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Histoire d'une âme - Chapitre 9

 

travail en cours chapitre 9

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

les additions sont en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

les suppressions sont en noir

CHAPITRE IX

L'Ascenseur divin.Première invitation aux joies éternelles. —La nuit obscure.La table des pécheurs.Comment cet ange de la terre comprend la charité fraternelle.Une grande victoire.Un soldat déserteur.


Manuscrit A suite et fin

Ms A 84v - suite
Oh ! qu'elle est douce la voie de l'Amour !... Comme je veux m'appliquer à faire toujours avec le plus grand abandon, la volonté du Bon Dieu !...
             Voilà, ma Mère chérie, tout ce que je puis vous dire de la vie de votre petite Thérèse, vous connaissez bien mieux par vous-même, ce qu'elle est et ce que Jésus a fait pour elle, ainsi vous me pardonnerez d'avoir beaucoup abrégé l'histoire de ma vie religieuse...
             Comment s'achèvera-t-elle, cette «histoire d'une petite fleur blanche» ?  Peut-être la petite fleur sera-t-elle cueillie dans sa fraîcheur ou bien transplantée sur d'autres rivages... je l'ignore, mais ce dont je suis certaine, c'est que la Miséricorde du Bon Dieu l'accompagnera toujours, c'est que jamais elle ne cessera de bénir la Mère chérie qui l'a donnée à Jésus ; éternellement elle se réjouira d'être une des fleurs de sa couronne... Éternellement elle chantera avec cette Mère chérie le cantique toujours nouveau de l'Amour...
Ms A 85v    
Explication des armoiries
Le blason JHS est celui que Jésus a daigné apporter en dot à sa pauvre petite épouse. L'orpheline de la Bérésina est devenue Thérèse de l'enfant Jésus de la sainte face, ce sont là ses titres de noblesse, sa richesse et son espérance.  La Vigne qui sépare en deux le blason est encore la figure de Celui qui daigna nous dire : «Je suis la Vigne et vous êtes les branches, je veux que vous me rapportiez beaucoup de fruits.» Les deux rameaux entourant, l'un la Ste Face, l'autre le petit Jésus sont l'image de Thérèse qui n'a qu'un désir ici-bas : celui de s'offrir comme une petite grappe de raisin pour rafraîchir Jésus enfant, l'amuser, se laisser presser par Lui au gré de ses caprices et de pouvoir aussi étancher la soif ardente qu'Il ressentit pendant sa passion.  La harpe représente encore Thérèse qui veut sans cesse chanter à Jésus des mélodies d'amour.
             Le blason FMT est celui de Marie-Françoise-Thérèse, la petite fleur de la Sainte Vierge, aussi cette petite fleur est-elle représentée recevant les rayons bienfaisants de la Douce Étoile du matin.  La terre verdoyante représente la famille bénie au sein de laquelle la fleurette a grandi ; plus loin on voit une montagne qui représente le Carmel. C'est en ce lieu béni que Thérèse a choisi pour figurer en ses armoiries le dard enflammé de l'amour qui doit lui mériter la palme du martyre en attendant qu'elle puisse véritablement donner son sang pour Celui qu'elle aime. Car pour répondre à tout l'amour de Jésus elle voudrait faire pour Lui ce qu'Il a fait pour elle... mais Thérèse n'oublie pas qu'elle n'est qu'un faible roseau aussi l'a-t-elle placé sur son blason. Le triangle lumineux représente l'Adorable Trinité qui ne cesse de répandre ses dons inestimables sur l'âme de la pauvre petite Thérèse, aussi dans sa reconnaissance elle n'oubliera jamais cette devise : «L'Amour ne se paie que par l'Amour.»
Ms A 86r
Je chanterai éternellement les Miséricordes du Seigneur !...
Armoiries de Jésus et de Thérèse

Jours de grâces, accordés par le Seigneur à sa petite épouse

Naissance 2 Janvier 1873  Baptême 4 Janvier 1873  Sourire de la Sainte Vierge Mai 1889  Première Communion 8 Mai 1894  Confirmation 14 Juin 1884  Conversion 25 Décembre 1886  Audience de Léon XIII 20 Novembre 1887  Entrée au Carmel 9 Avril 1888  Prise d'habit 10 Janvier 1889  Notre grande richesse 12 Février 1889  Examen canonique Bénédiction de Léon XIII Septembre 1890  Profession 8 Septembre 1890  Prise de voile 24 Septembre 1890  Offrande de moi-même à l'Amour 9 Juin 1895.

Manuscrit C

Mère bien‑aimée, je croyais avoir fini, et vous me demandez plus de détails sur ma vie religieuse.

Je ne veux pas raisonner, mais je ne puis m'empêcher de rire en prenant de nouveau la plume pour vous raconter des choses que vous savez aussi bien que moi; enfin, j'obéis.

Je ne veux pas cher­cher quelle utilité peut avoir ce manuscrit; je vous l'avoue, ma Mère, si vous le brûliez sous mes yeux avant même de l'avoir lu, je n'en éprouverais aucune peine.

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Juin 1897
    Ma Mère bien-aimée, vous m'avez témoigné le désir que j'achève avec vous de Chanter les Miséricordes du Seigneur. Ce doux chant, je l'avais commencé avec votre fille chérie, Agnès de Jésus, qui fut la mère chargée par le Bon Dieu de me guider aux jours de mon enfance ; c'était donc avec elle que je devais chanter les grâces accordées à la petite fleur de la Ste Vierge, lorsqu'elle était au printemps de sa vie, mais c'est avec vous que je dois chanter le bonheur de cette petite fleurette maintenant que les timides rayons de l'aurore ont fait place aux brûlantes ardeurs du midi. Oui c'est avec vous, Mère bien-aimée, c'est pour répondre à votre désir que je vais essayer de redire les sentiments de mon âme, ma reconnaissance envers le bon Dieu, envers vous qui me le représentez visiblement ; n'est-ce pas entre vos mains maternelles que je me suis livrée entièrement à Lui ? O ma Mère, vous souvient-il de ce jour ?... Oui je sens que votre coeur ne saurait l'oublier... Pour moi je dois attendre le beau Ciel, ne trouvant pas ici-bas de paroles capables de traduire ce qui se passa dans mon coeur en ce jour béni.
    Mère bien-aimée, il est un autre jour où mon âme s'attacha plus encore à la vôtre si c'est chose possible, ce fut celui où Jésus vous imposa de nouveau le fardeau de la supériorité. En ce jour, ma Mère chérie, vous avez semé dans les larmes mais au Ciel, vous serez remplie de joie

 Dans la communauté, on croit généralement que vous m'avez gâtée de toute façon depuis mon entrée au Carmel; mais l'homme ne voit que l'apparence, c'est Dieu qui lit au fond des cœurs. O ma Mère, je vous remercie une fois encore de ne m'avoir pas ménagée; Jésus savait bien qu'il fallait à sa petite fleur l'eau vivifiante de l'humiliation, elle était trop faible pour prendre racine sans ce moyen, et c'est à vous qu'elle doit cet inestimable bienfait.

Depuis quelques mois, le divin Maître a changé complètement sa manière de faire pousser sa petite fleur: la trouvant sans doute assez arrosée, il la laisse maintenant grandir sous les rayons bien chauds d'un soleil éclatant. Il ne veut plus pour elle que son sou­rire, qu'il lui donne encore par vous, ma Mère vénérée. Ce doux soleil, loin de flétrir la petite fleur,

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en vous voyant chargée de gerbes précieuses. O ma Mère, pardonnez ma simplicité enfantine, je sens que vous me permettez de vous parler sans rechercher ce qu'il est permis à une jeune religieuse de dire à sa Prieure. Peut-être ne me tiendrai-je pas toujours dans les bornes prescrites aux inférieurs, mais ma Mère, j'ose le dire, c'est votre faute : j'agis avec vous comme une enfant parce que vous n'agissez pas avec moi en Prieure mais en Mère...
Ah ! je le sens bien, Mère chérie, c'est le Bon Dieu qui me parle toujours par vous. Bien des soeurs pensent que vous m'avez gâtée, que depuis mon entrée dans l'arche sainte, je n'ai reçu de vous que des caresses et des compliments, cependant il n'en est pas ainsi ; vous verrez, ma Mère, dans le cahier contenant mes souvenirs d'enfance, ce que je pense de l'éducation forte et maternelle que j'ai reçue de vous. Du plus profond de mon coeur je vous remercie de ne pas m'avoir ménagée. Jésus savait bien qu'il fallait à sa petite fleur l'eau vivifiante de l'humiliation, elle était trop faible pour prendre racine sans ce secours, et c'est par vous, ma Mère, que ce bienfait lui fut dispensé.
Depuis un an et demi, Jésus a voulu changer la manière de faire pousser sa petite fleur, il la trouvait sans doute assez arrosée, car maintenant c'est le soleil qui la fait grandir, Jésus ne veut plus pour elle que son sourire qu'Il lui donne encore par vous, ma Mère bien-aimée. Ce doux soleil loin de flétrir la petite fleur la

la fait croître merveilleuse­ment. Au fond de son calice, elle conserve les précieuses gout­tes de rosée qu'elle a reçues autrefois; et ces gouttes lui rappelleront toujours qu'elle est petite et faible. Toutes les créa­tures pourraient se pencher vers elle, l’admirer, l'accabler de leurs louanges; cela n'ajouterait jamais une seule goutte de vaine satis­faction à la véritable joie qu'elle savoure en son cœur, se voyant aux yeux de Dieu un pauvre petit néant, rien de plus.

