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Histoire d'une âme - Chapitre 5


travail en cours

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

les additions sont en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

les suppressions sont en noir

CHAPITRE V

La grâce de Noël.Zèle des âmes.Première conquête.Douce intimité avec sa sœur Céline.Elle confie à son père et à son oncle son désir d'entrer au Carmel à quinze ans.Refus du Supérieur. Elle en réfère à Sa Grandeur, Mgr Hugonin, évêque de Bayeux.

Manuscrit A

Si le ciel me comblait de grâces, j'étais loin de les mériter. J'avais constamment un vif désir de pratiquer

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Si le Ciel me comblait de grâces, ce n'était pas parce que je les méritais, j'étais encore bien imparfaite ; j'avais, il est vrai, un grand désir de pratiquer

la vertu; mais quelles imperfections se mêlaient à mes actes! Mon extrême sen­sibilité me rendait vraiment insupportable; tous les raisonne­ments étaient inutiles, je ne pouvais me corriger de ce vilain défaut.

Comment donc pouvais‑je espérer mon entrée prochaine au Carmel ? Un petit miracle était nécessaire pour me faire grandir en un moment; et ce miracle tant désiré, le bon Dieu le fit au jour inoubliable du 25 décembre 1886. En cette fête de Noël, en cette nuit bénie, Jésus, le doux Enfant d'une heure changea la nuit de mon âme en torrents de lumière. En se rendant faible et petit pour mon amour, il me rendit forte et courageuse; il me revêtit de ses armes, et depuis, je marchai de victoire en vic­toire, commençant pour ainsi dire une course de géant.
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la vertu, mais je m'y prenais d'une drôle de façon, en voici un exemple : Etant la dernière, je n'étais pas habituée à me servir. Céline faisait la chambre où nous couchions ensemble et moi je ne faisais aucun travail de ménage ; après l'entrée de Marie au Carmel, il m'arrivait quelquefois pour faire plaisir au Bon Dieu d'essayer de faire le lit, ou bien d'aller en l'absence de Céline rentrer le soir ses pots de fleurs ; comme je l'ai dit, c'était pour le Bon Dieu tout seul que je faisais ces choses, ainsi je n'aurais pas dû attendre le merci des créatures. Hélas ! il en était tout autrement, si Céline avait le malheur de n'avoir pas l'air d'être heureuse et surprise de mes petits services, je n'étais pas contente et le lui prouvais par mes larmes... J'étais vraiment insupportable par ma trop grande sensibilité ; ainsi, s'il m'arrivait de faire involontairement une petite peine à une personne que j'aimais, au lieu de prendre le dessus et de ne pas pleurer, ce qui augmentait ma faute au lieu de la diminuer, je pleurais comme une Madeleine et lorsque je commençais à me consoler de la chose en elle-même, je pleurais d'avoir pleuré... Tous les raisonnements étaient inutiles et je ne pouvais arriver à me corriger de ce vilain défaut. Je ne sais comment je me berçais de la douce pensée d'entrer au Carmel, étant encore dans les langes de l'enfance !... Il fallut que le Bon Dieu fasse un petit miracle pour me faire grandir en un moment et ce miracle il le fit au jour inoubliable de Noël ; en cette nuit lumineuse qui éclaire les délices de la Trinité Sainte, Jésus, le doux petit Enfant d'une heure, changea la nuit de mon âme en torrents de lumière... En cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse, Il me revêtit de ses armes et depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires et commençai pour ainsi dire, «une course de géant!...»

La source de mes larmes fut tarie et ne s'ouvrit plus que rarement et diffi­cilement. Je vous dirai maintenant, ma Mère, en quelle circonstance je reçus cette grâce inestimable de ma complète conversion. En arrivant aux Buissonnets, après la Messe de minuit, je savais trouver dans la cheminée, comme aux jours de ma petite enfance, mes souliers remplis de gâteries.—Ce qui prouve que, jusque‑là, mes sœurs me traitaient comme un petit bébé.—Mon père lui‑même aimait à voir mon bonheur, à entendre mes cris de joie, lorsque je tirais chaque nouvelle surprise des souliers enchantés, et sa gaieté augmentait encore mon plaisir. Mais l'heure était venue, où Jésus voulait me délivrer des défauts de l'enfance et m'en retirer les innocentes joies. Il permit que mon père, contre son habitude de me gâter en toutes circonstances, éprouvât cette fois de l'ennui et prononçât ces paroles qui me percèrent le cœur: « Pour une grande fille comme Thérèse, c'est là une surprise trop enfantine ; je l'espère, ce sera la dernière année. »

Je montais alors dans ma chambre; Céline, connaissant ma sensibilité extrême, me dit tout bas: « Ne descends pas tout de suite, attends un peu: tu pleurerais trop en regardant les surprises devant papa.» Mais Thérèse n'était plus la même... Jésus avait changé son cœur! Refoulant mes larmes, je descendis rapidement dans la salle à manger; et, comprimant les battements de mon cœur, je pris mes souliers, les posai comme à l'ordinaire devant mon père chéri, et tirai joyeusement tous les objets, ayant l'air heureux comme une reine. Papa riait, il ne paraissait plus sur son visage aucune marque de contrariété: et Céline se croyait au milieu d'un songe! Heureusement, c'était une douce réalité: la petite Thérèse venait de retrouver pour toujours la force d'âme, autrefois perdue à l'âge de quatre ans et demi.

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La source de mes larmes fut tarie et ne s'ouvrit depuis que rarement et difficilement ce qui justifia cette parole qui m'avait été dite : «Tu pleures tant dans ton enfance que plus tard tu n'auras plus de larmes à verser!...»  Ce fut le 25 décembre 1886 que je reçus la grâce de sortir de l'enfance, en un mot la grâce de ma complète conversion.  Nous revenions de la messe de minuit où j'avais eu le bonheur de recevoir le Dieu fort et puissant. En arrivant aux Buissonnets je me réjouissais d'aller prendre mes souliers dans la cheminée, cet antique usage nous avait causé tant de joie pendant notre enfance que Céline voulait continuer à me traiter comme un bébé puisque j'étais la plus petite de la famille... Papa aimait à voir mon bonheur, à entendre mes cris de joie en tirant chaque surprise des souliers enchantés, et la gaîté de mon Roi chéri augmentait beaucoup mon bonheur, mais Jésus voulant me montrer que je devais me défaire des défauts de l'enfance m'en retira aussi les innocentes joies ; il permit que Papa, fatigué de la messe de minuit, éprouvât de l'ennui en voyant mes souliers dans la cheminée et qu'il dît ces paroles qui me percèrent le coeur : «Enfin, heureusement que c'est la dernière année!...»
Je montais alors l'escalier pour aller défaire mon chapeau, Céline connaissant ma sensibilité et voyant des larmes briller dans mes yeux eut aussi bien envie d'en verser, car elle m'aimait beaucoup et comprenait mon chagrin : «O Thérèse! me dit-elle, ne descends pas, cela te ferait trop de peine de regarder tout de suite dans tes souliers.» Mais Thérèse n'était plus la même, Jésus avait changé son coeur ! Refoulant mes larmes, je descendis rapidement l'escalier et comprimant les battements de mon coeur, je pris mes souliers et les posant devant Papa, je tirai joyeusement tous les objets, ayant l'air heureuse comme une reine. Papa riait, il était aussi redevenu joyeux et Céline croyait rêver !... Heureusement c'était une douce réalité, la petite Thérèse avait retrouvé la force d'âme qu'elle avait perdue à 4 ans et demi et c'était pour toujours qu'elle devait la conserver !...
En cette nuit lumineuse commença donc la troisième période de ma vie, la plus belle de toutes, la plus remplie des grâces du ciel. En un instant, l'ouvrage que je n'avais pu faire pendant plusieurs années, Jésus l'accomplit, se contentant de ma bonne volonté. Comme les Apôtres, je pouvais dire: «Seigneur, j’ai pêché toute la nuit sans rien prendre.» Plus miséricordieux encore pour moi qu'il ne le fut pour ses disciples, Jésus prit lui‑même le filet, le jeta et le retira plein de poissons; il fit de moi un pêcheur d'âmes... La charité entra dans mon cœur avec le besoin de m'oublier toujours, et depuis lors je fus heureuse!
Un dimanche, en fermant mon livre à la fin de la Messe, une photographie représentant Notre‑Seigneur en croix glissa un peu en dehors des pages, ne me laissant voir qu'une de ses mains divines percée et sanglante. J'éprouvai alors un sentiment nouveau, ineffable. Mon cœur se fendit de douleur à la vue de ce sang précieux qui tombait à terre, sans que personne s'empressât de le recueillir; et je résolus de me tenir continuellement en esprit au pied de la croix, pour recevoir la divine rosée du salut et la répandre ensuite sur les âmes.
Depuis ce jour, le cri de Jésus mourant: « J'ai soif !» retentissait à chaque instant dans mon cœur pour y allumer une ardeur inconnue et très vive. Je voulais donner à boire à mon Bien‑Aimé; je me sentais dévorée moi‑même de la soif des âmes, et je voulais à tout prix arracher les pécheurs aux flammes éternelles.
Afin d'exciter mon zèle, le bon Maître me montra bientôt que mes désirs lui étaient agréables. J'entendis parler d'un grand criminel,—du nom de Pranzini,—condamné à mort pour des meurtres épouvantables, et dont l'impénitence faisait craindre une éternelle damnation. Je voulus empêcher ce dernier et irrémédiable malheur. Afin d'y parvenir, j'employai tous les moyens spirituels imaginables: sachant que de moi‑même je ne pouvais rien, j'offris
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En cette nuit de lumière commença la troisième période de ma vie, la plus belle de toutes, la plus remplie des grâces du Ciel... En un instant l'ouvrage que je n'avais pu faire en 10 ans, Jésus le fit se contentant de ma bonne volonté qui jamais ne me fit défaut. Comme ses apôtres, je pouvais Lui dire : «Seigneur, j'ai pêché toute la nuit sans rien prendre.» Plus miséricordieux encore pour moi qu'Il ne le fut pour ses disciples, Jésus prit Lui-même le filet, le jeta et le retira rempli de poissons... Il fit de moi un pêcheur d'âmes, je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, désir que je n'avais pas senti aussi vivement... Je sentis en un mot la charité entrer dans mon coeur, le besoin de m'oublier pour faire plaisir et depuis lors je fus heureuse !... Un Dimanche en regardant une photographie de Notre-Seigneur en Croix, je fus frappée par le sang qui tombait d'une des ses mains Divines, j'éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre sans que personne ne s'empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de [la] Croix pour recevoir la Divine rosée qui en découlait, comprenant qu'il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes... Le cri de Jésus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon coeur : «J'ai soif!» Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive... Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes... Ce n'était pas encore les âmes de prêtres qui m'attiraient, mais celles des grands pécheurs, je brûlais du désir de les arracher aux flammes éternelles...            
Afin d'exciter mon zèle le Bon Dieu me montra qu'il avait mes désirs pour agréables.  J'entendis parler d'un grand criminel qui venait d'être condamné à mort pour des crimes horribles, tout portait à croire qu'il mourrait dans l'impénitence. Je voulus à tout prix l'empêcher de tomber en enfer, afin d'y parvenir j'employai tous les moyens imaginables ; sentant que de moi-même je ne pouvais rien, j'offris

pour sa rançon les mérites infinis de Notre‑Seigneur et les trésors de la sainte Eglise.

