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Léonie par le P. Piat - chap. 2

Faux-pas et redressement

Les chercheurs d'horoscope affirmeraient d'emblée que Léonie est née sous une mauvaise étoile. Revenue au foyer, elle est confiée à deux religieuses retirées de l'enseignement, qui lui donnent des leçons l'après- midi. Il s'agit en fait de deux hypocrites qui portent indûment le voile et, sous couleur de bienfaisance, affament littéralement une fillette de huit ans, Arman- dine, qu'une femme de la campagne a commise à leurs soins. Mm Martin, intriguée, au cours des allées et venues, par la mine souffreteuse de la petite et sa façon vorace de manger les gâteries qu'elle lui offre, la fait parler, évente l'odieux manège, tente vainement d'émouvoir les institutrices et, en désespoir de cause, alerte la famille, le curé de Banner, puis la Police. Après des épisodes dignes de Tartuffe, le Commissaire interroge les drôlesses, met fin à leurs machinations et félicite celle dont l'intervention a dissipé l'équivoque. « Enfin, Dieu merci, conclut l'heureuse plaignante, je suis délivrée de cet ennui, mais Léonie est restée là, et qu'en faire ? Je crois que plus elle va et plus elle a de mal à apprendre. »

Par bonheur, la petite, dont la mémoire était prompte et fidèle, et qui péchait surtout par manque d'attention, montre plus d'ardeur au catéchisme paroissial qu'elle fréquente assidûment depuis octobre. N'était le trouble où la jette toute interrogation, elle compterait parmi les premières. La maman, dont elle est à la fois le souci permanent et la grande pensée, diffère jusqu'à la nuit des travaux urgents pour la préparer elle-même à la rencontre eucharistique. Afin de la consacrer à la Vierge, elle la conduit en pèlerinage au sanctuaire de l'Immaculée-Conception à Sées. La Première Communion eut lieu à Notre-Dame d'Alençon, en la fête de la Sainte Trinité, le 23 mai 1875. Tout fut joie et bonheur sans rides. Selon l'usage alors reçu chez les familles aisées, une enfant pauvre, Armandine Dagorau, dont on avait payé la toilette, participa au repas.

Thérèse, qui n'avait pas alors vingt-huit mois, mais qui témoignait d'une étonnante précocité, devait relater en son autobiographie certains détails de la journée, et comment, le lendemain ou peu après, elle accompagna sa mère et sa sœur chez la maman de la fillette, qui leur rendait l'invitation. « Ma chère petite Léonie, écrit-elle, tenait... une grande place dans mon cœur. Elle m'aimait beaucoup, le soir c'était elle qui me gardait quand toute la famille allait se promener... Il me semble entendre encore les gentils refrains qu'elle chantait afin de m'endormir... en toute chose elle cherchait le moyen de me faire plaisir aussi j'aurais eu bien du chagrin de lui causer de la peine. »

L'appréciation que Léonie donnera de Thérèse dans son témoignage au Procès, et qui englobe en la débordant cette phase de son existence, révèle avec une belle lucidité une égale tendresse. « Quant à Thérèse, il est incontestable qu'elle était de la part de notre père et même de la part de maman, pendant les quelques années qu'elle vécut, l'objet d'une affection toute spéciale. Mais nous n'en étions point jalouses. Bien au contraire, nous aussi avions pour notre petite sœur une affection singulière. Elle était le 'Benjamin' de toute la famille. C'était une enfant si charmante. De son côté, Thérèse n'abusait aucunement de cette affection particulière, elle était aussi obéissante et même plus que nous toutes, et je n'ai jamais remarqué qu'elle eût à notre égard une attitude quelconque de supériorité. »

Plût au ciel que Léonie fît montre de la même souplesse ! Mais comment mater pareille turbulence ? La servante se met en tête de l'entreprendre à sa manière. Ce sera l'occasion d'un nouveau drame.

Honnête personne, au fond, que cette Louise, et pétrie de louables intentions, mais capable de gâter les meilleures causes par son style brutal, son absence de finesse'et ses ruses paysannes. A l'automne de 1874 - elle avait alors vingt-cinq ans - de terribles crises de rhumatisme articulaire, dont les premiers symptômes s'étaient manifestés en 1868, la terrassèrent. Bien que souffrant de la gorge et toute fiévreuse elle-même, Mme Martin la soigna jusqu'à guérison complète, comme elle faisait pour ses propres enfants, passant à son chevet une partie des nuits. Par compassion, et devant l'angoisse de la malade qui s'accrochait à elle de tout son désespoir, elle se disait disposée à la conserver, en cas de totale incapacité de travail, sans contrat et sans gages, comme un membre de la famille. Ce n'était pas sans mérite, car la jeune fille, qui l'aimait avec l'aveugle fidélité des natures primitives, prenait à son égard bien des libertés. Elle éprouvait pour sa patronne une sorte d'affection instinctive et jalouse, qui se faisait volontiers indiscrète, voire encombrante. Ainsi s'agacera-t-elle quand elle l'entendra s'enthousiasmer pour sainte Jeanne de Chantai, dire son estime de la Visitation et rêver cloître et solitude : tous sujets de conversation qui la laissent elle-même à sec.

