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Léonie par le P. Piat - chap.8

La vie montante  

Sœur Françoise-Thérèse était arrivée à cet âge incertain qu'on nomme « un certain âge». Depuis l'hiver de 1927, sa santé déclinait visiblement ; elle devenait de plus en plus frileuse : « Un oiseau pour le chat », disait-on dans son entourage. L'épidémie de grippe de décembre 1930 provoque chez elle une double congestion pulmonaire qui la mène au bord de la tombe. Immense est sa joie quand elle croit voir, en la fête de l'Immaculée, la fin de son exil. Une nuit d'insomnie où la mort menace, elle serre, elle embrasse le crucifix de Thérèse et applique douleurs et prières à la conversion de la Russie. On ne peut s'empêcher d'admirer sa foi, sa patience, la délicatesse qu'elle témoigne à ses infirmières. L'Evêque de Bayeux d'alors, Mgr Suhard, en est impressionné. Venu en personne la bénir, il écrit à Mère Agnès de Jésus, le 10 décembre : « La chère Sœur est vraiment aux mains de Dieu, et de la conversation très courte que j'ai eue avec elle, je sors tout édifié. C'est comme un écho du Paradis. Il fait bon vivre dans cette atmosphère ».

La Visitation de Caen ne se résignait pas au dénouement que la Faculté laissait prévoir. Dans un bel élan de confiance, au chevet même de la malade, l'ancienne directrice de noviciat de Léonie, Sœur Marie-Aimée, supplia Thérèse de Lisieux d'intervenir ; elle acquit sur-le-champ la certitude d'être exaucée. L'amélioration ne tarda guère. Sœur Françoise-Thérèse, qui avait reçu un télégramme de Pie XI, écrirait plus tard à ses sœurs : « Je finis par croire que c'est la bénédiction du Saint-Père qui me retient sur la terre ; aussi, je vous en supplie, si je suis de nouveau malade, gardez-vous bien de le lui faire savoir ». Par la suite, elle réalisera mieux d'où lui venait cette survie inattendue.

La convalescence fut pénible et longue. La violence du traitement par ventouses et sinapismes réveilla l'eczéma toujours latent. Notre Visitandine s'en plaint le 2 janvier 1931 : « Il me revêt d'un cilice des pieds à la tête, par des démangeaisons qui m'empêchent de fermer l'œil ; si j'ai le malheur de me soulager tant soit peu, ce sont de vraies brûlures. Je pense que j'en verrais d'autres si j'étais dans le purgatoire, alors j'offre mes souffrances pour toutes les grandes causes qui touchent particulièrement le cœur de notre Pontife et Père bien-aimé. Enfin, tous ces désirs d'apostolat m'aident à être généreuse ». Le 11 février, elle dira encore : « Les remèdes me rôtissaient comme saint Laurent sur son gril. J'ai cru en devenir folle ». A plusieurs reprises, une présence surnaturelle, celle de sa Thérèse, la réconforta dans l'épreuve. Elle la consolait de l'éloignement, qui lui fut alors très cruel, de ses sœurs du Carmel. Par-dessus tout, elle bénéficia du dévouement de sa Communauté. « Je ne me croyais pas si aimée, avouait-elle naïvement. » Le 26 mars 1931, elle put enfin quitter l'infirmerie. On la revit dans les cloîtres, énergique toujours, trottinant de son pas menu, mais plus courbée, la démarche alourdie, traversée de frémissements nerveux.

La correspondance avec Lisieux accuse la déception du rendez-vous manqué avec le Ciel: « Je ne puis plus m'acclimater sur cette triste terre. Tout m'est un sujet d'ennui et de lassitude, prie bien - ceci s'adresse à Céline - pour ta pauvre petite lâche, car en somme c'est pure lâcheté de ne plus vouloir souffrir pour le bon Dieu, pourtant plus offensé que jamais... Je me cramponne tant que je peux à sa volonté que j'aime et que je veux par-dessus tout, mais tous mes pauvres efforts sont bien infructueux et me laissent souvent dans une souffrance indicible. » Le Carmel la stimule par le rappel optimiste de la doctrine thérésienne : « Il ne s'agit pas de voir nos victoires et de nous sentir fortes et courageuses, mais de consentir à ne rien sentir, à nous tenir humblement dans la volonté du bon Dieu ».

Mère Agnès de Jésus, pour adoucir la désillusion de Léonie, recourt aux derniers propos, aux novissima verba, cueillis au chevet de sa sœur : « J'ai souffert comme si je devais mourir. Eh bien ! si je ne meurs pas, je recommencerai une autre fois, voilà tout ». - « J'ai manqué ce train-là, oui, mais je ne les manquerai pas tous. » - « Je devrai passer comme les autres, sans doute, par les tentations du démon à l'heure de la mort... Mais non, pour les tout petits, il ne peut pas, et je suis toute petite. »

Pour chasser les oiseaux de ténèbres, Pauline évoque les souvenirs d'enfance, les veillées en famille, le charme mystérieux des Buissonnets. « Noël ! Noël ! La p'tite chandelle de Minuit ! Te rappelles-tu que papa nous chantait cela autrefois ? Et c'était gai, et notre petite Thérèse riait et répétait si gentiment. » Comment, après cela, se formaliser de ce que Mère Agnès nomme son « prêche ». « La fable fait passer le précepte avec soi. »

Léonie s'apaise, au point d'écrire à ses Carmélites : « Je suis parfaitement abandonnée pour vivre jusqu'à la fin du monde, si tel est le bon plaisir du bon Dieu ! C'est ce qu'il fait que j'aime et je consentirai à vous voir mourir toutes les trois avant moi, si c'est sa volonté. Telle que vous me connaissez, vous trouverez cela héroïque, j'en suis sûre ».