Faut‑il le dire? Je sentais au fond de mon cœur la certitude d'être exaucée. Mais afin de me donner du courage pour continuer de courir à la conquête des âmes, je fis cette naïve prière: «Mon Dieu, je suis bien sûre que vous pardonnerez au malheureux Pranzini; je le croirais même s'il ne se confessait pas et ne donnait aucune marque de contrition, tant j'ai confiance en votre infinie miséricorde;   mais c'est mon premier pécheur : à cause de cela, je vous demande seulement un signe de repentir pour ma simple consolation.

Ma prière fut exaucée à la lettre!—Jamais mon père ne nous laissait lire les journaux; cependant je ne crus pas désobéir en regardant les passages qui concernaient Pranzini. Le lendemain de son exécution, j'ouvre avec empressement le journal «la Croix» et que vois‑je?... Ah! mes larmes trahirent mon émotion et je fus obligée de m'enfuir. Pranzini, sans confession, sans absolution, était monté sur l'échafaud; déjà les bourreaux l'entraînaient vers la fatale bascule, quand, remué tout à coup par une inspiration subite, il se retourne, saisit un Crucifix que lui présentait le prêtre et baise par trois fois ses plaies sacrées!. . .

J'avais donc obtenu le signe demandé; et ce signe était bien doux pour moi!
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au Bon Dieu tous les mérites infinis de Notre-Seigneur, les trésors de la Sainte Eglise, enfin je priai Céline de faire dire une messe dans mes intentions, n'osant pas la demander moi-même dans la crainte d'être obligée d'avouer que c'était pour Pranzini, le grand criminel. Je ne voulais pas non plus le dire à Céline, mais elle me fit de si tendres et si pressantes questions que je lui confiai mon secret ; bien loin de se moquer de moi, elle me demanda de m'aider à convertir mon pécheur, j'acceptai avec reconnaissance, car j'aurais voulu que toutes les créatures s'unissent à moi pour implorer la grâce du coupable. Je sentais au fond de mon coeur la certitude que nos désirs seraient satisfaits, mais afin de me donner du courage pour continuer à prier pour les pécheurs, je dis au Bon Dieu que j'étais bien sûre qu'Il pardonnerait au pauvre malheureux Pranzini, que je le croirais même s'il ne se confessait pas et ne donnait aucune marque de repentir, tant j'avais de confiance en la miséricorde infinie de Jésus, mais que je lui demandais seulement «un signe» de repentir pour ma simple consolation... Ma prière fut exaucée à la lettre ! Malgré la défense que Papa nous avait faite de lire aucun journal, je ne croyais pas désobéir en lisant les passages qui parlaient de Pranzini. Le lendemain de son exécution je trouve sous ma main le journal : «La Croix». Je l'ouvre avec empressement et que vois-je ?... Ah ! mes larmes trahirent mon émotion et je fus obligée de me cacher... Pranzini ne s'était pas confessé, il était monté sur l'échafaud et s'apprêtait à passer la tête dans le lugubre trou, quand tout à coup, saisi d'une inspiration subite, il se retourne, saisit un Crucifix que lui présentait le prêtre et baise par trois fois ses plaies sacrées !... Puis son âme alla recevoir la sentence miséricordieuse de Celui qui déclare qu'au Ciel il y aura plus de joie pour un seul pécheur qui fait pénitence que pour 99 justes qui n'ont pas besoin de pénitence !...            
J'avais obtenu «le signe» demandé et ce signe était la reproduction fidèle de
N'était‑ce pas devant les plaies de Jésus, en voyant couler son sang divin, que la soif des âmes avait pénétré dans mon cœur ? Je voulais leur donner à boire ce sang immaculé, afin de les purifier de leurs souillures; et les lèvres « de mon premier enfant " allèrent se coller sur les plaies divines! Quelle réponse ineffable! Ah ! depuis cette grâce unique, mon désir de sauver les âmes grandit chaque jour; il me semblait entendre Jésus me dire tout bas comme à la Samaritaine: «Donne‑moi à boire!» C'était un véritable échange d'amour: aux âmes je versais le sang de Jésus, à Jésus j'offrais ces mêmes âmes rafraîchies par la rosée du Calvaire. Ainsi je pensais le désaltérer; mais plus je lui donnais à boire, plus la soif de ma pauvre petite âme augmentait, et je recevais cette soif ardente comme la plus délicieuse récompense.
En peu de temps, le bon Dieu m'avait conduite au delà du cercle étroit où je vivais. Le grand pas était donc fait; mais, hélas! il me restait encore un long chemin à parcourir. Dégagé de ses scrupules, de sa sensibilité excessive, mon esprit se développa. J'avais toujours aimé le grand, le beau; à cette époque, je fus prise d'un désir extrême de savoir. Ne me contentant pas des leçons de ma maîtresse, je m'appliquais seule à des sciences spéciales; et, par ce moyen, j'acquis plus de connaissances en quelques mois seulement, que pendant toutes mes années d'étu­des. Ah! ce zèle n'était‑il pas vanité et affliction d'esprit ?
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grâces que Jésus m'avait faites pour m'attirer à prier pour les pécheurs. N'était-ce pas devant les plaies [de] Jésus, en voyant couler son sang Divin que la soif des âmes était entrée dans mon coeur ? Je voulais leur donner à boire ce sang immaculéqui devait les purifier de leurs souillures, et les lèvres de «mon premier enfant» allèrent se coller sur les plaies sacrées !!!... Quelle réponse ineffablement douce !... Ah ! depuis cette grâce unique, mon désir de sauver les âmes grandit chaque jour, il me semblait entendre Jésus me dire comme à la samaritaine : «Donne-moi à boire!» C'était un véritable échange d'amour ; aux âmes je donnais le sang de Jésus, à Jésus j'offrais ces mêmes âmes rafraîchies par sa rosée Divine ; ainsi il me semblait le désaltérer et plus je lui donnais à boire, plus la soif de ma pauvre petite âme augmentait et c'était cette soif ardente qu'Il me donnait comme le plus délicieux breuvage de son amour...            
En peu de temps le Bon Dieu avait su me faire sortir du cercle étroit où je tournais ne sachant comment en sortir. En voyant le chemin qu'Il me fit parcourir, ma reconnaissance est grande, mais il faut bien que j'en convienne, si le plus grand pas était fait il me restait encore bien des choses à quitter. Dégagé de ses scrupules, de sa sensibilité excessive, mon esprit se développa. J'avais toujours aimé le grand, le beau, mais à cette époque je fus prise d'un désir extrême de savoir. Ne me contentant pas des leçons et des devoirs que me donnait ma maîtresse, je m'appliquais seule à des études spéciales d'histoire et de science. Les autres études me laissaient indifférente, mais ces deux parties attiraient toute mon attention ; aussi, en peu de mois j'acquis plus de connaissances que pendant mes années d'études. Ah ! cela n'était bien que vanité et affliction d'esprit... Le chapitre de l'Imitation où il est parlé de sciences me revenait souvent à la pensée, mais je trouvais le moyen de continuer quand même, me disant qu'étant en âge d'étudier, il n'y avait pas
Avec ma nature ardente, je me trouvais au moment de la vie le plus dangereux. Mais le Seigneur fit à mon égard ce que rapporte Ezéchiel dans ses prophéties: «Il a vu que le temps était venu pour moi d'être aimée; il a fait alliance avec moi, et je suis devenue sienne; il a étendu sur moi son manteau; il m'a lavée dans les parfums précieux; il m'a revêtue de robes étincelantes, me donnant des colliers et des par­fums sans prix. Il m'a nourrie de la plus pure farine, de miel et d'huile en abondance. Alors je suis devenue belle à ses yeux, et il a fait de moi une puissante reine. » 
Oui, Jésus a fait tout cela pour moi! Je pourrais reprendre chaque mot de cet ineffable passage et montrer qu'il s'est réa­lisé en ma faveur; mais les grâces rapportées plus haut en sont déjà une preuve suffisante: je vais donc seulement parler de la nourriture que le divin Maître m'a prodiguée « en abondance ».
Depuis longtemps, je soutenais ma vie spirituelle avec « la plus pure farine» contenue dans l'imitation. C'était le seul livre qui me fit du bien; car je n'avais pas découvert les trésors cachés dans le saint Evangile. Ce petit livre ne me quittait jamais. Dans la famille on s'en amusait beaucoup; et souvent ma tante, l'ouvrant au hasard, me faisait réciter le chapitre tombé sous ses yeux.
A quatorze ans, avec mon désir de science, le bon Dieu trouva nécessaire de joindre à « la plus pure farine, du miel et de l'huile en abondance ». Ce miel et cette huile, il me les fit goûter dans les conférences de M. l'abbé Arminjon sur la fin du monde présent et les mystères de la vie future. 
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de mal à le faire. Je ne crois pas avoir offensé le Bon Dieu (bien que je reconnaisse avoir passé là un temps inutile) car je n'y employais qu'un certain nombre d'heures que je ne voulais pas dépasser afin de mortifier mon désir trop vif de savoir... J'étais à l'âge le plus dangereux pour les jeunes filles, mais le bon Dieu a fait pour moi ce que rapporte Ezéchiel dans ses prophéties : «Passant auprès de moi, Jésus a vu que le temps était venu pour moi d'être aimée, Il a fait alliance avec moi et je suis devenue sienne... Il a étendu sur moi son manteau, il m'a lavée dans les parfums précieux, m'a revêtue de robes brodées, me donnant des colliers et des parures sans prix... Il m'a nourrie de la plus pure farine, de miel et d'huile en abondance... alors je suis devenue belle à ses yeux et Il a fait de moi une puissante reine !... »
             Oui Jésus a fait tout cela pour moi, je pourrais reprendre chaque mot que je viens d'écrire et prouver qu'il s'est réalisé en ma faveur, mais les grâces que j'ai rapportées plus haut en sont une preuve suffisante ; je vais seulement parler de [la] nourriture qu'Il m'a prodiguée «en abondance».
Depuis longtemps je me nourrissais de «la pure farine» contenue dans l'Imitation, c'était le seul livre qui me fît du bien, car je n'avais pas encore trouvé les trésors cachés dans l'Evangile. Je savais par coeur presque tous les chapitres de ma chère Imitation, ce petit livre ne me quittait jamais ; en été, je le portais dans ma poche, en hiver, dans mon manchon, aussi était-il devenu traditionnel ; chez ma Tante on s'en amusait beaucoup et l'ouvrant au hasard, on me faisait réciter le chapitre qui se trouvait devant les yeux.
A 14 ans, avec mon désir de science, le Bon Dieu trouva qu'il était nécessaire de joindre «à la pure farine» du «miel et de l'huile en abondance». Ce miel et cette huile, il me les fit trouver dans les conférences de Mr l'abbé Arminjon, sur la fin du monde présent et les mystères de la vie future. Ce livre avait été prêté à Papa par mes chères carmélites, aussi contrairement à mon

