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Histoire d'une âme - Chapitre 7


travail en cours chapitre 7

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

les additions sont en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

les suppressions sont en noir

CHAPITRE VII

Entrée de Thérèse dans l'Arche bénie.Premières épreuves.
Les fiançailles divines.De la neige.—Une grande douleur.
Manuscrit A

Le lundi, 9 avril 1888, fut choisi pour mon entrée.—C'était le jour où l'on célébrait au Carmel la fête de l'Annonciation, remise à cause du carême.—La veille, nous nous trouvions tous réunis autour de cette table de famille où je devais m'asseoir une dernière fois. Que ces adieux sont déchirants! Alors que l'on voudrait se voir oublié, les paroles les plus tendres s'échap­pent de toutes les lèvres, comme pour faire sentir davantage le sacrifice de la séparation.

Ms A 68v - suite
Le lundi 9 avril, jour où le Carmel célébrait la fête de l'Annonciation, remise à cause du carême, fut choisi pour mon entrée. La veille toute la famille était réunie autour de la table où je devais m'asseoir une dernière fois. Ah ! que ces réunions intimes sont déchirantes !... Alors qu'on voudrait se voir oubliée, les caresses, les paroles les plus tendres sont prodiguées et font sentir le sacrifice de la séparation... Papa ne disait presque rien mais son regard se fixait sur moi avec amour... Ma Tante pleurait de temps en temps et mon Oncle me faisait mille compliments affectueux. Jeanne et Marie étaient aussi remplies de délicatesses pour moi, surtout Marie qui me

Le matin, après avoir jeté un dernier regard sur les Buisson­nets, ce nid gracieux de mon enfance, je partis pour le Carmel. J'assistai à la sainte Messe, entourée comme la veille de mes parents chéris. Au moment de la communion, quand Jésus fut descendu dans leur cœur, je n'entendis que des sanglots. Pour moi, je ne versai pas de larmes; mais en marchant la pre­mière pour me rendre à la porte de clôture, mon cœur battait si violemment que je me demandais si je n'allais pas mou­rir. Ah ! quel instant ! quelle agonie! Il faut l'avoir éprouvée pour la comprendre.

J'embrassai tous les miens et je me mis à genoux devant mon père pour recevoir sa bénédiction. Il s'agenouilla lui‑même et me bénit en pleurant.

C'était un spectacle qui dut faire sourire les anges que celui de ce vieillard présentant au Seigneur son enfant, encore au printemps de la vie. Enfin, les portes du Car­mel se fermèrent sur moi... je tombai dans vos bras, ma Mère bien‑aimée; et là, je reçus les embrassements d'une nou­velle famille dont on ne soupçonne pas dans le monde le dévoue­ment et la tendresse.

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prenant à l'écart, me demanda pardon des peines qu'elle croyait m'avoir causées. Enfin ma chère petite Léonie, revenue de la Visitation depuis quelques mois, me comblait plus encore de baisers et de caresses. Il n'y a que Céline dont je n'ai pas parlé, mais vous devinez, ma Mère chérie, comment se passa la dernière nuit où nous avons couché ensemble... Le matin du grand jour, après avoir jeté un dernier regard sur les Buissonnets, ce nid gracieux de mon enfance que je ne devais plus revoir, je partis au bras de mon Roi chéri pour gravir la montagne du Carmel... Comme la veille toute la famille se trouva réunie pour entendre la Ste Messe et y communier. Aussitôt que Jésus fut descendu dans le coeur de mes parents chéris, je n'entendis autour de moi que des sanglots, il n'y eut que moi qui ne versai pas de larmes, mais je sentis mon coeur battre avec une telle violence qu'il me sembla impossible d'avancer lorsqu'on vint nous faire signe de venir à la porte conventuelle ; j'avançai cependant tout en me demandant si je n'allais pas mourir par la force des battements de mon coeur... Ah ! quel moment que celui-là ! Il faut y avoir passé pour savoir ce qu'il est...
    Mon émotion ne se traduisit pas au dehors : après avoir embrassé tous les membres de ma famille chérie, je me mis à genoux devant mon incomparable Père, lui demandant sa bénédiction ; pour me la donner il se mit lui-même à genoux et me bénit en pleurant... C'était un spectacle qui devait faire sourire les anges que celui de ce vieillard présentant au Seigneur son enfant encore au printemps de la vie !...Quelques instants après, les portes de l'arche sainte se fermaient sur moi et là je recevais les embrassements des soeurs chéries qui m'avaient servi de mères et que j'allais désormais prendre pour modèles de mes actions... Enfin mes désirs étaient accomplis, mon âme ressentait une PAIX si douce et si profonde qu'il me serait impossible
Tout dans le monastère me parut ravissant; je me croyais transportée dans un désert; notre petite cellule surtout me char­mait. Cependant, mon bonheur était calme, le plus léger zéphyr ne faisait pas onduler les eaux tranquilles sur lesquelles voguait ma petite nacelle. Aucun nuage n'obscurcissait mon ciel d'azur. Ah! je me trouvais pleinement récompensée de toutes mes épreu­ves! Avec quelle joie profonde je répétais: Maintenant je suis ici pour toujours !
Ce bonheur n'était pas éphémère, il ne devait pas s'envoler avec les illusions des premiers jours. Les illusions! le bon Dieu m'en a préservée dans sa miséricorde. J'ai trouvé la vie religieuse telle que je me l'étais figurée, aucun sacrifice ne m'étonna; et pourtant, vous le savez, ma Mère, mes premiers pas ont ren­contré plus d'épines que de roses.

Texte de Thérèse au folio 70v :

D'abord, je n'avais pour mon âme que le pain quoti­dien d'une sécheresse amère . Puis le Seigneur permit, ma Mère vénérée, que même à votre insu je fusse traitée par vous très sévèrement. Je ne pouvais vous rencontrer sans recevoir quel­que reproche. Une fois, je me rappelle qu'ayant laissé dans le cloître une toile d'araignée, vous me dîtes devant toute la communauté: « On voit bien que nos cloîtres sont balayés par une enfant de quinze ans! c'est une pitié! Allez donc ôter cette toile d'araignée, et devenez plus soigneuse à l'avenir. » Dans les rares directions où je restais près de vous pendant une heure , j'étais encore grondée presque tout le temps; et ce qui me faisait le plus de peine, c'était de ne pas compren­dre la manière de me corriger de mes défauts: par exemple, de ma lenteur, de mon peu de dévouement dans les offices; défauts que vous me signaliez, ma Mère, dans votre sollicitude et votre bonté pour moi. Un jour, je me dis que sans doute, vous désiriez me voir employer au travail les heures de temps libre, ordinairement consacrées à la prière, et je fis marcher ma petite aiguille sans lever les yeux; mais, comme je voulais être fidèle et n'agir que sous le regard de Jésus, personne n'en eut jamais connaissance.