La vie reprend donc, avec ses exercices, ses travaux, ses peines, au rythme de la cloche, au pas du règlement, cette existence claustrale sans évasion, dont le profane, faute d'en saisir le ressort caché, redoute l'implacable monotonie, où seuls jettent une note de diversité le cycle des fêtes liturgiques et pour chaque moniale, les aspects multiples du paysage intérieur dans la poursuite passionnée du Christ. Pour Léonie, il est un autre élément de variété dont elle se passerait volontiers : ce défilé de dignitaires ecclésiastiques avides d'entretenir la sœur d'une Sainte et de lui arracher, sinon une interview, du moins quelque trait inédit. Ils sont unanimes à admirer son humilité. Mais avec l'Evêque du lieu, elle se met en frais d'amabilité : quand Mgr Picaud, nommé à Bayeux en 1931, pénètre en clôture pour la fête de Saint François de Sales ou pour une visite canonique, elle l'aborde spontanément, s'informe de sa santé, de son sommeil, s'offre à prendre ses intentions.

Le 4 août 1932, survient à l'improviste un Grand d'Espagne, le cardinal Ségura. Léonie, aussitôt avisée, l'entretient allègrement, le temps de rassembler toutes les Sœurs au Chapitre. Là, il confie à la Communauté qu'à Lisieux, sur la tombe de Thérèse, il a renoncé à sa charge de Primat, le Pape lui ayant demandé ce sacrifice dans un but de conciliation, en raison d'une tension persistante entre autorités politiques et religieuses. « La jeune thaumaturge, avoue- t-il, m'a envoyé de belles roses, mais il y avait aussi beaucoup d'épines. »

Le 8 mai 1934, événement d'un autre genre, on s'unit à Caen, au jubilé d'or de Mère Agnès de Jésus, en même temps qu'on commémore le cinquantenaire de la première communion de Thérèse. Léonie, après avoir répondu aux prières de la messe, a les honneurs de la journée. Celle qu'on appelait, non sans un brin d'emphase, « notre relique vivante », s'estimait heureuse de retrouver à la Visitation, tant les deux Monastères étaient fraternellement unis, l'ambiance du Carmel.

Le 17 février 1935, nouvelle alerte. Depuis quelques semaines, les accès de « tremblotte », comme les nomme Léonie, se font plus fréquents. Le cœur faiblit ; les nausées s'aggravent au point d'interdire la réception de l'Eucharistie. Est-ce enfin la libération ? Sœur Françoise-Thérèse n'est plus en état de jouir de cette perspective. L'angoisse la déchire ; les ténèbres l'envahissent. C'est comme un voile qui lui cache le ciel ; elle entre à son tour dans l'épreuve de la foi. « Je suis dans un abandon parfait, note la malade, le 3 mars. Jésus viendra me voler quand il voudra. » Et six semaines plus tard, la crise conjurée : « Hélas ! au tréfonds de l'âme je suis triste, tout en chantant l'Alléluia, que j'aurais voulu éternel dans le face à face avec mon Bien-Aimé ; mais puisqu'il ne le veut pas, je ne le veux pas non plus. C'est ce qu'il fait que j'aime par-dessus tout. La pauvre nature me fait languir, tout en aimant fortement la volonté de son Dieu ». Elle se compare à un « château branlant », dont l'écroulement ne saurait tarder. Seuls les bons soins l'ont remise sur pied, mais « ma pauvre vitre fêlée » finira bien par se briser.

La vieillesse est escortée de toutes sortes d'infirmités. Céline, qui les nomme ses « dix léopards », faisant allusion aux gardiens-bourreaux du martyr Ignace d'Antioche, plaisante volontiers sur les ravages du temps, qui ride le front, brise la ligne et infléchit la taille : « C'est égal, on ne peut pas dire autrement, nous sommes maintenant trois bonnes femmes, et il y en a une quatrième à Caen... » - Eh bien ! ajoute Mère Agnès, tant pis pour les bonnes femmes ! Elles ont le cœur encore plus jeune qu'à vingt ans, parce que leurs sentiments sont plus profonds. »

La mort, qui a emporté Jeanne La Néele le 25 avril 1938, guette maintenant Sœur Marie du Sacré-Cœur. L'indépendante, la sauvage, qui ne tenait pas en place et préférait aux travaux d'intérieur le jardinage, la « bohémienne », comme l'appelait M. Martin, est depuis de longues années immobilisée, réduite à l'impuissance. Clouée à son éternel fauteuil roulant, les mains seules à demi libres, déformées elles aussi par le rhumatisme articulaire, elle besogne sans lever les yeux, disposant reliques et souvenirs en des cadres et des sachets. La vivacité d'antan émoussée par la longue souffrance, elle reste affable envers toutes, particulièrement attentive aux besoins des petites gens, empressée à les aider. « C'est une grâce d'avoir de la misère, répète-t-elle volontiers. » Comme Céline, comme Léonie, elle aspire après l'au-delà ; Mère Agnès partage ce désir du Ciel, mais, plus nerveuse, la pensée de la mort l'effraye, comme aussi les tempêtes nocturnes et les calamités imprévisibles. Au demeurant, elles s'entraînent mutuellement toutes les quatre à se mettre au diapason du bon plaisir divin.

A partir de 1936, Sœur Françoise-Thérèse sera, à son tour, la proie des tortures rhumatismales. Les pieds se gonflent et se tordent, lui donnant, selon son expression, une démarche de « petite femme toute rabougrie ». Les vertèbres et les côtes se soudent, rendant la respiration difficile et le moindre contact douloureux. L'ankylose gagnera d'année en année. Il faut tout le courage de la Visitandine et son étonnante résistance à la souffrance pour qu'elle puisse suivre encore, à coups d'héroïsme, le régime commun. Trop bien soignée, elle redoute « de vivre ainsi jusqu'à cent ans. Quelle calamité ! continue-t-elle. Ne vais-je pas aller jusqu'à la fin du monde ? J'en ai plus de peur que d'envie. » Le dernier mot reste à l'abandon : « Aimons la volonté de Dieu, n'aimons qu'elle, et de la terre nous ferons un Ciel ». 

