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Léonie par le P. Piat - chap. 4

 Échec et sainteté

Céline eût voulu que sa sœur, pour réaliser son projet, attendît la mort de M. Martin, dont les forces déclinaient visiblement. La Supérieure de Caen insistait, au contraire, pour que Léonie ne différât pas davantage. La jeune fille passa outre aux objurgations de la famille. Le 24 juin 1893, à l'âge de trente ans, elle commençait, rue de l'Abbatiale, une retraite qui, le 6 juillet, lui ouvrit l'accès du postulat. Les bâtiments étaient de plus en plus vétustés, étroits et mal aérés au point que le chanoine Goudier, vicaire capitulaire, avait jeté un cri d'alarme, au nom d'un argument dont on appréciera l'originalité : « La santé des jeunes d'aujourd'hui, qui n'est plus celle des générations précédentes ». Les travaux de restauration avaient commencé par la chapelle, entièrement reconstruite, et qui serait consacrée le 17 octobre 1893.

Dans la maison quittée par elle, il y a cinq ans et demi, Léonie retrouvait la même ferveur, la même charité, mais aussi la même observance sans faille qui l'avait jadis terrassée. L'autorité était aux mains de son ancienne Directrice de Noviciat, Mère Marie de Sales Lefrançois. La formation des débutantes venait d'être confiée à Sœur Jeanne-Françoise Le Roy, qui n'avait que trois ans de Profession. Celle-ci, très défiante d'elle-même et, de surcroît, timide, n'aurait pas le crédit nécessaire pour tempérer les exigences de la trop zélée Supérieure. Quand, à la Pentecôte de 1894, les élections de la Communauté les amèneront à échanger leurs charges respectives, l'équilibre ne sera pas pour autant rétabli. La tendance au rigorisme continuera de l'emporter.

Léonie n'en prend pas moins courageusement le départ. Le 13 juillet, elle écrivait à Céline : « La vie que j'ai embrassée avec tant d'amour est une vie de croix et d'immolations continuelles, mais elle ne cesse pas pour cela d'être bien douce et de me convenir tout à fait bien. J'ai dit au Cœur de Jésus que j'aime tant que je lui donnais toute ma bonne volonté, mais qu'il devait faire le reste. Alors, pendant tout le temps de ma vie religieuse, je m'appliquerai à étudier ce divin Cœur ». Pour avoir tant de fois touché du doigt son impuissance, elle s'enfonce de plus en plus dans la conscience de son néant. Elle inaugure, après toute une série d'échecs, cette cure d'humilité qui conditionne son salut et sera plus tard sa sainteté.

Par là, elle se met au diapason de sa benjamine et peut entrer progressivement dans son sillage. En cette année 1893, Thérèse, devenue depuis peu maîtresse auxiliaire du noviciat, est déjà en possession des éléments premiers qui constitueront sa spiritualité ; elle a découvert dans l'Ecriture les idées-forces qui sous-tendront sa « petite doctrine ». Le thème de l'enfance peuple de plus en plus sa correspondance avec Céline. Progressivement, elle prend autorité, elle se sent une mission, elle a quelque chose à faire passer. Aussi la verrons-nous intervenir adroitement auprès de Léonie et l'inciter tout ensemble à aimer sa faiblesse, ce qui correspondait aux attraits de son cœur, et à cultiver l'énergie dans le sacrifice, ce qui remédierait à une déficience notoire. Les onze lettres expédiées au cours de cette période ont heureusement été conservées. Sans doute apparut-il aux Supérieures qu'elles ne pouvaient que confirmer dans sa vocation une âme de bonne volonté, docile, généreuse, mais vite essoufflée.

« Tu vois la part que je prends à ta joie, dit la missive du 13 août 1893 ; je sais qu'elle est bien grande, mais aussi que les sacrifices ne manquent pas de l'accompagner ; sans eux la vie religieuse serait- elle méritoire ? Non, n'est-ce pas, ce sont, au contraire, les petites croix qui sont toute notre joie, elles sont plus ordinaires que les grandes et préparent le cœur à les recevoir quand c'est la volonté de notre bon Maître. » La réponse, datée du 27 août, est pleine de confiance : « Tu me compares à la petite colombe de l'arche ; j'y ai pensé bien des fois, car, en effet, c'est mon histoire. Je me compare aussi à l'enfant prodigue ; je suis revenue de nouveau me jeter non seulement dans les bras du bon Dieu, mais encore et surtout dans son divin Cœur. Je suis parfaitement heureuse...»