Pendant ce temps de mon postulat, notre Maîtresse m'envoyait le soir, à quatre heures et demie, arracher de l'herbe dans le jardin: cela me coûtait beaucoup; d'autant plus, ma Mère, que j'étais presque sûre de vous rencontrer en chemin. Vous dîtes en l'une de ces circonstances: «Mais enfin, cette enfant ne fait absolument rien! Qu'est‑ce donc qu'une novice qu'il faut envoyer tous les jours à la promenade? » Et pour toutes choses, vous agissiez ainsi à mon égard.  O ma Mère bien‑aimée, que je vous remercie de m'avoir donné une éducation si forte et si précieuse ! Quelle grâce inap­préciable! Que serais‑je devenue si, comme le croyaient les per­sonnes du monde, j'avais été le joujou de la communauté? Peut‑être, au lieu de voir Notre‑Seigneur en mes supérieurs, n'aurais‑je considéré que la créature, et mon cœur si bien gardé dans le monde se serait attaché humainement dans le cloître. Heureusement, par votre sagesse maternelle, je fus préservée de ce véritable malheur.

Oui, je puis le dire, non seulement pour ce que je viens d'écrire, mais pour d'autres épreuves plus sensibles encore , la souffrance m'a tendu les bras dès mon entrée et je l'ai embrassée avec amour. Ce que je venais faire au Carmel, je l'ai déclaré dans l'examen solennel qui précéda ma profession: Je suis venue pour sauver les âmes, et surtout afin de prier pour les prêtres. Lorsqu'on veut atteindre un but, il faut en prendre les moyens; et Jésus m'ayant fait comprendre qu'il me donnerait des âmes par la croix; plus je rencontrais de croix, plus mon attrait pour la souffrance augmentait. Pendant cinq années, cette voie fut la mienne; mais j'étais seule à la connaître. Voilà jus­tement la fleur ignorée que je voulais offrir à Jésus, cette fleur dont le parfum ne s'exhale que du côté des cieux.

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de l'exprimer et depuis 7 ans et demi cette paix intime est restée mon partage, elle ne m'a pas abandonnée au milieu des plus grandes épreuves.
    Comme toutes les postulantes je fus conduite au choeur aussitôt après mon entrée ; il était sombre à cause du St Sacrement exposé et ce qui frappa d'abord mes regards, furent les yeux de notre sainte mère Geneviève qui se fixèrent sur moi ; je restai un moment à genoux à ses pieds remerciant le bon Dieu de la grâce qu'Il m'accordait de connaître une sainte et puis je suivis la mère Marie de Gonzague dans les différents endroits de la communauté ; tout me semblait ravissant, je me croyais transportée dans un désert, notre petite cellule surtout me charmait, mais la joie que je ressentais était calme, le plus léger zéphyr ne faisait pas onduler les eaux tranquilles sur lesquelles voguait ma petite nacelle, aucun nuage n'obscurcissait mon ciel d'azur... ah ! j'étais pleinement récompensée de toutes mes épreuves... Avec quelle joie profonde je répétais ces paroles : «C'est pour toujours, toujours que je suis ici!...»
    Ce bonheur n'était pas éphémère, il ne devait point s'envoler avec «les illusions des premiers jours». Les illusions, le bon Dieu m'a fait la grâce de n'en avoir AUCUNE en entrant au Carmel ; j'ai trouvé la vie religieuse telle que je me l'étais figurée, aucun sacrifice ne m'étonna et cependant, vous le savez, ma Mère chérie, mes premiers pas ont rencontré plus d'épines que [de] roses !...






















Oui, la souffrance m'a tendu les bras et je m'y suis jetée avec amour... Ce que je venais faire au Carmel, je l'ai déclaré aux pieds de Jésus-Hostie, dans l'examen qui précéda ma profession : «Je suis venue pour sauver les âmes et surtout afin de prier pour les prêtres.» Lorsqu'on veut atteindre un but, il faut en prendre les moyens ; Jésus me fit comprendre que c'était par la croix qu'Il voulait me donner des âmes et mon attrait pour la souffrance grandit à mesure que la souffrance augmentait. Pendant 5 années cette voie fut la mienne ; mais

Le Révérend Père Pichon [de la Compagnie de Jésus; actuellement Directeur des Missions françai­ses de la Compagnie, pour la province ecclésiastique de Montréal et le Haut Canada], deux mois après mon entrée, fut surpris lui‑même de l'action de Dieu sur mon âme; il croyait ma ferveur tout enfantine et ma voie bien douce. Mon entretien avec ce bon Père m'eût apporté de grandes consolations, sans la difficulté extrême que j'éprouvais à m'épancher. Je lui fis cependant une confession générale, après laquelle il pro­nonça ces paroles: «En présence de Dieu, de la sainte Vierge, des Anges et de tous les Saints, je déclare que jamais vous n'avez commis un seul péché mortel; remerciez le Seigneur de ce qu'il a fait pour vous gratuitement, sans aucun mérite de votre part. »

Sans aucun mérite de votre part! Ah je n'avais pas de peine à le croire! Je sentais combien j'étais faible, imparfaite: seule, la reconnaissance remplissait mon cœur. La crainte d'avoir terni la robe blanche de mon baptême me faisait beaucoup souffrir, et cette assurance, sortie de la bouche d'un directeur comme le désirait notre Mère sainte Thérèse, c'est‑à‑dire «unissant la science à la vertu», me paraissait venir de Dieu lui‑même. Le bon Père me dit encore: « Mon enfant, que Notre‑Seigneur soit toujours votre Supérieur et votre Maître des novices. » Il le fut en effet, et aussi mon Directeur. Par là, je ne veux pas dire que mon âme ait été fermée à mes supérieurs: bien loin de leur cacher mes dispositions, j'ai toujours essayé d'être pour eux un livre

