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Léonie par le P. Piat - chap. 5

L'entrée définitive à la Visitation

La Visitation de Caen avait fait peau neuve. Sur une démarche du confesseur, l'abbé Enault, le Monastère de Boulogne-sur-Mer lui avait envoyé trois religieuses de valeur : Sœur Jeanne-Marguerite Décar- pentry qui fut élue Supérieure en 1897, Sœur Marie- Aimée de Songnis qui lui succéda en 1903, et Sœur Louise-Henriette Vaugeois qui reçut la charge de former les jeunes. Les travaux de reconstruction furent repris avec vigueur. L'antique Abbatiale croula sous la pioche, remplacée par des bâtiments simples mais spacieux. Le noviciat, longtemps tari, ou vidé par des départs successifs, se repeuple rapidement. Plusieurs recrues, hier découragées, se présentent aussitôt, à la faveur du changement d'autorité et d'un climat plus libéral. La Communauté compte une quarantaine de moniales. La ferveur y règne. L'accent est mis sur l'esprit de famille et l'harmonie des âmes, cependant que la dévotion au Sacré-Cœur prend un magnifique essor et rayonne sur toute la région. Chaque année, au mois de juin, la chapelle accueille successivement toutes les paroisses ; les prêtres tiennent à y célébrer une de leurs premières Messes.

Au cours de ses visites à Caen, Léonie Martin avait senti tout cela. Vers la fin de 1898, elle pensa le moment venu de tenter sa chance. L'abbé Enault, ami de la famille Guérin, s'entremit efficacement. La Supérieure accéda volontiers, bien qu'un troisième essai pût paraître contre-indiqué. « je la connais, dit-elle, je me suis rendu compte que c'est une âme très obéissante. » La jeune fille profita de la fête de sa tante, le 21 novembre, pour obtenir son acquiescement. Son oncle, qui l'accompagna le 28 janvier 1899, devait déclarer à l'aumônier : « Cette fois, c'est fini, je ne reviendrai plus la chercher ». Les religieuses qui la virent arriver, élégamment vêtue, portant une jaquette de velours bien pincée, purent croire qu'elle n'avait pas abdiqué les conventions mondaines. La décision de Léonie n'en était pas moins ferme. « Je sortirai d'ici, oui, mais dans mon cercueil. » Elle fut menée aussitôt devant le Saint Sacrement, puis dans sa cellule, où elle eut permission d'installer sans délai le portrait de Thérèse. Admise au postulat le 1erfévrier 1899, dès le lendemain elle écrit à ses carmélites : « Je veux grandir et rester petite tout à la fois. Voilà ma seule ambition : me cacher comme l'humble violette sous les feuilles de la parfaite soumission. » Elle se sent protégée d'En-Haut : « Je pense sans cesse à Thérèse, c'est à tout instant que je l'appelle auprès de moi. Maintenant j'ai trois anges gardiens : celui que Dieu m'a donné pour me conduire, ma petite Thérèse et ma tante Visitandine ».

Léonie a avec elle cinq compagnes, dont son amie de Caen, rentrée le même jour. Dans le grenier Saint- Joseph où on leur a aménagé des alcôves, l'espace vital est mesuré, mais, le 23 octobre, l'Evêque de Bayeux, Mgr Amette, bénira les nouveaux locaux qui se prêteront mieux à la vie régulière. L'âge ne conférant pas la souplesse, la postulante de trente-six ans a fort à faire pour se plier au rythme rapide des travaux et des exercices. Elle peine à préparer l'Office de la Vierge. Elle se perd plus d'une fois au royaume des rubriques et dans les rudiments de latin qu'on lui inculque. L'Oraison lui plaît beaucoup  plus, qu'elle fait simple et paisible. Nul incident ne ride ces premiers mois, qui l'acheminent à la Prise d'Habit du 30 juin 1899. La cérémonie, présidée par le chanoine Ruel, supérieur, se déroula sans apparat, sans entrée solennelle, après que le chanoine Levasseur, ancien curé de Navarre près de La Musse, eût évoqué M. et Mme Martin, rappelé l'épisode du « Je choisis tout » et fait parler l'esprit de Thérèse en lui empruntant ses propos : « Sentir sa faiblesse est une grâce... Voilà bien le caractère de Notre-Seigneur. Il donne en Dieu, mais il veut l'humilité du cœur ». En revêtant les livrées de la Visitation, Léonie devint pour toujours Sœur Françoise-Thérèse.