Une grâce, à laquelle elle est très sensible, lui échoit aux élections conventuelles de 1939. Une de ses amies de cœur, Sœur Marie-Agnès Debon, reçoit la charge du supériorat. Cette religieuse, bien connue de Pauline, avait rêvé de la rejoindre au Carmel. Ayant dû y renoncer pour raison de santé, elle s'était vue, en 1918, aiguillée par la Prieure de Lisieux vers le Monastère où vivait Léonie. Elle avait témoigné à celle-ci une véritable vénération. Et voilà que, par une délicatesse de la Providence, elle reçoit, à quarante-six ans, la mission d'entourer d'affection en ses vieux jours la sœur de Thérèse, à qui elle fermera les yeux.

Léonie n'était pas indifférente aux émotions religieuses qu'éveillait la croissance du culte thérésien. Par correspondance et dans des entretiens au parloir, Mgr Germain la tenait au courant de toutes ses entreprises. A travers les lettres de ses sœurs, elle suivait, en toutes ses péripéties, la rapide érection de la Basilique à Lisieux. Le 11 juillet 1937, à l'occasion du Congrès Eucharistique National, eut lieu la Bénédiction solennelle de l'édifice par le cardinal Pacelli, Légat pontifical. Pie XI avait exprimé le désir que la famille de la Sainte puisse entendre son message. Un poste fut prêté aux deux Communautés de Lisieux et de Caen, qui purent s'unir à toutes les festivités. Léonie écouta à genoux le discours du Saint-Père ; elle ne pouvait retenir ses larmes. Elle fut mise au courant par ses sœurs des circonstances de la visite faite au Carmel par le futur Pie XII. Viendrait-il jusqu'à elle ? On l'espéra un moment. Les rigueurs de l'itinéraire officiel ne le permirent pas. Plus sensible lui fut l'omission de son nom dans le rapport où Mgr Picaud parlait des sœurs de Thérèse. Elle s'en consola vite et se borna à dire : « Mère Agnès de Jésus en sera plus peinée que moi ». Elle aura plus de chance le 20 mars 1939, quand le Nonce à Paris, Son Excellence Mgr Valerio Valeri, viendra à Caen pour le cinquantenaire de l'Œuvre de Saint-Pierre Apôtre. Il tiendra à prendre la parole devant la Communauté, conversera familièrement avec Sœur Françoise-Thérèse et aura pour elle ce mot charmant : « Dans le Ciel, il y a des étoiles de différentes grandeurs, mais qui sont toutes bien belles et toutes dans les desseins de Dieu ».

La littérature thérésienne, de jour en jour plus abondante, faisait les délices de Léonie. Et les confidences de Lisieux ont un poids particulier. Léonie les recueille et les souligne jalousement. Mère Agnès a pour elle des attentions exquises. Elle lui envoie le crucifix dont la tante du Mans, Sœur Marie-Dosithée, ne se sépara jamais en sa dernière maladie et qu'elle étreignait encore à l'heure de la mort. Elle puise, pour la distraire ou pour l'édifier, dans le trésor surabondant des paroles et des gestes de sa sœur. Avouant qu'elle-même reprend sans cesse pour résolution de retraite celle de la charité fraternelle vécue intérieurement et extérieurement, elle écrit :

« C'est incroyable comme à la fin de ma vie, je comprends mieux ce que notre sainte petite Thérèse écrit à ce sujet. Quand elle m'a demandé ce qu'il fallait écrire de ses souvenirs, je lui ai répondu : 'Parlez des novices, de vos frères missionnaires, etc. Et elle m'a répondu : ' Je le veux bien, mais j'ai autre chose de bien plus important à écrire. C'est sur la charité fraternelle, j'ai tant de lumières à ce sujet '. Malheureusement, on l'a beaucoup tourmentée quand elle écrivait. Les novices, les infirmières la dérangeaient sans cesse. Elle me dit ensuite :  Tout ce que j'ai écrit, c'est bien embrouillé ! Enfin ! le bon Dieu y suppléera, il sait que je n'ai eu aucune tranquillité, il mettra sa grâce là où je n'ai point parlé clairement comme je comprends... ' Donc, je suis pressée, moi aussi par le bon Dieu pour parler autour de moi, et surtout pour pratiquer la charité fraternelle, et j'y trouve une source de paix... Quand je dis quelques mots au Chapitre, j'en reviens toujours à cela... »

Le monde, lui, serait bientôt plongé dans un bain de haine et de sang. La guerre se déchaîne, qui jettera sur les routes des populations entières. Les Communautés ne seront pas immunisées. Dès septembre 1939, la Visitation de Caen doit aménager des salles pour recueillir d'éventuels réfugiés de la Capitale. On visite en campagne un château où évacuer, en cas de besoin. Le Monastère recueille au passage des Visitandines de Paris, de Rouen, des Carmélites de Gravigny près d'Evreux. La rapidité foudroyante de l'invasion surprend les moniales en état d'alerte et leur épargne les affres de l'exode. Seule consolation au milieu des deuils et des ruines : la venue discrète de deux soldats allemands, Bénédictin et Oblat de Saint François de Sales, apportant le message fraternel de plusieurs Communautés de Visitandines d'Outre-Rhin, qui s'inquiétaient du sort de leurs sœurs de France. Il faisait bon retrouver, par-delà les frontières, et en dépit de la contamination hitlérienne, le sens de la charité et de l'unité dans le Christ.

Sœur Françoise-Thérèse, qui s'inquiétait fébrilement jadis devant les menaces d'expulsion, étonne à présent par son sang-froid et sa tranquillité d'âme. Elle est déjà comme détachée de la terre. Si les événements la meurtrissent, car elle n'est pas pour rien la fille de cet ardent patriote qu'était M. Martin, elle croit avec Pie XI que « l'heure désespérée, c'est l'heure de Dieu ». Il n'est plus que de se tourner vers Lui en une supplication d'autant plus confiante que la situation est humainement sans issue. On prie au cloître comme on n'a jamais prié.