Thérèse exploite la comparaison qu'elle vient de cueillir pendant la retraite de Communauté prêchée par le P. Lemonnier, supérieur des Missionnaires de la Délivrande : les chênes de la campagne, librement déployés, qui poussent leurs branches de façon anarchique, en toutes directions, sans prendre de l'altitude, cependant qu'en forêt, comprimés de toutes parts, ils grimpent droit en hauteur. « Dans la vie religieuse, l'âme comme le jeune chêne se trouve pressée de tous côtés par sa règle, tous ses mouvements sont gênés, contrariés par les arbres de la forêt... Mais elle a du jour quand elle regarde le Ciel, là seulement elle peut reposer sa vue, jamais de ce côté elle ne doit craindre de trop monter... »

La lettre de fin d'année annonce avec satisfaction qu'on lit au réfectoire du Carmel la vie de sainte Jeanne de Chantai. A travers les formules finales, on découvre tout l'horizon de l'âme thérésienne : « N'oublie pas de prier pour moi pendant le mois du cher petit Jésus, demande -lui que je reste toujours petite, toute petite!... Je lui ferai pour toi la même prière, car je connais tes désirs et je sais que l'humilité est ta vertu préférée  ».

Les efforts de Léonie semblent enfin couronnés de succès. Après une brève prolongation de trois mois, son postulat débouche sur la Prise d'Habit. Elle avait jadis envisagé une cérémonie tout intime et sans autres témoins que ses sœurs en religion. La fête du 6 avril 1894 fut au contraire des plus solennelles, présidée par l'Evêque de Bayeux, Mgr Hugonin, en présence de Céline et des parents Guérin. En souvenir de la tante du Mans qui avait prédit sa vocation, et de la petite Reine qui prenait de plus en plus de place dans son cœur, la jeune religieuse reçut le nom de Sœur Thérèse-Dosithée.

Au mois de mai, Mère Marie de Sales Lefrançois assumait la direction du noviciat. Léonie avait pour elle une affection sensible, qui demandait à être quelque peu mortifiée. D'où sans doute un régime de sévérité qui lui parut cruel. Céline ne cachait pas son indignation en apprenant que sa sœur n'avait même pas connaissance des cadeaux envoyés à son intention, encore que destinés à la Communauté.

Dans le livre des Chroniques du Monastère de Caen, la notice consacrée à Mère Lefrançois loue « son esprit de sagesse, de dévouement, son zèle pour l'observance ». Un passage toutefois donne à penser que son système d'éducation manquait peut-être de souplesse : « La croix, sa compagne inséparable, l'attendait dans ses fonctions de directrice. Elle ne l'avait pas vainement entrevue et acceptée en disant : humiliations, insuccès, bénissez le Seigneur. Tous les sujets qui se présentèrent alors durent retourner dans le monde, les uns par défaut de vocation, et l'heure de répondre à l'appel divin n'ayant pas encore sonné pour les autres. Une seule novice semblait devoir payer ses soins de retour, mais elle nous fut enlevée par une maladie de poitrine avant la fin de son noviciat ; elle prononça ses vœux sur son lit de mort ». Sous la gaze des formules perce un certain malaise.

Pour la nouvelle novice, les difficultés commencent. Dès le 7 juillet 1894, un mot de Thérèse alerte Céline : « La lettre de Léonie nous inquiète beaucoup. Ah ! qu'elle sera malheureuse si elle revient dans le monde ! Mais je t'avoue que j'espère que ce n'est qu'une tentation, il faut beaucoup prier pour elle. Le bon Dieu peut bien lui donner ce qui lui manque »...Pour comble de malheur, l'eczéma se rallume. Excité par la coiffe qu'elle porte nuit et jour, il meurtrit la novice à la tête.

Le décès de M. Martin, survenu le 29 juillet, sonna pour Sœur Thérèse-Dosithée comme une invitation à se raidir pour tenir coûte que coûte. Thérèse, délicatement, la poussait dans ce sens : « Je pense plus que jamais à toi depuis que notre père chéri est monté vers le Ciel. Je crois bien que tu ressens les mêmes impressions que nous. La mort de papa ne me fait pas l'effet d'une mort, mais d'une véritable vie. Je le retrouve après six ans d'absence, je le sens autour de moi, me regardant et me protégeant2...» C'est alors que, composant sa « Prière de l'enfant d'un Saint », où elle évoque, au milieu de tous les siens, le Patriarche des Buissonnets, la Carmélite consacre à Léonie cette strophe :

Rappelle-toi de l'ardente prière
Que tu formas pour ta troisième enfant.
Dieu t'exauça, car elle est sur la terre,
Comme ses sœurs, un beau Lys très brillant.
La Visitation la cache aux yeux du monde,
Mais elle aime Jésus, c'est sa paix qui l'inonde.
De ses ardents désirs Et de tous ses soupirs
Rappelle-toi !....