En disant que tous les compliments me laisseraient insensi­ble, je ne veux pas parler, ma Mère, de l'amour et de la confiance que vous me témoignez; j'en suis au contraire bien touchée, mais je sens que je n'ai rien à craindre, je puis en jouir maintenant à mon aise, rapportant au Seigneur ce qu'il a bien voulu mettre de bon en moi. S'il lui plaît de me faire paraître meilleure que je ne suis, cela ne me regarde pas, il est libre d'agir comme il veut.

Mon Dieu, que les voies par lesquelles vous conduisez les âmes sont différentes! Dans la vie des Saints, nous en voyons un grand nombre qui n'ont rien laissé d'eux 

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fait pousser merveilleusement, au fond de son calice elle conserve les précieuses gouttes de rosée qu'elle a reçues et ces gouttes lui rappellent toujours qu'elle est petite et faible... Toutes les créatures peuvent se pencher sur elle, l'admirer, l'accabler de leurs louanges, je ne sais pourquoi mais cela ne saurait ajouter une seule goutte de fausse joie à la véritable joie qu'elle savoure en son coeur, se voyant ce qu'elle est aux yeux du Bon Dieu : un pauvre petit néant, rien de plus... Je dis ne pas comprendre pourquoi, mais n'est-ce pas parce qu'elle a été préservée de l'eau des louanges tout le temps que son petit calice n'était pas assez rempli de la rosée de l'humiliation ? Maintenant il n'y a plus de danger, au contraire, la petite fleur trouve si délicieuse la rosée dont elle est remplie qu'elle se garderait bien de l'échanger pour l'eau si fade des compliments.
    Je ne veux pas parler, ma Mère chérie, de l'amour et de la confiance que vous me témoignez, ne croyez pas que le coeur de votre enfant y soit insensible, seulement je sens bien que je n'ai rien à craindre maintenant, au contraire je puis en jouir, rapportant au Bon Dieu ce qu'Il a bien voulu mettre de bon en moi. S'il lui plaît de me faire paraître meilleure que je ne suis, cela ne me regarde pas, Il est libre d'agir comme Il veut... O ma Mère, que les voies par lesquelles le Seigneur conduit les âmes sont différentes ! Dans la vie des Saints, nous voyons qu'il s'en trouve beaucoup qui n'ont rien voulu laisser d'eux
après leur mort: pas le moin­dre souvenir, le moindre écrit; il en est d'autres, au contraire, comme notre Mère sainte Thérèse, qui ont enrichi l'Église de leur doctrine sublime, ne craignant pas de révéler les secrets du Roi afin qu'il soit plus connu, plus aimé des âmes. Laquelle de ces deux manières plaît le mieux à Notre‑Seigneur? Il me sem­ble qu'elles lui sont également agréables. Tous les bien‑aimés de Dieu ont suivi le mouvement de l'Esprit‑Saint qui a fait écrire au prophète: «Dites au juste que tout est bien. » Oui, tout est bien lorsqu'on ne recherche que la volonté divine; c'est pour cela que moi, pauvre petite fleur, j'obéis à Jésus en essayant de faire plaisir à celle qui me le repré­sente ici‑bas.
Vous le savez, ma Mère, mon désir a toujours été de devenir sainte; mais hélas! j'ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu'il existe entre eux et moi la même dif­férence que nous voyons dans la nature entre une montagne, dont le sommet se perd dans les nuages, et le grain de sable obs­cur foulé sous les pieds des passants.Au lieu de me décourager, je me suis dit: Le bon Dieu ne sau­rait inspirer des désirs irréalisables; je puis donc, malgré ma peti­tesse, aspirer à la sainteté. Me grandir, c'est impossible! Je dois me supporter telle que je suis, avec mes imperfections sans nom­bre; mais je veux chercher le moyen d'aller au ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. Nous sommes dans un siècle d'inventions: maintenant, ce n'est plus la peine de gravir les marches d'un
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après leur mort, pas le moindre souvenir, le moindre écrit. Il en est au contraire, comme notre Mère Ste Thérèse, qui ont enrichi l'Eglise de leurs sublimes révélations ne craignant pas de révéler les secrets du Roi, afin qu'Il soit plus connu, plus aimé des âmes. Lequel de ces deux genres de saints plaît le mieux au Bon Dieu ? Il me semble, ma Mère, qu'ils lui sont également agréables, puisque tous ont suivi le mouvement de l'Esprit Saint et que le Seigneur a dit : Dites au Juste que TOUT est bien. Oui tout est bien, lorsqu'on ne recherche que la volonté de Jésus, c'est pour cela que moi, pauvre petite fleur, j'obéis à Jésus en essayant de faire plaisir à ma Mère bien-aimée.
    Vous le savez, ma Mère, j'ai toujours désiré d'être une sainte, mais hélas ! j'ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu'il y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foulé aux pieds des passants ; au lieu de me décourager, je me suis dit : Le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté ; me grandir, c'est impossible, je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections ; mais je veux chercher le moyen d'aller au Ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle.
Nous sommes dans un siècle d'inventions, maintenant ce n'est plus la peine de gravir les marches d'un

escalier; chez les riches, un ascenseur le remplace avantageusement. Moi, je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m'élever jusqu'à Jésus; car je suis trop petite pour gravir le rude escalier de la perfection. Alors j'ai demandé aux Livres saints l'indication de l'ascen­seur, objet de mon désir; et j'ai lu ces mots, sortis de la bouche même de la Sagesse éternelle: « Si quelqu'un est tout petit, qu'il vienne à moi. » Je me suis donc approchée de Dieu, devinant bien que j'avais découvert ce que je cherchais; et voulant savoir encore ce qu'il ferait au tout petit, j'ai continué mes recherches, et voici ce que j'ai trouvé: « Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein, et je vous balancerai sur mes genoux. »

Ah! jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses ne sont venues réjouir mon âme: l'ascenseur qui doit m'élever jusqu'au ciel, ce sont vos bras, ô Jésus! Pour cela, je n'ai pas besoin de grandir, il faut au contraire que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. O mon Dieu, vous avez dépassé mon attente;  et moi, je veux chanter vos miséricordes! Vous m'avez instruite dès ma jeunesse, et jusqu'à présent j'ai annoncé vos merveilles; je continuerai de les publier dans l'âge le plus avancé. Quel sera‑t‑il pour moi cet âge avancé? Il me semble que ce pourrait être aussi bien maintenant que plus tard: deux mille ans ne sont pas plus aux yeux du Seigneur que vingt ans... qu'un seul jour! Mais ne croyez pas, ma Mère, que votre enfant désire vous quitter, estimant comme une

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escalier, chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement. Moi je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m'élever jusqu'à Jésus, car je suis trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. Alors j'ai recherché dans les livres saints l'indication de l'ascenseur, objet de mon désir et j'ai lu ces mots sortis de la bouche de la Sagesse Eternelle : Si quelqu'un est TOUT PETIT, qu'il vienne à moi. Alors je suis venue, devinant que j'avais trouvé ce que je cherchais et voulant savoir, ô mon Dieu ! ce que vous feriez au tout petit qui répondrait à votre appel, j'ai continué mes recherches et voici ce que j'ai trouvé : - Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux !
Ah ! jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses, ne sont venues réjouir mon âme, l'ascenseur qui doit m'élever jusqu'au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela je n'ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. O mon Dieu, vous avez dépassé mon attente et moi je veux chanter vos miséricordes. «Vous m'avez instruite dès ma jeunesse et jusqu'à présent j'ai annoncé vos merveilles, je continuerai de les publier dans l'âge le plus avancé. Ps. LXX.» Quel sera-t-il pour moi cet âge avancé ? Il me semble que ce pourrait être maintenant, car 2.000 ans ne sont pas plus aux yeux du Seigneur que 20 ans... qu'un seul jour... Ah ! ne croyez pas, Mère bien-aimée, que votre enfant désire vous quitter... ne croyez pas qu'elle estime comme une

plus grande grâce de mourir à l'aurore plutôt qu'au déclin du jour: ce qu'elle estime, ce qu'elle désire uniquement, c'est de faire plaisir à Jésus. Maintenant qu'il semble s'approcher d'elle pour l'attirer au séjour de la gloire, son cœur se réjouit; elle le sait, elle l'a compris, le bon Dieu n'a besoin de personne, encore moins d'elle que des autres, pour faire du bien sur la terre. 