La mort frappant un peu partout invitait à cette attitude de surnaturel dépouillement. Le 8 février 1941, elle devait emporter l'Aumônier, l'abbé Heurtevent, auquel succéderait bientôt l'abbé Hue. Le 19 janvier 1940, elle avait enlevé Sœur Marie du Sacré-Cœur. L'aînée de la famille avait succombé à une congestion pulmonaire ; elle s'était éteinte doucement en murmurant une prière. Sa dernière lettre, destinée à Mère Agnès de Jésus, pour sa fête du 21 janvier, contenait ce cri d'espérance, d'un accent bien thérésien : « Ce n'est pas trop de l'éternité pour connaître la bonté infinie du bon Dieu, sa puissance infinie, sa miséricorde infinie, son amour infini pour nous. Voilà nos délices éternels qui ne connaîtront pas de satiété ; notre cœur est fait pour les comprendre et s'en nourrir ». Le départ de Marie, qui, depuis la mort de Mme Martin, avait assumé à son endroit un rôle quasi maternel, parut à Léonie comme un prélude de son prochain trépas. La pensée de la grande rencontre ne la quittera plus. 

* * * 

Le mystère de Noël l'attirait irrésistiblement comme l'irruption et l'éclatement, en pleine histoire humaine, de l'Amour Miséricordieux. Chaque année, il se trouvait quelque jeune professe assez malicieuse pour la prier de reproduire le dialogue qui s'établit entre Jésus et saint Jérôme, dans la grotte de Bethléem où le farouche pénitent ruminait douloureusement les souvenirs de sa vie mondaine. C'était en la veille de la Nativité.
- Jérôme, que me donnes-tu pour mon jour de naissance ?
- Divin Enfant, je vous donne mon cœur.
- C'est bien, mais donne-moi quelque chose de plus.
- Je vous dorme toutes mes prières, toutes mes affections.
- Je veux plus encore.
- Je vous donne tout ce que j'ai, tout ce que je suis.
- C'est encore trop peu.
- Divin Enfant, je n'ai plus rien ; que voulez-vous que je vous livre de surcroît ?
- Jérôme, donne-moi tes péchés.
- Que voulez-vous en faire ?
- Donne-moi tes péchés, afin que je te les pardonne tous.
- Oh ! Divin Enfant, vous me faites pleurer !

Aux derniers mots, la narratrice fondait elle-même en larmes. Et l'on s'amusait et s'édifiait tout ensemble de cet attendrissement. Si Thérèse avait connu cette histoire, elle aussi aurait eu l'œil humide. Au fait, peut-être l'a-t-elle lue dans l'Année Liturgique de Dom Guéranger.

Le concept d'enfance, pour Léonie comme pour sa sainte petite sœur, débordait largement les limites du premier âge. Il recouvrait cet état d'impuissance, de fragilité, de misère, dont l'anéantissement du Calvaire offrait le visage bouleversant. « Ma résolution, écrit-elle, c'est l'obéissance du jugement propre, sans si sans mais imitant le plus parfaitement possible celle de mon adorable Sauveur pendant sa vie mortelle, mais surtout pendant sa très douloureuse Passion.» 

Afin sans doute de mieux accréditer la très basse idée qu'elle a d'elle-même, Dieu a permis que lui restent d'innocentes manies, dont l'entourage préfère sourire plutôt que de se formaliser : elle est « ramassière », s'emparant de tout ce qui semble en déshérence pour le ranger en son lieu, même s'il s'agit d'objets que l'usagère a déposés, l'espace d'un instant, pour les reprendre ensuite. « Ce n'était pas à sa place, explique-t-elle ; il ne faut rien laisser traîner. » Elle apporte un soin scrupuleux à vérifier chaque soir si les fenêtres sont bien fermées. Très lente, à table comme dans ses emplois - elle mit une heure pour venir à bout de son premier sachet de relique - elle est facilement débordée en cas d'imprévu. Son souci de tout conduire à la perfection, de ne rien abandonner qui soit en désordre, fait d'elle l'éternelle retardataire, que certaines épient avec un air finaud : occasion fréquente de remarques pénibles, mais aussi, de sa part, d'excuses et de pardons humblement sollicités.

En dépit de ces légers travers, notre Visitandine est aimée et estimée de la Communauté. Aux yeux de toutes, elle incarnait la charité, faisant ressortir les qualités des autres, en même temps qu'elle voilait leurs défauts, accueillante à toute angoisse, toujours prompte à rendre service. On ne sentait pas chez elle cette bienveillance anonyme et conventionnelle, qui tient à distance et glace timides et souffrants. Elle était très attentive à la personne. La dure expérience de son repliement au temps de son adolescence l'aidait à deviner les blessures secrètes. Elle comprend, pour les avoir vécues, les difficultés des postulantes. A celle qui s'effraye d'avoir cassé beaucoup de vaisselle, elle dit maternellement : « C'est signe de vocation. Restez joyeuse ».

