu'à jeter les yeux dans le St Evangile, aussitôt je respire les parfums de la vie de Jésus et je sais de quel côté courir... Ce n'est pas à la première place, mais à la dernière que je m'élance ; au lieu de m'avancer avec le pharisien, je répète, remplie de confiance, l'humble prière du publicain ; mais surtout j'imite la conduite de Madeleine, son étonnante ou plutôt son amoureuse audace qui charme le Coeur de Jésus, séduit le mien.
Oui je le sens, quand même j'aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j'irais, le coeur brisé de repentir, me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien Il chérit l'enfant prodigue qui revient à Lui. Ce n'est pas parce que le bon Dieu, dans sa prévenante miséricorde, a préservé mon âme du péché mortel que je m'élève à Lui

par la confiance et l'amour.

Ah ! je le sens, quand même j'aurais sur la conscience tous les crimes qui se peu­vent commettre, je ne perdrais rien de ma confiance; j'irais, le cœur brisé de repentir, me jeter dans les bras de mon Sauveur. Je sais qu'il chérit l'enfant prodigue, j'ai entendu ses paroles à sainte Madeleine, à la femme adultère, à la Samaritaine. Non, personne ne pourrait m'effrayer; car je sais à quoi m'en tenir sur son amour et sa miséricorde. Je sais que toute cette multitude d'offenses s'abîmerait en un clin d'œil, comme une goutte d'eau jetée dans un brasier ardent. Il est rapporté dans la Vie des Pères du désert, que l'un d'eux convertit une pécheresse publique dont les désordres scandali­saient une contrée entière. Cette pécheresse, touchée par la grâce suivait le saint dans le désert pour y accomplir une rigoureuse pénitence, quand, la première nuit du voyage, avant même d'être rendue au lieu de sa retraite, ses liens mortels furent brisés par l'impétuosité de son repentir plein d'amour; et le solitaire vit au même instant son âme portée par les Anges dans le sein de Dieu.  Voilà un exemple bien frappant de ce que je voudrais dire, mais ces choses ne peuvent s'exprimer...

Ms C 37r
par la confiance et l'amour.

 

Manuscrit B

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

additions en bleu


Texte original de Thérèse publié en 1955

suppressions en noir


LT-196 à sr Marie du Sacré-Cœur / 13 ? septembre 1896

O ma Soeur chérie ! vous me demandez de vous donner un souvenir de ma retraite, retraite qui peut-être sera la dernière... Puisque notre Mère le permet, c'est une joie pour moi de venir m'entretenir avec vous, qui êtes deux fois ma Soeur, avec vous qui m'avez prêté votre voix, promettant en mon nom que je ne voulais servir que Jésus, alors qu'il ne m'était pas possible de parler... Chère petite Marraine, c'est l'enfant que vous avez offert au Seigneur qui vous parle ce soir, c'est elle qui vous aime comme une enfant sait aimer sa Mère... Au Ciel seulement vous connaîtrez toute la reconnaissance qui déborde de mon coeur.. O ma Soeur chérie ! vous voudriez entendre les secrets que Jésus confie à votre petite fille, ces secrets Il vous les confie, je le sais, car c'est vous qui m'avez appris à recueillir les enseignements Divins, cependant je vais essayer de balbutier quelques mots, bien que je sente qu'il est impossible à la parole humaine de redire des choses que le coeur humain peut à peine pressentir...
Ne croyez pas que je nage dans les consolations, oh non ! ma consolation c'est de n'en pas avoir sur la terre. Sans se montrer, sans faire entendre sa voix, Jésus m'instruit dans le secret, ce n'est pas par le moyen des livres, car je ne comprends pas ce que je lis, mais parfois une parole comme celle-ci que j'ai tiré à la fin de l'oraison (après être restée dans le silence et la sécheresse) vient me consoler : «Voici le Maître que je te donne, il t'apprendra tout ce que tu dois faire. Je veux te faire lire dans le livre de vie, où est contenue la science d'Amour.» La science d'Amour, oh oui ! cette parole résonne doucement à l'oreille de mon âme, je ne désire que cette science-là, pour elle, ayant donné toutes mes richesses, j'estime comme l'épouse des sacrés cantiques n'avoir rien donné... Je comprends si bien qu'il n'y a que l'amour qui puisse nous rendre agréables au Bon Dieu que cet amour est le seul bien que j'ambitionne. Jésus se plaît à me montrer l'unique chemin qui conduit à cette fournaise Divine, ce chemin c'est l'abandon du petit enfant qui s'endort sans crainte dans les bras de son Père... «Si quelqu'un est tout petit, qu'il vienne à moi» a dit l'Esprit Saint par la bouche de Salomon, et ce même Esprit d'Amour a dit encore que «La miséricorde est accordée aux petits». En son nom le prophète Isaïe nous révèle qu'au dernier jour «le Seigneur conduira son troupeau dans les pâturages, qu'il rassemblera les petits agneaux et les pressera sur son sein», et comme si toutes ces promesses ne suffisaient pas, le même prophète dont le regard inspiré plongeait déjà dans les profondeurs éternelles s'écrie au nom du Seigneur : «Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous caresserai sur mes genoux.» O Marraine chérie ! après un pareil langage, il n'y a plus qu'à se taire, à pleurer de reconnaissance et d'amour...
Ah! ma Mère, si les âmes faibles et imparfaites comme la mienne sentaient ce que je sens, aucune ne désespérerait d'attein­dre le sommet de la montagne de l'Amour, puisque Jésus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l'abandon et la reconnaissance. « Je n'ai nul besoin, dit‑il, des boucs de vos troupeaux, parce que toutes les bêtes des forets m'appartiennent et les milliers d'animaux qui paissent sur les collines; je connais tous les oiseaux des montagnes. « Si j'avais faim, ce n'est pas à vous que je le dirais; car la terre et tout ce qu'elle contient est à moi. Est‑ce que je dois man­ger la chair des taureaux et boire le sang des boucs ? Immolez à Dieu des sacrifices de louanges et d'actions de grâce. »
Voilà donc tout ce que Jésus réclame de nous! Il n'a pas besoin de nos œuvres, mais uniquement de notre amour. Ce même Dieu, qui déclare n'avoir nul besoin de nous dire s'il a faim, n'a pas craint de mendier un peu d'eau à la Samaritaine... Il avait soif ! ! ! Mais en disant: «Donne‑moi à boire», c'était l'amour de sa pauvre créature que le Créateur de l'univers récla­mait. Il avait soif d'amour! Oui, plus que jamais Jésus est altéré. Il ne rencontre que des ingrats et des indifférents parmi les disciples du monde; et parmi ses disciples à lui, il trouve, hélas! bien peu de cœurs qui se livrent sans aucune réserve à la tendresse de son Amour infini.
Ah ! si toutes les âmes faibles et imparfaites sentaient ce que sent la plus petite de toutes les âmes, l'âme de votre petite Thérèse, pas une seule ne désespérerait d'arriver au sommet de la montagne de l'amour, puisque Jésus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l'abandon et la reconnaissance, puisqu'il a dit dans le Ps. XLIX : «Je n'ai nul besoin des boucs de vos troupeaux, parce que toutes les bêtes des forêts m'appartiennent et les milliers d'animaux qui paissent sur les collines, je connais tous les oiseaux des montagnes... Si j'avais faim, ce n'est pas à vous que je le dirais : car la terre et tout ce qu'elle contient est à moi. Est-ce que je dois manger la chair des taureaux et boire le sang des boucs ?... «Immolez à Dieu des sacrifices de louanges et d'actions de grâces.»
Voilà donc tout ce que Jésus réclame de nous, il n'a point besoin de nos oeuvres, mais seulement de notre amour, car ce même Dieu qui déclare n'avoir point besoin de nous dire s'il a faim, n'a pas craint de mendier un peu d'eau à la Samaritaine. Il avait soif... Mais en disant : «Donne-moi à boire», c'était l'amour de sa pauvre créature que le Créateur de l'univers réclamait. Il avait soif d'amour... Ah ! je le sens plus que jamais Jésus est altéré, il ne rencontre que des ingrats et des indifférents parmi les disciples du monde, et parmi ses disciples à lui, il trouve, hélas ! peu de coeurs qui se livrent à lui sans réserve, qui comprennent toute la tendresse de son Amour infini.
Mère chérie, que nous sommes heureuses de comprendre les intimes secrets de notre Epoux! Ah! si vous vouliez écrire ce que vous en connaissez, nous aurions de belles pages à lire. Mais je le sais, vous aimez mieux, comme la sainte Vierge, conserver au fond de votre cœur toutes ces choses... à moi, vous dites: « qu'il est honorable de publier les œuvres du Très‑Haut. » Je trouve que vous avez raison de garder le silence; il est vraiment impossible de redire avec des paroles terrestres les secrets du ciel!
Pour moi, après avoir tracé toutes ces pages, je trouve n'avoir pas encore commencé. Il y a tant d'horizons divers, tant de nuances variées à l'infini, que la palette du peintre céleste pourra seule, après la nuit de cette vie, me fournir les couleurs divines, capables de peindre les merveilles qu'il découvre à l'œil de mon âme.
Soeur chérie, que nous sommes heureuses de comprendre les intimes secrets de notre Epoux, ah ! si vous vouliez écrire tout ce que vous en connaissez, nous aurions de belles pages à lire mais je le sais, vous aimez mieux garder au fond de votre coeur «Les secrets du Roi», à moi vous dites «qu'il est honorable de publier les oeuvres du très-Haut».
Je trouve que vous avez raison de garder le silence et ce n'est uniquement qu'afin de vous faire plaisir que j'écris ces lignes, car je sens mon impuissance à redire avec des paroles terrestres les secrets du Ciel, et puis, après avoir tracé des pages et des pages, je trouverais n'avoir pas encore commencé... Il y a tant d'horizons divers, tant de nuances variées à l'infini, que la palette du Peintre Céleste pourra seule, après la nuit de cette vie, me fournir les couleurs capables de peindre les merveilles qu'il découvre à l'oeil de mon âme.
Cependant, ma Mère vénérée, puisque vous me témoi­gnez le désir de connaître à fond, autant que possible, tous les sentiments de mon cœur, puisque vous voulez que je mette par écrit le rêve le plus consolant de ma vie, je terminerai l'histoire de mon âme par cet acte d'obéissance , lui donnant, si vous le permettez, la forme d'une prière, ce qui me sera plus facile pour m'exprimer.
Ma Sr Chérie, vous m'avez demandé de vous écrire mon rêve et «ma petite doctrine» comme vous l'appelez... Je l'ai fait dans les pages suivantes mais si mal qu'il me semble impossible que vous compreniez. Peut-être allez-vous trouver mes expressions exagérées... Ah ! pardonnez-moi, cela doit tenir à mon style peu agréable, je vous assure qu'il n'est aucune exagération dans ma petite âme, que tout y est calme et reposé... (En écrivant, c'est à Jésus que je parle, cela m'est plus facile, pour exprimer mes pensées... Ce qui, hélas ! n'empêche pas qu'elles soient bien mal exprimées !)