Quand sa bienfaitrice prend pitié d'un vieux chat égaré, qui, de ses yeux suppliants, lui demande l'hospitalité, Louise est là, armée du bâton, pour écarter à tout prix la pauvre bête. Et cela indigne MmeMartin. Elle passerait facilement sur les déficiences irresponsables : manque de discernement, d'organisation, de mémoire. Ce qui l'excède, ce sont les querelles et les propos violents. Elle envoie la bonne fille à Lourdes, comptant la voir revenir guérie de corps et d'esprit. Amère déception, écrit-elle, « car je l'entends d'ici faire un tel tapage que la maison entière en retentit ! Je me dérange pour lui dire de se calmer, mais c'est inutile, elle me fait beaucoup souffrir ; il n'y a d'autre remède à cela que de la renvoyer puisque j'ai tout essayé ». Toutefois, la menace à peine brandie, une scène de larmes désarmait cette femme au grand cœur. Elle craignait de rejeter dans l'impasse une âme qu'elle s'était juré de sauver et qu'elle savait surtout victime de son milieu.

Elle n'eût pas hésité à rompre si, moins confiante, et, disons-le, moins écrasée de besogne et en cela plus clairvoyante, elle avait pu percer à jour les manigances de sa servante. Celle-ci, qui se reprochait d'avoir été trop dure pour Hélène, et qui, par mode de compensation, gâtait ouvertement la petite Céline, exerça sournoisement sur Léonie un pouvoir d'intimidation, presque de fascination et d'envoûtement, qui tendait à la discipliner, mais en la détachant de la tutelle maternelle. L'enfant devait lui obéir en tout, l'aider au ménage, lui tenir compagnie, délaissant pour cela les récréations familiales. « J'aime mieux aller avec Louise », répliquait-elle farouchement, quand on voulait l'arracher à la cuisine. Elle se barricadait dans une bouderie silencieuse ou éclatait en scènes qui décourageaient d'insister. Il y avait parfois des élans de retour vers sa mère. Vers la fin de sa vie, revenant sur ce sombre passé, elle dira : « C'est miraculeux qu'il ne m'en soit rien resté, car je vivais dans une profonde terreur... J'aimais maman à la passion ». Menacée de représailles si elle parlait ou si elle tentait de s'affranchir d'un tel joug, elle faisait figure de soubrette dominée et satisfaite. Le P. Pichon, plus tard, et aussi Marie, l'aînée de Léonie, avanceront qu'un tel régime avait pu contribuer à dompter un caractère indomptable. Celle qui, d'une main de fer, dirigeait la manœuvre, trouverait là une excuse partielle.

Mme Martin elle-même émettra un jour cette hypothèse. Pour le moment, elle souffre de voir sa fille prendre avec elle ses distances. De se croire délaissée par elle ou du moins peu aimée, lui est une cruelle blessure ; Sœur Marie du Sacré-Cœur le souligne en ses souvenirs. Il y a quelque chose d'étrange dans cette tragédie intime qui se prolongera pendant plus de deux ans. Comment cette femme habituellement si perspicace fut-elle ainsi abusée ? Comment Louise poussa-t-elle si loin, et, semble-t-il, en toute bonne foi, sa puissance de dissimulation ? Comment sa victime se laissa-t-elle faire sans réagir ? Dieu le permit sans doute parce que, chez les âmes les plus hautes, aux approches de la mort, tous les sentiments du cœur humain, sans en excepter les plus nobles, doivent passer au feu de la purification. La joie de MmeMartin était de voir autour d'elle beaucoup d'enfants ; sa plus douce tâche, de les élever ; son espoir, de les offrir tous un jour au Seigneur dans la vie religieuse. Un tel bonheur s'achète. Elle avait connu la fatigue physique de neuf naissances, l'angoisse des malades qu'il faut arracher à la mort, les larmes de quatre deuils précoces. Mais tout cela la meurtrissait sans altérer sa sérénité. Il lui faut maintenant expérimenter ce que la vocation maternelle peut comporter d'anxiété morale, dans les aléas d'une éducation traversée, quand on tremble pour l'avenir et pour le salut de ceux qu'on chérit. Sa foi triomphera de l'épreuve, et ce sera un exemple de plus à offrir aux mamans tourmentées. On se défend mal de penser que, jouissant alors délicieusement du premier éveil de Thérèse, elle payait de surcroît l'honneur de donner au monde « la plus grande Sainte des temps modernes ».