A telle autre qui s'inquiète de sentir brutalement le réveil de l'amour-propre : « Ne vous étonnez pas ; on croit le laisser à la porte en rentrant, mais on ne tarde pas à le retrouver ». Pour dépanner celle qui ne sait comment détacher sa pèlerine, elle n'hésite pas à rompre le silence. Pour consoler celle qui, en temps de guerre, pleure sur sa famille continuellement exposée, elle lui glisse à l'oreille : « Ne vous tourmentez pas. Je les confie à la petite Thérèse ; elle veillera sur eux, elle les gardera ». Peu avant sa mort, une jeune fille admise à l'intérieur pour faire une retraite d'élection, sollicite ses prières. « Je demanderai au bon Dieu, répond-elle, qu'il fasse en vous sa sainte volonté. »

La prédilection de Sœur Françoise-Thérèse allait aux « sœurs blanches », occupées aux travaux domestiques. Elle se joignait volontiers à elles, les égayant de ses anecdotes et de ses chants, soulignant la noblesse de leur mission : « Vous faites comme la Sainte Vierge à Nazareth, leur disait-elle. D'ailleurs, religieuses de chœur ou non, toutes sont égales aux yeux de Dieu. » 

Tant qu'elle en eut la capacité physique, elle s'employa activement au soulagement des malades. La mère Jeanne-Marie Décarpentry lui a rendu ce témoignage : « Sœur Françoise-Thérèse entoure ma vieillesse de multiples et affectueuses attentions, venant me chercher pour me conduire en chaise roulante au Chœur et aux assemblées de Communauté avec une parfaite exactitude ». Soulignons le dernier trait, qui marque un effort héroïque pour ne pas infliger à une ancienne Supérieure l'humiliation d'être en retard. Quand les forces défaillent, c'est dans la visite aux infirmes que s'exprime la délicatesse du cœur. Si elles traversent une crise aiguë, Léonie accepte de se dessaisir pour elles du crucifix de Thérèse, qu'elle garde jalousement. Voyant l'infirmière quelque peu surmenée, aux prises avec une malade agitée, elle lui dit : «Je vais prier ma sainte petite Sœur de se faire elle-même son infirmière ».

La récréation communautaire est pour la charité le banc d'essai par excellence. Dans ces moments de libre détente, les personnalités se manifestent plus spontanément, et, parfois, s'affrontent avec leurs différences de tempéraments, de goûts, d'éducation, d'aptitudes, rendues plus sensibles par l'existence en milieu clos, sans dérivatifs externes, sans possibilité de prendre le large... sinon du côté de Dieu. Léonie sent nettement la difficulté et le péril. « Puisque la patience est la pierre de touche de l'humilité, je dois l'embrasser de toutes mes forces, spécialement pendant les récréations, veillant sur mon caractère, sujet à se troubler, à s'agacer, vis-à-vis de celles qui ne me sont pas sympathiques. »

Comme Thérèse au Carmel, elle pratique largement cette bonne humeur, cette gaieté communicative. On la taquine ; elle riposte sur le même ton, car elle a la répartie vive. On la pousse sur un sujet où elle prend feu et flamme, s'obstinant dans ses idées, quitte à s'excuser ensuite de cet entêtement en alléguant son peu d'intelligence. Elle plaisante volontiers, comme ce jour où elle imagina un moyen ingénieux de redresser les finances du Monastère, alors très endetté. « On me mettrait au parloir sur un fauteuil avec une pancarte : Venez voir la sœur de sainte Thérèse. Les bonnes gens paieraient un droit d'entrée. On ferait recette... et les malins protesteraient à la sortie : « Vraiment, ce n'était pas la peine de venir admirer ce vieux tableau ; ça ne vaut pas notre argent ! » 

Il arrive parfois des incidents. Une sœur a été prise à partie assez vivement ; elle a refoulé sa peine. Léonie trouve le moyen de l'aborder ensuite pour panser la blessure : « Comme j'ai été heureuse de vous voir garder le sourire et la paix de la charité ! » Elle-même est occasionellement victime de ces mouvements d'humeur. Une religieuse s'exclame à haute voix qu'on fait bien trop de bruit autour de sainte Thérèse, qu'il y a dans ces fêtes un montage déplaisant. Notre Visitandine feint de ne pas entendre et ne se départ pas de son calme. Une veuve, de caractère difficile et autoritaire, qui avait pris le voile tardivement, et, faute de jugement, multipliait les bévues et les gestes disgracieux, s'en prenait volontiers à Sœur Françoise-Thérèse. Celle-ci s'inclinait sans mot dire et restait quelques instants, le regard lointain, comme perdue en Dieu. Un jour que l'attaque avait été plus mordante, meurtrie au fond du cœur, elle laissa échapper cette plainte dans une aparté avec sa voisine : « Mais que lui ai-je donc fait ? » MmeMartin n'eût plus guère reconnu en cette vertu maîtresse d'elle-même celle dont la vivacité soulevait jadis tant d'orages et assombrissait l'atmosphère familiale. 

C'est que l'Esprit de Dieu guidait notre Visitandine. Tous les jours, elle récitait le Veni Creator, aimant à s'arrêter à chaque mot pour en épuiser la sève. Grande était son allégresse quand revenait la petite retraite annuelle préparatoire à la Pentecôte. Elle s'en ouvre à ses sœurs du Carmel : « Que je savoure ces paroles : « Le bon Dieu travaille en nous, il n'est pas besoin de le voir, de le sentir Heureusement, car je suis toujours de plus en plus une pauvre bûche ; je demande à Jésus d'y mettre le feu et à l'Esprit d'Amour de l'activer. Enfin, toute petite ne veut qu'aimer, elle ne sait que dire et faire autre chose parce qu'elle est trop petite, et cette petitesse fait tout son bonheur et toute sa force ».

Aux Assemblées communautaires, quand elle n'apportait pas le fruit de ses lectures, ses compagnes avaient maintes fois l'impression qu'elle demeurait « tranquille aux mains du Dieu tranquille », comme disait saint Bernard, et qu'« à contempler Celui qui est le Repos, elle se reposait ». Non qu'elle négligeât de s'aider par le recours aux bons livres. Elle avait en cellule les classiques de la Visitation, l'Imitation de Jésus-Christ, le Manuel du Chrétien, un compendium de textes évangéliques, les écrits de Thérèse, le Bréviaire du Sacré-Cœur. Mais, comme sa benjamine, plus que tout elle goûtait l'Evangile. 

Elle s'était peu à peu déprise de la recherche des facilités spirituelles. Au terme d'une retraite, comme on lui demandait : « Quel temps fait-il au désert ? », elle répondit avec humour : « Les quatre saisons ». Jongler avec les idées n'était pas son genre ; méditer ne lui convenait guère ; elle restait silencieuse à prier, à aimer.