La voici pour un an au noviciat, toute livrée à l'étude des Constitutions et du Directoire. Les exercices spirituels prêchés à la Communauté, du 15 au 23 septembre, par le P. Le Bachelot, Jésuite, semblent l'avoir galvanisée. « Cette retraite a produit en moi tout un renouvellement. Je comprends mieux ma vocation et l'estime davantage... J'ai compris que ce n'est pas si difficile d'être saint. L'exacte observance de sa Règle suffit, mais guidée seulement par l'amour : tout est là. Plutôt être mise en pièces que d'en violer la plus petite parcelle. Ce péché n'est que véniel, soit, mais il est mortel pour mon cœur. »

A cette première orientation s'ajoute un projet non moins lucide de dilection fraternelle. « Mon Dieu, faites en moi ce que vous voulez, afin d'être bonne et charitable jusqu'à l'excès, pour pratiquer, à l'exemple de ma Thérèse, votre commandement nouveau. Vous seul, agissez en moi, et par moi, je vous en supplie, dans cette difficile entreprise, car j'ai tout lieu de craindre mon extrême faiblesse qui m'a joué tant de tours. Mon Jésus, ma confiance en vous est d'autant plus grande que je me sens si petite, et la misère même. »

L'aide divine serait bientôt nécessaire. En novembre, Sœur Louise-Henriette Vaugeois étant rappelée à Boulogne, la Supérieure, Sœur Jeanne-Marguerite Décarpentry, assuma elle-même la direction du noviciat. Si elle s'inspirait de la suavité salésienne, elle n'hésitait pas à employer au besoin la manière forte de Jeanne de Chantai .Femme éminente, unissant à une exquise charité une énergie virile, elle traquait sans pitié les moindres traces d'amour-propre. Les manifestations de sensibilité ne trouvaient pas grâce à ses yeux. Sœur Françoise-Thérèse devint pour elle une bonne besogne ; sa formation fut menée avec vigueur, sans ménagement. Et les larmes coulèrent fréquemment, si abondantes que deux mouchoirs maniés de conserve suffisaient à peine à les éponger. Serait-ce à nouveau la crise ? Non, Thérèse veillait. Après avoir pleuré, notre novice s'inclinait et remerciait. Nulle ne l'égalait pour accepter sans sourciller, au Chapitre des coulpes du samedi, ces remarques mortifiantes qui étaient la terreur des débutantes.

« Notre bonne Maîtresse ne m'épargne pas, écrit- elle à ses sœurs ; je vous assure qu'elle sait s'y prendre pour faire mourir la nature dans tous ses retranchements. Mais, loin de m'en plaindre, je suis ravie, au contraire, de cette forte direction qui conduit au pur amour, et ce n'est pas rare que je lui dise : ' Je vous en supplie, ne me ménagez pas, c'est la nature qui crie et se révolte, mais au fond, je suis contente et je n'ai la paix qu'à ce prix. »

Quand tout grince en elle et qu'elle se sent faiblir, elle se réfugie dans ce qui constitue un des traits fondamentaux de la spiritualité des Martin : la pensée de l'au-delà. « En attendant le Ciel, il faut souffrir et, surtout, bien souffrir. Tel est le point important. Oui, je comprends que la paix véritable, en cette vie, n'est que dans l'acceptation des sacrifices que nous rencontrons à chaque pas. Après ce temps d'exil, ce sera le Ciel sans fin... Que je voudrais déjà y être ! En attendant, il faut être fortement et amoureusement attaché à la croix : de la croix au Ciel, il n'y a qu'un pas. » La communion est son réconfort. Si elle ne la reçoit plus quotidiennement comme dans le monde - il faudra attendre, pour cela, les décrets de Pie X - elle s'approche de la Table Sainte cinq fois par semaine, les deux autres jours étant réservés pour les deux confessions hebdomadaires.

