Imprimer

Léonie par le P. Piat - chap. 6

Le dialogue entre Caen et Lisieux  

 Dans les institutions religieuses où l'essentiel de la vie est au-dedans, les événements extérieurs ne provoquant que des remous de surface, seul un journal intime ou, à son défaut, quelques notes de retraite, des extraits de correspondance, certains témoignages circonstanciés permettent de tenter une coupe en profondeur. Pour Sœur Françoise-Thérèse, si l'humilité où elle s'enferme décourage l'analyse, la notoriété que lui vaut la gloire thérésienne, les échanges épistolaires qu'elle entretient avec ses trois sœurs au Carmel de Lisieux, suppléent à la carence des documents personnels.

   Notre Visitandine est sortie, vers la fin de 1903, de la période de formation. Elle suit désormais le cycle normal des activités communautaires. Avec une bonne volonté qui compense le défaut de sens pratique, elle vaque aux occupations subalternes qui lui sont successivement confiées. Le 1er octobre 1905, elle écrit à Mère Agnès de Jésus : « J'ai été nommée aide à l'économat. Voilà un mois que je suis dans cet emploi qui me plaît beaucoup. C'est tout à fait mon affaire de mettre de l'ordre ici et là, par toute la maison ; je me regarde comme le petit ânon  du monastère et certes je trouve mon sort digne d'envie ; que de renoncements, que de pratiques connus de Jésus seul ! que d'âmes je peux sauver par ces petits riens qui sont mon humble moisson, toute petite comme moi ! Oh ! les âmes de prêtres surtout ! elles ont tout mon attrait ». Sur ce « champ de bataille », disait-elle volontiers, « la petite va manier son glaive d'amour ». 

   A la porterie, sa mémoire hors de pair lui sera d'un précieux secours. A la sacristie, on lui réservera les gros travaux où elle mettra toute sa piété, laissant à plus compétente qu'elle la préparation liturgique des Offices. La lingerie mobilisera maintes fois ses services. Elle s'offre volontiers pour veiller les sœurs malades. C'est ce qui lui vaudra de devenir infirmière, mais sous contrôle de l'Assistante, qui, pour alléger ses responsabilités, la remplacera aux consultations médicales. La charge se révéla très lourde, il y eut quatorze décès en six ans. Quand survint l'épidémie de bronchite grippale de 1913, une nouvelle infirmière fut nommée, de caractère très vif, dont Sœur Françoise-Thérèse demeura l'auxiliaire dévouée, quoique maniée sans ménagement. Toujours, elle restait dans l'ombre, docile et d'humeur égale.

   Au cours de l'année 1905, Sœur Françoise-Thérèse eut l'insigne faveur d'approcher le P. Alexis Prou, venu prêcher un triduum à la Communauté. Ce Franciscain - on disait alors Récollet - au cours d'une retraite donnée au Carmel de Lisieux en octobre 1891, avait « compris » et « deviné » Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus « d'une façon merveilleuse ». Ce sont les expressions mêmes de Thérèse, qui ajoute : « Il me lança à pleines voiles sur les flots de la confiance et de l'amour qui m'attiraient si fort mais sur lesquels je n'osais m'avancer... » Léonie le connaissait par l'Histoire d'une Ame. Elle l'avait déjà sûrement entretenu, car, gardien du couvent de Caen de 1898 à 1902, il était venu plus d'une fois confesser au Monastère. Avec lui, c'était une des plus belles pages de l'aventure thérésienne qui revivait aux yeux de Léonie.

   A cette époque, elle avait bien besoin d'un tel réconfort, se montrant sensible à l'excès - son aînée, Marie, l'en reprenait par lettre - aux menaces de dissolution qui planaient sur la Communauté. A l'automne de 1904, en application de la loi du 1er juillet 1901 sur les Congrégations, un liquidateur connu pour son sectarisme faisait procéder au crochetage des portes, à une perquisition dans le Monastère, à l'apposition des scellés, puis à l'inventaire. On interjeta appel, suppliant le Sacré-Cœur de défendre son œuvre. De l'avis même des juristes éminents qui prirent la cause en mains, ce furent des circonstances providentielles qui retardèrent le procès et aboutirent à un arrêt favorable de la Cour. En juillet 1905, l'affaire rebondit ; l'expulsion suivie de fermeture est prévue pour le 1er septembre. Une retraite prêchée par le Père de Causans doit préparer les cœurs pour la cruelle échéance. Nouveau coup de théâtre. Le liquidateur s'étant pourvu en cassation, il faut attendre la sentence. Celle-ci sortira le 11 février 1907, confirmant l'arrêt favorable de la Cour d'Appel. Les persécuteurs en étaient pour leurs frais.