Il semblait toutefois que l'aridité ne résistât pas à la contemplation de l'Hostie. « D'où venez-vous, Sœur Françoise-Thérèse ? » lui demandait-on, quand elle arrivait en récréation, toute rayonnante - « Mais, d'avoir adoré le Saint Sacrement ! » Les jours de fête, elle faisait ainsi de longues stations. Tout ce qui touchait à l'autel la captivait. Sa joie était de marquer tout le linge de la sacristie, notamment les pales, les purificatoires, les corporaux, qui touchent de plus près les Saintes Espèces. Elle s'y employa jusqu'à soixante-quinze ans, et sans avoir besoin de lunettes. On l'eût peinée si on l'avait privée de répondre à la seconde messe. « Je me traînerais plutôt à genoux que de manquer une communion », assurait-elle. Et dans une lettre au Carmel : « Quel immense bienfait que notre communion quotidienne ! Que deviendrions-nous sans Jésus ? La vie ne serait plus tenable, et la meilleure préparation, il me semble, la plus efficace, c'est de communier, parce que Jésus, le Dieu de toute pureté, prépare Lui-même notre cœur, son tabernacle aimé ». 

M. Martin lui avait inculqué la dévotion au Pape. Dans un oratoire intérieur se trouvait une effigie de saint Pierre dont, chaque jour, elle baisait les pieds. La statue ayant disparu à l'occasion d'un aménagement, elle n'eut de cesse qu'on ne l'ait retrouvée et remise en place d'honneur. Sa mémoire retenait fidèlement les anniversaires du Saint-Père, les dates capitales de son Pontificat ; elle les évoquait dans sa prière et les rappelait à la Communauté. De même commentait-elle avec fougue les passages marquants de l'Histoire de l'Eglise. Il suffisait, pour provoquer son ire - certaines s'en faisaient un jeu - de parler des ennemis de la religion en atténuant leurs torts ou en invoquant leur bonne foi. Littéralement, elle se déchaînait contre ceux qu'elle nommait « les suppôts de Satan ». Elle s'armait alors du courroux de saint Jérôme ou du feu vengeur d'Elie... pour se calmer ensuite et conclure, en digne fille de François de Sales, que placée dans les mêmes conditions, elle se serait sans doute égarée plus encore.

Ces scènes d'indignation s'achevaient généralement en recours filial à la Mère de l'Eglise. Vers la fin de sa vie, Léonie avait toujours le chapelet à la main. Elle obtint du Carmel celui de Sœur Marie du Sacré-Cœur. « C'est mon bonheur, déclarait-elle, de semer des Ave Maria. » Elle avait copié la parole du P. Eymard, où elle retrouvait l'image de la Madone telle que Thérèse la peignait en son cantique : « Si Marie a ravi Dieu par sa pureté, elle est devenue sa Mère par son humilité ». Elle était moins sensible à la sublimité de la Vierge qu'à sa proximité. 

Léonie a beaucoup souffert et souffert avec courage. Elle avait appris à bonne école la signification de l'épreuve. Nous lisons dans ses notes de retraite d'octobre 1933 : « Ma sainte petite sœur m'écrivait : Il nous faut vivre de sacrifices, sans cela la vie serait-elle méritoire ? Notre sainte Sœur Marguerite-Marie disait : ' Une vie sans croix est est une vie sans amour ». Sœur Françoise-Thérèse porta vaillamment le fardeau de ses infirmités physiques, de ses déficiences, des multiples échecs du passé ; elle se mortifia avec ténacité sans jamais relâcher l'effort, au point qu'on ignorait ses désirs et ses goûts ; elle accepta d'apparaître aux yeux du monde comme « la parente pauvre » de cette famille Martin qu'auréolait le prestige thérésien ; elle fit face avec douceur aux ennuis, aux impuissances, aux douleurs lancinantes que l'âge lui valut. Certain jour qu'elle s'en était ouverte, comme par besoin du cœur, elle s'interrompit soudain, leva les bras et s'écria, le visage à la fois illuminé et ruisselant de pleurs : « Mais vous me comblez de joie, Seigneur, par tout ce que que vous faites ! »

Sa nature impressionnable à l'excès semblait douée pour ressentir en profondeur les heurts involontaires et les mots maladroits qu'entraîne inévitablement toute vie communautaire. Un gai refrain cachait la blessure intime. Même courage dans la maladie. Il fallait ruser pour lui procurer certains soulagements. La sœur chargée de l'aider, au soir de sa vie, faisait d'autorité une flambée de feu dans sa cellule. Sinon, Léonie eût supporté stoïquement le froid qui la martyrisait. Quand on l'opéra aux pieds, entaillée à vif, les larmes lui venaient aux yeux, mais elle serrait les dents sans se plaindre, refusant même qu'on la transportât sur son lit, et s'y rendant d'elle-même en marchant sur les talons.

Au début de l'année 1941, Sœur Françoise-Thérèse fut installée définitivement au rez-de-chaussée, à l'infirmerie. Une fenêtre donnait sur la chapelle. La nuit, dans ses longues insomnies, elle se tournait vers Dieu. « Je fais comme ma Thérèse, je ne peux pas prier, j'aime. » Dans la journée, elle se traînait encore aux exercices, pliée en deux, longeant les murs. « Oui, je souffre beaucoup, avouait- elle, mais je ne veux pas m'arrêter, je veux aller jusqu'au bout... » A celles qui s'apitoyaient, elle disait plaisamment : « Je ne suis plus qu'une pauvre petite vieille, j'expie mes vanités, car j'étais très coquette, j'aimais la toilette. Maintenant, je n'aime plus que la volonté du bon Dieu. Je m'en vais vers la maison du Père. Oh ! comme il fera bon là-haut ! »

Ses dernières lettres portent la marque de la limpidité et de la candeur. Si elle déplore encore son « orgueil très coriace, sa sensibilité extrême », la crainte du jugement ne l'effleure pas. Elle n'a pas d'ennemis. Son cœur est dans la charité. Songeant à Louise Marais, elle note d'un ton détaché : « Je pardonne de tout mon cœur à mon bourreau et je lui sais bon gré d'avoir si bien soigné notre maman chérie dans sa dernière maladie, avec affection et vrai dévouement ». Puis, revenant à elle-même : « Je pourrais très bien mourir subitement. Le cœur est comprimé par les côtes qui sont les unes sur les autres. J'étouffe quand je tousse et éternue ; c'est presque à en crier. Je suis trop petite pour me damner ; les petits enfants ne se damnent pas. Je compte bien tomber dans les bras de Jésus Amour et Miséricorde ; je n'ai pas peur de Lui ».