Quand la poésie sera publiée dans l'Histoire d'une Ame, en 1898, Léonie ayant alors quitté l'Habit, Mère Agnès de Jésus modifiera comme suit le cinquième vers : "Elle voudrait aussi se séparer du monde."

Léonie reçut un nouveau choc et un nouvel encouragement quand elle apprit le prochain départ pour le cloître de Céline, libérée de ses devoirs familiaux. Elle lui confie le 28 août 1894 : «Toutes les cinq religieuses ! Les vœux de notre mère chérie sont accomplis. Ne l'avait-elle pas demandé à Dieu dans sa grande foi, et entre autres une visitandine ? Mais sa pauvre petite visitandine est bien indigne de l'être, par sa lâcheté et ses longs retards à se livrer pleinement à l'amour. Enfin, je finirai par me rendre, je l'espère... » Ce qu'elle n'écrit pas, mais qu'elle avoue à Jeanne Guérin de vive voix, c'est que la récitation de l'Office divin lui pèse et qu'elle souffre de doutes contre la Présence Réelle : phénomènes de fatigue auxquels elle est portée à attacher trop d'importance.

Thérèse est toujours là, qui la stimule en lui tenant le langage de la foi. Depuis que nous connaissons tes épreuves notre ferveur est bien grande, je t'assure, toutes nos pensées et nos prières sont pour toi. J'ai une grande confiance que ma chère petite Visitandine sortira victorieuse de toutes ses grandes épreuves et qu'elle sera un jour, une religieuse modèle. Le bon Dieu lui a déjà accordé tant de grâces ; pourrait-il l'abandonner maintenant qu'elle semble être arrivée au port ? Non, Jésus sommeille pendant que sa pauvre épouse lutte contre les flots de la tentation,

mais nous allons L'appeler si tendrement, qu'il se réveillera bientôt, commandant au vent et à la tempête, et le calme se rétablira... Petite sœur chérie, tu verras que la joie succédera à l'épreuve et que, plus tard, tu seras heureuse d'avoir souffert... »

La profession de Léonie devait normalement être fixée au premier jour convenable après le 6 avril 1895. Un sursis lui fut imposé. Elle en souffrit au point d'envisager un transfert à la Visitation du Mans, où elle espérait, le souvenir de Sœur Marie-Dosithée aidant, trouver plus de compréhension et d'indulgence. C'est Thérèse encore qui dénonce comme un piège l'idée dévastatrice. Elle allègue son propre exemple, et comment, retardée pour l'émission de ses vœux, après un temps de désolation, elle s'était ressaisie et avait considéré le délai comme un moyen d'achever sa « robe de noce ». En parlant d'elle-même, elle découvre à sa sœur, pour l'entraîner à sa suite, les paysages familiers de l'enfance spirituelle, notamment la nécessité de l'humble abandon.

« Tu te souviens peut-être qu'autrefois, j'aimais à me dire « le petit jouet de Jésus ». Maintenant encore je suis heureuse de l'être, seulement j'ai pensé que le divin Enfant avait bien d'autres âmes remplies de vertus sublimes qui se disaient « ses jouets », j'ai donc pensé qu'elles étaient ses beaux jouets et que ma pauvre âme n'était qu'un petit jouet sans valeur. Pour me consoler, je me suis dit que souvent les enfants ont plus de plaisir avec de petits jouets qu'ils peuvent laisser ou prendre, briser ou baiser à leur fantaisie, qu'avec d'autres d'une valeur plus grande qu'ils n'osent presque pas toucher. Alors je me suis réjouie d'être pauvre, j'ai désiré le devenir chaque jour davantage, afin que chaque jour Jésus prenne plus de plaisir à se jouer avec moi. »

La leçon était transparente. Thérèse - qui, en cela, est bien femme - peut ajouter : « Je t'ai fait ma direction ». C'est en réalité celle de sa sœur qu'elle vient de faire, et de la même plume qui rédige alors le Manuscrit à Mère Agnès de Jésus, le premier de son Autobiographie.

