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Léonie par le P. Piat - chap. 3

Entre le monde et le cloître 

La disparition prématurée de la maman n'introduirait-elle pas dans la vie de Léonie une nouvelle cause de déséquilibre ? L'action posthume de la défunte conjure ce péril. Le 10 septembre, Pauline témoigne que l'adolescente « s'étudie à être bien gentille ». Elle ajoute néanmoins : « Son ciel est quelquefois couvert de sombres nuages dont il nous faut supporter l'averse ». Le 16 novembre, le constat est nettement plus optimiste. « Je m'aperçois, écrit Marie à son père, que Léonie change de jour en jour depuis quelques temps... Je suis sûre que c'est notre mère chérie qui nous obtient cette grâce et je suis persuadée que notre Léonie nous donnera un jour de la consolation. »

A cette date, la famille vient de s'installer à Lisieux, dans le gracieux cottage des Buissonnets, où notre héroïne occupera, à l'étage, séparée de la chambre des plus jeunes par une mince cloison, l'espace aujourd'hui réservé à l'exposition des jouets. Dès le début de l'année 1878, elle entrera comme pensionnaire chez les Bénédictines de l'Abbaye, que fréquentaient ses cousines Jeanne et Marie Guérin. Sa métamorphose morale s'accentue au point qu'elle s'adapte aisément aux servitudes de la discipline. Les lacunes d'hier ne seront pas totalement comblées ; l'instruction restera toujours quelque peu tronquée, mais l'élève, en dépit de fréquentes migraines, s'applique et fait effort ; dans ses compositions françaises - Mère François de Sales prend soin de le remarquer - la délicatesse des sentiments contraste heureusement avec de multiples écarts de syntaxe et d'orthographe.

Aux vacances et les jours de congé, la jeune fille goûtait la douceur de l'intimité familiale, telle que l'autobiographie thérésienne en a tracé le tableau. Elle ne se dépouillera jamais complètement d'une certaine réserve, qu'explique, avec le souvenir des difficultés passées et la pesée des complexes non encore exorcisés, un goût inné de la solitude. Mais ce n'est plus la sauvageonne, hérissée au moindre incident. M. Martin, qui a le goût des pseudonymes et des qualificatifs, la nomme sa « bonne Léonie ». Il exhorte ses filles à l'envelopper de douceur et d'indulgence. Le charme du foyer cicatrise les blessures et efface les mauvais plis. Si les larmes coulent encore trop facilement, le fond de mélancolie s'estompe peu à peu.

Léonie quitte les Bénédictines à dix-huit ans, aux vacances de 1881, quand Thérèse prend le relais, à titre d'externe, comme Céline. Elle demeure très attachée à ses maîtresses, les retrouvant fidèlement aux réunions des enfants de Marie, retournant volontiers les consulter, et dans de longs entretiens tout chargés de mystère, ce qui lui vaut d'être taquinée par son aînée, qui l'appelle « l'amateur de l'Abbaye » et lui chante : « Abbaye, mes amours ! » Son temps se passera désormais en travaux ménagers, lectures, méditations, visites à la parenté, œuvres de charité. Son cœur l'attirait vers les plus humbles. Elle se fit l'infirmière bénévole d'une pauvre vieille qui dépérissait, non loin des Buissonnets, abandonnée de tous et rongée de vermine. Elle la soigna, entretint son linge et, après sa mort, tint à l'ensevelir de ses mains. Elle ressemblait en cela à Thérèse, que rien ne rebutera.

Marie la guidait et la stimulait au besoin, avec la pointe d'originalité qui était dans son caractère. C'est néanmoins à la « petite reine » qu'allaient les prédilections de Léonie. Quelque peu coquette pour elle- même, elle aimait voir sa benjamine en ses plus beaux atours. L'enfant, qui l'appelait « Lolo », lui rendait bien sa tendresse ; elle reçut d'elle, au Procès apostolique, un magnifique éloge. « Ma petite sœur était toujours très douce et parfaitement maîtresse d'elle- même. Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vue témoigner de l'impatience, ni à plus forte raison se fâcher ; elle ne recherchait pas non plus les friandises comme les autres enfants. » La déposition au Procès diocésain la montrait « très affectueuse, même calme ». Elle ajoutait ce trait où se marquent à la fois la clairvoyance et la scrupuleuse sincérité du témoin : « Même dans sa petite enfance, je ne me souviens pas l'avoir vue en colère, mais elle était parfois alors un peu entêtée. Ce défaut d'ailleurs disparut très vite, et aux Buissonnets elle était très obéissante ».

Léonie gardera toujours très fraîche dans la mémoire la vision de Thérèse extasiée devant le mystère de Noël. « Elle se préparait, chaque année, à cette fête par une neuvaine, durant laquelle elle faisait chaque jour neuf pratiques de vertu... A la voir, on devinait que déjà elle s'entretenait avec son Jésus en de brûlants colloques, tout intimes cependant, car rien ne paraissait à l'extérieur, sinon l'éclat de son visage qui prenait une expression toute céleste. » La grande sœur évoque encore l'émotion de l'enfant quand, à huit ans, elle assista pour la première fois à la Messe de minuit. Elle la montre, devant la crèche, plongée dans une sorte de ravissement. « On ne pouvait l'en tirer. C'est là qu'elle a pris sa céleste doctrine où elle se révèle en maître. »

Même jubilation quand défilait dans les rues de la ville le cortège du Saint Sacrement. « Aux Processions de la Fête-Dieu, Thérèse, faisant partie de la troupe enfantine, était la plus sage et la plus recueillie. Il en était de même à l'église, pendant les longs offices. La bonne demoiselle, chargée de garder les fillettes dans la chapelle où les enfants étaient réunis, ne pouvait se lasser de l'admirer. Elle nous en a parlé plusieurs fois, à mes sœurs et à moi, dans les termes les plus élogieux. »

Parfois, des traits plus pittoresques remontent du passé. Léonie se plaira à conter à Céline l'aventure de Tom, le splendide épagneul, favori de Thérèse, qui, affalé dans la buanderie, les yeux vitreux, refusant toute nourriture, reprit goût à la vie quand sa gentille maîtresse lui présenta, bouchée par bouchée, du pain enveloppé dans un peu de viande. Les forces revinrent, avec l'exubérance d'antan, et la petite reine promena triomphalement par les rues, plus fidèle que jamais, son joli rescapé.