Quand sonna l'échéance de la profession, les suffrages de la Communauté furent des plus favorables. Madame Guérin ayant fait, le 13 février 1900, une mort de prédestinée, c'est à son oncle qu'une dépêche de Léonie, suivie d'une missive datée du 13 mai, annonce l'heureuse nouvelle de la prochaine émission de ses vœux. « Me voilà au port, quel bonheur ! La prophétie de ma sainte tante visitandine est réalisée à la lettre ; je suis et je serai une petite, oh oui ! une très petite visitandine pour l'Eternité... Maintenant je vais me préparer dans la paix la plus profonde au plus grand et plus beau jour de ma vie. Je veux être parée comme ma petite Thérèse l'était à pareil jour ; aussi comme je lui demande de m'aider ! »

La Prieure de Lisieux, Mère Marie de Gonzague, également avisée, entend que la couronne et les images de profession soient faites au Carmel. En la remerciant de cette délicatesse, Sœur Françoise-Thérèse précise que la cérémonie est fixée en la fête patronale de la Visitation, le 2 juillet. Elle mentionne que l'Evêque ne sera pas présent, et ajoute humblement : « Cela m'a causé d'abord une déception. Mais qui ne verrait là encore une volonté de Dieu sur mon âme ? Notre bon et très doux Jésus veut m'épouser dans la petitesse, sans éclat et dans l'intimité ; j'en ai été frappée et cela m'a consolée ».

Ecrivant le 8 juin 1900 à ses sœurs, Léonie exulte de joie : « Je vous assure que je ne me donnerai pas à Jésus à moitié. Tout ou rien ! J'aimerais mieux ne pas faire profession s'il en était autrement ». Elle tient à demander pardon pour tout le passé, notamment pour son « enfance détestable ». Les voix du Carmel lui répondent que le succès de sa vocation est un « miracle de grâce », une victoire de toute la famille. Le crucifix que Thérèse avait porté pendant toute sa vie religieuse et jusque dans la mort lui est attribué à titre viager. Sur le désir exprimé par la future professe, sa couronne est suspendue au cou de la Vierge du Sourire et bénie par ses trois carmélites.

Le lundi 2 juillet, la messe fut célébrée à neuf heures par l'abbé Lepelletier, curé-doyen de Saint-Etienne, qui avait jadis, à Lisieux, connu la famille Martin. Le chanoine Levasseur y alla de son couplet d'éloquence pour célébrer le calvaire de la vie religieuse. Un violoniste, ami d'une moniale, fit entendre - autre temps, autres mœurs - plusieurs morceaux de musique sacrée avec accompagnement d'harmonium. Puis ce fut la grande prostration et l'émission des vœux perpétuels entre les mains du chanoine Ruel. En l'absence de M. Guérin et de sa fille, tous deux malades, le docteur Francis La Néele représentait la famille. Il fit part à Lisieux de ses impressions : « Léonie était transfigurée, elle était vraiment belle, il nous semblait que le Saint- Esprit reposait sur elle » .

Quant à l'intéressée, une lettre aux carmélites dévoile ses sentiments. « Quel beau jour ! Rien ne pouvait me distraire du calme parfait, de la paix toute céleste dont mon âme était inondée ; jamais, jamais, je n'ai eu un tel bonheur... Comme notre tant aimée petite Thérèse, ce fut sans regret qu'au soir de ce jour du Ciel, je me vis enlever ma jolie couronne pour la déposer aux pieds du Sacré-Cœur et de la Très Sainte Vierge, car, à moi non plus, ' le temps n'emportera pas mon bonheur ', puisque je suis l'épouse d'un Dieu, et cela pour l'éternité. Le lendemain, à mon réveil, ma joie fut grande de pouvoir presser sur mon cœur la croix de ma profession, cette croix bénie qui m'a coûté si cher ! Je me disais : ' Cette fois, je la tiens... Rien ne peut plus me la ravir ! ' Cette croix dont je parle est la croix d'argent, remplie de reliques, que nous portons jour et nuit ostensiblement sur la poitrine. »

