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Histoire d'une âme - Chapitre 6

 


travail en cours chapitre 6

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

les additions sont en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

les suppressions sont en noir

CHAPITRE VI

Voyage de Rome.Audience de S.S. Léon Xlll.
Réponse de Monseigneur l'évêque de Bayeux.Trois mois d'attente. 
Manuscrit A

Trois jours après le voyage de Bayeux, je devais en faire un beaucoup plus long: celui de la Ville éternelle. Ce dernier voyage m'a montré le néant de tout ce qui passe. Cependant j'ai vu de splendides monuments, j'ai contemplé toutes les merveilles de l'art et de la religion; surtout, j'ai foulé la même terre que les saints Apôtres, la terre arrosée du sang des Martyrs, et mon âme s'est agrandie au contact des choses saintes.

Je suis bien heureuse d'être allée à Rome; mais je comprends les personnes qui supposaient ce voyage entrepris par mon père dans le but de changer mes idées de vie religieuse. Il y avait cer­tainement de quoi ébranler une vocation mal affermie. Nous nous trouvâmes d'abord, ma sœur et moi, au milieu du grand monde qui composait presque exclusivement le pèleri­nage. Ah! bien loin de nous éblouir, tous ces titres de noblesse ne nous parurent qu'une vaine fumée. J'ai compris cette parole 

Ms A 55v - suite
Trois jours après le voyage de Bayeux, je devais en faire un beaucoup plus long, celui de la ville éternelle... Ah ! quel voyage que celui-là !... Lui seul m'a plus instruite que de longues années d'études, il m'a montré la vanité de tout ce qui passe et que tout est affliction d'esprit sous le soleil... Cependant j'ai vu de bien belles choses, j'ai contemplé toutes les merveilles de l'art et de la religion, surtout j'ai foulé la même terre que les Sts Apôtres, la terre arrosée du sang des Martyrs et mon âme s'est agrandie au contact des choses saintes...  
Je suis bien heureuse d'avoir été à Rome, mais je comprends les personnes du monde qui pensèrent que Papa m'avait fait faire ce grand voyage afin de changer mes idées de vie religieuse ; il y avait en effet de quoi ébranler une vocation peu affermie. N'ayant jamais vécu parmi le grand monde, Céline et moi, nous nous trouvâmes au milieu de la noblesse qui composait presqu'exclusivement le pèlerinage. Ah ! bien loin de nous éblouir, tous ces titres et ces « de » ne nous parurent qu'une fumée... De loin cela m'avait quelquefois jeté un peu de poudre aux yeux, mais de près, j'ai vu que «tout ce qui brille n'est pas or» et j'ai compris cette parole
de l'imitation: «Ne poursuivez pas cette ombre que l'on appelle un grand nom. » J'ai compris que la vraie grandeur ne se trouve point dans le nom, mais dans l'âme. Le Prophète nous dit que le Seigneur donnera un autre nom à ses élus i; et nous lisons dans saint Jean: « Le vainqueur rece­vra une pierre blanche, sur laquelle est écrit un nom nouveau que nul ne connaît, hors celui qui le reçoit . » C'est donc au ciel que nous saurons nos titres de noblesse. Alors chacun recevra de Dieu la louange qu'il mérite, et celui qui, sur la terre, aura choisi d'être le plus pauvre, le plus inconnu, pour l'amour de Notre‑Seigneur, celui‑là sera le premier, le plus noble et le plus riche.
La seconde expérience que j'ai faite regarde les prêtres. Jusque‑là, je ne pouvais comprendre le but principal de la réforme du Carmel; prier pour les pécheurs me ravissait, mais prier pour les prêtres, dont les âmes me semblaient plus pures que le cristal, cela me paraissait étonnant! Ah! j'ai compris ma vocation en Italie. Ce n'était pas aller chercher trop loin une aussi utile connaissance. Pendant un mois, j'ai rencontré beaucoup de saints prêtres; et j'ai vu que, si leur sublime dignité les élève au‑dessus des Anges, ils n'en sont pas moins des hommes faibles et fragiles. Donc, si de saints prêtres, que Jésus appelle dans l'Évangile: le sel de la terre, montrent qu'ils ont besoin de prières, que faut‑il penser de ceux qui sont tièdes ? Jésus n'a‑t‑il pas dit encore: « Si le sel vient à s'affadir, avec quoi l’assaisonnera-t-on ?» O ma Mère, qu'elle est belle notre vocation! C'est à nous, c'est au Carmel de conserver le sel de la terre! Nous offrons nos prières et nos sacrifices pour les apôtres du Seigneur; nous devons être nous‑mêmes leurs apôtres, tandis que, par leurs paro­les et leurs exemples,
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de l'Imitation : «Ne poursuivez pas cette ombre qu'on appelle un grand nom, ne désirez ni de nombreuses liaisons, ni l'amitié particulière d'aucun homme.» J'ai compris que la vraie grandeur se trouve dans l'âme et pas dans le nom, puisque comme le dit Isaïe : «Le Seigneur donnera un autre nom à ses élus» et St Jean dit aussi : «Que le vainqueur recevra une pierre blanche sur laquelle est écrit un nom nouveau que nul ne connaît que celui qui le reçoit.» C'est donc au Ciel que nous saurons quels sont nos titres de noblesse. Alors chacun recevra de Dieu la louange qu'il mérite et celui qui sur la terre aura voulu être le plus pauvre, le plus oublié pour l'amour de Jésus, celui-là sera le premier, le plus noble et le plus riche !... 
La seconde expérience que j'ai faite regarde les prêtres. N'ayant jamais vécu dans leur intimité, je ne pouvais comprendre le but principal de la réforme du Carmel. Prier pour les pécheurs me ravissait, mais prier pour les âmes des prêtres, que je croyais plus pures que le cristal, me semblait étonnant !... Ah ! j'ai compris ma vocation en Italie, ce n'était pas aller chercher trop loin une si utile connaissance...  Pendant un mois j'ai vécu avec beaucoup de saints prêtres et j'ai vu que, si leur sublime dignité les élève au-dessus des anges, ils n'en sont pas moins des hommes faibles et fragiles... Si de saints prêtres que Jésus appelle dans son Evangile : «Le sel de la terre» montrent dans leur conduite qu'ils ont un extrême besoin de prières, que faut-il dire de ceux qui sont tièdes ? Jésus n'a-t-Il pas dit encore : «Si le sel vient à s'affadir, avec quoi l'assaisonnera-t-on?»  O ma Mère ! qu'elle est belle la vocation ayant pour but de conserver le sel destiné aux âmes ! Cette vocation est celle du Carmel, puisque l'unique fin de nos prières et de nos sacrifices est d'être l'apôtre des apôtres, priant pour eux pendant qu'ils évangélisent les âmes par leurs paroles et surtout par leurs exemples...

ils évangélisent les âmes de nos frères. Quelle noble mission est la nôtre! Mais je dois en rester là, je sens que sur ce sujet ma plume ne s'arrêterait jamais.

Je vais, ma Mère chérie, vous raconter mon voyage avec quel­ques détails.

Le 4 novembre, à trois heures du matin, nous traversions la ville de Lisieux encore ensevelie dans les ombres de la nuit. Bien des impressions passèrent en mon âme: je me sentais aller vers l'inconnu, je savais que de grandes choses m'attendaient là‑bas!

Arrivés à Paris, mon père nous en fit visiter toutes les mer­veilles; pour moi, je n'en trouvai qu'une seule: Notre‑Dame des Victoires. Ce que j'éprouvai dans son sanctuaire, je ne pourrais le dire. Les grâces qu'elle m'accorda ressemblaient à celles de ma première Communion: j'étais remplie de paix et de bon­heur... C'est là que ma Mère, la Vierge Marie, me dit claire­ment que c'était bien elle qui m'avait souri et m'avait guérie.

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Il faut que je m'arrête, si je continuais de parler sur ce sujet, je ne finirais pas !...
    Je vais, ma Mère chérie, vous raconter mon voyage avec quelques détails ; pardonnez-moi si je vous en donne trop, je ne réfléchis pas avant d'écrire, et je le fais en tant de fois différentes, à cause de mon peu de temps libre, que mon récit vous paraîtra peut-être ennuyeux... Ce qui me console c'est de penser qu'au Ciel je vous reparlerai des grâces que j'ai reçues et que je pourrai le faire alors en termes agréables et charmants... Plus rien ne viendra interrompre nos épanchements intimes et dans un seul regard, vous aurez tout compris... Hélas, puisqu'il me faut encore employer le langage de la triste terre, je vais essayer de le faire avec la simplicité d'un petit enfant qui connaît l'amour de sa Mère !...
    Ce fut le sept novembre que le pèlerinage partit de Paris, mais Papa nous conduisit dans cette ville quelques jours avant pour nous la faire visiter.
    Un matin à trois heures, je traversai la ville de Lisieux encore endormie ; bien des impressions passèrent dans mon âme à ce moment. Je sentais que j'allais vers l'inconnu et que de grandes choses m'attendaient là-bas... Papa était joyeux ; lorsque le train se mit en marche, il chanta ce vieux refrain : «Roule, roule, ma diligence, nous voilà sur le grand chemin.» Arrivés à Paris dans la matinée, nous commençâmes aussitôt à le visiter. Ce pauvre petit Père se fatigua beaucoup afin de nous faire plaisir, aussi nous eûmes bientôt vu toutes les merveilles de la capitale. Pour moi, je n'en trouvai qu'une seule qui me ravit, cette merveille fut : «Notre-Dame des Victoires». Ah ! ce que j'ai senti à ses pieds, je ne pourrais le dire... Les grâces qu'elle m'accorda m'émurent si profondément que mes larmes seules traduisirent mon bonheur, comme au jour de ma première communion... La Sainte Vierge m'a fait sentir que c'était vraiment elle qui m'avait souri et m'avait guérie. J'ai compris qu'elle veillait sur moi, que j'étais son enfant, aussi je ne pouvais plus lui donner
Avec quelle ferveur je la suppliai de me garder toujours et de réaliser mon rêve, en me cachant à l'ombre de son manteau vir­ginal! Je lui demandai encore d'éloigner de moi toutes les occa­sions de péché.
Je n'ignorais pas que pendant mon voyage il se rencontrerait bien des choses capables de me troubler; n'ayant aucune con­naissance du mal, je craignais de le découvrir. Je n'avais pas expérimenté que tout est pur pour les purs, que l'âme simple et droite ne voit de mal à rien, puisque le mal n'existe que dans les cœurs impurs, et non dans les objets insensibles. Je priai aussi saint Joseph de veiller sur moi; depuis mon enfance, ma dévo­tion pour lui se confondait avec mon amour pour la très sainte Vierge. Il me semblait donc être bien protégée et tout à fait à l'abri du danger.

Après notre consécration au Sacré‑Cœur dans la basilique de Montmartre, nous partîmes de Paris, le 7 novembre. Comme il s'agissait de mettre chaque compartiment de wagon sous le vocable d'un saint, il était convenu de décerner cet hon­neur à l'un des prêtres qui habitaient ce compartiment: soit en adoptant son patron ou celui de sa paroisse.