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

additions en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

suppressions en noir


O Jésus, qui pourra dire avec quelle tendresse, quelle dou­ceur vous conduisez ma petite âme! L'orage grondait bien fort en elle depuis la belle fête de votre triomphe, la radieuse fête de Pâques; lorsqu'un des jours du mois de mai, vous avez fait luire dans ma sombre nuit un pur rayon de votre grâce...
Pensant aux songes mystérieux que vous accordez parfois à vos privilégiés, je me disais que cette consolation n'était pas faite pour moi; que pour moi, c'était la nuit, toujours la nuit pro­fonde! Et sous l'orage, je m'endormis.
Ms B folio 2 recto
O Jésus, mon Bien-Aimé ! qui pourra dire avec quelle tendresse, quelle douceur, vous conduisez ma petite âme ! comment il vous plaît de faire luire le rayon de votre grâce au milieu même du plus sombre orage !... Jésus, l'orage grondait bien fort dans mon âme depuis la belle fête de votre triomphe, la radieuse fête de Pâques, lorsqu'un samedi du moi de mai, pensant aux songes mystérieux qui sont parfois accordés à certaines âmes, je me disais que ce devrait être une bien douce consolation, cependant je ne la demandais pas. Le soir, considérant les nuages qui couvraient son ciel, ma petite âme se disait encore que les beaux rêves n'étaient pas pour elle, et sous l'orage elle s'endormit...
Le lendemain, 10 mai, aux premières lueurs de l'aurore, je me trouvai, pendant mon sommeil, dans une galerie où je me promenais seule avec notre Mère. Tout à coup, sans savoir com­ment elles étaient entrées, j'aperçus trois carmélites revêtues de leurs manteaux et grands voiles, et je compris qu'elles venaient du ciel. « Ah ! que je serais heureuse, pensai‑je, de voir le visage d'une de ces carmélites! » Comme si ma prière eût été enten­due, la plus grande des saintes s'avança vers moi et je tombai à genoux. O bonheur! elle leva son voile, ou plutôt le souleva et m'en couvrit.
Sans aucune hésitation, je reconnus la Vénérable Mère Anne de Jésus, fondatrice du Carmel en France [La Vénérable Mère Anne de Jésus, dans le monde Anne de Lobera, naquit en Espagne en 1545. Elle entra dans l'Ordre du Carmel, au premier monastère de Saint‑Joseph d'Avila en 1570, et devint bientôt la conseillère et la coadju­trice de sainte Thérèse qui la nommait «sa fille et sa couronne». Saint Jean de la Croix, son directeur spirituel pendant quatorze ans, se plaisait à l'appeler « un séraphin incarné» et l'on faisait une telle estime de sa sagesse et de sa sain­teté, que les savants la consultaient dans leurs doutes, et recevaient ses réponses comme des oracles.
Fidèle héritière de l'esprit de sainte Thérèse, elle avait reçu du ciel la mission de conserver à la réforme du Carmel sa perfection primitive. Après avoir fondé trois monastères de cette réforme en Espagne, elle l'implanta en France, puis en Belgique, où, déjà célèbre par les dons surnaturels les plus élevés, particuliè­rement celui de contemplation, elle mourut en odeur de sainteté au Couvent des carmélites de Bruxelles, le 4 mars 1621. Le 3 mai 1878, Sa Sainteté le Pape Léon XIII signa l'introduction de la cause de béatification de cette grande servante de Dieu.]. Son visage était beau, d'une beauté immatérielle; aucun rayon ne s'en échap­pait, et cependant, malgré le voile épais qui nous enveloppait toutes les deux, je voyais ce céleste visage éclairé d'une lumière ineffablement douce qu'il semblait produire de lui‑même.
Le lendemain était le 10 mai, le deuxième dimanche du mois de Marie, peut-être l'anniversaire du jour où la Sainte Vierge daigna sourire à sa petite fleur...
Aux premières lueurs de l'aurore, je me trouvai (en rêve) dans une sorte de galerie, il y avait plusieurs autres personnes, mais éloignées. Notre Mère seule était auprès de moi, tout à coup sans avoir vu comment elles étaient entrées, j'aperçus trois carmélites revêtues de leurs manteaux et grands voiles, il me sembla qu'elles venaient pour notre Mère, mais ce que je compris clairement, c'est qu'elles venaient du Ciel. Au fond de mon coeur, je m'écriai :
Ah ! que je serais heureuse de voir le visage d'une de ces carmélites ! Alors comme si ma prière avait été entendue par elle, la plus grande des saintes s'avança vers moi; aussitôt je tombai à genoux. Oh ! bonheur ! la Carmélite leva son voile ou plutôt le souleva et m'en couvrit... sans aucune hésitation, je reconnus la vénérable Mère Anne de Jésus, la fondatrice du Carmel en France.









