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Léonie par le P. Piat - chap. 7

Léonie et le triomphe thérésien  

Dans la vie et dans la spiritualité de Sœur Françoise-Thérèse, le séjour à Lisieux constitue un tournant décisif. Elle s'intéressait depuis de longues années à tout ce qui émanait de sa sœur, ne trouvant qu'harmonie entre ses enseignements et la doctrine salésienne qu'on lui inculquait à la Visitation. Dorénavant, elle se livrera à une sorte d'exploration méthodique - si l'on peut employer de tels mots pour une âme aussi simple - de tous les aspects de la « Petite Voie ». Pour être entrée en contact direct avec ce qu'on peut nommer la tradition thérésienne, elle a notamment réalisé l'idée-force qui est au cœur de l'Enfance spirituelle, à savoir que dans la marche à la sainteté, l'infirmité, au sens paulinien du terme, n'est pas un obstacle mais un levier. Après avoir longtemps souffert de ses déficiences, elle s'en était peu à peu fait une raison ; elle les avait transformées en occasions d'acceptation méritoire et donc de profit surnaturel. Il lui restait à les contempler avec allégresse, à les assumer comme des titres à la prédilection divine : la misère reconnue, avouée, aimée, constituant pour l'infinie Miséricorde le plus irrésistible des appâts.

Cette découverte, qui semble bien devoir son origine à la rencontre du Carmel, va poser sur le second versant de l'existence de Léonie un cachet de douce sérénité qui impressionnera tous ceux qui l'approcheront. La note limpide de la joie sera désormais la dominante de son cantique d'âme. Les angoisses et les tourments s'estomperont dans la pénombre. Malgré de brefs retours de flamme, où réapparaîtra l'image d'un passé déchiré, l'apaisement prévaudra de plus en plus. Les eaux amères de l'humilité se clarifieront dans l'océan de la confiance ; les complexes s'y dissoudront ou y perdront leur nocivité. L'accès sera largement ouvert à l'invasion de l'Amour consumant. Cela n'ira pas sans épreuves. La santé se détériore : séquelles de la bronchite que Francis La Néele soigna énergiquement en 1910, blessures aux pieds, intoxication et crises chroniques de vomissements, causées par l'alimentation défectueuse du temps de guerre. Sœur Françoise-Thérèse doit quitter le poste de réfectorière pour aider à l'économat, puis, ce qui comblera ses vœux, à la sacristie, où elle imitera sa chère Carmélite. La psalmodie fatiguant sa voix, elle passera, le 25 août 1917, dans la catégorie, aujourd'hui supprimée, des Sœurs Associées, qui, dispensées de l'Office choral, y suppléaient par la récitation des Pater.

Spirituellement, elle est vouée à l'aridité : « Je souffre beaucoup moralement d'ennui, de lassitude, de dégoût extrême, et Jésus se cache toujours ». Si encore c'était l'ultime purification ! « Alors, continue-t-elle, dans une lettre à Sœur Marie du Sacré-Cœur, que faire sinon m'abandonner comme un tout petit enfant dans les bras de sa tendre mère ? Mais que c'est difficile, surtout quand on se croit presque rejeté de Dieu que l'on aime tant, ou que l'on voudrait tant aimer ! Qui sait si ce prétendu désir d'amour, étant dépourvu d'actes positifs, n'est pas une velléité ! Me vois-tu « tomber les mains vides dans les bras du Dieu vivant » comme dit la Sainte Ecriture ? Et pourtant, c'est peut-être bien téméraire de ma part, mais jusqu'ici je ne peux pas avoir peur du bon Dieu, je ne comprends même pas ceux qui ont peur, puisque c'est Jésus notre Sauveur qui nous jugera. Qu'il vienne donc au plus tôt, mon Aigle adoré, fondre sur son petit néant ».