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que le nom de «Maman» car il me semblait encore plus tendre que celui de Mère... Avec quelle ferveur ne l'ai-je pas priée de me garder toujours et de réaliser bientôt mon rêve en me cachant à l'ombre de son manteau virginal !... Ah ! c'était là un de mes premiers désirs d'enfant... En grandissant, j'avais compris que c'était au Carmel qu'il me serait possible de trouver véritablement le manteau de la Sainte Vierge et c'était vers cette montagne fertile que tendaient tous mes désirs..
    Je suppliai encore Notre-Dame des Victoires d'éloigner de moi tout ce qui aurait pu ternir ma pureté ; je n'ignorais pas qu'en un voyage comme celui d'Italie, il se rencontrerait bien des choses capables de me troubler, surtout parce que ne connaissant pas le mal je craignais de le découvrir, n'ayant pas expérimenté que tout est pur pour les purs et que l'âme simple et droite ne voit de mal à rien, puisqu'en effet le mal n'existe que dans les coeurs impurs et non dans les objets insensibles... Je priai aussi St Joseph de veiller sur moi ; depuis mon enfance j'avais pour lui une dévotion qui se confondait avec mon amour pour la Ste Vierge. Chaque jour je récitais la prière : «O St Joseph, père et protecteur des vierges» aussi ce fut sans crainte que j'entrepris mon lointain voyage, j'étais si bien protégée qu'il me semblait impossible d'avoir peur.
    Après nous être consacrés au Sacré-Coeur dans la basilique de Montmartre, nous partîmes de Paris le lundi 7 dès le matin ; bientôt nous eûmes fait connaissance avec les personnes du pèlerinage. Moi si timide qu'ordinairement j'osais à peine parler, je me trouvai complètement débarrassée de ce gênant défaut ; à ma grande surprise je parlais librement avec toutes les grandes dames, les prêtres et même Monseigneur de Coutances. Il me semblait avoir toujours vécu dans ce monde-là. Nous étions, je crois,

Et voici qu'en présence de tous les pèlerins, nous entendîmes appeler le nôtre: Saint Martin. Mon père, très sensible à cette délicatesse, alla remercier immédiatement Mgr Legoux, grand Vicaire de Coutances et directeur du pèlerinage. Depuis, plusieurs personnes ne l'appelaient pas autrement que monsieur Saint Martin.

M. l'abbé Révérony examinait soigneusement toutes mes actions; je l'apercevais de loin qui m'observait. A table, lors­que je n'étais pas en face de lui, il trouvait moyen de se pencher pour me voir et entendre. Je pense qu'il dut être satisfait de son examen; car, à la fin du voyage, il parut bien disposé en ma faveur. Je dis, à la fin, parce qu'à Rome il fut loin de me servir d'avocat, comme je le dirai bientôt.—Néanmoins, je ne voudrais pas faire croire qu'il voulût me tromper en n'agissant plus d'après les bonnes intentions manifestées à Bayeux. Je suis persuadée, au contraire, qu'il resta toujours pour moi rempli de bienveillance; s'il contraria mes désirs, ce fut uniquement pour m'éprouver .

Avant d'atteindre le but de notre pèlerinage, nous traversâ­mes la Suisse avec ses hautes montagnes, dont le sommet nei­geux se perd dans les nuages, ses cascades, ses vallées profondes remplies de fougères gigantesques et de bruyères roses. Ma Mère bien‑aimée, que ces beautés de la nature, répandues ainsi à profusion, ont fait du bien à mon âme! Comme elles l'ont élevée vers Celui qui s'est plu à jeter de pareils chefs-d’œuvre sur une terre d'exil qui ne doit durer qu'un jour! Parfois, nous étions emportés jusqu'au sommet des monta­gnes: à nos pieds,

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bien aimées de tout le monde et Papa semblait fier de ses deux filles ; mais s'il était fier de nous, nous l'étions également de lui, car il n'y avait pas dans tout le pèlerinage un monsieur plus beau ni plus distingué que mon Roi chéri ; il aimait à se voir entouré de Céline et de moi, souvent lorsque nous n'étions pas en voiture et que je m'éloignais de lui, il m'appelait afin que je lui donne le bras comme à Lisieux... Monsieur l'abbé Révérony examinait soigneusement toutes nos actions, je le voyais souvent de loin qui nous regardait ; à table lorsque je n'étais pas en face de lui, il trouvait moyen de se pencher pour me voir et entendre ce que je disais. Sans doute il voulait me connaître pour savoir si vraiment j'étais capable d'être carmélite ; je pense qu'il a dû être satisfait de son examen car à la fin du voyage il parut bien disposé pour moi, mais à Rome il a été loin de m'être favorable comme je vais le dire plus loin.  Avant d'arriver à cette «ville éternelle», but de notre pèlerinage, il nous fut donné de contempler bien des merveilles. D'abord ce fut la Suisse avec ses montagnes dont le sommet se perd dans les nuages, ses cascades gracieuses jaillissant de mille manières différentes, ses vallées profondes remplies de fougères gigantesques et de bruyères roses. Ah ! ma Mère chérie, que ces beautés de la nature répandues à profusion ont fait de bien à mon âme ! Comme elles l'ont élevée vers Celui qui s'est plu à jeter de pareils chefs-d'oeuvre sur une terre d'exil qui ne doit durer qu'un jour... Je n'avais pas assez d'yeux pour regarder. Debout à la portière je perdais presque la respiration ; j'aurais voulu être des deux côtés du wagon car en me détournant, je voyais des paysages d'un aspect enchanteur et tout différents de ceux qui s'étendaient devant moi.
    Parfois nous nous trouvions au sommet d'une montagne, à nos pieds

des précipices, dont le regard ne pouvait son­der la profondeur, semblaient vouloir nous engloutir. Plus loin, nous traversions un village charmant avec ses chalets et son gra­cieux clocher, au‑dessus duquel se balançaient mollement de légers nuages. Ici, c'était un vaste lac aux flots calmes et purs, dont la teinte azurée se mêlait aux feux du couchant.

Comment dire mes impressions devant ce spectacle si poéti­que et si grandiose? Je pressentais les merveilles du ciel... La vie religieuse m'apparaissait telle qu'elle est avec ses assujettis­sements, ses petits sacrifices quotidiens accomplis dans l'ombre. Je comprenais combien alors il devient facile de se replier sur soi‑même, d'oublier le but sublime de sa vocation; et je me disais:—Plus tard, à l'heure de l'épreuve, lorsque, prisonnière au Carmel, je ne pourrai voir qu'un petit coin du ciel étoilé, je me souviendrai d'aujourd'hui; ce tableau me donnera du cou­rage. Je ne ferai plus cas de mes petits intérêts en pensant à la grandeur, à la puissance de Dieu; je l'aimerai uniquement, et n'aurai pas le malheur de m'attacher à des pailles, maintenant que mon cœur entrevoit ce qu'il réserve à ceux qui l'aiment.

Après avoir contemplé les œuvres de Dieu, je pus admirer aussi celles de ses créatures. La première ville d'Italie que nous visitâmes fut Milan. Sa cathédrale en marbre blanc, avec ses sta­tues assez nombreuses pour former un peuple,

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des précipices dont le regard ne pouvait sonder la profondeur semblaient prêts à nous engloutir... ou bien c'était un ravissant petit village avec ses gracieux chalets et son clocher, au-dessus duquel se balançaient mollement quelques nuages éclatants de blancheur... Plus loin c'était un vaste lac que doraient les derniers rayons du soleil ; les flots calmes et purs empruntant la teinte azurée du Ciel qui se mêlait aux feux du couchant, présentaient à nos regards émerveillés le spectacle le plus poétique et le plus enchanteur qui se puisse voir... Au fond du vaste horizon on apercevait les montagnes dont les contours indécis auraient échappé à nos yeux si leurs sommets neigeux que le soleil rendait éblouissants n'étaient venus ajouter un charme de plus au beau lac qui nous ravissait...
    En regardant toutes ces beautés, il naissait en mon âme des pensées bien profondes. Il me semblait comprendre déjà la grandeur de Dieu et les merveilles du Ciel... La vie religieuse m'apparaissait telle qu'elle est avec ses assujettissements, ses petits sacrifices accomplis dans l'ombre. Je comprenais combien il est facile de se replier sur soi-même, d'oublier le but sublime de sa vocation et je me disais : plus tard, à l'heure de l'épreuve,
lorsque prisonnière au Carmel, je ne pourrai contempler qu'un petit coin du Ciel étoilé, je me souviendrai de ce que je vois aujourd'hui ; cette pensée me donnera du courage, j'oublierai facilement mes pauvres petits intérêts en voyant la grandeur et la puissance du Dieu que je veux aimer uniquement. Je n'aurai pas le malheur de m'attacher à des pailles, maintenant que «Mon coeur a pressenti ce que Jésus réserve à ceux qui l'aiment!...»
    Après avoir admiré la puissance du Bon Dieu, je pus encore admirer celle qu'Il a donnée à ses créatures. La première ville d'Italie que nous avons visitée fut Milan. Sa cathédrale toute en marbre blanc, avec ses statues assez nombreuses pour former un peuple presqu'innombrable,

devint pour nous l'objet d'une étude particulière.

Laissant les dames timides se cacher le visage dans leurs mains, après avoir gravi les premiers degrés de l'édifice, nous suivîmes, Céline et moi, les pèlerins les plus hardis, et atteignîmes le dernier clocheton, ayant ensuite le plaisir de voir à nos pieds la ville de Milan tout entière, dont les habitants ressem­blaient à de petites fourmis. Descendues de notre piédestal, nous commençâmes nos promenades en voiture, qui devaient durer un mois, et me rassasier pour toujours du désir de rouler sans fatigue.

Le Campo Santo nous ravit. Ses statues de marbre blanc, qu'un ciseau de génie semble avoir animées, sont semées sur le vaste champ des morts, avec une sorte de négligence qui ne man­que point de charme. On serait presque tenté de consoler les per­sonnages allégoriques qui vous entourent. Leur expression est si vraie de douleur calme et chrétienne! Et quels chefs‑d'œuvre! Ici, c'est un enfant qui jette des fleurs sur la tombe de son père; on oublie la pesanteur du marbre: les pétales délicats semblent glisser entre ses doigts.