La lecture de cet ouvrage plongea mon âme dans un bonheur qui n'est pas de la terre; je pressentais déjà ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment, et, voyant ces récompenses éternelles si disproportionnées avec les légers sacrifices de cette vie, je voulais aimer, aimer Jésus avec passion, lui donner mille marques de tendresse pendant que je le pouvais encore.

Céline était devenue, depuis Noël surtout, la confidente intime de mes pensées. Jésus, qui voulait nous faire avancer ensemble, forma dans nos cœurs des liens plus forts que ceux du sang. Il nous fit devenir sœurs d'âmes. En nous se réalisèrent les paro­les de notre Père saint Jean de la Croix: « Suivant vos traces, ô mon Bien‑Aimé, les jeunes filles par­courent légèrement le chemin; l'attouchement de l'étincelle, le vin épicé leur font produire des aspirations divinement embaumées. »

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habitude (car je ne lisais pas les livres de papa) je demandai à le lire.  Cette lecture fut encore une des plus grandes grâces de ma vie, je la fis à la fenêtre de ma chambre d'étude, et l'impression que j'en ressens est trop intime et trop douce pour que je puisse la rendre... Toutes les grandes vérités de la religion, les mystères de l'éternité, plongeaient mon âme dans un bonheur qui n'était pas de la terre... Je pressentais déjà ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment (non pas avec l'oeil de l'homme mais avec celui du coeur) et voyant que les récompenses éternelles n'avaient nulle proportion avec les légers sacrifices de la vie, je voulais aimer, aimer Jésus avec passion, lui donner mille marques d'amour pendant que je le pouvais encore... Je copiai plusieurs passages sur le parfait amour et sur la réception que le Bon Dieu doit faire à ses élus au moment où Lui-même deviendra leur grande et éternelle récompense, je redisais sans cesse les paroles d'amour qui avaient embrasé mon coeur... Céline était devenue la confidente intime de mes pensées ; depuis Noël nous pouvions nous comprendre, la distance d'âge n'existait plus puisque j'étais devenue grande en taille et surtout en grâce... Avant cette époque je me plaignais souvent de ne point savoir les secrets de Céline, elle me disait que j'étais trop petite, qu'il me faudrait grandir «de la hauteur d'un tabouret» afin qu'elle puisse avoir confiance en moi... J'aimais à monter sur ce précieux tabouret lorsque j'étais à côté d'elle et je lui disais de me parler intimement, mais mon industrie était inutile, une distance nous séparait encore !...  Jésus qui voulait nous faire avancer ensemble, forma dans nos coeurs des liens plus forts que ceux du sang. Il nous fit devenir soeurs d'âmes, en nous se réalisèrent ces paroles du Cantique de St Jean de la Croix (parlant à l'Époux, l'épouse s'écrie) : «En suivant vos traces, les jeunes filles parcourent légèrement le chemin, l'attouchement de

Oui, c'était bien légèrement que nous suivions les traces de Jésus! Les étincelles brûlantes semées par lui dans nos âmes, le vin délicieux et fort qu'il nous donnait à boire, faisaient dis­paraître à nos yeux les choses passagères d'ici‑bas; et de nos lèvres sortaient des aspirations toutes d'amour.

Avec quelle douceur je me rappelle nos conversations d'alors! Chaque soir, au belvédère, nous plongions ensemble nos regards dans l'azur profond semé d'étoiles d'or. Il me semble que nous recevions de bien grandes grâces. Comme le dit l'imitation: « Dieu se communique parfois au milieu d'une vive splendeur, ou bien, doucement voilé sous des ombres et des figures. » Ainsi daignait‑il se manifester à nos cœurs; mais que ce voile était transparent et léger! Le doute n'eût pas été possible; déjà la foi et l'espérance quittaient nos âmes: l'amour nous faisant trou­ver sur la terre Celui que nous cherchions. L 'ayant trouvé seul, il nous avait donné son baiser, afin qu'à l'avenir personne ne pût nous mépriser.

Ces divines impressions ne devaient pas rester sans fruit; la pratique de la vertu me devint douce et naturelle. Au début, mon visage trahissait le combat; mais, peu à peu, le renoncement me sembla facile, même au premier instant. Jésus l'a dit: «A 

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l'étincelle, le vin épicé leur font produire des aspirations divinement embaumées. » Oui, c'était bien légèrement que nous suivions les traces de Jésus ; les étincelles d'amour qu'Il semait à pleines mains dans nos âmes, le vin délicieux et fort qu'Il nous donnait à boire faisait disparaître à nos yeux les choses passagères et de nos lèvres sortaient des aspirations d'amour inspirées par Lui. Qu'elles étaient douces les conversations que nous avions chaque soir dans le belvédère ! Le regard plongé dans le lointain, nous considérions la blanche lune s'élevant doucement derrière les grands arbres... les reflets argentés qu'elle répandait sur la nature endormie... les brillantes étoiles scintillant dans l'azur profond... le souffle léger de la brise du soir faisant flotter les nuages neigeux, tout élevait nos âmes vers le Ciel, le beau Ciel dont nous ne contemplions encore «que l'envers limpide»... Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que l'épanchement de nos âmes ressemblait à celui de Ste Monique avec son fils lorsqu'au port d'Ostie ils restaient perdus dans l'extase à la vue des merveilles du Créateur !... Il me semble que nous recevions des grâces d'un ordre aussi élevé que celles accordées aux grands saints. Comme le dit l'Imitation, le Bon Dieu se communique parfois au milieu d'une vive splendeur ou bien «doucement voilé, sous des ombres et des figures» ; c'était de cette manière qu'Il daignait se manifester à nos âmes, mais qu'il était transparent et léger le voile qui dérobait Jésus à nos regards !... Le doute n'était pas possible, déjà la Foi et l'Espérance n'étaient plus nécessaires, l'amour nous faisait trouver sur la terre Celui que nous cherchions. «L'ayant trouvé seul, Il nous avait donné son baiser, afin qu'à l'avenir personne ne puisse nous mépriser.»
Des grâces aussi grandes ne devaient pas rester sans fruits, aussi furent-ils abondants, la pratique de la vertu nous devint douce et naturelle ; au commencement mon visage trahissait souvent le combat, mais peu à peu cette impression disparut et le renoncement me devint facile même au premier instant. Jésus l'a dit : «A

celui qui possède on donnera encore, et il sera dans l'abondance. » Pour une grâce fidèlement reçue, il m'en accordait une multi­tude d'autres. Il se donnait lui‑même à moi dans la sainte com­munion, plus souvent que je n'aurais osé l'espérer. J'avais pris pour règle de conduite, de faire bien fidèlement toutes les com­munions permises par mon confesseur, sans lui demander jamais d'en augmenter le nombre. Aujourd'hui, je m'y prendrais d'une autre façon; car je suis bien sûre qu'une âme doit dire à son directeur l'attrait qu'elle sent à recevoir son Dieu. Ce n'est pas pour rester dans le ciboire d'or qu'il descend chaque jour du ciel; mais afin de trouver un autre ciel: le ciel de notre âme où il prend ses délices.

Jésus, qui voyait mon désir, inspirait donc mon confesseur de me permettre plusieurs communions par semaine; et ces per­missions, venant directement de lui, me comblaient de joie. En ce temps‑là, je n'osais rien dire de mes sentiments intérieurs: la voie par laquelle je marchais était si droite, si lumineuse, que je ne sentais pas le besoin d'un autre guide que Jésus. Je com­parais les directeurs à des miroirs fidèles qui reflétaient Notre Seigneur dans les âmes; et je pensais que pour moi le bon Dieu ne se servait pas d'intermédiaire, mais agissait directement.