Loin de se décourager, elle multiplie les avances à celle qui semble la fuir ; elle guette les moindres signes d'amendement. « Je suis plus contente de Léonie, elle fait ce qu'elle peut pour bien faire ; elle répond bien aux explications quand on l'interroge et elle sait son catéchisme dans la perfection. Elle nous dit tous les jours qu'elle se fera Clarisse, j'ai autant confiance en cela que si c'était la petite Thérèse qui me le disait. Je viens de lui lire la lettre de mon frère ; je l'ai prise à part et, moi qui ne pleure jamais, j'ai fondu en larmes. Elle a l'air bien décidée à se corriger de ses défauts. »

M. Guérin, qui était homme d'autorité, et quelque peu redouté de la famille, proposait de prendre sa nièce en charge pendant les vacances. Elle repoussait obstinément le voyage à Lisieux. Opposition clandestine de Louise sans doute. Mais aussi - on s'en aperçut peu après - gentillesse de Léonie à l'égard de Céline devant qui elle s'effaçait. La décision prise, ce fut l'attente enthousiaste de cette randonnée de famille et la promesse faite à Thérèse de lui apporter « tous les gâteaux... Je n'en mangerai pas un ». Quand Marie quitte la pension, le 12 août 1875, elle se voit confier spécialement l'élève retardataire, sur qui elle prendra progressivement la plus heureuse influence, lui donnant des leçons et l'aidant à rattraper quelque peu son lourd handicap en fait d'études. Un passage d'une lettre de la maman à Pauline, le 26 mars 1876, montre la fillette conduite par la servante au catéchisme de persévérance et sacrifiant à cette fin une sortie collective : « Elle a très bien répondu ; le prêtre lui a fait des compliments ; Louise en était si heureuse qu'elle ne regrettait pas d'avoir manqué la promenade ».

Mme Martin qui, dans sa correspondance, se complaît à esquisser le portrait de ses enfants, dessine en passant celui-ci : « Je ne suis pas mécontente de ma Léonie ; si on pouvait arriver à triompher de son entêtement, à assouplir un peu son caractère, on en ferait une bonne fille, dévouée, ne craignant point sa peine. Elle a une volonté de fer ; quand elle veut quelque chose, elle triomphe de tous les obstacles pour arriver à ses fins. Mais elle n'est pas du tout dévote, elle ne prie le bon Dieu que lorsqu'elle ne peut faire autrement. Cet après-midi, je l'ai fait venir à côté de moi pour lui faire lire quelques prières, mais bientôt, elle en a eu assez et m'a dit : 'Maman, raconte-moi la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ'. Je n'étais pas décidée à conter, cela me fatigue beaucoup, j'ai toujours mal à la gorge. Enfin, j'ai fait effort et je lui ai raconté la vie de Notre-Seigneur. Quand je suis arrivée à la Passion les larmes la gagnaient. Cela m'a fait plaisir de lui voir ces sentiments ».

Quelques mois plus tard, on exhibe robe de mousseline et voile de tulle pour la cérémonie du renouvellement de la Communion. « Léonie se fait comme toujours une fête d'être en blanc ; le côté matériel la frappe davantage que le spirituel jusqu'ici ; pourtant, elle entend tellement parler de l'autre vie qu'elle en parle souvent, à son tour, mais cela ne fait que l'effleurer. Enfin, espérons dans la miséricorde de Dieu envers cette enfant. »

La Confirmation a lieu le 22 mai 1876. La fillette, en pareille circonstance, fait preuve d'une piété sincère. Mais elle est l'inconstance même. « Voilà Léonie qui descend m'apporter mon chapelet et qui me dit : 'M'aimes-tu, maman ? Je ne te désobéirai plus'. Elle a parfois de bons moments et de bonnes résolutions, mais cela ne dure pas.»

A l'égard de ses sœurs plus jeunes, elle fait montre de gentillesse. C'est Thérèse elle-même qui relate, en son Manuscrit à Mère Agnès de Jésus, l'épisode du « Je choisis tout », lequel a prêté à bien des contresens. On imagine volontiers Léonie apportant à ses jeunes sœurs, aux fins de liquidation, une vaste corbeille abondamment fournie de poupées, de robes et d'étoffes chatoyantes. Céline, sagement, aurait prélevé une pelote de ganse, cependant que Thérèse, moins discrète, mettait l'embargo sur tout le reste : preuve évidente que l'instinct de possession était vivace en elle.

En octobre 1876, quand elle sent se réveiller soudain le mal secret qu'elle porte en elle depuis onze ans, une glande au sein qui grossit de façon anormale, la première réaction de Mme Martin est de penser à Léonie. « Son avenir m'effraie. Que deviendra-t-elle quand nous ne serons plus ?» - « Je ne puis plus en venir à bout, elle ne fait que ce qu'elle veut et comme elle veut. »

Le diagnostic du docteur, administré sans aucun ménagement, dissipe les dernières illusions. Il s'agit bien d'une tumeur fibreuse, de nature cancéreuse, et qui n'est plus passible d'intervention chirurgicale. Un vague traitement est proposé du bout des lèvres. « A quoi cela servira-t-il », demande la patiente ? - « A rien, c'est pour faire plaisir aux malades. » Ce verdict implacable plonge le foyer tout entier dans la désolation. M. Martin est comme anéanti. Il remise au grenier son attirail de pêche et laisse sans réponse les convocations du Cercle Vital Romet. Léonie ne peut retenir ses sanglots. Seule l'héroïque mère ranime les courages. Communiquant à sa belle-sœur la triste nouvelle, elle ajoute vaillamment : « Je voudrais bien que cela ne vous tourmente pas trop et que vous vous résigniez à la volonté de Dieu ; s'il me trouvait bien utile sur la terre, certainement il ne permettrait pas que j'aie cette maladie, car je l'ai tant prié de ne pas m'enlever de ce monde, tant que je serais nécessaire à mes enfants ».

