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Histoire d'une âme - Chapitre 8

 


travail en cours chapitre 8

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

les additions sont en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

les suppressions sont en noir

CHAPITRE VII

Les Noces divines.Une retraite de grâces.La dernière larme d'une sainte.Mort de son père.Comment Notre­ Seigneur comble tous ses désirs.Une victime d'amour.

Manuscrit A

Faut‑il vous parler, ma Mère, de ma retraite de profession ? Bien loin d'être consolée, l'aridité la plus absolue, presque l'abandon furent mon partage. Jésus dormait comme toujours dans ma petite nacelle. Ah! je vois que bien rarement les âmes le laissent dormir tranquillement en elles. Ce bon Maître est si fatigué de faire continuellement des frais et des avances, qu'il s'empresse de profiter du repos que je lui offre. Il ne se réveil­lera pas sans doute avant ma grande retraite de l'éternité; mais au lieu d'en avoir de la peine, cela me fait un extrême plaisir.

Vraiment, je suis loin d'être sainte; rien que cette disposition en est une preuve: je devrais, non pas me réjouir de ma séche­resse, mais l'attribuer à mon peu de ferveur et de fidélité, je devrais me désoler de dormir bien souvent pendant mes orai­sons et mes actions de grâces. Eh bien, je ne me désole pas! Je pense que les petits enfants plaisent autant à leurs parents lorsqu'ils dorment que lorsqu'ils sont éveillés, je pense que pour faire des opérations, les médecins endorment leurs malades; enfin, je pense que le Seigneur voit notre fragilité, qu'il se sou­vient que nous ne sommes que poussière.

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Avant de vous parler de cette épreuve j'aurais dû, ma Mère chérie, vous parler de la retraite qui précéda ma profession ; elle fut loin de m'apporter des consolations, l'aridité la plus absolue et presque l'abandon furent mon partage. Jésus dormait comme toujours dans ma petite nacelle ; ah ! je vois bien que rarement les âmes Le laissent dormir tranquillement en elles. Jésus est si fatigué de toujours faire des frais et des avances qu'Il s'empresse de profiter du repos que je Lui offre. Il ne se réveillera pas sans doute avant ma grande retraite de l'éternité, mais au lieu de me faire de la peine cela me fait un extrême plaisir...

             Vraiment je suis loin d'être une sainte, rien que cela en est une preuve ; je devrais au lieu de me réjouir de ma sécheresse, l'attribuer à mon peu de ferveur et de fidélité, je devrais me désoler de dormir (depuis 7 ans) pendant mes oraison et mes actions de grâces ; eh bien, je ne me désole pas... je pense que les petits enfants plaisent autant à leurs parents lorsqu'ils dorment que lorsqu'ils sont éveillés, je pense que pour faire des opérations, les médecins

Ma retraite de profession fut donc, comme celles qui suivi­rent, une retraite de grande aridité. Cependant, sans même que je m'en aperçusse, les moyens de plaire à Dieu et de pratiquer la vertu m'étaient alors clairement dévoilés. J'ai remarqué bien des fois que Jésus ne veut pas me donner de provisions. Il me nourrit à chaque instant d'une nourriture toute nouvelle; je la trouve en moi, sans savoir comment elle y est. Je crois tout sim­plement que c'est Jésus lui‑même, caché au fond de mon pau­vre petit cœur, qui agit en moi d'une façon mystérieuse et m'inspire tout ce qu'il veut que je fasse au moment présent.
Quelques heures avant ma profession, je reçus de Rome, par le vénéré Frère Siméon, la bénédiction du Saint‑Père, bénédic­tion bien précieuse qui m'aida certainement à traverser la plus furieuse tempête de toute ma vie.
Pendant la pieuse veille, ordinairement si douce, qui précède l'aurore du grand jour, ma vocation m'apparut tout à coup comme un rêve, une chimère; le démon—car c'était lui—m'inspirait l'assurance que la vie du Carmel ne me con­venait aucunement, que je trompais les supérieurs en avançant dans une voie où je n'étais pas appelée. Mes ténèbres devinrent si épaisses que je ne compris plus qu'une seule chose: n'ayant pas la vocation religieuse, je devais retourner dans le monde.
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endorment leurs malades. Enfin je pense que : «Le Seigneur voit notre fragilité, qu'Il se souvient que nous ne sommes que poussière.»
    Ma retraite de profession fut donc comme toutes celles qui la suivirent une retraite de grande aridité ; cependant le Bon Dieu me montrait clairement sans que je m'en aperçoive, le moyen de Lui plaire et de pratiquer les plus sublimes vertus. J'ai remarqué bien des fois que Jésus ne veut pas me donner de provisions, il me nourrit à chaque instant d'une nourriture toute nouvelle, je la trouve en moi sans savoir comment elle y est... Je crois tout simplement que c'est Jésus Lui-même caché au fond de mon pauvre petit coeur qui me fait la grâce d'agir en moi et me fait penser tout de qu'Il veut que je fasse au moment présent.
    Quelques jours avant celui de ma profession, j'eus le bonheur de recevoir la bénédiction du Souverain Pontife ; je l'avais sollicitée par le bon Frère Siméon pour Papa et pour moi et ce me fut une grande consolation de pouvoir rendre à mon petit Père chéri la grâce qu'il m'avait procurée en me conduisant à Rome.
    Enfin le beau jour de mes noces arriva, il fut sans nuages, mais la veille il s'éleva dans mon âme une tempête comme jamais je n'en avais vue... Pas un seul doute sur ma vocation ne m'était encore venu à la pensée, il fallait que je connaisse cette épreuve. Le soir, en faisant mon chemin de la Croix après matines, ma vocation m'apparut comme un rêve, une chimère... je trouvais la vie du Carmel bien belle, mais le démon m'inspirait l'assurance qu'elle n'était pas faite pour moi, que je tromperais les supérieures en avançant dans une voie où je n'étais pas appelée... Mes ténèbres étaient si grandes que je ne voyais ni ne com-


Ah ! comment dépeindre mes angoisses ? Que faire dans une semblable perplexité? Je me décidai au meilleur parti: décou­vrir sans retard cette tentation à notre Maîtresse. Je la fis donc sortir du chœur, et remplie de confusion, je lui avouai l'état de mon âme. Heureusement elle vit plus clair que moi, se contenta de rire de ma confidence et me rassura complètement. D'ailleurs l'acte d'humilité que je venais de faire avait mis en fuite lé démon, comme par enchantement. Ce qu'il voulait, c'était m'empêcher de confesser mon trouble, et par là m’entraîner dans ses pièges. Mais je l'attrapai à mon tour: pour rendre mon humi­liation plus complète, je voulus aussi tout vous dire, ma
Mère bien‑aimée, et votre réponse consolante acheva de dissiper mes doutes.
Dès le matin du 8 septembre, je fus inondée d'un fleuve de paix, et dans cette paix qui surpasse tout sentiment je pronon­çai mes saints vœux. Que de grâces n'ai‑je pas demandées ? Je me sentais vraiment la « reine », et je profitai de mon titre pour obtenir toutes les faveurs du Roi envers ses sujets ingrats. Je n'oubliai personne: je voulais que ce jour‑là tous les pécheurs de la terre se convertissent, que le purgatoire ne renfermât plus un seul captif. Je portais aussi sur mon cœur ce petit billet contenant ce que je désirais pour moi.
« O Jésus, mon divin Epoux, faites que la robe de mon bap­tême ne soit jamais ternie! Prenez‑moi, plutôt que de me lais­ser ici‑bas souiller mon âme en commettant la plus petite faute volontaire. Que je ne cherche et ne trouve jamais que vous seul! Que les créatures ne soient rien pour moi, et moi, rien pour elles! Qu'aucune des choses de la terre ne trouble ma paix. O Jésus, je ne vous demande que la paix !... La paix, et sur­tout l'AMOUR sans bornes, sans limites! Jésus! que pour vous je meure martyre; donnez‑moi le martyre du cœur ou celui du corps. Ah! plutôt donnez‑les‑moi tous les deux! Faites que je remplisse mes engagements dans toute leur per­fection, que personne ne s'occupe de moi, que je sois foulée aux pieds, oubliée comme un petit grain de sable. Je m'offre à vous, mon Bien‑Aimé, afin que vous accomplissiez parfaitement en moi votre volonté sainte, sans que jamais les créatures y puis­sent mettre obstacle. »
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prenais qu'une chose : Je n'avais pas la vocation !... Ah ! comment dépeindre l'angoisse de mon âme ?... Il me semblait (chose absurde qui montre que cette tentation était du démon) que si je disais mes craintes à ma maîtresse elle allait m'empêcher de prononcer mes Saints Voeux ; cependant je voulais faire la volonté du bon Dieu et retourner dans le monde plutôt que rester au Carmel en faisant la mienne ; je fis donc sortir ma maîtresse et remplie de confusion je lui dis l'état de mon âme... Heureusement elle vit plus clair que moi et me rassura complètement ; d'ailleurs l'acte d'humilité que j'avais fait venait de mettre en fuite le démon qui pensait peut-être que je n'allais pas oser avouer ma tentation. Aussitôt au j'eus fini de parler mes doutes s'en allèrent, cependant pour rendre plus complet mon acte d'humilité, je voulus encore confier mon étrange tentation à notre Mère qui se contenta de rire de moi.
    Le matin du 8 Septembre, je me sentis inondée d'un fleuve de paix et ce fut dans cette paix «surpassant tout sentiment» que je prononçai mes Saints Voeux... Mon union avec Jésus se fit, non pas au milieu des foudres et des éclairs, c'est-à-dire des grâces extraordinaires, mais au sein d'un léger zéphyr, semblable à celui qu'entendit sur la montagne notre père St Elie... Que de grâces n'ai-je pas demandées ce jour-là !... Je me sentais vraiment la REINE, aussi je profitais de mon titre pour délivrer les captifs, obtenir les faveurs du Roi envers ses sujets ingrats, enfin je voulais délivrer toutes les âmes du purgatoire et convertir les pécheurs... J'ai beaucoup prié pour ma Mère, mes Soeurs chéries... pour toute la famille, mais surtout pour mon petit Père, si éprouvé et si saint... Je me suis offerte à Jésus afin qu'Il accomplisse parfaitement en moi sa volonté sans que jamais les créatures y mettent obstacle...