Léonie banda ses énergies pour une suprême étape, mais la résistance physique était à bout, et, avec elle le ressort moral. Le 18 juillet 1895, M. Guérin adjurait sa nièce de tenter encore un essai de trois mois. « C'est une pauvre nature, incapable de réagir », écrivait-il à Mère Agnès. Deux jours plus tard, il allait rechercher Léonie, qui rendait les armes, comme l'avait fait un an plus tôt, une de ses amies de Caen, et pour les mêmes raisons. Il montra en cette occasion toute sa grandeur d'âme, se portant aussitôt au Carmel pour expliquer la situation et réconforter les cœurs, accueillant avec bonté à son foyer celle que guettait la dépression nerveuse. Marie Guérin s'employait de son côté à égayer sa cousine et l'escortait au parloir de la rue de Livarot, où la pauvrette, parmi ses larmes, put à peine placer un mot. L'émotion de Léonie se raviva, le 15 août de la même année, quand elle embrassa pour la dernière fois sa compagne, à la porte de clôture du Carmel, et, plus encore, le 17 mars 1896, où elle assista, le matin, à la Prise de Voile de Céline, l'après-midi, à la Vêture de Marie Guérin, et cela en présence de Mgr Hugonin, le même qui, un an plus tôt, avait présidé sa propre Prise d'Habit. Elle se retrouvait seule, chez son oncle, avec ses regrets, malgré tout traversés d'espoir, car, sa faiblesse allant de pair avec un certain entêtement, elle songeait encore et quand même à reprendre un jour le chemin du Monastère, où son second passage n'avait laissé que de profondes sympathies.

Pour l'heure, Léonie organise sa vie à Lisieux et, dans un style à peine différent, au château de La Musse où elle se rend l'été. La solitude garde tous ses attraits. C'est sans enthousiasme qu'elle se mêle aux réceptions auxquelles M. Guérin se prête volontiers. Elle ne peut fuir les hôtes nombreux qui défilent, à la belle saison, notamment quand Francis La Néele anime la ronde, organisant parties de barques, tir au pistolet, exercices d'équitation, courses dans les sentiers de la forêt, mais elle s'autorise de ses fréquentes migraines pour justifier ses goûts de recluse. De ses insuccès répétés, elle garde un penchant à la tristesse et une certaine tendance au scrupule. Mme Guérin, qui est la douceur et la bonté personnifiées, M. Guérin, qui considère ses nièces comme ses propres enfants, s'ingénient l'un et l'autre à réconforter, à distraire, à arracher à ses rêveries morbides, celle qui est désormais leur seule compagnie permanente.

La correspondance avec le Carmel, les entretiens au parloir, servent à la jeune fille d'exutoire. En avril pour la Saint-Léon, Thérèse lui adresse ses vœux. Elle y met plus d'affection que jamais : « Je ne puis te dire tout ce que mon cœur renferme de pensées profondes qui se rapportent à toi ; la seule chose que je veux te répéter est celle-ci : je t'aime mille fois plus tendrement que ne s'aiment des sœurs ordinaires, puisque je puis t'aimer avec le Cœur de notre céleste Epoux ».

Thérèse est entrée depuis un an dans la phase de plein épanouissement de son génie religieux. Le 9 juin 1895, elle avait eu l'inspiration de l'Acte d'Offrande à l'Amour Miséricordieux. Elle rédigeait alors le récit de ses souvenirs pour Mère Agnès. Elle sera bientôt aux prises avec le triple martyre du corps, de l'esprit et du cœur. A ses novices, à ses frères spirituels, dans ses derniers écrits, elle est appelée à livrer ses ultimes enseignements. Qui sait si elle n'en vînt pas à penser que Léonie elle-même n'était rendue pour un temps à la vie séculière que pour qu'elle puisse librement modeler son âme dans le sens de la Voie d'enfance ? Les différences d'âge désormais ne comptent plus. Thérèse parle « comme ayant autorité », et Léonie, parfaitement consciente de la supériorité de sa benjamine, se place humblement sous sa conduite. Qu'on en juge par cette lettre envoyée de La Musse, le er juillet 1896, et où l'on retrouve, avec le sens de l'éternité, si caractéristique de la famille Martin, les aveux et les élans d'une âme tremblante qui appelle au secours.

 « Si tu savais comme toujours je pense à toi, et ton souvenir m'est si doux, il me rapproche de Dieu et je comprends ton désir d'aller le voir bientôt pour te perdre éternellement en Lui : moi aussi je le désire comme toi, j'aime à entendre parler de la mort et je ne comprends pas les personnes qui aiment cette vie de souffrance et de mort continuelle. Pour toi, ma chérie, tu es prête à aller voir le bon Dieu, sûrement tu sera bien reçue ; mais moi, hélas ! j'arriverai les mains vides et pourtant j'ai la témérité de ne pas avoir peur, comprends-tu cela ? c'est incroyable ; je le sais et j'en conviens, mais je ne puis m'en empêcher...