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fut visitée par nous dans ses plus petits détails. Céline et moi nous étions intrépides, toujours les premières et suivant immédiatement Monseigneur afin de tout voir en ce qui concernait les reliques des Saints et bien entendre les explications ; ainsi pendant qu'il offrait le Saint Sacrifice sur le tombeau de St Charles, nous étions avec papa derrière l'Autel, la tête appuyée sur la chasse qui renferme le corps du saint, revêtu de ses habits pontificaux. C'était ainsi partout... (Excepté lorsqu'il s'agissait de monter là où la dignité d'un Évêque ne le permettait pas, car alors nous savions bien quitter sa Grandeur)...
Laissant les dames timides se cacher la figure dans les mains après avoir gravi les premiers clochetons qui couronnent la cathédrale, nous suivions les pèlerins les plus hardis et arrivions jusqu'au sommet du dernier clocher de marbre, d'où nous avions le plaisir de voir à nos pieds la ville de Milan dont les nombreux habitants ressemblaient à une petite fourmilière... Descendues de notre piédestal, nous commençâmes nos promenades en voiture qui devaient durer un mois, et me rassasier pour toujours de mon désir de rouler sans fatigue ! Le campo santo nous ravit encore plus que la cathédrale, toutes ses statues de marbre blanc qu'un ciseau de génie semble avoir animées, sont placées sur le vaste champ des morts avec une sorte de négligence, ce qui pour moi augmente leur charme... On serait tenté de consoler les idéals personnages qui vous entourent. Leur expression est si vraie, leur douleur si calme et si résignée qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître les pensées d'immortalité qui doivent remplir le coeur des artistes exécutant ces chefs-d'oeuvre. Ici c'est une enfant jetant des fleurs sur la tombe de ses parents, le marbre semble avoir perdu sa pesanteur et les pétales délicats semblent glisser entre les doigts de l'enfant, le vent paraît déjà les disperser, il paraît

Ailleurs, le voile léger des veuves et les rubans dont sont ornés les cheveux des jeunes filles paraissent flotter au gré du vent.

Nous ne trouvions pas de paroles pour exprimer notre admi­ration; lorsqu'un vieux monsieur français, qui nous suivait par­tout, dit avec mauvaise humeur, regrettant sans doute de ne pouvoir partager nos sentiments: «Ah ! que les Français sont donc enthousiastes! » Je crois que ce pauvre monsieur aurait mieux fait de rester chez lui. Loin d'être heureux de son voyage, toujours des plaintes sortaient de sa bouche: il était mécontent des villes, des hôtels, des personnes, de tout.

Souvent, mon père, qui se trouvait bien n'importe où,—étant d'un caractère diamétralement opposé à celui de son désobli­geant voisin,—essayait de le réjouir, lui offrait sa place en voi­ture et ailleurs, lui montrait, avec sa grandeur d'âme habituelle, le bon côté des choses; rien ne le déridait ! Que nous avons vu de personnages différents! Quelle intéressante étude que celle du monde, quand on est à la veille de le quitter!

A Venise, la scène changea complètement. Au lieu du tumulte des grands cités, on n'entend, au milieu du silence, que les cris des gondoliers et le murmure de l'onde agitée par les rames. Cette ville a bien ses charmes, mais elle est triste. Le palais des doges avec toutes ses splendeurs est triste lui‑même. Depuis longtemps, l'écho de ses voûtes sonores ne répète plus la voix des gouver­neurs, prononçant des arrêts de vie et de mort dans les salles que nous avons traversées. Ils ont cessé de souffrir les malheu­reux condamnés, enterrés vivants dans les

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aussi faire flotter le voile léger des veuves et les rubans dont sont ornés les cheveux des jeunes filles. Papa était aussi ravi que nous ; en Suisse il avait été fatigué mais alors, sa gaîté ayant reparu, il jouissait du beau spectacle que nous contemplions ; son âme d'artiste se révélait dans les expressions de foi et d'admiration qui paraissaient sur son beau visage.
Un vieux monsieur (français) qui sans doute n'avait pas l'âme aussi poétique, nous regardait du coin de l'oeil et disait avec mauvaise humeur, tout en ayant l'air de regretter ne pas pouvoir partager notre admiration : «Ah! que les français sont donc enthousiastes!» Je crois que ce pauvre monsieur aurait mieux fait de rester chez lui, car il ne m'a pas paru être content de son voyage, il se trouvait souvent près de nous et toujours des plaintes sortaient de sa bouche, il était mécontent des voitures, des hôtels, des personnes, des villes, enfin de tout... Papa avec sa grandeur d'âme habituelle essayait de le consoler, lui offrait sa place, etc... enfin il se trouvait toujours bien partout, étant d'un caractère directement opposé à celui de son désobligeant voisin... Ah ! que nous avons vu de personnages différents, quelle intéressante étude que celle du monde quand on est près de le quitter !...
    A Venise, la scène changea complètement ; au lieu du bruit des grandes villes on n'entend au milieu du silence que les cris des gondoliers et le murmure de l'onde agitée par les rames. Venise n'est pas sans charmes, mais je trouve cette ville triste. Le palais des doges est splendide, cependant il est triste lui aussi avec ses vastes appartements où s'étalent l'or, le bois, les marbres les plus précieux et les peintures des plus grands maîtres. Depuis longtemps ses voûtes sonores ont cessé d'entendre la voix des gouverneurs qui prononçaient des arrêts de vie et de mort dans les salles que nous avons traversées... Ils ont cessé de souffrir, les malheureux prisonniers renfermés par les doges dans les cachots et les


oubliettes obscures. En visitant ces affreuses prisons, je me croyais au temps des martyrs. Cet asile ténébreux, je l'aurais avec joie choisi pour demeure, s'il se Mt agi de confesser ma foi; mais bien­tôt la voix du guide me tira de ma rêverie, et je passai sur le pont des soupirs, ainsi appelé à cause des soupirs de soulagement des pauvres prisonniers en se voyant délivrés de l'horreur des souterrains auxquels ils préféraient la mort.

Après avoir dit adieu à Venise, nous vénérâmes à Padoue la langue de saint Antoine; puis, à Bologne, le corps de sainte Catherine, dont le visage conserve l'empreinte du baiser de l'Enfant Jésus.

Je me vis avec bonheur sur la route de Lorette! Je ne suis pas surprise que la sainte Vierge ait choisi cet endroit pour y déposer sa Maison bénie. Là, tout est pauvre, simple et primi­tif: les femmes ont conservé le gracieux costume italien, et n'ont pas, comme celles des autres villes, adopté la mode de Paris. Enfin, Lorette m'a charmée !

Que dirai‑je de la sainte Maison? Mon émotion fut bien pro­fonde en me trouvant sous le même toit que la sainte Famille, en contemplant les murs sur lesquels Notre‑Seigneur avait fixé ses yeux divins, en foulant la terre que saint Joseph avait arro­sée de ses sueurs, où Marie avait porté Jésus dans ses bras, après l'avoir porté dans son sein virginal. J'ai vu la petite chambre de l'Annonciation. J'ai déposé mon chapelet dans l'écuelle de l'Enfant Jésus. Que ces souvenirs sont ravissants!

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oubliettes souterraines... En visitant ces affreuses prisons je me croyais au temps des martyrs et j'aurais voulu pouvoir y rester afin de les imiter !... Mais il fallut promptement en sortir et passer sur le pont «des soupirs», ainsi appelé à cause des soupirs de soulagement que poussaient les condamnés en se voyant délivrés de l'horreur des souterrains auxquels ils préféraient la mort...
    Après Venise, nous sommes allées à Padoue, nous avons vénéré la langue de St Antoine puis à Bologne où nous avons vu Sainte Catherine qui garde l'empreinte du baiser de l'Enfant Jésus. Il est bien des détails intéressants que je pourrais donner sur chaque ville et sur les mille petites circonstances particulières de notre voyage mais je n'en finirais pas, aussi je ne vais écrire que les détails principaux.
     Ce fut avec joie que je quittai Bologne, cette ville m'était devenue insupportable par les étudiants dont elle est remplie et qui formaient une haie quand nous avions le malheur de sortir à pied, surtout à cause de la petite aventure qui m'est arrivée avec l'un d'eux, je fus heureuse de prendre la route de Lorette. Je ne suis pas surprise que la Ste Vierge ait choisi cet endroit pour y transporter sa maison bénie, la paix, la joie, la pauvreté y règnent en souveraines ; tout est simple et primitif, les femmes ont conservé leur gracieux costume italien et n'ont pas, comme celles des autres villes, adopté la mode de Paris ; enfin Lorette m'a charmée ! Que dirai-je de la sainte maison ?... Ah ! mon émotion a été profonde en me trouvant sous le même toit que la Ste Famille, en contemplant les murs sur lesquels Jésus avait fixé ses yeux divins, en foulant la terre que St Joseph avait arrosée de sueurs, où Marie avait porté Jésus entre ses bras, après l'avoir porté dans son sein virginal... J'ai vu la petite chambre où l'ange descendit auprès de la Ste Vierge... J'ai déposé mon chapelet dans la petite écuelle de l'Enfant Jésus... Que ces souvenirs sont ravissants !...
Mais notre plus grande consolation fut de recevoir Jésus dans sa maison, devenant ainsi son temple vivant, au lieu même qu'il avait honoré de sa divine présence. Suivant l'usage romain, la sainte Eucharistie ne se conserve dans chaque église que sur un autel; et, là seulement, les prêtres la distribuent aux fidèles. A Lorette, cet autel se trouve dans la basilique où la sainte Mai­son est renfermée, comme un diamant précieux en un écrin de marbre blanc. Cela ne fit pas notre affaire. C'était dans le dia­mant, et non dans l'écrin, que nous voulions recevoir le Pain des Anges. Mon père, avec sa douceur ordinaire, suivit les pèle­rins, tandis que ses filles moins soumises se dirigeaient vers la santa Casa.

Par un privilège spécial, un prêtre se disposait à y célébrer sa messe; nous lui confiâmes notre désir. Immédiatement, ce prêtre dévoué demanda deux petites hosties qu'il plaça sur la patène, et vous devinez, ma Mère, le bonheur ineffable de cette communion! Les paroles sont impuissantes à le traduire. Que sera‑ce donc, quand nous communierons éternellement dans la demeure du Roi des cieux ? Alors, nous ne verrons plus finir notre joie, il n'y aura plus pour l'assombrir la tristesse du départ, il ne sera pas nécessaire de gratter furtivement, comme nous l'avons fait, les murs sanctifiés par la présence divine; puisque sa maison sera la nôtre pendant tous les siècles.