A la fin de ce beau jour, ce fut sans tristesse que je déposai, selon l'usage, ma couronne de roses aux pieds de la sainte Vierge; je sentais que le temps n'emporterait pas mon bonheur... La Nativité de Marie! quelle belle fête pour devenir l'épouse de Jésus ! C'était la petite sainte Vierge d'un jour qui présentait sa petite fleur au petit Jésus. Ce jour‑là, tout était petit; excepté les grâces que j'ai reçues, excepté ma paix et ma joie en contemplant le soir les belles étoiles du firmament, en pensant que bientôt je m'envolerais au ciel pour m'unir à mon divin Epoux, au sein d'une allégresse éternelle.
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Ce beau jour passa comme les plus tristes, puisque les plus radieux ont un lendemain, mais ce fut sans tristesse que je déposai ma couronne aux pieds de la Ste Vierge, je sentais que le temps n'emporterait pas mon bonheur... Quelle belle fête que la nativité de Marie pour devenir l'épouse de Jésus ! C'était la petite Ste Vierge d'un jour qui présentait sa petite fleur au petit Jésus... ce jour-là tout était petit excepté les grâces et la paix que j'ai reçues, excepté la joie paisible que j'ai ressentie le soir, en regardant les étoiles scintiller au firmament, en pensant que bientôt le beau Ciel s'ouvrirait à mes yeux ravis et que je pourrais m'unir à mon Époux au sein d'une allégresse éternelle...
    Le 24 eut lieu la cérémonie de ma prise de voile, il fut tout entier voilé de larmes... Papa n'était pas là pour bénir sa reine... Le Père était au Canada... Monseigneur qui devait venir et dîner chez mon Oncle se trouva malade et ne vint pas non plus, enfin tout fut tristesse et amertume... Cependant la paix, toujours la paix, se trouvait au fond du calice... Ce jour-là Jésus permit que je ne puisse retenir mes larmes et mes larmes ne furent pas comprises... en effet j'avais supporté sans pleurer de bien plus grandes épreuves, mais alors j'étais aidée d'une grâce puissante ; au contraire le 24, Jésus me laissa à mes propres forces et je montrai combien elles étaient petites.
    Huit jours après ma prise de voile eut lieu le mariage de Jeanne. Vous dire, ma Mère chérie, combien son exemple m'instruisit sur les délicatesses qu'une épouse doit prodiguer à son Époux, cela me serait impossible ; j'écoutais avidement tout ce que je pouvais en apprendre, car je ne voulais pas faire moins pour mon Jésus bien-aimé que Jeanne pour Francis, une créature sans doute bien parfaite, mais enfin une créature !...
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Je m'amusai même à composer une lettre d'invitation afin de la comparer à la sienne, voici comment elle était conçue :

Lettre d'Invitation aux Noces de soeur Thérèse
de l'Enfant Jésus de la Sainte Face.
    Le Dieu Tout-Puissant, Créateur du Ciel et de la terre, Souverain Dominateur du Monde et la Très glorieuse Vierge Marie, Reine de la Cour céleste, veulent bien vous faire part du Mariage de leur Auguste Fils, Jésus, Roi des Rois et Seigneur des seigneurs, avec Mademoiselle Thérèse Martin, maintenant Dame et Princesse des royaumes apportés en dot par son Divin Époux, savoir : L'Enfance de Jésus et sa Passion, ses titres de noblesse étant : de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face.
    Monsieur Louis Martin, Propriétaire et Maître des Seigneuries de la Souffrance et de l'Humiliation et Madame Martin, Princesse et Dame d'Honneur de la Cour Céleste, veulent bien vous faire part du Mariage de leur Fille Thérèse, avec Jésus le Verbe de Dieu, seconde Personne de l'Adorable Trinité qui par l'opération du Saint-Esprit s'est fait Homme et Fils de Marie, la Reine des Cieux.
N'ayant pu vous inviter à la bénédiction Nuptiale qui leur a été donnée sur la montagne du Carmel, le 8 Septembre 1890, (la cour céleste seule y étant admise) vous êtes néanmoins priés de vous rendre au Retour de Noces qui aura lieu Demain, Jour de l'Éternité, auquel jour Jésus, Fils de Dieu, viendra sur les Nuées du Ciel dans l'éclat de sa Majesté, pour juger les Vivants et les Morts.
    L'heure étant encore incertaine, vous êtes invités à vous tenir prêts et à veiller.

 

Et maintenant, ma Mère, que vous dirai‑je? C'est entre vos mains que je me suis donnée à Jésus, vous me connaissez depuis mon enfance, ai‑je besoin de vous écrire mes secrets? Ah! je vous en prie, pardonnez‑moi si j'abrège beaucoup l'histoire de ma vie religieuse.

Déplacement de matériel que Thérèse utilise aux folios 80 :

L'année qui suivit ma profession, je reçus de grandes grâces pendant la retraite générale. Ordinairement, les retraites prêchées me sont très pénibles; mais cette fois il en fut autrement. Je m'y étais préparée par une neuvaine fervente, il me semblait que j'allais tant souffrir ! Le Révérend Père, disait‑on, s'entendait plutôt à convertir les pécheurs qu'à faire avancer les âmes religieuses. Eh bien, je suis donc une grande péche­resse ; car le bon Dieu se servit de ce saint religieux pour me consoler. J'avais alors des peines intérieures de toutes sortes, que je me sentais incapables de dire: et voilà que mon âme se dilata par­faitement, je fus comprise d'une façon merveilleuse et même devinée. Le Père me lança à pleines voiles sur les flots de la confiance et de l'amour qui m'attiraient si fort, mais sur les­quels je n'osais avancer. Il me dit que mes fautes ne faisaient pas de peine au bon Dieu: «En ce moment, ajouta‑t‑il, je tiens sa place auprès de vous; eh bien, je vous affirme de sa part qu'il est très content de votre âme. » Oh! que je fus heureuse en écoutant ces consolantes paroles! Jamais je n'avais entendu dire que les fautes pouvaient ne pas faire de peine au bon Dieu. Cette assurance me combla de joie; elle me fit supporter patiemment l'exil de la vie. C'était bien là, d'ailleurs, l'écho de mes pensées intimes. Oui, je croyais depuis longtemps que le Seigneur est plus tendre qu'une mère, et je connais à fond plus d'un cœur de mère! Je sais qu'une mère est toujours prête à pardonner les petites indélicatesses involon­taires de son enfant. Que de fois n'en ai‑je pas fait la douce expérience? Nul reproche ne m'aurait autant touchée qu'une seule des caresses maternelles; je suis d'une nature telle, que la crainte me fait reculer: avec l'amour, non seulement j'avance, mais je vole!