« Quand tu m'écriras,... parle-moi du bon Dieu et de tout ce qui peut me faire avancer dans la vertu, il n'y a que cela qui me fait plaisir et que j'attends du Carmel bien-aimé. Si tu savais comme il faut que je sois aidée pour ne pas me laisser aller aux plaisirs et vanités du monde, car malgré toute la bonne volonté possible, on s'y laisse insensiblement entraîner et si on n'y trouve pas la mort, du moins la piété et l'amour pur pour Jésus y est bien altéré ; on n'a plus à offrir à ce cher Bien- Aimé que des fleurs fanées ; moi-même, combien ne lui en ai-je pas offert bien des fois. Sœur chérie, tu m'empêcheras, n'est-ce pas ? de recommencer ; je suis si faible ; tu sais que je compte sur toi.

« Que je suis heureuse de ne pas aller à la noce Maudelonde, merci ! merci ! de ce que vous savez toujours arrêter votre petit cheval échappé... Je t'en prie, demande tout particulièrement au bon Dieu qu'il me délivre de mes scrupules ; toujours repliée sur moi-même, cela me fait horriblement de mal et me retarde certainement dans la perfection : sois sûre que je mets le doigt bien sur la plaie pour te la montrer. » 

Même écho, le 9 juillet, dans une missive destinée à Céline : « Plus que vingt jours à passer à La Musse, je n'en suis pas fâchée, bien que je m'y sois fait la même vie qu'à Lisieux. De plus en plus, je vois le néant de tout ce qui passe et cela me fait du bien et me détache petit à petit, mais j'ai toujours ce fond de tristesse que je ne peux surmonter complètement. Tout en me sentant pour le moment là où Dieu me veut, je souffre, et même beaucoup, mon exil me paraît long... Jésus tout seul en connaît le prix ».

Thérèse prend appui sur ces deux lettres, au ton si personnel, pour envoyer à sa sœur, le dimanche 12 juillet 1896, un des plus beaux exposés qu'elle ait faits de sa « petite doctrine ». Citons-le presque intégralement, car Léonie se pénétrera jusqu'à la moelle de ces sereines et fortes pensées.

« Je t'assure que le bon Dieu est bien meilleur que tu crois. Il se contente d'un regard, d'un soupir d'amour... Pour moi, je trouve la perfection bien facile à pratiquer parce que j'ai compris qu'il n'y a qu'à prendre Jésus par le cœur. Regarde un petit enfant qui vient de fâcher sa mère, en se mettant en colère ou bien en lui désobéissant, s'il se cache dans un coin avec un air boudeur et qu'il crie dans la crainte d'être puni, sa maman ne lui pardonnera certainement pas sa faute ; mais s'il vient lui tendre ses petits bras en souriant et disant : « Embrasse-moi, je ne recommencerai plus », est-ce que sa mère ne le pressera pas aussitôt sur son cœur avec tendresse, oubliant tout ce qu'il a fait ?... » 

Thérèse désigne aussi le grand large de l'apostolat à celle qui avait alors tendance à se recroqueviller sur elle-même. Avec la même clairvoyance, celle d'une maîtresse des novices habituée à fixer la ligne d'ensemble à partir des menus détails, elle taquine Léonie sur sa coquetterie vestimentaire. L'autre plaidait gauchement pour la robe trop soignée ou le corsage trop élégant : « Tu vas tout de même bien me laisser cela ! » Mais la Carmélite voyait plus loin ; elle parlait au nom de la sainte jalousie de Celui qui, elle le sentait bien, voulait tout à lui le cœur de sa sœur. L'intéressée, au fond, ne s'y trompait guère : « Au parloir, Thérèse m'encourageait à la persévérance et me détournait des moindres mondanités. Elle disait qu'ayant revêtu l'habit religieux, même transitoirement, je ne devais me permettre aucune recherche de vanité dans ma toilette ; d'ailleurs... elle gardait l'espoir, qui s'est réalisé, de ma consécration définitive dans l'Ordre de la Visitation ».

C'est au parloir encore que, servant de trait d'union entre ses sœurs et la famille Guérin, notre héroïne interrogeait anxieusement sur l'évolution de la maladie de Thérèse. Les flux et les reflux d'une tuberculose pulmonaire, alors médicalement mal discernée et combattue avec les médiocres moyens de l'époque, la déconcertaient quelque peu. Elle s'associa, en novembre 1896, à la neuvaine à Théophane Vénard, qui, loin d'aboutir à la guérison, fut suivie de crises redoublées.