Elle avoue toutefois que, le soir, songeant à ceux qu'elle laissera, elle a peine à s'endormir. Elle passe en revue ses filles, souligne leurs qualités, évalue leurs bonnes dispositions. Pour la troisième, qui reste sa préoccupation essentielle, elle s'en remet à plus puissant qu'elle : « Quant à Léonie, le bon Dieu seul peut la changer, et j'ai la conviction qu'il le fera ».

Le docteur Notta, consulté à Lisieux, ne laisse guère plus d'espoir que son collègue d'Alençon. « Cependant, écrit Mme Martin à son mari, il a l'air de dire que je puis aller très longtemps comme cela. Ainsi, remettons-nous entre les mains du bon Dieu, il sait bien mieux que nous ce qu'il nous faut : 'C'est Lui qui fait la plaie et qui la bande'. »

En attendant le pèlerinage à Lourdes, que le mari impose à l'épouse réticente, la vie continue, aussi animée, apparemment aussi gaie, malgré la menace qui plane. On va à la foire, on fête le carnaval ; la maman dirige la ronde, organise les jeux. Ses lettres à Pauline, si elles se font plus tendres, ne sont pas moins assaisonnées d'humour. Avec quel charme conte- t-elle l'étourderie de Léonie, qui coupe le pain dans la soupière sans s'apercevoir que Louise, appelée d'urgence, y a laissé son torchon de vaisselle : ce qui donnera au potage versé dessus une consistance insolite !

Dans la perspective de la mort, le regard de Zélie Martin se porte souvent vers le Monastère du Mans où sa sœur achève, elle aussi, une vie toute chargée de mérites. Elle y a conduit la petite Thérèse qui, pour avoir vu la clôture et entendu Marie et Pauline parler de leurs rondes autour du gros tilleul dans la cour des pensionnaires, dira demain à ses aînées : « Quand je serai grande, moi aussi, je viendrai avec vous dans votre cloîtrage ». Là se sont échangés des propos lourds d'angoisse et baignés malgré tout d'espérance, sur l'enfant récalcitrante que Sœur Marie- Dosithée appelait « la petite Visitandine ». Là surtout se communiquent les secrets où se livre le meilleur des âmes.

La moniale s'est totalement dépouillée de ses tendances initiales à la timidité, à l'excès d'austérité, au manque d'ouverture et d'expansion. Elle a renoncé aux méthodes actives d'oraison pour chercher Dieu dans un simple regard. A l'école du St François de Sales, elle a compris que « Notre-Seigneur ne veut point de forçats à son service ». Les lettres qu'elle adresse à sa famille sont jalonnées de conseils et de maximes où transparaît la suavité salésienne. « Dieu aime d'un cœur extrêmement tendre ceux qui s'abandonnent à Lui, et la mère n'a pas tant de tendresse pour son petit enfant que le Seigneur en a pour l'âme abandonnée. » - « Il faut avoir la foi et la confiance, faire ce qui dépend de nous, vivre en paix, et Dieu prendra soin de nous immanquablement. » A Mme Guérin, elle a envoyé l'Introduction à la Vie dévote. A sa sœur, elle multiplie les paroles de réconfort.

C'est qu'elle se sent proche du trépas. La phtisie contractée dans sa jeunesse se réveille chaque hiver, avec accès de toux, de fièvre, d'hémoptysie. A partir de 1875, des abcès au pied, accompagnés d'enflure, lui rendent la marche difficile. Elle doit s'accrocher à son bâton, s'appuyer sur ses infirmières, pour se traîner au chœur et « aller chercher le bon Dieu » chaque jour, comme elle en a l'insigne privilège. Elle se proclame d'ailleurs « la plus heureuse malade du monde ».

A Noël 1876, on croit la voir partir. Elle reçoit l'Extrême-Onction. Sa paix est ineffable. Ne dit-elle pas à sa Supérieure : « Grâce au bon Dieu, il me semble n'avoir jamais commis de faute tout à fait volontaire ». Elle lui confiera plus tard les deux imperfections qu'elle a à avouer : « Je désire trop mourir, et puis j'ai posé des questions pour savoir si je n'en étais pas loin ». L'Evêque du Mans, Mgr d'Outremont, lui apporte une ultime bénédiction : « Ma fille, n'ayez aucune crainte ; où l'arbre tombe, il demeure ; vous allez tomber sur le Cœur de Jésus pour y demeurer éternellement ». La religieuse, comblée au- delà de ses vœux, conclut : « Je ne m'effraye de rien. Notre-Seigneur me soutient. J'ai la grâce du moment, je l'aurai jusqu'à la fin ».