   Entre temps, pour s'assurer une position de repli, et, indépendamment de cette conjoncture, pour faire Outre-Manche une fondation vouée à étendre le culte du Sacré-Cœur, Mère Marie-Aimée de Songnis avait fait l'acquisition d'une villa à Hastings, c'est-à-dire, coïncidence curieuse, au lieu historique où Guillaume le Conquérant s'était emparé de la couronne d'Angleterre par une victoire décisive. Un groupe de quatre Visitandines s'embarqua à Dieppe, le 22 octobre 1909. Le « Petit Nid » se développa lentement, mais, en 1920, les difficultés du recrutement et les épreuves de santé amenèrent Mgr Lemonnier à demander la fermeture de la filiale anglaise, qui n'était pas encore canoniquement érigée, et le rapatriement de toutes les moniales.

   A travers ces péripéties, Léonie tremble pour cette vie religieuse qu'elle a si chèrement payée. De Lisieux, où toutes les nouvelles étaient fidèlement communiquées, lui viennent des conseils pacifiants. A vrai dire, on y était passé par semblables alarmes. Grâce à l'entremise de M. Guérin, le Carmel s'était aménagé en Belgique un lieu de refuge. Mère Agnès de Jésus et Mère Marie de Gonzague purent entretenir de vive voix les sœurs de la Visitation, lors du bref séjour qu'elles firent parmi elles, le 15 avril 1903. Se rendant à Valognes, dans la Manche, pour récupérer l'argent d'un prêt dans une étude de notaire, elles descendirent en effet rue de l'Abbatiale. Admises à l'intérieur, elles y passèrent toute une journée et furent chaleureusement fêtées. Tandis que l'ancienne Prieure parcourait, non sans émoi, les lieux où s'étaient écoulées ses années de pension, Mère Agnès répondait aux multiples questions de la Communauté sur la vie et la mort de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus. Chaque Visitandine reçut en hommage une biographie illustrée de la Servante de Dieu.

Pendant une conversation d'une heure, Sœur Françoise-Thérèse s'ouvrit à sa sœur en direction, lui montra son carnet spirituel et sollicita ses conseils. Elle aussi adoptait Pauline pour « Petite Mère ». Celle-ci ne put réprimer son étonnement devant la simplicité et l'humilité de sa confidente. Elle avait jadis salué le miracle de sa vocation ; elle touchait maintenant du doigt celui de sa transformation intérieure. De cette communion, le courrier sera l'instrument privilégié. Tandis que Sœur Marie de la Trinité, novice et disciple de Thérèse, assure la liaison avec celle de ses sœurs qui a pris le voile à la Visitation de Caen, Léonie a affaire à trois correspondantes. Tous les mois, ainsi qu'aux anniversaires religieux et aux fêtes de saint Léon et de saint François de Sales, elle guette l'enveloppe timbrée de Lisieux, qui arrive avec une ponctualité d'horloge, au point qu'elle s'inquiète les rares fois où il y a retard. De sa Profession à 1905, elle n'a pas permission de garder ces précieux envois ; certains s'égareront par la suite. D'où pas mal de lacunes dans la collection mais le butin n'en est pas moins suggestif.

   A travers cette énorme masse de documents, c'est tout un passé qui revit, laissant transparaître la physionomie d'un chacun. Chez les Martin, le style est affectif et effusif ; on a la passion du détail concret. Un graphologue ferait ses délices à comparer les écritures ; il relèverait notamment une sorte d'application enfantine chez Léonie, les caractères cursifs de Céline, ceux plus amples et taillés en lame d'épée, dûs à la plume de Mère Agnès. Marie fait figure de tempérament positif, indépendant, original, non-conformiste ; elle parle avec un certain détachement de « l'ouragan de gloire » qui enthousiasme les autres ; devant les difficultés, elle se cuirasse d'indifférence ; volontiers, elle excipe de son droit d'aînesse pour faire certains rappels à l'ordre. Pauline apparaît comme la maman vite émue et tourmentée, mais toujours consolante et si surnaturelle. Quant à Céline, c'est « l'Intrépide » laborieuse et dynamique, qui fonce droit sur l'obstacle, brandit la vérité sans fard et émaille ses textes d'affirmations tranchantes, de mots à l'emporte-pièce et de délicieuses tendresses. Léonie elle-même use d'un ton plus terne, mais qui touche par un souci constant d'auto-accusation et de fervente gratitude. Le destin et l'apothéose de Thérèse servent à ces échanges épistolaires de fond de décor ; l'enfance spirituelle en est l'âme.