Son visage était beau, d'une beauté immatérielle, aucun rayon ne s'en échappait et cependant malgré le voile qui nous enveloppait toutes les deux, je voyais son céleste visage éclairé d'une lumière ineffablement douce, lumière qu'il ne recevait pas mais qu'il produisait de lui-même...

 

paragraphe déplacé plus bas

Je ne saurais redire l'allégresse de mon âme, ces choses se sentent et ne peuvent s'exprimer... Plusieurs mois se sont écoulés depuis ce doux rêve, cependant le souvenir qu'il laisse à mon âme n'a rien perdu de sa fraîcheur, de ses charmes Célestes... Je vois encore le regard et le sourire pleins d'amour de la Vble Mère. Je crois sentir encore les caresses dont elle me combla... 
La sainte me combla de caresses, et me voyant si tendrement aimée, j'osai prononcer ces paroles: «O ma Mère, je vous en supplie, dites‑moi si le bon Dieu me laissera longtemps sur la terre ? Viendra‑t‑il bientôt me chercher ? » Elle sourit avec ten­dresse.—« Oui, bientôt. . . bientôt. . . Je vous le promets. »— «Ma Mère, ajoutais-je, dites‑moi encore si le bon Dieu ne me demande pas autre chose que mes pauvres petites actions et mes désirs; est‑il content de moi?»
A ce moment, le visage de la Vénérable Mère resplendit d'un éclat nouveau, et son expression me parut incomparablement plus tendre.—«Le bon Dieu ne demande rien autre chose de vous, me dit‑elle, il est content, très content!. . . » Et me prenant la tête dans ses mains, elle me prodigua de telles caresses, qu'il me serait impossible d'en rendre la douceur. Mon cœur était dans la joie, mais je me souvins de mes sœurs, et je voulus demander quelques grâces pour elles... Hélas! je m'éveillai!
Me voyant si tendrement aimée, j'osai prononcer ces paroles : «O ma Mère! je vous en supplie, dites-moi si le Bon Dieu me laissera longtemps sur la terre... Viendra-t-Il bientôt me chercher?... » Souriant avec tendresse, la sainte murmura : «Oui, bientôt, bientôt... Je vous le promets.» - «Ma Mère, ajoutai-je, dites-moi encore si le Bon Dieu ne me demande pas quelque chose 
Ms B folio 2,v°
de plus que mes pauvres petites actions et mes désirs. Est-Il content de moi?» La figure de la Sainte prit une expression incomparablement plus tendre que la première fois qu'elle me parla. Son regard et ses caresses étaient la plus douce des réponses. Cependant elle me dit : «Le Bon Dieu ne demande rien autre chose de vous. Il est content, très content!...» Après m'avoir encore caressée avec plus d'amour que ne l'a jamais fait pour son enfant la plus tendre des mères, je la vis s'éloigner... Mon coeur était dans la joie, mais je me souvins de mes soeurs, et je voulus demander quelques grâces pour elles, hélas !... je m'éveillai !...
Je ne saurais redire l'allégresse de mon âme. Plusieurs mois se sont écoulés depuis cet ineffable rêve, et cependant le souve­nir qu'il me laisse n'a rien perdu de sa fraîcheur, de ses charmes célestes. Je vois encore le regard et le sourire pleins d'amour de cette sainte carmélite, je crois sentir encore les caresses dont elle me combla.  
voir 2 paragraphes plus haut
O Jésus, vous aviez commandé aux vents et à la tempête, et il s'était fait un grand calme.  A mon réveil, je croyais, je sentais qu'il y a un ciel, et que ce ciel est peuplé d'âmes qui me chérissent et me regardent comme leur enfant. Cette impression reste dans mon cœur, d'autant plus douce que la Vénérable Mère Anne de Jésus m'avait été jusqu'alors absolument indifférente; je ne l'avais jamais invoquée, et sa pensée ne me venait à l'esprit qu'en enten­dant parler d'elle, chose assez rare. Et maintenant, je sais, je comprends combien de son côté je lui étais peu indifférente, et cette pensée augmente mon amour, non seulement pour elle, mais pour tous les bienheureux habi­tants de la céleste patrie.
O Jésus ! l'orage alors ne grondait pas, le ciel était calme et serein... je croyais, je sentais qu'il y a un Ciel et que ce Ciel est peuplé d'âmes qui me chérissent, qui me regardent comme leur enfant... Cette impression reste dans mon coeur, d'autant mieux que la Vble Mère Anne de Jésus m'avait été jusqu'alors absolument indifférente, je ne l'avais jamais invoquée et sa pensée ne me venait à l'esprit qu'en entendant parler d'elle, ce qui était rare. Aussi lorsque j'ai compris à quel point elle m'aimait, combien je lui étais peu indifférente, mon coeur s'est fondu d'amour et de reconnaissance, non seulement pour la Sainte qui m'avait visitée, mais encore pour tous les Bienheureux habitants du Ciel...
O mon Bien‑Aimé! cette grâce n'était que le prélude des grâ­ces plus grandes encore dont vous vouliez me combler; laissez-moi vous les rappeler aujourd'hui, et pardonnez‑moi si je dérai­sonne en voulant redire mes espérances et mes désirs qui tou­chent à l'infini... pardonnez‑moi et guérissez mon âme en lui donnant ce qu'elle espère!
O mon Bien-Aimé ! cette grâce n'était que le prélude de grâces plus grandes dont tu voulais me combler; laisse-moi, mon unique Amour, te les rappeler aujourd'hui... aujourd'hui, le sixième anniversaire de notre union ... Ah ! pardonne-moi Jésus, si je déraisonne en voulant redire mes désirs, mes espérances qui touchent à l'infini, pardonne-moi et guéris mon âme en lui donnant ce qu'elle espère !!!
Etre votre épouse, ô Jésus! être carmélite, être par mon union avec vous la mère des âmes, tout cela devrait me suffire. Cepen­dant, je sens en moi d'autres vocations: je me sens la vocation de guerrier, de prêtre, d'apôtre, de docteur, de martyr... Je vou­drais accomplir toutes les œuvres les plus héroïques, je me sens le courage d'un croisé, je voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l'Église.
Etre ton épouse, ô Jésus, être carmélite, être par mon union avec toi la mère des âmes, cela devrait me suffire... il n'en est pas ainsi... Sans doute, ces trois privilèges sont bien ma vocation, Carmélite, Epouse et Mère, cependant je sens en moi d'autres vocations, je me sens la vocation de guerrier, de prêtre, d'apôtre, de docteur, de martyr; enfin, je sens le besoin, le désir d'accomplir pour toi Jésus, toutes les oeuvres les plus héroïques... Je sens en mon âme le courage d'un Croisé, d'un Zouave Pontifical, je voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l'Eglise... 
 La vocation de prêtre! Avec quel amour, ô Jésus, je vous por­terais dans mes mains lorsque ma voix vous ferait descendre du ciel! Avec quel amour je vous donnerais aux âmes! mais hélas ! tout en désirant d'être prêtre, j'admire et j'envie l'humilité de saint François d'Assise, et je me sens la vocation de l'imiter en refusant la sublime dignité du sacerdoce. Comment donc allier ces contrastes?
Je sens en moi la vocation de prêtre; avec quel amour, ô Jésus, je te porterais dans mes mains lorsque, à ma voix, tu descendrais du Ciel... Avec quel amour je te donnerais aux âmes ... Mais hélas ! tout en désirant d'être Prêtre, j'admire et j'envie l'humilité de St François d'Assise et je me sens la vocation de l'imiter en refusant la sublime dignité du Sacerdoce. O Jésus ! mon amour, ma vie... comment allier ces contrastes ?
 