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à l'extérieur, rien ne traduisait ma souffrance d'autant plus douloureuse que j'étais seule à la connaître. Ah ! quelle surprise à la fin du monde nous aurons en lisant l'histoire des âmes !... Qu'il y aura de personnes étonnées en voyant la voie par laquelle la mienne a été conduite !...
    Cela est si vrai que, deux mois après mon entrée, le Père Pichon étant venu pour la profession de Sr Marie du Sacré-Coeur, il fut surpris de voir ce que le Bon Dieu faisait en mon âme et me dit que la veille, m'ayant considérée priant au choeur, il croyait ma ferveur tout enfantine et ma voie bien douce. Mon entrevue avec le bon Père fut pour moi une consolation bien grande, mais voilée de larmes à cause de la difficulté que j'éprouvais à ouvrir mon âme. Je fis cependant une confession générale, comme jamais je n'en avais faite ; à la fin le Père me dit ces paroles, les plus consolantes qui soient venues retentir à l'oreille de mon âme : «En présence du Bon Dieu, de la Ste Vierge et de tous les Saints, je déclare que jamais vous n'avez commis un seul péché mortel.» Puis il ajouta : remerciez le Bon Dieu de ce qu'il fait pour vous, car s'il vous abandonnait, au lieu d'être un petit ange, vous deviendriez un petit démon. Ah ! je n'avais pas de peine à le croire, je sentais combien j'étais faible et imparfaite, mais la reconnaissance remplissait mon âme ; j'avais une si grande crainte d'avoir terni la robe de mon Baptême, qu'une telle assurance sortie de la bouche d'un directeur comme les désirait Notre Ste Mre Thérèse, c'est-à-dire unissant la science à la vertu, me paraissait sortie de la bouche même de Jésus... Le bon Père me dit encore ces paroles qui se sont doucement gravées en mon coeur : «Mon enfant, que Notre-Seigneur soit toujours votre Supérieur et votre Maître des novices.» Il le fut en effet et aussi «Mon directeur». Ce n'est pas que je veuille dire par là que mon âme ait été fermée pour mes Supérieures, ah ! loin de là, j'ai toujours essayé qu'elle leur soit un livre

 

ouvert.

 

 

Notre Maîtresse était une vraie sainte, le type achevé des pre­mières carmélites; je ne la quittais pas un instant, car elle m'apprenait à travailler. Sa bonté pour moi ne se peut dire, je l'aimais beaucoup, je l'appréciais; et cependant mon âme ne se dilatait pas. Je ne savais comment exprimer ce qui se passait en moi, les termes me manquaient, mes directions devenaient un supplice, un vrai martyre.

Une de nos anciennes Mères sembla comprendre un jour ce que je ressentais. Elle me dit à la récréation: « Ma petite fille, il me semble que vous ne devez pas avoir grand-chose à dire à vos supérieurs. »

—Pourquoi pensez‑vous cela, ma Mère?

—Parce que votre âme est extrêmement simple; mais, quand vous serez parfaite, vous deviendrez plus simple encore; plus on s'approche de Dieu, plus on se simplifie.

La bonne Mère avait raison; cependant la difficulté extrême que j'éprouvais à m'ouvrir, tout en venant de ma simplicité, était une véritable épreuve. Aujourd'hui, sans cesser d'être simple,

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ouvert ; mais notre Mère, souvent malade, avait peu le temps de s'occuper de moi.
Le passage qui suit a été indtroduit plus haut dans HA 98:
Je sais qu'elle m'aimait beaucoup et disait de moi tout le bien possible, cependant le Bon Dieu permettait qu'à son insu, elle fût TRES SEVERE ; je ne pouvais la rencontrer sans baiser la terre, il en était de même dans les rares directions que j'avais avec elle... Quelle grâce inappréciable !... Comme le Bon Dieu agissait visiblement en celle qui tenait sa place !... Que serais-je devenue si, comme le croyaient les personnes du monde, j'avais été «le joujou» de la communauté ?... Peut-être au lieu de voir Notre-Seigneur en mes Supérieures n'aurais-je considéré que les personnes et mon coeur, si bien gardé dans le monde, se serait attaché humainement dans le cloître... Heureusement je fus préservée de ce malheur. Sans doute, j'aimais beaucoup notre Mère, mais d'une affection pure qui m'élevait vers l'Époux de mon âme...

    Notre maîtresse était une vraie sainte, le type achevé des premières carmélites ; toute la journée j'étais avec elle, car elle m'apprenait à travailler. Sa bonté pour moi était sans bornes et cependant mon âme ne se dilatait pas... Ce n'était qu'avec effort qu'il m'était possible de faire direction, n'étant pas habituée à parler de mon âme je ne savais comment exprimer ce qui s'y passait. Une bonne vieille mère comprit un jour ce que je ressentais, elle me dit en riant à la récréation : «Ma petite fille, il me semble que vous ne devez pas avoir grand'chose à dire à vos supérieures.»  «Pourquoi, ma Mère, dites-vous cela?...»  «Parce que votre âme est extrêmement simple, mais quand vous serez parfaite, vous serez encore plus simple, plus on approche du Bon Dieu, plus on se simplifie.» La bonne Mère avait raison ; cependant la difficulté que j'avais à ouvrir mon âme tout en venant de ma simplicité était une véritable épreuve, je le reconnais maintenant, car sans cesser d'être simple

 j'exprime mes pensées avec une très grande facilité.

J'ai dit que Jésus m'avait servi de directeur. A peine le Révérend P. Pichon se chargeait‑il de mon âme, que ses supérieurs l'envoyèrent au Canada. Réduite à ne recevoir qu'une lettre par an, la petite fleur transplantée sur la montagne du Carmel se tourna bien vite vers le Directeur des directeurs, et s'épanouit à l'ombre de sa croix, ayant pour rosée bienfaisante ses larmes, son sang divin, et pour soleil radieux sa Face adorable. [A cause de cette dévotion particulière à la sainte Face de Notre‑Seigneur, nous lui fîmes prononcer ses vœux sous le nom de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus et de la sainte Face].

Jusqu'alors je n'avais pas sondé les trésors cachés dans la sainte Face; au Carmel, j'appris à les connaître. Celui dont le royaume n'est pas de ce monde me montra que la véritable royauté consiste à vouloir être ignorée et comptée pour rien, à mettre sa joie dans le mépris de soi‑même. Ah! comme celui de Jésus, je voulais que mon visage fût caché à tous les yeux, que sur la terre personne ne me reconnût; j'avais soif de souf­frir et d'être oubliée.

Qu'elle est miséricordieuse la voie par laquelle le divin Maî­tre m'a toujours conduite! Jamais il ne m'a fait désirer quelque chose sans me le donner; c'est pourquoi son calice amer me parut délicieux.