   Par cette voie, Sœur Françoise-Thérèse apprendra les nouvelles de famille : la maladie et la mort si sainte de sa cousine, Sœur Marie de l'Eucharistie, celle non moins édifiante du second père que fut pour elle l'oncle Guérin, les luttes électorales de Francis La Néele et son décès en 1916. L'écho lui parviendra promptement des miracles enregistrés dans la « Pluie de roses », de la dévotion des foules, des publications du Carmel, des pèlerinages des poilus au cimetière lexovien. Céline lui conte par le menu ses travaux artistiques.

   Cependant, à prendre au pied de la lettre les propos de Sœur Françoise-Thérèse à ses correspondantes, on se ferait d'elle une idée par trop sombre. Elle estompe ses qualités et tourne au noir ses déficiences, elle s'appesantit sur son passé, elle relève impitoyablement ses accès de tristesse, ses phases de découragement. Pour un peu, on la croirait morne et larmoyante, avide d'affection et de consolations, proie offerte à la neurasthénie, alors que les Supérieures successives, les Mères Marie-Aimée de Songnis, Jeanne-Marguerite Décarpentry et Marie-Thérèse de Colomby, ont rendu hommage à sa vaillance, et que celles qui lui survivent et qui furent les témoins édifiés de sa vie claustrale, soulignent à l'envi sa belle humeur, sa bonté jamais démentie et l'aisance avec laquelle elle participait aux exercices communautaires. Les Carmélites furent-elles dupes des aveux de leur sœur ? Se laissèrent-elles prendre au pieux manège de son humilité ? On les voit en tout cas empressées à détendre et à épanouir leur Visitandine : ce qui donne au dialogue une saveur très thérésienne.

   Sœur Marie du Sacré-Cœur n'aime pas qu'elle se déprécie : « Je vois que ton seul désir est de faire plaisir à ton Jésus. Aussi il te regarde, non comme son ' petit ânon ', mais comme son épouse chérie, qui partage ici-bas les humiliations de sa vie cachée, mais qui partagera au Ciel sa gloire ». Mère Agnès en appelle à la Petite Thérèse: « Deviens une sainte, mais pas une sainte craintive. Va à Jésus par la confiance et l'amour. Ne pleure pas sur des imperfections que tu garderas toute ta vie ; cela ne sert à rien du tout. C'est du temps perdu. Toujours nous serons misérables, boiteux, éclopés de toutes façons, mais si le cœur dit à Jésus au milieu de ses misères :  Ayez pitié de moi ! Vous êtes mon tout, ma joie et mon amour, tout est bien pour nous ».

   Céline ne veut pas d'un « orchestre de pleureuses ». « Il faut mener notre âme tambour battant, lui chanter des refrains guerriers et pleins d'entrain. Comme cela, elle court beaucoup mieux dans la voie de la souffrance. » Elle met en garde Léonie contre les excès d'austérité et d'introspection. « Ce n'est pas de rougir les disciplines qui compte, mais bien de se renoncer toujours dans les petites choses. » Quant à s'examiner à perte de vue et à courir après un directeur, à quoi bon quand on a cinquante ans, qu'on ne navigue pas dans les voies extraordinaires et que les Supérieures sont là ? « Tâter ainsi le pouls de son âme ne vaut rien, c'est une occupation inutile de soi-même, c'est se rechercher, c'est perdre son temps. » - « Continue toujours à te guider par ce chemin des petites choses et tu n'auras pas besoin de directeurs... Les âmes ' faites ' qui étouffent par besoin d'épanchement sont des âmes qui ne sont pas fidèles... La fidélité en unissant à Dieu rend l'âme simple, si simplifiée qu'il lui serait impossible de se dédoubler en parlant aux hommes. » 

   Grande fut la joie des trois sœurs de Lisieux quand, le 6 août 1910, Céline reçut cette nouvelle : « Voilà quelques mois qu'il m'a été heureusement permis de faire l'Acte d'Offrande à l'Amour Miséricordieux, que j'ai récité avec une grande ferveur. Je le renouvelle tous les jours après ma Communion, et je redis souvent ceci avec une confiance extrême : ' A vos yeux, le temps n'est rien, un seul jour est comme mille ans, vous pouvez donc en un instant me préparer à paraître devant vous. »