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

additions en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1955

suppressions en noir

 Je voudrais éclairer les âmes comme les prophètes, les doc­teurs; je voudrais parcourir la terre, prêcher votre Nom et planter sur le sol infidèle votre croix glorieuse, ô mon Bien‑Aimé! Mais une seule mission ne me suffirait pas; je voudrais en même temps annoncer l'Évangile dans toutes les parties du monde, et jusque dans les îles les plus reculées. Je voudrais être missionnaire, non seulement pendant quelques années; mais je voudrais l'avoir été depuis la création du monde, et continuer de l'être jusqu'à la consommation des siècles.
Ms B folio 3 recto 
Comment réaliser les désirs de ma pauvre petite âme ?... Ah ! malgré ma petitesse, je voudrais éclairer les âmes comme les Prophètes, les Docteurs, j'ai la vocation d'être Apôtre... je voudrais parcourir la terre, prêcher ton nom et planter sur le sol infidèle ta Croix glorieuse, mais, ô mon Bien-Aimé, une seule mission ne me suffirait pas, je voudrais en même temps annoncer l'Evangile dans les cinq parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées... Je voudrais être missionnaire non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l'avoir été depuis la création du monde et l'être jusqu'à la consommation des siècles...
 Ah ! par‑dessus tout, je voudrais le martyre. Le martyre! voilà le rêve de ma jeunesse; ce rêve a grandi avec moi dans ma petite cellule du Carmel. Mais c'est là une autre folie; car je ne désire pas un seul genre de supplice, pour me satisfaire il me les fau­drait tous... Comme vous, mon Epoux adoré, je voudrais être flagellée, crucifiée.. Je voudrais mourir dépouillée comme saint Barthé­lemy; comme saint Jean, je voudrais être plongée dans l'huile bouillante; je désire comme saint Ignace d'Antioche être broyée par la dent des bêtes, afin de devenir un pain digne de Dieu . Avec sainte Agnès et sainte Cécile, je voudrais pré­senter mon cou au glaive du bourreau; et comme Jeanne d'Arc, sur un bûcher ardent, murmurer le nom de Jésus!
Mais je voudrais par-dessus tout, ô mon Bien-Aimé Sauveur, je voudrais verser mon sang pour toi jusqu'à la dernière goutte... Le Martyre, voilà le rêve de ma jeunesse, ce rêve il a grandi avec moi sous les cloîtres du Carmel... Mais là encore, je sens que mon rêve est une folie, car je ne saurais me borner à désirer un genre de martyre... Pour me satisfaire, il me les faudrait tous... Comme toi, mon Epoux Adoré, je voudrais être flagellée et crucifiée... je voudrais mourir dépouillée comme St Barthélémy... Comme St Jean, je voudrais être plongé dans l'huile bouillante, je voudrais subir tous les supplices infligés aux martyrs... Avec Ste Agnès et Ste Cécile, je voudrais présenter mon cou au glaive et comme Jeanne d'Arc, ma soeur chérie, je voudrais sur le bûcher murmurer ton nom, o Jésus... 
Si ma pensée se porte sur les tourments inouïs qui seront le partage des chrétiens au temps de l’Antéchrist, je sens mon cœur tressaillir, et je voudrais que ces tourments me fussent réservés. Ouvrez, mon Jésus, votre Livre de Vie, ce Livre où sont rap­portées les actions de tous les Saints; ces actions, je voudrais les avoir accomplies pour vous!
A toutes mes folies, qu’allez-vous répondre? Y a‑t‑il sur la terre une âme plus petite, plus impuissante que la mienne? Cependant, à cause même de ma faiblesse, vous vous êtes plu à combler mes petits désirs enfantins; et vous voulez aujourd'hui combler d'autres désirs plus grands que l'univers.
En songeant aux tourments qui seront le partage des chrétiens au temps de l'Antéchrist, je sens mon coeur tressaillir et je voudrais que ces tourments me soient réservés... Jésus,Jésus, si je voulais écrire tous mes désirs, il me faudrait emprunter ton livre de vie, sont rapportées les actions de tous les Saints et ces actions, je voudrais les avoir accomplies pour toi...  O mon Jésus ! à toutes mes folies que vas-tu répondre ?... Y a-t-il une âme plus petite, plus impuissante que la mienne !... Cependant à cause même de ma faiblesse, tu t'es plu, Seigneur, à combler mes petits désirs enfantins, et tu veux aujourd'hui, combler d'autres désirs plus grands que l'univers...
Ces aspirations devenant un véritable martyre, j'ouvris un jour les épîtres de saint Paul, afin de chercher quelque remède à mon tourment. Les chapitres XII et XIV de la première épître aux Corin­thiens me tombèrent sous les yeux; j'y lus que tous ne peuvent être à la fois apôtres, prophètes et docteurs, que l'Église est com­posée de différents membres, et que l'œil ne saurait être en même temps la main.
A l'oraison mes désirs me faisant souffrir un véritable martyre, j'ouvris les épîtres de St Paul afin de chercher quelque réponse. Les chap. XII et XIII de la première épître aux Corinthiens me tombèrent sous les yeux... J'y lus, dans le premier, que tous ne peuvent être apôtre, prophètes, docteurs, etc... que l'Eglise est composée de différents membres et que l'oeil ne saurait être en même temps la main...
La réponse était claire, mais ne comblait pas mes vœux et ne me donnait pas la paix. «M'abaissant alors jusque dans les pro­fondeurs de mon néant, je m'élevai si haut que je pus atteindre mon but. » Sans me décourager, je continuai ma lecture et ce conseil me soulagea: « Recherchez avec ardeur les dons les plus parfaits; mais je vais encore vous montrer une voie plus excel­lente. » Et l'Apôtre explique comment tous les dons les plus par­faits ne sont rien sans l'Amour, que la Charité est la voie excellente pour aller sûrement à Dieu. Enfin, j'avais trouvé le repos!
La réponse était claire mais ne comblait pas mes désirs, elle ne me donnait pas la paix... Comme Madeleine se baissant toujours auprès du tombeau vide finit par trouver
Ms B folio 3 verso
ce qu'elle cherchait, ainsi, m'abaissant jusque dans les profondeurs de mon néant je m'élevai si haut que je pus atteindre mon but... Sans me décourager je continuai ma lecture et cette phrase me soulagea : «Recherchez avec ardeur les dons les plus parfaits, mais je vais encore vous montrer une voie plus excellente.» Et l'Apôtre explique comment tous les dons les plus parfaits ne sont rien sans l'amour... Que la Charité est la voie excellente qui conduit sûrement à Dieu. Enfin j'avais trouvé le repos...
 Considérant le corps mystique de la sainte Eglise, je ne m'étais reconnue dans aucun des membres décrits par saint Paul, ou plutôt, je voulais me reconnaître en tous. La Charité me donna la clef de ma vocation. Je compris que, si l'Église avait un corps composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous les organes ne lui manquait pas; je compris qu'elle avait un cœur, et que ce cœur était brûlant d'amour; je compris que l'amour seul faisait agir ses membres, que si l'amour venait à s'éteindre, les apôtres n'annonceraient plus l'Évangile, les martyrs refuseraient de verser leur sang. Je compris que l'amour renfermait toutes les vocations, que l'amour était tout, qu'il embrassait tous les temps et tous les lieux, parce qu'il est éternel !
Considérant le corps mystique de l'Eglise, je ne m'étais reconnue dans aucun des membres décrits par St Paul, ou plutôt je voulais me reconnaître en tous... La Charité me donna la clef de ma vocation. Je compris que si l'Eglise avait un corps, composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas, je compris que l'Eglise avait un Coeur, et que ce Coeur était brûlant d'amour. Je compris que l'Amour seul faisait agir les membres de l'Eglise, que si l'Amour venait à s'éteindre, les Apôtres n'annonceraient plus l'Evangile, les Martyrs refuseraient de verser leur sang.  Je compris que l'amour renfermait toutes les vocations, que l'amour était tout, qu'il embrassait tous les temps et tous les lieux... en un mot, qu'il est éternel !... 
Alors, dans l'excès de ma joie délirante, je me suis écriée: « O Jésus, mon amour! ma vocation, enfin je l'ai trouvée! ma voca­tion, c'est l'amour! Oui, j'ai trouvé ma place au sein de l'Église, et cette place, ô mon Dieu, c'est vous qui me l'avez donnée: dans le cœur de l'Église, ma Mère, je serai l'amour!... Ainsi, je serai tout; ainsi mon rêve sera réalisé!
Alors dans l'excès de ma joie délirante,je me suis écriée : O Jésus, mon Amour... ma vocation, enfin je l'ai trouvée, ma vocation, c'est l'amour ...  Oui j'ai trouvé ma place dans l'Eglise et cette place, ô mon Dieu, c'est vous qui me l'avez donnée... dans le Coeur de l'Eglise, ma Mère, je serai l'Amour... ainsi je serai tout... ainsi mon rêve sera réalisé !!!...
Pourquoi parler de joie délirante? non, cette expression n'est pas juste, c'est plutôt la paix qui devint mon partage, la paix calme et sereine du navigateur apercevant le phare qui lui indi­que le port. O phare lumineux de l'amour! je sais comment arri­ver jusqu'à toi, j'ai trouvé le moyen de m'approprier tes flammes!
Pourquoi parler d'une joie délirante ? non, cette expression n'est pas juste, c'est plutôt la paix calme et sereine du navigateur apercevant le phare qui doit le conduire au port... O Phare lumineux de l'amour, je sais comment arriver jusqu'à toi, j'ai trouvé le secret de m'approprier ta flamme.
Je ne suis qu'une enfant impuissante et faible; cependant, c'est ma faiblesse même qui me donne l'audace de m'offrir en vic­time à votre amour, ô Jésus! Autrefois, les hosties pures et sans taches étaient seules agréées par le Dieu fort et puissant: pour satisfaire à la justice divine il fallait des victimes parfaites; mais à la loi de crainte a succédé la loi d'amour, et l'amour m'a choisie pour holocauste, moi, faible et imparfaite créature! Ce choix n'est‑il pas digne de l'amour? Oui, pour que l'amour soit plei­nement satisfait, il faut qu'il s'abaisse jusqu'au néant et qu'il transforme en feu ce néant.
Je ne suis qu'une enfant, impuissante et faible, cependant c'est ma faiblesse même qui me donne l'audace de m'offrir en Victime à ton Amour, ô Jésus ! Autrefois les hosties pures et sans taches étaient seules agréées par le Dieu Fort et Puissant. Pour satisfaire la Justice Divine, il fallait des victimes parfaites, mais à la loi de crainte a succédé la loi d'Amour, et l'Amour m'a choisie pour holocauste, moi, faible et imparfaite créature... Ce choix n'est-il pas digne de l'Amour ?... Oui, pour que l'Amour soit pleinement satisfait, il faut qu'Il s'abaisse, qu'il s'abaisse jusqu'au néant et qu'il transforme en feu ce néant...