En cette phase d'obscurcissement, le parti-pris de confiance la sauve du désespoir ou de l'envie : « Entre mes sœurs chéries et moi, pauvre petit néant, c'est le jour et la nuit. Ma seule ressource est de racheter en humilité ce que je perds si souvent en méchanceté  ». Que le dernier mot ne nous abuse pas. De méchanceté, il n'est nulle trace en l'âme de notre Visitandine ; mais, étant quelque peu brouillée avec la propriété des termes, elle impute à sa malice, oubliant que c'est là une grâce que Dieu réserve à ses intimes, la prise de conscience, chaque jour plus aiguë, de la contamination originelle.

Dans cette conjoncture difficile, « Thérèse est mon ange, déclare-t-elle ; je tâche de la suivre, mais de loin ». Comme elle, chaque matin, elle dit au Christ, plaçant son crucifix sur l'oreiller : « Reposez-vous, vous avez assez travaillé, assez pleuré et assez souffert. C'est à mon tour d'y pourvoir ». Elle copie de sa main et récite fréquemment les litanies de l'humilité. Au terme de la retraite de novembre 1919, qui fut particulièrement illuminante, elle met sur les lèvres de Jésus lui-même le programme qu'elle s'est assigné : « L'enfant, tandis qu'il est bien petit, n'a point de volonté propre, il trouve tout bien, ne se formalise de rien ; imite-le, ou plutôt, modèle-toi sur moi ; regarde-moi sans cesse dans ma sainte enfance, alors tu me feras sourire par tes moindres actions, parce qu'elles porteront toutes le double cachet de l'amour et de l'humilité ». Sœur Françoise-Thérèse ajoute pour Mère Agnès à qui elle transmet ces confidences : « Me voilà donc en plein dans ma voie, et le petit ne cessera pas de lever son petit pied... Ma spiritualité se simplifie toujours plus. Je veux faire plaisir au bon Dieu, voilà tout, sans me casser la tête à autre chose... Je veux être, je suis si petite, si petite, que Jésus se voit forcé de me garder dans ses bras  ».

L'article XV du Directoire de la Visitation - Léonie médite souvent cette formule - ne parle pas autrement : « Les Sœurs doivent continuellement aspirer à la véritable et sincère humilité du cœur, se tenant petites et basses à leurs yeux. Et quand le monde les tiendra pour telles et les méprisera, qu'elles reçoivent ce mépris comme chose très convenable à leur petitesse et un gage précieux de l'amour de Dieu envers elles ; car Dieu voit volontiers ce qui est méprisé, et la bassesse agréée lui est toujours fort agréable ».

Léonie se dépeint volontiers ensevelie dans sa chère cellule, occupée à repriser du linge, tout en chantant les cantiques de Thérèse et en repassant en son cœur ses phrases favorites. Elle s'arrête de préférence au passage où Thérèse affirme : « Je planais tellement au-dessus de toutes choses que je m'en allais fortifiée des humiliations ». - « Cette pensée, commente- t-elle, me plaît extrêmement et me fortifie dans les occasions fréquentes où je me vois propre à rien, mise au rebut, la dernière : ma vraie place que j'aime et je chéris. J'ai beaucoup souffert de mon infériorité, j'ai senti très vivement l'isolement du cœur... A présent, grande grâce de ma retraite, son fruit très délicieux, c'est à peine si tout ce fatras vient effleurer mon âme ! Dites-moi, petites sœurs, si vous ne reconnaissez pas là l'ouvrage de notre Sainte chérie qui me prépare au goût du divin Voleur...»

Les thèmes jumelés de l'Ascenseur et de la béatitude éternelle l'attirent invinciblement : « Petites sœurs, voyez-vous, depuis notre inoubliable et très heureuse réunion de 1915, il est resté dans nos âmes je ne sais quoi d'ineffablement doux ; cela sent la Patrie des Cieux que je désire maintenant uniquement. Je me prends parfois à dire comme votre Sainte Mère que j'aime beaucoup : « Je me meurs de ne pouvoir mourir ». Mais, avant tout, je veux la volonté du bon Dieu et ne pas cesser de lever mon petit pied pour atteindre seulement le premier degré de la perfection. Mais, en vain, je le sais par expérience. Mais je sais bien aussi que Jésus ne demande à son infime petit que l'effort ; alors, je suis loin de me décourager puisque je désire rester dans ma totale impuissance, qui fait toute ma force. Par cette ruse tout enfantine, je touche le Cœur du bon Dieu et je l'oblige à venir bientôt me voler ». Thérèse eût signé ces lignes.