Lorsqu'un jardinier entoure de soins un fruit qu'il veut faire mûrir avant la saison, ce n'est jamais pour le laisser suspendu à l'arbre; c'est afin de le présenter sur une table richement ser­vie. Dans une intention semblable,

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celui qui possède, on donnera encore et il sera dans l'abondance.» Pour une grâce fidèlement reçue, Il m'en accordait une multitude d'autres... Il se donnait Lui-même à moi dans la Ste Communion plus souvent que je n'aurais osé l'espérer. J'avais pris pour règle de conduite de faire, sans en manquer une seule, les communions que mon confesseur me donnerait, mais de le laisser en régler le nombre, sans jamais lui en demander. Je n'avais point à cette époque l'audace que je possède maintenant, sans cela j'aurais agi autrement, car je suis bien sûre qu'une âme doit dire à son confesseur l'attrait qu'elle ressent à recevoir son Dieu ; ce n'est pas pour rester dans le ciboire d'or qu'Il descend chaque jour du Ciel, c'est afin de trouver un autre Ciel qui lui est infiniment plus cher que le premier : le Ciel de notre âme, faite à son image, le temple vivant de l'adorable Trinité !...
     Jésus qui voyait mon désir et la droiture de mon coeur permit que pendant le mois de mai, mon confesseur me dit de faire la Ste Communion 4 fois par semaine et ce beau mois passé, il en ajouta une cinquième à chaque fois qu'il se trouverait une fête. De bien douces larmes coulèrent de mes yeux en sortant du confessionnal ; il me semblait que c'était Jésus Lui-même qui voulait se donner à moi, car je n'étais que très peu de temps à confesse, jamais je ne disais un mot de mes sentiments intérieurs, la voie par laquelle je marchais était si droite, si lumineuse qu'il ne me fallait pas d'autre guide que Jésus... Je comparais les directeurs à des miroirs fidèles qui reflétaient Jésus dans les âmes et je disais que pour moi le Bon Dieu ne se servait pas d'intermédiaire mais agissait directement !...  Lorsqu'un jardinier entoure de soins un fruit qu'il veut faire mûrir avant la saison, ce n'est jamais pour le laisser suspendu à l'arbre, mais afin de le présenter sur une table brillamment servie. C'était dans une intention semblable
Jésus prodiguait ses grâces à sa petite fleurette. Il voulait faire éclater en moi sa miséricorde; lui qui s'écriait dans un transport de joie, aux jours de sa vie mortelle: « Mon Père, je vous bénis de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, pour les révéler aux plus petits a. » Parce que j'étais petite et faible, il s'abaissait vers moi et m'instruisait doucement des secrets de son amour. Comme le dit saint Jean de la Croix dans son cantique: « Je n'avais ni guide, ni lumière, excepté celle qui brillait dans mon cœur; cette lumière me guidait plus sûrement que celle du midi, au lieu où m'attendait Celui qui me connaît parfaitement. »
Ce lieu, c'était le Carmel; mais, avant de me reposer à l'ombre de Celui que je désirais, je devais passer par bien des épreu­ves. Et toutefois l'appel divin devenait si puissant que, m’eut-il fallu traverser les flammes, je m'y serais élancée pour répondre à Notre‑Seigneur.
Seule, ma sœur Agnès de Jésus m'encourageait dans ma voca­tion; Marie me trouvait trop jeune, et vous, ma Mère bien‑aimée, essayiez aussi, pour m'éprouver sans doute, de ralentir mon ardeur. Dès le début, je ne rencontrai qu'obstacles.
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que Jésus prodiguait ses grâces à sa petite fleurette... Lui qui s'écriait aux jours de sa vie mortelle dans un transport de joie : «Mon Père, je vous bénis de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et que vous les avez révélées aux plus petits» voulait faire éclater en moi sa miséricorde ; parce que j'étais petite et faible il s'abaissait vers moi, il m'instruisait en secret des choses de son amour. Ah ! si des savants ayant passé leur vie dans l'étude étaient venus m'interroger, sans doute auraient-ils été étonnés de voir une enfant de quatorze ans comprendre les secrets de la perfection, secrets que toute leur science ne leur peut découvrir, puisque pour les posséder il faut être pauvre d'esprit !... Comme le dit St Jean de la Croix en son cantique : «Je n'avais ni guide, ni lumière, excepté celle qui brillait dans mon coeur, cette lumière me guidait plus sûrement que celle du midi au lieu où m'attendait Celui qui me connaît parfaitement.»
Ce lieu, c'était le Carmel ; avant de «me reposer à l'ombre de Celui que je désirais», je devais passer par bien des épreuves, mais l'appel Divin était si pressant que m'eût-il fallu traverser les flammes, je l'aurais fait pour être fidèle à Jésus... Pour m'encourager dans ma vocation, je ne trouvai qu'une seule âme, ce fut celle de ma Mère chérie... mon coeur trouva dans le sien un écho fidèle et sans elle je ne serais sans doute pas arrivée au rivage béni qui l'avait reçue depuis 5 ans sur son sol imprégné de la rosée céleste... Oui depuis 5 ans j'étais éloignée de vous, ma Mère chérie, je croyais vous avoir perdue, mais au moment de l'épreuve c'est votre main qui m'indiqua la route qu'il me fallait suivre... J'avais besoin de ce soulagement, car mes parloirs au Carmel m'étaient devenus de plus en plus pénibles, je ne pouvais parler de mon désir d'entrer sans me sentir repoussée. Marie trouvant que j'étais trop jeune, faisait tout son possible pour empêcher mon entrée ; vous-même, ma Mère, afin de m'éprouver, essayiez quelquefois de ralentir mon ardeur ;
D'un autre côté, je n'osais rien dire à Céline, et ce silence me faisait beau­coup souffrir; il m'était si difficile de lui cacher quelque chose! Bientôt cependant, cette sœur chérie apprit ma détermination, et, loin d'essayer de m'en détourner, elle accepta le sacrifice avec un courage admirable. Puisqu'elle voulait être religieuse, c'était à elle de partir la première; mais comme autrefois les martyrs donnaient joyeusement le baiser d'adieu à leurs frères, partant les premiers pour combattre dans l'arène: ainsi me laissa‑t‑elle m'éloigner, prenant la même part à mes épreuvesque s'il se fut agi de sa propre vocation.

De la part de Céline, je n'avais donc rien à craindre; mais je ne savais quel moyen prendre pour annoncer mes projets à mon père. Comment lui parler de quitter sa reine, lorsqu'il venait de sacrifier ses deux aînées? De plus, cette année‑là, nous l'avions vu malade d'une attaque de paralysie assez sérieuse, dont il se remit promptement, il est vrai, mais qui ne laissait pas de nous donner pour l'avenir bien des inquiétudes.

Ah! que de luttes intimes n'ai‑je pas souffertes

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enfin si je n'avais pas eu vraiment [la] vocation, je me serais arrêtée dès le début car je rencontrai des obstacles aussitôt que je commençai à répondre à l'appel de Jésus. Je ne voulus pas dire à Céline mon désir d'entrer si jeune au Carmel et cela me fit souffrir davantage car il m'était bien difficile de lui cacher quelque chose... Cette souffrance ne dura pas longtemps, bientôt ma petite Soeur chérie apprit ma détermination et loin d'essayer de me détourner, elle accepta avec un courage admirable le sacrifice que le Bon Dieu lui demandait ; pour comprendre combien il fut grand, il faudrait savoir à quel point nous étions unies... c'était pour ainsi dire la même âme qui nous faisait vivre ; depuis peu de mois nous jouissions ensemble de la vie la plus douce que des jeunes filles puissent rêver ; tout, autour de nous, répondait à nos goûts, la liberté la plus grande nous était donnée, enfin je disais que notre vie était sur la terre l'Idéal du bonheur... A peine avions-nous eu le temps de goûter cet idéal du bonheur, qu'il fallait s'en détourner librement, et ma Céline chérie ne se révolta pas un instant. Ce n'était pas elle cependant que Jésus appelait la première, aussi aurait-elle pu se plaindre... ayant la même vocation que moi, c'était à elle de partir !... Mais comme au temps des martyrs, ceux qui restaient dans la prison donnaient joyeusement le baiser de paix à leurs frères partant les premiers pour combattre dans l'arène et se consolaient dans la pensée que peut-être ils étaient réservés pour des combats plus grands encore, ainsi Céline laissa-t-elle sa Thérèse s'éloigner et resta seule pour le glorieux et sanglant combat auquel Jésus la destinait comme privilégiée de son amour !...  Céline devint donc la confidente de mes luttes et de mes souffrances, elle y prit la même part que s'il se fût agi de sa propre vocation ; de son côté je n'avais pas à craindre d'opposition, mais je ne savais quel moyen prendre pour l'annoncer à Papa... Comment lui parler de quitter sa reine, lui qui venait de sacrifier ses trois aînées ?... Ah ! que [de] luttes intimes n'ai-je pas souffertes avant

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

les additions sont en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

les suppressions sont en noir

avant de par­ler! Cependant, il fallait me décider: j'allais avoir quatorze ans et demi, six mois seulement nous séparaient encore de la belle nuit de Noël; et j'étais résolue d'entrer au Carmel, à l'heure même où, l'année précédente, j'avais reçu ma grâce de con­version. Pour faire ma grande confidence, je choisis la fête de la Pen­tecôte. Toute la journée, je demandai les lumières de l’Esprit Saint, suppliant les Apôtres de prier pour moi.

L'après‑midi, en revenant des Vêpres, je trouvai l'occasion désirée. Mon père chéri était allé s'asseoir dans le jardin; et là, les mains jointes, il contemplait les merveilles de la nature. Le soleil couchant dorait de ses derniers feux le sommet des grands arbres et les petits oiseaux gazouillaient leur prière du soir. Son beau visage avait une expression toute céleste, je sentais que la paix inondait son cœur. Sans dire un seul mot, j'allai m'asseoir à ses côtés, les yeux déjà mouillés de larmes. Il me regarda avec une tendresse indéfinissable, appuya ma tête sur son cœur et me dit: «Qu'as‑tu, ma petite reine? Confie‑moi cela...» Puis se levant, comme pour dissimuler sa propre émotion, il marcha lentement, me pressant toujours sur son cœur.

A travers mes larmes, je parlai du Carmel, de mes désirs d'entrer bientôt; alors il pleura lui‑même! Toutefois, il ne me dit rien qui pût me détourner de ma vocation; il me fit simple­ment remarquer que j'étais encore bien jeune pour prendre une détermination aussi grave; et, comme j'insistais, défendant bien ma cause, mon incomparable père avec sa généreuse et droite nature fut bientôt convaincu. Nous continuâmes longtemps notre promenade; mon cœur était soulagé, papa ne versait plus de larmes.