Deux mois après cette retraite bénie, notre vénérée Fondatrice, Mère Geneviève de Sainte‑Thérèse, quitta notre petit Carmel pour entrer au Carmel des cieux. Mais avant de vous parler de mes impressions au moment de sa mort, je veux, ma Mère, vous dire mon bonheur d'avoir vécu plusieurs années avec une sainte non point inimi­table, mais sanctifiée par des vertus cachées et ordinaires. Plus d'une fois, j'ai reçu d'elle de grandes consolations.

Un dimanche, en entrant à l'infirmerie pour lui faire ma petite visite, je trouvai près d'elle deux sœurs anciennes; je me reti­rais discrètement, lorsqu'elle m'appela et me dit d'un air ins­piré: «Attendez, ma petite fille, j'ai seulement un mot à vous dire: vous me demandez toujours un bouquet spirituel, eh bien, aujourd'hui, je vous donne celui‑ci: « Servez Dieu avec paix et avec joie; rappelez‑vous, mon enfant, que notre Dieu est le Dieu de la paix. » Après l'avoir simplement remerciée, je sortis, émue jusqu'aux larmes et convaincue que le bon Dieu lui avait révélé l'état de mon âme. Ce jour‑là, j'étais extrêmement éprouvée, presque triste, dans une nuit telle que je ne savais plus si j'étais aimée de Dieu. Mais la joie et la consolation qui remplacèrent ces ténè­bres, vous les devinez, ma Mère chérie...
Le dimanche suivant, je voulus savoir quelle révélation Mère Geneviève avait eue; elle m'assura n'en avoir reçu aucune. Alors, mon admiration fut plus grande encore, voyant à quel degré émi­nent Jésus vivait en son âme et la faisait agir et parler. Ah! cette sainteté‑là me paraît la plus vraie, la plus sainte; c'est elle que je désire, car il ne s'y rencontre aucune illusion.
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Maintenant, ma Mère chérie, que me reste-t-il à vous dire ?

























Ah ! je croyais avoir fini mais je ne vous ai encore rien dit de mon bonheur d'avoir connu notre Sainte Mère Geneviève... C'est une grâce inappréciable que celle-là ; eh bien, le Bon Dieu qui m'en avait déjà tant accordé, a voulu que je vive avec une Sainte, non point inimitable, mais une Sainte sanctifiée par des vertus cachées et ordinaires... Plus d'une fois j'ai reçu d'elle de grandes consolations, surtout un dimanche.  Me rendant comme à l'ordinaire afin de lui faire une petite visite, je trouvai deux Soeurs auprès de Mère Geneviève ; je la regardai en souriant et m'apprêtais à sortir puisqu'on ne peut pas être trois auprès d'une malade, mais elle, me regardant avec un air inspiré, me dit: «Attendez, ma petite fille, je vais seulement vous dire un petit mot. A chaque fois que vous venez, vous me demandez de vous donner un bouquet spirituel, eh bien, aujourd'hui je vais vous donner celui-ci: Servez Dieu avec paix et avec Joie, rappelez-vous, mon enfant, que notre Dieu, c'est le Dieu de la paix. » Après l'avoir simplement remerciée, je sortis émue jusqu'aux larmes et convaincue que le Bon Dieu lui avait révélé l'état de mon âme ; ce jour-là j'étais extrêmement éprouvée, presque triste, dans une nuit telle que je ne savais plus si j'étais aimée du Bon Dieu, mais la joie et la consolation que je sentis, vous les devinez, ma Mère chérie !...
    Le Dimanche suivant, je voulus savoir quelle révélation Mère Geneviève avait eue ; elle m'assura n'en avoir reçu aucune, alors mon admiration fut encore plus grande, voyant à quel degré éminent Jésus vivait en elle et la faisait agir et parler. Ah ! cette sainteté-là me paraît la plus vraie, la plus sainte et c'est elle que je désire car il ne s'y rencontre aucune illusion...

 Le jour où cette vénérée Mère quitta l'exil pour la patrie, je reçus une grâce toute particulière. C'était la première fois que j'assistais à une mort; vraiment, ce spectacle était ravissant ! mais pendant les deux heures que je passai au pied du lit de la sainte mourante, une espèce d'insensibilité s'était emparée de moi; j'en éprouvais de la peine, lorsqu'au moment même de la naissance au ciel de notre Mère, ma disposition intérieure changea complètement. En un clin d'œil, je me sentis remplie d'une joie et d'une ferveur indicibles, comme si l'orne bienheureuse de notre sainte Mère m'eût donné, à cet instant, une partie de la félicité dont elle jouissait déjà; car je suis bien persuadée qu'elle est allée droit au ciel.

Pendant sa vie, je lui dis un jour: «O ma Mère, vous n'irez pas en purgatoire. »—« Je l'espère ! » me répondit‑elle avec dou­ceur. Certainement, le bon Dieu n'a pu tromper une espérance si remplie d'humilité; toutes les faveurs que nous avons reçues en sont la preuve.

Chaque sœur s'empressa de réclamer quelques relique de notre Mère vénérée; et vous savez, ma Mère chérie, celle que je conserve précieusement. Pendant son agonie, je remarquai une larme qui scintillait à sa paupière comme un beau diamant. Cette larme, la der­nière de toutes celles qu'elle répandit sur la terre, ne tomba pas; je la vis encore briller, lorsque la dépouille mortelle de notre Mère fut exposée au chœur. Alors, prenant un petit linge fin, j'osai m'approcher le soir, sans être vue de personne, et j'ai maintenant le bonheur de posséder la dernière larme d'une sainte.
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Le jour de ma profession je fus aussi bien consolée d'apprendre de la bouche de Mère Geneviève qu'elle avait passé par la même épreuve que moi avant de prononcer ses voeux... Au moment de nos grandes peines, vous vous rappelez, ma Mère chérie, les consolations que nous avons trouvées auprès d'elle ? Enfin le souvenir que Mère Geneviève a laissé dans mon coeur est un souvenir embaumé... Le jour de son départ pour le Ciel je me suis sentie particulièrement touchée, c'était la première fois que j'assistais à une mort, vraiment ce spectacle était ravissant... J'étais placée juste au pied du lit de la sainte mourante, je voyais parfaitement ses plus légers mouvements. Il me semblait, pendant les deux heures que j'ai passées ainsi, que mon âme aurait dû se sentir remplie de ferveur, au contraire, une espèce d'insensibilité s'était emparée de moi, mais au moment même de la naissance au Ciel de notre Sainte Mère Geneviève, ma disposition intérieure a changé, en un clin d'oeil je me suis sentie remplie d'une joie et d'une ferveur indicibles, c'était comme si Mère Geneviève m'avait donné une partie de la félicité dont elle jouissait car je suis bien persuadée qu'elle est allée droit au Ciel... Pendant sa vie je lui dis un jour : «O ma Mère! vous n'irez pas en purgatoire!...»  «Je l'espère» me répondit-elle avec douceur... Ah ! bien sûr que le Bon Dieu n'a pu tromper une espérance si remplie d'humilité, toutes les faveurs que nous avons reçues en sont la preuve... Chaque soeur s'empressa de réclamer quelque relique ; vous savez, ma Mère chérie, celle que j'ai le bonheur de posséder... Pendant l'agonie de Mère Geneviève, j'ai remarqué une larme scintillant à sa paupière, comme un diamant ; cette larme, la dernière de toutes celles qu'elle a répandues, ne tomba pas, je la vis encore briller au choeur sans que personne pense à la recueillir. Alors prenant un petit linge fin, j'osai m'approcher le soir sans être vue et prendre pour relique la dernière larme d'une Sainte... Depuis je l'ai toujours portée sans le petit

Je n'attache pas d'importance à mes rêves; d'ailleurs, j'en ai rarement de symboliques, et je me demande même comment il se fait que, pensant toute la journée au bon Dieu, je ne m'en occupe pas davantage pendant mon sommeil. Ordinairement. je rêve les bois, les fleurs, les ruisseaux et la mer. Presque tou­jours je vois de jolis petits enfants, j'attrape des papillons et des oiseaux comme jamais je n'en ai vu. Si mes rêves ont une appa­rence poétique, vous voyez, ma Mère, qu'ils sont loin d'être mystiques.