Sœur Marie-Dosithée eût souhaité revoir sa Léonie. Elle exerçait sur elle un étonnant prestige. Il suffisait parfois, pour faire cesser une scène, de menacer d'en faire part à la tante religieuse... à moins qu'alors l'enfant exaspérée n'empêchât sa mère d'écrire. Impossible pourtant de la conduire au Mans où la maladie bat son plein. Elle sera néanmoins au centre de l'entretien qu'auront, le 8 janvier 1877, la Visitandine et Mme Martin.

« Voici, écrit celle-ci, les commissions pour le Ciel que j'ai données à ma sœur. Je lui ai dit : Aussitôt que tu seras en Paradis, va trouver la Sainte Vierge et dis-lui : Ma bonne Mère, vous avez joué un drôle de tour à ma sœur en lui donnant cette pauvre Léonie ; ce n'était pas une enfant comme cela qu'elle vous avait demandée ; il faut que vous répariez la chose. »

« Ensuite, tu iras trouver la Bienheureuse Marguerite- Marie et tu lui diras : Pourquoi l'avez-vous guérie miraculeusement ? Il eût mieux valu la laisser mourir, vous êtes tenue en conscience à réparer le malheur. »

« Elle m'a grondée de parler ainsi, mais je n'avais pas de mauvaise intention, le bon Dieu le sait bien. N'importe, j'ai peut-être mal fait, et j'ai peur, pour ma peine, de n'être pas exaucée. »

La pauvre femme pouvait se rassurer. Son ton direct, où l'on perçoit une saveur thérésienne, dut plaire au Seigneur, car voici Léonie qui veut à son tour passer la consigne à celle que les parents nomment volontiers « la sainte fille ». Et pour demander quoi ? La vocation religieuse. On la plaisante ; elle tient bon. Et le papier est noirci de bonne encre.

« Ma chère tante, je garde toujours comme une relique l'image que vous m'avez donnée. Je la regarde tous les jours comme vous me l'avez dit, pour devenir obéissante. Marie me l'a encadrée.

« Ma chère tante, quand vous serez au Ciel, demandez au bon Dieu, s'il vous plaît, qu'il me fasse la grâce de me convertir, et aussi qu'il me donne la vocation de devenir une vraie religieuse, car j'y pense tous les jours. Je vous en supplie, n'oubliez pas ma petite commission, car je suis sûre que le bon Dieu vous exaucera... » 

Marie chicane sur l'expression « une vraie religieuse ». « Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? » Mais la petite n'en démord pas. Elle sait le poids des mots. « Cela signifie que je veux être une religieuse tout à fait bonne et enfin être une sainte. » Bien que doutant d'une telle réussite, la maman avoue être émue de cette initiative de Léonie. « C'est son avenir qui m'inquiète le plus. Je me dis : 'Que deviendra-t-elie si je viens à lui manquer ?' Je n'ose y penser. Mais je vous assure que cette petite lettre réveille mon courage et je me prends à espérer que, peut-être, Dieu a des vues de miséricorde sur cette enfant. S'il ne fallait que le sacrifice de ma vie pour qu'elle devienne une sainte, je le ferais de bon cœur. »

Les signes de conversion n'apparaissent pas encore à l'horizon. « La pauvre enfant est couverte de défauts comme d'un manteau. On ne sait par où la prendre. » Certain jour, la maman l'invite à faire des sacrifices pour dominer sa mauvaise humeur. Des tranches de bouchon, déposées dans un tiroir, dénombreront les efforts. Peine perdue. « Elle avait fait tout au pire, constate Mme Martin. Je n'étais pas contente et je lui ai fait d'amers reproches, en lui disant qu'il lui convenait bien de demander à être religieuse, dans ces conditions-là. » Alors les larmes coulent, et le lendemain, quelques rondelles font au trésor des « pratiques » une fugitive apparition2. Au cours d'une retraite à Notre-Dame, Léonie a le courage de s'éveiller d'elle-même pour assister aux instructions de six heures du matin. Certain jour, elle y accourt en pantoufles, de crainte d'être en retard.

La maman épie ces moindres bons mouvements. Le destin de cette enfant l'obsède. « Quand mes yeux se portent sur elle, j'éprouve une peine extrême, elle fait toujours ce que je ne voudrais pas ; plus elle grandit, plus cela me fait souffrir. »

Pauline éclairera ce drame d'un mot profond quand, à sa sœur devenue Visitandine, elle écrira : « Tu es privilégiée plus que nous, parce que, plus que nous toutes, tu as été en danger. Je frémis quand je pense à ton enfance, car tu étais comme sortie du nid de famille ».