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j'exprime mes pensées avec une très grande facilité.
    J'ai dit que Jésus avait été «mon Directeur»  En entrant au Carmel je fis connaissance avec celui qui devait m'en servir, mais à peine m'avait-il admise au nombre de ses enfants qu'il partit pour l'exil... Ainsi je ne l'avais connu que pour en être aussitôt privée... Réduite à recevoir de lui une lettre par an, sur 12 que je lui écrivais, mon coeur se tourna bien vite vers le Directeur des directeurs et ce fut Lui qui m'instruisit de cette science cachée aux savants et aux sages qu'Il daigne révéler aux plus petits...
    La petite fleur transplantée sur la montagne du Carmel devait s'épanouir à l'ombre de la Croix ; les larmes, le sang de Jésus devinrent sa rosée et son Soleil fut sa Face Adorable voilée de pleurs... Jusqu'alors je n'avais pas sondé la profondeur des trésors cachés dans la Sainte Face, ce fut par vous, ma Mère chérie, que j'appris à les connaître, de même qu'autrefois vous nous aviez toutes précédées au Carmel, de même vous aviez pénétré la première les mystères d'amour cachés dans le Visage de notre Epoux ; alors vous m'avez appelée et j'ai compris... J'ai compris ce qu'était la véritable gloire. Celui dont le royaume n'est pas de ce monde me montra que la vraie sagesse consiste à «vouloir être ignorée et comptée pour rien»,  à «mettre sa joie dans le mépris de soi-même»... Ah ! comme celui de Jésus, je voulais que : «Mon visage soit vraiment caché, que sur la terre personne ne me reconnaisse.» J'avais soif de souffrir et d'être oubliée...
    Qu'elle est miséricordieuse la voie par laquelle le Bon Dieu m'a toujours conduite, jamais Il ne m'a fait désirer quelque chose sans me le donner, aussi son calice amer me parut-il délicieux...
    Après les radieuses fêtes du moi de Mai, fêtes de la profession et prise de voile

 

A la fin de mai 1889, l'épreuve vint de nouveau visiter ma famille. Depuis sa première attaque de paralysie, nous consta­tions que mon bon père se fatiguait très facilement. Pendant notre voyage de Rome, je remarquais souvent que son visage trahissait l'épuisement et la souffrance. Mais surtout, ce qui me frappait, c'étaient ses progrès admirables dans la voie de la sain­teté; il était parvenu à se rendre maitre de sa vivacité naturelle et les choses de la terre semblaient à peine l'effleurer.

Permettez‑moi, ma Mère, de vous citer à ce propos un petit exemple de sa vertu. Pendant le pèlerinage, les jours et les nuits en wagon parais­saient longs aux voyageurs, et nous les voyions entreprendre des parties de cartes, qui parfois devenaient orageuses. Un jour, les joueurs nous demandèrent notre concours: nous refusâmes, allé­guant notre peu de science en cette matière; nous ne trouvions pas comme eux le temps long, mais trop court pour contempler à loisir les magnifiques panoramas qui s'offraient à nos yeux. Le mécontentement perça bientôt, et notre cher petit père prenant la parole avec calme nous défendit, laissant à entendre qu'étant en pèlerinage la prière ne tenait pas une assez large place. Un des joueurs, oubliant alors le respect dû aux cheveux blancs, s'écria sans réflexion: «Heureusement, les pharisiens sont rares! » Mon père ne répondit pas un mot, il parut même saintement joyeux et trouva le moyen un peu plus tard de serrer la main de ce monsieur, accompagnant cette belle action d'une parole aimable, qui pouvait faire croire que l'invective n'avait pas été entendue, ou du moins qu'elle était oubliée.

D'ailleurs, cette habitude de pardonner ne datait pas de ce jour. Au témoignage de ma mère et de tous ceux qui l'ont connu, jamais il ne prononça une parole contre la charité. A ce fidèle serviteur, il fallait une récompense digne de ses vertus, et cette récompense il la demanda lui‑même à Dieu. O ma Mère, vous souvient‑il de ce jour, de ce parloir, où mon père nous dit: « Mes enfants, je reviens d'Alençon, où j'ai reçu dans l'église Notre‑Dame de si grandes grâces, de telles conso­lations, que j'ai fait cette prière: « Mon Dieu, c'en est trop ! oui, je suis trop heureux, il n'est pas possible d'aller au ciel comme cela, je veux souffrir quelque chose pour vous! Et je me suis offert... » Le mot victime expira sur ses lèvres, il n'osa pas le prononcer devant nous, mais nous avions compris!

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de notre chère Marie, l'aînée de la famille que la dernière eut le bonheur de couronner au jour de ses noces, il fallait bien que l'épreuve vînt, nous visiter... L'année précédente au mois de Mai, Papa avait été atteint d'une attaque de paralysie dans les jambes, notre inquiétude fut bien grande alors, mais le fort tempérament de mon Roi chéri prit bientôt le dessus et nos craintes disparurent ; cependant plus d'une fois pendant le voyage de Rome, nous avions remarqué qu'il se fatiguait facilement, qu'il n'était plus aussi gai que d'habitude...
Ce que surtout j'avais remarqué c'était les progrès que Papa faisait dans la perfection ; à l'exemple de St François de Sales, il était parvenu à se rendre maître de sa vivacité naturelle au point qu'il paraissait avoir la nature la plus douce du monde... Les choses de la terre semblaient à peine l'effleurer, il prenait facilement le dessus des contrariétés de cette vie, enfin le Bon Dieu l'inondait de consolations ; pendant ses visites journalières au St Sacrement ses yeux se remplissaient souvent de larmes et son visage respirait une béatitude céleste... Lorsque Léonie sortit de le Visitation, il ne s'affligea pas, ne fit aucun reproche au Bon Dieu de n'avoir pas exaucé les prières qu'il Lui avait faites pour obtenir la vocation de sa chère fille, ce fut même avec une certaine joie qu'il partit la chercher...
    Voici avec quelle foi Papa accepta la séparation de sa petite reine, il l'annonçait en ces termes à ses amis d'Alençon :  «Bien chers Amis, Thérèse, ma petite reine, est entrée hier au Carmel!... Dieu seul peut exiger un tel sacrifice... Ne me plaignez pas, car mon coeur surabonde de joie.»
    Il était temps qu'un aussi fidèle serviteur reçût le prix de ses travaux, il était juste que son salaire ressemblât à celui que Dieu donna au Roi du Ciel, son Fils unique... Papa venait d'offrir à Dieu un Autel, ce fut lui la victime choisie pour y être immolée avec l'Agneau sans tache.

 Vous connaissez, ma Mère, toutes nos amertumes! Ces sou­venirs déchirants, je n'ai pas besoin d'en écrire les détails...

Cependant l'époque de ma prise d'habit arriva. Contre toute espérance, mon père s'étant remis d'une seconde attaque, Mon­seigneur fixa la cérémonie au 10 janvier. L'attente avait été lon­gue; mais aussi, quelle belle fête! Rien n'y manquait, pas même la neige.