Le 2 juin 1897, Léonie assista à la Prise de Voile de sa cousine Marie Guérin, devenue Sœur Marie de l'Eucharistie. Cette journée fut pour elle toute baignée de mélancolie. Thérèse s'était montrée au parloir tellement pâle et défaite, comme marquée déjà du signe de la mort, que la nuit même, Mère Agnès de Jésus demanderait à la Prieure de solliciter d'elle qu'elle achève la rédaction de ses souvenirs autobiographiques. La jeune Sainte perçut-elle, à travers les grilles, et jusque dans son silence, l'immense détresse de Léonie ? Le lendemain même, elle lui envoyait une image au verso de laquelle elle avait écrit : « Chère petite sœur, qu'il m'est doux de penser qu'un jour nous suivrons ensemble l'Agneau pendant toute l'éternité ! » Ces lignes réveillèrent la nostalgie du cloître dans l'âme de la jeune fille, qui découragée de son triple échec, songeait pour lors à s'orienter vers la vie séculière.

Le 5 juin, famille et Carmel unissaient leurs suffrages, dans une ardente neuvaine à Notre-Dame des Victoires, pour arracher au ciel la guérison de Thérèse. La réponse ne fut guère encourageante. Tout faisait prévoir un dénouement fatal. Léonie, qui partait pour La Musse le 2 juillet, tint à saluer la malade. « Son visage me parut alors comme diaphane et céleste » témoignera-t-elle plus tard. Pressentant qu'elle ne la reverrait plus vivante, elle éclata en sanglots. Il fallut que Thérèse elle-même s'employât à la consoler, lui montrant qu'une telle perspective ne devait pas être un sujet de tristesse. Un billet, écrit d'une main ferme, devait ensuite remercier sa sœur de toutes ses gentillesses et lui promettre, à toutes ses intentions, la communion du lendemain.

En pareille conjoncture, la vie de château parut plus pesante que jamais à Léonie, malgré la présence de l'aumônier du Carmel, l'abbé Youf, invité à se reposer quelques jours à La Musse. Il est vrai que ce prêtre était à bout de souffle - il devait mourir le 8 octobre - et que son humeur vite assombrie n'était pas idéale pour remonter le moral. Madame Guérin elle-même était souffrante, ce qui prolongera le séjour au-delà de la date prévue.

Avec quelle avidité guette-t-on les bulletins de santé venus de Lisieux ! Marie Guérin annonce que, le 8 juillet, le docteur de Cornière diagnostiquant une congestion pulmonaire d'une extrême gravité, Thérèse a été installée à l'infirmerie, au rez-de-chaussée. Elle garde sourire et sang-froid. « Je serai encore plus avec vous qu'avant, disait-elle, je ne vous quitterai pas, c'est moi qui veillerai sur mon oncle, sur ma tante, sur ma petite Léonie, sur tous enfin2... »

Le 16, Mère Agnès de Jésus écrit qu'ayant parlé à la malade des délices éternelles, elle en a reçu cette réponse : « Ce soir, j'entendais de loin, du côté de la gare, une belle musique et je pensais que bientôt j'allais entendre de plus suaves harmonies, mais ce sentiment de joie n'a été que passager. Depuis longtemps, d'ailleurs, je ne sais plus ce que c'est qu'une joie vive et ce m'est impossible de me faire une fête de jouir ; ce n'est pas cela qui m'attire, je ne puis pas penser beaucoup à mon bonheur, je pense seulement à l'Amour que je recevrai et à celui que je pourrai donner ».

Léonie copie à son usage ce document adressé aux habitants de La Musse. Il fera partie des textes-clefs qu'elle méditera toute sa vie. Elle-même porte vaillamment le choc des nouvelles alarmantes. Les témoignages de ses proches la montrent prompte aux larmes, mais résignée, raisonnable, courageuse. Un billet de Thérèse, en date du 17 juillet, lui rappelle le but unique : « Faire plaisir à Jésus, t'unir plus intimement à Lui. Tu veux qu'au Ciel je prie pour toi le Sacré-Cœur, sois sûre que je n'oublierai pas de lui faire tes commissions et de réclamer tout ce qui te sera nécessaire pour devenir une grande sainte. A Dieu, ma sœur chérie, je voudrais que la pensée de mon entrée au Ciel te remplisse d'allégresse, puisque je pourrai t'aimer encore davantage ».