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

additions en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1955

suppressions en noir
O mon Dieu, je le sais, l'amour ne se paie que par l'amour. Aussi j'ai cherché, j'ai trouvé le moyen de soulager mon cœur en vous rendant amour pour amour. « Employez les richesses qui rendent injustes à vous faire des amis, qui vous reçoivent dans les Tabernacles éternels. » Voilà Seigneur, le conseil que vous donnez à vos disciples, après leur avoir dit que « les enfants de ténèbres sont plus habiles dans leurs affaires que les enfants de lumière. »
Enfant de lumière, j'ai compris que mes désirs d'être tout, d'embrasser toutes les vocations, étaient des richesses qui pour­raient bien me rendre injuste; alors je m'en suis servie à me faire des amis.
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O Jésus, je le sais, l'amour ne se paie que par l'amour, aussi j'ai cherché, j'ai trouvé le moyen de soulager mon coeur en te rendant Amour pour Amour. - «Employez les richesses qui rendent injustes à vous faire des amis qui vous reçoivent dans les tabernacles éternels.» Voilà, Seigneur, le conseil que tu donnes à tes disciples après leur avoir dit que «Les enfants de ténèbres sont plus habiles dans leurs affaires que les enfants de lumière.» Enfant de lumière, j'ai compris que mes désirs d'être tout, d'embrasser toutes les vocations, étaient des richesses qui pourraient bien me rendre injuste, alors je m'en suis servie à me faire des amis...
Me souvenant de la prière d'Elisée au prophète Elie, lorsqu'il lui demanda son double esprit, je me présentai devant les Anges et l'assemblée des Saints, et je leur dis: «Je suis la plus petite des créatures, je connais ma misère, mais je sais aussi combien les cœurs nobles et généreux aiment à faire du bien; je vous conjure donc, bienheureux habitants de la Cité céleste, de m'adopter pour enfant: à vous seuls reviendra la gloire que vous me ferez acquérir; daignez exaucer ma prière, obtenez‑moi, je vous supplie, votre double amour!»
Me souvenant de la prière d'Elisée à son Père Elie, lorsqu'il osa lui demander son double esprit, je me suis présentée devant les Anges et les Saints, et je leur ai dit : «Je suis la plus petite des créatures, je connais ma misère et ma faiblesse, mais je sais aussi combien les coeurs nobles et généreux aiment à faire du bien, je vous supplie de m'adopter pour enfant, à vous seuls sera la gloire que vous me ferez acquérir mais daignez exaucer ma prière, elle est téméraire, je le sais, cependant j'ose vous demander de m'obtenir : votre double amour»
 Seigneur, je ne puis approfondir ma demande, je craindrais de me trouver accablée sous le poids de mes désirs audacieux! Mon excuse, c'est mon titre d'enfant: les enfants ne réfléchis­sent pas à la portée de leurs paroles. Cependant, si leur père, si leur mère montent sur le trône et possèdent d'immenses tré­sors, ils n'hésitent pas à contenter les désirs des petits êtres qu'ils chérissent plus qu'eux‑mêmes. Pour leur faire plaisir, ils font des folies, ils vont jusqu'à la faiblesse.
Jésus, je ne puis approfondir ma demande, je craindrais de me trouver accablée sous le poids de mes désirs audacieux... Mon excuse, c'est que je suis une enfant, les enfants ne réfléchissent pas à la portée de leurs paroles, cependant leurs parents, lorsqu'ils sont placés sur le trône, qu'ils possèdent d'immenses trésors, n'hésitent pas à contenter les désirs des petits êtres qu'ils chérissent autant qu'eux-mêmes; pour leur faire plaisir, ils font des folies,ils vont même jusqu'à la faiblesse...
Eh bien, je suis l'enfant de la sainte Eglise, l'Église est reine puisqu'elle est votre Epouse, ô divin Roi des rois; ce ne sont pas les richesses et la gloire,—même la gloire du ciel—que réclame mon cœur. La gloire, elle appartient de droit à mes frè­res: les Anges et les Saints. Ma gloire, à moi, sera le reflet qui rejaillira du front de ma Mère. Ce que je demande, c'est l'amour! Je ne sais plus qu'une chose, vous aimer, ô Jésus! Les œuvres éclatantes me sont interdites, je ne puis prêcher l'Evan­gile, verser mon sang... qu'importe ? Mes frères travaillent à ma place, et moi, petit enfant, je me tiens tout près du trône royal, j'aime pour ceux qui combattent.
Eh bien ! moi je suis l'Enfant de l'Eglise, et l'Eglise est Reine puisqu'elle est ton épouse, ô Divin Roi des Rois... Ce ne sont pas les richesses et la Gloire, (même la Gloire du Ciel) que réclame le coeur du petit enfant... La gloire, il comprend qu'elle appartient de droit à ses Frères, les Anges et les Saints... Sa gloire à lui sera le reflet de celle qui jaillira du front de sa Mère. Ce qu'il demande c'est l'Amour... Il ne sait plus qu'une chose, t'aimer, ô Jésus... Les oeuvres éclatantes lui sont interdites, il ne peut prêcher l'Evangile, verser son sang... mais qu'importe, ses frères travaillent à sa place, et lui, petit enfant,il se tient tout près du trône du Roi et de la Reine, il aime pour ses frères qui combattent...
Mais comment témoignerai‑je mon amour, puisque l'amour se prouve par les œuvres ?—Eh bien ! le petit enfant jettera des fleurs... il embaumera de ses parfums le trône divin, il chan­tera de sa voix argentine le cantique de l'amour!  Oui, mon Bien‑Aimé, c'est ainsi que ma vie éphémère se consumera devant vous. Je n'ai pas d'autre moyen pour vous prouver mon amour que de jeter des fleurs: c'est‑à‑dire de ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard, aucune parole, de profiter des moindres actions et de les faire par amour. Je veux souffrir par amour, et même jouir par amour; ainsi je jetterai des fleurs, je n'en rencontrerai pas une sans l'effeuiller pour vous... et puis, je chanterai, je chanterai toujours, même s'il faut cueillir mes roses au milieu des épines; et mon chant sera d'autant plus mélodieux que ces épines seront longues et piquantes.