Elle n'eût pas moins approuvé sa sœur dans sa volonté de cultiver les « petites vertus ». De cette application concrète et soutenue, nous possédons le plus émouvant témoignage : la série des résolutions prises d'année en année, au cours des exercices spirituels, ponctuellement copiées dans le dossier des papiers intimes et immédiatement transmises à Mère Agnès de Jésus, qui donne son aval et parfois, en retour, mentionne ses propres objectifs. Il est beau de voir se prolonger jusque dans l'extrême vieillesse ces échanges fraternels où les cœurs transparaissent. Certes, il faut se rappeler que, selon le mot d'un romancier français, « les résolutions sont comme les anguilles, faciles à prendre et difficiles à tenir ». On ne canonise pas, et pour cause, sur la base des carnets de retraite. Mais, à recueillir les propos de celles qui ont connu Sœur Françoise-Thérèse au cloître, on constate que ces feuillets jaunis sont plus et mieux que projets élaborés dans un climat d'exaltation provisoire : des jalons de route, des documents humains, où se reflète la méritoire avancée d'une âme.

L'accent est mis sur la douceur et l'humilité, qui sont les vertus-clefs de la Visitation. Elles doivent notamment s'épanouir en patience et en égalité d'humeur pendant les récréations communautaires. De ce côté-là, le succès semble avoir été rapide et complet. Puis reviennent avec quelque chose de lancinant l'engagement de répondre au premier coup de cloche et l'assiduité au travail, à l'école de Nazareth. L'insistance mise à souligner ces deux points manifeste que Léonie ne se dépouilla jamais totalement de la minutie et de la lenteur qui, compromettant son exactitude, l'exposaient aux taquineries et aux blâmes, et contribuaient à la mortifier. Le mot qui ouvre les notes de novembre 1927 : « Plus de fautes volontaires, si petites soient-elles ! » montre d'ailleurs qu'il s'agissait là de travers innocents, de déficiences congénitales, où la responsabilité morale n'était nullement en cause. Mère Marie-Aimée de Songnis, écrivait de notre moniale à Mère Agnès de Jésus, le 19 août 1926 : « Sa voie intérieure n'est pas celle des consolations mais de la foi nue... Elle y marche avec courage, se montre gaie aux récréations, et nous l'aimons beaucoup ».

La correspondance avec Lisieux aidait puissamment Léonie à gravir le sentier à pic, ou plutôt, selon l'expression thérésienne, à descendre la vallée de l'humilité. Quand elle se plaint d'être de glace à la communion, de se tenir à l'oraison « comme une bûche » ou de « porter sa croix faiblement » - toujours dans le style de sa sœur -, Mère Agnès de Jésus lui répond qu'elle est « logée à la même enseigne ». « Il y a des Saints, ajoute-t-elle, (que notre Mère Sainte Thérèse d'Avila ne lise pas cela) qui disent : ' Ou souffrir ou mourir ' - ' Souffrir et ne pas mourir'. Eh bien ! tant mieux pour eux s'ils ont cette grâce extraordinaire ! Je ne la désire même pas, je veux bien souffrir de souffrir, car il me semble que cette disposition misérable attire la compassion du bon Dieu... une âme humble lui plaît plus qu'une âme extasiée. »

La Visitandine en convient aisément. Après une heure d'adoration dont elle déclare : « J'étais prise, si prise que j'avais perdu toute notion du temps : véritable avant-goût du Ciel qu'aucune langue humaine ne saurait exprimer », elle avoue être retombée « dans les dérélictions et impuissances habituelles ». Va-t-elle se désoler du contraste ? Non, elle conclut tranquillement : « C'est ce qu'il y a de meilleur pour l'exil et de plus solide après une aussi signalée faveur ».