Vous ai‑je parlé, ma Mère, de ma prédilection pour la neige ? Toute petite, sa blancheur me ravissait. D'où me venait ce goût pour la neige? Peut‑être de ce qu'étant une petite fleur d'hiver, la première parure dont mes yeux d'enfant virent la terre embellie fut son blanc manteau. Je voulais donc voir, le jour de ma prise d'habit, la nature comme moi parée de blanc. Mais la veille, la température était si douce qu'on aurait pu se croire au printemps et je n'espérais plus la neige. Le 10, au matin, pas de change­ment! Je laissai donc là mon désir d'enfant, irréalisable, et je sortis du monastère.

Mon père m'attendait à la porte de clôture. S'avançant vers moi, les yeux pleins de larmes, et me pressant sur son cœur: «Ah! s'écria‑t‑il, la voilà donc ma petite reine!» Puis, m'offrant son bras, nous filmes solennellement notre entrée à la chapelle . Ce jour fut son triomphe, sa dernière fête ici‑bas! Tou­tes ses offrandes étaient faites, sa famille appartenait à Dieu. Céline lui ayant confié que plus tard elle abandonnerait aussi le monde pour le Carmel, ce père incomparable avait répondu dans un transport de joie: « Viens, allons ensemble devant le Saint Sacrement remercier le Seigneur des grâces qu'il accorde à notre famille, et de l'honneur qu'il me fait de se choi­sir des épouses dans ma maison. Oui, le bon Dieu me fait un grand honneur en me demandant mes enfants. Si je possédais quelque chose de mieux, je m'empresserais de le lui offrir. » Ce mieux c'était lui‑même! Et le Seigneur le recul comme une hostie d'holocauste, il l'éprouva comme l'or dans la fournaise et le trouva digne de lui.