Au Mans, on continuait de prier pour « la prédestinée ». Mais, là aussi, les nouvelles se faisaient plus sombres. Le 20 février 1877, Sœur Marie-Dosithée s'alita pour ne plus se relever. Malgré l'oppression croissante, elle restait d'une sérénité inaltérable. « Je ne me préoccupe pas même des dernières souffrances, disait-elle, ni de mon agonie ; je suis si persuadée que le bon Dieu me donnera sa grâce, que je n'en ai aucun souci. » Et encore « : Je ne sais plus qu'aimer, me confier et m'abandonner. Aidez-moi à en remercier le bon Dieu ». Le 24,  un samedi, anniversaire de sa Prise d'Habit, après avoir béni de loin sa parenté d'Alençon et de Lisieux, à sept heures et demie du matin, elle expira doucement, dans sa quarante-neuvième année.

La famille se partage ses souvenirs. Ils prennent valeur de reliques. Mme Martin pleure l'âme-sœur qui lui servait de confidente et de guide. Mais elle sait, comme Thérèse le dira, un jour que « tout est grâce ». Hantée plus que jamais par la pensée de l'éternité, elle se trouve comme de plain-pied avec la disparue. Elle en attend le changement radical de celle « qui est toujours une croix bien lourde à porter ». Cela ne tardera guère.

Vingt jours ne s'étaient pas écoulés depuis la disparition de la Visitandine que Marie perçait à vif le jeu de Louise à l'égard de Léonie. Des bruits de voix étouffés l'intriguèrent : menaces de correction si la fillette n'exécutait pas aveuglément les ordres reçus, punition double si elle sortait avec sa mère. La petite, apeurée, s'inclinait, tout en feignant une affection particulière pour celle qui la persécutait. Suffisamment édifiée, l'aînée la pressa de questions et finit par lui arracher le redoutable secret. Aussitôt informée, Mme Martin réagit avec indignation. Elle signifia son congé à Louise, lui interdit d'adresser désormais la parole à sa victime et reprit tendrement en mains l'éducation de l'enfant,

La servante gémit, pleura, supplia, arguant de ses bonnes intentions et du service qu'elle croyait rendre en brisant un entêtement invincible. La maman, ulcérée, ripostait que « la brutalité n'a jamais converti personne ; elle fait seulement des esclaves, et c'est ce qui est arrivé pour cette pauvre enfant». Elle souffre d'avoir été trompée par celle en qui elle avait mis sa confiance. « Toutefois, ajoute-t-elle, je n'ai rien à me reprocher, le bon Dieu voit bien que j'ai fait du mieux que j'ai pu... J'avais de l'ouvrage pour quatre, qui n'auraient pas encore perdu leur temps. J'ai mené rude vie, cela me coûterait bien de la recommencer, je crois que le courage me manquerait. » Des voix autorisées lui conseilleront de garder quelque temps Louise, qui aime assez sa patronne pour ne vouloir céder à nulle autre la peine de la soigner jusqu'au bout. Cette mère en péril de mort, qui pourrait l'entourer comme la malheureuse fille, qui, après tout, a eu surtout le tort d'être peu intelligente ? Il suffit qu'elle cesse de s'occuper de Léonie. Mme Martin se laissera attendrir, mais en exigeant que, dès sa mort, l'autre cesse ses fonctions. Tant qu'elle- même vit, il n'y a rien à craindre. Qui sait d'ailleurs si la méthode de rigueur si maladroitement mise en œuvre ne contribuera pas, par contraste, au succès de la tactique de douceur qui s'impose dorénavant ? C'est du moins l'hypothèse qui se glisse dans une lettre à Mme Guérin : « Je crois que le bon Dieu a permis ces mauvais traitements que j'ignorais, pour dompter d'abord cet étrange caractère et l'assouplir, afin que la tâche soit plus aisée à un temps donné, autrement elle n'aurait jamais connu le prix de la douceur et de l'amitié, mais il importait que cela cessât au plus vite, sans quoi elle eût été perdue ».

Aidée par son mari, qui fait jouer en cas de besoin l'argument d'autorité, Mme Martin fait preuve d'une nouvelle jeunesse et de trésors de patience pour réparer les dégâts dans l'âme de sa fille. Les principes qui les ont guidés pour élever vers Dieu toute la maisonnée retrouvent ici leur pleine efficacité, depuis qu'est exorcisé le mauvais charme. Léonie n'est pas convertie d'emblée. Elle demeure fantasque, irascible, boudeuse, mais elle aime, elle s'ouvre, elle fait effort, elle regrette ses frasques, elle cherche à faire plaisir à Jésus. Que peut-on demander de plus ? Elle ne veut plus quitter sa mère, l'embrasse à l'étouffer, passe des journées à travailler à ses côtés. L'ayant accompagnée chez les Glarisses, elle lui dit tout bas : « Demande donc que celles qui sont cloîtrées prient pour moi afin que je sois religieuse ». Elle aspire à communier et s'y prépare de son mieux.