Une nuit, après la mort de Mère Geneviève, j'en fis un plus consolant. Cette sainte Mère donnait à chacune de nous quel­que chose qui lui avait appartenu. Quand vint mon tour, je croyais ne rien recevoir, car ses mains étaient vides. Me regar­dant alors avec tendresse, elle me dit par trois fois: «A vous, je laisse mon cœur. »
Un mois après cette mort si précieuse devant Dieu, c’est-à-dire dans les derniers jours de l'année 1891, l'épidémie de l'influença sévit dans la communauté; je ne fus que légè­rement atteinte et restai debout avec deux autres sœurs. Il est impossible de se figurer l'état navrant de notre Carmel en ces jours de deuil. Les plus malades étaient soignées par celles qui se traînaient à peine; la mort régnait partout, et lorsqu'une de nos sœurs avait rendu le dernier soupir, il fallait, hélas! l'abandonner aussitôt.
Le jour de mes 19 ans fut attristé par la mort de notre véné­rée Mère sous-prieure; je l'assistai avec l'infirmière pendant son agonie. Cette mort fut bientôt suivie de deux autres. Je me trou­vais seule alors à la sacristie, et je me demande comment j'ai pu suffire à tout. Un matin, au signal du réveil, j'eus le pressentiment que ma sœur Madeleine n'était plus. Le dortoir se trouvait dans une obs­curité complète; personne ne sortait des cellules. Je me décidai pourtant
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sachet où mes voeux sont renfermés.
    Je n'attache pas d'importance à mes rêves, d'ailleurs j'en ai rarement de symboliques et je me demande même comment il se fait que pensant toute la journée au Bon Dieu, je ne m'en occupe pas davantage pendant mon sommeil... ordinairement je rêve les bois, les fleurs, les ruisseaux et la mer et presque toujours, je vois de jolis petits enfants, j'attrape des papillons et des oiseaux comme jamais je n'en ai vus. Vous voyez, ma Mère, que si mes rêves ont une apparence poétique, ils sont loin d'être mystiques...
Une nuit après la mort de Mère Geneviève j'en fis un plus consolant : je rêvai qu'elle faisait son testament, donnant à chaque soeur une chose qui lui avait appartenu ; quand vint mon tour, je croyais ne rien recevoir, car il ne lui restait plus rien, mais se soulevant elle me dit par trois fois avec un accent pénétrant : «A vous, je laisse mon coeur.»
    Un mois après le départ de notre Sainte Mère, l'influenza se déclara dans la communauté, j'étais seule debout avec deux autres soeurs, jamais je ne pourrai dire tout ce que j'ai vu, ce que m'a paru la vie et tout ce qui passe...
    Le jour de mes 19 ans fut fêté par une mort, bientôt suivie de deux autres. A cette époque j'étais seule à la sacristie, ma première d'emploi étant très gravement malade, c'était moi qui devais préparer les enterrements, ouvrir les grilles du choeur à la messe, etc. Le Bon Dieu m'a donné bien des grâces de force à ce moment, je me demande maintenant comment j'ai pu faire sans frayeur tout ce que j'ai fait ; la mort régnait partout, les plus malades étaient soignées par celles qui se traînaient à peine, aussitôt qu'une soeur avait rendu le dernier soupir on était obligé de la laisser seule. Un matin en me levant, j'eus le pressentiment que Sr Madeleine était morte ; le dortoir était dans l'obscurité, personne ne sortait des cellules, enfin je me décidai

à pénétrer dans celle de sœur Madeleine que je vis, en effet, habillée et couchée sur sa paillasse dans l'immobilité de la mort. Je n'eus pas la moindre frayeur; et courant à la sacris­tie, j'apportai bien vite un cierge, et lui mis sur la tête une cou­ronne de roses. Au milieu de cet abandon, je sentais la main du bon Dieu, son Cœur qui veillait sur nous! C'était sans effort que nos chères sœurs passaient à une vie meilleure; une expres­sion de joie céleste se répandait sur leur visage, elles semblaient reposer dans un doux sommeil.

Pendant ces longues semaines d'épreuves, je pus avoir l'ineffa­ble consolation de faire tous les jours la sainte communion. Ah! que c'était doux! Jésus me gâta longtemps, plus longtemps que ses fidèles épouses. Après l'influença, il voulut venir à moi quelques mois encore, sans que la communauté partageât mon bonheur. Je n'avais pas demandé cette exception, mais j'étais bien heureuse de m'unir chaque jour à mon Bien-Aimé. Je l'étais aussi de pouvoir toucher aux vases sacrés, de prépa­rer les petits langes destinés à recevoir Jésus. Je sentais qu'il me fallait être bien fervente, et je me rappelais souvent cette parole adressée à un saint diacre: « Soyez saint, vous qui touchez les vases du Seigneur. »Que vous dirai‑je, ma Mère, de mes actions de grâces en ce temps‑là et toujours? Il n'y a pas d'instants où je sois moins consolée! Et n'est‑ce pas bien naturel, puisque je ne désire pas recevoir la visite de Notre‑Seigneur pour ma satisfaction, mais uniquement pour son plaisir à lui? Je me représente mon âme comme un terrain libre, et je demande à la sainte Vierge d'en ôter les décombres
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à entrer dans celle de ma Sr Madeleine dont la porte était ouverte ; je la vis en effet, habillée et couchée sur sa paillasse, je n'eus pas la moindre frayeur. Voyant qu'elle n'avait pas de cierge j'allai lui en chercher, ainsi qu'une couronne de roses.
    Le soir de la mort de Mère Sous-Prieure, j'étais seule avec l'infirmière ; il est impossible de se figurer le triste état de la communauté à ce moment, celles qui étaient debout peuvent seules s'en faire une idée, mais au milieu de cet abandon, je sentais que le Bon Dieu veillait sur nous. C'était sans effort que les mourantes passaient à une vie meilleure, aussitôt après leur mort une expression de joie et de paix se répandait sur leurs traits, on aurait dit un doux sommeil ; c'en était bien un véritablement puisque après que la figure de ce monde aura passé, elles se réveilleront pour jouir éternellement des délices réservées aux élus...
    Tout le temps que la communauté fut ainsi éprouvée, je pus avoir l'ineffable consolation de faire tous les jours la Ste Communion... Ah ! que c'était doux !... Jésus me gâta longtemps, plus longtemps que se fidèles épouses, car il permit qu'on me Le donnât sans que les autres aient le bonheur de Le recevoir. J'étais aussi bien heureuse de toucher aux vases sacrés, de préparer les petits langes destinés à recevoir Jésus, je sentais qu'il me fallait être bien fervente et je me rappelais souvent cette parole adressée à un saint diacre : «Soyez saint, vous qui touchez les vases du Seigneur.»
    Je ne puis pas dire que j'aie souvent reçu des consolations pendant mes actions de grâces, c'est peut-être le moment où j'en ai le moins... Je trouve cela tout naturel puisque je me suis offerte à Jésus non comme une personne qui désire recevoir sa visite pour sa propre consolation, mais au contraire pour le plaisir de Celui qui se donne à moi.  Je me figure mon âme comme un terrain libre et je prie la Ste Vierge d'ôter les décombres qui pourraient l'empêcher

qui sont les imperfections; ensuite je la supplie de dresser elle‑même une vaste tente digne du ciel, et de l'orner de ses propres parures. Puis j'invite tous les Anges et les Saints à venir chanter des can­tiques d'amour. Il me semble alors que Jésus est content de se voir si magnifiquement reçu; et moi je partage sa joie. Tout cela n'empêche pas les distractions et le sommeil de venir m'impor­tuner; aussi n'est‑il pas rare que je prenne la résolution de con­tinuer mon action de grâces la journée entière, puisque je l'ai si mal faite au chœur.