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Vous connaissez, ma Mère chérie, nos amertumes du mois de Juin et surtout du 24 de l'année 1888, ces souvenirs sont trop bien gravés au fond de nos coeurs pour qu'il soit nécessaire de les écrire... O ma Mère ! que nous avons souffert !... et ce n'était encore que le commencement de notre épreuve... Cependant l'époque de ma prise d'habit étant arrivée ; je fus reçue par le chapitre, mais comment songer à faire une cérémonie ? Déjà l'on parlait de me donner le saint habit sans me faire sortir, lorsqu'on décida d'attendre. Contre toute espérance, notre Père chéri se remit de sa seconde attaque et Monseigneur fixa la cérémonie au 10 Janvier. L'attente avait été longue, mais aussi, quelle belle fête !... rien n'y manquait, rien, pas même la neige... Je ne sais pas si déjà je vous ai parlé de mon amour pour la neige ?... Toute petite, sa blancheur me ravissait ; un des plus grands plaisirs était de me promener sous les flocons neigeux. D'où me venait ce goût pour la neige ?... Peut-être de ce qu'étant une petite fleur d'hiver la première parure dont mes yeux d'enfant virent la nature embellie dut être son blanc manteau... Enfin j'avais toujours désiré que le jour de ma prise d'habit la nature fût comme moi parée de blanc. La veille de ce beau jour je regardais tristement le ciel gris d'où s'échappait de temps en temps une pluie fine et la température était si douce que je n'espérais plus la neige. Le matin suivant, le Ciel n'avait pas changé ; cependant la fête fut ravissante, et la plus belle, la plus ravissante fleur était mon Roi chéri, jamais il n'avait été plus beau, plus digne... Il fit l'admiration de tout le monde, ce fut son jour de triomphe, sa dernière fête ici-bas. Il avait donné tous ses enfants au Bon Dieu, car Céline lui ayant confié sa vocation, il avait pleuré de joie et était allé avec elle remercier Celui qui «lui faisait l'honneur de prendre tous ses enfants».
Après la cérémonie extérieure, quand je rentrai au monastère, Monseigneur entonna le Te Deum. Un prêtre lui fit remarquer que ce cantique ne se chantait qu'aux professions, mais l'élan était donné, et l'hymne d'action de grâces se continua jusqu'à la fin. Ne fallait‑il pas que cette fête fût complète, puisqu'en elle se réunissaient toutes les autres?
Au moment où je mettais le pied dans la clôture, mon regard se porta d'abord sur mon joli petit Jésus [Elle fut chargée jusqu'à sa mort d'orner cette statue de l'Enfant Jésus.] qui me souriait au milieu des fleurs et des lumières; puis me tournant vers le préau, je le vis tout couvert de neige! Quelle délicatesse de Jésus ! Com­blant les désirs de sa petite fiancée, il lui donnait de la neige! Quel est donc le mortel, si puissant soit‑il, qui puisse en faire tomber du ciel un seul flocon pour charmer sa bien‑aimée?
Tout le monde s'étonna de cette neige comme d'un véritable événement, à cause de la température contraire; et depuis, bien des personnes instruites de mon désir parlèrent souvent, je le sais, «du petit miracle» de ma prise d'habit, trouvant que j'avais un singulier goût d'aimer la neige... Tant mieux! cela fait ressortir davantage encore l'incompréhensible condescendance de l'Epoux des vierges, de Celui qui chérit les lis blancs comme la neige.
Monseigneur entra après la cérémonie et me combla de tou­tes sortes de bontés paternelles: il me rappela, devant tous les prêtres qui l'entouraient, ma visite à Bayeux, mon voyage à Rome, sans oublier les cheveux relevés ; puis, me pre­nant la tête dans ses mains, Sa Grandeur me caressa longtemps. Notre‑Seigneur me fit alors penser avec une ineffable douceur aux caresses  
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    A la fin de la cérémonie Monseigneur entonna le Te Deum, un prêtre essaya de faire remarquer que ce cantique ne se chantait qu'aux professions, mais l'élan était donné et l'hymne d'action de grâces se continua jusqu'au bout. Ne fallait-il pas que la fête fût complète puisqu'en elle se réunissaient toutes les autres ?... Après avoir embrassé une dernière fois mon Roi chéri, je rentrai dans la clôture, la première chose que j'aperçus sous le cloître fut «mon petit Jésus rose» me souriant au milieu des fleurs et des lumières et puis aussitôt mon regard se porta sur des flocons de neige... le préau était blanc comme moi. Quelle délicatesse de Jésus ! Prévenant les désirs de sa petite fiancée, il lui donnait de la neige... De la neige, quel est donc le mortel, si puissant fût-il, qui puisse en faire tomber du Ciel pour charmer sa bien-aimée ?... Peut-être les personnes du monde se firent-elles cette question, ce qu'il y a de certain, c'est que la neige de ma prise d'habit leur parut un petit miracle et que toute la ville s'en étonna. On trouva que j'avais un drôle de goût d'aimer la neige... Tant mieux ! cela fit encore ressortir davantage l'incompréhensible condescendance de l'Époux des vierges... de Celui qui chérit les Lys blancs comme la NEIGE !...
Monseigneur entra après la cérémonie, il fut d'une bonté toute paternelle pour moi. Je crois bien qu'il était fier de voir que j'avais réussi, il disait à tout le monde que j'étais «sa petite fille». A chaque fois qu'elle revint depuis cette belle fête, sa Grandeur fut toujours bien bonne pour moi, je me souviens surtout de sa visite à l'occasion du centenaire de N. P. St Jean de la Croix. Il me prit la tête dans ses mains, me fit mille caresses de toutes sortes, jamais je n'avais été aussi honorée ! En même temps le Bon Dieu me fit penser aux caresses
qu'il me prodiguera bientôt devant l'assemblée des Saints, et cette consolation me devint comme un avant‑goût de la gloire céleste.
Je viens de le dire, la journée du 10 janvier fut le triomphe de mon bon père; je compare cette fête à l'entrée de Jésus à Jérusalem, le dimanche des Rameaux. Comme celle de notre divin Maître, sa gloire d'un jour fut suivie d'une passion dou­loureuse; et de même que les souffrances de Jésus percèrent le cœur de sa divine Mère, de même nos cœurs ressentirent bien profondément les blessures et les humiliations de celui que nous chérissions le plus sur la terre...
Je me rappelle qu'au mois de juin 1888, — au moment où la paralysie cherchant à se fixer nous faisait crain­dre un affreux malheur,—je surpris notre Maîtresse en lui disant: « Je souffre beaucoup, ma Mère, mais je le sens, je puis souffrir davantage encore.» Je ne pensais pas alors à l'épreuve qui nous attendait. Je ne savais pas que le 12 février, un mois après ma prise d'habit, mon père vénéré s'abreuverait au plus amer, au plus humiliant des calices. Ah! je n'ai pas dit alors pouvoir souffrir davantage! Les paroles ne peuvent expri­mer mes angoisses et celles de mes sœurs; je n'essaierai pas de les écrire.
Plus tard, dans les cieux, nous aimerons à nous parler de ces jours sombres de l'exil. Oui, les trois années du martyre de mon père me paraissent les plus aimables, les plus fructueuses de notre vie, je ne les échangerais pas pour les plus sublimes extases; et mon cœur, en présence de ce trésor inestimable, s'écrie dans sa reconnaissance: « Soyez béni, mon Dieu, pour ces années de grâces que nous avons passées dans les maux.»
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qu'Il voudra bien me prodiguer devant les anges et les Saints et dont il me donnait une faible image dès ce monde, aussi la consolation que je ressentis fut bien grande...
    Comme je viens de le dire la journée du 10 Janvier fut le triomphe de mon Roi, je le compare à l'entrée de Jésus à Jérusalem le jour des rameaux ; comme celle de notre Divin Maître, sa gloire d'un jour fut suivie d'une passion douloureuse et cette passion ne fut pas pour lui seul ; de même que les douleurs de Jésus percèrent d'un glaive le coeur de sa Divine Mère, ainsi nos coeurs ressentirent les souffrances de celui que nous chérissions le plus tendrement sur la terre... Je me rappelle qu'au mois de Juin 1888, au moment de nos premières épreuves, je disais : «Je souffre beaucoup, mais je sens que je puis encore supporter de plus grandes épreuves.» Je ne pensais pas alors à celles qui m'étaient réservées... Je ne pensais pas que le 12 Février, un mois après ma prise d'habit, notre Père chéri boirait à la plus amère, à la plus humiliante de toutes les coupes...
    Ah ! ce jour-là je n'ai pas dit pouvoir souffrir encore davantage !!!... Les paroles ne peuvent exprimer nos angoisses, aussi je ne vais pas essayer de les décrire. Un jour, au Ciel, nous aimerons à nous parler de nos glorieuses épreuves, déjà ne sommes-nous pas heureuses de les avoir souffertes ?... Oui les trois années du martyre de Papa me paraissent les plus aimables, les plus fructueuses de toute notre vie, je ne les donnerais pas pour toutes les extases et les révélations des Saints, mon coeur déborde de reconnaissance en pensant à ce trésor inestimable qui doit causer une sainte jalousie aux Anges de la Céleste cour...
    Mon désir des souffrances était comblé, cependant mon attrait pour elles ne diminuait pas, aussi mon âme partagea-t-elle bientôt les souffrances de mon
O ma Mère bien‑aimée, qu'elle fut précieuse et douce notre croix si amère, puisque de tous nos cœurs ne se sont échappés que des soupirs d'amour et de reconnaissance! Nous ne mar­chions plus, nous courions, nous volions dans les sentiers de la perfection.
Léonie et Céline n'étaient plus du monde, tout en vivant au milieu du monde. Les lettres qu'elle nous écrivaient à cette épo­que sont empreintes d'une résignation admirable. Et quels par­loirs je passais avec ma Céline! Ah ! loin de nous séparer, les grilles du Carmel nous unissaient plus fortement: les mêmes pen­sées, les mêmes désirs, le même amour de Jésus et des âmes nous faisait vivre. Jamais un mot des choses de la terre ne se mêlait à nos conversations. Comme autrefois aux Buissonnets, nous plongions, non plus nos regards, mais nos cœurs jusque par delà les espaces et le temps; et, pour jouir bientôt d'un bonheur éter­nel, nous choisissions ici‑bas la souffrance et le mépris.
Mon désir de souffrances était comblé. Toutefois mon attrait pour elles ne diminuait pas, aussi mon âme partagea‑t‑elle bientôt l'épreuve du cœur. La sécheresse augmenta; je ne trouvais de consolation ni du côté du ciel, ni du côté de la terre, et cepen­dant, au milieu de ces eaux de la tribulation que j'avais appe­lées de tous mes vœux, j'étais la plus heureuse des créatures.
Ainsi s'écoula le temps de mes fiançailles, hélas! trop long pour mes désirs. A la fin de mon année, vous me diètes, ma Mère, de ne pas songer à faire profession, que M. le Supérieur s'y oppo­sait formellement; et je dus attendre encore huit mois! Au pre­mier moment, il me fut difficile d'accepter un pareil sacrifice; mais bientôt la lumière divine pénétra dans mon âme. Je méditais alors les Fondements de la Vie spirituelle par le P. Surin. Un jour, pendant l'oraison, je compris que mon désir si vif de prononcer mes vœux était mélangé d'un grand amour-propre; puisque j'appartenais à Jésus comme son petit jouet, pour le consoler et le réjouir,
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coeur. La sécheresse était mon pain quotidien et privée de toute consolation j'étais cependant la plus heureuse des créatures, puisque tous mes désirs étaient satisfaits...
    O ma Mère chérie ! qu'elle a été douce notre grande épreuve, puisque de tous nos coeurs ne sont sortis que des soupirs d'amour et de reconnaissance !... Nous ne marchions plus dans les sentiers de la perfection, nous volions toutes les 5. Les deux pauvres petites exilées de Caen, tout en étant encore dans le monde, n'étaient plus du monde... Ah ! quelles merveilles l'épreuve a faites dans l'âme de ma Céline chérie !... Toutes les lettres qu'elle écrivait à cette époque sont empreintes de résignation et d'amour... Et qui pourra dire les parloirs que nous avions ensemble ?... Ah ! loin de nous séparer les grilles du Carmel unissaient plus fortement nos âmes, nous avions les mêmes pensées, les mêmes désirs, le même amour de Jésus et des âmes... Lorsque Céline et Thérèse se parlaient, jamais un mot des choses de la terre ne se mêlait à leurs conversations qui déjà étaient toutes dans le Ciel. Comme autrefois dans le belvédère, elles rêvaient les choses de l'éternité et pour jouir bientôt de ce bonheur sans fin, elles choisissaient ici-bas pour unique partage «La souffrance et le mépris».
    Ainsi s'écoula le temps de mes fiançailles... Il fut bien long pour la pauvre petite Thérèse ! Au bout de mon année, Notre Mère me dit de ne pas songer à demander la profession, que certainement Mr le Supérieur repousserait ma prière, je dus attendre encore 8 mois... Au premier moment il me fut bien difficile d'accepter ce grand sacrifice, mais bientôt la lumière se fit dans mon âme ; je méditais alors les «Fondements de la vie spirituelle» par le Père Surin ; un jour pendant l'oraison je compris que mon désir si vif de faire profession était mélangé d'un grand amour-propre ; puisque je m'étais donnée à Jésus pour lui faire plaisir, le consoler,