Il ne veut pas nous donner celle de la terre, il se contente de nous la montrer pour nous faire aimer la pauvreté et la vie cachée; celle qu'il nous réserve est son palais de gloire, où nous ne le verrons plus voilé sous l'apparence d'un enfant ou d'un peu de pain, mais tel qu'il est dans l'éclat de sa splendeur infinie!
Maintenant, c'est de Rome que je vais parler:
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Mais notre plus grande consolation fut de recevoir Jésus Lui-même dans sa maison et d'être son temple vivant au lieu même qu'il avait honoré de sa présence. Suivant un usage d'Italie, le St ciboire ne se conserve dans chaque église que sur un autel, et là seulement on peut recevoir la Ste communion ; cet autel était dans la basilique même où se trouve la Ste maison, renfermée comme un diamant précieux dans un écrin de marbre blanc. Cela ne fit pas notre bonheur ! C'était dans le diamant lui-même et non pas dans l'écrin que nous voulions faire la communion... Papa avec sa douceur ordinaire fit comme tout le monde, mais Céline et moi allâmes trouver un prêtre qui nous accompagnait partout et qui justement se préparait à célébrer sa messe dans la Santa-Casa, par un privilège spécial. Il demanda deux petites hosties qu'il plaça sur sa patène avec sa grande hostie et vous comprenez, ma Mère chérie, quel fut notre ravissement de faire toutes les deux la Ste communion dans cette maison bénie !... C'était un bonheur tout céleste que les paroles sont impuissantes à traduire. Que sera-ce donc quand nous recevrons la communion dans l'éternelle demeure du Roi des Cieux ?... Alors nous ne verrons plus finir notre joie, il n'y aura plus la tristesse du départ, et pour emporter un souvenir il ne nous sera pas nécessaire de gratter furtivement les murs sanctifiés par la présence Divine, puisque sa maison sera la nôtre pour l'éternité...
Il ne veut pas nous donner celle de la terre, il se contente de nous la montrer pour nous faire aimer la pauvreté et la vie cachée ; celle qu'il nous réserve est son Palais de gloire où nous ne le verrons plus caché sous l'apparence d'un enfant ou d'une blanche hostie mais tel qu'Il est, dans l'éclat de sa splendeur infinie !!!...
    C'est maintenant de Rome qu'il me reste à parler, de Rome but de
 
de Rome, où je croyais rencontrer la consolation; hélas! où je trouvai la croix! A notre arrivée, il faisait nuit; et m'étant endormie dans le wagon, je fus réveillée au cri des employés de la gare, répété avec enthousiasme par les pèlerins: Roma! Roma! Ce n'était pas un rêve, j'étais à Rome!
Notre première journée, peut‑être la plus délicieuse, se passa hors les murs. Là, tous les monuments ont conservé leur anti­que cachet; tandis qu'au centre de Rome, devant les hôtels et les magasins, on pourrait se croire à Paris.
Cette promenade dans les campagnes romaines m'a laissé un souvenir particulièrement embaumé. Comment pourrais‑je tra­duire l'impression qui me fit tressaillir devant le Colysée? Je la voyais donc enfin cette arène, où tant de martyrs avaient versé leur sang pour Jésus! Déjà, je m'apprêtais à baiser la terre sanctifiée par leurs combats glorieux. Mais, quelle déception! Le sol ayant été exhaussé, la véritable arène est enseve­lie à huit mètres environ de profondeur . Par suite des fouilles, le centre n'est qu'un amas de décombres; une barrière infranchissable en défend l'entrée. D'ailleurs, personne n'ose pénétrer au sein de ces ruines dangereuses. 
Fallait‑il être venue à Rome sans descendre au Colysée? —Non, c'était impossible! Je n'écoutais plus déjà les expli­cations du guide ? une seule pensée m'occupait: descendre dans l'arène! Il est dit dans le saint Evangile, que Madeleine restant tou­jours auprès du Tombeau, et se baissant à plusieurs reprises pour regarder à l'intérieur, finit par voir deux anges. Comme elle,
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notre voyage, là où je croyais rencontrer la consolation mais où je trouvai la croix !... A notre arrivée, il faisait nuit et nous étant endormis, nous fûmes réveillés par les employés de la gare qui criaient : «Roma, Roma.» Ce n'était pas un rêve, j'étais à Rome !...
    La première journée se passa hors les murs et ce fut peut-être la plus délicieuse, car tous les monuments ont conservé leur cachet d'antiquité au lieu qu'au centre de Rome l'on pourrait se croire à Paris en voyant la magnificence des hôtels et des magasins. Cette promenade dans les campagnes romaines m'a laissé un bien doux souvenir. Je ne parlerai point des lieux que nous avons visités, il y a assez de livres qui les décrivent dans toute leur étendue, mais seulement des principales impressions que j'ai ressenties. Une des plus douces fut celle qui me fit tressaillir à la vue du Colisée. Je la voyais donc enfin cette arène où tant de martyrs avaient versé leur sang pour Jésus ; déjà je m'apprêtais à baiser la terre qu'ils avaient sanctifiée, mais quelle déception ! le centre n'est qu'un amas de décombres que les pèlerins doivent se contenter de regarder car une barrière en défend l'entrée, d'ailleurs personne n'est tenté d'essayer de pénétrer au milieu de ces ruines...
Fallait-il être venue à Rome sans descendre au Colisée ?... Cela me paraissait impossible, je n'écoutais plus les explications du guide, une seule pensée m'occupait : descendre dans l'arène... Voyant un ouvrier qui passait avec une échelle je fus sur le point de la lui demander, heureusement je ne mis pas mon idée à exécution car il m'aurait prise pour une folle... Il est dit dans l'Évangile que Madeleine restant toujours auprès du tombeau et se baissant à plusieurs reprises pour regarder à l'intérieur finit par voir deux anges. Comme elle, tout en ayant reconnu l'impossibilité de voir mes désirs réalisés, je

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

les additions sont en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

les suppressions sont en noir

continuant de me baisser, je vis, non pas deux anges, mais ce que je cherchais; et, poussant un cri de joie, je dis à ma sœur: « Viens ! suis‑moi, nous allons pouvoir passer ! » Aussitôt, nous nous élançons, escaladant les ruines qui croulaient sous nos pas; tandis que mon père, étonné de notre audace, nous appelait de loin. Mais nous n'entendions plus rien.
De même que les guerriers sentent leur courage augmenter au milieu du péril: ainsi notre joie grandissait en proportion de notre fatigue et du danger que nous affrontions pour atteindre le but de nos désirs.
Céline, plus prévoyante que moi, avait écouté le guide. Se rap­pelant qu'il venait de signaler un certain petit pavé croisé, comme étant l'endroit où combattaient les martyrs, elle se mit à le cher­cher. L'ayant trouvé bientôt, et nous étant agenouillées sur cette terre bénie, nos âmes se confondirent en une même prière. Mon cœur battait bien fort lorsque j'approchai mes lèvres de la pous­sière empourprée du sang des premiers chrétiens. Je demandai la grâce d'être aussi martyre pour Jésus, et je sentis au fond de mon âme que j'étais exaucée.
Tout ceci dura très peu de temps. Après avoir ramassé quel­ques pierres, nous nous dirigeâmes vers les murs pour recom­mencer notre périlleuse entreprise. Mon père nous voyant si heureuses ne put nous gronder; je vis même qu'il était fier de notre courage.
Après le Colysée, nous visitâmes les Catacombes.
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continuais de me baisser vers les ruines où je voulais descendre ; à la fin, je ne vis pas d'anges, mais ce que je cherchais, je poussai un cri de joie et dis à Céline : «Viens vite, nous allons pouvoir passer!...» Aussitôt nous franchissons la barrière que les décombres atteignaient en cet endroit et nous voilà escaladant les ruines qui croulaient sous nos pas.
    Papa nous regardait tout étonné de notre audace, bientôt il nous dit de revenir, mais les deux fugitives n'entendaient plus rien ; de même que les guerriers sentent leur courage augmenter au milieu du péril, ainsi notre joie grandissait en proportion de la peine que nous avions pour atteindre l'objet de nos désirs. Céline, plus prévoyante que moi, avait écouté le guide et se rappelant qu'il venait de signaler un certain petit pavé croisé, comme étant celui où combattaient les martyrs, se mit à le chercher ; bientôt, l'ayant trouvé et nous étant agenouillées sur cette terre sacrée, nos âmes se confondirent en une même prière... Mon coeur battait bien fort lorsque mes lèvres s'approchèrent de la poussière empourprée du sang des premiers chrétiens, je demandai la grâce d'être aussi martyre pour Jésus et je sentis au fond de mon coeur que ma prière était exaucée !...
Tout ceci fut accompli en très peu de temps ; après avoir pris quelques pierres, nous revînmes vers les murs en ruine pour recommencer notre périlleuse entreprise. Papa nous voyant si heureuses ne put pas nous gronder et je vis bien qu'il était fier de notre courage... Le Bon Dieu nous protégea visiblement, car les pèlerins ne s'aperçurent pas de notre absence étant plus loin que nous, occupés à regarder sans doute les magnifiques arcades, où le guide faisait remarquer «les petits cornichons et les cupides posés dessus», aussi ni lui, ni «messieurs les abbés» ne connurent la joie qui remplissait nos coeurs...
    Les catacombes m'ont aussi laissé une bien douce impression : elles sont telles que je me les étais figurées en lisant leur description dans la vie des martyrs. Après y avoir passé une partie de l'après-midi, il me semblait y être seulement depuis quelques instants, tant l'atmosphère 

Là, Céline et Thérèse trouvèrent le moyen de se coucher ensemble jusqu'au fond de l'ancien tombeau de sainte Cécile, et prirent de la terre sanctifiée par ses reliques bénies.

Avant ce voyage, je n'avais pour cette sainte aucune dévo­tion particulière; mais en visitant sa maison, le lieu de son martyre, en l'entendant proclamer «reine de l'harmonie», à cause du chant virginal qu'elle fit entendre au fond de son cœur à son Epoux céleste, je sentis pour elle plus que de la dévotion: une véritable tendresse d'amie. Elle devint ma sainte de prédi­lection, ma confidente intime. Ce qui surtout me ravissait en elle, c'étaient son abandon, sa confiance illimitée, qui l'ont ren­due capable de virginiser des âmes n'ayant jamais désiré que les joies de la vie présente.

Sainte Cécile est semblable à l'épouse des Cantiques. En elle, je vois un choeur dans un camp d'armée. Sa vie n'a été qu'un chant mélodieux au milieu même des plus grandes épreuves; et cela ne m'étonne pas, puis­que l'Évangile sacré reposait sur son cœur, et que dans son cœur reposait l'Epoux des vierges.

La visite à l'église Sainte‑Agnès me fut aussi bien douce.
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qu'on y respire me paraissait embaumée... Il fallait bien remporter quelque souvenir des catacombes, aussi ayant laissé la procession s'éloigner un peu, Céline et Thérèse se coulèrent ensemble jusqu'au fond de l'ancien tombeau de Ste Cécile et prirent de la terre sanctifiée par sa présence. Avant mon voyage de Rome je n'avais pour cette sainte aucune dévotion particulière, mais en visitant sa maison changée en église, le lieu de son martyre, en apprenant qu'elle avait été proclamée reine de l'harmonie, non pas à cause de sa belle voix ni de son talent pour la musique, mais en mémoire du chant virginal qu'elle fit entendre à son Epoux Céleste caché au fond de son coeur, je sentis pour elle plus que de la dévotion : une véritable tendresse d'amie... Elle devint ma sainte de prédilection, ma confidente intime... Tout en elle me ravit, surtout son abandon, sa confiance illimitée qui l'ont rendue capable de virginiser des âmes n'ayant jamais désiré d'autres joies que celles de la vie présente...
    Ste Cécile est semblable à l'épouse des cantiques, en elle je vois «Un choeur dans un camp d'armée!...» Sa vie n'a pas été autre chose qu'un chant mélodieux au milieu même des plus grandes épreuves et cela ne m'étonne pas, puisque «l'Evangile sacré reposait sur son coeur!» et que dans son coeur reposait l'Epoux des Vierges !...
    La visite à l'église Ste Agnès me fut aussi bien douce, c'était une amie d'enfance que j'allais visiter chez elle, je lui parlai longuement de celle qui porte si bien son nom et je fis tous mes efforts pour obtenir une des reliques de l'Angélique patronne de ma Mère chérie afin de la lui rapporter,

Là, je retrouvais une amie d'enfance. J'essayai, mais sans succès, d'obtenir une de ses reliques afin de la rapporter à ma petite mère Agnès de Jésus. Les hommes me refusant, le bon Dieu se mit de la partie ; une petite pierre de marbre rouge, se détachant d'une riche mosaïque dont l'origine remonte au temps de la douce martyre, vint tomber à mes pieds. N’était-ce pas charmant? Sainte Agnès me donnait elle‑même un sou­venir de sa maison!