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de me sentir le courage de parler !... Cependant il fallait me décider, j'allais avoir quatorze ans et demi, six mois seulement nous séparaient encore de la belle nuit de Noël où j'avais résolu d'entrer, à l'heure même où l'année précédente j'avais reçu «ma grâce». Pour faire ma grande confidence je choisis le jour de la Pentecôte, toute la journée je suppliai les Sts Apôtres de prier pour moi, de m'inspirer les paroles que j'allais avoir à dire... N'était-ce pas eux en effet qui devaient aider l'enfant timide que Dieu destinait à devenir l'apôtre des apôtres par la prière et le sacrifice ?... Ce ne fut que l'après-midi en revenant des vêpres que je trouvai l'occasion de parler à mon petit Père chéri ; il était allé s'asseoir au bord de la citerne et là, les mains jointes, il contemplait les merveilles de la nature, le soleil dont les feux avaient perdu leur ardeur dorait le sommet des grands arbres, les petits oiseaux chantaient joyeusement leur prière du soir. La belle figure de Papa avait une expression céleste, je sentais que la paix inondait son coeur ; sans dire un seul mot j'allai m'asseoir à ses côtés, les yeux déjà mouillés de larmes, il me regarda avec tendresse et prenant ma tête il l'appuya sur son coeur, me disant : «Qu'as-tu ma petite reine?... confie-moi cela...» Puis se levant comme pour dissimuler sa propre émotion, il marcha lentement, tenant toujours ma tête sur son coeur. A travers mes larmes je lui confiai mon désir d'entrer au Carmel, alors ses larmes vinrent se mêler aux miennes, mais il ne dit pas un mot pour me détourner de ma vocation, se contentant simplement de me faire remarquer que j'étais encore bien jeune pour prendre une détermination aussi grave. Mais je défendis si bien ma cause, qu'avec la nature simple et droite de Papa, il fut bientôt convaincu que mon désir était celui de Dieu lui-même et dans sa foi profonde il s'écria que le Bon Dieu lui faisait un grand honneur de lui demander ainsi ses enfants ; nous continuâmes longtemps notre promenade, mon coeur soulagé par la bonté avec laquelle mon incomparable Père avait accueilli ses confidences,

Il me parla comme un saint. S'approchant d'un mur peu élevé, il me montra des petites fleurs blanches, semblables à des lis en miniature; et, prenant une de ces fleurs, il me la donna, m'expliquant avec quel soin le Seigneur l'avait fait éclore et conservée jusqu'à ce jour.

Je croyais écouter mon histoire, tant la ressemblance était frappante entre la petite fleur et la petite Thérèse. Je reçus cette fleurette comme une relique; et je vis qu'en voulant la cueillir, mon père avait enlevé toutes ses racines sans les briser: elle sem­blait destinée à vivre encore dans une autre terre plus fertile. Cette même action, papa venait de la faire pour moi, en me per­mettant de quitter pour la montagne du Carmel la douce vallée témoin de mes premiers pas dans la vie.
Je collai ma petite fleur blanche sur une image de Notre‑Dame des Victoires: la sainte Vierge lui sourit, et le petit Jésus semble la tenir dans sa main . C'est là qu'elle est encore, seulement la tige s'est brisée tout près de la racine. Le bon Dieu semble me dire par là, qu'il brisera bientôt les liens de sa petite fleur et ne le laissera pas se faner sur la terre...

Après avoir obtenu le consentement de mon père, je croyais pouvoir m'envoler sans crainte au Carmel. Hélas! mon oncle, après avoir entendu à son tour mes confidences, 

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s'épanchait doucement dans le sien. Papa semblait jouir de cette joie tranquille que donne le sacrifice accompli, il me parla comme un saint et je voudrais me rappeler ses paroles pour les écrire ici, mais je n'en ai conservé qu'un souvenir trop embaumé pour qu'il puisse se traduire. Ce dont je me souviens parfaitement ce fut de l'action symbolique que mon Roi chéri accomplit sans le savoir. S'approchant d'un mur peu élevé, il me montra de petites fleurs blanches semblables à des lys en miniature et prenant une de ces fleurs, il me la donna, m'expliquant avec quel soin le Bon Dieu l'avait fait naître et l'avait conservée jusqu'à ce jour ; en l'entendant parler, je croyais écouter mon histoire tant il y avait de ressemblance entre ce que Jésus avait fait pour la petite fleur et la petite Thérèse... Je reçus cette fleurette comme une relique et je vis qu'en voulant la cueillir, Papa avait enlevé toutes ses racines sans les briser, elle semblait destinée à vivre encore dans une autre terre plus fertile que la mousse tendre où s'étaient écoulés ses premiers matins... C'était bien cette même action que Papa venait de faire pour moi quelques instants plus tôt, en me permettant de gravir la montagne du Carmel et de quitter la douce vallée témoin de mes premiers pas dans la vie. Je plaçai ma petite fleur blanche dans mon Imitation, au chapitre intitulé : «Qu'il faut aimer Jésus par-dessus toutes choses», c'est là qu'elle est encore, seulement la tige s'est brisée tout près de la racine et le Bon Dieu semble me dire par là qu'il brisera bientôt les liens de sa petite fleur et ne la laissera pas se faner sur la terre !
             Après avoir obtenu le consentement de Papa, je croyais pouvoir m'envoler sans crainte au Carmel, mais de bien douloureuses épreuves devaient encore éprouver ma vocation. Ce ne fut qu'en tremblant que je confiai à mon oncle la résolution que j'avais prise. Il me prodigua toutes les marques de tendresse possibles, cependant il ne me donna pas la permission de partir, au contraire il me défendit de lui
déclara que cette entrée à quinze ans, dans un ordre austère, lui paraissait contre la prudence humaine; que ce serait faire tort à la religion de lais­ser une enfant embrasser une pareille vie. Par suite, il ajouta qu'il allait y mettre de son côté toute l'opposition possible, et qu'à moins d'un miracle, il ne changerait pas d'avis. Je m'aperçus que tous les raisonnements seraient inutiles, et je me retirai, le cœur plongé dans la plus profonde amertume. Ma seule consolation était la prière; je suppliais Jésus de faire le miracle demandé puisqu'à ce prix seulement je pouvais répon­dre à son appel. Un temps assez long s'écoula; mon oncle ne semblait plus se souvenir de notre entretien: mais j'ai su plus tard que, tout au contraire, je le préoccupais beaucoup. Avant de faire luire sur mon âme un rayon d'espérance, le Seigneur voulut m'envoyer un autre martyre bien douloureux qui dura trois jours. Oh! jamais je n'ai si bien compris la peine amère de la sainte Vierge et de saint Joseph, cherchant à travers les rues de Jérusalem le divin Enfant Jésus. Je me trouvais dans un désert affreux: ou plutôt, mon âme ressemblait au fragile esquif livré sans pilote à la merci des flots orageux. Je le sais, Jésus était là, dormant sur ma nacelle, mais comment le voir au milieu d'une si sombre nuit? Si l'orage avait éclaté ouverte­ment, un éclair eût peut‑être sillonné mes nuages. Sans doute, c'est une bien triste lueur que celle des éclairs; cependant, à leur clarté, j'aurais aperçu un instant le Bien‑Aimé de mon cœur. Mais non... c'était la nuit! la nuit profonde, le délaissement complet, une véritable mort ! Comme le divin Maître au Jardin de l'Agonie, je me sentais seule, ne trouvant de consolation ni du côté de la terre, ni du côté des cieux. La nature semblait prendre part à ma tristesse amère: pendant ces trois jours, le soleil ne montra pas un seul de
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parler de ma vocation avant l'âge de 17 ans. C'était contraire à la prudence humaine, disait-il, de faire entrer au Carmel une enfant de 15 ans, cette vie de carmélite étant aux yeux du monde une vie de philosophe, ce serait faire grand tort à la religion de laisser une enfant sans expérience l'embrasser...Tout le monde en parlerait, etc... etc... Il dit même que pour le décider à me laisser partir il faudrait un miracle. Je vis bien que tous les raisonnements seraient inutiles, aussi je me retirai, le coeur plongé dans l'amertume la plus profonde ; ma seule consolation était la prière, je suppliais Jésus de faire le miracle demandé puisqu'à ce prix seulement je pourrais répondre à son appel.
             Un temps assez long se passa avant que j'ose parler de nouveau à mon oncle ; cela me coûtait extrêmement d'aller chez lui, de son côté il paraissait ne plus penser à ma vocation, mais j'ai su plus tard que ma grande tristesse l'influença beaucoup en ma faveur. Avant de faire luire sur mon âme un rayon d'espérance, le Bon Dieu voulut m'envoyer un martyre bien douloureux qui dura trois jours. Oh ! jamais je n'ai si bien compris que pendant cette épreuve, la douleur de la Ste Vierge et de St Joseph cherchant le divin Enfant Jésus... J'étais dans un triste désert ou plutôt mon âme était semblable au fragile esquif livré sans pilote à la merci des flots orageux... Je le sais, Jésus était là dormant sur ma nacelle, mais la nuit était si noire qu'il m'était impossible de le voir, rien ne m'éclairait, pas même un éclair ne venait sillonner les sombres nuages... Sans doute c'est une bien triste lueur que celle des éclairs, mais au moins, si l'orage avait éclaté ouvertement, j'aurais pu apercevoir un instant Jésus... c'était la nuit, la nuit profonde de l'âme... comme Jésus au jardin de l'agonie, je me sentais seule, ne trouvant de consolation ni sur la terre ni du côté des Cieux, le Bon Dieu paraissait m'avoir délaissée !!!... La nature semblait prendre part à ma tristesse amère, pendant ces trois jours, le soleil ne fit pas luire un seul de

ses rayons et la pluie tomba par torrents. J'en fis toujours la remarque: dans toutes les circonstances graves de ma vie, la nature était l'image de mon âme. Quand je pleurais, le ciel pleurait avec moi, quand je jouissais, l'azur du firmament ne se trouvait obscurci d'aucun nuage.