   La suite du texte explique l'intérêt urgent que Léonie attachait alors à cette perspective d'éternité. Depuis quelques semaines, elle souffrait d'anémie et de malaises qui, sans revêtir une extrême gravité, contribuaient à la détacher de plus en plus de la terre. « Ce ne sont pas les soins qui me manquent, écrit-elle, je suis comme coq en pâte ; mais, rassure-toi, petite sœur, je ne suis pas mourante, loin s'en faut. Je puis traîner longtemps comme cela. Mon état est plus pénible que si j'avais un mal bien caractérisé, mais puisque Jésus me veut languissante, je lui fais plaisir ainsi, je ne veux, moi, que ce qu'il veut. Chiffon ! Chiffon ! et rien de plus ! Et quand il trouvera son petit chiffon à son gré, petite Thérèse viendra le prendre pour le cacher dans l'ouverture de son Côté Sacré pour toujours... »

   La santé de notre Visitandine se rétablit suffisamment pour qu'elle puisse intervenir comme témoin dans la Cause de sa benjamine. Cette perspective l'avait d'abord surprise. Quand la Supérieure l'avisa, au jardin où elle étendait le linge, qu'il était sérieusement question d'un Procès, elle commença par se récrier. « Thérèse ! Elle était bien gentille ! Mais, une Sainte ! tout de même !... - Avez-vous remarqué en elle quelque chose d'extraordinaire ? - Pour cela, non, mais on n'avait rien à lui reprocher. » Elle en restait aux canons de l'hagiographie de l'époque, pour qui l'auréole était censée ne s'accrocher qu'au front des extatiques.

   Le 10 février 1910, Mgr Lemonnier, évêque de Bayeux et Lisieux, entama les démarches pour la recherche des Ecrits de la Carmélite. Léonie recopia, pour envoi à l'Autorité responsable, les quatorze lettres qu'elle avait conservées de sa sœur. Le 3 août, les juges ecclésiastiques étaient nommés, qui instruiraient le Procès informatif, dit de l'Ordinaire. La pensée d'avoir à témoigner devant d'aussi graves personnages plonge Sœur Françoise-Thérèse dans une crainte révérentielle. Céline la rassure et lui dit que, tant qu'elle n'a pas prêté serment, elle peut se faire seconder. En lui envoyant les Articles rédigés par le vice-postulateur, Mgr de Teil, une sorte de schéma préparatoire sur la vie et les vertus de la Servante de Dieu, elle lui signale certaines inexactitudes concernant de prétendus faits charismatiques. « Notre Thérèse est restée ce que tu l'as connue, et cela jusqu'à la fin. » Elle précise que si leur sœur a eu à souffrir de l'entourage, c'est sans aucune intention maligne, et en raison de la présence de plusieurs malades déprimées ou peu équilibrées.

   Léonie se met bravement à l'œuvre, range et classe ses souvenirs, qui sont extrêmement précis. « Notre Mère est pour moi d'un dévouement sans pareil, écrit-elle au Carmel, je suis touchée jusqu'aux larmes d'avoir tant d'assistance ; jamais je ne me tirerais d'affaire sans cela, j'en conviens humblement. Enfin, pourvu que j'aie assez d'esprit pour aimer le bon Dieu de toutes mes forces ; ne plus vivre que d'amour et d'humilité, cela me suffit !... » Elle bénéficie également du secours d'en-haut : « Thérèse travaille beaucoup mon âme en ce moment sur l'humilité. Plus je la vois élevée en gloire, plus je sens le besoin de m'abaisser. J'ai soif de disparaître, d'être comptée pour rien. Quelle grâce ! »

   Le 6 septembre, eut heu la reconnaissance officielle des restes de la Servante de Dieu. Le docteur Francis La Néele, qui y joua un rôle actif, en fit le récit dans une lettre adressée à Léonie le 10 du même mois: « L'exhumation de notre petite Thérèse s'est très bien passée. Le corps était entier, mais il n'y avait plus que les ossements désséchés, sans peau ni chair. Sa gerbe (plante verte stérilisée) était très bien conservée. Je l'ai retirée, ainsi que le plus de vêtements que j'ai pu. Le voile n'existait plus. La croix de son chapelet était dans ses doigts, je l'ai fait offrir à Monseigneur, qui a été très content de ce souvenir. Quand le cercueil a été sorti, Monseigneur a psalmodié avec tous les prêtres présents le Laudate pueri et il a jeté de l'eau bénite.