Six jours se passèrent à contempler les principales merveilles de Rome; et le septième, je vis la plus grande de toutes: LÉON XIII. Ce jour, je le désirais et redoutais à la fois, de lui dépendait ma vocation; car je n'avais reçu aucune réponse de Monseigneur, et la permission du Saint‑Père devenait mon uni­que planche de salut. Mais, pour obtenir cette permission, il fal­lait la demander! Il fallait, devant plusieurs cardinaux, archevêques et évêques, oser parler au Pape! Cette seule pensée me faisait trembler.

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mais il nous fut impossible d'en avoir d'autre qu'une petite pierre rouge qui se détacha d'une riche mosaïque dont l'origine remonte au temps de Ste Agnès et qu'elle a dû souvent regarder. N'était-ce pas charmant que l'aimable Sainte nous donnât elle-même ce que nous cherchions et qu'il nous était interdit de prendre ?... J'ai toujours regardé cela comme une délicatesse et une preuve de l'amour avec lequel la douce Ste Agnès regarde et protège ma Mère chérie !...
    Six jours se passèrent à visiter les principales merveilles de Rome et ce fut le septième que je vis la plus grande de toutes : «Léon XIII»... Ce jour, je le désirais et le redoutais en même temps, c'était de lui que ma vocation dépendait, car la réponse que je devais recevoir de Monseigneur n'était pas arrivée et j'avais appris par une lettre de vous, ma Mère, qu'il n'était plus très bien disposé pour moi, aussi mon unique planche de salut était la permission du St Père... mais pour l'obtenir, il fallait la demander, il fallait devant tout le monde oser parler : «au Pape», cette pensée me faisait trembler ; ce que j'ai souffert avant l'audience, le Bon Dieu seul le sait, avec ma chère Céline. Jamais je n'oublierai la part qu'elle a prise à toutes mes épreuves, il semblait que ma vocation était la sienne. (Notre amour mutuel était remarqué par les prêtres du pèlerinage : un soir, étant en société si nombreuse que les sièges manquaient, Céline me prit sur ses genoux et nous nous regardions si gentiment qu'un prêtre s'écria : «Comme elles s'aiment! Ah! jamais ces deux soeurs ne pourront se séparer!» Oui, nous nous aimions, mais notre affection était si pure et si forte que la pensée de la séparation ne nous troublait pas, car nous sentions que rien, même l'océan, ne pourrait nous éloigner l'une de l'autre... Céline voyait avec calme ma petite

Ce fut le dimanche matin, 20 novembre, que nous entrâmes au Vatican dans la chapelle du Souverain Pontife. A huit heu­res, nous assistions à sa messe, et, pendant le saint Sacrifice, il nous montra, par son ardente piété digne du Vicaire de Jésus-Christ, qu'il était véritablement le Saint‑Père.

L'Evangile de ce jour renfermait ces ravissantes paroles: « Ne craignez rien, petit troupeau; car il a plu à mon Père de vous donner son royaume.» Et mon cœur s'abandonnait à la confiance la plus vive. Non, je ne craignais pas, j'espérais que le royaume du Carmel m'appartiendrait bientôt. Je ne pensais pas alors à ces autres paroles de Jésus: « Je vous prépare mon royaume, comme mon Père me l'a préparé. »—C'est‑à‑dire, je vous réserve des croix et des épreuves; ainsi vous deviendrez digne de posséder mon royaume.—«Il a été nécessaire que le Christ souffrît avant d'entrer dans la gloire. Si vous dési­rez prendre place à ses côtés, buvez le calice qu'il a bu lui‑même. »

Après la messe d'action de grâces qui suivit celle de Sa Sain­teté, l'audience commença.

Léon XIII était assis sur un fauteuil élevé, vêtu simplement
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nacelle aborder au rivage du Carmel, elle se résignait à rester aussi longtemps que le Bon Dieu voudrait sur la mer orageuse du monde, sûre d'aborder à son tour sur la rive, objet de nos désirs...)
    Le Dimanche 20 Novembre après nous être habillées suivant le cérémonial du Vatican (c'est-à-dire en noir, avec une mantille de dentelle pour coiffure) et nous être décorées d'une large médaille de Léon XIII, suspendue à un ruban bleu et blanc, nous avons fait notre entrée au Vatican dans la chapelle du Souverain Pontife. A 8 heures notre émotion fut profonde en le voyant entrer pour célébrer la Ste Messe... Après avoir béni les nombreux pèlerins réunis autour de lui, il gravit les degrés du St Autel et nous montra par sa piété digne du Vicaire de Jésus, qu'il était véritablement «Le Saint Père». Mon coeur battait bien fort et mes prières étaient bien ardentes pendant que Jésus descendait entre les mains de son Pontife ; cependant j'étais remplie de confiance, l'Evangile de ce jour renfermait ces ravissantes paroles : «Ne craignez pas, petit troupeau, car il a plu à mon Père de vous donner son royaume.» Non je ne craignais pas, j'espérais que le royaume du Carmel m'appartiendrait bientôt, je ne pensais pas alors à ces autres paroles de Jésus : «Je vous prépare mon royaume comme mon Père me l'a préparé.» C'est-à-dire je vous réserve des croix et des épreuves, c'est ainsi que vous serez dignes de posséder ce royaume après lequel vous soupirez ; puisqu'il a été nécessaire que le Christ souffrît et qu'il entrât par là dans sa gloire, si vous désirez avoir place à ses côtés, buvez le calice qu'il a bu Lui-même !... Ce calice, il me fut présenté par le Saint-Père et mes larmes se mêlèrent à l'amer breuvage qui m'était offert. Après la messe d'action de grâces qui suivit celle de Sa Sainteté, l'audience commença. Léon XIII était assis sur un grand fauteuil, il était vêtu simplement

d'une soutane blanche et d'un camail de même couleur. Près de lui se tenaient des prélats et autres grands dignitaires ecclé­siastiques. Suivant le cérémonial, chaque pèlerin s'agenouillait à son tour, baisait d'abord le pied, puis la main de l'auguste Pontife, et recevait sa bénédiction; ensuite deux garde‑nobles le touchant du doigt, lui indiquaient par là de se lever pour passer dans une autre salle et donner sa place au suivant.

Personne ne disait mot , mais j'étais bien résolue à par­ler, quand tout à coup, M. l'abbé Révérony, qui se tenait à la droite de Sa Sainteté, nous fit avertir bien haut qu'il défendait absolument de parler au Saint‑Père. Je me tournai vers Céline, l'interrogeant du regard; mon cœur battait à tout rompre... —Parle! me dit‑elle.

Un instant après, j'étais aux genoux du Pape. Ayant baisé sa mule, il me présenta la main. Alors, levant vers lui mes yeux baignés de larmes, je le suppliai en ces termes: « Très Saint Père, j'ai une grande grâce à vous demander ! » Aussitôt, baissant la tête jusqu'à moi, son visage toucha presque le mien; on eût dit que ses yeux noirs et profonds voulaient me pénétrer jusqu'à l'intime de l'âme. « Très Saint Père, répétai‑je, en l'honneur de votre Jubilé, permettez‑moi d’entrer au Carmel à quinze ans!»

M. le grand Vicaire de Bayeux, étonné et mécontent, reprit bientôt: «Très Saint Père, c'est une enfant qui désire la vie du Carmel; mais les supérieurs examinent la question en ce moment. »—«Eh bien, mon enfant, me dit Sa Sainteté, faites ce que les supérieurs décideront. » Joignant alors les mains et les appuyant
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d'une soutane blanche, d'un camail de même couleur et n'avait sur la tête qu'une petite calotte. Autour de lui se tenaient des cardinaux, archevêques et évêques mais je ne les ai vus qu'en général, étant occupée du Saint-Père ; nous passions devant lui en procession, chaque pèlerin s'agenouillait à son tour, baisait le pied et la main de Léon XIII, recevait sa bénédiction et deux gardes nobles le touchaient par cérémonie, lui indiquant par là de se lever (au pèlerin, car je m'explique si mal qu'on pourrait croire que c'était au Pape). Avant de pénétrer dans l'appartement pontifical j'étais bien résolue à parler, mais je sentis mon courage faiblir en voyant à la droite du St Père «Mr Révérony!...» Presqu'au même instant on nous dit de sa part qu'il défendait de parler à Léon XIII, l'audience se prolongeant trop longtemps... Je me tournai vers ma Céline chérie, afin de savoir son avis : «Parle! me dit-elle.» Un instant après j'étais aux pieds du Saint-Père ; ayant baisé sa mule, il me présentait la main, mais au lieu de la baiser, je joignis les miennes et levant vers son visage mes yeux baignés de larmes, je m'écriai : «Très Saint-Père, j'ai une grande grâce à vous demander!...»
     Alors le Souverain Pontife baissa la tête vers moi, de manière que ma figure touchait presque la sienne, et je vis ses yeux noirs et profonds se fixer sur moi et sembler me pénétrer jusqu'au fond de l'âme.  «Très Saint-Père, lui dis-je, en l'honneur de votre jubilé, permettez-moi d'entrer au Carmel à 15 ans!...»
    L'émotion avait sans doute fait trembler ma voix, aussi se retournant vers Mr Révérony qui me regardait avec étonnement et mécontentement, le St Père dit : «Je ne comprends pas très bien.»  Si le Bon Dieu l'eût permis il eût été facile que Mr Révérony m'obtînt ce que je désirais, mais c'était la croix et non la consolation qu'Il voulait me donner.  «Très Saint-Père, répondit le Grand Vicaire, c'est une enfant qui désire entrer au Carmel à 15 ans, mais les supérieurs examinent la question en ce moment.»  «Eh bien, mon enfant, reprit le St Père en me regardant avec bonté, faites ce que les supérieurs vous diront.» M'appuyant alors les mains

sur ses genoux, je tentai un dernier effort: « O Très Saint Père, si vous disiez oui, tout le monde voudrait bien! » Il me regarda fixement, et prononça ces mots en appuyant sur chaque syllabe d'un ton pénétrant: «Allons... Allons... vous entrerez si le bon Dieu le veut. »

J'allais parler encore, quand deux garde‑nobles m'invitèrent à me lever. A ce moment le bon Saint‑Père, vraiment paternel pour moi, posa doucement sa main sur mes lèvres, puis, la levant pour me bénir, il me suivit longtemps des yeux.

Mon père eut bien de la peine de me trouver tout en pleurs au sortir de l'audience : ayant passé avant moi, il ne savait rien de ma démarche . Pour lui, M. le grand Vicaire s'était montré on ne peut plus aimable, le présentant à Léon XIII comme le père de deux carmélites. Le Souverain Pon­tife, en signe de particulière bienveillance, avait posé sa main sur sa tête vénérable, semblant ainsi le marquer d'un sceau mystérieux au nom du Christ lui‑même.