Le quatrième jour, qui se trouvait un samedi, j'allai voir mon oncle. Quelle ne fut pas ma surprise, en le trouvant tout changé à mon égard! D'abord, sans que je lui en eusse témoigné le désir, il me fit entrer dans son cabinet; puis, commençant par m'adres­ser de doux reproches sur ma manière d'être, un peu gênée avec lui, il me dit que le miracle exigé n'était plus nécessaire; qu'ayant prié le bon Dieu de lui donner une simple inclination de cœur il venait de l'obtenir. Je ne le reconnaissais plus. Il m'embrassa avec la tendresse d'un père, ajoutant d'un ton bien ému: « Va en paix, ma chère enfant, tu es une petite fleur privilégiée que le Seigneur veut cueillir, je ne m'y opposerai pas. »
Ms A 51v début
ses rayons et la pluie tomba par torrents. (J'ai remarqué que dans toutes les circonstances graves de ma vie, la nature était à l'image de mon âme. Les jours de larmes, le Ciel pleurait avec moi, les jours de joie, le Soleil envoyait à profusion ses gais rayons et l'azur n'était obscurci d'aucun nuage...)  Enfin le quatrième jour qui se trouvait être un samedi, jour consacré à la douce Reine des Cieux, j'allai voir mon oncle. Quelle ne fut pas ma surprise en le voyant me regarder et me faire entrer dans son cabinet sans que je lui en eusse témoigné le désir !... Il commença par me faire de doux reproches de ce que je paraissais avoir peur de lui et puis il me dit qu'il n'était pas nécessaire de demander un miracle, qu'il avait seulement prié le Bon Dieu de lui donner «une simple inclination de coeur» et qu'il était exaucé... Ah ! je ne fus pas tentée d'implorer de miracle, car pour moi le miracle était accordé, mon oncle n'était plus le même. Sans faire aucune allusion à «la prudence humaine» il me dit que j'étais une petite fleur que le Bon Dieu voulait cueillir et qu'il ne s'y opposerait plus !...
Ms A 51v et 52r : note intercalée par Thérèse

Cette réponse définitive était vraiment digne de lui. Pour la troisième fois ce Chrétien d'un autre âge permettait qu'une des filles adoptives de son coeur allât s'ensevelir loin du monde. Ma Tante aussi fut admirable de tendresse et de prudence, je ne me souviens pas que pendant mon épreuve elle m'ait dit un mot qui pût l'augmenter, je voyais qu'elle avait grand' pitié de sa pauvre petite Thérèse, aussi lorsque j'eus obtenu le consentement de mon cher Oncle, elle me donna le sien mais non sans me prouver de mille manières que mon départ lui causerait du chagrin...

Hélas ! nos chers parents étaient loin de s'attendre alors qu'il leur faudrait renouveler deux fois encore le même sacrifice... Mais en tendant la main pour demander toujours, le Bon Dieu ne la présenta pas vide, ses amis les plus chers purent y puiser abondamment la force et le courage qui leur étaient si nécessaires... Mais mon coeur m'emporte bien loin de mon sujet, j'y retourne presqu'à regret :  Après la réponse de mon Oncle, vous comprenez, ma Mère,

 

Avec quelle allégresse je repris le chemin des Buissonnets sous le beau ciel dont les nuages s'étaient complètement dissipés! Dans mon âme aussi la nuit avait cessé. Jésus se réveillant m'avait rendu la joie, je n'entendais plus le bruit des vagues: au lieu du vent de l'épreuve, une brise légère enflait ma voile et je me croyais au port! Hélas! plus d'un orage devait encore s'élever, me faisant craindre, à certaines heures, de m'être éloi­gnée sans retour du rivage si ardemment désiré.

Après avoir obtenu le consentement de mon oncle, j'appris par vous, ma Mère vénérée, que monsieur
Ms A 51 v suite et fin du folio
avec quelle allégresse je repris le chemin des Buissonnets, sous «le beau Ciel, dont les nuages s'étaient complètement dissipés» !... Dans mon âme aussi la nuit avait cessé. Jésus en se réveillant m'avait rendu la joie, le bruit des vagues s'était apaisé ; au lieu du vent de l'épreuve, une brise légère enflait ma voile et je croyais arriver bientôt sur le rivage béni que j'apercevais tout près de moi. Il était en effet bien près de ma nacelle, mais plus d'un orage devait encore s'élever et lui dérobant la vue de son phare lumineux, lui faire craindre de s'être éloignée sans retour de la plage si ardemment désirée... Peu de jours après avoir obtenu le consentement de mon oncle, j'allais vous voir, ma Mère chérie, et je vous dis ma joie de ce que toutes mes épreuves étaient passées, mais quelle ne fut pas ma surprise et mon chagrin en vous entendant me dire que Mr
le Supérieur du Car­mel ne me permettait pas d'entrer avant l'âge de vingt et un ans. Personne n'avait pensé à cette opposition, la plus grave, la plus invincible de toutes. Cependant, sans perdre courage, j'allai moi-même avec mon père lui exposer mes désirs. Il me reçut très froi­dement, et rien ne put changer ses dispositions. Nous le quittâ­mes enfin sur un non bien arrêté: « Toutefois, ajouta‑t‑il, je ne suis que le délégué de Monseigneur; s'il permet cette entrée, je n'aurai plus rien à dire. » En sortant du presbytère, nous nous trouvâmes sous une pluie torrentielle; hélas ! de gros nuages aussi chargeaient le firmament de mon âme. Papa ne savait comment me consoler. Il me promit de me conduire à Bayeux, si je le dési­rais; j'acceptai avec reconnaissance.

Bien des événements se passèrent avant d'accomplir ce voyage. A l'extérieur, ma vie paraissait la même: j'étudiais, et surtout je grandissais dans l'amour du bon Dieu. J'avais parfois des élans, de véritables transports...

Un soir, ne sachant comment dire à Jésus que je l'aimais, et combien je désirais qu'il fût partout servi et glorifié, je pensai avec douleur qu'il ne monterait jamais des abîmes de l'enfer un seul acte d'amour. Alors, je m'écriai que, de bon cœur, je con­sentirais à me voir plongée dans ce lieu de tourments et de blas­phèmes, pour qu'il y fût aimé éternellement. Cela ne pourrait le glorifier, puisqu'il ne désire que notre bonheur; mais, quand on

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le Supérieur ne consentait pas à mon entrée avant l'âge de 21 ans... Personne n'avait pensé à cette opposition, la plus invincible de toutes ; cependant sans perdre courage j'allai moi-même avec Papa et Céline chez notre Père, afin d'essayer de le toucher en lui montrant que j'avais bien la vocation du Carmel. Il nous reçut très froidement, mon incomparable petit Père eut beau joindre ses instances aux miennes, rien ne put changer sa disposition. Il me dit qu'il n'y avait pas de péril à la demeure, que je pouvais mener une vie de carmélite à la maison, que si je ne prenais pas la discipline tout ne serait pas perdu... etc... etc... enfin il finit par ajouter qu'il n'était que le délégué de Monseigneur et que s'il voulait me permettre d'entrer au Carmel, lui n'aurait plus rien à dire... Je sortis tout en larmes du presbytère, heureusement j'étais cachée par mon parapluie, car la pluie tombait par torrents. Papa ne savait comment me consoler... il me promit de me conduire à Bayeux aussitôt que j'en témoignai le désir, car j'étais résolue d'arriver à mes fins, je dis même que j'irais jusqu'au Saint Père, si Monseigneur ne voulait pas me permettre d'entrer au Carmel à 15 ans...
Bien des événements se passèrent avant mon voyage à Bayeux ; à l'extérieur ma vie paraissait la même, j'étudiais, je prenais des leçons de dessin avec Céline et mon habile maîtresse trouvait en moi beaucoup de dispositions à son art. Surtout je grandissais dans l'amour du Bon Dieu, je sentais en mon coeur des élans inconnus jusqu'alors, parfois j'avais de véritables transports d'amour.
Un soir ne sachant comment dire à Jésus que je l'aimais et combien je désirais qu'Il soit partout aimé et glorifié, je pensais avec douleur qu'il ne pourrait jamais recevoir de l'enfer un seul acte d'amour ; alors je dis au Bon Dieu que pour lui faire plaisir je consentirais bien à m'y voir plongée, afin qu'il soit aimé éternellement dans ce lieu de blasphème... Je savais que cela ne pouvait pas le glorifier, puisqu'Il ne désire que notre bonheur, mais quand on

aime, on éprouve le besoin de dire mille folies. Si je parlais ainsi, ce n'était pas que le ciel n'excitât mon envie; mais alors, mon ciel à moi n'était autre que l'amour, et je sentais, dans mon ardeur, que rien ne pourrait me détacher de l'objet divin qui m'avait ravie...

Vers cette époque, Notre‑Seigneur me donna la consolation de voir de près des âmes d'enfants. Voici en quelle circonstance: Pendant la maladie d'une pauvre mère de famille, je m'occupai beaucoup de ses deux petites filles, dont l'aînée n'avait pas six ans. C'était un vrai plaisir pour moi de voir avec quelle candeur elles ajoutaient foi à tout ce que je leur disais. Il faut que le saint baptême dépose dans les âmes un germe bien profond des ver­tus théologales, puisque, dès l'enfance, l'espoir des biens futurs suffit pour faire accepter des sacrifices.

Lorsque je voulais voir mes deux petites filles bien concilian­tes entre elles, au lieu de leur promettre des jouets et des bon­bons, je leur parlais des récompenses éternelles que le petit Jésus donnera aux enfants sages. L'aînée, dont la raison commençait à se développer, me regardait avec une expression de vive joie, et me faisait mille questions charmantes sur le petit Jésus et son beau ciel. Elle me promettait ensuite avec enthousiasme de tou­jours céder à sa sœur, ajoutant que, jamais de sa vie, elle n'oublierait les leçons de «la grande demoiselle»—c'est ainsi qu'elle m'appelait.

Considérant ces âmes innocentes, je les comparais à une cire molle, sur laquelle on peut graver toute empreinte; celle du mal, hélas! comme celle du bien, et je compris la parole de Jésus: Qu'il vaudrait mieux être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits enfants.

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aime, on éprouve le besoin de dire mille folies ; si je parlais de la sorte, ce n'était pas que le Ciel n'excitât mon envie, mais alors mon Ciel à moi n'était autre que l'Amour et je sentais comme St Paul que rien ne pourrait me détacher de l'objet divin qui m'avait ravie !...
Avant de quitter le monde, le Bon Dieu me donna la consolation de contempler de près des âmes d'enfants ; étant la plus petite de la famille, je n'avais jamais eu ce bonheur, voici les tristes circonstances qui me le procurèrent : Une pauvre femme, parente de notre bonne, mourut à la fleur de l'âge laissant 3 enfants tout petits ; pendant sa maladie nous prîmes à la maison les deux petites filles dont l'aînée n'avait pas 6 ans, je m'en occupais toute la journée et c'était un grand plaisir pour moi de voir avec quelle candeur elles croyaient tout ce que je leur disais. Il faut que le saint Baptême dépose dans les âmes un germe bien profond des vertus théologales puisque dès l'enfance elles se montrent déjà et que l'espérance de biens futurs suffit pour faire accepter des sacrifices. Lorsque je voulais voir mes deux petites filles bien conciliantes l'une pour l'autre, au lieu de promettre des jouets et des bonbons à celle qui céderait à sa soeur, je leur parlais des récompenses éternelles que le petit Jésus donnerait dans le Ciel aux petits enfants sages ; l'aînée, dont la raison commençait à se développer, me regardait avec des yeux brillants de joie, me faisait mille questions charmantes sur le petit Jésus et son beau Ciel et me promettait avec enthousiasme de toujours céder à sa soeur ; elle disait que jamais de sa vie elle n'oublierait ce que lui avait dit «la grande demoiselle», car c'est ainsi qu'elle m'appelait... En voyant de près ces âmes innocentes, j'ai compris quel malheur c'était de ne pas bien les former dès leur éveil, alors qu'elles ressemblent à une cire molle sur laquelle on peut déposer l'empreinte des vertus mais aussi celle du mal... j'ai compris ce qu'a dit Jésus en l'Evangile : «Qu'il vaudrait mieux être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits enfants.» 