Vous voyez, ma Mère vénérée, que je suis loin de marcher par la voie de la crainte; je sais toujours trouver le moyen d'être heureuse et de profiter de mes misères. Notre‑Seigneur lui‑même m'encourage dans ce chemin. Une fois, contrairement à mon habitude, je me sentais troublée en me rendant à la sainte Table. Depuis plusieurs jours le nombre des hosties n'étant pas suffisant, je n'en recevais qu'une parcelle ; et ce matin-là, je fis cette réflexion bien peu fondée: Si je ne reçois aujourd'hui que la moitié d'une hostie, je vais croire que Jésus vient comme à regret dans mon cœur!—Je m'approche... O bonheur ! le prêtre, s'arrêtant, me donna deux hosties bien sépa­rées! N'était‑ce pas une douce réponse?

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d'être libre, ensuite je la supplie de dresser elle-même une vaste tente digne du Ciel, de l'orner de ses propres parures et puis j'invite tous les Saints et les Anges à venir faire un magnifique concert. Il me semble lorsque Jésus descend dans mon coeur, qu'Il est content de se trouver si bien reçu et moi je suis contente aussi... Tout cela n'empêche pas les distractions et le sommeil de venir me visiter, mais au sortir de l'action de grâces voyant que je l'ai si mal faite je prends la résolution d'être tout le reste de la journée en action de grâces...
Vous voyez, ma Mère chérie, que je suis loin d'être conduite par la voie de la crainte, je sais toujours trouver le moyen d'être heureuse et de profiter de mes misères... sans doute cela ne déplaît pas à Jésus, car Il semble m'encourager dans ce chemin.  Un jour, contrairement à mon habitude, j'étais un peu troublée en allant à la Communion, il me semblait que le Bon Dieu n'était pas content de moi et je me disais : «Ah! si je ne reçois aujourd'hui que la moitié d'une hostie, cela va me faire bien de la peine, je vais croire que Jésus vient comme à regret dans mon coeur.» Je m'approche... oh bonheur ! pour la première fois de ma vie, je vois le prêtre prendre deux hosties bien séparées et me les donner !... Vous comprenez ma joie et les douces larmes que j'ai répandues, en voyant une si grande miséricorde...

Matériel déjà utilisé plus haut dans HA 98:
    L'année qui suivit ma profession, c'est-à-dire deux mois avant la mort de Mère Geneviève, je reçus de grandes grâces pendant la retraite. Ordinairement les retraites prêchées me sont encore plus douloureuses que celles que je fais toute seule, mais cette année-là il en fut autrement. J'avais fait une neuvaine préparatoire avec beaucoup de ferveur, malgré le sentiment intime que j'avais, car il me semblait que le prédicateur ne pourrait me comprendre, étant surtout destiné à faire du bien aux grands pécheurs mais pas
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aux âmes religieuses. Le Bon Dieu voulant me montrer que c'était Lui seul le directeur de mon âme se servit justement de ce Père qui ne fut apprécié que de moi... J'avais alors de grandes épreuves intérieures de toutes sortes (jusqu'à me demander parfois s'il y avait un Ciel). Je me sentais disposée à ne rien dire de mes dispositions intimes, ne sachant comment les exprimer, mais à peine entrée dans le confessionnal je sentis mon âme se dilater. Après avoir dit peu de mots, je fus comprise d'une façon merveilleuse et même devinée... mon âme était comme un livre dans lequel le Père lisait mieux que moi-même... Il me lança à pleine voiles sur les flots de la confiance et de l'amour qui m'attiraient si fort mais sur lesquels je n'osais avancer... il me dit que mes fautes ne faisaient pas de peine au Bon Dieu, que tenant sa place, il me disait de sa part qu'Il était très content de moi...
    Oh ! que je fus heureuse en écoutant ces consolantes paroles !... Jamais je n'avais entendu dire que les fautes pouvaient ne pas faire de peine au bon Dieu, cette assurance me combla de joie, elle me fit supporter patiemment l'exil de la vie... Je sentais bien au fond de mon coeur que c'était vrai car le Bon Dieu est plus tendre qu'une Mère, eh bien, vous, ma Mère chérie, n'êtes-vous pas toujours prête à me pardonner les petites indélicatesses que je vous fais involontairement ?... Que de fois n'en ai-je pas fait la douce expérience !... Nul reproche ne m'aurait autant touchée qu'une seule de vos caresses. Je suis d'une nature telle que la crainte me fait reculer ; avec l'amour non seulement j'avance mais je vole...
    O ma Mère ! ce fut surtout depuis le jour béni de votre élection que je volai dans les voies de l'amour... Ce jour-là, Pauline devint mon Jésus vivant...

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

les additions sont en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

les suppressions sont en noir

O ma Mère, que j'ai de sujets d'être reconnaissante envers Dieu! Je vais vous fare encore une naïve confidence : Le Seigneur m'a montré la même miséricorde qu'au roi Salomon. Tous mes désirs ont été satisfaits; non seulement mes désirs de perfection, mais encore ceux dont je comprenais la vanité sans l'avoir expérimentée. Voyant une de mes sœurs pein­dre de charmantes miniatures et composer des poésies, je pen­sais que je serais heureuse de savoir peindre aussi, de pouvoir exprimer mes pensées en vers, et de faire du bien autour de moi. Cependant, je n'aurais pas voulu demander ces dons naturels, et mes désirs restaient cachés au fond de mon cœur. Jésus, caché lui aussi dans ce pauvre petit cœur, se plut à lui montrer une fois de plus le néant de ce qui passe. Au grand éton­nement de la communauté, je réussis plusieurs travaux de pein­ture, je composai des poésies, il me fut donné de faire du bien à quelques âmes.

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Depuis longtemps déjà, j'ai le bonheur de contempler les merveilles que Jésus opère par le moyen de ma Mère chérie... Je vois que la souffrance seule peut enfanter les âmes et plus que jamais ces sublimes paroles de Jésus me dévoilent leur profondeur : «En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé étant tombé en terre ne vient à mourir, il demeure seul, mais s'il meurt il rapporte beaucoup de fruit.» Quelle abondante moisson n'avez-vous pas récoltée !... Vous avez semé dans les larmes, mais bientôt vous verrez le fruit de vos travaux, vous reviendrez remplie de joie portant des gerbes en vos mains... O ma Mère, parmi ces gerbes fleuries, la petite fleur blanche se tient cachée mais au Ciel elle aura une voix pour chanter votre douceur et les vertus qu'elle vous voit pratiquer chaque jour dans l'ombre et le silence de la vie d'exil...
    Oui, depuis deux ans, j'ai compris bien des mystères jusque là cachés pour moi. Le bon Dieu m'a montré la même miséricorde qu'Il montra au roi Salomon. Il n'a pas voulu que j'aie un seul désir qui ne soit rempli, non seulement mes désirs de perfection, mais encore ceux dont je comprenais la vanité, sans l'avoir expérimentée.
    Vous ayant toujours, ma Mère chérie, regardée comme mon idéal, je désirais vous ressembler en tout ; vous voyant faire de belles peinture et de ravissantes poésies, je me disais : «Ah! que je serais heureuse de pouvoir peindre, de savoir exprimer mes pensées en vers et de faire aussi du bien aux âmes...» Je n'aurais pas voulu demander ces dons naturels et mes désirs restaient cachés au fond de mon coeur. Jésus caché lui aussi dans ce pauvre petit coeur se plut à lui montrer que tout est vanité et affliction d'esprit sous le soleil... Au grand étonnement des soeurs, on me fit peindre et le Bon Dieu permit que je sache profiter des leçons que ma Mère chérie me donna... Il voulut encore
 

 Et de même que Salomon se tournant vers les ouvrages de ses mains, où il avait pris une peine si inutile, vit que tout est vanité et affliction d'esprit sous le soleil, je recon­nus, par expérience, que le seul bonheur de la terre consiste à se cacher, à rester dans une totale ignorance des choses créées. Je compris que, sans l'amour, toutes les œuvres ne sont que néant, même les plus éclatantes. Au lieu de me faire du mal, de blesser mon âme, les dons que le Seigneur m'a prodigués me portent vers lui, je vois qu'il est seul immuable, seul capable de combler mes immenses désirs. 