En attendant, ma Mère vénérée, je connais votre volonté: vous désirez que j'accomplisse près de vous une mission bien douce, bien facile [Nous l’avions chargée du noviciat]; et cette mission je l'achèverai du haut des cieux. Vous m'avez dit, comme Jésus à saint Pierre: «Paix mes agneaux»; et moi, je me suis étonnée, je me suis trouvée trop petite, je vous ai suppliée de faire paître vous‑même vos petits agneaux et de me garder par grâce avec eux. Répondant un peu à mon juste désir, vous m'avez plutôt nommée leur première compagne que leur maîtresse, me commandant toutefois de les conduire dans les pâturages fertiles et ombragés, de leur indi­quer les herbes les meilleures et les plus fortifiantes, de leur dési­gner avec soin les fleurs brillantes, mais empoisonnées, auxquelles ils ne doivent jamais toucher sinon pour les écraser sous leurs pas. Ma Mère, comment se fait‑il que ma jeunesse, mon inexpé­rience ne vous aient point effrayée ? Comment ne craignez‑vous pas que je laisse égarer vos agneaux?
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plus grande grâce de mourir à l'aurore plutôt qu'au déclin du jour. Ce qu'elle estime, ce qu'elle désire uniquement, c'est de faire plaisir à Jésus... Maintenant qu'Il semble s'approcher d'elle pour l'attirer au séjour de sa gloire, votre enfant se réjouit. Depuis longtemps elle a compris que le Bon Dieu n'a besoin de personne (encore moins d'elle que des autres) pour faire du bien sur la terre.
    Ma Mère, pardonnez-moi si je vous attriste... ah ! je voudrais tant vous réjouir... mais croyez-vous que si vos prières ne sont pas exaucées sur la terre, si Jésus pour quelques jours sépare l'enfant de sa Mère, ces prières ne le seront pas au Ciel ?...
    Votre désir est, je le sais, que j'accomplisse près de vous une mission bien douce, bien facile ; cette mission ne pourrai-je pas l'achever du haut des Cieux ?... Comme Jésus le dit un jour à Saint Pierre, vous avez dit à votre enfant : «Pais mes agneaux» et moi je me suis étonnée, je vous ai dit «être trop petite»... je vous ai suppliée de faire vous-même paître vos petits agneaux et de me garder, de me faire paître par grâce avec eux. Et vous, ma Mère bien-aimée, répondant un peu à mon juste désir, vous avez gardé les petits agneaux avec les brebis, mais en me commandant d'aller souvent les faire paître à l'ombre, de leur indiquer les herbes les meilleures et les plus fortifiantes, de bien leur montrer les fleurs brillantes auxquelles ils ne doivent jamais toucher si ce n'est pour les écraser sous leurs pas... Vous n'avez pas craint, ma Mère chérie, que j'égare vos petits agneaux ; mon inexpérience, ma

En agissant ainsi, peut­-être vous êtes‑vous rappelée que souvent le Seigneur se plaît à donner la sagesse aux plus petits. Sur la terre, elles sont bien rares les âmes qui ne mesurent pas la puissance divine à leurs courtes pensées! Le monde veut bien que partout ici‑bas il y ait des exceptions; seul, le bon Dieu n'a pas le droit d'en faire. Depuis bien longtemps, je le sais, cette manière de mesurer l'expérience aux années se pratique parmi les humains; car, en son adolescence, le saint roi David chan­tait au Seigneur: « Je suis jeune et méprisé. » Dans le même psaume cependant, il ne craint pas de dire: « Je suis devenu plus prudent que les vieillards, parce que j'ai recherché votre volonté. Votre parole est la lampe qui éclaire mes pas: je suis prêt à accomplir vos ordonnances, et je ne suis troublé de rien. »

Vous n'avez pas même jugé imprudent, ma Mère, de me dire un jour que le divin Maître illuminait mon âme et me donnait l'expérience des années. Je suis trop petite maintenant pour avoir de la vanité, je suis trop petite encore pour savoir tourner de belles phrases, afin de laisser croire que j'ai beaucoup d'humi­lité; j'aime mieux convenir simplement que le Tout‑Puissant a fait en moi de grandes choses; et la plus grande, c'est de m'avoir montré ma petitesse, mon impuissance à tout bien.

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jeunesse ne vous ont point effrayée, peut-être vous êtes-vous souvenue que souvent le Seigneur se plaît à accorder la sagesse aux petits et qu'un jour, transporté de joie, Il a béni son Père d'avoir caché ses secrets aux prudents et de les avoir révélés aux plus petits. Ma Mère, vous le savez, elles sont bien rares les âmes qui ne mesurent pas la puissance divine à leurs courtes pensées, on veut bien que partout sur la terre il y ait des exceptions, seul le Bon Dieu n'a pas le droit d'en faire ! Depuis bien longtemps, je le sais, cette manière de mesurer l'expérience aux années se pratique parmi les humains, car, en son adolescence, le Saint roi David chantait au Seigneur :   «Je suis jeune et méprisé.» Dans le même psaume 118, il ne craint pas de dire cependant :   «Je suis devenu plus prudent que les vieillards: parce que j'ai recherché votre volonté... Votre parole est la lampe qui éclaire mes pas... Je suis prêt d'accomplir vos ordonnances et je ne suis troublé de rien...»
    Mère bien-aimée, vous n'avez pas craint de me dire un jour que le Bon Dieu illuminait mon âme, qu'Il me donnait même l'expérience des années... O ma Mère ! je suis trop petite pour avoir de la vanité maintenant, je suis trop petite encore pour tourner de belles phrases afin de vous faire croire que j'ai beaucoup d'humilité, j'aime mieux convenir tout simplement que le Tout-Puissant a fait de grandes choses en l'âme de l'enfant de sa divine Mère, et la plus grande c'est de lui avoir montré sa petitesse, son impuissance.

Mon âme a connu bien des genres d'épreuves, j'ai beaucoup souffert ici‑bas! Dans mon enfance, je souffrais avec tristesse; aujourd'hui, c'est dans la paix et la joie que je savoure tous les fruits amers. Pour ne pas sourire en lisant ces pages, il faut, je l'avoue, que vous me connaissiez à fond, ma Mère chérie; car est‑il une âme apparemment moins éprouvée que la mienne ? Ah ! si le martyre que je souffre depuis un an apparaissait aux regards, quel étonnement ! Puisque vous le voulez, je vais essayer de l'écrire; mais il n'y a pas de termes pour expliquer ces choses, et je serai toujours au‑dessous de la réalité.

Au carême de l'année dernière je me trouvai plus forte que jamais, et cette force, malgré le jeûne que j'observais dans toute sa rigueur, se maintint parfaitement jusqu'à Pâques; lorsque le jour du Vendredi‑Saint, à la première heure, Jésus me donna l'espoir d'aller bientôt le rejoindre dans son beau ciel. Oh! qu'il m'est doux ce souvenir. Le jeudi soir, n'ayant pas obtenu la permission de rester au Tombeau la nuit entière, je rentrai à minuit dans notre cellule. A peine ma tête se posait‑elle sur l'oreiller, que je sentis un flot monter en bouillonnant jusqu'à mes lèvres; je crus que j'allais mourir, et mon cœur se fendit

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Mère chérie, vous le savez bien, le Bon Dieu a daigné faire passer mon âme par bien des genres d'épreuves ; j'ai beaucoup souffert depuis que je suis sur la terre, mais si dans mon enfance j'ai souffert avec tristesse, ce n'est plus ainsi que je souffre maintenant, c'est dans la joie et dans la paix, je suis véritablement heureuse de souffrir. O ma Mère, il faut que vous connaissiez tous les secrets de mon âme pour ne pas sourire en lisant ces lignes, car y a-t-il une âme moins éprouvée que la mienne si l'on en juge aux apparences ? Ah ! si l'épreuve que je souffre depuis un an apparaissait aux regards, quel étonnement !...
    Mère bien-aimée, vous la connaissez cette épreuve, je vais cependant vous en parler encore, car je la considère comme une grande grâce que j'ai reçue sous votre priorat béni.
    L'année dernière, le Bon Dieu m'a accordé la consolation d'observer le jeûne du carême dans toute sa rigueur ; jamais je ne m'étais sentie aussi forte, et cette force se maintint jusqu'à Pâques. Cependant le jour du Vendredi saint, Jésus voulut me donner l'espoir d'aller bientôt le voir au Ciel... Oh ! qu'il m'est doux ce souvenir !... Après être restée au Tombeau jusqu'à minuit, je rentrai dans notre cellule, mais à peine avais-je eu le temps de poser ma tête sur l'oreiller que je sentis comme un flot qui montait, montait en bouillonnant jusqu'à mes lèvres. Je ne savais pas ce que c'était, mais je pensais que peut-être j'allais mourir et mon âme était inondée
de joie. Cependant, comme je venais d'éteindre notre petite lampe, je mortifiai ma curiosité jusqu'au matin et m'endormis paisiblement. A cinq heures, le signal du réveil étant donné, je pensai tout de suite que j'avais quelque chose d'heureux à apprendre; et, m'approchant de la fenêtre, je le constatai bientôt, en trouvant notre mouchoir rempli de sang . O ma Mère, quelle espérance! J'étais intimement persuadée que mon Bien­Aimé, en ce jour anniversaire de sa mort, me faisait entendre un premier appel, comme un doux et lointain murmure qui m'annonçait son heureuse arrivée.
Ce fut avec une grande ferveur que j'assistai à Prime, puis au Chapitre. J'avais hâte d'être aux genoux de ma Mère pour lui confier mon bonheur. Je ne ressentais pas la moindre fati­gue, la moindre souffrance, aussi l'obtins facilement la permis­sion de finir mon carême comme je l'avais commencé; et, ce jour du Vendredi‑Saint, je partageai toutes les austérités du Car­mel sans aucun soulagement. Ah! jamais ces austérités ne m'avaient semblé aussi délicieuses... l'espoir d'aller au ciel me transportait d'allégresse.
Le soir de cet heureux jour, je rentrai pleine de joie dans notre cellule, et j'allais encore m'endormir doucement, lorsque mon bon Jésus me donna, comme la nuit précédente, le même signe de mon entrée prochaine dans l'éternelle vie. Je jouissais alors d'une foi si vive, si claire, que la pensée du ciel faisait tout mon bonheur; je ne pouvais
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de joie... Cependant comme notre lampe était soufflée, je me dis qu'il fallait attendre au matin pour m'assurer de mon bonheur, car il me semblait que c'était du sang que j'avais vomi. Le matin ne se fit pas longtemps attendre, en m'éveillant je pensai tout de suite que j'avais quelque chose de gai à apprendre et en m'approchant de la fenêtre je pus constater que je ne m'étais pas trompée... Ah ! mon âme fut remplie d'une grande consolation, j'étais intimement persuadée que Jésus au jour anniversaire de sa mort voulait me faire entendre un premier appel. C'était comme un doux et lointain murmure qui m'annonçait l'arrivée de l'Epoux...
    Ce fut avec une bien grande ferveur que j'assistai à Prime et au chapitre des pardons. J'avais hâte de voir mon tour arriver afin de pouvoir, en vous demandant pardon, vous confier, ma Mère bien-aimée, mon espérance et mon bonheur ; mais j'ajoutai que je ne souffrais pas du tout (ce qui était bien vrai) et je vous suppliai, ma Mère, de ne me donner rien de particulier. En effet j'eus la consolation de passer la journée du Vendredi Saint comme je le désirais. Jamais les austérités du Carmel ne m'avaient semblé aussi délicieuses, l'espoir d'aller au Ciel me transportait d'allégresse.
Le soir de ce bienheureux jour étant arrivé, il fallut se reposer, mais comme la nuit précédente, le bon Jésus me donna le même signe que mon entrée dans l'Eternelle vie n'était pas éloignée... Je jouissais alors d'une foi si vive, si claire, que la pensée du Ciel faisait tout mon bonheur, je ne pouvais