Ses partenaires l'aident à fouiller la « petite Doctrine ». Elle répercute au Carmel les questions qui fusent autour d'elle sur le vrai caractère de sa petite Thérèse, sur la qualité de son observance. Mère Agnès fait la mise au point : « Pour les extases, ce n'est pas vrai, notre Thérèse est restée ce que tu l'as connue et cela jusqu'à la fin. » - « Elle a charmé le bon Dieu en l'aimant avec une délicatesse incomparable, en restant sûre de Lui, de son Amour jusque dans les profondes ténèbres, car je l'ai vue beaucoup souffrir d'âme et de corps. Je me rappelle certaines particularités qui me fendraient le cœur si je ne pensais bien vite que son bonheur d'aujourd'hui en est le merveilleux salaire. » Fait-on passer pour une invocation favorite de Thérèse une prière incompréhensible à force de complication ? « Notre Thérèse était plus simple que cela ! »

Céline, qui dès 1916, a permission d'adjoindre à son nom de Geneviève le vocable de la Sainte Face, communique à sa sœur le carnet où elle a colligé ses souvenirs sur Thérèse. Elle la tient au courant de la façon dont on utilisera pour l'Histoire d'une Ame certains passages des lettres de Thérèse à la Visitandine. Elle la fait communier au rude effort que représente la composition de son livre-synthèse centrée sur l'amour, véritable mosaïque de textes, qui sortira en 1923 sous le titre L'Esprit de la Bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus d'après ses Ecrits et les Témoins oculaires de sa vie. Le Petit Catéchisme de l'Amour Miséricordieux retient aussi l'attention de Léonie. Patiemment, amoureusement, elle creuse son filon, ravie de découvrir sans cesse de nouvelles raisons de chérir sa pauvreté intérieure et de croire à l'incommensurable charité divine.

Récit lui est conté, avec force détails, de la seconde exhumation des restes mortels de Thérèse, le 10 août 1917. Sœur Geneviève y a assisté avec une autre Carmélite. Elle a pu baiser au front le crâne de sa sœur, envelopper les ossements dans des sachets de soie et les placer dans un coffret. Interdiction était faite de prélever quoi que ce soit du squelette, mais, une molaire s'étant détachée totalement du chef de la Servante de Dieu, on n'hésita pas à la mettre de côté pour Léonie. Celle-ci désirait tant une relique insigne ! Elle déplorait avec une si belle naïveté que le cœur de sa sœur n'ait pas été conservé. Son aînée la plaisante là-dessus, elle qui a toujours répugné à voir « le cœur de telle mystique en renom plongé dans du liquide », et qui déclare tout de go : « Les ossements des Saints ne font qu'exercer ma foi, voilà tout » !

Les fêtes de la canonisation de Marguerite-Marie en 1920 constituent pour Sœur Françoise-Thérèse comme un avant-goût du triomphe attendu. La Sainte a mis cinquante-six ans pour franchir la dernière étape, notre Visitandine espère bien que sa sœur avancera d'un pas plus rapide. Le 24 mai 1921, Mère Agnès de Jésus narre à sa correspondante la visite qu'en compagnie de ses sœurs, elle a faite aux Buissonnets pour aménager la maison destinée à accueillir bientôt les pèlerins. Un flot de souvenirs remonte du passé ; tous sont parés maintenant de l'auréole de la « petite Reine ». Marie s'attarde au jardin liliputien, aux statues d'un sou placées devant la crèche, aux crochets de la balançoire toujours rivés aux poutres du hangar. On n'entend plus les aboiements de Tom. M. Martin ne médite plus à la fenêtre du belvédère. Le rire clair de l'enfant a disparu des bosquets, mais son image est partout présente. L'émotion se teinte parfois d'humour. « Sœur Marie du Sacré-Cœur et moi nous sommes regardées dans la glace de la chambre. Nous avons bien ri en constatant la métamorphose depuis près de quarante ans ! C'était devant cette même glace que nous nous étions mirées jeunes filles. » L'éternel féminin ne perd jamais ses droits.