Des pensées plus graves occupent Léonie. L'idée d'une vocation religieuse ne la quitte pas. L'entrée de Pauline au Carmel, le 2 octobre 1882, ne peut que renforcer ses désirs. Elle sait toutefois que son caractère doit encore mûrir avant la divine échéance. C'est ainsi qu'elle assistera au drame familial que sera la maladie de Thérèse. Avec M. Martin et Marie, elle s'était rendue dans la Capitale, pour la Semaine Sainte, à la fin de mars 1883. Les visites aux sanctuaires, l'exploration des musées et des monuments artistiques alternaient avec les offices liturgiques, le tout couronné par la grande communion pascale à Notre-Dame. Un appel angoissé interrompit le voyage : à Lisieux, la « petite reine », terrassée par un mal étrange, réclamait la présence de ses proches.

Léonie rapportera plus tard les propos du médecin : « C'est une maladie nerveuse... Je n'y comprends rien... Peut-être restera-t-elle dans cet état... » Elle citera des scènes, auxquelles elle a assisté, de manifestations délirantes : « Un dimanche, j'étais restée seule à la garder pendant la grand-messe. La voyant très calme, je me hasardai à la laisser quelques instants. De retour auprès d'elle, je la retrouvai étendue sur le pavé : elle avait sauté par-dessus la tête de son lit, et était tombée entre le lit et la muraille. Elle aurait pu se tuer ou se blesser gravement ; mais, grâce à Dieu, elle n'avait pas même une égratignure ». Sous son apparente insensibilité, et jusque dans les péripéties hallucinatoires, l'enfant demeure assez lucide pour percevoir le dévouement et l'affliction de l'entourage. « Léonie, écrira-t-elle plus tard, était... bien bonne pour moi, essayant de m'amuser de son mieux, moi je lui faisais quelquefois de la peine car elle voyait bien que Marie ne pouvait être remplacée auprès de moi... »

Le dimanche de la Pentecôte, 13 mai 1883, quand le mal touche au paroxysme et que l'enfant promène autour d'elle des regards anxieux qui n'étreignent plus le réel, c'est Léonie qui la prend à bras et la porte à la fenêtre donnant sur le jardin d'où Marie l'appelle en lui tendant les mains. Peine perdue. Les yeux égarés ne reconnaissent plus personne. « C'est alors, souligne notre témoin, que Marie et moi nous tombâmes à genoux aux pieds d'une statue de la Sainte Vierge, le cœur rempli d'espérance, conjurant notre céleste Mère de guérir notre petite sœur. » Du prodige qui suivit, Léonie ne saisit que le dénouement miraculeux. « J'étais restée à sangloter, la tête dans mes mains, aussi je ne vis pas l'expression extatique de la petite malade, favorisée de l'apparition de la Très Sainte Vierge. Seulement, quand je me relevai de ma prière, je trouvai notre petite Thérèse parfaitement guérie. Son visage avait repris son calme et sa beauté, et jamais depuis, aucune trace ne reparut de cette maladie étrange3. »

Aucune trace : n'est-ce pas trop dire ? La minutieuse Léonie s'interroge et repère deux légères séquelles qu'elle rapporte très loyalement, bien que le récit ne la mette pas à l'honneur. Le docteur, qui avait préconisé sans résultat valable un traitement hydrothérapique, prescrivit, devant la transfiguration de sa jeune cliente, de faire autour d'elle un climat de calme ; M. Guérin recommanda, pour hâter la convalescence, de ne la contredire en rien. Léonie oublia quelque peu la consigne. « Dans le mois qui suivit la guérison, dit-elle, il m'arriva deux fois de la contrarier bien à tort. Elle tomba alors et resta étendue pendant un court espace de temps (plusieurs minutes) avec un état de rigidité des membres et du tronc, qui cessa de lui-même. Il ne se produisit pas alors d'état délirant, comme durant sa maladie, ni de mouvements violents. Ces deux phénomènes furent les seuls qui se produisirent. Après, il ne parut plus jamais traces de ce mal. »

Léonie sera également associée aux événements religieux de l'enfance de Thérèse. « Elle se prépara, dit-elle, à sa Première Communion avec une ferveur extraordinaire, multipliant surtout pour cela les petits sacrifices et les actes d'amour de Dieu, qu'elle notait très exactement sur un petit carnet. J'eus l'occasion de la voir pendant sa retraite préparatoire : elle était dans un recueillement profond et toute pénétrée par la pensée de la prochaine venue de Notre-Seigneur en elle. Le jour de sa Première Communion, l'expression toute céleste et angélique de ses traits montrait qu'elle était plus au Ciel que sur la terre. » Thérèse consigne dans ses Manuscrits qu'elle reçut de Léonie à cette occasion le « grand crucifix » qu'au cours des exercices spirituels à l'Abbaye, elle passait dans sa ceinture, « à la façon des missionnaires ». Quand elle évoque le souvenir de sa Confirmation, qui eut lieu le samedi 14 juin 1884, elle précise : « Ce fut ma chère petite Léonie qui me servit de marraine, elle était si émue qu'elle ne put empêcher ses larmes de couler tout le temps de la cérémonie ». A côté de cette enfant privilégiée, la jeune fille songeait-elle à son propre passé, qui parfois l'obsédait encore ? Nullement. Elle s'habitue de plus en plus à penser aux autres. Elle- même analyse ses impressions concernant sa benjamine : « J'ai été plus que toute autre à même de juger, en cette circonstance, de son recueillement et de son attitude plus angélique qu'humaine : ayant eu l'honneur d'être sa marraine de Confirmation, je la suivis pas à pas jusqu'à l'autel, tenant ma main sur son épaule. On voyait qu'elle était profondément pénétrée du grand mystère qui allait s'accomplir dans son âme. Ordinairement, à cet âge, l'enfant, ne comprenant pas toute la portée de ce Sacrement, la reçoit bien légèrement. Thérèse au contraire était tout abîmée dans l'amour qui déjà la consumait. J'avais peine à contenir mon émotion, en accompagnant à l'autel cette enfant chérie ». Le jour même, Léonie remit à sa filleule une image à plusieurs volets, consacrée au mystère eucharistique, et qui lui rappellerait les dates des plus beaux jours de sa vie. C'est elle encore qui, plus tard, offrira à sa benjamine, lors de sa réception dans la Congrégation des Enfants de Marie, la médaille et le ruban traditionnels.