   « J'ai revêtu Thérèse d'habits neufs qui recouvrent ses cendres, j'ai mis plusieurs bouquets dans la bière et j'ai placé un voile neuf sur sa tête. Les bâches qui cachaient le cimetière du Carmel ont été baissées, sur la demande que j'ai faite à Monseigneur, et on a exposé le cercueil ouvert devant la porte. Tout le monde, sept à huit cents personnes, qui attendait en priant depuis deux heures, a défilé devant et a fait toucher une foule d'objets. Monseigneur était en habit de chœur, ainsi que l'abbé Quirié et le curé de Saint-Jacques. Il y avait quantité de prêtres. Ensuite, le cercueil de plomb a été soudé et cacheté aux armes de Mgr de Bayeux, et de Mgr de Teil. » 

   Le 6 septembre, quand eut lieu la première exhumation du corps de Thérèse, un fragment détaché du cercueil fut envoyé à la Visitandine, qui s'apprêtait à affronter l'examen jugé par elle redoutable. Elle fut citée à Bayeux pour le 28 novembre 1910. La veille, une auto la prit à la porte conventuelle, ainsi que Mère Jeanne-Marguerite Décarpentry qui l'accompagnait. Nulle halte sur le chemin, pas même la visite désirée à la Cathédrale. L'Evêque ne crut pas devoir l'autoriser. On ne badinait pas avec l'esprit de clôture. Elles furent hébergées rue Saint-Loup, par les Bénédictines du Saint Sacrement, qui leur réservèrent un accueil fraternel. Logées dans la maison Despallières, réservée à des dames pensionnaires, elles eurent l'heureuse surprise d'être servies par l'ancienne servante des Guérin, Marcelline Husé, devenue Sœur Marie- Josèphe de la Croix, qui devait elle-même témoigner au Procès. Les interrogatoires se firent dans une vaste pièce du rez-de-chaussée. Notre Visitandine impressionna l'entourage par son humilité et son effacement. Invitée à participer à une récréation de la Communauté, elle s'y montra très gaie, très détendue, répondant avec cordialité aux questions qui éclataient de partout. Dans l'intervalle laissé par les séances, on la voyait passer de longs moments agenouillée devant le Saint Sacrement.

   Tandis qu'à Lisieux on chantait pour elle le Veni Creator, notre moniale affronta ses juges. Tribunal très bienveillant, faut-il le dire, mais pointilleux par devoir. Le Promoteur de la foi était le chanoine Théophile Dubosq. Léonie figura à sept séances groupées en quatre sessions ; sa déposition, insérée dans la copie lexovienne du Procès (folios 89 à 144), occupe effectivement trente-huit pages de texte. Voici le fil de l'interrogatoire : prestation du serment, présentation du témoin, sources de sa connaissance - origines familiales de la Servante de Dieu - enfance, adolescence, éducation à la maison et à l'Abbaye - entrée au Carmel - vertus héroïques : foi, espérance, amour pour Dieu et le prochain, prudence, justice, force, tempérance, vertus secondaires, vœux de religion - maladie et mort - écrits de la Servante de Dieu - dons surnaturels - réputation de sainteté. Il est évident que le témoignage de Sœur Françoise-Thérèse ne peut concerner que la période où elle a vécu au côté de sa sœur.

   Ce n'est pas ici le lieu d'analyser un tel document. Soulignons-en seulement la précision et l'accent évident de sincérité. Elle insiste avec force sur deux traits de caractère où on peut aisément la retrouver elle-même : « Les petits enfants ravissaient le cœur pur de Thérèse. Je n'oublierai jamais son sourire angélique et les caresses qu'elle leur prodiguait, surtout aux enfants pauvres ; ceux-là avaient ses préférences, et elle ne perdait aucune occasion de leur parler du bon Dieu, se mettant à leur portée avec un à-propos et une grâce charmante ». - « Elle avait une aptitude particulière à contrefaire le ton de voix et les manières des autres, mais jamais, à ma connaissance, ce petit amusement n'a dégénéré en moquerie et n'a donné lieu au plus léger manquement à la charité : elle savait s'arrêter à point, avec un tact parfait ».