Léonie Martin avait pris en son temps toutes dispositions pour qu'un grand Christ, placé au-dessus de la grille du Chœur, rappelât la mémoire de sa donation. Quant à l'image-souvenir, on y voyait, avec une photographie de Thérèse au jardin du Carmel, deux strophes qui célébraient les armes de la religieuse et sa prédestination à la gloire.

La période probatoire ne s'achevait pas avec les vœux. Pendant trois ans encore, la nouvelle professe restait tributaire du régime du noviciat, caractérisé par l'effort intensif de formation et par l'aspect parcellaire des activités. L'horaire de la journée-type trahit cet émiettement délibéré. Le voici tel qu'enregistré à l'époque : 5 h lever, 5 h 30 Oraison au Chœur, 6 h 30 Prime, 6 h 45 Messe, 7 h 30 Travail, 8 h Petites Heures, 8 h 45 Leçons de latin et de français, 10 h Repas, assorti de lectures, 10 h 45 Récréation au jardin ou en salle commune, 12 h Directives de la Supérieure, visite au Saint Sacrement, instruction au noviciat, travail personnel, 14 h Lecture au jardin ou en cellule, 14 h 30 Etude du Directoire, 15 h Vêpres, 15 h 30 Conférence sur les lectures, où chacune communique les pensées glanées en cours de route, 17 h Complies et Oraison, 18 h Repas du soir et récréation, 20 h Lecture en commun, 20 h 30 Grand silence, 20 h 45 Matines et Laudes, 21 h 30 Coucher. En hiver, tout est reculé d'une demi-heure en ce qui concerne la matinée.

On n'a pas de peine à comprendre la réflexion de Sœur Françoise-Thérèse, quelque peu essoufflée par ce rythme haletant : « Le temps n'est pas seulement coupé, il est haché ; voilà en quoi consiste le plus notre vie de renoncement, qui fait mourir Dame nature à petit feu. Tant mieux ! » On aura remarqué au passage la part, modique à nos yeux de modernes, mais très importante pour ce début de siècle, réservée à la culture religieuse, sous forme d'application individuelle, d'enseignement collectif ou d'échanges. Les emplois - qui, pour lors, n'ont pas de préoccupation lucrative - changent fréquemment de responsables : ce qui ne facilite pas le rendement, mais exerce le détachement.

Comment, à travers ce dédale, Léonie trouva-t-elle son équilibre ? Le moment est venu de la camper devant nous, en un premier portrait, telle que les anciennes de la Visitation de Caen l'ont dépeinte, avec une sympathie non exempte de clairvoyance. Elle était de taille moyenne, le visage pâle, le front plissé, les sourcils épais, la bouche large, aux dents irrégulièrement plantées, le menton vigoureux, guère jolie, mais éclairée par de profonds yeux bleus à la vue perçante, qui lui permirent, jusqu'au bout et sans fatigue, de marquer tout le linge de la Communauté. Sa santé était frêle, toujours guettée par la bronchite ou l'eczéma. Avec cela, frileuse et dormeuse au point de s'assoupir au Chœur, ce dont elle demandait pardon avec le psalmiste : « Seigneur, je suis devant vous comme une bête de somme ».