croire qu'il y eût des impies n'ayant pas la foi, et me persuadais que, certainement, ils parlaient contre leur pensée en niant l'existence d'un autre monde. Aux jours si lumineux du temps pascal, Jésus me fit compren­dre qu'il y a réellement des âmes sans foi et sans espérance, qui par l'abus des grâces perdent ces précieux trésors, source des seules joies pures et véritables. Il permit que mon âme fût enva­hie par les plus épaisses ténèbres, et que la pensée du ciel, si douce pour moi depuis ma petite enfance, me devînt un sujet de combat et de tourment. La durée de cette épreuve n'était pas limitée à quelques jours, à quelques semaines; voilà des mois que je la souffre, et j'attends encore l'heure de ma délivrance. Je vou­drais pouvoir exprimer ce que je sens; mais c'est impossible! Il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en comprendre l'obscurité. Cependant, je vais essayer de l'expliquer par une comparaison:

Je suppose que je suis née dans un pays environné d'épais brouillards; jamais je n'ai contemplé le riant aspect de la nature, jamais je n'ai vu un seul rayon de soleil. Dès mon enfance, il est vrai, j'entends parler de ces merveilles, je sais que le pays où j'habite n'est pas ma patrie, qu'il en est un autre vers lequel je dois sans cesse aspirer. Ce n'est pas une histoire inventée par un habitant des brouillards, c'est une vérité indiscutable; car le Roi de la patrie au brillant soleil est venu trente‑trois ans 
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croire qu'il y eût des impies n'ayant pas la foi. Je croyais qu'ils parlaient contre leur pensée en niant l'existence du Ciel, du beau Ciel où Dieu Lui-Même voudrait être leur éternelle récompense. Aux jours si joyeux du temps pascal, Jésus m'a fait sentir qu'il y a véritablement des âmes qui n'ont pas la foi, qui par l'abus des grâces perdent ce précieux trésor, source des seules joies pures et véritables. Il permit que mon âme fût envahie par les plus épaisses ténèbres et que la pensée du Ciel si douce pour moi ne soit plus qu'un sujet de combat et de tourment... Cette épreuve ne devait pas durer quelques jours, quelques semaines, elle devait ne s'éteindre qu'à l'heure marquée par le Bon Dieu et... cette heure n'est pas encore venue... Je voudrais pouvoir exprimer ce que je sens, mais hélas ! je crois que c'est impossible. Il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en comprendre l'obscurité. Je vais cependant essayer de l'expliquer par une comparaison.
    Je suppose que je suis née dans un pays environné d'un épais brouillard, jamais je n'ai contemplé le riant aspect de la nature, inondée, transfigurée par le brillant soleil ; dès mon enfance il est vrai j'entends parler de ces merveilles, je sais que le pays
je suis n'est pas ma patrie, qu'il en est un autre vers lequel je dois sans cesse aspirer. Ce n'est pas une histoire inventée par un habitant du triste pays où je suis, c'est une réalité certaine car le Roi de la patrie au brillant soleil est venu vivre 33 ans

Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

les additions sont en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

les suppressions sont en noir

dans le pays des ténèbres... Hélas! et les ténèbres n'ont point com­pris qu'il était la lumière du monde.   Mais, Seigneur, votre enfant l'a comprise votre divine lumière! elle vous demande pardon pour ses frères incrédules, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur, elle s'assied pour votre amour à cette table remplie d'amertume, où les pauvres pécheurs prennent leur nourriture, et dont elle ne veut point se lever avant le signe de votre main. Mais ne peut‑elle pas dire en son nom, au nom de ses frères cou­pables: «Ayez pitié de nous, Seigneur, car nous sommes de pau­vres pécheurs ?» Renvoyez‑nous justifiés! Que tous ceux qui ne sont point éclairés du flambeau de la foi le voient luire enfin! O mon Dieu, s'il faut que la table souillée par eux soit purifiée par une âme qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain des larmes, jusqu'à ce qu'il vous plaise de m'introduire dans votre lumineux royaume; la seule grâce que je vous demande, c'est de ne jamais vous offenser!
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dans le pays des ténèbres ; hélas ! les ténèbres n'ont point compris que ce Divin Roi était la lumière du monde... Mais Seigneur, votre enfant l'a comprise votre divine lumière, elle vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voulez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d'amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le jour que vous avez marqué... Mais aussi ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses frères : Ayez pitié de nous Seigneur, car nous sommes de pauvres pécheurs !... Oh ! Seigneur, renvoyez-nous justifiés... Que tous ceux qui ne sont point éclairés du lumineux flambeau de la Foi le voient luire enfin... ô Jésus, s'il faut que la table souillée par eux soit purifiée par une âme qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain de l'épreuve jusqu'à ce qu'il vous plaise de m'introduire dans votre lumineux royaume. La seule grâce que je vous demande c'est de ne jamais vous offenser !...
    Ma Mère bien-aimée, ce que je vous écris n'a pas de suite ; ma petite histoire qui ressemblait à un conte de fée s'est tout à coup changée en prière, je ne sais pas quel intérêt vous pourrez trouver à lire toutes ces pensées confuses et mal exprimées. Enfin ma Mère, je n'écris pas pour faire une oeuvre littéraire mais par obéissance, si je vous ennuie, du moins vous verrez que votre enfant a fait preuve de bonne volonté. Je vais donc

Je vous disais, ma Mère, que la certitude d'aller un jour loin de mon pays ténébreux m'avait été donnée dès mon enfance; non seulement je croyais d'après ce que j'entendais dire, mais encore je sentais dans mon cœur, par des aspirations intimes et profondes, qu'une autre terre, une région plus belle, me ser­virait un jour de demeure stable: de même que le génie de Chris­tophe Colomb lui faisait pressentir un nouveau monde. Quand, tout à coup, les brouillards qui m'environnent pénètrent dans mon âme et m'enveloppent de telle sorte, qu'il ne m'est plus pos­sible même de retrouver en moi l'image si douce de ma patrie... Tout a disparu !...

Lorsque je veux reposer mon cœur, fatigué des ténèbres qui l'entourent, par le souvenir fortifiant d'une vie future et éter­nelle, mon tourment redouble. Il me semble que les ténèbres, empruntant la voix des impies, me disent en se moquant de moi: « Tu rêves la lumière, une patrie embaumée, tu rêves la posses­sion éternelle du Créateur de ces merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards où tu languis; avance !... avance!... réjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant!... »

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sans me décourager continuer ma petite comparaison, au point où je l'avais laissée. Je disais que la certitude d'aller un jour loin du pays triste et ténébreux m'avait été donnée dès mon enfance ; non seulement je croyais d'après ce que j'entendais dire aux personnes plus savantes que moi, mais encore je sentais au fond de mon coeur des aspirations vers une région aussi belle. De même que le génie de Christophe Colomb lui fit pressentir qu'il existait un nouveau monde, alors que personne n'y avait songé, ainsi je sentais qu'une autre terre me servirait un jour de demeure stable. Mais tout à coup les brouillards qui m'environnent deviennent plus épais, ils pénètrent dans mon âme et l'enveloppent de telle sorte qu'il ne m'est plus possible de retrouver en elle l'image si douce de ma Patrie, tout à disparu ! Lorsque je veux reposer mon coeur fatigué des ténèbres qui l'entourent, par le souvenir du pays lumineux vers lequel j'aspire, mon tourment redouble ; il me semble que les ténèbres, empruntant la voix des pécheurs, me disent en se moquant de moi : «-Tu rêves la lumière, une patrie embaumée des plus suaves parfums, tu rêves la possession éternelle du Créateur de toutes ces merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards qui t'environnent! Avance, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant. »

Mère bien‑aimée, cette image de mon épreuve est aussi impar­faite que l'ébauche comparée au modèle; cependant, je ne veux pas en écrire plus long, je craindrais de blasphémer... j'ai peur même d'en avoir trop dit.