Les années passent. L'été de 1886 est tout entier assombri, aux Buissonnets, par le prochain départ de l'aînée, qui compte rejoindre Pauline au Carmel en la fête de sainte Thérèse d'Avila, le 15 octobre. Cette perspective réveille en Léonie le désir de s'immoler à son tour. Ses rêves l'orientent vers le Monastère des Clarisses d'Alençon, qui, transplanté rue de la Demi-Lune après la Révolution, doit son origine à un projet du Duc René, réalisé en 1497 par sa veuve, la bienheureuse Marguerite de Lorraine. M. Martin aimait y porter le produit de ses pêches. La jeune fille y avait maintes fois accompagné sa mère. Friande d'austérité, le régime de pauvreté ne l'effrayait guère. Elle aimait saint François. Pendant la grande mission lexovienne, elle s'était séparée résolument des siens, pour aller entendre les Frères Mineurs qui prêchaient à Saint-Jacques. Elle semble s'être ouverte de ses desseins à M. l'abbé Crêté, curé de Montsort, qui avait été le confesseur de Mme Martin, puis, après la mort de celui-ci, à son jeune vicaire, l'abbé Bernouis. M. Martin, tenu au courant, fait valoir l'objection de santé, mais se montre trop respectueux du plan divin sur son foyer pour contrecarrer une vocation. Sans doute revit-il par la pensée tout le drame de son épouse, inquiète pour l'avenir de Léonie, et qui eût béni Dieu pour un tel dénouement.

Les choses se précipitent au cours du séjour que toute la famille fait à Alençon, au début d'octobre 1886, pour permettre à Marie d'aller prier une dernière fois sur la tombe de sa mère. Le 7 de ce mois, on laisse pour un temps au parloir des Pauvres Dames Léonie, qui désire communiquer ses intentions et négocier son entrée éventuelle. Coup de théâtre ! Quand on revient, la jeune fille est de l'autre côté de la grille, vêtue déjà du petit habit des postulantes. A-t-elle cédé à un mouvement irréfléchi ? L'Abbesse, qui connut jadis ses sautes d'humeur, croit-elle lui rendre service en brusquant le destin ? « J'ai été prise comme une souris dans une souricière , dira plus tard la victime de cette aventure. Si M. Martin, avec sa bonté coutumière, surmonte son légitime étonnement et entreprend même de défendre avec des arguments surnaturels la moniale improvisée, Marie s'accommode moins facilement de cette procédure insolite et manifeste vivement son mécontentement. Quant aux plus jeunes, elles avaient peine à retenir leurs larmes. Léonie, « bien gentille sous son nouveau costume », comme l'écrira Thérèse, essayait de détendre l'atmosphère et invitait les siens à bien regarder ses beaux yeux bleus, qu'elle tiendrait baissés par la suite, au cours des visites. On conçoit que la jeune Sainte ait gardé un fâcheux souvenir d'un épisode digne du Moyen Age. C'est ce qui introduira dans son Autobiographie une note inexacte, fondée sur une impression toute subjective, à l'adresse « de la triste rue de la Demi-Lune », où l'on vivait pourtant, dans l'allégresse, l'idéal évangélique du Séraphin d'Assise.

Au retour à Lisieux, M. Guérin apaisa d'un mot l'émotion. « Ne vous tourmentez pas, elle n'y restera pas longtemps. » Effectivement, au bout de quelques semaines, les forces de la jeune aspirante donnèrent des signes de fléchissement. Des glandes apparurent sous les bras. Au contact de la tunique de bure, l'eczéma reprit furieusement. « Je croyais avoir un boisseau de puces sur le dos », dira la malheureuse Léonie. Elle dut se rendre à l'évidence. Le 1er décembre - l'expérience avait duré sept semaines - M. Martin venait en personne rechercher sa fille et lui manifestait tant de joie et tant d'affection qu'elle se rasséréna quelque peu. Elle partit à regret, une mantille sur la tête, pour cacher les cheveux coupés. Une visite au docteur Notta la rassura sur les suites physiques d'une générosité quelque peu téméraire. Léonie devait, toute sa vie,, garder une amitié de choix aux moniales qu'elle avait approchées. Elle aimera revoir, dans leurs tournées de quête, les Sœurs tourières du petit couvent alençonnais. Elle se faisait même un plaisir, de « cuisiner comme chez les Clarisses ». Elle comprenait toutefois que, de ce côté, l'horizon était muré pour elle.

Quelque peu secouée par l'événement, et moralement déprimée, la jeune fille pria Céline qui, au départ de Marie, avait assumé le gouvernement de la maison, d'en garder la responsabilité. Elle-même avait peu d'aptitudes pour la direction. Elle vaquait volontiers aux tâches ménagères les plus ordinaires. Elle aimait aussi se retirer dans sa chambre pour prier. « Elle était bonne, douce et humble, écrit Céline en son journal ; elle ne cherchait point à paraître... Cet amour de la retraite ne l'empêcha pas pourtant de s'adonner aux œuvres de charité ; elle allait ensevelir les morts chez les familles pauvres du voisinage. »

La gaieté reprit vite ses droits au contact de M. Martin, qui joignait à un mysticisme de bon aloi de solides réserves d'entrain et de belle humeur. Quant aux deux plus jeunes, elles étaient l'une et l'autre espiègles et taquines. Ayant constaté que la « Solitaire », comme elles la nommaient, résistait difficilement à la tentation de la sieste, elles profitèrent d'une absence passagère pour transformer son appartement en cellule monacale, garnie d'austères devises, parmi lesquelles un long cartouche où flamboyait cette sentence : « Mes yeux se ferment à la lumière du jour, quand, après mon dîner, je ne fais pas un tour ! » Léonie rit de tout cœur... et continua derechef.