Les Supérieures disaient d'elle : « Elle n'est pas très intelligente, mais elle a le bon sens normand ». Déficiente en orthographe et en calcul, elle ne brillait pas davantage dans les joutes d'idées. Elle avait peine à lire le latin. Son jugement s'avérait juste, mais avec une réelle lenteur, et une certaine étroitesse qui la rendaient parfois obstinée dans ses points de vue. Elle avait le besoin de la perfection en toutes choses, le culte de l'ordre poussé jusqu'à la superstition, le souci méticuleux de tout ranger : d'où des retards d'exécution, des occasions d'agacement pour l'entourage et des conflits mineurs s'achevant toujours par des excuses spontanément offertes et par un aveu sans artifice : « Vous avez raison de me reprendre ; c'est vrai, je suis insupportable, et, de surcroît, inconvertissable ». Pour tous ces motifs, Sœur Françoise-Thérèse n'exerça jamais d'emploi qu'à titre d'auxiliaire, passant par toute la gamme : réfectoire, infirmerie, économat, hngerie, sacristie surtout, son lot de prédilection.

Le caractère, ouvert et droit, s'affermisait de jour en jour. La sensibilité demeurait vive, quelque peu démonstrative, sans rien d'affecté ni d'excessif. Léonie ignorait tout du genre « bonne sœur », comme de l'allure « grande dame ». Si elle avait facilement l'œil humide, cela ne durait guère. Ainsi que le lui diront ses consœurs, saluant sa royauté éphémère un jour d'Epiphanie, elle avait gaillardement évolué « du don des larmes à la sainte joie des enfants de Dieu ». Elle n'en était que plus sympathique, ayant compris à fond la pensée de Jeanne de Chantai, qui fermait ses monastères aux âmes mélancoliques. Sa mémoire, rompue aux plus hautes performances - elle retenait aisément les quelque deux cents pages des Constitutions et du Directoire -, la mettait en possession de tout le répertoire de M. Martin, en fait de chants, de poésies et d'anecdoctes. Elle en émaillait avec beaucoup d'à-propos les entretiens et les fêtes de Communauté, jouant agréablement de sa voix faible, mais vibrante, au timbre harmonieux. Dans les pièces et jeux scéniques, les rôles comiques constituaient son apanage tant elle y mettait de verve et de saine drôlerie. Thérèse n'eût plus reconnu la « Solitaire » aux rêveries sombres. Saint François de Sales avait passé par là : « Qu'elles ne portent point aux récréations des contenances tristes et chagrines, mais un visage gracieux et affable » (Directoire spirituel, article VIII). 

On la taquinait volontiers. Elle s'y prêtait de bonne grâce, riant la première de ses maladresses à la besogne ou de ses bévues à l'Office. Ses compagnes aimaient lui resservir une certaine bouillie rose, qu'elle avait trouvé succulente au point de gratter consciencieusement le fond de la casserole. Une vigile d'Epiphanie - le seul jour où on parle à table - ayant tiré la fève, elle fut solennellement fêtée et trouva, ingénieusement disposé dans sa cellule, tout un matériel de confort et de lutte contre le froid, y compris six bouillottes, qu'elle se hâta, en plaisantant, de distribuer à la ronde.

Voici plus piquant, et qui fait mieux ressortir combien Sœur Françoise-Thérèse était la simplicité même. Le frère de son amie de Caen ayant pénétré dans la clôture à l'occasion de travaux, elles se trouvèrent l'une et l'autre en sa présence. Comme il s'avançait pour embrasser sa sœur, un ouvrier lui lança d'un ton gavroche : « Surtout ne vous trompez pas d'adresse » à quoi notre Léonie répondit, nullement gênée : « Après tout, il n'y aurait pas grand mal ». Dans les entretiens du parloir, elle servait à cette compagne de tierce, de « sœur-écoute », comme disaient les malins. Mais, trop heureuse d'avoir des nouvelles de ses proches, elle outrepassait parfois son rôle et se mêlait rondement à la conversation.