Sœur Françoise-Thérèse est de plus en plus à l'unisson de ses sœurs de Lisieux. Elle participe avec elles à une croisade de prière pour la Russie. Elle est tenue au courant des progrès de la Cause. L'imposant courrier qui assaille le Carmel - alors plus de huit cents lettres par jour - lui rend plus chère sa paisible retraite. Que deviendrait-elle si elle se trouvait mêlée à cette fièvre ? « Heureusement, dit-elle volontiers, que mes sœurs sont mieux douées que moi ! Le bon Dieu a bien fait toutes choses. Là-bas, avec mes tout petits moyens, je serais toute perdue. » Mise au courant de l'essentiel, elle a un peu l'impression de jouir du festin sans en faire les frais. Son allégresse est immense quand est promulgué, le 14 août 1921, le Décret de l'héroïcité des vertus. Elle redouble quand lui parvient le discours prononcé à cette occasion par Benoît XV, et qui est un splendide exposé de la Voie d'Enfance. Ce n'est pas seulement Thérèse que l'Eglise glorifie ; c'est son message qui est magnifié et proposé à la dévotion des fidèles. Léonie s'en réjouit d'autant plus qu'elle y retrouve les linéaments essentiels de la doctrine de son Bienheureux Père. Elle a occasion d'en faire l'expérience au cours du triduum qui, à la fin de l'année 1922, solennise le tricentenaire de la mort de François de Sales.

La procédure romaine se précipite à un rythme accéléré. Les 26 et 27 mars 1923, dans un grand concours de peuple, ont lieu à Lisieux les fêtes de la translation des reliques de Thérèse, du cimetière de la ville à la Chapelle du Carmel, et leur reconnaissance officielle. Le char artistiquement décoré qui servit à la cérémonie fut conduit à Caen, dans la cour extérieure du Monastère, avec son attelage de mules caparaçonnées de blanc, si bien que Léonie put l'apercevoir de la fenêtre d'un parloir. L'organisateur du convoi poussa l'élégance jusqu'à lui offrir un des quatre écussons qui ornaient le véhicule.

Le 29 avril 1923, ce fut, à Saint-Pierre de Rome, la promulgation solennelle du Bref de béatification. A cette occasion, le Pape Pie XI, qui avait fait de Thérèse « l'Etoile de son Pontificat », envoya aux quatre sœurs de la nouvelle Bienheureuse une bénédiction spéciale. Sœur Françoise-Thérèse espérait et, tout ensemble, redoutait cette échéance. En raison de la solidarité familiale, les fastes romains rejaillissent nécessairement sur elle. A la Chapelle, c'est la pompe des grands jours. Au réfectoire, Léonie prend place au côté de la Supérieure, à la table toute semée de pétales de roses, sous le portrait de la Carmélite, orné de fleurs et de verdures. Il en va de même le 4 septembre, quand on commémore en communauté le centenaire de la naissance de M. Martin, puis au triduum des 22, 23 et 24 septembre, où le panégyriste dresse un parallèle entre Thérèse et la Vierge. Mgr Lemonnier et toute une escorte de prêtres pénètrent dans la clôture. Tous les yeux sont braqués sur Léonie, qui subit l'épreuve avec sa simplicité coutumière. « Elle a l'aisance naturelle de l'enfance », pouvait-on dire d'elle. Ne songeant ni à briller ni à se dérober, elle répondait aux questions sans affectation ni gêne, interrogeant à son tour, riant volontiers et s'éclipsant au bon moment.