Bien décidée à reprendre tôt ou tard le chemin de quelque couvent mieux adapté à ses possibilités, elle profite de ce répit forcé pour parfaire une culture à peine ébauchée. Thérèse, qui, depuis un an, avait quitté l'Abbaye pour raison de santé, et qui prenait des leçons particulières chez Mme Papinau, fut pour son aînée d'un utile secours. « J'ai été très particulièrement touchée de la grande délicatesse avec laquelle elle agissait à mon égard, déclarera plus tard Léonie. J'avais alors vingt-trois ans, et elle treize seulement, mais j'étais très en retard pour mes études et ma formation ; ma petite sœur se prêtait à m'instruire avec une très grande charité et un tact exquis pour ne pas m'humilier. » C'est sans doute ce même souci de ne pas réveiller des souvenirs douloureux qui amena la « petite reine » à différer envers Léonie l'aveu de sa propre vocation. Nous avons là-dessus un témoignage au Procès : « Je ne me souviens pas que la Servante de Dieu m'ait fait confidence de ses projets de vie religieuse ; j'ai dit d'ailleurs qu'elle s'épanchait moins avec moi qu'avec mes sœurs aînées qui étaient comme ses mères, et qu'avec Céline qui était presque de son âge. Mais l'annonce de son projet d'entrer au Carmel ne me surprit aucunement. Il n'était pas difficile de prévoir, par son attitude et ses vertus, qu'elle était faite pour la vie religieuse ».

La Prise d'Habit de Marie, le 19 mars 1887, l'autorisation donnée, le 29 mai, à Thérèse, par son père, d'entrer au Carmel à quinze ans, attisèrent chez Léonie la nostalgie du cloître. Elle se rappela Sœur Marie- Dosithée, qui n'avait jamais désespéré d'elle. Elle songea à la Voyante de Paray-le-Monial, qui l'avait guérie dans son enfance. Les renseignements qu'elle prit sur la Visitation la persuadèrent qu'il n'y aurait pas présomption à frapper à cette porte. Le fondateur n'en est-il pas saint François de Sales, le Docteur suave qui se disait « tant homme que rien plus » et qui prônait une dévotion « humaine et traitable » ? Son dessein n'était-il pas de rendre la vie religieuse abordable à toute âme de bonne volonté, accessible même aux tempéraments débilités ? Les textes constitutifs, établis avec le concours de sainte Jeanne de Chantai, n'aménagent-ils pas un régime harmonieusement équilibré, où des mortifications physiques très modérées s'allient à une mortification intérieure de tous les instants ? Quelle garantie de sagesse que ce propos du Docteur de Genève à Mère Angélique, la réformatrice de Port-Royal, qui en fit, hélas ! trop peu de cas ! « Manger peu, travailler beaucoup, avoir beaucoup de tracas d'esprit et refuser le dormir au corps, c'est vouloir tirer beaucoup du service d'un cheval qui est efflanqué et sans le faire repaître. » Aux ironistes qui lui reprochaient d'ouvrir, non un couvent, mais un hôpital, le Saint répondait : « Que voulez-vous, je suis le partisan des infirmes ».

Léonie n'en demandait pas tant pour se laisser convaincre. Il y avait dans le diocèse de Bayeux, à Caen, un Monastère de Visitandines. Elle y rendit visite aux alentours du 20 juin 1887. Les démarches furent rondement menées. Après un ultime voyage en famille à l'Exposition du Havre et au Sanctuaire de Notre-Dame de Grâce à Honfleur, la jeune fille franchit la porte de clôture, en la fête de la Vierge du Carmel, le samedi 16 juillet 1887. Dix jours plus tard, elle était admise au postulat.

Les petits soins, les attentions fines sont nés, dit-on, chez les Visitandines. La providentielle rencontre François de Sales l'Evêque de Genève et de Jeanne-Françoise Fremyot, veuve à vingt- huit ans du baron de Rabutin-Chantal, avait abouti, le 6 juin 1610, à la création, à Annecy, des Filles de la Visitation Sainte-Marie : institut de contemplatives, qui, dans la pensée du fondateur, était destiné à comporter, en hors d'œuvre, la visite des malades, mais devait, sous la pression de l'opinion du temps et par l'intervention de l'Archevêque de Lyon, se soumettre très tôt à la clôture papale.

En dépendance des Règles de l'Institut de Saint-Augustin pour les Sœurs, Constitutions et Directoire spirituel définissent méthodiquement les buts, les moyens, l'esprit qui s'imposent aux religieuses. « Que toute leur vie et exercices soient pour s'unir avec Dieu, pour aider par prières et bons exemples la Sainte Église et le salut du prochain. » Le modèle est Nazareth, avec son cachet de simplicité et de douceur, d'humilité et d'anéantissement. François de Sales, qui se défie comme d'un beau précipice, des exploits pénitentiels, mais « qui n'aime pas les cœurs à demi-morts », veut des « filles évangéliques », des « filles d'oraison », orientées vers « l'absolu de l'amour » par le détachement du dedans et la ferveur de la dilection. Elles s'adonneront, précise M. de Margerie, « plus au recueillement intérieur qu'à la multitude des prières, plus à la désappropriation qu'à la pauvreté, plus à la charité qu'à la solitude, plus à l'obéissance qu'aux observances pénibles ».

Le régime alimentaire est sain et abondant, comportant deux repas quotidiens, le sommeil suffisant, le jeûne limité aux prescriptions de l'Eglise, plus quelques veilles de fête, le temps de récréation conçu et aménagé de façon à largement détendre et récréer. Mais tout est prévu pour briser la volonté propre et l'assujettir entièrement au vouloir divin. Le temps est fragmenté et comme haché en occupations multiples. Les emplois et charges varient fréquemment. Il faut, pour tout, solliciter des permissions. A la Saint-Sylvestre, on tire, avec le nom d'un patron, un numéro qui assigne, pour l'année, une cellule, ainsi qu'une place au chœur, au réfectoire, en Communauté. Le lit, le mobilier, les objets de piété sont sujets aux mêmes mutations et transferts. C'est, avec la rupture des habitudes, le déracinement intégral quant à l'accessoire, en vue d'établir et de fixer dans « l'unique nécessaire ». Pour animer pareille ascèse et l'épanouir en Dieu, une spiritualité robuste et sobre. Pas de « dévotionnettes à l'eau de rose », pas de « tendreté » : la Messe, la Communion fréquente, l'Office de la Vierge, l'heure d'oraison quotidienne, les lectures pieuses soit en privé, soit par mode d'échanges collectifs et la retraite individuelle en solitude pendant dix jours.