Elle était naturelle en tout, nullement guindée, et si bonne qu'on ne lui tenait pas rigueur de ses petites manies. Rendre service sans acception de personne faisait ses délices. Elle semblait ne s'y point contraindre, mais au contraire s'étonner qu'on daignât accepter son aide. C'est que, sous l'action de Thérèse et de sa Voie d'Enfance, elle tournait de plus en plus en humilité paisible le complexe d'infériorité qui l'habitait depuis toujours et qui aurait pu la paralyser. Dieu avait jeté sur elle comme un voile d'ombre, qui lui cachait ses qualités solides et ses vertus de pur métal. « Moi, je n'ai rien, disait-elle, je suis une pauvre loque. » Elle s'appelait gaiement « une petite poule mouillée », ou encore « le petit chiffon de Jésus ». Elle n'hésitait pas, dans l'auto-accusation publique des fautes externes, à souligner avec un accent de contrition profonde les motifs secrets de ses fredaines : J'ai agi par amour-propre. Nulle ne l'égalait en soumission. Elle demandait des permissions pour tout. Ses co-novices s'en étonnaient. Les Supérieures, plus avisées, relevaient la pensée d'obéissance qui se dérobait sous cette apparente pusillanimité. Léonie aimait citer l'article XXII des Constitutions : « L'humilité est l'abrégé de toute la discipline religieuse, le fondement de l'édifice spirituel, et le vrai caractère et marque infaillible des enfants de Jésus-Christ. C'est pourquoi les Sœurs auront une attention particulière à la pratique de cette vertu, faisant toutes choses en esprit de profonde, sincère et franche humilité ». 

La foi vive, héritage de famille, guidait toutes les actions de notre visitandine. Elle imprégnait sa piété, qui dédaignait les fioritures, les dévotionnettes, et allait droit à l'essentiel : la Messe, l'Oraison, l'Office, les sacrements, le chapelet. Très bien douée pour la contemplation, elle se servait peu de méthodes, usait modérément de livres. L'Evangile lui suffisait, avec les écrits salésiens, sans oublier sa chère Histoire d'une Ame.

A l'appui de cette appréciation, qui, on le devine, déborde un peu la phase des débuts, citons le témoignage adressé le 12 février 1901 à Mère Agnès de Jésus par la Mère Marie-Aimée de Songnis, directrice du noviciat: « Notre chère Sœur Françoise-Thérèse est maintenant placée comme aide au réfectoire. Le travail actif de cet emploi est salutaire à sa santé, qui est vraiment bonne, et non moins peut-être à sa vie religieuse, en l'obligeant à de continuels et bien méritoires efforts pour l'exactitude et le bon emploi du temps. N'avoir pas une minute pour penser à soi, cela coupe court à bien des choses ; aussi les larmes, si fréquentes autrefois, deviennent-elles relativement rares, et sont souvent remplacées par un bon et franc rire qui jette sa note joyeuse dans les récréations. Puis, il faut le reconnaître, la pensée d'imiter sa chère petite Sainte en se dévouant pour les prêtres exerce sur notre chère Sœur Françoise-Thérèse une heureuse influence... Que de petits sacrifices, pénibles à sa nature, sont acceptés dans ce but apostolique ! »

Un mot de l'intéressée elle-même, écrit peu après la profession, confirmait cette orientation missionnaire : « Que je voudrais avoir une âme d'apôtre ! Le salut des âmes m'attire tout à fait et me stimule dans toutes mes actions. Nous ne sommes religieuses que pour cela ». L'empreinte thérésienne n'était pas qu'en surface. 

Celle qui avait tant prié pour la vocation et la persévérance de Léonie ne pouvait l'oublier au sein de la gloire. Non qu'elle lui prodiguât faveurs sensibles et prodiges ; elle en fut toujours avare pour ses proches, les attirant plutôt à la rude école de la foi nue. Un geste toutefois vint attester qu'elle avait pris sa sœur en charge. Celle-ci l'évoqua au Procès apostolique : « Vers l'année 1900, en hiver, le soir, sous une impression d'ennui et de dégoût, je récitais lâchement l'Office Divin. Alors, une forme lumineuse dont je fus éblouie apparut sur notre livre d'Heures. Je n'en fus pas effrayée, bien au contraire. Après un instant, je me rendis compte que cette forme lumineuse était une main. Je crus fermement que c'était ma petite Thérèse ; je fus parfaitement consolée et ressentis une paix délicieuse. Depuis, ce phénomène ne s'est pas renouvelé. Le 30 septembre, jour anniversaire de la mort de sœur Thérèse, je sentis, à deux ou trois reprises, une odeur de roses ; il y a de cela quatre ou cinq ans ; les autres années, cette faveur ne s'est pas renouvelée ».