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

les additions sont en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

les suppressions sont en noir

je ne devais pas l'obliger à faire ma volonté au lieu de la sienne. Je compris de plus que le jour de ses noces, une fiancée ne serait pas agréable à son époux, si elle n'était parée de magnifiques ornements, et moi, je n'avais pas encore travaillé dans ce but. Alors je dis à Notre‑Seigneur: « Je ne vous demande plus de faire profession, j'attendrai autant que vous le voudrez; seulement je ne pourrai souffrir que par ma faute mon union avec vous soit différée; je vais donc mettre tous mes soins à me faire une robe enrichie de diamants et de pierreries de toutes sortes; quand vous la trou­verez assez riche, je suis sûre que rien ne vous empêchera de me prendre pour épouse. » Je me mis à l'œuvre avec un courage nouveau.

Depuis ma prise d'habit, j'avais reçu déjà des lumières abon­dantes sur la perfection religieuse, principalement au sujet du vœu de pauvreté. Pendant mon postulat, j'étais contente d'avoir à mon usage des choses soignées, et de trouver sous ma main ce qui m'était nécessaire. Jésus souffrait cela patiemment; car il n'aime pas à tout montrer aux âmes en même temps, il ne donne ordinairement sa lumière que petit à petit.

Au commencement de ma vie spirituelle, vers l'âge de treize à quatorze ans, je me demandais ce que je gagnerais plus tard, je croyais alors impossible de mieux comprendre la perfection; mais j'ai reconnu bien vite que plus on avance dans ce chemin, plus on se croit éloigné du terme. Maintenant, je me résigne à me voir toujours imparfaite, et même j'y trouve ma joie. Je reviens aux leçons que me donna Notre‑Seigneur. Un soir, après complies, je cherchai vainement notre lampe sur les plan­ches destinées à cet usage; c'était grand silence, impossible de la réclamer. Je me dis avec raison qu'une sœur croyant prendre sa lanterne avait emporté la nôtre. Mais, fallait‑il passer une heure entière dans les ténèbres, à cause de cette méprise? Justement ce soir‑là, je comptais beaucoup travailler. Sans la lumière intérieure de la grâce, je me serais plainte assurément; avec elle, au lieu de ressentir du chagrin, je fus heu­reuse, pensant que la pauvreté consiste à se voir privée, non seu­lement des choses agréables,

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je ne devais pas l'obliger à faire ma volonté au lieu de la sienne ; je compris encore qu'une fiancée devait être parée pour le jour de ses noces et moi je n'avais rien fait dans ce but... alors je dis à Jésus : «O mon Dieu! je ne vous demande pas de prononcer mes saints voeux, j'attendrai autant que vous le voudrez, seulement je ne veux pas que par ma faute mon union avec vous soit différée, aussi je vais mettre tous mes soins à me faire une belle robe enrichie de pierreries ; quand vous la trouverez assez richement ornée je suis sûre que toutes les créatures ne vous empêcheront pas de descendre vers moi afin de m'unir pour toujours à vous, ô mon Bien-Aimé !... »
    Depuis ma prise d'habit, j'avais déjà reçu d'abondantes lumières sur la perfection religieuse, principalement au sujet du voeu de Pauvreté. Pendant mon postulat, j'étais contente d'avoir de gentilles choses à mon usage et de trouver sous la main tout ce qui m'était nécessaire. «Mon Directeur» souffrait cela patiemment, car Il n'aime pas à tout montrer aux âmes en même temps. Il donne ordinairement sa lumière petit à petit.
(Au commencement de ma vie spirituelle, vers l'âge de 13 à 14 ans, je me demandais ce que plus tard j'aurais à gagner, car je croyais qu'il m'était impossible de mieux comprendre la perfection ; j'ai reconnu bien vite que plus on avance dans ce chemin, plus on se croit éloigné du terme, aussi maintenant je me résigne à me voir toujours imparfaite et j'y trouve ma joie...) Je reviens aux leçons que me donna «mon Directeur». Un soir après complies je cherchai vainement notre petite lampe sur les planches réservées à cet usage, c'était grand silence, impossible de la réclamer... je compris qu'une soeur croyant prendre sa lampe avait pris la nôtre dont j'avais un très grand besoin ; au lieu de ressentir du chagrin d'en être privée, je fus bien heureuse, sentant que la pauvreté consiste à se voir privée non pas seulement des choses agréables mais encore
 
mais indispensables. Et dans les ténèbres extérieures, je trouvai mon âme illuminée d'une clarté divine. Je fus prise à cette époque d'un véritable amour pour les objets les plus laids et les moins commodes: ainsi j'éprouvai de la joie lorsque je me vis enlever la jolie petite cruche de notre cellule, pour recevoir à sa place une grosse cruche tout ébréchée. Je fai­sais aussi bien des efforts pour ne pas m'excuser, ce qui m'était trèsdifficile, surtout avec notre Maîtresse à laquelle je n'aurais rien voulu cacher.