Léonie en vient, comme les Carmélites elles-mêmes, à souhaiter que l'événement se précipite, pour abréger les souffrances raffinées de Thérèse. Le 18, elle écrit à Céline : « ...ce sera un ange de plus pour nous dans ce beau ciel qu'elle nous aidera à gagner. J'envie son bonheur et je ne peux pas demander à Dieu sa guérison, je trouve que ce serait aimer ma petite sœur pour moi, en allant contre la volonté du bon Dieu...» Mais elle aspire à conserver quelque relique. « Si tu pouvais mettre tout ce qu'elle dit par écrit, que ce serait consolant pour moi d'avoir tout cela, car je n'ai pas comme vous, petites sœurs si aimées, le bonheur d'être auprès de ma sœur chérie, mais je n'en suis pas digne non plus, et peut-être serais-je moins courageuse que vous. Jésus fait bien de m'imposer ce sacrifice. » Ce vœu si humblement exprimé était déjà en voie de réalisation. Mère Agnès de Jésus et Sœur Geneviève de la Sainte Face, penchées au chevet de la mourante, recueillaient fidèlement ses ultimes confidences.

Le 30 juillet au soir, à la suite de terribles hémorragies, et sur le conseil du médecin, le sacrement de l'Extrême-Onction est administré à Thérèse. Léonie se nourrit des pensées de la foi. « Mon âme et mon cœur, écrit-elle à Céline, sont sans cesse avec vous près du lit de notre ange tant aimé, attendant dans l'angoisse, mais résignée tout à la fois, le moment de son départ pour la Patrie1. » Thérèse, il est vrai, fait la morale à son entourage. « Pourquoi avez- vous tant de peine que je m'en aille ? Alors, moi, je devrais en avoir beaucoup de vous quitter. Si je pensais vous quitter, j'en aurais, mais puisque je vous dis que je serai plus près de vous sans mon corps qu'avec mon corps !»

Léonie recueille pieusement le mystérieux propos de la malade à sa sœur Céline : « Vous vous rappelez bien les deux petits oiseaux bleus que je vous avais achetés au Havre ; jamais ils n'avaient chanté. Aussitôt que le premier est mort, l'autre s'est mis à gazouiller, il a chanté son plus doux chant puis il est mort aussi ». Ah ! si elle pouvait, comme Thérèse, entonner le cantique de l'Amour et mourir à elle-même !

La jeune fille s'ingéniait à procurer à la patiente toutes sortes de gâteries. Comment, à ce propos, ne pas citer le passage d'une lettre de Sœur Geneviève : « Voici ce que ma petite malade, Thérèse, me dit à l'instant : « J'aurais bien envie de quelque chose, mais il n'y a que ma tante ou Léonie qui pourraient me le donner. Puisque je mange maintenant, je voudrais bien un petit gâteau au chocolat. C'est mou dedans ». Alors je lui cite une bouchée au chocolat. - « Oh ! non, c'est bien meilleur, c'est long, étroit, je crois que c'est ce qu'on nommait un éclair »... Mais un seul, dit-elle. »

Le 6 août, les estivants de La Musse regagnèrent Lisieux. M. Guérin, en proie à des accès de goutte, se rendit à Vichy pour sa cure annuelle, accompagné de son épouse. Léonie devait partir pour Lourdes avec le ménage La Néele dans le Pèlerinage national, mais Francis, pour plus de sûreté, sollicita de pouvoir juger par lui-même de l'état de sa cousine. En l'absence du docteur traitant, cette permission lui fut accordée le 17 août. Une lettre à M. Guérin rend compte de cette entrevue, qui dura une demi-heure. « Aussitôt introduit, quelle faveur ! J'ai embrassé notre petite malade au front pour vous et maman et toute la famille. J'ai demandé la permission pour la forme, à la Mère Prieure, et sans attendre la réponse que la règle défendait peut-être, j'ai pris ce qui vous était dû. Quelle figure céleste ! Quel ange au radieux sourire ! C'est ému jusqu'aux larmes que je lui parlais en tenant ses mains diaphanes toutes brûlantes de fièvre. Après l'avoir auscultée, je la fis asseoir sur ses oreillers. « Vais-je bientôt aller voir le bon Dieu, me dit-elle ! - Pas encore, ma chère petite sœur, le bon Dieu veut vous faire attendre encore quelques semaines pour que votre couronne soit plus belle au ciel. - Oh ! non, je n'y pense pas, c'est pour sauver des âmes que je veux souffrir encore. - Oui, c'est bien vrai, mais en sauvant des âmes, vous monterez plus haut dans le Ciel, plus près de Dieu. » La réponse fut un sourire qui illumina sa figure comme si le Ciel s'ouvrait devant ses yeux et l'inondait de sa divine clarté. »