Ah ! que Dieu me pardonne ! Il sait bien que, tout en n'ayant pas la jouissance de la foi, je m'efforce d'en faire les œuvres. J'ai prononcé plus d'actes de foi depuis un an, que pendant toute ma vie. A chaque nouvelle occasion de combat, lorsque mon ennemi veut me provoquer, je me conduis en brave: sachant que c'est une lâcheté de se battre en duel, je tourne le dos à mon adver­saire sans jamais le regarder en face; puis je cours vers mon Jésus, je lui dis être prête à verser tout mon sang pour confesser qu'il y a un ciel, je lui dis être heureuse de ne pouvoir contempler sur la terre, avec les yeux de l'âme, ce beau ciel qui m'attend, afin qu'il daigne l'ouvrir pour l'éternité aux pauvres incrédules.

Aussi, malgré cette épreuve qui m'enlève tout sentiment de jouissance, je puis m'écrier encore: « Seigneur, vous me comblez de joie par tout ce que vous faites. » Car est‑il une joie plus grande que celle de souffrir pour votre amour? Plus la souf­france est intense, moins elle paraît aux yeux des créatures, plus elle vous fait sourire, ô mon Dieu! Et si, par impossible, vous deviez l'ignorer vous‑même, je serais encore heureuse de souffrir, dans l'espérance que par mes larmes je pourrais empêcher, ou réparer peut‑être, une seule faute commise contre la foi.
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Mère bien-aimée, l'image que j'ai voulu vous donner des ténèbres qui obscurcissent mon âme est aussi imparfaite qu'une ébauche comparée au modèle ; cependant je ne veux pas en écrire plus long, je craindrais de blasphémer... J'ai peur même d'en avoir trop dit...
    Ah ! que Jésus me pardonne si je Lui ai fait de la peine, mais Il sait bien que tout en n'ayant pas la jouissance de la Foi, je tâche au moins d'en faire les oeuvres. Je crois avoir fait plus d'actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie. A chaque nouvelle occasion de combat, lorsque mon ennemi vient me provoquer, je me conduis en brave, sachant que c'est une lâcheté de se battre en duel, je tourne le dos à mon adversaire sans daigner le regarder en face ; mais je cours vers mon Jésus, je Lui dis être prête à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour confesser qu'il y a un Ciel. Je Lui dis que je suis heureuse de ne pas jouir de ce beau Ciel sur la terre afin qu'Il l'ouvre pour l'éternité aux pauvres incrédules. Aussi malgré cette épreuve qui m'enlève toute jouissance, je puis cependant m'écrier :   «Seigneur vous me comblez de joie par tout ce que vous faites.» (Ps. XCI). Car est-il une joie plus grande que celle de souffrir pour votre amour ?... Plus la souffrance est intime, moins elle paraît aux yeux des créatures, plus elle vous réjouit, ô mon Dieu ! Mais si par impossible vous-même deviez ignorer ma souffrance, je serais encore heureuse de la posséder si par elle je pouvais empêcher ou réparer une seule faute commise contre la Foi...

Vous allez croire sans doute, ma Mère vénérée, que j'exagère un peu la nuit de mon âme. Si vous en jugez par les poésies que j'ai composées cette année, je devrais vous paraître inondée de consolations, une enfant pour laquelle le voile de la foi s'est pres­que déchiré! Et cependant... ce n'est plus un voile, c'est un mur qui s'élève jusqu'aux cieux et couvre le firmament étoilé! Lorsque je chante le bonheur du ciel, l'éternelle possession de Dieu, je n'en ressens aucune joie; car je chante simplement ce que je veux croire. Parfois, je l'avoue, un tout petit rayon de soleil éclaire ma sombre nuit, alors l'épreuve cesse un instant; mais ensuite, le souvenir de ce rayon, au lieu de me consoler, rend mes ténè­bres plus épaisses encore.

Ah! jamais je n'ai si bien senti que le Seigneur est doux et miséricordieux; il ne m'a envoyé cette lourde croix qu'au moment où je pouvais la porter; autrefois, je crois bien qu'elle m'aurait jetée dans le découragement. Maintenant elle ne produit qu'une chose: enlever tout sentiment de satisfaction naturelle dans mon aspiration vers la patrie céleste. Ma Mère, il me semble qu'à présent, rien ne m'empêche de m'envoler: je suis libre,

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Ma Mère bien-aimée, je vous parais peut-être exagérer mon épreuve, en effet si vous jugez d'après les sentiments que j'exprime dans les petites poésies que j'ai composées cette année, je dois vous sembler une âme remplie de consolations et pour laquelle le voile de la foi s'est presque déchiré, et cependant... ce n'est plus un voile pour moi, c'est un mur qui s'élève jusqu'aux cieux et couvre le firmament étoilé... Lorsque je chante le bonheur du Ciel, l'éternelle possession de Dieu, je n'en ressens aucune joie, car je chante simplement ce que JE VEUX CROIRE. Parfois il est vrai, un tout petit rayon de soleil vient illuminer mes ténèbres, alors l'épreuve cesse un instant, mais ensuite le souvenir de ce rayon au lieu de me causer de la joie rend mes ténèbres plus épaisses encore.
    O ma Mère, jamais je n'ai si bien senti combien le Seigneur est doux et miséricordieux, il ne m'a envoyé cette épreuve qu'au moment où j'ai eu la force de la supporter, plus tôt je crois bien qu'elle m'aurait plongée dans le découragement... Maintenant elle enlève tout ce qui aurait pu se trouver de satisfaction naturelle dans le désir que j'avais du Ciel... Mère bien-aimée, il me semble maintenant que rien ne m'empêche de m'envoler, car je n'ai plus de grands désirs si ce n'est celui d'aimer jusqu'à mourir d'amour... (9 Juin)

je n'ai aucune crainte, même celle que je redoutais le plus, je veux dire la crainte de rester longtemps malade et par suite d'être à charge à la communauté.  Si cela fait plaisir au bon Dieu, je consens volontiers à voir ma vie de souffrances, du corps et de l'âme, se prolonger des années.

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Ma Mère chérie, je suis tout étonnée en voyant ce que je vous ai écrit hier, quel griffonnage !... ma main tremblait de telle sorte qu'il m'a été impossible de continuer et maintenant je regrette même d'avoir essayé d'écrire, j'espère qu'aujourd'hui je vais le faire plus lisiblement, car je ne suis plus dans le dodo mais dans un joli petit fauteuil tout blanc.
    O ma Mère, je sens bien que tout ce que je vous dis n'a pas de suite, mais je sens aussi le besoin avant de vous parler du passé de vous dire mes sentiments présents, plus tard peut-être en aurai-je perdu le souvenir. Je veux d'abord vous dire combien je suis touchée de toutes vos délicatesses maternelles, ah ! croyez-le, ma Mère bien-aimée, le coeur de votre enfant est rempli de reconnaissance, jamais il n'oubliera tout ce qu'il vous doit...
    Ma Mère, ce qui me touche par-dessus tout, c'est la neuvaine que vous faites à N.D. des Victoires, ce sont les messes que vous faites dire pour obtenir ma guérison. Je sens que tous ces trésors spirituels font un grand bien à mon âme ; au commencement de la neuvaine, je vous disais, ma Mère, qu'il fallait que la Ste Vierge me guérisse ou bien qu'elle m'emporte dans les Cieux, car je trouvais cela bien triste pour vous et pour la communauté d'avoir la charge d'une jeune religieuse malade ; maintenant je veux bien être malade toute ma vie si cela fait plaisir au bon Dieu et je consens même à ce que ma vie soit très longue, la seule grâce

Oh! non, je ne crains pas une longue vie, je ne refuse pas le combat: « Le Seigneur est la roche où je suis élevée, qui dresse mes mains au combat et mes doigts à la guerre; il est mon bouclier; j'espère en lui. » Jamais je n'ai demandé à Dieu de mourir jeune; il est vrai, je n'ai pas cessé de croire qu'il en serait ainsi, mais sans rien faire pour l'obtenir.

Souvent, le Seigneur se contente du désir de travailler pour sa gloire; et mes désirs, vous le savez, ma Mère, ont été bien grands! Vous savez aussi que Jésus m'a présenté plus d'un calice amer par rapport à mes sœurs chéries . Ah! le saint roi David avait raison lorsqu’il chantait: «Qu'il est bon, qu'il est doux à des frères d’habiter ensemble dans une parfaite union! » Mais c'est au sein des sacrifices que cette union doit s'accomplir sur la terre. Non, ce n'est pas pour vivre avec mes sœurs que je suis venue dans ce Carmel béni; je pressentais bien, au contraire, que ce devait être un sujet de grandes souffran­ces, lorsqu'on ne veut rien accorder à la nature.