A ses Carmélites néanmoins, elle avouera sa confusion. « Mon émotion est bien grande, mon faible cœur ne peut la supporter, aussi aimerais-je mieux voir du haut du Ciel toutes ces gloires de notre Thérèse. J'avais dit à notre Mère : Je voudrais être dans un désert, j'ai soif de me cacher, de m'effacer, de passer inaperçue, d'être comptée pour rien. - Eh bien ! ma petite enfant, m'a-t-elle répondu, ce sera pour demain ! » Il n'est qu'un moyen de triompher de l'épreuve : s'évader par en-haut. « Quelle gloire immense pour le bon Dieu ! Voilà le plus beau de l'affaire. » Ce qui la charma le plus, ce fut une relique notable apportée spécialement pour elle par les tourières de la Visitation, déléguées aux festivités lexoviennes. 

Quelques semaines plus tard, notre moniale apprenait le décès de celle qui l'avait tant fait souffrir dans son enfance. Louise Marais, devenue une bonne mère de famille, sous le nom de Mme Legendre, était restée en correspondance avec le Carmel. Elle gardait de Mme Martin un souvenir inoubliable. En sa langue fruste et pittoresque, elle la canonisait, évoquant ses largesses, sa bonté, son courage intrépide face au trépas. Tenaillée elle-même par d'atroces douleurs de rhumatisme articulaire, elle ne cessait d'invoquer l'admirable infirmière qui, jadis, l'avait soignée d'un premier accès de ce mal. Elle devait finir ses jours à l'hospice de Gacé, au début de décembre 1923, édifiant par sa résignation et sa foi les religieuses qui l'assistaient. Léonie fut toute heureuse d'un tel dénouement. Incapable de la moindre rancune, elle avait depuis longtemps oublié les misères d'antan. Elle ne songera plus à Louise qu'en toute sérénité, et pour prier pour elle. 

D'autres événements sollicitaient son attention. Dès le 25 juillet 1923, Pie XI avait donné son accord officiel à la reprise de la Cause en vue de la Canonisation. Congrégations et Consistoires se succédaient sans discontinuer. Le 22 avril 1925, le Souverain Pontife fixait officiellement au 17 mai suivant la date de la cérémonie. Il dépendait des quatre sœurs de Thérèse de se rendre dans la Ville Éternelle pour cette apothéose ; les permissions requises leur étaient proposées. Unanimement, elles déclinèrent l'offre. Sœur Françoise-Thérèse ne se souciait guère de se produire dans les remous de la foule. « Je suis bien plus heureuse ici que d'être à Rome, confiait-elle à sa Supérieure. J'aime mieux être dans ma dernière place qu'au milieu de tout ce fatras. »

Elle versa bien quelques larmes en s'unissant de loin aux rites prestigieux qui se déroulaient dans Saint-Pierre, mais elle fut moins bouleversée qu'à la Béatification. Elle commençait à s'habituer à la gloire de sa petite sœur. Celles qui, la sachant si sensible, craignaient pour elle le choc de ces émotions répétées, ne furent pas peu surprises de la voir si calme, si maîtresse d'elle-même.

Au Monastère, il y eut messe chantée dans la matinée, salut et panégyrique le soir, festivité au réfectoire, chant de circonstance, afflux de félicitations et de suppliques. Grâce à la générosité du Carmel, une sœur tourière de Caen avait pris rang parmi les pèlerins de Bayeux. A l'audience solennelle, elle avait demandé de baiser la mule du Pape, au nom de Léonie. « Oui, répondit Pie XI en souriant, je le veux bien parce que c'est un acte de foi. » Sœur Marie-Germaine rapporta à notre Visitandine une rose spécialement bénie par le Saint-Père. De retour le 26 mai, elle fit à la Communauté le récit de son voyage, cependant que l'évêque, Mgr Lemonnier, entrait à son tour pour livrer ses impressions.