Mais, puisque je suis sur le chapitre de mes désirs, il en est d'un autre genre que le divin Maître s'est plu à combler encore: désirs enfantins, semblables à celui de la neige de ma prise d'habit. Vous savez, ma Mère, combien j'aime les fleurs; en me faisant prisonnière à quinze ans, je renonçai pour toujours au bonheur de courir dans les campagnes émaillées des trésors du printemps. Eh bien, jamais je n'ai possédé plus de fleurs que depuis mon entrée au Carmel! Il est d'usage dans le monde que les fiancés offrent de jolis bouquets à leurs fiancées: Jésus ne l'oublia pas... Je reçus à foi­son pour son autel: des bluets, des grandes pâquerettes, des coquelicots, toutes les fleurs qui me ravissent le plus. Une petite fleurette de mes amies, la nielle des blés, avait seule manqué au rendez‑vous; je souhaitais beaucoup la revoir, et voilà que der­nièrement elle vint me sourire et me montrer que, dans les moindres choses comme dans les grandes, le bon Dieu donne le cen­tuple dès cette vie aux âmes qui pour son amour ont tout quitté.

Un seul désir, le plus intime de tous
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que je puisse à son exemple faire des poésies, composer des pièces qui furent trouvées jolies... De même que Salomon se tournant vers les ouvrages de ses mains, où il avait pris une peine si inutile, vit que tout est vanité et affliction d'esprit, de même, j'ai reconnu par EXPERIENCE que le bonheur ne consiste qu'à se cacher, à rester dans l'ignorance des choses créées. J'ai compris que sans l'amour, toutes les oeuvres ne sont que néant, même les plus éclatantes, comme de ressusciter les morts ou de convertir les peuples...  Au lieu de me faire du mal, de me porter à la vanité, les dons que le Bon Dieu m'a prodigués (sans que je les lui demande) me portent vers Lui, je vois que Lui seul est immuable, que Lui seul peut remplir mes immenses désirs...
    Il est encore d'autres désirs d'un autre genre, que Jésus s'est plu à combler, désirs enfantins semblables à ceux de la neige de ma prise d'habit.
    Vous savez, ma Mère chérie, combien j'aime les fleurs ; en me faisant prisonnière à 15 ans, je renonçai pour toujours au bonheur de courir dans les campagnes émaillées des trésors du printemps ; eh bien ! jamais je n'ai possédé plus de fleurs que depuis que mon entrée au Carmel... Il est d'usage que les fiancés offrent souvent des bouquets à leurs fiancées, Jésus ne l'oublia pas, il m'envoya à foison des gerbes de bluets, grandes pâquerettes, coquelicots, etc. toutes les fleurs qui me ravissent le plus. Il y avait même une petite fleur appelée la Nielle des blés, que je n'avais pas trouvée depuis notre séjour à Lisieux, je désirais beaucoup la revoir, cette fleur de mon enfance cueillie par moi dans les campagnes d'Alençon ; ce fut au Carmel qu'elle vint me sourire et me montrer que dans les plus petites choses comme dans les grandes, le Bon Dieu donne le centuple dès cette vie aux âmes qui pour son amour ont tout quitté.
    Mais le plus intime de mes désirs, le plus grand de tous, que je pensais ne jamais

 

et le plus irréalisable pour bien des motifs, me restait encore. Ce désir était l'entrée de Céline dans le petit Carmel de Lisieux. Cependant j'en avais fait l'entier sacrifice, confiant à Jésus l'avenir de ma sœur chérie. J'acceptais qu'elle partît au bout du monde, s'il le fallait, mais je voulais la voir comme moi l'épouse de Jésus. Ah ! que j'ai souffert en la sachant exposée dans le monde à des dangers qui m'avaient été inconnus! Je puis dire que mon affection frater­nelle ressemblait plutôt à un amour de mère, j'étais rem­plie de dévouement et de sollicitude pour son âme.
Un certain jour, elle dut aller avec ma tante et mes cousines à une réunion mondaine. Je ne sais pourquoi, j'en éprouvai plus de peine que jamais, et je versai un torrent de larmes, suppliant Notre‑Seigneur de l'empêcher de danser... Ce qui arriva juste­ment! Elle communiqua même à d'autres son impuis­sance: et l'on vit son cavalier ne point savoir faire autre chose que marcher très religieusement avec mademoiselle, devant toute l'assistance . Après quoi, ce pauvre monsieur s'esquiva honteux, sans oser reparaître un seul instant de la soirée. Cette aventure me fit grandir en confiance et me montra clairement que le signe de Jésus était aussi posé sur le front de ma sœur bien‑aimée.

Le 29 juillet 1894, le Seigneur rappela à lui mon bon père si éprouvé et si saint! Pendant les deux ans qui précédèrent sa mort, la paralysie étant devenue générale, mon oncle le gar­dait près de lui, comblant sa douloureuse vieillesse de toutes sortes d'égards. Mais à cause de son état d'infirmité et d'impuis­sance, nous ne le vîmes qu'une seule fois au parloir tout le cours de sa maladie. Ah ! quelle entrevue! Au moment de nous sépa­rer, comme nous lui disions: au revoir! il leva les yeux, et nous montrant du doigt le ciel, il resta ainsi bien longtemps, n'ayant pour traduire sa pensée, que cette seule parole prononcée d'une voix pleine de larmes: « au ciel!!!»

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voir se réaliser, était l'entrée de ma Céline chérie dans le même Carmel que nous... Ce rêve me semblait invraisemblable : vivre sous le même toit, partager les joies et les peines de la compagne de mon enfance ; aussi j'avais fait complètement mon sacrifice, j'avais confié à Jésus l'avenir de ma soeur chérie étant résolue à la voir partir au bout du monde s'il le fallait. La seule chose que je ne pouvais accepter, c'était qu'elle ne soit pas l'épouse de Jésus, car l'aimant autant que moi-même, il m'était impossible de la voir donner son coeur à un mortel. J'avais déjà beaucoup souffert en la sachant exposée dans le monde à des dangers qui m'avaient été inconnus. Je puis dire que mon affection pour Céline était depuis mon entrée au Carmel un amour de mère autant que de soeur...

Un jour qu'elle devait aller en soirée cela me faisait tant de peine que je suppliai le Bon Dieu de l'empêcher de danser et même (contre mon habitude) je versai un torrent de larmes. Jésus daigna m'exaucer. Il ne permit pas que sa petite fiancée pût danser ce soir-là (quoiqu'elle ne fût pas embarrassée pour le faire gracieusement lorsqu'il était nécessaire). Ayant été invitée sans qu'elle pût refuser, son cavalier se trouva dans l'impuissance totale de la faire danser ; à sa grande confusion, il fut condamné à marcher simplement pour la reconduire à sa place puis il s'esquiva et ne reparut pas de la soirée. Cette aventure, unique en son genre, me fit grandir en confiance et en l'amour de Celui qui posant son signe sur mon front, l'avait en même temps imprimé sur celui de ma Céline chérie...
    Le 29 Juillet de l'année dernière, le Bon Dieu rompant les liens de son incomparable serviteur et l'appelant à la récompense éternelle, rompit en même temps ceux qui retenaient au monde sa fiancée chérie, elle avait rempli sa première mission ; chargée de nous représenter toutes auprès de notre Père si tendrement aimé, cette mission elle l'avait accomplie comme un ange... et les anges ne restent

Ce beau ciel étant devenu son partage, les liens qui retenaient dans le monde son ange consolateur se trouvaient rompus; mais les anges ne restent pas sur la terre: lorsqu'ils ont accompli leur mission, ils retournent aussitôt vers Dieu, c'est pour cela qu'ils ont des ailes! Céline essaya donc de voler au Carmel.

Hélas! les difficultés semblaient insurmontables. Un jour, ses affaires s'embrouillant de plus en plus, je dis à Notre‑Seigneur après la sainte communion: « Vous savez, mon Jésus, combien j'ai désiré que l'épreuve de mon père lui servît de purgatoire. Oh! que je voudrais savoir si mes vœux sont exaucés! Je ne vous demande pas de me parler, je vous demande seulement un signe: Vous connaissez l'opposition de ma sœur*** à l'entrée de Céline; eh bien, si désormais elle n'y met plus d'obstacles, ce sera votre réponse, vous me direz par là que mon père est allé droit au ciel. » O miséricorde infinie! condescendance ineffable! Le bon Dieu, qui tient en sa main le cœur des créatures et l'incline comme il veut, changea les dispositions de cette sœur. La première personne que je rencontrai, aussitôt après l'action de grâces, ce fut elle‑même qui, m'appelant les larmes aux yeux, me parla de l'entrée de Céline, ne me témoignant plus qu'un vif désir de la voir parmi nous! Et bientôt Monseigneur, tranchant les dernières difficultés, vous permettait, ma Mère, sans la moindre hésitation, d'ouvrir nos portes à la petite colombe exilée.