Ma première victoire n'est pas grande, mais elle m'a bien coûté. Un petit vase, laissé par je ne sais  qui derrière une fenê­tre, se trouva brisé. Notre Maîtresse, me croyant coupable de l'avoir laissé traîner, me dit de faire plus attention une autre fois, que je manquais totalement d'ordre ; enfin, elle parut mécontente. Sans rien dire, je baisai la terre, ensuite je promis d'avoir plus d'ordre à l'avenir. A cause de mon peu de vertu, ces petites pratiques, je l'ai dit, me coûtaient beaucoup, et j'avais besoin de penser qu'au jour du Jugement tout serait révélé.

Je m'appliquais surtout aux petits actes de vertu bien cachés; ainsi j'aimais à plier les manteaux oubliés par les sœurs, et je cherchais mille occasions de leur rendre service. L'attrait pour la pénitence me fut aussi donné; mais rien ne m'était permis pour le satisfaire. Les seules mortifications que l'on m'accordait consistaient à mortifier mon amour‑propre; ce qui me faisait plus de bien que les pénitences corporelles.

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des choses indispensables, ainsi dans les ténèbres extérieures je fus illuminée intérieurement... Je fus prise à cette époque d'un véritable amour pour les objets les plus laids et les moins commodes, ainsi ce fut avec joie que je me vis enlever la jolie petite cruche de notre cellule et donner à sa place une grosse cruche tout ébréchée... Je faisais aussi bien des efforts pour ne pas m'excuser, ce qui me semblait bien difficile surtout avec notre Maîtresse à laquelle je n'aurais rien voulu cacher ; voici ma première victoire, elle n'est pas grande mais elle m'a bien coûté.  Un petit vase placé derrière une fenêtre se trouva brisé, notre Maîtresse croyant que c'était moi qui l'avais laissé traîner, me le montra en disant de faire plus attention une autre fois. Sans rien dire je baisai la terre, ensuite je promis d'avoir plus d'ordre à l'avenir.  A cause de mon peu de vertu ces petites pratiques me coûtaient beaucoup et j'avais besoin de penser qu'au jugement dernier tout serait révélé, car je faisais cette remarque : lorsqu'on fait son devoir, ne s'excusant jamais, personne ne le sait, au contraire, les imperfections paraissent tout de suite...
    Je m'appliquais surtout à pratiquer les petites vertus, n'ayant pas la facilité d'en pratiquer de grandes, ainsi j'aimais à plier les manteaux oubliés par les soeurs et à leur rendre tous les petits services que je pouvais. L'amour de la mortification me fut aussi donné, il fut d'autant plus grand que rien ne m'était permis pour le satisfaire... La seule petite mortification que je faisais dans le monde et qui consistait à ne pas m'appuyer le dos lorsque j'étais assise me fut défendue à cause de ma propension à me voûter. Hélas ! mon ardeur n'aurait sans doute pas été de longue durée si l'on m'avait accordé beaucoup de pénitences... Celles qu'on m'accordait sans que je les demande consistaient à mortifier mon amour-propre, ce qui me faisait beaucoup plus de bien que les pénitences corporelles...

Cependant la sainte Vierge m'aidait à préparer la robe de mon âme; aussitôt qu'elle fut achevée les obstacles s'évanouirent, et ma profession se trouva fixée au 8 septembre 1890.

Tout ce que je viens de dire en si peu de mots demanderait bien des pages; mais ces pages ne se liront jamais sur la terre...

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Le réfectoire qui fut mon emploi aussitôt après ma prise d'habit me fournit plus d'une occasion de mettre mon amour-propre à sa place, c'est-à-dire sous les pieds... Il est vrai que j'avais une grande consolation d'être dans le même emploi que vous, ma Mère chérie, et de pouvoir contempler de près vos vertus, mais ce rapprochement était un sujet de souffrance ; je ne me sentais pas comme autrefois, libre de tout vous dire, il y avait la règle à observer, je ne pouvais pas vous ouvrir mon âme, enfin j'étais au Carmel et non plus aux Buissonnets sous le toit paternel !...
    Cependant, la Ste Vierge m'aidait à préparer la robe de mon âme ; aussitôt qu'elle fut achevée les obstacles s'en allèrent d'eux-mêmes. Monseigneur m'envoya la permission que j'avais sollicitée, la communauté voulut bien me recevoir et ma profession fut fixée au 8 Septembre...
Tout ce que je viens d'écrire en peu de mots demanderait bien des pages de détails, mais ces pages ne se liront jamais sur la terre ; bientôt, ma Mère chérie, je vous parlerai de toutes ces choses dans notre maison paternelle, au beau Ciel vers lequel montent les soupirs de nos coeurs !...
    Ma robe de noces était prête, elle était enrichie des anciens joyaux que m'avait donnés mon Fiancé, cela ne suffisait pas à sa libéralité. Il voulait me donner un nouveau diamant aux reflets sans nombre. L'épreuve de Papa était avec toutes ses douloureuses circonstances les anciens joyaux, et le nouveau fut une épreuve bien petite en apparence, mais qui me fit beaucoup souffrir.  Depuis quelque temps, notre pauvre petit Père, se trouvant un peu mieux, on le faisait sortir en voiture, il était même question de le faire voyager en chemin de fer pour venir nous voir. Naturellement Céline pensa tout de suite qu'il fallait choisir le jour de ma prise de voile. «Afin de ne pas le fatiguer, disait-elle, je ne le ferai
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pas assister à toute la cérémonie, seulement à la fin, j'irai le chercher et je le conduirai tout doucement jusqu'auprès de la grille afin que Thérèse reçoive sa bénédiction. » Ah ! je reconnais bien là le coeur de ma Céline chérie... c'est bien vrai que «jamais l'amour ne prétexte d'impossibilité parce qu'il se croit tout possible et tout permis»... La prudence humaine au contraire tremble à chaque pas et n'ose pour ainsi dire poser le pied, aussi le Bon Dieu qui voulait m'éprouver se servit-Il d'elle comme d'un instrument docile et le jour de mes noces je fus vraiment orpheline, n'ayant plus de Père sur la terre mais pouvant regarder le Ciel avec confiance et dire en toute vérité : «Notre Père qui êtes aux Cieux.»

(suite du folio au chapitre suivant)