Mais comment témoignera-t-il son Amour, puisque l'Amour se prouve par les oeuvres ? Eh bien, le petit enfant jettera des fleurs, il embaumera de ses parfums le trône royal,il chantera de sa voix argentine le cantique de l'Amour... Oui mon Bien-Aimé, voilà comment se consumera ma vie... Je n'ai d'autre moyen de te prouver mon amour, que de jeter des fleurs, c'est-à-dire de ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard,
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aucune parole, de profiter de toutes les plus petites choses et de les faire par amour... Je veux souffrir par amour et même jouir par amour, ainsi je jetterai des fleurs devant ton trône; je n'en rencontrerai pas une sans l'effeuiller pour toi... puis en jetant mes fleurs, je chanterai, (pourrait-on pleurer en faisant une aussi joyeuse action ?) je chanterai,même lorsqu'il me faudra cueillir mes fleurs au milieu des épines et mon chant sera d'autant plus mélodieux que les épines seront longues et piquantes.
Mais à quoi, mon Jésus, vous serviront mes fleurs et mes chants? Ah! je le sais bien, cette pluie embaumée, ces pétales fragiles et de nulle valeur, ces chants d'amour d'un cœur si petit, vous charmeront quand même; oui, ces riens vous feront plai­sir, ils feront sourire l'Église triomphante, qui, voulant jouer avec son petit enfant, recueillera ces roses effeuillées, et les fai­sant passer par vos mains divines pour les revêtir d'une valeur infinie, les jettera sur l'Église souffrante, afin d'en éteindre les flammes; sur l'Église militante, afin de lui donner la victoire.
Jésus, à quoi te serviront mes fleurs et mes chants ?... Ah ! je le sais bien, cette pluie embaumée, ces pétales fragiles et sans aucune valeur, ces chants d'amour du plus petit des coeurs te charmeront, oui, ces riens te feront plaisir, ils feront sourire l'Eglise Triomphante, elle recueillera mes fleurs effeuillées par amour et les faisant passer par tes Divines Mains, ô Jésus, cette Eglise du Ciel, voulant jouer avec son petit enfant, jettera, elle aussi, ces fleurs ayant acquis par ton attouchement divin une valeur infinie, elle les jettera sur l'Eglise souffrante afin d'en éteindre les flammes, elle les jettera sur l'Eglise combattante afin de lui faire remporter la victoire !...
O mon Jésus! je vous aime, j'aime l'Église ma mère, je me souviens que le plus petit mouvement de pur amour lui est plus utile que toutes les autres œuvres réunies ensemble. Mais le pur amour est‑il bien dans mon cœur ? Mes immenses désirs ne sont‑ils pas un rêve, une folie? Ah! s'il en est ainsi, éclairez-moi, vous le savez, je cherche la vérité. Si mes désirs sont témé­raires, faites‑les disparaître; car ces désirs sont pour moi le plus grand des martyres. Cependant, je l'avoue, si je n'atteins pas un jour ces régions les plus élevées vers lesquelles mon âme aspire, j'aurai goûté plus de douceur dans mon martyre, dans ma folie, que je n'en goûterai au sein des joies éternelles; à moins que par un miracle vous ne m'enleviez le souvenir de mes espé­rances terrestres. Jésus! Jésus! s'il est si délicieux le désir de l'amour, qu'est‑ce donc de le posséder, d'en jouir à jamais?
O mon Jésus ! je t'aime, j'aime l'Eglise ma Mère, je me souviens que : «Le plus petit mouvement de pur amour lui est plus utile que toutes les autres oeuvres réunies ensemble» mais le pur amour est-il bien dans mon coeur ?... Mes immenses désirs ne sont-ils pas un rêve,une folie ???? Ah ! s'il en est ainsi, Jésus, éclaire-moi, tu le sais, je cherche la vérité... si mes désirs sont téméraires, fais-les disparaître car ces désirs sont pour moi le plus grand des martyres...
Cependant je le sens, ô Jésus, après avoir aspiré vers les régions les plus élevées de l'Amour, s'il me faut ne pas les atteindre un jour, j'aurai goûté plus de douceur dans mon martyre, dans ma folie, que je n'en goûterai au sein des joies de la patrie, à moins que par un miracle tu ne m'enlèves le souvenir de mes espérances terrestres. Alors laisse-moi jouir pendant mon exil des délices de l'amour... Laisse-moi savourer les douces amertumes de mon martyre... Jésus, Jésus, s'il est si délicieux le désir de t'Aimer, qu'est-ce donc de posséder, de jouir de l'Amour ? 
Comment une âme aussi imparfaite que la mienne peut‑elle aspirer à la plénitude de l'amour? Quel est donc ce mystère? 
Pourquoi ne réservez‑vous pas, ô mon unique Ami, ces immen­ses aspirations aux grandes âmes, aux aigles qui planent dans les hauteurs ? Hélas ! je ne suis qu'un pauvre petit oiseau cou­vert seulement d'un léger duvet; je ne suis pas un aigle, j'en ai simplement les yeux et le cœur.. Oui, malgré ma petitesse extrême j'ose fixer le soleil divin de l'amour, et je brûle de m'élancer jusqu'à lui! Je voudrais voler, je voudrais imiter les aigles; mais tout ce que je puis faire, c'est de soulever mes peti­tes ailes; il n'est pas en mon petit pouvoir de m'envoler.
Comment une âme aussi imparfaite que la mienne peut-elle aspirer à posséder la plénitude de l'Amour ?... O Jésus ! mon premier, mon seul Ami, toi que j'aime uniquement, dis-moi quel est ce mystère ?Pourquoi ne réserves-tu pas ces immenses aspirations aux grandes âmes, aux Aigles qui planent dans les hauteurs ?... Moi je me considère comme un faible petit oiseau couvert seulement d'un léger duvet ; je ne suis pas un aigle, j'en ai simplement les yeux et le coeur car malgré ma petitesse extrême j'ose fixer le Soleil Divin, le Soleil de l'Amour et mon coeur sent en lui toutes
Ms B folio 5 recto
les aspirations de l'Aigle... Le petit oiseau voudrait voler vers ce brillant Soleil qui charme ses yeux, il voudrait imiter les Aigles ses frères qu'il voit s'élever jusqu'au foyer Divin de la Trinité Sainte... Hélas ! tout ce qu'il peut faire, c'est de soulever ses petites ailes, mais s'envoler, cela n'est pas en son petit pouvoir !