Maintenant je n'ai plus aucun désir, si ce n'est d'aimer Jésus à la folie!

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pas sur la terre, lorsqu'ils ont accompli la volonté du Bon Dieu, ils retournent aussitôt vers lui, c'est pour cela qu'ils ont des ailes... Notre ange aussi secoua ses ailes blanches, il était prêt à voler bien loin pour trouver Jésus, mais Jésus le fit voler tout près... Il se contenta de l'acceptation du grand sacrifice qui fut bien douloureux pour la petite Thérèse... Pendant deux ans sa Céline lui avait caché un secret... Ah ! qu'elle avait souffert elle aussi !... Enfin du haut du Ciel, mon Roi chéri, qui sur la terre n'aimait pas les lenteurs, se hâta d'arranger les affaires si embrouillées de sa Céline et le 14 Septembre elle se réunissait à nous !...
    Un jour que les difficultés semblaient insurmontables, je dis à Jésus pendant mon action de grâces : «Vous savez, mon Dieu, combien je désire savoir si Papa est allé tout droit au Ciel, je ne vous demande pas de me parler, mais donnez-moi un signe. Si ma Sr A. de J. consent à l'entrée de Céline ou n'y met pas d'obstacle, ce sera la réponse que Papa est allé tout droit avec vous. » Cette soeur, comme vous le savez, ma Mère chérie, trouvait que nous étions déjà trop de trois et par conséquent ne voulait pas en admettre une autre, mais le Bon Dieu, qui tient en sa main le coeur des créatures et l'incline comme Il veut, changea les dispositions de la soeur ; la première personne que je rencontrai après l'action de grâces, ce fut elle qui m'appela d'un air aimable, me dit de monter chez vous et me parla de Céline, les larmes aux yeux...
    Ah ! combien de sujets n'ai-je pas de remercier Jésus qui sut combler tous mes désirs !...
    Maintenant, je n'ai plus aucun désirs, si ce n'est celui d'aimer Jésus à la folie... Mes désirs enfantins sont envolés, sans doute j'aime encore à parer de fleurs l'autel du Petit Jésus, mais depuis qu'il m'a donné la Fleur que je désirais, ma Céline chérie, je n'en désire plus d'autre, c'est elle que je lui

Oui, c'est l'AMOUR seul qui m'attire. Je ne désire plus la souffrance, ni la mort, et cependant je les chéris toutes les deux! Longtemps je les ai appelées comme des messagè­res de joie ... J'ai possédé la souffrance et j'ai cru tou­cher le rivage du ciel! J'ai cru, dès ma plus tendre jeunesse, que la petite fleur serait cueillie en son printemps; aujourd'hui, c'est l'abandon seul qui me guide, je n'ai point d'autre boussole. Je ne sais plus rien demander avec ardeur: excepté l'accomplisse­ment parfait de la volonté de Dieu sur mon âme. Je puis dire ces paroles du cantique de notre Père saint Jean de la Croix: « Dans le cellier intérieur de mon Bien‑Aimé j'ai bu... et quand je suis sortie dans toute cette plaine, je ne connaissais plus rien et je perdis le troupeau que je suivais auparavant. Mon âme s'est employée avec toutes ses ressources à son service, je ne garde plus de troupeau, je n'ai plus d'autre office, parce que mainte­nant tout mon exercice est d'AIMER. » 

Ou bien encore: «Depuis que j'en ai l'expérience, l'amour est si puissant en œuvres qu'il sait tirer profit de tout, du bien et du mal qu'il trouve en moi, et transformer mon âme en soi. » O ma Mère, qu'elle est douce la voix de l'amour! Sans doute, on peut tomber, on peut commettre des infidélités; mais l'amour, sachant tirer profit de tout, a bien vite consumé tout ce qui peut déplaire à Jésus, ne laissant plus au fond du cœur qu'une humble et profonde paix.
Ah! que de lumières n'ai‑je pas puisées dans les œuvres de saint Jean de la Croix! A l'âge de dix‑sept et dix‑huit ans, je n'avais pas d'autre nourriture. Mais plus tard, les auteurs spiri­tuels me laissèrent tous dans l'aridité, et je suis encore dans cette disposition. Si j'ouvre un livre, même le plus beau, le plus tou­chant, mon cœur se serre aussitôt, et je lis sans pouvoir compren­dre; ou, si je comprends, mon esprit s'arrête sans pouvoir méditer. Dans cette impuissance, I'Ecriture sainte et l'Imi-
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offre comme mon plus ravissant bouquet...
    Je ne désire pas non plus la souffrance, ni la mort, et cependant je les aime toutes les deux, mais c'est l'amour seul qui m'attire... Longtemps je les ai désirées ; j'ai possédé la souffrance et j'ai cru toucher au rivage du Ciel, j'ai cru que la petite fleur serait cueillie en son printemps... maintenant c'est l'abandon seul qui me guide, je n'ai point d'autre boussole !... Je ne puis plus rien demander avec ardeur, excepté l'accomplissement parfait de la volonté du Bon Dieu sur mon âme sans que les créatures puissent y mettre obstacle. Je puis dire ces paroles du cantique spirituel de N. Père St Jean de la Croix : «Dans le cellier intérieur de mon Bien-Aimé, j'ai bu et quand je suis sortie, dans toute cette plaine je ne connaissais plus rien et je perdis le troupeau que je suivais auparavant... Mon âme s'est employée avec toutes ses ressources à son service, je ne garde plus de troupeau, je n'ai plus d'autre office, parce que maintenant tout mon exercice est d'AIMER !... »

ou bien encore : «Depuis que j'en ai l'expérience, l'amour est si puissant en oeuvres qu'il sait tirer profit de tout, du bien et du mal qu'il trouve en moi, et transformer mon âme en soi.» O ma Mère chérie ! quelle est douce la voie de l'amour. Sans doute, on peut bien tomber, on peut commettre des infidélités, mais, l'amour sachant tirer profit de tout, a bien vite consumé tout ce qui peut déplaire à Jésus, ne laissant qu'une humble et profonde paix au fond du coeur...
    Ah ! que de lumières n'ai-je pas puisées dans les oeuvres de Notre P. St J. de la C. !... A l'âge de 17 et 18 ans je n'avais pas d'autre nourriture spirituelle, mais plus tard tous les livres me laissèrent dans l'aridité et je suis encore dans cet état. Si j'ouvre un livre composé par un auteur spirituel (même le plus beau, le plus touchant), je sens aussitôt mon coeur se serrer et je lis sans pour ainsi dire comprendre, ou si je comprends, mon esprit s'arrête sans pouvoir méditer... Dans cette impuissance, l'Écriture Sainte et l'Imi-
tation vien­nent à mon secours; en elles, je trouve une manne cachée, solide et pure. Mais c'est par‑dessus tout l'Évangile qui m'entretient pendant mes oraisons; là, je puise tout ce qui est nécessaire à ma pauvre petite âme. J'y découvre toujours de nouvelles lumiè­res, des sens cachés et mystérieux. Je comprends et je sais par expérience que le royaume de Dieu est au dedans de nous. Jésus n'a pas besoin de livres ni de docteurs pour instruire les âmes; lui, le Docteur des docteurs, enseigne sans bruit de paro­les. Jamais je ne l'ai entendu parler; mais je sais qu'il est en moi. A chaque instant, il me guide et m'inspire; j'aperçois, juste au moment où j'en ai besoin, des clartés inconnues jusque‑là. Ce n'est pas le plus souvent aux heures de prière qu'elles bril­lent à mes yeux, mais au milieu des occupations de la journée.
Parfois cependant, une parole comme celle‑ci—que j'ai tirée ce soir, à la fin d'une oraison passée dans la sécheresse ~ vient me consoler: «Voici le Maître que je te donne, il t'apprendra tout ce que tu dois faire. Je veux te faire lire dans le Livre de vie où est contenue la science d'amours. » La science d'amour! Ah! cette parole résonne doucement à l'oreille de mon âme. Je ne désire que cette science‑là ! Pour elle, ayant donné toutes mes richesses, comme l'épouse des cantiques, j'estime n'avoir rien donné.
O ma Mère, après tant de grâces, ne puis‑je pas chanter avec le psalmiste, que le Seigneur est bon, que sa miséricorde est éter­nelle! Il me semble que, si toutes les créatures recevaient les mêmes faveurs, Dieu ne serait craint de personne, mais aimé jusqu'à l'excès; par amour, et non pas en tremblant, jamais aucune âme ne commettrait la moindre faute volontaire.
Mais enfin, je comprends que toutes les âmes ne peuvent pas se ressembler; il faut qu'il y en ait de différentes familles, afin d'honorer spécialement chacune des perfections divines. A moi, il a donné sa MISÉRICORDE INFINIE, et c'est à travers ce miroir ineffable que je contemple ses autres attributs. Alors, tous m'apparaissent rayonnants D'AMOUR: la justice même, plus que les autres peut‑être, me semble revêtue d'amour. Quelle douce joie de penser que le Seigneur est juste, c'est‑à‑dire qu'il tient compte de nos faiblesses, qu'il connaît parfaitement la fragilité de notre nature ! De quoi donc aurais‑je peur ? Le bon Dieu infi­niment juste, qui daigne 
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tation viennent à mon secours ; en elles je trouve une nourriture solide et toute pure. Mais c'est par dessus tout l'Evangile qui m'entretient pendant mes oraisons, en lui je trouve tout ce qui est nécessaire à ma pauvre petite âme. J'y découvre toujours de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux...
    Je comprends et je sais par expérience «Que le Royaume de Dieu est au-dedans de nous.» Jésus n'a point besoin de livres ni de docteurs pour instruire les âmes ; Lui, le Docteur des docteurs, il enseigne sans bruit de paroles... Jamais je ne l'ai entendu parler, mais je sens qu'Il est en moi, à chaque instant, Il me guide et m'inspire ce que je dois dire ou faire. Je découvre juste au moment où j'en ai besoin des lumières que je n'avais pas encore vues, ce n'est pas le plus souvent pendant mes oraisons qu'elles sont le plus abondantes, c'est plutôt au milieu des occupations de ma journée...