   Le 4 décembre, les deux moniales regagnaient Caen. Le Procès se poursuivit pendant une année. La clôture fut prononcée le 12 décembre 1911. Sœur Fran- çoise-Thérèse suivait avec une attention passionnée toutes les péripéties de la cause. Parfois, un visiteur venait l'en entretenir au parloir. Elle reçut ainsi le P. Pichon, l'abbé Taylor qui se faisait en Ecosse le chevalier-servant de la « petite fleur », Mgr de Nardo, étroitement mêlé au constat du miracle du Carmel de Gallipoli en Italie. L'anniversaire de la mort de Thérèse était commémoré dans l'intimité. En 1912, il valut à Léonie une grâce de choix, qu'elle signale le 7 octobre dans une lettre au Carmel. « Le 30 septembre, Thérèse m'a visitée dans la soirée par de suaves et pénétrantes odeurs de roses. J'en ai été extrêmement consolée, quoique cela n'avait duré que quelques instants, si bien que, dans ma joie, je me suis prise à dire :  O ma petite sœur bien-aimée, tu es là près de moi, j'en suis sûre Depuis, je me sens plus fervente. Le ' petit rien ' voudrait devenir saint lui aussi. Hélas ! quelquefois il se révolte, il a de la peine à pratiquer la petitesse et l'humilité. » 

   Si elle ne reçoit que très peu de faveurs sensibles pour elle-même, Léonie en obtient aisément pour les autres. Une postulante, entrée au Monastère le 27 septembre 1913, tombe aussitôt dans une crise de larmes qui se prolonge plusieurs jours. Tout lui semble étrange en ce nouveau milieu. Tentée de s'évader, elle s'agrippe à la volonté divine, et, au jour anniversaire de la mort de Thérèse, elle la supplie de lui venir en aide. Le soir, après l'Office, en regagnant sa cellule, elle se sent guettée au passage, étreinte par des bras maternels et encouragée d'un regard d'amour. C'était Léonie qui se penchait avec tendresse sur cette enfant en qui elle revivait ses luttes de jadis. Cette attention toucha tellement la jeune fille qu'y voyant un signe d'en-haut, elle se ressaisit. Ses pleurs cessèrent sur-le-champ et, le 4 octobre, elle entrait au noviciat.

   Le courrier de Lisieux se gonflait toujours plus de la gloire posthume de Thérèse. Certains envisageaient déjà une glorification prochaine et insistaient pour que toute la famille de la Servante de Dieu, y compris les cloîtrées, assistât à son triomphe sous la coupole de Saint-Pierre. Sœur Marie du Sacré-Cœur affirmait ses préférences pour une présence tout intérieure, invisible et lointaine. Par contre, elle se penchait avec délices sur les portraits et souvenirs de Thérèse. Ainsi envoie-t-elle à Caen l''image de sa filleule en sa petite enfance, avec ce gracieux commentaire : « Elle était toujours frisée pour aller à l'Abbaye ; le dimanche, je me donnais la peine de la friser aussi autour du front. Je ne mettais à cela aucune vanité ; c'était uniquement pour faire plaisir à notre cher petit père, qui, si tu te rappelles, ne pouvait souffrir que je coupe seulement un bout des cheveux de sa petite Reine. C'était sa gloire. Quant à Thérèse, elle ne se croyait pas jolie, elle le dit elle-même, et de fait, nous nous arrangions de façon à ce que la vanité n'entre pas dans son cœur ».

   A la déclaration de guerre, on put se demander si la procédure en Cour de Rome ne serait pas interrompue. La Providence en décida autrement, et les soldats se placent nombreux sous la protection de la jeune Carmélite. Léonie n'hésite pas à dire à un fidèle ami de Caen que, grâce à Thérèse, il reviendra sain et sauf ; à un autre qui lui recommandait ses fils mobilisés, elle répond : « Je les confierai à notre petite Sainte, et vous les retrouverez tous ». L'une et l'autre prédictions se vérifièrent à la lettre, bien qu'il s'agît de combattants en première ligne pendant quatre ans. Le plébiscite des poilus s'ajouta à celui des missionnaires pour hâter le cours des événements. Le 10 juin 1914, Pie X avait signé l'Introduction de la Cause. Le 19 août, des Lettres rémissoriales chargeaient l'évêque de Bayeux de constituer un Tribunal pour instruire le Procès apostolique. Les affaires, loin de s'enliser, avançaient à pas de géant.

   Devant cette marche triomphale, Léonie exprime sa joie, mais sur le mode mineur qui la caractérise. « Plus je vois notre Ange glorifiée, plus je sens le besoin de m'exiler. C'est une souffrance de me trouver en compagnie, tellement je suis pressée d'être seule avec mon Jésus, afin de savourer mon bonheur auprès de lui : là seulement je jouis, je suis en paix. » Elle souhaite mourir avant la Béatification, « car c'est un tel honneur que les autres pâlissent devant celui-là.