Comment peut‑on dire qu'il est plus parfait de s'éloigner des siens ? A‑t‑on jamais reproché à des frères de combattre sur le même champ de bataille, de voler ensemble pour cueillir la palme du martyre ? Sans doute, on a jugé

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que je désire, c'est qu'elle soit brisée par l'amour.
    Oh ! non, je ne crains pas une longue vie, je ne refuse pas le combat car le Seigneur est la roche où je suis élevée, qui dresse mes mains au combat et mes doigts à la guerre. Il est mon bouclier, j'espère en Lui - Ps. CXLIII - aussi jamais je n'ai demandé au bon Dieu de mourir jeune, il est vrai que j'ai toujours espéré que c'est là sa volonté.
Souvent le Seigneur se contente du désir de travailler pour sa gloire et vous savez, ma Mère, que mes désirs sont bien grands. Vous savez aussi que Jésus m'a présenté plus d'un calice amer qu'il a éloigné de mes lèvres avant que je le boive, mais pas avant de m'en avoir fait savourer l'amertume. Mère bien-aimée, le Saint roi David avait raison lorsqu'il chantait : Qu'il est bon, qu'il est doux pour des frères d'habiter ensemble dans une parfaite union. C'est vrai, je l'ai senti bien souvent, mais c'est au sein des sacrifices que cette union doit avoir lieu sur la terre. Ce n'est point pour vivre avec mes soeurs que je suis venue au Carmel, c'est uniquement pour répondre à l'appel de Jésus ; ah ! je pressentais bien que ce devait être un sujet de souffrance continuelle de vivre avec ses soeurs, lorsqu'on ne veut rien accorder à la nature.
    Comment peut-on dire que c'est plus parfait de s'éloigner des siens ?... A-t-on jamais reproché à des frères de combattre sur le même champ de bataille, leur a-t-on reproché de voler ensemble pour cueillir la palme du martyre ?... Sans doute, on a jugé

avec raison qu'ils s'encou­ragent mutuellement; mais aussi que le martyre de chacun devient celui de tous.

Ainsi en est‑il dans la vie religieuse que les théologiens appel­lent un martyre. En se donnant à Dieu, le cœur ne perd pas sa tendresse naturelle; cette tendresse, au contraire, grandit en deve­nant plus pure et plus divine.

C'est de cette tendresse que je vous aime, ma Mère, et que j'aime mes sœurs. Oui, je suis heureuse de combattre en famille pour la gloire du Roi des cieux; mais je suis prête aussi à voler sur un autre champ de bataille, si le divin Général m'en exprimait le désir: un commandement ne serait pas nécessaire, mais un regard, un simple signe!

Depuis mon entrée au Carmel, j'ai toujours pensé que, si Jésus ne m'emportait bien vite au Ciel, le sort de la petite colombe de Noé serait le mien: qu'un jour le Seigneur, ouvrant la fenê­tre de l'arche, me dirait de voler bien loin vers des rivages infi­dèles, portant avec moi la branche d'olivier. Cette pensée m'a fait planer plus haut que tout le créé. Comprenant que, même au Carmel, il pouvait y avoir des séparations, j'ai voulu par avance habiter dans les cieux; j'ai accepté, non seulement de m'exiler au milieu d'un peuple inconnu, mais, ce qui m'était bien plus amer, j'ai accepté l'exil

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avec raison qu'ils s'encourageaient mutuellement, mais aussi que le martyre de chacun devenait celui de tous. Ainsi en est-il dans la vie religieuse que les théologiens appellent un martyre.   En se donnant à Dieu le coeur ne perd pas sa tendresse naturelle, cette tendresse au contraire grandit en devenant plus pure et plus divine.
    Mère bien-aimée, c'est de cette tendresse que je vous aime, que j'aime mes soeurs ; je suis heureuse de combattre en famille pour la gloire du Roi des Cieux, mais je suis prête aussi à voler sur un autre champ de bataille si le Divin Général m'en exprimait le désir. Un commandement ne serait pas nécessaire mais un regard, un simple signe.
    Depuis mon entrée dans l'arche bénie, j'ai toujours pensé que si Jésus ne m'emportait bien vite au Ciel, le sort de la petite colombe de Noé serait le mien ; qu'un jour le Seigneur ouvrirait la fenêtre de l'arche et me dirait de voler bien loin, bien loin, vers des rivages infidèles, portant avec moi la petite branche d'olivier. Ma Mère, cette pensée fait grandir mon âme, elle m'a fait planer plus haut que tout le créé. J'ai compris que même au Carmel il pouvait encore y avoir des séparations, qu'au Ciel seulement l'union sera complète et éternelle ; alors j'ai voulu que mon âme habite dans les Cieux, qu'elle ne regarde les choses de la terre que de loin. J'ai accepté non seulement de m'exiler au milieu d'un peuple inconnu, mais ce qui m'était bien plus amer, j'ai accepté l'exil

pour mes sœurs. Maintenant, tout est passé, les supé­rieurs ont mis des obstacles insurmontables à leur départ; ce calice, je n'ai fait qu'y tremper mes lèvres, juste le temps d'en goûter l'amertume.

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pour mes soeurs. Jamais je n'oublierai le 2 Août 1896, ce jour-là se trouvait justement celui du départ des missionnaires, il fut sérieusement question du départ de Mère Agnès de Jésus. Ah ! je n'aurais pas voulu faire un mouvement pour l'empêcher de partir ; je sentais cependant une grande tristesse dans mon coeur, je trouvais que son âme si sensible, si délicate n'était pas faite pour vivre au milieu d'âmes qui ne sauraient la comprendre, mille autres pensées se pressaient en foule dans mon esprit et Jésus se taisait, il ne commandait pas à la tempête... Et moi je lui disais : Mon Dieu, pour votre amour j'accepte tout : si vous le voulez, je veux bien souffrir jusqu'à mourir de chagrin. Jésus se contenta de l'acceptation, mais quelques mois après, on parla du départ de Sr Geneviève et de Sr Marie de la Trinité ; alors ce fut un autre genre de souffrance, bien intime, bien profonde, je me représentais toutes les épreuves, les déceptions qu'elles auraient à souffrir, enfin mon ciel était chargé de nuages... seul le fond de mon coeur restait dans le calme et la paix.
    Ma Mère bien-aimée, votre prudence sut découvrir la volonté du Bon Dieu et de sa part vous avez défendu à vos novices de penser maintenant à quitter le berceau de leur enfance religieuse ; mais leurs aspirations, vous les compreniez puisque vous-même, ma Mère, aviez demandé dans votre jeunesse d'aller à Saïgon, c'est ainsi que souvent les désirs des mères trouvent un écho dans l'âme
Laissez‑moi vous dire, ma Mère, pourquoi si la sainte Vierge me guérit, je désire répondre à l'appel de nos Mères d’Hanoï. Il parafât que pour vivre dans les Carmels étrangers, il faut une vocation toute spéciale; beaucoup d'âmes s'y croient appelées sans l'être en effet. Vous m'avez dit, ma Mère, que j'avais cette vocation, et que ma santé seule mettait obstacle à son accom­plissement. Ah! s'il me fallait un jour quitter mon berceau religieux, ce ne serait pas sans blessure. Je n'ai pas un cœur insensible, et c'est justement parce qu'il est capable de souffrir beaucoup, que je désire donner à Jésus tous les genres de souffrances qu'il pour­rait supporter. Ici, je suis aimée de vous, ma Mère, de toutes mes sœurs, et cette affection m'est bien douce: voilà pourquoi je rêve un monastère où je serais inconnue, où j'aurais à souf­frir l'exil du cœur.
Non, ce n'est pas dans l'intention de rendre service au Carmel
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de leurs enfants. O ma Mère chérie, votre désir apostolique trouve en mon âme, vous le savez un écho bien fidèle ; laissez-moi vous confier pourquoi j'ai désiré et désire encore, si la Ste Vierge me guérit, quitter pour une terre étrangère la délicieuse oasis où je vis si heureuse sous votre regard maternel.
    Il faut, ma Mère, (vous me l'avez dit) pour vivre dans les carmels étrangers, une vocation toute spéciale, beaucoup d'âmes s'y croient appelées sans l'être en effet, vous m'avez dit aussi que j'avais cette vocation et que ma santé seule était un obstacle, je sais bien que cet obstacle disparaîtrait si le Bon Dieu m'appelait au loin, aussi je vis sans aucune inquiétude. S'il me fallait un jour quitter mon cher Carmel, ah ! ce ne serait pas sans blessure, Jésus ne m'a pas donné un coeur insensible et c'est justement parce qu'il est capable de souffrir que je désire qu'il donne à Jésus tout ce qu'il peut donner. Ici, Mère bien-aimée, je vis sans aucun embarras des soins de la misérable terre, je n'ai qu'à remplir la douce et facile mission que vous m'avez confiée. Ici je suis comblée de vos prévenances maternelles, je ne sens pas la pauvreté n'ayant jamais manqué de rien. Mais surtout, ici je suis aimée, de vous et de toutes les soeurs, et cette affection m'est bien douce. Voilà pourquoi je rêve un monastère où je serais inconnue, où j'aurais à souffrir la pauvreté, le manque d'affection, enfin l'exil du coeur.
    Ah ! ce n'est pas dans l'intention de rendre des services au Carmel qui

d’Hanoï que je quitterais tout ce qui m'est cher, je connais trop mon incapacité; mon seul but serait d'accomplir la volonté du bon Dieu et de me sacrifier pour lui au gré de ses désirs. Je sens bien que je n'aurais aucune déception; car, lorsqu'on s'attend à une souffrance pure, on est plu­tôt surpris de la moindre joie: et puis, la souffrance elle‑même devient la plus grande des joies, quand on la recherche comme un précieux trésor.