Si Léonie aimait parler de sa sœur, ce ne fut jamais pour en tirer gloire. « Noblesse oblige, disait-elle, je suis d'une famille de saints, il ne faut pas que je fasse tache. » Cette pensée l'arrache au repliement morbide : « Je sens que Notre-Seigneur travaille beaucoup mon âme depuis quelque temps en la détachant et lui faisant comprendre le vide, le néant de tout le créé, de tout ce qui n'est pas lui ; et je me dilate sous cette impulsion, je vois les choses de plus haut, mon cœur aspire sans cesse aux biens célestes. Je me compare à un petit oiseau toujours prêt à s'envoler. C'est bien sûr à ma petite Thérèse que je dois cette immense grâce et je compte sur sa promesse qu'elle viendra bientôt me chercher. Cette pensée est ma seule consolation et me fait triompher de tout. »

Quand elle est choisie pour soigner les malades de la Communauté, Léonie écrit à Céline : « Si tu voyais comme je suis affairée, cela t'amuserait beaucoup ; vraiment parfois, je ne me reconnais pas moi-même. Ah ! voilà tout mon secret : c'est ma Thérèse chérie qui est infirmière, et moi je ne suis que sa toute petite aide ; tu comprends si nous faisons bonne besogne, mais c'est à elle qu'en revient toute la gloire ». Céline l'invite à renouveler l'acte d'offrande à l'Amour Miséricordieux, qu'elle avait fait jadis de façon temporaire.

Ce que par-dessus tout Léonie demande à sa Thérèse, c'est d'assimiler et de vivre l'essentiel de la « petite doctrine ». Dans sa cellule figure une naïve et grossière image représentant l'Enfant-Jésus tenant une grappe de raisin. Son idéal est là : se convertir et devenir enfant. A l'école de Thérèse, elle apprend d'abord l'humilité peineuse, qui se plie progressivement aux exercices actifs ou passifs destinés à mortifier l'amour-propre. Elle s'élèvera par degrés à l'humilité heureuse, à la vue paisible de cette misère qui faisait jadis sa souffrance, et qui, remâchée de façon morose, l'eût acculée à l'aigreur, au découragement, peut-être à la révolte. Avec les années, elle s'enfoncera plus avant dans le mystère de l'enfance, elle découvrira les profondeurs d'abîme de l'Amour Miséricordieux et réalisera ce qui est le point central de la pensée thérésienne, à savoir que la misère reconnue, acceptée, aimée, est un titre aux plus hautes faveurs divines parce qu'elle touche irrésistiblement l'infinie bonté de Dieu. Elle ne cessera plus de monter dans la confiance et l'abandon.

Sur cette lancée, notre moniale rejoint aisément le Père de la Visitation. Elle ne donne jamais l'impression de se trouver écartelée entre deux directions. « Ma spiritualité, confiera-t-elle plus tard, est celle de ma Thérèse, et par conséquent celle de notre Saint Fondateur. Sa doctrine et la sienne, c'est tout un. Elle est l'âme que notre grand Docteur rêvait. » Léonie Martin, si spontanée, si incapable de biaiser, n'avait donc pas à se dédoubler pour répondre à la fois aux conseils de sa sœur et aux impulsions de son bienheureux Père. Quand on lisait au réfectoire les Entretiens et l'Introduction, quand elle les reprenait en cellule, d'instinct elle se reportait à ce que lui disait sa Thérèse. Cette communauté d'esprit l'enchantait. Léonie sera tout ensemble, et d'une âme non divisée, thérésienne et salésienne.