Dans ses lettres, la maman relève avec complaisance les symptômes de ces débuts de conversion. « Oui, je vois pour elle luire un rayon d'espérance qui me présage un changement à venir complet. Tous les efforts que j'avais faits jusqu'ici pour me l'attacher avaient été infructueux, mais il n'en est plus de même aujourd'hui. Elle m'aime autant qu'il est possible d'aimer et, avec cet amour-là, pénètre peu à peu l'amour de Dieu dans son cœur. Elle a en moi une confiance illimitée et va jusqu'à me révéler ses moindres fautes, elle veut vraiment changer de vie et fait bien des efforts que personne ne peut apprécier comme moi. »

«... Léonie continue à devenir une bonne enfant, mais c'est une terre difficile à défricher, il nous faut absolument la rosée du Ciel qui, j'en suis sûre, ne nous manquera pas. Je fais tout mon possible pour la bien cultiver, le bon Dieu fera pousser les fleurs et les fruits. Cette petite a un cœur d'or ; il n'y a que de savoir la prendre, avec beaucoup de douceur. J'en emploie tant qu'on trouve à y redire, mais je sais ce que je fais et n'écoute pas ces critiques. »

Mme Martin espère que Sœur Marie-Dosithée, à qui elle attribue ce miracle moral, l'aidera à achever sa mission. « C'est pour cela, écrit-elle, qu'à présent j'ai un désir de vivre que je ne m'étais pas connu jusqu'à ce jour. Je suis bien nécessaire à cette enfant ; après moi, elle sera trop malheureuse et personne ne pourra la faire obéir que celle qui l'a martyrisée, mais non, ce ne sera pas, car moi morte, il faudra qu'elle parte tout de suite ; je crois qu'on ne refusera pas d'exécuter ainsi mes dernières volontés.

« Mais j'ai confiance en Dieu, je lui demande maintenant la grâce de me laisser vivre. Je veux bien qu'il ne m'enlève pas mon mal et en mourir, mais qu'il m'accorde assez de temps pour que Léonie n'ait plus besoin de moi. » 

La pensée de sa fille hante Mme Martin, dans la croisade de prières qui prépare le voyage à Lourdes. Elle veut l'emmener avec elle. « Au moins, si la Sainte Vierge ne me guérit pas, je la supplierai de guérir mon enfant, d'ouvrir son intelligence et d'en faire une sainte. » Toutes deux quittent Alençon le dimanche 17 juin 1877, rallient au Mans Marie et Pauline, pour rejoindre à Angers le pèlerinage du Maine-et-Loire. Ce ne sera pas une partie de plaisir. On s'interdira toute excursion ; on suivra strictement les exercices collectifs. La maman affrontera généreusement une longue série d'incidents fâcheux, portera avec le sourire la douleur lancinante qui, en permanence, lui vrille le côté, et s'oubliera totalement pour ses filles. Quant à Léonie, elle n'a pas assez d'yeux pour dévorer le paysage ; tout ce mouvement l'énerve au point de lui donner des cauchemars nocturnes ; il faut l'installer dans un coin, près de la portière.

A peine débarquées, on se rend à la grotte. A quatre reprises, non sans effroi, Mme Martin se baignera dans la piscine. Elle n'y souffre pas, mais, à peine sortie, le malaise la ressaisit. Le mot de la Vierge à la voyante s'impose de plus en plus à elle : « Je vous rendrai heureuse, non pas en ce monde, mais en l'autre ». Elle se console de sa déception en menant ses enfants au presbytère du curé Peyramale, avec qui elle a correspondu; en son absence, elle entend la servante évoquer l'émouvant spectacle, dont elle a été le témoin, de Bernadette en extase. Elle frotte le front de Léonie avec l'eau de la source de Massabielle, demandant que la petite se corrige et s'épanouisse. Elle acquiert sur ce point la certitude intime d'être exaucée. La grâce mariale imprègne tous les cœurs. Quant au miracle tant escompté et qui ne vient pas, il faut s'en remettre à Dieu, qui dirige tout avec amour et pour le bien de ses enfants. Le 23 juin, la famille, moins les pensionnaires, se retrouve sur le quai d'Alençon. Un voile de mélancolie assombrit les visages, mais la maman a vite fait de chasser les papillons noirs. La vie continue.

Les bulletins de santé toutefois se feront de semaine en semaine plus sombres. Mme Martin s'accroche au devoir d'état avec une énergie farouche. Elle liquide les dernières commandes de Point d'Alençon. Léonie est sans cesse à ses côtés, tendre et empressée jusqu'à se faire importune. C'est pour elle que la malade réprime son désir d'éternité, ainsi qu'elle l'écrit à Pauline: « Eh bien ! moi, je l'attends toujours ce miracle de la bonté et de la Toute-Puissance de Dieu, par l'intercession de sa Sainte Mère. Non pas que je lui demande de m'ôter complètement mon mal, mais seulement de me laisser vivre quelques années, pour avoir le temps d'élever mes enfants, et surtout cette pauvre Léonie, qui a si grand besoin de moi et qui me fait tant pitié.

« Elle est moins privilégiée que vous des dons de la nature, mais, malgré cela, elle a un cœur qui demande à aimer et à être aimé et il n'y a qu'une mère qui puisse lui témoigner à tout instant l'affection dont elle est avide, et la suivre d'assez près pour lui faire du bien.