Un triduum fut célébré les 22, 23 et 24 septembre. Le 27, il y eut procession, en union avec les grandioses festivités qui se déroulaient à Lisieux. Des visiteurs de marque se présentaient, dont les cardinaux Bourne, de Westminster, Dougherty, archevêque de Philadelphie, le supérieur général des Carmes, le P. Marie-Bernard, de la Grande Trappe de Soligny, qui avait sculpté plusieurs statues de Thérèse. Le 28 septembre, arrive le cardinal Vico en personne, légat pontifical. Il était en avance sur l'horaire indiqué ; la Communauté se rassembla en hâte. Dès le seuil de la porte de clôture, il appela : « Et Léonie ? » Elle arrive, à bout de souffle, dans la salle du Chapitre et s'agenouille en souriant. Le Prince de l'Eglise lui précise qu'il vient la voir au nom du Pape, l'interroge sur sa famille, sur ses relations avec Thérèse, sur sa vocation, et ajoute avec bonté que, sachant qu'elle fête ses vingt-cinq ans de Profession, il lui a apporté un cadeau. Mgr Dante, de la suite du Cardinal, exhibe un magnifique portrait de Pie XI. L'Evêque de Bayeux profite de la circonstance pour obtenir l'inscription de l'Office et de la Messe de sainte Marguerite-Marie au calendrier du diocèse. Sur la suggestion de la Supérieure, Sœur Françoise-Thérèse renchérit et demande que la fête soit élevée pour l'Ordre au rite de seconde classe et étendue à l'Eglise universelle.

Le cortège gagne ensuite le jardin où, sur la terrasse, le légat, toujours accompagné de Léonie, bénit une statue de Sainte Thérèse offerte par le Carmel. Ce qui, peut-être, toucha le plus Sœur Françoise-Thérèse, ce fut la relation enthousiaste que lui fit des événements de Lisieux sa marraine, Mme Tifenne, la vieille amie de la famille, qui descendait chez elle quand jadis elle retournait à Alençon sur la tombe de sa mère. Cette octogénaire, qui affirmait qu'on a toujours vingt ans dans quelque coin du cœur », se disait éprise de la petite Thérèse.

Léonie apprend peu à peu que la fête de Thérèse est étendue à l'Eglise universelle, puis que le 14 décembre 1927, sa sœur est déclarée Patronne des Missions, et que le 30 septembre 1929 a été posée la première pierre de la Basilique à Lisieux, sur la colline même qui vit jadis tant de fois passer en promeneurs M. Martin et ses filles.

Les pèlerins influents qui, après l'étape de Lisieux, poussaient jusqu'à Caen pour saluer Léonie, étaient frappés par sa volonté d'effacement. Elle souffrait de devoir se rendre fréquemment au parloir. « Ceux qui ne peuvent pas voir mes sœurs se rattrapent avec moi, soupirait-elle. Je suis comme une bête curieuse. » Mais chaque fois qu'elle le pouvait, elle faussait compagnie aux importuns. Certain jour qu'elle servait d'aide à la porte, conversant sans être vue par ce qu'on nomme le Tour, un ecclésiastique demande un entretien avec Léonie. « Je vais en parler à notre Mère, répond-elle, mais je ne crois pas la chose possible. - Oh ! comme je le regretterais ! repartit le prêtre. - Franchement ! Il n'y a pas de quoi. Vous n'y perdrez rien. » Et elle s'esquiva pour ne plus reparaître. Au bout d'un moment, l'Abbé sort déçu et quelque peu scandalisé. Croisant dans la rue son ami, M. Enault, confesseur de la maison, il lui fait part de sa stupeur devant une telle réflexion. L'autre s'esclaffe : « Mon pauvre Abbé, mais vous avez été joué ! C'est à Léonie elle-même que vous avez eu affaire ! »

Un Cardinal lui ayant dit avec un intérêt évident : « Vous êtes donc la sœur de Thérèse ? », notre moniale repartit humblement : « Oui, Éminence, mais cela ne me rend pas sainte du tout ». A une religieuse qui l'interrogeait sur ce qu'elle ressentait quand on lisait au réfectoire l'Histoire d'une Ame, elle dit sur un ton de surprise : « Oh ! le bon Dieu a mis Thérèse dans notre famille, mais il aurait pu la mettre ailleurs. A nous, cela ne nous donne rien ». Une consœur lui glissant à l'oreille pour la taquiner : « J'aime bien sainte Thérèse, mais je préfère tout de même sainte Bernadette », elle éclata de rire : « Oh ! j'imagine qu'au Ciel elles doivent si bien s'entendre ! »

Elle avait d'ailleurs une très haute idée des vertus de sa Carmélite. Elle l'appelait « ma petite Thérèse », par droit de parenté, mais elle reprenait celles qui usaient du même adjectif. Elle craignait - et les faits lui donnèrent quelque peu raison - qu'on ne dévalorisât par un diminutif cette personnalité si forte et qu'on n'assimilât son message à une spiritualité pour lymphatiques.