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

additions en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1955

suppressions en noir
Que vais‑je devenir? Mourir de douleur en me voyant si impuissante? Oh! non, je ne vais pas même m'affliger. Avec un audacieux abandon, je veux rester là, fixant jusqu'à la mort mon divin soleil. Rien ne peut m'effrayer: ni le vent, ni la pluie; et si de gros nuages viennent à cacher l'astre d'amour, s'il me semble ne pas croire qu'il existe autre chose que la nuit de cette vie, c'est alors le moment de la joie parfaite, le moment de pousser ma confiance jusqu'aux limites extrêmes , me gardant bien de changer de place, sachant que par delà les tris­tes nuages, mon doux soleil brille encore!
Que va-t-il devenir ! mourir de chagrin se voyant aussi impuissant ?... Oh non ! le petit oiseau ne va même pas s'affliger. Avec un audacieux abandon, il veut rester à fixer son divin Soleil ; rien ne saurait l'effrayer, ni le vent ni la pluie, et si de sombres nuages viennent à cacher l'Astre d'Amour, le petit oiseau ne change pas de place, il sait que par delà les nuages son Soleil brille toujours, que son éclat ne saurait s'éclipser un instant. Parfois, il est vrai, le coeur du petit oiseau se trouve assailli par la tempête, il lui semble ne pas croire qu'il existe autre chose que les nuages qui l'enveloppent ; c'est alors le moment de la joie parfaite pour le pauvre petit être faible.