Mais je suis malade maintenant, et je ne guérirai pas. Toutefois, je reste dans la paix; depuis longtemps je ne m'appartiens plus, je suis livrée totalement à Jésus... Il est donc libre de faire de moi tout ce qui lui plaira. Il m'a donné l'attrait d'un exil complet, il m'a demandé si je consentais à boire ce calice: aussitôt, je l'ai voulu saisir, mais lui, retirant sa main, me montra que l'acceptation seule le contentait.

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voudrait bien me recevoir, que je quitterais tout ce qui m'est cher ; sans doute, je ferais tout ce qui dépendrait de moi, mais je connais mon incapacité et je sais qu'en faisant de mon mieux je n'arriverais pas à bien faire, n'ayant comme je le disais tout à l'heure aucune connaissance des choses de la terre. Mon seul but serait d'accomplir la volonté du bon Dieu, de me sacrifier pour Lui de la manière qu'il lui plairait.
    Je sens bien que je n'aurais aucune déception, car lorsqu'on s'attend à une souffrance pure et sans aucun mélange, la plus petite joie devient une surprise inespérée ; et puis vous le savez, ma Mère, la souffrance elle-même devient la plus grande des joies lorsqu'on la recherche comme le plus précieux des trésors.
    Oh non ! ce n'est pas avec l'intention de jouir du fruit de mes travaux que je voudrais partir, si c'était là mon but je ne sentirais pas cette douce paix qui m'inonde et je souffrirais même de ne pouvoir réaliser ma vocation pour les missions lointaines. Depuis longtemps je ne m'appartiens plus, je suis totalement à Jésus, Il est donc libre de faire de moi ce qu'il lui plaira. Il m'a donné l'attrait d'un exil complet, Il m'a fait comprendre toutes les souffrances que j'y rencontrerais, me demandant si je voulais boire ce calice jusqu'à la lie ; aussitôt j'ai voulu saisir cette coupe que Jésus me présentait, mais Lui, retirant sa main, me fit comprendre que l'acceptation Le contentait.

Mon Dieu, de quelles inquiétudes on se délivre en faisant le vœu d'obéissance! Que les simples religieuses sont heureuses ! Leur unique boussole étant la volonté des supérieurs, elles sont toujours assurées d'être dans le droit chemin, n'ayant pas à crain­dre de se tromper, même s'il leur parafât certain que les supé­rieurs se trompent. Mais, lorsqu'on cesse de consulter la boussole infaillible, aussitôt l'âme s'égare dans des chemins arides, où l'eau de la grâce lui manque bientôt. Ma Mère, vous êtes la boussole que Jésus m'a donnée pour me conduire sûrement au rivage éternel. Qu'il m'est doux de fixer sur vous mon regard et d'accomplir ensuite la volonté du Seigneur! En permettant que je souffre des tentations contre la foi, le divin Maitre a beaucoup augmenté dans mon cœur l'esprit de foi, qui me le fait voir vivant en votre âme et me communiquant par vous ses ordres bénis. Je sais bien, ma Mère, que vous me rendez doux et léger le fardeau de l'obéis­sance; mais il me semble, d'après mes sentiments intimes, que je ne changerais pas de conduite, et que ma tendresse filiale ne souffrirait aucune diminution, s'il vous plaisait de me trai­ter sévèrement, parce que je verrais encore la volonté de mon Dieu, se manifestant d'une autre façon pour le plus grand bien de mon âme.

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ma Mère, de quelles inquiétudes on se délivre en faisant voeu d'obéissance ! Que les simples religieuses sont heureuses ! Leur unique boussole étant la volonté des supérieurs, elles sont toujours assurées d'être dans le droit chemin, elles n'ont pas à craindre de se tromper même s'il leur paraît certain que les supérieurs se trompent. Mais lorsqu'on cesse de regarder la boussole infaillible, lorsqu'on s'écarte de la voie qu'elle dit de suivre sous prétexte de faire la volonté de Dieu qui n'éclaire pas bien ceux qui pourtant tiennent sa place, aussitôt l'âme s'égare dans des chemins arides où l'eau de la grâce lui manque bientôt.
    Mère bien-aimée, vous êtes la boussole que Jésus m'a donnée pour me conduire sûrement au rivage éternel. Qu'il m'est doux de fixer sur vous mon regard et d'accomplir ensuite la volonté du Seigneur ! Depuis qu'Il a permis que je souffre des tentations contre la foi, Il a beaucoup augmenté dans mon coeur l'esprit de foi qui me fait voir en vous, non seulement une Mère qui m'aime et que j'aime, mais surtout qui me fait voir Jésus vivant en votre âme et me communicant par vous sa volonté. Je sais bien, ma Mère, que vous me traitez en âme faible, en enfant gâtée, aussi je n'ai pas de mal à porter le fardeau de l'obéissance, mais il me semble, d'après ce que je sens au fond de mon coeur, que je ne changerais pas de conduite et que mon amour pour vous ne souffrirait aucune diminution s'il

Parmi les grâces sans nombre que j'ai reçues cette année, je n'estime pas la moindre celle qui m'a donné de comprendre dans toute son étendue le précepte de la charité. Je n'avais jamais approfondi cette parole de Notre‑Seigneur: «Le second com­mandement est semblable au premier: Tu aimeras ton prochain comme toi‑même.» Je m'appliquais surtout à aimer Dieu, et c'est en l'aimant que j'ai découvert le secret de ces autres paro­les: « Ce ne sont pas ceux qui disent: Seigneur! Seigneur! qui entreront dans le royaume des cieux; mais celui qui fait la volonté de mon Père. »

Cette volonté, Jésus me l'a fait connaître, lorsqu'à la dernière Cène il donna son commandement nouveau, quand il dit à ses Apôtres de s'entr'aimer comme il les a aimés lui‑même..... 

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vous plaisait de me traiter sévèrement, car je verrais encore que c'est la volonté de Jésus que vous agissiez ainsi pour le plus grand bien de mon âme.
    Cette année, ma Mère chérie, le bon Dieu m'a fait comprendre ce que c'est que la charité ; avant je le comprenais, il est vrai, mais d'une manière imparfaite, je n'avais pas approfondi cette parole de Jésus : «Le second commandement est semblable au premier: Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» Je m'appliquais surtout à aimer Dieu et c'est en l'aimant que j'ai compris qu'il ne fallait pas que mon amour se traduisît seulement par des paroles, car : «Ce ne sont pas ceux qui disent: Seigneur, Seigneur! qui entreront dans le royaume des Cieux, mais ceux qui font la volonté de Dieu

Cette volonté, Jésus l'a fait connaître plusieurs fois, je devrais dire presque à chaque page de son Evangile ; mais à la dernière cène, lorsqu'Il sait que le coeur de ses disciples brûle d'un plus ardent amour pour Lui qui vient de se donner à eux, dans l'ineffable mystère de son Eucharistie, ce doux sauveur veut leur donner un commandement nouveau. Il leur dit avec une inexprimable tendresse : Je vous fais un commandement nouveau, c'est de vous entr'aimer, et que COMME JE VOUS AI AIMES, VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS LES AUTRES. La marque à quoi tout le monde connaîtra que vous êtes mes disciples, c'est si vous vous entr'aimez.

Et je me suis mise à rechercher comment Jésus avait aimé ses dis­ciples; j'ai vu que ce n'était pas pour leurs qualités naturelles, j'ai constaté qu'ils étaient ignorants et remplis de pensées terrestres. Cependant il les appelle ses amis, ses frères, il désire les voir près de lui dans le royaume de son Père; et pour leur ouvrir ce royaume, il veut mourir sur la croix, disant qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime.

En méditant ces paroles divines, j'ai vu combien mon amour pour mes sœurs était imparfait, j'ai compris que je ne les aimais pas comme Jésus les aime. Ah ! je devine maintenant que la vraie charité consiste à supporter tous les défauts du prochain, à ne pas s'étonner de ses faiblesses, à s'édifier de ses moindres ver­tus; mais surtout, j'ai appris que la charité ne doit point rester enfermée dans le fond du coeur; car personne n'allume un flam­beau pour le mettre sous le boisseau, mais on le met sur le chan­delier, afin qu'il éclaire TOUS ceux qui sont dans la maison. Il me semble, ma Mère, que ce flambeau représente la charité qui doit éclairer, réjouir, non seulement ceux qui me sont le plus chers, mais tous ceux qui sont dans la maison.