Bénéficiait-elle d'une attention, d'un service, elle avait une façon mystérieuse de dire : « Ma petite Thérèse vous le rendra ». De même, quand on lui confiait quelque intention : « J'en parlerai à ma petite Thérèse. Elle y pourvoira, soyez-en sûr ». Ce qui se vérifia très fréquemment. Néanmoins, lorsque en 1928, Léonie, souffrant des jambes, fut immobilisée quelque temps, la puissante Thaumaturge la laissa à son épreuve. Mgr Suhard, qui avait succédé à Mgr Lemon nier sur le siège de Bayeux, la rencontrant en clôture dans sa voiture de malade, lui dit en feignant la surprise : « Eh quoi ! ce sont là les roses qu'elle vous donne »! - « Elle sait ce qui m'est bon » fut toute la réponse.

Sœur Françoise-Thérèse se faisait de plus en plus une âme de disciple. Elle avait lu la biographie de sa Carmélite par Mgr Laveille. « Je suis touchée, écrivit-elle alors, de voir avec quelle délicatesse il parle du « petit diable-à-quatre », car mon enfance a été détestable, bien propre à déparer notre belle et si sainte famille. » Plus lui plaisent les publications du P. Martin et la synthèse théologique réalisée par le P. Petitot. A l'inverse de Sœur Marie du Sacré-Cœur, qui s'en tient à la seule Histoire d'une Ame, elle dévore tout ce qui peut éclairer la pensée thérésienne.

Il lui arrive encore de faiblir quelque peu, de « donner audience à la tristesse », comme Marie le lui reproche doucement, d'éprouver un brin d'amertume, quand, dans les discours officiels, on tait son nom en évoquant les sœurs de Thérèse. Elle réagit à la souffrance « en se cramponnant ». Recueillons quelques bulletins où se reflète l'effort constant pour faire confiance à Dieu et, s'il y a défaillance, « tomber en enfant », comme disait Thérèse, c'est-à-dire sans drame et pour se relever aussitôt avec une entière volonté:

Voici, en date du 24 février 1927, un billet à Mère Agnès de Jésus : « Je suis souvent un peu mélancolique ; c'est le fond de mon caractère, tu le sais ; il ne faut pas y faire attention. Je trouve l'exil bien long ; c'est de la paresse. Je voudrais me reposer, jouir du bon Dieu sans l'avoir mérité, enfin arriver les mains vides. Jésus sait bien que, je vivrais mille ans, je serais tout aussi pauvre. Je m'abandonne à sa miséricorde puisque je suis la petite victime de son Amour Miséricordieux ».

L'année suivante, le 27 juin, un mot trahit et sa nuit intérieure et le secret de sa force : « Que j'aime la fête de la Pentecôte ! Notre Dieu est un feu consumant. Cette pensée me ravit et m'enflamme, mais, à vrai dire, ce n'est que dans la volonté, car mon cœur est glacé : rien que dégoûts, ennuis, lassitude ».

   Le 21 novembre 1929, la rénovation des vœux en la fête de la Présentation de la Vierge inspire à Léonie ce cri de gratitude : « La prière de notre incomparable maman a été pleinement exaucée puisque les cinq enfants qui lui restaient sont toutes consacrées, même le petit diable-à-quatre : un vrai miracle obtenu par nos deux Saintes : notre tante Visitandine et Thérèse de l'Enfant-Jésus. A moi plus qu'à toute autre de me plonger dans mon petit néant et de me fondre d'amour et de reconnaissance envers le bon Dieu ».