    O ma Mère chérie ! après tant de grâces ne puis-je pas chanter avec le psalmiste : «Que le Seigneur est bon, que sa miséricorde est éternelle.» Il me semble que si toutes les créatures avaient les mêmes grâces que moi, le Bon Dieu ne serait craint de personne, mais aimé jusqu'à la folie, et que par amour, et non pas en tremblant, jamais aucune âme ne consentirait à Lui faire de la peine...
Je comprends cependant que toutes les âmes ne peuvent pas se ressembler, il faut qu'il y en ait de différentes familles afin d'honorer spécialement chacune des perfections du Bon Dieu. A moi Il a donné sa Miséricorde infinie et c'est à travers elle que je contemple et adore les autres perfections Divines !... Alors toutes m'apparaissent rayonnantes d'amour, la Justice même (et peut-être encore plus que toute autre) me semble revêtue d'amour... Quelle douce joie de penser que le Bon Dieu est Juste, c'est-à-dire qu'Il tient compte de nos faiblesses, qu'Il connaît parfaitement la fragilité de notre nature. De quoi donc aurais-je peur ? Ah ! le Dieu infiniment juste qui daigna

pardonner avec tant de miséricorde les fautes de l'enfant prodigue, ne doit‑il pas être juste aussi envers moi qui suis toujours avec lui ?

En l'année 1895, j'ai reçu la grâce de comprendre plus que jamais combien Jésus désire être aimé. Pensant un jour aux âmes qui s'offrent comme victimes à la justice de Dieu, afin de détour­ner, en les attirant sur elles, les châtiments réservés aux pécheurs, je trouvai cette offrande grande et généreuse, mais j'étais bien loin de me sentir portée à la faire.

« O mon divin Maître ! m’écriais-je au fond de mon cœur, n'y aura‑t‑il que votre justice à recevoir des hosties d'holocauste? Votre amour miséricordieux n'en a‑t‑il pas besoin lui aussi ? De toutes parts il est méconnu, rejeté... les cœurs auxquels vous désirez le prodiguer se tournent vers les créatures, leur deman­dant le bonheur avec une misérable affection d'un instant, au lieu de se jeter dans vos bras et d'accepter la délicieuse four­naise de votre amour infini. O mon Dieu, votre amour méprisé va‑t‑il rester en votre Cœur? Il me semble que si vous trouviez des âmes s'offrant comme victimes d'holocauste à votre amour, vous les consume­riez rapidement, que vous seriez heureux de ne point compri­mer les flammes de tendresse infinie qui sont renfermées en vous.  Si votre justice aime à se décharger, elle qui ne s'étend que sur la terre, combien plus votre amour miséricordieux, désire-t-il embraser les âmes, puisque votre miséricorde s'élève jusqu'aux cieux! O Jésus, que ce soit moi cette heureuse victime, con­sumez votre petite hostie par le feu du divin amour.»

Ma Mère, vous savez les flammes, les océans de grâces qui vinrent inonder mon âme, aussitôt après ma donation du 9 juin 1895 . Ah! depuis ce jour, l'amour me pénètre et m'environne; à chaque instant, cet amour miséricordieux me renouvelle, me purifie et ne laisse en mon cœur aucune trace de péché. Non,

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pardonner avec tant de bonté toutes les fautes de l'enfant prodigue, ne doit-Il pas être Juste aussi envers moi qui «suis toujours avec Lui» ?...
    Cette année, le 9 Juin, fête de la Sainte Trinité, j'ai reçu la grâce de comprendre plus que jamais combien Jésus désire être aimé.
    Je pensais aux âmes qui s'offrent comme victimes à la Justice de Dieu afin de détourner et d'attirer sur elles les châtiments réservés aux coupables, cette offrande me semblait grande et généreuse, mais j'étais loin de me sentir portée à la faire.
«O mon Dieu! m'écriai-je au fond de mon coeur, n'y aura-t-il que votre Justice qui recevra des âmes s'immolant en victimes?... Votre Amour Miséricordieux n'en a-t-il pas besoin lui aussi?... De toutes parts il est méconnu, rejeté; les coeurs auxquels vous désirez le prodiguer se tournent vers les créatures leur demandant le bonheur avec leur misérable affection, au lieu de se jeter dans vos bras et d'accepter votre Amour infini... O mon Dieu ! votre Amour méprisé va-t-il rester en votre Coeur ? Il me semble que si vous trouviez des âmes s'offrant en Victimes d'holocaustes à votre Amour, vous les consumeriez rapidement, il me semble que vous seriez heureux de ne point comprimer les flots d'infinies tendresses qui sont en vous... Si votre Justice aime à se décharger, elle qui ne s'étend que sur la terre, combien plus votre Amour Miséricordieux désire-t-il embraser les âmes, puisque votre Miséricorde s'élève jusqu'aux Cieux... O mon Jésus ! que ce soit moi cette heureuse victime, consumez votre holocauste par le feu de votre Divin Amour !... »
    Ma Mère chérie, vous qui m'avez permis de m'offrir ainsi au Bon Dieu, vous savez les fleuves ou plutôt les océans de grâces qui sont venus inonder mon âme... Ah ! depuis cet heureux jour, il me semble que l'Amour me pénètre et m'environne, il me semble qu'à chaque instant cet Amour Miséricordieux me renouvelle, purifie mon âme et n'y laisse aucune trace de péché, aussi

je ne puis craindre le purgatoire; je sais que je ne mériterais même pas d'entrer avec les âmes saintes dans ce lieu d'expiation; mais je sais aussi que le feu de l'amour est plus sanctifiant que celui du purgatoire, je sais que Jésus ne peut vou­loir pour nous de souffrances inutiles, et qu'il ne m'inspirerait pas les désirs que je ressens s'il ne voulait les combler.

Ms A 84v
je ne puis craindre le purgatoire... Je sais que par moi-même je ne mériterais pas même d'entrer dans de lieu d'expiation, puisque les âmes saintes peuvent seules y avoir accès, mais je sais que le Feu de l'Amour est plus sanctifiant que celui du purgatoire, je sais que Jésus ne peut désirer pour nous de souffrances inutiles et qu'Il ne m'inspirerait pas les désirs que je ressens, s'Il ne voulait les combler...

(suite du folio au chapitre suivant)