Je suis trop faible. Il me donnerait le vertige ». Ce qui l'attire le plus, c'est d'imiter Thérèse, de découvrir son esprit, non en surface, mais par le dedans. Le 1er novembre 1914, elle écrit à ses Carmélites : « Pouvoir faire plaisir à Jésus, que c'est doux ! Et cela, en jetant des fleurs sous ses pas... Y a-t-il une manière plus aimable et plus gracieuse de pratiquer les mille vertus que l'on rencontre dans une seule journée, car la vie n'est qu'un tissu de sacrifices ? Une des pensées de Thérèse que je goûte le plus est celle-ci : « J'ai pensé que le mépris était encore trop glorieux pour moi, alors je me suis passionnée pour l'oubli ». N'est-ce pas être arrivé au dernier échelon de l'humilité ? Il me semble que oui. Et par contre, ce doit être, selon mon petit jugement, la sainteté consommée. Voyez-vous, mes petites sœurs, notre Thérèse est mon idéal ».

   Le 17 mars 1915, se tenait dans la sacristie de la Cathédrale de Bayeux la première session du Procès apostolique. Sœur Françoise-Thérèse eût voulu éviter le déplacement. Quand Mgr Lemonnier pénétra en clôture pour la fête de la Visitation, elle se risqua à lui demander si on ne pouvait l'interroger au parloir. « On ne va pas déranger tout un tribunal pour vous », s'exclama l'Evêque. Peu après, elle fut avisée qu'on la citait au Carmel de Lisieux.

   Elle s'y rendit le 11 septembre. La rencontre des quatre sœurs sous le signe de Thérèse eut quelque chose de bouleversant. Léonie, quelque temps muette d'émotion, ne cessait ensuite de répéter en joignant les mains : « Oh ! je suis trop heureuse » ! Elle logea dans la cellule de Mère Agnès de Jésus, celle-ci s'étant installée près de l'infirmerie où la Sous-Prieure, Mère Thérèse de l'Eucharistie, était alitée pour ne plus se relever. Au réfectoire, on la mit près de Sœur Marie du Sacré-Cœur, à une des places occupées jadis par Thérèse. Elle voulait tout voir, tout savoir, de ce qui concernait sa benjamine. Elle embrassait les objets qui avaient été à son usage. Elle faisait oraison à genoux devant la paillasse et se recueillait longuement là où elle avait souffert. L'Histoire d'une Ame, tant de fois lue et méditée, prenait vie et s'animait sous ses yeux avec un relief nouveau et un coloris inexprimable. La sacristie, le chœur, l'oratoire, l'allée des marronniers, le lavoir, les ermitages, le cimetière : tout lui parlait de la chère disparue. Les novices formées par Thérèse étaient là : l'une d'elles, Sœur Marie-Madeleine du Saint- Sacrement, malade elle aussi, et proche de sa fin. Léonie, avec une sainte envie, sollicitait leurs souvenirs. Mais c'est surtout avec ses sœurs qu'elle s'entretenait, soit sur le perron donnant sur le jardin, soit en quelque coin solitaire sous les arbres. A Mère Agnès de Jésus qu'elle embrassait à l'étouffer, elle fit part de l'évolution de son âme dans les dernières années. Toutes la trouvèrent très à l'aise, parlant volontiers, à la fois délicieuse de simplicité et touchante d'humilité. Une chute malencontreuse, qu'elle fit dans le préau, et qui, heureusement, n'eut pas de suite, ne troubla nullement son bonheur.

   Dans cette ambiance fraternelle, il était plus facile de subir le feu des questions des juges ecclésiastiques, avec lesquels, d'ailleurs, Léonie était maintenant familiarisée. Les religieuses interrogées se trouvaient en clôture, sur l'estrade, dans ce qu'on nomme l'oratoire ; le Tribunal siégeait de l'autre côté du mur, dans la sacristie, où l'on avait aménagé pour la circonstance une ouverture munie de grille. Notre Visitandine, qui comptait parmi les témoins au septième rang, au Procès de l'Ordinaire, occupait ici le onzième. Sa déposition, échelonnée en quatre séances, dans les sessions 46 et 47 des 13 et 14 septembre 1915, tient en trente-trois pages (439 à 452, 463 à 483) de la copie lexovienne du Procès apostolique. Elle s'étend longuement sur la physionomie morale de Thérèse, dans son enfance et son adolescence.