Dans ce régime de vie tel qu'il est ici rappelé, les dernières décennies ont introduit certaines modifications. La ligne générale est entièrement sauvegardée, l'esprit reste identique, mais il est davantage tenu compte des nécessités de l'hygiène, du besoin actuel de culture et de participation active aux cérémonies religieuses, de l'obligation enfin de gagner sa vie par un travail moins fragmenté et techniquement mieux conduit. Les méthodes éducatives se sont assouplies. Il y a plus de largeur dans l'octroi des permissions et des dispenses. Les Sœurs externes portent le même habit que les cloîtrées. Les entretiens au parloir se font sans présence de témoin. Les Monastères, tout en demeurant autonomes, jouissent désormais des possibilités d'ouverture qu'autorise l'érection des Fédérations. L'Ordre de la Visitation s'est judicieusement adapté aux saines exigences de la vie moderne. Inutile d'ajouter qu'il a été tenu compte des innovations apportées par l'Eglise en matière d'Office et de réception de la Communion, comme en ce qui concerne les messes chantées et les réformes liturgiques. 

Dans ce style de vie religieuse, on reconnaît à la fois le génie doucement exigeant de celui que M. Olier appelait « le plus mortifiant des Saints », et le sens organisateur ainsi que la force de celle qu'on se plaisait à nommer la « Dame parfaite ». L'engouement pour leur œuvre se manifesta d'emblée. Treize monastères existent quand François de Sales expire, le 28 décembre 1622. On en compte quatre-vingt-sept en 1641, à la mort de Jeanne de Chantal. Le dix-septième siècle ne s'achèvera pas sans que la famille ainsi plantée ne reçoive du Ciel même une sorte d'investiture mystique. Le Docteur de l'Amour lui avait donné pour blason « un unique cœur, percé de deux flèches, enfermé dans une couronne d'épines ». - « Vraiment, disait-il, notre petite congrégation est un ouvrage du Cœur de Jésus et de Marie. Le Sauveur mourant nous a enfantés par l'ouverture de son Sacré-Cœur. » Pressentiment ou prophétie qui se verra ratifié, au cloître de Paray-le- Monial, dans la série des célèbres apparitions à Marguerite-Marie. 

Le Monastère où Léonie Martin commençait son apprentissage de la vie religieuse remontait aux débuts de l'Ordre. Ouvert à Dol en 1627, transféré au Bourg-l'Abbé à Caen le 16 juillet 1631, il avait eu pour initiatrices plusieurs moniales à qui sainte Jeanne de Chantal en personne avait imposé l'Habit, au couvent de Paris. Parmi elles se trouvait Marie Catherine Camus, la sœur de l'Evêque de Belley, que les Chroniques signalent comme « très dévote du précieux Cœur de notre divin Sauveur, le saluant souvent, à l'imitation de sainte Gertrude, et le regardant comme le trésor de toutes les grâces et richesses de Dieu ». C'est dire que le mouvement jailli de Paray trouvera là un terrain favorable. Dès 1697 sera érigée dans l'église conventuelle une chapelle du Sacré-Cœur, la première du diocèse. Avant même cette date, Mère Françoise d'Harcourt aura obtenu la permission de célébrer solennellement la fête du Sacré-Cœur. Le 23 mai 1699, sera instituée, sous le même vocable, une confrérie qui fera souche dans la région, et d'abord au Monastère Notre-Dame de Charité de Caen. Les Visitandines résisteront héroïquement à tous les assauts du jansénisme. Très liées à saint Jean Eudes, elles contribueront à la formation de la Congrégation féminine issue du grand missionnaire de l'Ouest.

La note dominante de la Communauté de la rue de l'Abbatiale fut, dès le principe, la charité. C'est ainsi que, de 1635 à 1641, les religieuses s'étaient imposé des jeûnes pour soulager la disette des Sœurs établies en Lorraine : ce dont la Fondatrice les avait félicitées, leur prédisant, en retour, que la Visitation de Caen survivrait à tous les orages. La tempête par excellence fut la Révolution française, qui réalisa la mainmise de l'Etat sur les immeubles conventuels et la dispersion des trente-cinq occupantes. Celles-ci subsistèrent clandestinement par petits groupes, se rassemblèrent dès 1804, et six ans plus tard, firent l'acquisition d'une partie des bâtiments de l'Abbaye-aux-hommes, édifiée jadis par les fils de saint Benoît.

Les voilà donc installées dorénavant au n° 3 de la rue de l'Abbatiale, au cœur du vieux Caen. Maison et jardin - l'ensemble fait moins d'un hectare - sont dominés par les hautes tours de l'église Saint-Etienne, ce chef-d'œuvre de l'art roman, érigé au onzième siècle, avec le concours du savant abbé Lanfranc, par la munificence de Guillaume le Conquérant, qui y a son tombeau. Les Visitandines ne pourront admirer la majestueuse simplicité de la façade, non plus que le chevet extérieur aux plans superposés, hérissés d'une forêt de tourelles, mais les flèches octogonales qui pointent à quatre-vingts mètres de haut feront planer sur leurs récréations, dans les allées et les bosquets, une vision de grandeur et de beauté.

L'installation matérielle n'en est pas moins précaire, en cette année 1887 où le supériorat est aux mains de Mère Marie-Stéphanie Lejeune, qui décédera l'an d'après. Les murs lézardés menacent de s'écrouler ; les toitures font eau de toutes parts. Une restauration s'impose ; mais est-elle encore possible ? Dans la Communauté, maladies et décès se succèdent. La directrice du noviciat, Mère Marie de Sales Lefrançois, qui n'a pas trente ans, est remarquable par son souci de l'observance et son austérité. Peut-être manque- t-elle de cette indulgence, de cette largeur de vues, du souci aussi de ménager les transitions aux forces non aguerries des débutantes, bref de ces qualités d'expérience que l'âge seul confère. Elle ignore le maniement des dispenses, que François de Sales avait pourtant prévu. C'est ainsi que de la Saint-Michel à Pâques, on s'en tenait strictement aux deux repas quotidiens de 10 h et 18 h, sans autoriser un petit déjeuner, si modeste fût-il. Rien qu'un peu de liquide. Il n'était nullement tenu compte des rigueurs de l'hiver. L'esprit du Fondateur à cet égard semblait quelque peu oublié. Le résultat de ces dépassements, qui constituaient en fait des déviations, s'enregistrait dans le déclin des santés. En dix-huit mois, deux Supérieures moururent, âgées de quarante-six et quarante-huit ans, cependant que toute une série de jeunes vocations ne firent que passer.