Un mois plus tard, elle reprend : « Un petit mot de mon âme si grande pécheresse et qui ne peut avoir peur du bon Dieu ! Bien au contraire, c'est ma misère extrême qui me donne cette confiance, et je pense avec joie qu'en quittant les bras chéris et si maternels de notre Mère aimée, je tomberai tout naturellement dans ceux de Jésus et de ma maman du Ciel. Quelle audace ! »

En avril, Léonie traverse une phase d'ombre. Elle avait écrit à Lisieux : « Mes infirmités augmentent, je n'ai plus rien de sain que les yeux, le cœur et la tête, grâce à Dieu ; mais II peut tout prendre, tout est à Lui ! Abandon complet, même pour ma très petite et pauvre intelligence ». Le mot de la fin trahissait une angoisse secrète. Songeant à son père, qui avait passé plus de trois années dans la maison de santé du Bon Sauveur, face aux murs du jardin de la Visitation, elle avait, devant une consœur, laissé échapper ce cri d'inquiétude : « Va-t-il falloir que je m'en aille de l'autre côté de la rue ? » Puis, se résignant au pire : « Ah ! si c'est la volonté du bon Dieu, il faudra bien la faire ». Ce sacrifice ne lui fut pas demandé. Elle demeurait entièrement lucide, bandant ses énergies pour se servir elle-même, restant fidèle aux petites observances, refusant toutes douceurs les jours de jeûne, interdisant à l'infirmière de passer la nuit dans la même chambre qu'elle, parce que cette religieuse était incommodée de dormir la fenêtre fermée.

Vers le 15 mai, une grippe-bronchite la contraignit à s'aliter. Elle suffoquait. Elle dut accepter que la Supérieure couchât à ses côtés, mais supportait difficilement qu'elle se levât pour l'aider.  Cette crise posa de façon aiguë la question du lieu de sa future sépulture. Mère Agnès de Jésus souhaitait que sa sœur fut ramenée à Lisieux et ensevelie près de Sœur Marie du Sacré-Cœur, sous la Châsse de sainte Thérèse. « Oh ! non, répondit la malade, dès qu'elle fut informée de cette proposition. On va faire des embarras pour me transporter là-bas. Et puis, je suis Visitandine, je veux rester à la Visitation. » Elle l'entendait de l'enclos réservé aux moniales, dans le cimetière de Caen. On s'avisa, par l'entremise d'un vieil ami de Léonie, de solliciter de l'Administration municipale la permission d'une inhumation sur place, en clôture, dans la crypte de la Chapelle. La démarche aboutit. Sœur Françoise-Thérèse s'en montra à la fois ravie et confondue. « Pensez donc ! Un pauvre petit néant comme moi ! »

Le 2 juillet 1941, elle fêterait ses quarante et un ans de Profession. Il était évident qu'elle n'atteindrait pas ses noces d'or. Profitant d'une amélioration de son état, on décida donc de célébrer à retardement son jubilé de vermeil, passé inaperçu lors des événements douloureux de l'été de 1940. On choisit pour cela la date du 3 juin qui était celle de son soixante-dix-huitième anniversaire de naissance. La cérémonie eut lieu dans l'intimité : messe, rénovation

des vœux, couronnement, félicitations de la Communauté, repas de circonstance et récréation, où la jubilaire figura au côté de la Supérieure. Le soir, on la reconduisit processionellement à l'infirmerie, en lui chantant :
Au Ciel ! Au Ciel ! Au Ciel !
Par ton chemin si doux, Thérèse, guide-nous.
Deux cadeaux de prix rehaussèrent l'éclat de la journée. Mgr Natucci envoya de Rome une bénédiction spéciale de Pie XII, le Pasteur tant aimé de Léonie, qui le remercia dans une longue lettre, la dernière qu'elle ait écrite. Quant au Carmel, il concéda définitivement à la Communauté de Caen, avec papier à l'appui, le précieux crucifix que la Visitandine n'avait reçu qu'à titre viager. Il s'agissait du crucifix de profession de la « Petite Reine », au verso duquel on avait gravé ces lignes : « Ce crucifix a été porté plusieurs semaines par sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. Elle l'a souvent baisé et couvert de fleurs. On le lui mit entre les mains après sa mort ». Pour en faciliter l'exposition, Sœur Geneviève de la Sainte-Face avait aménagé, peint et décoré un thabor, orné de bijoux de la famille Martin, qui fut remis à l'occasion de la fête du 3 juin.