Ah! maintenant qu'il est au ciel, ce père de quatre carméli­tes: ce n'est plus la main du représentant de Jésus qui repose sur son front, lui

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sur ses genoux, je tentai un dernier effort et je dis d'une voix suppliante : «Oh! Très Saint-Père, si vous disiez oui, tout le monde voudrait bien!...» Il me regarda fixement et prononça ces mots en appuyant sur chaque syllabe : «Allons... Allons... Vous entrerez si le Bon Dieu le veut!...» (Son accent avait quelque chose de si pénétrant et de si convaincu qu'il me semble encore l'entendre).
La bonté du St Père m'encourageant, je voulais encore parler mais les deux gardes nobles me touchèrent poliment pour me faire lever ; voyant que cela ne suffisait pas, ils me prirent par les bras et Mr Révérony leur aida à me soulever, car je restais encore les mains jointes, appuyées sur les genoux de Léon XIII et ce fut de force qu'ils m'arrachèrent de ses pieds... Au moment où j'étais ainsi enlevée, le St Père posa sa main sur mes lèvres, puis la leva pour me bénir alors mes yeux se remplirent de larmes et Mr Révérony put contempler au moins autant de diamants qu'il en avait vus à Bayeux... Les deux gardes nobles me portèrent pour ainsi dire jusqu'à la porte et là, un troisième me donna une médaille de Léon XIII. Céline qui me suivait, avait été témoin de la scène qui venait de se passer ; presque aussi émue que moi, elle eut cependant le courage de demander au St Père une bénédiction pour le Carmel. Mr Révérony d'une voix mécontente répondit : «Il est déjà béni le Carmel.» Le bon St Père reprit avec douceur : «Oh oui! il est déjà béni.»
Avant nous Papa était venu aux pieds de Léon XIII (avec les messieurs). Mr Révérony avait été charmant pour lui, le présentant comme le Père de deux Carmélites. Le Souverain Pontife, en signe de particulière bienveillance, posa sa main sur la tête vénérable de mon Roi chéri, semblant ainsi le marquer d'un sceau mystérieux, au nom de Celui dont il est le véritable représentant... Ah ! maintenant qu'il est au Ciel, ce Père de quatre Carmélites, ce n'est plus la main du Pontife qui repose sur son front, lui
prophétisant le martyre, c'est la main de l'Epoux des vierges, du Roi des cieux; et plus jamais cette main divine ne se retirera du front qu'elle a glorifié.

Mon épreuve était grande; mais, ayant fait absolument tout ce qui dépendait de moi pour répondre à l'appel du bon Dieu, je dois avouer que, malgré mes larmes, je ressentais au fond du cœur une grande paix. Toutefois cette paix résidait dans l'intime, et l'amertume remplissait mon âme jusqu'aux bords... Et Jésus se taisait... Il semblait absent, rien ne me révélait sa présence.

Ce jour‑là encore, le soleil n'osa pas briller; et le beau ciel bleu d'Italie, chargé de nuages sombres, ne cessa de pleurer avec moi. Ah! c'était fini! Mon voyage n'avait plus aucun charme à mes yeux, puisque le but venait d'en être manqué. Cependant, les dernières paroles du Saint‑Père auraient dû me consoler comme une véritable prophétie. En effet, malgré tous les obsta­cles, ce que le bon Dieu a voulu s'est accompli; il n'a pas per­mis aux créatures de faire ce qu'elles voulaient, mais sa volonté à lui.

Depuis quelque temps, je m'étais offerte à l'Enfant Jésus pour être son petit jouet. Je lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d'un jouet de prix, que les enfants se contentent de regar­der sans oser y toucher; mais comme d'une petite balle de nulle valeur, qu'il pouvait jeter à terre, pousser du pied, percer, lais­ser dans un coin, ou bien presser sur son Cœur si cela lui faisait plaisir. En un mot, je voulais amuser le petit Jésus et me livrer à ses caprices enfantins. Il venait d'exaucer ma prière! A Rome, Jésus perça son petit jouet... il voulait voir, sans doute, ce qu’il y avait dedans... et puis, content de sa découverte, il laissa tomber sa petite balle

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prophétisant le martyre... C'est la main de l'Époux des Vierges, du Roi de Gloire, qui fait resplendir la tête de son Fidèle Serviteur, et plus jamais cette main adorée ne cessera de reposer sur le front qu'elle a glorifié !...
     Mon Papa chéri eut bien de la peine de me trouver toute en larmes au sortir de l'audience, il fit tout ce qu'il put pour me consoler, mais en vain... Au fond du coeur je sentais une grande paix, puisque j'avais fait absolument tout ce qui était en mon pouvoir de faire pour répondre à ce que le Bon Dieu demandait de moi, mais cette paix était au fond et l'amertume remplissait mon âme, car Jésus se taisait. Il semblait absent, rien ne révélait sa présence...
Ce jour-là encore le soleil n'osa pas briller et le beau ciel bleu d'Italie, chargé de nuages sombres, ne cessa de pleurer avec moi... Ah ! c'était fini, mon voyage n'avait plus aucun charme à mes yeux puisque le but en était manqué. Cependant les dernières paroles du Saint-Père auraient dû me consoler : n'étaient-elles pas en effet une véritable prophétie ? Malgré tous les obstacles, ce que le Bon Dieu a voulu s'est accompli. Il n'a pas permis aux créatures de faire ce qu'elles voulaient, mais sa volonté à Lui... Depuis quelque temps je m'étais offerte à l'Enfant Jésus pour être son petit jouet, je Lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d'un jouet de prix que les enfants se contentent de regarder sans oser y toucher, mais comme d'une petite balle de nulle valeur qu'il pouvait jeter à terre, pousser du pied, percer, laisser dans un coin ou bien presser sur son coeur si cela Lui faisait plaisir ; en un mot, je voulais amuser le petit Jésus, lui faire plaisir, je voulais me livrer à ses caprices enfantins... Il avait exaucé ma prière...
    A Rome Jésus perça son petit jouet, Il voulait voir ce qu'il y avait dedans et puis l'ayant vu, content de sa découverte, Il laissa tomber sa petite
 

et s'endormit. Que fit‑il pendant son doux sommeil, et que devint la balle abandonnée?—Jésus rêva qu'il s'amusait encore; qu'il la prenait, la laissait tour à tour; qu'il l'envoyait bien loin rou­ler et finalement la pressait sur son Cœur, sans plus jamais per­mettre qu'elle s'éloignât de sa petite main.

Vous comprenez, ma Mère, la tristesse de la petite balle en se voyant par terre! Cependant elle ne cessait d'espérer contre toute espérance.

Quelques jours après le 20 novembre, mon père étant allé ren­dre visite au vénéré Frère Siméon ~ rencontra dans l'établisse­ment M. l'abbé Révérony, et lui reprocha aimablement de ne m'avoir pas aidée dans ma difficile entreprise: puis il raconta l'histoire au Cher Frère Siméon. Le bon vieillard écouta ce récit avec beaucoup d'intérêt, en prit même des notes et dit avec émo­tion: «On ne voit pas cela en Italie! »

Au lendemain de la mémorable journée de l'audience, il nous fallut partir pour Naples et Pompéi Le Vésuve, en notre hon­neur, fit entendre de nombreux coups de canon, laissant échap­per de son cratère une épaisse colonne de fumée. Ses traces sur Pompéi sont effrayantes! elles montrent la puissance de Dieu qui regarde la terre et la fait trembler, qui touche les montagnes et les réduit en cendres.

J'aurais désiré me promener seule au milieu des ruines, méditant sur la fragilité des choses humaines; mais il ne fallut pas songer à cette solitude. A Naples, nous fîmes une magnifique promenade au monas­tère de San Martino, situé sur

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balle et s'endormit... Que fit-Il pendant son doux sommeil et que devint la petite balle abandonnée ?... Jésus rêva qu'il s'amusait encore avec son jouet, le laissant et le prenant tour à tour, et puis qu'après l'avoir fait rouler bien loin Il le pressait sur son coeur, ne permettant plus qu'Il s'éloigne jamais de sa petite main...
    Vous comprenez, ma Mère chérie, combien la petite balle était triste de se voir par terre... Cependant je ne cessais d'espérer contre toute espérance. Quelques jours après l'audience du St Père, Papa étant allé voir le bon frère Siméon, trouva chez lui Mr Révérony qui fut très aimable. Papa lui reprocha gaiement de ne m'avoir pas aidée dans ma difficile entreprise, puis il raconta l'histoire de sa Reine au frère Siméon. Le vénérable vieillard écouta son récit avec beaucoup d'intérêt, en prit même des notes et dit avec émotion : «On ne voit pas cela en Italie!» Je crois que cette entrevue fit une très bonne impression à Mr Révérony ; dans la suite il ne cessa de me prouver qu'il était enfin convaincu de ma vocation.
    Au lendemain de la mémorable journée, il nous fallut partir dès le matin pour Naples et Pompéi. En notre honneur, le Vésuve fit du bruit toute la journée, laissant avec ses coups de canon échapper une épaisse colonne de fumée. Les traces qu'il a laissées sur les ruines de Pompéi sont effrayantes, elles montrent la puissance du Dieu : «Qui regarde la terre et la fait trembler, qui touche les montagnes et les réduit en fumée..
    J'aurais aimé à me promener seule au milieu des ruines, à rêver sur la fragilité des choses humaines, mais le nombre des voyageurs enlevait une grande partie du charme mélancolique de la cité détruite... A Naples ce fut tout le contraire, le grand nombre de voitures à deux chevaux rendit magnifique notre promenade au monastère San Martino placé sur

une haute colline dominant la ville entière. Mais, au retour, nos chevaux prirent le mors aux dents, et je n'attribue qu'à la protection de nos anges gardiens d'être arrivés sains et saufs à notre splendide hôtel. Ce mot splendide n'est pas de trop: pendant tout le cours de notre voyage, nous sommes descendus dans des hôtels princiers. Jamais je n'avais été entourée de tant de luxe! C'est bien le cas de le dire: la richesse ne fait pas le bonheur. Je me serais trouvée plus heu­reuse mille fois sous un toit de chaume avec l'espérance du Car­mel, qu'auprès des lambris dorés, des escaliers de marbre, des tapis de soie, avec l'amertume dans le cœur.

Ah! je l'ai bien senti: la joie ne se trouve pas dans les objets qui nous entourent, elle réside au plus intime de l'âme. On peut aussi bien la posséder au fond d'une obscure prison que dans un palais royal: ainsi, je suis plus heureuse au Carmel, même au milieu des épreuves intérieures et extérieures, que dans le monde où rien ne me manquait, surtout les douceurs du foyer paternel.

Bien que mon âme fût plongée dans la tristesse, au dehors j'étais la même; car je croyais cachée ma demande au Saint‑Père. Bientôt, je pus me convaincre du contraire. Restée seule un jour dans un wagon avec ma sœur, tandis que les pèlerins descen­daient au buffet, je vis Mgr Legoux se présenter à la portière. Après m'avoir regardée, il me dit en souriant: « Eh bien, com­ment va notre petite carmélite? » Je compris alors que tout le pèlerinage connaissait mon secret; d'ailleurs, je m'en aperçus à certains regards sympathiques, mais heureusement personne ne m'en parla.