Léonie avait commencé vaillamment le postulat, qui était en principe de six mois. Il n'y avait plus trace en elle de cet instinct d'indiscipline qui avait perturbé son enfance. Elle ne répugnait plus à obéir. Sa piété était vive et profonde. Mais elle restait physiquement fragile, inconstante de caractère. Peu musclée, de constitution faible, elle demeurait sujette à l'eczéma et très sensible des bronches. L'humidité surtout et le gel l'épuisaient. Le teint pâle, agitée de tremblements frileux, elle ne pouvait alors que gémir : « Je suis transpercée de froid ».

Des Buissonnets et du Carmel lui arrivent de précieux encouragements. Les aînées Marie et Pauline la stimulent, bien qu'intérieurement elles ne misent guère sur sa persévérance. Céline et Thérèse l'entourent de leurs prières. Elle lit et relit ces messages, qu'une consigne sévère lui prescrit ensuite de détruire, ce qui nous privera notamment des lettres de Thérèse au cours du voyage à Rome. Elle-même répond quand licence lui en est donnée, et bien qu'elle n'éprouve à écrire ni facilité ni attrait.

Le billet adressé à Thérèse le 20 juillet 1887 est tout à l'optimisme. C'est l'euphorie des premiers jours. « Je suis bien heureuse, ma petite sœur chérie, au milieu de ma nouvelle famille... Le bon Dieu m'a fait de grandes grâces, car c'est Lui qui m'a conduite ici, comme par la main ; je crois que c'est bien là qu'il me veut... Notre cellule donne sur le préau où j'aperçois un beau Calvaire qui a été placé cette année, le dimanche de la Passion. Oh ! que cela donne du courage pour souffrir tout ce qu'il y a de plus amer, quand on considère un Dieu qui a tant souffert pour nous. Je vois aussi les deux clochers de Saint-Etienne et je pense que le bon Dieu est tout près de moi, puisqu'il est réellement présent dans nos églises. Ainsi tu vois que je suis bien heureuse ; envie mon bonheur, cela t'est permis, car c'est bien le seul digne d'être envié sur la terre ; tout le reste n'est que néant. »

La lettre expédiée le 15 octobre à sa benjamine, pour la fête de sa Patronne d'Avila, trahit déjà, pour qui sait lire, les difficultés qui s'amassent. Léonie parle « des épines qui lui déchirent le cœur ». « Il y a bien à faire, dit-elle, pour faire de moi une sainte. Mais, petit à petit, on y parvient tout de même avec la grâce de Dieu. » Sa sensibilité trop vive souffre-t-elle de quelque tendresse refoulée ? On pourrait l'augurer, à travers cet aveu. « Parce que notre cœur est fait uniquement pour Dieu, Lui seul peut le remplir pleinement. Il est trop grand pour le monde, aussi quelle folie, n'est-ce pas, d'avoir trop d'attachement pour les créatures. Tu le sais, je puis en juger par ma propre expérience, car jusqu'à présent je n'ai pas su posséder mon pauvre cœur. Toi, petite sœur chérie, le bon Dieu a su tellement ravir ton cœur si pur que tu n'as pas connu toutes les angoisses qui naissent des folles affections. »

Après l'humble confidence où surnage quelque anxiété : « Tu sais qu'il me faut plus de temps qu'à une autre pour écrire, et je m'explique si difficilement que tu vas avoir de la peine à me comprendre », la correspondante achève en évoquant la voyante de Paray qui l'a jadis guérie : « Prie-la bien pour moi, afin que, s'il le faut, elle m'obtienne un second miracle pour que je devienne une sainte visitandine ».

L'heure d'un tel prodige n'avait pas encore sonné. Aux approches de l'hiver, les difficultés croissaient, les forces physiques fléchissaient ; le moral finit par céder. Le 6 janvier 1888, la jeune fille se retrouvait au parloir, dans les bras de son père, qui la réconforta par sa surnaturelle bonté. Thérèse le souligne dans son autobiographie : « Lorsque Léonie sortit de la Visitation, il ne s'affligea pas, ne fit aucun reproche au bon Dieu de n'avoir pas exaucé les prières qu'il lui avait faites pour obtenir la vocation de sa chère fille, ce fut même avec une certaine joie qu'il partit la chercher... »

Les liens avec le cloître étaient rompus, mais Léonie voulut s'attacher à Dieu par le vœu de chasteté. Elle gardera d'ailleurs contact avec la Visitation de Caen. Quand celle-ci, en janvier 1891, fera l'acquisition d'une statue en terre cuite représentant saint François de Sales, l'ancienne postulante tiendra à honneur d'en assumer la dépense. Maintes fois, son imagination viendra rôder dans les parages du pauvre Monastère, où elle avait laissé le meilleur de son cœur et où elle comptait bien revenir sans tarder.

Elle regagne les Buissonnets pour assister au départ de Thérèse. Celle-ci en fait mention dans le récit où est évoqué le repas d'adieu du dimanche 8 avril 1888 : « Ma chère petite Léonie, revenue de la Visitation depuis quelques mois, me comblait plus encore de baisers et de caresses  ». Léonie elle-même fournira une émouvante déposition sur ces heures déchirantes. « J'ai été singulièrement frappée de sa force d'âme dans cette circonstance. Seule, elle était calme. Des larmes silencieuses disaient seulement la peine qu'elle éprouvait à quitter notre père qu'elle aimait tant et dont elle consolait la vieillesse. Je lui dis de bien réfléchir avant d'entrer en religion, ajoutant que l'expérience que j'en avais faite m'avait montré que cette vie demandait beaucoup de sacrifices et qu'il ne fallait pas s'y engager à la légère. La réponse qu'elle me fit et l'expression de son visage me firent comprendre qu'elle s'attendait à tous les sacrifices et qu'elle les acceptait avec joie. » Même lucidité de la jeune Thérèse, même énergie paisible, le lendemain, au moment de franchir la porte de clôture : « Son attitude au-dessus de son âge, son visage angélique, tout en elle me disait tant de choses ».

Léonie n'admire pas moins celui qu'en ville on nommait volontiers « le Patriarche ». « A l'entrée du Carmel, Thérèse se mit à genoux aux pieds de notre incomparable père pour recevoir sa bénédiction ; mais lui, pour autant qu'il m'en souvient, ne voulut la lui donner qu'à genoux. Dieu seul a pu mesurer l'étendue de son sacrifice, mais, pour ce grand et généreux chrétien, connaître la sainte volonté de Dieu et l'accomplir était une même chose. » C'est encore « l'air angélique et radieux de Thérèse », que la jeune fille souligne, quand, à la Prise de Voile de Marie, le 23 mai suivant, elle voit, de la grille du chœur, la petite reine poser sur le front de son aînée la traditionnelle couronne de fleurs.