« Cette chère enfant agit avec moi avec une tendresse sans bornes : elle court au-devant de mes désirs, rien ne lui coûte, elle regarde dans mes yeux pour deviner ce qui pourrait me faire plaisir, elle en fait presque trop.

« Mais aussitôt que les autres lui demandent quelque chose, sa figure se rembrunit, son visage change instantanément. J'arrive peu à peu à lui faire passer cela, bien qu'elle s'oublie souvent encore. Cependant, avec le temps, je suis presque sûre d'arriver à lui faire aimer beaucoup le bon Dieu et à être agréable à tous. »

Le temps, c'est ce qui manquera à celle que le doigt de la mort marque en sa chair de plus en plus cruellement. Les ravages du cancer s'étendent avec une rapidité effrayante ; les tortures se font par moments intolérables. Le cou est comme traversé de coups de stylet. « Un miracle me paraît maintenant fort douteux, écrit la patiente. J'en ai pris mon parti et tâche de faire comme si je devais mourir. Il faut absolument que je ne perde pas le peu de temps qui me reste à vivre, ce sont des jours de salut qui ne reviendront jamais plus, je veux en profiter. »

Croira-t-on que cette quasi-mourante trouve encore la force d'écrire au Mans et à Lisieux de longues épistoles, qu'elle émaille de réflexions et d'épisodes humoristiques ? Ainsi met-elle en scène « Léonie qui a lu dans la Semaine Catholique qu'une sainte âme avait offert sa vie pour le Pape et qu'elle avait été exaucée. Elle n'a point perdu cela de vue ; la voilà qui commence des neuvaines pour mourir à ma place. Jeudi matin, elle est allée trouver Marie et lui a dit : cJe vais mourir, le bon Dieu m'a exaucée, je me sens malade'.

« Marie se contenta de rire, mais cela a mortifié Léonie qui parlait sérieusement, elle s'est mise à pleurer. Un quart d'heure après, ses larmes étaient séchées, et, avec son esprit volage, elle avait autre chose en tête, il lui fallait des pantoufles en tapisserie. « Je lui ai dit : 'Mais puisque tu veux mourir, ce sera de l'argent perdu'. Elle est restée muette, espérant sans doute avoir encore le temps d'user ses pantoufles ; elle aurait peut-être mis cela dans ses conditions et les aurait fait durer bien longtemps, ne les portant qu'aux grandes fêtes. »

Dernier effort pour sourire face à la mort. Que de fois, pendant ses insomnies douloureuses, cette mère passe-t-elle en revue tout son monde. Elle est maintenant comme installée en un prélude de trépas. Elle fait faire aux siens des habits de deuil. A une amie qui lui demande, d'un ton apitoyé : « Est-ce que vous ne vous préoccupez pas au sujet de vos enfants ? », elle répond avec une douce sérénité : « Le bon Dieu en prendra soin ». Les yeux ne deviennent humides que lorsqu'il s'agit de la troisième. Son aînée surprend cette plainte angoissée : « Ah ! quand je ne serai plus là, qui s'occupera de ma pauvre Léonie ? Ce ne peut être le rôle d'un père, si bon soit-il. Qui l'aimera comme une mère ? » - « O maman, ce sera moi, je te le promets ! », s'écria Marie, qui devait magnifiquement tenir parole. « Mais, ajoutait-elle, en narrant le fait à sa tante de Lisieux, j'espère bien plus de la protection de ma sainte maman que de mes faibles efforts, pour achever, du haut du Ciel, de transformer ma pauvre petite sœur... »

A ses filles, Mme Martin léguera la plus haute des leçons : la montée de l'abandon dans le crescendo de la souffrance, l'obstination au labeur, le souci des autres poussé jusqu'à l'héroïsme, l'assiduité à la prière, l'effort pour se rendre une dernière fois à la messe, le vendredi 3 août, agrippée à son mari, s'arrêtant à chaque pas. Le jeudi 16 août 1877, sa correspondance s'arrêtait sur ces mots adressés à son frère : « Si la Sainte Vierge ne me guérit pas, c'est que mon temps est fait et que le bon Dieu veut que je me repose ailleurs que sur la terre ». Le 26 août, en famille, elle reçoit les derniers sacrements. Le surlendemain, à minuit trente, elle s'éteint doucement.

   Louise Marais, qui n'avait sollicité un sursis que pour recevoir son dernier soupir, sachant bien qu'ensuite elle devrait s'effacer, lui rendra plus tard le plus poignant hommage. Ecrivant à plusieurs reprises aux filles de Mme Martin, en leur retraite du Carmel, elle leur parlera - citons la phrase-clef - « de votre bonne et sainte maman de qui je n'ai apprécié les qualités qu'après sa mort. » Ce culte, rendu par une âme simple et de bonne volonté, qui avait racheté ses erreurs par un dévouement sans limites, situe en toute sa noblesse l'image de cette mère qui, après avoir donné au monde Thérèse, offrait pour Léonie son ultime sacrifice.