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une haute colline dominant toute la ville, malheureusement les chevaux qui nous conduisaient prenaient à chaque instant le mors aux dents et plus d'une fois je me suis crue à ma dernière heure. Le cocher avait beau répéter constamment la parole magique des conducteurs italiens : «Appipau, appipau...» les pauvres chevaux voulaient renverser la voiture, enfin grâce au secours de nos anges gardiens, nous arrivâmes à notre magnifique hôtel. Pendant tout le cours de notre voyage, nous avons été logés dans des hôtels princiers, jamais je n'avais été entourée de tant de luxe, c'est bien le cas de dire que la richesse ne fait pas le bonheur, car j'aurais été plus heureuse sous un toit de chaume avec l'espérance du Carmel, qu'auprès des lambris dorés, des escaliers de marbre blanc, des tapis de soie, avec l'amertume dans le coeur... Ah ! je l'ai bien senti, la joie ne se trouve pas dans les objets qui nous entourent, elle se trouve au plus intime de l'âme, on peut aussi bien la posséder dans une prison que dans un palais, la preuve, c'est que je suis plus heureuse au Carmel, même au milieu des épreuves intérieures et extérieures que dans le monde, entourée des commodités de la vie et surtout des douceurs du foyer paternel !...
    J'avais l'âme plongée dans la tristesse, cependant à l'extérieur, j'étais la même, car je croyais cachée la demande que j'avais faite au St Père ; bientôt je pus me convaincre du contraire, étant restée seule dans le wagon avec Céline (les autres pèlerins étaient descendus au buffet pendant les quelques minutes d'arrêt) je vis Mr Legoux, vicaire général de Coutances, ouvrir la portière et me regardant en souriant, il me dit : «Eh bien, comment va notre petite carmélite?...» Je compris alors que tout le pèlerinage savait mon secret ; heureusement personne ne m'en parla, mais je vis à la manière sympathique dont on me regardait, que ma demande n'avait pas produit un mauvais

A la ville d'Assise, il m'arriva une petite aventure. Après avoir visité les lieux embaumés par les vertus de saint François et de sainte Claire, j'égarai dans le monastère la boucle de ma cein­ture. Le temps de la chercher et de l'ajuster au ruban me fit per­dre l'heure du départ. Lorsque je me présentai à la porte, toutes les voitures avaient disparu, à l'exception d'une seule: celle de M. le grand Vicaire de Bayeux! Fallait‑il courir après les voitu­res que je ne voyais plus, m'exposer à manquer le train, ou demander une place dans la calèche de M. Révérony ? Je me déci­dai à ce parti le plus sage.

Essayant de paraître très peu embarrassée, malgré mon extrême embarras, je lui exposai ma situation critique et le mis dans l'embarras lui‑même; car sa voiture était absolument au complet. Un de ces messieurs se hâta de descendre, et, me fai­sant monter à sa place, alla s'asseoir modestement près du cocher. Je ressemblais à un écureuil pris dans un piège! J'étais loin de me sentir à l'aise, entourée de tous ces grands personna­ges, juste vis‑à‑vis du plus redoutable! Il fut cependant très aima­ble pour moi, interrompant de temps à autre la conversation pour me parler du Carmel, et me promettant de faire tout ce qui dépendrait de lui pour réaliser mon désir d'entrer à quinze ans.

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effet, au contraire... A la petite ville d'Assise, j'eus l'occasion de monter dans la voiture de Mr Révérony, faveur qui ne fut accordée à aucune dame pendant tout le voyage. Voici comment j'obtins ce privilège. Après avoir visité les lieux embaumés par les vertus de St François et de Ste Claire, nous avions terminé par le monastère de Ste Agnès, soeur de Ste Claire ; j'avais contemplé à mon aise la tête de la Sainte, lorsque me retirant une des dernières je m'aperçus avoir perdu ma ceinture ; je la cherchai au milieu de la foule, un prêtre eut pitié de moi et m'aida, mais après me l'avoir trouvée, je le vis s'éloigner et je restai seule à chercher, car j'avais bien la ceinture, mais impossible de la mettre, la boucle manquait... Enfin je la vis briller dans un coin, la saisir et l'ajuster au ruban ne fut pas long, mais le travail précédent l'avait été davantage, aussi mon étonnement fut grand de me trouver seule auprès de l'église, toutes les nombreuses voitures avaient disparu, à l'exception de celle de Mr Révérony. Quel parti prendre ? Fallait-il courir après les voitures que je ne voyais plus, m'exposer à manquer le train et mettre mon Papa chéri dans l'inquiétude, ou bien demander une place dans la calèche de Mr Révérony ?... Je me décidai à ce dernier parti.
Avec mon air le plus gracieux et le moins embarrassé possible malgré mon extrême embarras, je lui exposai ma situation critique et le mis dans l'embarras lui-même, car sa voiture était garnie des messieurs les plus distingués du pèlerinage, pas moyen de trouver une place de plus, mais un monsieur très galant se hâta de descendre, me fit monter à sa place et se plaça modestement auprès du cocher. Je ressemblais à un écureuil pris dans un piège et j'étais loin d'être à mon aise, entourée de tous ces grands personnages et surtout du plus redoutable en face duquel j'étais placée... Il fut cependant très
Cette rencontre mit du baume sur ma plaie, sans toutefois m'empêcher de souffrir. J'avais perdu confiance dans la créa­ture, et ne pouvais plus m'appuyer que surDieu seul.

Cepen­dant ma tristesse ne m'empêcha pas de prendre un vif intérêt aux saints lieux que nous visitions. A Florence, je fus heureuse de contempler sainte Madeleine de Pazzi au milieu du chœur des Carmélites. Tous les pèlerins voulaient faire toucher leurs chapelets au tombeau de la Sainte; mais ma main se trouva seule assez petite pour passer dans les trous de la grille. Ainsi, je me vis chargée de ce noble office qui dura longtemps et me rendit bien fière.

Ce n'était pas la première fois que j'obtenais des privilèges. A Rome, dans l'église Sainte‑Croix de Jérusalem, nous vénérâ­mes plusieurs fragments de la vraie Croix, deux épines et l'un des clous sacrés. Afin de les considérer à mon aise, je fis en sorte de rester la dernière; et comme le religieux, chargé de ces précieux trésors, s'apprêtait à les remettre sur l'autel, je lui demandai si je pouvais y toucher. Il me répondit affir­mativement, paraissant douter que je réussisse ; je passai alors mon petit doigt dans

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aimable pour moi, interrompant de temps en temps sa conversation avec les messieurs pour me parler du Carmel. Avant d'arriver à la gare tous les grands personnages tirèrent leurs grands porte-monnaie afin de donner de l'argent au cocher (déjà payé), je fis comme eux et pris mon tout petit porte-monnaie, mais Mr Révérony ne consentit pas à ce que j'en fisse sortir de jolies petites pièces, il aima mieux en donner une grande pour nous deux.
    Une autre fois je me trouvai à côté de lui en omnibus, il fut encore plus aimable et me promit de faire tout ce qu'il pourrait afin que j'entre au Carmel... Tout en mettant un peu de baume sur mes plaies, ces petites rencontres m'empêchèrent pas le retour d'être beaucoup moins agréable que l'aller, car je n'avais plus l'espoir «du St Père» ; je ne trouvais aucun secours sur la terre qui me paraissait un désert aride et sans eau ; toute mon espérance était dans le Bon Dieu seul... je venais de faire l'expérience qu'il vaut mieux avoir recours à Lui qu'à ses saints..
    La tristesse de mon âme ne m'empêcha pas de prendre un grand intérêt aux saints lieux que nous visitions. A Florence je fus heureuse de contempler Ste Madeleine de Pazzi au milieu du choeur des carmélites qui nous ouvrirent la grande grille ; comme nous ne savions pas jouir de ce privilège et beaucoup de personnes désirant faire toucher leurs chapelets au tombeau de la sainte, il n'y eut que moi à pouvoir passer la main dans la grille qui nous en séparait, aussi tout le monde m'apportait des chapelets et j'étais bien fière de mon office... Il fallait toujours que je trouve le moyen de toucher à tout, ainsi dans l'Eglise de Ste Croix en Jérusalem (de Rome) nous pûmes vénérer plusieurs morceaux de la vraie Croix, deux épines et l'un des clous sacrés renfermés dans un magnifique reliquaire d'or ouvragé, mais sans verre, aussi je trouvai moyen, en vénérant la précieuse relique, de couler mon petit doigt dans

 une ouverture du reliquaire, et pus toucher ainsi au clou précieux qui fut baigné du Sang de Jésus. On le voit, j'agissais avec lui comme une enfant qui se croit tout permis et regarde les trésors de son père comme les siens.

Après avoir passé par Pise et Gênes, nous revînmes en France sur un parcours

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un des jours du reliquaire et je pus toucher au clou qui fut baigné du sang de Jésus... J'étais vraiment par trop audacieuse !... Heureusement, le bon Dieu qui voit le fond des coeurs sait que mon intention était pure et que pour rien au monde je n'aurais voulu lui déplaire, j'agissais avec Lui comme un enfant qui se croit tout permis et regarde les trésors de son Père comme les siens.  Je ne puis encore comprendre pourquoi les femmes sont si facilement excommuniées en Italie, à chaque instant on nous disait : «N'entrez pas ici... N'entrez pas là, vous seriez excommuniées!...» Ah ! les pauvres femmes, comme elles sont méprisées !... Cependant elles aiment le Bon Dieu en bien plus grand nombre que les hommes et pendant la Passion de Notre-Seigneur, les femmes eurent plus de courage que les apôtres, puisqu'elles bravèrent les insultes des soldats et osèrent essuyer la Face adorable de Jésus... C'est sans doute pour cela qu'Il permet que le mépris soit leur partage sur la terre, puisqu'Il l'a choisi pour Lui-même... Au Ciel, Il saura bien montrer que ses pensées ne sont pas celles des hommes, car alors les dernières seront les premières... Plus d'une fois pendant le voyage, je n'ai pas eu la patience d'attendre le Ciel pour être la première... Un jour que nous visitions un monastère de Carmes, ne me contentant pas de suivre les pèlerins dans les galeries extérieures, je m'avançai sous les cloîtres intérieurs... tout à coup je vis un bon vieux carme qui de loin me faisait signe de m'éloigner, mais au lieu de m'en aller, je m'approchai de lui et montrant les tableaux du cloître, je lui fis signe qu'ils étaient jolis. Il reconnut sans doute à mes cheveux sur le dos et à mon air jeune que j'étais une enfant, il me sourit avec bonté et s'éloigna, voyant qu'il n'avait pas une ennemie devant lui ; si j'avais pu lui parler italien, je lui aurais dit être une future carmélite, mais à cause des constructeurs de la tour de Babel, cela me fut impossible.
Après avoir encore visité Pise et Gênes, nous revînmes en France. Sur le parcours

des plus splendides. Tantôt nous longions la mer; et, par suite d'une tempête, le chemin de fer, un jour, s'en trouva si près, que les vagues semblaient arriver jusqu'à nous. Plus loin, nous traversions des plaines couvertes d'orangers, d'oliviers, de palmiers gracieux. Le soir, les nombreux ports de mer s'éclairaient de lumières éclatantes, tandis qu'au firmament d'azur scintillaient les premières étoiles. Ce féerique tableau, c'était sans regret que je le voyais s'évanouir; mon cœur aspi­rait à d'autres merveilles !