Le diagnostic était sans rémission : tuberculose au dernier degré,  mais l'évolution atrocement lente autorisait le pèlerinage envisagé. Il fut mené rondement et consacré surtout à intercéder pour la « petite Reine ». Dès le retour, Léonie se précipite au Carmel, avec sa bonbonne d'eau de Lourdes. C'est pour constater que le martyre de Thérèse s'aggrave de jour en jour. Elle ne peut que prier et offrir pour la malade ces menus cadeaux par où s'exprime et se soulage la tendresse qui souffre de sa propre impuissance. Elle apporte une bourriche pleine de bonbons. Le 8 septembre, c'est une boîte à musique, dont les airs, quoique profanes, sont si doux que Thérèse les écoute avec attendrissement. Se voyant si choyée, elle pleure de reconnaissance : « C'est à cause des délicatesses du bon Dieu à mon égard ; à l'extérieur, j'en suis comblée, et pourtant, à l'intérieur, je suis toujours dans l'épreuve... mais aussi dans la paix ! »

Il serait trop long de retracer ici ces interminables semaines où l'on attend à chaque instant l'issue d'abord redoutée et bientôt convoitée, tant chaque jour qui passe se solde par un surcroît de tortures. Vers la fin de septembre, Léonie se rendit à Caen pour soigner sa cousine Jeanne, sujette à de pénibles malaises. Elle se trouvait toutefois à Lisieux, le 30 septembre au soir, avec M. et Mme Guérin, priant dans la chapelle du Carmel pendant l'agonie de Thérèse. C'est là qu'ils reçurent ce mot hâtivement griffonné par Mère Agnès de Jésus : « Notre Ange est au Ciel, elle a rendu le dernier soupir à sept heures, en pressant son Crucifix sur son cœur et disant : Oh ! je vous aime ! Elle venait de lever les yeux au Ciel. Que voyait-elle ? »

Dès le lendemain, toutes mesures furent prises pour que les fidèles puissent défiler devant la dépouille funèbre. Léonie fera part, au Procès, de ses impressions : « J'ai vu le corps de la Servante de Dieu exposé à la grille du Chœur. Son visage me parut d'une beauté extraordinaire et tel que je ne l'ai jamais vu chez aucune morte. Je serais bien restée à la contempler, mais l'affluence des fidèles qui venaient voir son corps et prier m'en empêcha. Il y avait du monde plein la chapelle, dans le sanctuaire et sur les marches de l'autel. Il en vient certainement beaucoup moins à la mort des autres carmélites. J'entendais derrière moi : ' Comme elle est belle ! On a peine à prier pour elle, on se sent forcé de l'invoquer elle-même ».

Le nom de Léonie figura en tête du faire-part qui annonçait à la famille et aux amis le décès de Thérèse. En l'absence de M. Guérin, malade, elle conduisit le deuil, le lundi 4 octobre 1897.

La jeune fille va reprendre, plus solitaire que jamais, sa vie quasi monacale en plein monde. Elle entretient pieusement la mémoire de sa sœur disparue. Un don généreux fait au Carmel, pauvre jusqu'à manquer parfois du nécessaire, lui permet d'acquérir et peut-être de sauver, des vêtements portés par Thérèse: sa dernière robe, son manteau, ses voiles et une paire de sandales, (alpargates comme on les nomme). Incomparablement plus précieux est pour elle l'exemplaire qu'on lui lègue de l'Imitation de Jésus-Christ qui ne quittait jamais Thérèse. Quant à son héritage moral, on peut dire qu'elle en vit. Chaque visite à la tombe est comme un pèlerinage aux sources. Lorsque l'Histoire d'une Ame sera publiée, au premier anniversaire de la mort, elle dévorera ces

pages qui lui révéleront sous un jour fulgurant la physionomie aimée dont le rayonnement l'avait sauvée d'elle-même aux heures difficiles. Ce sera désormais son livre de chevet. Elle ne cessera d'en pénétrer les mystérieuses profondeurs. Elle sent en même temps s'exercer sur tout son être comme une emprise indéfinissable qui l'achemine au don total. Thérèse n'avait-elle pas dit à son sujet, dans un entretien avec Sœur Marie du Sacré-Cœur : « Après ma mort, je la ferai rentrer à la Visitation, et elle y persévérera. » Comme le trépas de Mme Martin avait été déterminant pour la « conversion » de Léonie, celui de Thérèse mit le sceau à sa vocation, tant il est vrai que, dans une famille de cette qualité, les vivants entrent nécessairement dans la mouvance des morts.