Ah ! que d'âmes arriveraient à une haute sainteté, si, dès le principe, elles étaient bien dirigées!

Je le sais, Dieu n'a besoin de personne pour accomplir son œuvre de sanctification; mais, comme il permet à un habile jar­dinier d'élever des plantes rares et délicates, lui donnant à cet effet la science nécessaire, tout en se réservant le soin de fécon­der; ainsi veut‑il être aidé dans sa divine culture des âmes. Qu'arriverait‑il, si un horticulteur maladroit ne greffait pas bien ses arbres? s'il ne savait pas reconnaître la nature de chacun et voulait faire éclore, par exemple, des roses sur un pêcher?

Cela me fait souvenir qu'autrefois, parmi mes oiseaux, j'avais un serin qui chantait à ravir; j'avais aussi un petit linot auquel je prodiguais des soins particuliers, l'ayant adopté à sa sortie du nid. Ce pauvre petit prisonnier, privé des leçons de musique de ses parents, et n'entendant du matin au soir que les joyeuses roulades du serin, voulut l'imiter un beau jour.—Difficile entre­prise pour un linot!—C'était charmant de voir les efforts de ce pauvre petit, dont la douce voix eut bien du mal à s'accorder avec les notes vibrantes de son maître. Il y arriva cependant, à ma grande surprise, et son chant devint absolument le même que celui du serin.

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Ah ! que d'âmes arriveraient à la sainteté, si elles étaient bien dirigées !... Je le sais, le Bon Dieu n'a besoin de personne pour faire son oeuvre, mais de même qu'Il permet à un habile jardinier d'élever des plantes rares et délicates et qu'Il lui donne pour cela la science nécessaire, se réservant pour Lui-même le soin de féconder, ainsi Jésus veut être aidé dans sa Divine culture des âmes.             Qu'arriverait-il si un jardinier maladroit ne greffait pas bien ses arbustes ? s'il ne savait pas reconnaître la nature de chacun et voulait faire éclore des roses sur un pêcher ?... Il ferait mourir l'arbre qui cependant était bon et capable de produire des fruits.C'est ainsi qu'il faut savoir reconnaître dès l'enfance ce que le Bon Dieu demande aux âmes et seconder l'action de sa grâce, sans jamais la devancer ni la ralentir.Comme les petits oiseaux apprennent à chanter en écoutant leurs parents, de même les enfants apprennent la science des vertus, le chant sublime de l'Amour Divin, auprès des âmes chargées de les former à la vie.
             Je me souviens que parmi mes oiseaux, j'avais un serin qui chantait à ravir, j'avais aussi un petit linot auquel je prodiguais des soins «maternels», l'ayant adopté avant qu'il ait pu jouir du bonheur de sa liberté. Ce pauvre petit prisonnier n'avait pas de parents pour lui apprendre à chanter, mais entendant du matin au soir son compagnon le serin faire de joyeuses roulades, il voulut l'imiter... Cette entreprise était difficile pour un linot, aussi sa douce voix eut-elle bien de la peine à s'accorder avec la voix vibrante de son maître en musique. C'était charmant de voir les efforts du pauvre petit, mais ils furent enfin couronnés de succès, car son chant tout en conservant une bien plus grande douceur fut absolument le même que celui du serin

O ma Mère chérie, vous savez qui m'a appris à chanter dès l'enfance! Vous savez quelles voix m'ont charmée! Et mainte­nant, j'espère un jour, malgré ma faiblesse, redire éternellement le cantique d'amour, dont j'ai entendu bien des fois moduler ici‑bas les notes harmonieuses.

Mais où en suis‑je? Ces réflexions m'ont entraînée trop loin... Je reprends vite le récit de ma vocation.

Le 31 octobre 1887, je partis pour Bayeux, seule avec mon père, le cœur rempli d'espérance, mais aussi bien émue à la pen­sée de me présenter à l'évêché. Pour la première fois de ma vie, je devais aller faire une visite sans être accompagnée de mes soeurs; et cette visite était à un Evêque! Moi, qui n'avais jamais besoin de parler que pour répondre aux questions qui m'étaient adressées, je devais expliquer et développer les raisons qui me faisaient solliciter mon entrée au Carmel, afin de donner des preuves de la solidité de ma vocation.

Qu'il m'en a coûté pour surmonter à ce point ma timidité! Oh! c'est bien vrai que jamais l'amour ne trouve d'impossibi­lité, parce qu'il se croit tout possible et tout permis'. C'était bien, en effet, le seul amour de Jésus qui pouvait me faire bra­ver ces difficultés et celles qui suivirent; car je devais acheter mon bonheur par de grandes épreuves. Aujourd'hui, sans doute je trouve l'avoir payé bien peu cher, et je serais prête à suppor­ter des peines mille fois plus amères pour l'acquérir, si je ne l'avais pas encore.

Les cataractes du ciel semblaient ouvertes quand nous arri­vâmes à l'évêché.
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O ma Mère chérie ! c'est vous qui m'avez appris à chanter... c'est votre voix qui m'a charmée dès l'enfance, et maintenant j'ai la consolation d'entendre dire que je vous ressemble !!! Je sais combien j'en suis encore loin, mais j'espère malgré ma faiblesse redire éternellement le même cantique que vous !...  Avant mon entrée au Carmel, je fis encore bien des expériences sur la vie et les misères du monde, mais ces détails m'entraîneraient trop loin, je vais reprendre le récit de ma vocation.  Le 31 octobre fut le jour fixé pour mon voyage à Bayeux. Je partis seule avec Papa, le coeur rempli d'espérance, mais aussi bien émue par la pensée de me présenter à l'évêché. Pour la première fois de ma vie, je devais aller faire une visite sans être accompagnée de mes soeurs et cette visite était à un Évêque ! Moi qui n'avais jamais besoin de parler que pour répondre aux questions que l'on m'adressait, je devais expliquer moi-même le but de ma visite, développer les raisons qui me faisaient solliciter l'entrée du Carmel, en un mot je devais montrer la solidité de ma vocation. Ah ! qu'il m'en a coûté de faire ce voyage ! Il a fallu que le Bon Dieu m'accorde une grâce toute spéciale pour que j'aie pu surmonter ma grande timidité... Il est aussi bien vrai que «Jamais l'Amour ne trouve d'impossibilités, parce qu'il se croit tout possible et tout permis.» C'était vraiment le seul amour de Jésus qui pouvait me faire surmonter ces difficultés et celles qui suivirent car Il se plut à me faire acheter ma vocation par de bien grandes épreuves... Aujourd'hui que je jouis de la solitude du Carmel (me reposant à l'ombre de Celui que j'ai si ardemment désiré) je trouve avoir acheté mon bonheur à bien peu de frais et je serais prête à supporter de bien plus grandes peines pour l'acquérir si je ne l'avais pas encore !
             Il pleuvait à verse quand nous arrivâmes à Bayeux, Papa qui ne voulait pas voir sa petite reine entrer à l'évêché avec sa belle toilette toute trempée la fit monter dans un omnibus et conduire à la cathédrale. Là commencèrent mes misères, Monseigneur et tout son clergé assistaient à un grand enterrement. L'église était remplie de dames en deuil et j'étais regardée de tout le monde avec ma

 

 

 

 

 

M. l'abbé Révérony, Vicaire général, qui lui-même avait fixé la date du voyage, se montra très aimable, bien qu'un peu étonné. Apercevant des larmes dans mes yeux, il me dit: « Ah ! je vois des diamants, il ne faut pas les montrer à Mon­seigneur! »