Cependant, mon père me proposait encore un voyage à Jérusalem; mais j'avais assez des pèlerinages de la terre, je ne désirais plus que les beautés du ciel; et, pour les donner aux âmes, je voulais au plus tôt devenir prison­nière.

Hélas! avant de voir s'ouvrir les portes de ma prison bénie, je le sentais, il me fallait encore lutter et souffrir; toutefois ma confiance ne diminuait pas, et j'espérais entrer le 25 décembre, jour de Noël.

A peine de retour à Lisieux, notre première visite fut pour le Carmel. Quelle entrevue! Vous vous en souvenez, ma Mère! Je m'abandonnai complètement à vous, ayant de mon côté épuisé toutes les ressources. Vous me dîtes d'écrire à Monsei­gneur et de lui rappeler sa promesse: j'obéis aussitôt.

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la vue était magnifique, tantôt nous longions la mer et le chemin de fer en était si près qu'il me semblait que les vagues allaient arriver jusqu'à nous (ce spectacle fut causé par une tempête, c'était le soir, ce qui rendait la scène encore plus imposante), tantôt des plaines couvertes d'orangers aux fruits mûrs, de verts oliviers au feuillage léger, de palmiers gracieux... à la tombée du jour, nous voyions les nombreux petits ports de mer s'éclairer d'une multitude de lumières, pendant qu'au Ciel scintillaient les premières étoiles... Ah ! quelle poésie remplissait mon âme à la vue de toutes ces choses que je regardais pour la première et la dernière fois de ma vie !... C'était sans regret que je les voyais s'évanouir, mon coeur aspirait à d'autres merveilles, il avait assez contemplé les beautés de la terre, celles du Ciel étaient l'objet de ses désirs et pour les donner aux âmes, je voulais devenir prisonnière !... Avant de voir s'ouvrir devant moi les portes de la prison bénie après laquelle je soupirais, il me fallait encore lutter et souffrir ; je le sentais en revenant en France, cependant ma confiance était si grande que je ne cessai pas d'espérer qu'il me serait permis d'entrer le 25 Décembre... A peine arrivés à Lisieux, notre première visite fut pour le Carmel. Quelle entrevue que celle-là !... Nous avions tant de choses à nous dire, depuis un mois de séparation, mois qui m'a semblé plus long et pendant lequel j'ai plus appris que pendant plusieurs années...
    O ma Mère chérie ! qu'il m'a été doux de vous revoir, de vous ouvrir ma pauvre petite âme blessée. A vous qui saviez si bien me comprendre, à qui une parole, un regard suffisaient pour tout deviner ! Je m'abandonnai complètement, j'avais fait tout ce qui dépendait de moi, tout, jusqu'à parler au St Père, aussi je ne savais ce que je devais encore faire. Vous me dîtes d'écrire à Monseigneur et de lui rappeler sa promesse ; je le fis aussitôt, le mieux qu'il me fut possible, mais dans des termes que mon Oncle trouva un peu trop

La lettre jetée à la poste, je croyais recevoir sans aucun retard la permis­sion de m'envoler. Chaque jour, hélas! nouvelle déception! La belle fête de Noël arriva, et Jésus dormait encore! Il laissa par terre sa petite balle sans même jeter sur elle un regard!

Cette épreuve fut bien grande; mais Celui dont le Cœur veille toujours m'enseigna que, pour une âme dont la foi égale seule­ment un petit grain de sénevé, il accorde des miracles, dans le but d'affermir cette foi si petite; mais que, pour ses intimes, pour sa Mère, il ne fit pas de miracles avant d'avoir éprouvé leur foi. Ne laissa‑t‑il pas mourir Lazare, bien que Marthe et Marie lui eussent envoyé dire qu'il était malade ? Aux noces de Cana, la sainte Vierge ayant demandé à Jésus de secourir le maître de la maison, ne lui répondit‑il pas que son heure n'était point venue ? Mais après l'épreuve, quelle récompense! L'eau se change en vin, Lazare ressuscite... Ainsi le Bien‑Aimé agit‑il avec sa petite Thérèse: après l'avoir longtemps éprouvée, il combla tous ses désirs.

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simples. Il refit ma lettre ; au moment où j'allais la faire partir, j'en reçus une de vous, me disant de ne pas écrire, d'attendre quelques jours ; j'obéis aussitôt, car j'étais sûre que c'était le meilleur moyen de ne pas se tromper. Enfin 10 jours avant Noël, ma lettre partit ! Bien convaincue que la réponse ne se ferait pas attendre, j'allais tous les matins après la messe à la poste avec Papa, croyant y trouver la permission de m'envoler, mais chaque matin amenait une nouvelle déception qui cependant, n'ébranlait pas ma foi... Je demandais à Jésus de briser mes liens, Il les brisa, mais d'une manière toute différente de celle que j'attendais... La belle fête de Noël arriva et Jésus ne se réveilla pas... Il laissa par terre sa petite balle, sans même jeter sur elle un regard...
    Mon coeur était brisé en me rendant à la messe de minuit, je comptais si bien y assister derrière les grilles du Carmel !... Cette épreuve fut bien grande pour ma foi, mais Celui dont le coeur veille pendant son sommeil, me fit comprendre qu'à ceux dont la foi égale un grain de sénevé, il accorde des miracles et fait changer de place les montagnes, afin d'affermir cette foi si petite ; mais pour ses intimes, pour sa Mère, il ne fait pas de miracles avant d'avoir éprouvé leur foi. Ne laissa-t-Il pas mourir Lazare, bien que Marthe et Marie Lui aient fait dire qu'il était malade ?... Aux noces de Cana, la Ste Vierge ayant demandé à Jésus de secourir le Maître de la maison, ne Lui répondit-Il pas que son heure n'était pas encore venue ?... Mais après l'épreuve, quelle récompense ! l'eau se change en vin... Lazare ressuscite !... Ainsi Jésus agit-Il envers sa petite Thérèse : après l'avoir longtemps éprouvée, Il combla tous les désirs de son coeur...
    L'après-midi de la radieuse fête passée pour moi dans les larmes, j'allai voir les carmélites ; ma surprise fut bien grande d'apercevoir lorsqu'on ouvrit la grille

Pour mes étrennes du ler janvier 1888, Jésus me fit encore présent de sa croix. Vous me dites, ma Mère vénérée, que vous aviez en main la réponse de Monseigneur depuis le 28 décem­bre, fête des saints Innocents; que cette réponse autorisait mon entrée immédiate, cependant que vous étiez décidée à ne m'ouvrir qu'après le carême! Je ne pus retenir mes larmes à la pensée d'un si long délai. Cette épreuve eut pour moi un caractère tout spécial: je voyais mes liens rompus du côté du monde, et main­tenant l'Arche sainte à son tour refusait de recueillir la pauvre petite colombe !

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un ravissant petit Jésus, tenant en sa main une balle sur laquelle était écrit mon nom. Les carmélites, à la place de Jésus, trop petit pour parler, me chantèrent un cantique composé par ma Mère chérie ; chaque parole répandait en mon âme une bien douce consolation, jamais je n'oublierai cette délicatesse du coeur maternel qui toujours me combla des plus exquises tendresses... Après avoir remercié en répandant de douces larmes, je racontai la surprise que ma Céline chérie m'avait faite en revenant de la messe de minuit. J'avais trouvé dans ma chambre, au milieu d'un charmant bassin, un petit navire qui portait le petit Jésus dormant avec une petite balle auprès de Lui, sur la voile blanche Céline avait écrit ces mots : «Je dors mais mon coeur veille» et sur le vaisseau ce seul mot : «Abandon!» Ah ! si Jésus ne parlait pas encore à sa petite fiancée, si toujours ses yeux divins restaient fermés, du moins, Il se révélait à elle par le moyen d'âmes comprenant toutes les délicatesses de l'amour de son coeur...
    Le premier jour de l'année 1888 Jésus me fit encore présent de sa croix mais cette fois je fus seule à la porter, car elle fut d'autant plus douloureuse qu'elle était incomprise... Une lettre de Mère Marie de Gonzague m'annonça que la réponse de Monseigneur était arrivée le 28, fête des Sts Innocents, mais qu'elle ne me l'avait pas fait savoir, ayant décidé que mon entrée n'aurait lieu qu'après le carême. Je ne pus retenir mes larmes à la pensée d'un si long délai. Cette épreuve eut pour moi un caractère tout particulier, je voyais mes liens rompus du côté du monde et cette fois c'était l'arche sainte qui refusait son entrée à la pauvre petite colombe... Je veux bien croire que je dus paraître déraisonnable en n'acceptant pas joyeusement mes trois mois d'exil, mais je crois aussi que, sans le paraître, cette épreuve fut très grande et me fit beaucoup grandir dans l'abandon et les autres vertus.

Comment se passèrent ces trois mois, si riches pour mon âme en souffrances, mais plus encore en grâces de toutes sortes? D'abord, il me vint à l'esprit de ne pas me gêner, de mener une vie moins réglée que d'habitude; puis le bon Dieu me fit com­prendre le bienfait du temps qui m'était offert, et je résolus de me livrer plus que jamais à une vie sérieuse et mortifiée.

Lorsque je dis mortifiée, je n'entends pas les pénitences des saints. Loin de ressembler aux belles âmes qui, dès leur enfance, pratiquent toute espèce de macérations, je faisais uniquement consister les miennes à briser ma volonté, à retenir une parole de réplique, à rendre de petits services autour de moi sans les faire valoir, et mille autres choses de ce genre. Par la pratique de ces riens, je me préparais à devenir la fiancée de Jésus, et je ne puis dire combien cette attente me fit grandir dans l'aban­don, l'humilité et les autres vertus.

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Comment se passèrent ces trois mois si riches en grâces pour mon âme ?... D'abord il me vint à la pensée de ne pas me gêner à mener une vie aussi bien réglée que j'en avais l'habitude, mais bientôt je compris le prix du temps qui m'était offert et je résolus de me livrer plus que jamais à une vie sérieuse et mortifiée. Lorsque je dis mortifiée, ce n'est pas afin de faire croire que je faisais des pénitences, hélas ! je n'en ai jamais fait aucune, bien loin de ressembler aux belles âmes qui dès leur enfance pratiquaient toute espèce de mortifications, je ne sentais pour elles aucun attrait ; sans doute cela venait de ma lâcheté, car j'aurais pu, comme Céline, trouver mille petites inventions pour me faire souffrir, au lieu de cela je me suis toujours laissée dorloter dans du coton et empâter comme un petit oiseau qui n'a pas besoin de faire pénitence... Mes mortifications consistaient à briser ma volonté, toujours prête à s'imposer, à retenir une parole de réplique, à rendre de petits services sans les faire valoir, à ne point m'appuyer le dos quand j'étais assise, etc., etc... Ce fut par la pratique de ces riens que je me préparai à devenir la fiancée de Jésus, et je ne puis dire combien cette attente m'a laissé de doux souvenirs... Trois mois passent bien vite, enfin le moment si ardemment désiré arriva.

(suite du folio au chapitre suivant)