O mon Dieu ! jusque‑là je comprends votre amour pour moi; mais, vous le savez, bien souvent je me laisse distraire de mon unique occupation, je m'éloigne de vous, je mouille mes petites ailes à peine formées, aux misérables flaques d'eau que je ren­contre sur la terre ! Alors je gémis comme l'hirondelle, et mon gémissement vous instruit de tout, et vous vous souvenez, ô misé­ricorde infinie! que vous n'êtes pas venue appeler les justes, mais les pécheurs.
Quel bonheur pour lui de rester là quand même, de fixer l'invisible lumière qui se dérobe à sa foi !!!... Jésus, jusqu'à présent, je comprends ton amour pour le petit oiseau, puisqu'il ne s'éloigne pas de toi... mais je le sais et tu le sais aussi, souvent, l'imparfaite petite créature tout en restant à sa place (c'est-à-dire sous les rayons du Soleil), se laisse un peu distraire de son unique occupation, elle prend une petite graine à droite et à gauche, court après un petit ver... puis rencontrant une petite flaque d'eau elle mouille ses plumes à peine formées, elle voit une fleur qui lui plaît, alors son petit esprit s'occupe de cette fleur... enfin ne pouvant planer comme les aigles, le pauvre petit oiseau s'occupe encore des bagatelles de la terre. Cependant après tout ces méfaits, au lieu d'aller se cacher au loin pour pleurer sa misère et mourir de repentir, le petit oiseau se tourne vers son Bien-Aimé Soleil, il présente à ses rayons bienfaisants ses petites ailes mouillées, il gémit comme l'hirondelle et dans son doux chant il confie, il raconte en détail ses infidélités, pensant dans son téméraire abandon acquérir ainsi plus d'empire, attirer plus pleinement l'amour de Celui qui n'est pas venu appeler les justes mais les pécheurs...
Cependant, si vous demeurez sourd aux gazouillements plain­tifs de votre chétive créature, si vous restez voilé, eh bien! je consens à rester mouillée, j'accepte d'être transie de froid, et je me réjouis encore de cette souffrance pourtant méritée. O mon Astre chéri, oui, je suis heureuse de me sentir petite et faible en votre présence et mon cœur reste dans la paix... je sais que tous les aigles de votre céleste cour me prennent en pitié, qu'ils me protègent, me défendent et mettent en fuite les vautours, image des démons, qui voudraient me dévorer. Ah ! je ne les crains pas, je ne suis point destinée à devenir leur proie, mais celle de l'Aigle divin.
Si l'Astre Adoré demeure sourd aux gazouillements plaintifs de sa petite créature, s'il reste voilé...eh bien ! la petite créature reste mouillée, elle accepte d'être transie de froid et se réjouit encore de cette souffrance qu'elle a cependant méritée... O Jésus ! que ton petit oiseau est heureux d'être faible et petit, que deviendrait-il s'il était grand ?... Jamais il n'aurait l'audace de paraître en ta présence, de sommeiller devant toi... Oui, c'est là encore une faiblesse du petit oiseau lorsqu'il veut fixer le Divin Soleil et que les nuages l'empêchent de voir un seul rayon, malgré lui ses petits yeux se ferment, sa petite tête se cache sous sa petite aile et le pauvre petit être s'endort, croyant toujours fixer son Astre Chéri. A son réveil, il ne se désole pas, son petit coeur reste en paix, il recommence son office d'amour, il invoque les Anges et les Saints qui s'élèvent comme des Aigles vers le Foyer dévorant, objet de son envie
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et les Aigles prenant en pitié leur petit frère, le protègent, le défendent et mettent en fuite les vautours qui voudraient le dévorer. Les vautours, images des démons, le petit oiseau ne les craint pas, il n'est pas destiné à devenir leur proie,  mais celle de l'Aigle qu'il contemple au centre du Soleil d'Amour.
O Verbe, ô mon Sauveur! c'est toi l'Aigle que j'aime et qui m'attire; c'est toi qui, t'élançant vers la terre d'exil, as voulu souffrir et mourir afin d'enlever toutes les âmes et de les plonger jusqu'au centre de la Trinité sainte, éternel foyer de l'amour! C'est toi qui, remontant vers l'inaccessible lumière, restes caché dans notre vallée de larmes sous l'appa­rence d'une blanche hostie, et cela pour me nourrir de ta pro­pre substance. O Jésus! laisse‑moi te dire que ton amour va jusqu'à la folie... Comment veux‑tu, devant cette folie, que mon cœur ne s'élance pas vers toi ? Comment ma confiance aurait-elle des bornes?
O Verbe Divin, c'est toi l'Aigle adoré que j'aime et qui m'attires ! c'est toi qui t'élançant vers la terre d'exil as voulu souffrir et mourir afin d'attirer les âmes jusqu'au sein de l'Eternel Foyer de la Trinité Bienheureuse, c'est toi qui remontant vers l'inaccessible Lumière qui sera désormais ton séjour, c'est toi qui restes encore dans la vallée des larmes, caché sous l'apparence d'une blanche hostie... Aigle Eternel, tu veux me nourrir de ta divine substance, moi, pauvre petit être, qui rentrerais dans le néant si ton divin regard ne me donnait la vie à chaque instant... O Jésus ! laisse-moi dans l'excès de ma reconnaissance, laisse-moi te dire que ton amour va jusqu'à la folie... Comment veux-tu devant cette Folie, que mon coeur ne s'élance pas vers toi ? Comment ma confiance aurait-elle des bornes ?...
Ah! pour toi, je le sais, les Saints ont fait aussi des folies, ils ont fait de grandes choses, puisqu'ils étaient des aigles! Moi, je suis trop petite pour faire de grandes choses, et ma folie, c'est d'espérer que ton amour m'accepte comme victime; ma folie, c'est de compter sur les Anges et les Saints pour voler jusqu'à toi avec tes propres ailes, ô mon Aigle adoré!
Ah ! pour toi, je le sais, les Saints ont fait des folies, ils ont fait de grandes choses puisqu'ils étaient des aigles...  Jésus, je suis trop petite pour faire de grandes choses ... et ma folie à moi, c'est d'espérer que ton Amour m'accepte comme victime... Ma folie consiste à supplier les Aigles mes frères, de m'obtenir la faveur de voler vers le Soleil de l'Amour avec les propres ailes de l'Aigle Divin...
Aussi longtemps que tu le voudras, je demeurerai les yeux fixés sur toi, je veux être fascinée par ton regard divin, je veux devenir la proie de ton amour. Un jour, j'en ai l'espoir, tu fondras sur moi, et, m'emportant au foyer de l'amour, tu me plongeras enfin dans ce brûlant abîme, pour m'en faire devenir à jamais l'heureuse victime.
Aussi longtemps que tu le voudras, ô mon Bien-Aimé, ton petit oiseau restera sans forces et sans ailes, toujours il demeurera les yeux fixés sur toi, il veut être fasciné par ton regard divin, il veut devenir la proie de ton Amour...    Un jour, j'en ai l'espoir, Aigle Adoré, tu viendras chercher ton petit oiseau, et remontant avec lui au Foyer de l'Amour, tu le plongeras pour l'éternité dans le brûlant Abîme de Cet Amour auquel il s'est offert en victime.................................................................
O Jésus! que ne puis‑je dire à toutes les petites âmes ta con­descendance ineffable! Je sens que si, par impossible, tu en trou­vais une plus faible que la mienne, tu te plairais à la combler de faveurs plus grandes encore, pourvu qu'elle s'abandonnât avec une entière confiance à ta miséricorde infinie.
Mais pourquoi ces désirs de communiquer tes secrets d'amour, ô mon Bien‑Aimé ? N'est‑ce pas toi seul qui me les as enseignés, et ne peux‑tu pas les révéler à d'autres? Oui, je le sais, et je te conjure de le faire; je te supplie d'abaisser ton regard divin sur un grand nombre de petites âmes, je te supplie de choisir en ce monde une légion de petites victimes, dignes de ton AMOUR !!!
O Jésus ! que ne puis-je dire à toutes les petites âmes combien ta condescendance est ineffable... je sens que si par impossible tu trouvais une âme plus faible, plus petite que la mienne, tu te plairais à la combler de faveurs plus grandes encore, si elle s'abandonnait avec une entière confiance à ta miséricorde infinie. Mais pourquoi désirer communiquer tes secrets d'amour, ô Jésus, n'est-ce pas toi seul qui me les a enseignés et ne peux-tu pas les révéler à d'autres ?... Oui je le sais, et je te conjure de le faire, je te supplie d'abaisser ton regard divin sur un grand nombre de petites âmes... Je te supplie de choisir une légion de petites victimes dignes de ton amour !..

 

Je ne saurais redire l'allégresse de mon âme, ces choses se sentent et ne peuvent s'exprimer... Plusieurs mois se sont écoulés depuis ce doux rêve, cependant le souvenir qu'il laisse à mon âme n'a rien perdu de sa fraîcheur, de ses charmes Célestes... Je vois encore le regard et le sourire pleins d'amour de la Vble Mère. Je crois sentir encore les caresses dont elle me combla...

 

 

Me voyant si tendrement aimée, j'osai prononcer ces paroles : «O ma Mère! je vous en supplie, dites-moi si le Bon Dieu me laissera longtemps sur la terre... Viendra-t-Il bientôt me chercher?... » Souriant avec tendresse, la sainte murmura : «Oui, bientôt, bientôt... Je vous le promets.» - «Ma Mère, ajoutai-je, dites-moi encore si le Bon Dieu ne me demande pas quelque chose

 

folio 2,v°

de plus que mes pauvres petites actions et mes désirs. Est-Il content de moi?» La figure de la Sainte prit une expression incomparablement plus tendre que la première fois qu'elle me parla. Son regard et ses caresses étaient la plus douce des réponses. Cependant elle me dit : «Le Bon Dieu ne demande rien autre chose de vous. Il est content, très content!...» Après m'avoir encore caressée avec plus d'amour que ne l'a jamais fait pour son enfant la plus tendre des mères, je la vis s'éloigner... Mon coeur était dans la joie, mais je me souvins de mes soeurs, et je voulus demander quelques grâces pour elles, hélas !... je m'éveillai !...

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