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robe claire et mon chapeau blanc, j'aurais voulu sortir de l'Église mais il ne fallait pas y penser, à cause de la pluie, et pour m'humilier encore davantage le Bon Dieu permit que Papa avec sa simplicité patriarcale me fît monter jusqu'au haut de la cathédrale ; ne voulant pas lui faire de peine je m'exécutai de bonne grâce et procurai cette distraction aux bons habitants de Bayeux que j'aurais souhaité n'avoir jamais connus... Enfin je pus respirer à mon aise dans une chapelle qui se trouvait derrière le maître-autel et j'y restai longtemps, priant avec ferveur en attendant que la pluie cessât et nous permit de sortir. En redescendant, Papa me fit admirer la beauté de l'édifice qui me paraissait beaucoup plus grand étant désert, mais une seule pensée m'occupait et je ne pouvais prendre de plaisir à rien.
Nous allâmes directement chez Mr Révérony qui était instruit de notre arrivée ayant lui-même fixé le jour du voyage, mais il était absent ; il nous fallut donc errer dans les rues qui me parurent bien tristes ; enfin nous revînmes près de l'évêché et Papa me fit entrer dans un bel hôtel où je ne fis pas honneur à l'habile cuisinier. Ce pauvre petit Père était d'une tendresse pour moi presque incroyable, il me disait de ne pas me faire de chagrin, que bien sûr Monseigneur allait m'accorder ma demande. Après nous être reposés, nous retournâmes chez Mr Révérony ; un monsieur arriva en même temps, mais le grand vicaire lui demanda poliment d'attendre et nous fit entrer les premiers dans son cabinet (le pauvre monsieur eut le temps de s'ennuyer car la visite fut longue). Mr Révérony se montra très aimable, mais je crois que le motif de notre voyage l'étonna beaucoup ; après avoir m'avoir regardée en souriant et adressé quelques questions, il nous dit : «Je vais vous présenter à Monseigneur, voulez-vous avoir la bonté de me suivre.» Voyant des larmes perler dans mes yeux il ajouta : «Ah! je vois des diamants... il ne faut pas les montrer à Monseigneur!...» Il nous fit traverser plusieurs pièces très vastes, garnies
Nous traversâmes alors de grands salons, je me faisais l'effet d'une petite fourmi, et me demandais ce que j'allais oser dire! Sa Grandeur se promenait en ce moment dans une gale­rie, avec deux prêtres; je vis M. le grand Vicaire échanger avec lui quelques mots, et revenir en sa compagnie dans l'apparte­ment où nous attendions. Là, trois énormes fauteuils étaient pla­cés devant la cheminée où pétillait un feu ardent.
En voyant entrer Monseigneur, mon père se mit à genoux près de moi, pour recevoir sa bénédiction, puis Sa Grandeur nous fit asseoir. M. Révérony me présenta le fauteuil du milieu: je m'excusai poliment; il insista, me disant de montrer si j'étais capable d'obéir. Aussitôt, je m'exécutai sans la moindre réflexion, et j'eus la confusion de lui voir prendre une chaise, tandis que je me trouvais enfoncée dans un siège monumental, où quatre comme moi auraient été à l'aise—plus à l'aise que moi; car j'étais loin d'y être!—J'espérais que mon père allait parler; mais il me dit d'expliquer le but de notre visite. Je le fis le plus éloquemment possible, tout en comprenant très bien qu'un simple mot du Supérieur m'eût plus servi que mes raisons. Hélas! son opposition ne plaidait guère en ma faveur.
Monseigneur me demanda s'il y avait longtemps que je dési­rais le Carmel.
—Oh ! oui, Monseigneur, bien longtemps !
—Voyons, reprit en riant M. Révérony, il ne peut toujours pas y avoir quinze ans de cela!
—C'est vrai, répondis‑je, mais il n'y a pas beaucoup d'années à retrancher; car j'ai désiré me donner au bon Dieu dès l'âge de trois ans.
Monseigneur, croyant être agréable à mon père, essaya de me faire comprendre que je devais rester quelque temps encore près de lui. Quelle ne fut pas ma surprise et l'édification de Sa Grandeur, de voir alors papa prendre mon parti! ajoutant, d'un air plein de bonté, que nous devions aller à Rome avec le pèlerinage diocésain, et que je n'hésiterais pas à parler au Saint‑Père, si je n'obtenais auparavant la permission sol­licitée. Cependant, un entretien avec le Supérieur fut exigé comme indispensable, avant de nous donner aucune décision. Je ne pouvais rien entendre qui me fit plus de peine; car je con­naissais son opposition formelle et bien arrêtée. Aussi, sans tenir compte de la recommandation de M. l'abbé Révérony, je fis plus que montrer des diamants à Monseigneur, je lui en donnai. Je vis bien qu'il était touché; il me fit des cares­ses comme jamais, paraît‑il, aucune enfant n'en
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de portraits d'évêques ; en me voyant dans ces grands salons, je me faisais l'effet d'une pauvre petite fourmi et je me demandais ce que j'allais oser dire à Monseigneur ; il se promenait entre deux prêtres sur une galerie, je vis Mr Révérony lui dire quelques mots et revenir avec lui, nous l'attendions dans son cabinet ; là, trois énormes fauteuils étaient placés devant la cheminée où pétillait un feu ardent. En voyant entrer sa Grandeur, Papa se mit à genoux à côté de moi pour recevoir sa bénédiction, puis Monseigneur fit placer Papa dans un des fauteuils, se mit en face de lui et Mr Révérony voulut me faire prendre celui du milieu ; je refusai poliment, mais il insista, me disant de montrer si j'étais capable d'obéir, aussitôt je m'assis sans faire de réflexion et j'eus la confusion de le voir prendre une chaise pendant que moi j'étais enfoncée dans un fauteuil où quatre comme moi auraient été à l'aise (plus à l'aise que moi, car j'étais loin d'y être !...) J'espérais que Papa allait parler mais il me dit d'expliquer moi-même à Monseigneur le but de notre visite ; je le fis le plus éloquemment possible, sa Grandeur habituée à l'éloquence ne parut pas très touchée de mes raisons, au lieu d'elles un mot de Mr le Supérieur m'eût plus servi, malheureusement je n'en avais pas et son opposition ne plaidait aucunement en ma faveur... Monseigneur me demanda s'il y avait longtemps que je désirais entre au carmel :  «Oh oui! Monseigneur, bien longtemps...»  «Voyons, reprit en riant Mr Révérony, vous ne pouvez toujours pas dire qu'il y a 15 ans que vous avez ce désir.»  «C'est vrai, repris-je en souriant aussi, mais il n'y a pas beaucoup d'années à retrancher car j'ai désiré me faire religieuse dès l'éveil de ma raison et j'ai désiré le carmel aussitôt que je l'ai bien connu, parce que dans cet ordre je trouvais que toutes les aspirations de mon âme seraient remplies. » Je ne sais pas, ma Mère, si ce sont tout à fait mes paroles, je crois que c'était encore plus mal tourné, mais enfin c'est le sens.
             Monseigneur croyant être agréable à Papa essaya de me faire rester encore quelques années auprès de lui, aussi ne fut-il pas peu surpris et édifié de le voir prendre mon parti, intercédant pour que j'obtienne la permission de m'envoler à 15 ans. Cependant tout fut inutile, il dit qu'avant de se décider un entretien avec le Supérieur du Carmel était indispensable. Je ne pouvais rien entendre qui me fît plus de peine, car je connaissais l'opposition formelle de notre Père, aussi sans tenir compte de la recommandation de Mr Révérony je fis plus que montrer des diamants à Monseigneur, je lui en donnai !... Je vis bien qu'il était touché ; me prenant par le cou, il appuyait ma tête sur son épaule et me faisait des caresses, comme jamais, paraît-il, personne n'en

avait reçu de lui.

—«Tout n'est pas perdu, ma chère petite, me dit‑il; mais je suis bien content que vous fassiez avec votre bon père le voyage de Rome: vous affermirez ainsi votre vocation. Au lieu de pleurer, vous devriez vous réjouir! D'ailleurs, la semaine prochaine je vais aller à Lisieux; je parlerai de vous à monsieur le Supérieur, et, certainement, vous recevrez ma réponse en Italie. »

Sa Grandeur nous conduisit ensuite jusqu'au jardin; mon père l'intéressa beaucoup en lui racontant que ce matin même, afin de paraître plus âgée, je m'étais relevé les cheveux. Ceci ne fut pas perdu! Aujourd'hui, je le sais, Monseigneur ne parle à per­sonne de sa petite fille, sans raconter l'histoire des cheveux.— J'aurais préféré, je l'avoue, que cette révélation ne se fît point.

Monsieur le grand Vicaire nous accompagna jusqu'à la porte, disant que jamais chose pareille ne s'était vue: un père aussi empressé de donner son enfant à Dieu, que cette enfant de s'offrir elle‑même.

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avait reçu de lui. Il me dit que tout n'était pas perdu, qu'il était bien content que je fasse le voyage de Rome afin d'affermir ma vocation et qu'au lieu de pleurer je devais me réjouir ; il ajouta que la semaine suivante, devant aller à Lisieux, il parlerait de moi à Mr le Curé de St Jacques et que certainement je recevrais sa réponse en Italie. Je compris qu'il était inutile de faire de nouvelles instances, d'ailleurs je n'avais plus rien à dire ayant épuisé toutes les ressources de mon éloquence. 
Monseigneur nous reconduisit jusqu'au jardin. Papa l'amusa beaucoup en lui disant qu'afin de paraître plus âgée, je m'étais fait relever les cheveux. (Ceci ne fut pas perdu car Monseigneur ne parle pas de «sa petite fille» sans raconter l'histoire des cheveux...)
Mr R. voulut nous accompagner jusqu'au bout du jardin de l'évêché, il dit à Papa que jamais chose pareille ne s'était vue : «Un père aussi empressé de donner son enfant au Bon Dieu que cette enfant de s'offrir elle-même!»  Papa lui demanda plusieurs explications sur le pèlerinage, entre autres comment il fallait s'habiller pour paraître devant le St Père. Je le vois encore se tourner devant Mr Révérony en lui disant : «Suis-je assez bien comme cela?...» Il avait aussi dit à Monseigneur que s'il ne me permettait pas d'entrer au Carmel je demanderais cette grâce au Souverain Pontife. Il était bien simple dans ses paroles et ses manières mon Roi chéri, mais il était si beau... il avait une distinction toute naturelle qui dut plaire beaucoup à Monseigneur habitué à se voir entouré de personnages connaissant toutes les règles de l'étiquette des salons, mais non pas le Roi de France et de Navarre en personne avec sa petite reine...
             Quand je fus dans la rue mes larmes recommencèrent à couler, non pas tant à cause de mon chagrin, qu'en voyant mon petit Père chéri qui venait de faire un voyage inutile... Lui qui se faisait une fête d'envoyer une dépêche au Carmel, annonçant l'heureuse réponse de Monseigneur, était obligé de

 

Il fallut donc reprendre le chemin de Lisieux, sans aucune réponse favorable. Il me semblait que mon avenir était brisé pour toujours; plus j'approchais du terme, plus je voyais mes affai­res s'embrouiller. Cependant, je ne cessai point d'avoir au fond de l'âme une grande paix, parce que je ne cherchais que la volonté du Seigneur.

 

 

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revenir sans en avoir aucune... Ah ! que j'avais de peine !... Il me semblait que mon avenir était brisé pour jamais ; plus j'approchais du terme, plus je voyais mes affaires s'embrouiller. Mon âme était plongée dans l'amertume, mais aussi dans la paix, car je ne cherchais que la volonté du Bon Dieu.  Aussitôt en arrivant à Lisieux, j'allai chercher de la consolation au Carmel et j'en trouvai près de vous, ma Mère chérie. Oh non ! jamais je n'oublierai tout ce que vous avez souffert à cause de moi. Si je ne craignais de les profaner en m'en servant, je pourrais dire les paroles que Jésus adressait à ses apôtres, le soir de sa Passion : «C'est vous qui avez été toujours avec moi dans toutes mes épreuves»... Mes bien-aimées soeurs m'offrirent aussi de bien douces consolations...     

(suite du folio au chapitre suivant)