Les événements ne tarderaient pas à devenir plus tragiques. Dès le mois de juin 1888, l'état de santé de M. Martin s'aggrave. Les poussées d'artério-sclérose, sans doute compliquées d'accès d'urémie, déterminent, par périodes, des phénomènes hallucinatoires avec crises d'amnésie et fugues. Pour Léonie et Céline, c'est le début d'un long calvaire. Elles s'inquiètent quand, sans prévenir, leur père prolonge de façon insolite un séjour dans la Capitale. Elles s'alarment plus encore, lorsque le 23 juin, il disparaît pour quatre jours, sans donner signe de vie. Alertés par une carte, M. Guérin et Céline le retrouvent au Havre, mais, tandis que se poursuivent les recherches, un incendie dévore la maison Gervais, contiguë aux Buissonnets, qui sont un moment menacés et que Léonie, affolée, doit évacuer promptement. 

Tout semble rentrer dans l'ordre. M. Martin se montre plus tendre que jamais. Il fait des projets d'avenir. On s'installe dans un chalet loué à Auteuil. La nostalgie de Lisieux interrompt bien vite l'expérience. Une angoisse plane sur ce bonheur qu'on sent si menacé. Le 12 août, nouvel assaut de la maladie, puis, après un temps de rémission, le 31 octobre, près de Notre-Dame de Grâce à Honfleur, au cours d'un voyage pour saluer le P. Pichon prêt à s'embarquer pour le Canada, c'est une crise plus terrible, dont les jeunes filles sont les témoins impuissants. « Léonie et moi, écrit Céline, nous avons souffert le martyre. »

L'accalmie revient une fois de plus, autorisant la joie sans mélange de la Prise d'Habit de Thérèse. Mais le 12 février 1889, il faut se résigner à l'inévitable : le transfert du vieillard à la maison de santé du Bon Sauveur à Caen. Cet établissement, sis rue Caponière, et tenu par des religieuses, était à l'avant-garde en fait de thérapeutique des affections mentales. L'histoire du Chevalier des Touches de Barbey d'Aurevilly l'avait signalé aux lettrés. M. Martin y serait entouré du maximum d'égards. Lui qui rêvait d'érémitisme, ce n'était pas toutefois ce genre de réclusion qu'il avait convoité. Quand les lourdes portes se refermèrent sur lui, ses filles touchèrent au fond de la douleur humaine. Céline l'exprime en une phrase : « Léonie et moi, muettes, nous avons gardé le silence tout le temps, nous étions anéanties, brisées... »

Pour rendre fréquemment visite au cher malade, grâce à la complicité de la Mère Costard, elles demandent gîte et couvert, à proximité, rue de Bayeux, chez les Filles de la Charité, qui tenaient un orphelinat et recevaient des dames pensionnaires. Chaque jour, le cœur battant d'émotion, elles allaient aux nouvelles. L'écho en était aussitôt transmis au Carme]. Céline maniait plus volontiers la plume, mais Léonie ne se dérobait pas au devoir d'informer ses sœurs. Le courrier lui apportait, en retour, des messages de surnaturelle compassion, qui la rendaient plus vaillante dans l'épreuve. De cette correspondance, on ne trouve point trace dans les quinze lettres qu'elle a conservées de Thérèse. Sans doute en fit-elle le sacrifice quand elle reprit le chemin du Monastère. Léonie avait une consolation d'un autre genre. La Visitation ne se trouvait séparée du Bon Sauveur que par la largeur d'une rue, La jeune fille aimait s'y réfugier pour prier. Elle demandait au parloir son ancienne maîtresse des novices, Sœur Marie de Sales Lefrançois, devenue Supérieure, à peine âgée de trente ans, le 5 mars précédent. Très attachée à celle-ci, malgré ses allures rigides, Léonie lui gardait une entière confiance et redécouvrait, à son contact, le sens de la grande vocation.

Quand, la période d'adaptation étant achevée, elles durent se limiter aux visites hebdomadaires, les deux exilées regagnèrent Lisieux, le 14 mai 1889. Ce fut pour y vivre sous le même toit que les Guérin, aux Buissonnets d'abord, bientôt dans une maison de maître, 19, rue Paul-Banaston. Elles participèrent avec eux au voyage à Paris pour l'Exposition internationale, puis, en mai 1890, au vaste périple qui les promena de l'oratoire de la Sainte Face à Tours jusqu'au Nord de l'Espagne, en passant par les principales villes de l'Ouest et du Midi de la France. Léonie, qui souffrait encore d'eczéma, profita d'un passage à Lourdes pour implorer sa guérison.

Les deux sœurs étaient de plus en plus unies. Chaque semaine, pour quelques heures, elles reprenaient le chemin de Caen, sans omettre, du moins quant à notre héroïne, la halte reposante à la rue de l'Abbatiale. Le parloir du Carmel offrait un autre abri de réconfort et d'espérance. Le 8 septembre 1890, Thérèse faisait profession. La Prieure, Mère Marie de Gonzague, lui avait dit de demander la guérison de son père, quand elle serait étendue pour la grande prostration. « Mais elle se contenta de dire : Mon Dieu, faites que papa guérisse si c'est bien votre volonté, puisque notre Mère m'a dit de vous le demander, mais, pour Léonie, faites que ce soit votre volonté qu'elle soit Visitandine, et, si elle n'a pas la vocation, je vous demande de la lui donner. Vous ne pouvez me refuser cela. » Le 24 septembre, Léonie assiste, émue, à la Prise de Voile de sa sœur, qui ravive en elle bien des souvenirs lancinants.