Léonie était comblée. Toutefois, elle ne se faisait pas d'illusion sur l'avenir. « C'est fini, je ne retournerai plus au réfectoire... Le divin Voleur est à la porte, et je lui dis : par ici ! par ici !» - « Je parais aller mieux, mais je sens une destruction dans tout mon être ; oui, mon exil s'achève !» - « Je dis à mon Jésus de me préparer lui-même à sa venue, ne voulant me mêler de rien, car je ne ferais autre chose que tout gâter. »

La veille de la Fête-Dieu, elle participa à la récréation avec sa gaieté inaltérée. A l'Assemblée de la Communauté, elle souligna le sens profond de ce passage de l'Acte d'Offrande à l'Amour Miséricordieux : « Je ne puis recevoir la sainte Communion aussi souvent que je le désire, mais, Seigneur, n'êtes-vous pas Tout-Puissant ? Restez en moi comme au Tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite hostie ». Elle accentuait et pesait chaque mot. Pressentait-elle qu'il ne lui serait plus possible de recevoir l'Eucharistie ? Ce même jour, se confessant à l'Aumônier, elle lui dit : « Je ne vais pas mal du tout, mais ce dont je remercie le bon Dieu, c'est d'avoir gardé ma tête ».

Le lendemain, comme elle se levait très tôt, à son habitude, pour être prête quand l'Aumônier lui apporterait le Saint Sacrement, elle tomba en syncope, frappée de congestion. Elle reprit connaissance, mais sans retrouver l'usage de la parole. Elle ne s'unit plus aux prières récitées autour d'elle que par le mouvement des yeux, des mots inarticulés et des gestes ébauchés. La paralysie l'envahit progressivement, sans toutefois lui ôter sa lucidité. Après avoir reçu l'absolution et l'Extrême-Onction le matin même, elle devait demeurer cinq jours dans cette douloureuse impuissance. Serrant dans les mains le chapelet de son aînée et le crucifix de Thérèse, elle les baisait tour à tour. On avait placé devant elle une copie de la statue de la Vierge du Sourire qui avait guéri sa benjamine ; elle lui tendit les bras, tandis qu'on murmurait les beaux vers de la poésie de Thérèse :
Toi qui vins me sourire au matin de ma vie,
Viens me sourire encor, Mère, voici le soir. 

Aux Visitandines, qui égrenaient le Rosaire, s'étaient jointes deux Sœurs tourières venues de Lisieux. Elles apportaient des roses du jardin du Carmel ; la malade les effeuilla sur son crucifix. Parfois, on devinait sur ses lèvres le mot : « Maman ! » Au cours de cette interminable attente, elle ne se départit jamais de sa patience ni de sa gentillesse. La Supérieure écrivait, le 15 juin, à Mère Agnès de Jésus : « Je voudrais que vous puissiez vous édifier comme nous de sa dignité calme, sereine, abandonnée... C'est touchant et solennel ! On sent approcher le grand silence de l'éternité ». La mourante s'animait surtout quand, à voix basse, syllabe par syllabe, on répétait à son oreille l'Acte d'Offrande. Une étreinte, un regard manifestaient qu'elle faisait sienne cette oblation, où elle rejoignait pour jamais l'âme de sa Thérèse.

Le soir du lundi 16 juin 1940, il apparut que la fin était imminente. L'agonisante, bercée par les prières de l'entourage, gardait toute sa conscience, sous une apparence de torpeur. Vers vingt-trois heures trente, les paupières se dilatèrent largement. Elle fixa longuement de ses yeux lumineux Mère Marie-Agnès et les deux Carmélites lexoviennes agenouillées à ses côtés. La Supérieure la bénit, l'embrassa au nom de Pauline et de Céline, lui fit baiser la croix en disant :f « Mon Dieu, je vous aime » et, après quelques légers soupirs, Léonie s'endormit pour l'éternité.

Sur le désir exprimé par la défunte, la Communauté entonna immédiatement ce chant de reconnaissance qui est en même temps le cantique de l'enfance spirituelle : le Magnificat. Le corps, laminé par la souffrance, retrouva toute sa souplesse. Le visage prit une expression de joie et de paix ineffable. Léonie, dans la mort, apparut vraiment belle.

La nouvelle du décès fut transmise par la radio dans le monde entier. De toutes parts, les messages de sympathie affluèrent. Pie XII offrit personnellement le Saint Sacrifice à l'intention de la défunte. Le cardinal Suhard, archevêque de Paris, qui, lors de son passage sur le siège de Bayeux, avait entretenu maintes fois et apprécié Léonie, envoya aussitôt ses condoléances. « Oui, disait-il, c'était une humble violette, soustraite volontairement à tous les regards, et qui n'attirait l'attention sur elle que par le parfum des vertus qui ornaient sa vie. Ainsi je l'ai connue, au cours des visites que je fis autrefois à son Monastère de Caen, et dont je conserve un si vivant souvenir. Ce sont de telles vies qui construisent ici-bas, dans le silence, l'édifice de la sainteté, la vraie cité de Dieu. Ce sont elles aussi qui attirent la bénédiction du Ciel, non seulement sur le lieu où elles habitent, mais sur l'univers tout entier. »

Le vendredi, on l'exposa au chœur, dans le cercueil qui ne serait fermé que dix minutes avant les funérailles. La foule défila devant la dépouille funèbre, provoquant dans la paisible rue de l'Abbatiale une queue ininterrompue de visiteurs qui attira l'attention inquiète des occupants: on était en guerre. Des milliers de personnes se succédèrent à la grille. Quatre religieuses furent employées toute la journée à faire toucher chapelets, croix, médailles à celle que tous vénéraient comme la sœur de sainte Thérèse. Malgré l'extrême chaleur, aucun signe de décomposition ne fut constaté. La veillée se passa dans une ambiance d'extraordinaire ferveur religieuse.

La Messe de sépulture fut célébrée, le samedi 21 juin à neuf heures trente, par Mgr Germain, directeur du Pèlerinage de Lisieux. Puis, en l'absence de l'Evêque malade, les plus hautes Autorités du Diocèse et une trentaine de prêtres escortèrent notre Visitandine dans la Crypte intérieure du Monastère où elle reposerait sous une dalle, au pied d'un autel dédié à la Vierge.

   Elle avait réalisé en plénitude le désir qu'elle exprimait dans son enfance, quand elle écrivait, en janvier 1877, à sa tante du Mans : « Demandez au bon Dieu... qu'il me donne la vocation de devenir une vraie religieuse ».