   Quelques formules méritent d'être relevées : « Autant que j'ai pu observer la vie de ma petite sœur, jamais je n'ai remarqué, dans sa conduite, la moindre infraction à aucun devoir ou obligation, ni aucun relâchement dans la pratique des vertus ». - « Elle suivait avec une grande ponctualité le petit règlement qu'à l'âge de treize et quatorze ans, elle s'était imposé pour l'emploi de son temps et l'ordre de ses lectures. Jamais elle ne contestait et soumettait son jugement avec une grande facilité». - « Elle évitait fidèlement de se faire valoir et semblait ignorer ses grandes qualités d'âme et la beauté physique dont Dieu l'avait douée. Elle dit dans ses notes que sa nature était fière, mais elle la dominait si bien que, si elle ne l'avait écrit, je crois que je l'aurais toujours ignoré ».

   Concernant la réputation de sainteté de la Carmélite, Léonie apporte un témoignage qui la touche de près : « Dans ma Communauté de la Visitation de Caen, on est unanime à reconnaître que Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus est une Sainte. Sans doute l'enthousiasme n'est pas au même degré chez toutes nos religieuses, mais toutes s'accordent à reconnaître sa sainteté ».  Déchargées du souci des interrogatoires, les dernières journées carmélitaines de notre Visitandine furent les plus radieuses. Plusieurs photographies furent prises où elle figurait, soit seule, soit encadrée de ses trois sœurs. Elle assista à deux séances de projections sur des thèmes thérésiens : épisodes biographiques et miracles. On représenta pour elle une sorte de jeu scénique en vers, composé par Mère Isabelle du Sacré-Cœur, sur le thème de la Voie d'Enfance. Le samedi 18, peu avant le départ de Sœur Françoise-Thérèse, les novices lui chantèrent quelques strophes, où on lui disait notamment :

Vous êtes notre sœur, car votre âme est pareille
A celles des petits qui vivent dans l'amour.

C'était bien l'impression qu'elle laissait à Lisieux. Les adieux furent accompagnés de larmes. Mère Agnès de Jésus avouait ensuite : « Oh ! jamais il ne faudrait refaire cela !... C'est trop déchirant » ! Léonie n'en fut pas moins heureuse de retrouver la rue de l'Abbatiale et la silhouette élancée des flèches de Saint-Etienne. A la récréation de midi et au cours de l'échange pieux qu'on appelle Assemblée, et qui se tient entre seize et dix-sept heures, elle relata avec force détails son voyage, ses observations, les propos entendus, entraînant toutes ses consœurs dans un pèlerinage  sur les pas de Thérèse.

   Dès le 20 septembre, elle écrit à Lisieux : « Me voilà de retour au doux nid visitandin, mais toute transformée. Priez pour que cela dure jusqu'à mon dernier soupir, car j'ai beaucoup plus peur de moi que du diable. Mon exil me pèse plus qu'auparavant, c'est inévitable. Mais, en revanche, que de souvenirs ravissants et que de moyens propres à me sanctifier toujours plus ! Maintenant, je vais me lancer à pleines voiles dans la petite et très aimable « Voie » de ma céleste petite sœur. Comme elle, je veux toujours tenir la main de Jésus et me laisser porter par Lui ».

   Elle avoue par moments qu'elle cède à la nostalgie de ces jours du Ciel, mais Céline a vite fait de lui rappeler qu'« un Saint triste est un triste Saint » et qu'il lui faut chasser toute mélancolie. Mise plus amplement au courant des polémiques, touchant la manière dont Thérèse était représentée, et sa personnalité définie, elle s'en indigne avec véhémence : « Je n'arrive; pas à comprendre qu'on refuse de nous croire, nous les sœurs de Thérèse, qui l'avons mieux connue que personne, pour ajouter foi à des critiques fantaisistes, tant pour ses portraits que pour son caractère ».

   Mise en présence des photographies prises à Lisieux, Léonie écrit à Céline, qui s'excuse de certaines imperfections de pose : « Ce n'est pas ta faute si je suis si laide et si mal coiffée, c'est la mienne ». Elle ajoute humblement : « Si je n'avais pas craint de vous faire de la peine, je vous aurais retourné mes portraits, car que voulez-vous que la Communauté en fasse ? N'a-t-elle pas assez, pour ne pas dire trop, d'avoir le pauvre personnage, sans en avoir l'image !... Ce n'est qu'une simple supposition, qui n'a aucun fondement, car je me crois aimée, quoique je ne sois guère aimable. Enfin, sœurs chéries, si vous me trouvez bien, je me trouve bien aussi, car la toute petite se sent si pauvre, si inférieure à vous sous tous rapports ».  On peut le constater, la belle aventure thérésienne ne grisait pas notre héroïne.