Malgré la tendresse dont les siens l'entourent, elle se sent dépaysée. Il lui en coûte surtout, entre le Ier juillet et le 15 août, alternativement avec Céline, de tenir compagnie à Mme Guérin, aux portes d'Evreux, dans le splendide domaine de La Musse, que le pharmacien lexovien, en 1888, avait hérité de son cousin Auguste David. Là, distractions et réceptions se succédaient sans interruption, ce qui n'enchantait guère la jeune fille, peu à l'aise en milieu mondain. Elle doit se dominer pour faire bon visage aux fêtes qui entourent le mariage de sa cousine, Jeanne Guérin, avec le docteur Francis La Néele, le Ier octobre 1890. Son jeune parent tenant cabinet médical rue de l'Oratoire à Caen, ce sera en tout cas l'occasion de séjours moins rapides dans les parages du Bon Sauveur et de la Visitation. Des réunions intimes rassembleront, le jeudi, chez un parent de M. Guérin, toute une bande d'amies, la plupart destinées au cloître. Un témoin, M. Pougheol, en exhibant des photos du groupe, nous a dit combien Léonie s'y montrait tout ensemble modeste et quelque peu naïve, rieuse et un tantinet bavarde, roulant les r à la mode d'Alençon quand elle s'animait dans la conversation, par-dessus tout, bonne et serviable.

La déchéance paternelle, bien qu'acceptée, constitue le souci prévalent. La jeune fille s'en ouvre à Céline, demeurée quelques jours au foyer de Jeanne La Néele. « Le bon Dieu veut peut-être prolonger encore notre épreuve, je suis portée à le croire ; le mieux pour nous est de nous blottir dans le Cœur de Jésus et de nous en remettre à lui pour tout ce qui nous regarde. Là, uniquement, nous reprendrons courage pour supporter les douleurs de la vie qui, certes, ne nous font pas défaut. Mais ne nous plaignons pas, nous sommes plus que les amies de Jésus, nous sommes ses épouses de désir. Au Ciel, nous verrons notre père chéri, si humilié ici-bas, comblé de gloire pour l'éternité ! Soyons sa couronne, rendons-nous dignes d'un tel père ! »

Les fêtes du deuxième centenaire de la mort de la bienheureuse Marguerite-Marie - elle n'était pas encore canonisée - poussèrent Céline et Léonie à se rendre à Paray-le-Monial. La première eût souhaité voyager privément et goûter, en dehors des foules, le charme tout intérieur de la chapelle des Apparitions. Finalement, elles participèrent, avec le chanoine Domin et quelques amies de Caen, au pèlerinage des diocèses de Bayeux et Coutances, qui se mit en marche le 8 octobre 1890, sous la présidence de Mgr Germain, évêque de la Manche. Thérèse fait dire à Léonie sa certitude qu'elle recevra là-bas bien des grâces. On devine toutefois, dans la lettre qu'elle adresse à Céline, que le caractère massif de réparation donné alors à ce genre de manifestation ne correspond pas à son génie personnel : « Tu sais, moi, je ne vois pas le Sacré-Cœur comme tout le monde. Je pense que le Cœur de mon Epoux est à moi seule, comme le mien est à Lui seul et je lui parle alors dans la solitude de ce délicieux cœur à cœur, en attendant de le contempler un jour face à face ».

Thérèse dut être contente quand Léonie lui remit le texte de la méditation faite, le 15 octobre, par le P. Tissot, supérieur général des Missionnaires de saint François de Sales d'Annecy. Ces pensées allaient tellement dans le sens de sa spiritualité naissante ! Qu'on en juge plutôt : « Pourquoi te rappeler ce que j'ai oublié ? » demande Notre-Seigneur à une âme qui remue sempiternellement tout son passé. « Non, non, ne mesurez point le Cœur de Jésus... Jetez en lui cette faiblesse. A peine est-elle dans cette fournaise ardente qu'elle est déjà consumée... Songez-y, la mesure de votre confiance, c'est-à-dire de votre amour, sera la mesure de l'amour de Dieu pour votre âme... » Suit l'allégorie, d'un accent préthérésien, et, à vrai dire, salésien, qui met en scène une mère et ses deux jeunes enfants : l'un qui enlace le cou maternel et se livre à ses embrassements, l'autre qui se raidit, pleure et résiste. Et pourtant, n'ont-ils pas besoin tous les deux d'être totalement pris en charge ? « Ah ! je vous en prie, laissez-vous donc porter ! » Ces réflexions semblent avoir touché délicieusement le cœur de Léonie, car on les retrouvera, intégralement copiées par elle, dans les quelques pauvres papiers qui formaient à sa mort tout le trésor de sa cellule. Encore trop obsédée par les difficultés d'antan, et comme marquée d'un complexe de culpabilité, tout ce qui éveillait la confiance avait écho dans son âme.

A cette époque, Thérèse n'exerçait pas sur elle le prestige et l'autorité que lui vaudront bientôt son étonnante maturité. Elle s'effaçait devant ses aînées. Léonie le fera observer au Procès. « Quand je venais voir mes sœurs au parloir, je constatais que Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus se montrait particulièrement humble et discrète, laissant volontiers la parole aux autres. Elle était aussi d'une régularité très exacte, se retirant la première lorsque le sablier indiquait que le temps concédé pour le parloir était passé. » - « Même au parloir, son humilité la tenait petite et cachée. Volontiers elle restait silencieuse quand mes autres sœurs étaient là, et cette profonde humilité de la Servante de Dieu était d'autant plus remarquable qu'elle possédait à un haut degré tous les dons de l'esprit et du cœur. »

   Le plus grand rêve de Léonie et de Céline était de reprendre, pour le soigner elles-mêmes, le père humilié. Satisfaction leur fut donnée le 10 mai 1892. M. Guérin ramena à Lisieux le vieillard qui, les deux jambes entièrement paralysées, ne pouvait plus céder au désir d'évasion, et dont l'état mental était celui d'une âme en veilleuse, suffisamment consciente pour observer et réagir, dans un esprit de douceur résignée et de surnaturel abandon. Les jeunes filles s'installèrent avec leur malade rue Labbey, à proximité de la famille Guérin. En était-ce fini des échappées vers Caen ? Non, grâce à la complaisance de Céline, qui facilitait à sa sœur les évasions tant désirées. C'est ainsi qu'à la fin de juillet 1892, celle-ci fit, rue de l'Abbatiale, une retraite fermée. « Chacun prend son plaisir où il le trouve, écrivait cette fine mouche de Céline à Mme La Néele ; moi, je le trouve à La Musse, Léonie, à la Visitation. » La douce Mme Guérin en fut quelque peu contrariée ; et, plus tard, Céline elle-même dut rassurer sa pauvre sœur, qui se reprochait de l'avoir parfois laissée seule avec son père, pour courir à ses pieuses amours. Il devenait de plus en plus évident que l'obstinée Léonie tenterait tôt ou tard une nouvelle expérience claustrale.