Lorsque le Seigneur, dans l'ancienne loi, ordonnait à son peu­ple d'aimer son prochain

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Comment Jésus a-t-Il aimé ses disciples et pourquoi les a-t-Il aimés ? Ah ! ce n'était pas leurs qualités naturelles qui pouvaient l'attirer, il y avait entre eux et Lui une distance infinie. Il était la science, la Sagesse Eternelle, ils étaient de pauvres pêcheurs, ignorants et remplis de pensées terrestres. Cependant Jésus les appelle ses amis, ses frères. Il veut les voir régner avec Lui dans le royaume de son Père et pour leur ouvrir ce royaume Il veut mourir sur une croix car Il a dit : Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime.
    Mère bien-aimée, en méditant ces paroles de Jésus, j'ai compris combien mon amour pour mes soeurs était imparfait, j'ai vu que je ne les aimais pas comme le Bon Dieu les aime ? Ah ! je comprends maintenant que la charité parfaite consiste à supporter les défauts des autres, à ne point s'étonner de leurs faiblesses, à s'édifier des plus petits actes de vertus qu'on leur voit pratiquer, mais surtout j'ai compris que la charité ne doit point rester enfermée dans le fond du coeur : Personne, a dit Jésus, n'allume un flambeau pour le mettre sous le boisseau, mais on le met sur un chandelier pour qu'il éclaire TOUS ceux qui sont dans la maison. Il me semble que ce flambeau représente la charité qui doit éclairer, réjouir, non seulement ceux qui me sont le plus chers, mais TOUS ceux qui sont dans la maison, sans excepter personne.
    Lorsque le Seigneur avait ordonné à son peuple d'aimer son prochain

comme soi‑même, il n'était pas encore descendu sur la terre, et, sachant bien à quel degré on aime sa propre personne, il ne pouvait demander davantage. Mais, lors­que Jésus fait à ses Apôtres un commandement nouveau, son commandement à lui, il n'exige plus seulement d'aimer son pro­chain comme soi‑même, mais comme il l'aime lui‑même, comme il l'aimera jusqu'à la consommation des siècles.

O mon Jésus! je sais que vous ne commandez rien d'impossi­ble; vous connaissez mieux que moi ma faiblesse et mon imper­fection, vous savez bien que jamais je n'arriverai à aimer mes sœurs comme vous les aimez, si vous‑même, ô mon divin Sau­veur, ne les aimez encore en moi. C'est parce que vous voulez m'accorder cette grâce que vous avez fait un commandement nouveau. Oh ! que je l'aime! puisqu'il me donne l'assurance que votre volonté est d'aimer en moi tous ceux que vous me com­mandez d'aimer.

Oui, je le sens, lorsque je suis charitable c'est Jésus seul qui agit en moi; plus je suis unie à lui, plus aussi j'aime toutes mes sœurs. Si je veux augmenter en mon cœur cet amour, et que le démon essaie de me mettre devant les yeux les défauts de telle ou telle sœur, je m'empresse de rechercher ses vertus, ses bons désirs; je me dis que, si je l'ai vue tomber une fois, elle peut bien avoir remporté un grand
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comme soi-même, Il n'était pas encore venu sur la terre ; aussi sachant bien à quel degré l'on aime sa propre personne, Il ne pouvait demander à ses créatures un amour plus grand pour le prochain. Mais lorsque Jésus fit à ses apôtres un commandement nouveau, SON COMMANDEMENT A LUI, comme Il le dit plus loin, ce n'est pas d'aimer le prochain comme soi-même qu'Il parle mais de l'aimer comme Lui, Jésus, l'a aimé, comme Il l'aimera jusqu'à la consommation des siècles...
    Ah ! Seigneur, je sais que vous ne commandez rien d'impossible, vous connaissez mieux que moi ma faiblesse, mon imperfection, vous savez bien que jamais je ne pourrais aimer mes soeurs comme vous les aimez, si vous-même, ô mon Jésus, ne les aimiez encore en moi. C'est parce que vous vouliez m'accorder cette grâce que vous avez fait un commandement nouveau. - Oh ! que je l'aime puisqu'il me donne l'assurance que votre volonté est d'aimer en moi tous ceux que vous me commandez d'aimer !...
    Oui je le sens, lorsque je suis charitable, c'est Jésus seul qui agit en moi ; plus je suis unie à Lui, plus aussi j'aime toutes mes soeurs. Lorsque je veux augmenter en moi cet amour, lorsque surtout le démon essaie de me mettre devant les yeux de l'âme les défauts de telle ou telle soeur qui m'est moins sympathique, je m'empresse de rechercher ses vertus, ses bons désirs, je me dis que si je l'ai vue tomber une fois elle peut bien avoir remporté un grand

nombre de victoires qu'elle cache par humilité, et que même ce qui me parait une faute peut très bien être, à cause de l'intention, un acte de vertu. J'ai d'autant moins de peine à me le persuader, que j'en fis l'expérience par moi‑même.

Un jour, pendant la récréation, la portière vint demander une sœur pour une besogne qu'elle désigna. J'avais un désir d'enfant de m'employer à ce travail, et justement le choix tomba sur moi. Aussitôt je commence à plier notre ouvrage, mais assez douce­ment pour que ma voisine ait quitté le sien avant moi; car je savais la réjouir en lui laissant prendre ma place. La sœur qui demandait de l'aide, me voyant si peu pressée, dit en riant: «Ah ! je pensais bien que vous ne mettriez pas cette perle à votre cou­ronne, vous alliez trop lentement! »

Et toute la communauté crut que j'avais agi par nature. Je ne saurais dire combien ce petit événement me fut profita­ble et me rendit indulgente. Il m'empêche encore d'avoir de la vanité quand je suis jugée favorablement; car je me dis: Puis­que mes petits actes de vertu peuvent être pris pour des imper­fections, on peut tout aussi bien se

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nombre de victoires qu'elle cache par humilité, et que même ce qui me paraît une faute peut très bien être à cause de l'intention un acte de vertu. Je n'ai pas de peine à me le persuader, car j'ai fait un jour une petite expérience qui m'a prouvé qu'il ne faut jamais juger. -
C'était pendant une récréation, la portière sonne deux coups, il fallait ouvrir la grande porte des ouvriers pour faire entrer des arbres destinés à la crèche. La récréation n'était pas gaie, car vous n'étiez pas là, ma Mère chérie, aussi je pensais que si l'on m'envoyait servir de tierce, je serai bien contente ; justement mère Sous-Prieure me dit d'aller en servir, ou bien la soeur qui se trouvait à côté de moi ; aussitôt je commence à défaire notre tablier, mais assez doucement pour que ma compagne ait quitté le sien avant moi, car je pensais lui faire plaisir en la laissant être tierce. La soeur qui remplaçait la dépositaire nous regardait en riant et voyant que je m'étais levée la dernière, elle me dit : «Ah! j'avais bien pensé que ce n'était pas vous qui alliez gagner une perle à votre couronne, vous alliez trop lentement...»
    Bien certainement toute la communauté crut que j'avais agi par nature et je ne saurais dire combien une aussi petite chose me fit de bien à l'âme et me rendit indulgente pour les faiblesses des autres. Cela m'empêche aussi d'avoir de la vanité lorsque je suis jugée favorablement car je me dis ceci : Puisqu'on prend mes petits actes de vertus pour des imperfections, on peut tout aussi bien se

tromper en appelant vertu ce qui n'est qu'imperfection; et je répète alors avec saint Paul: « Je me mets fort peu en peine d'être jugée par aucun tribunal humain. Je ne me juge pas moi‑même. Celui qui me juge, c'est le Seigneur . » Oui, c'est le Seigneur, c'est Jésus qui me juge! Et pour me rendre son jugement favorable, ou plutôt pour ne pas être jugée du tout, puisqu'il a dit: «Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés», je veux toujours avoir des pensées charitables. 

[Thérèse écrit ce qui suit - en vert - au folio 15 verso, où ce texte est recopié]

Je reviens au saint Evangile, le Seigneur m'explique bien clairement en quoi consiste son commandement nouveau. Je lis en saint Matthieu: « Vous avez appris qu'il a été dit: Vous aimerez votre ami et vous haïrez votre ennemi. Pour moi je vous dis: Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent. »Sans doute, au Carmel, on ne rencontre pas d'ennemis, mais enfin, il y a des sympathies; on se sent attiré vers telle sœur, au lieu que telle autre vous ferait faire un long détour pour évi­ter sa rencontre. Eh bien, Jésus me dit que cette sœur il faut l'aimer, qu'il faut prier pour elle, quand même sa conduite me porterait à croire qu'elle ne m'aime pas: «Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura‑t‑on ? car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment.» Et ce n'est pas assez d'aimer, il faut le prouver. On est naturellement heureux de faire plaisir à un ami, on aime surtout à faire des surprises; mais cela n'est point de la charité, car les pécheurs le font aussi.

[Le texte en jaune est plus bas dans HA 98 - il a été monté ici pour suivre Thérèse]

 Hélas! je suis loin, je l'avoue, de pratiquer ce que je comprends; et cependant, le seul désir que j'en ai me donne la paix. S'il m'arrive de tomber en quelque faute contraire, je me relève aussitôt; depuis quelques mois, je n'ai plus même à combattre, je puis dire avec notre Père saint Jean de la Croix: «Ma demeure est entièrement pacifiée», et j'attribue cette paix intime à un certain combat dans lequel j'ai été victorieuse. A partir de ce triomphe, la milice céleste vient à mon secours, ne pouvant souffrir de me voir blessée après avoir lutté vaillamment dans l'occasion que je vais décrire.
Une sainte religieuse de la communauté avait autrefois le talent de me déplaire en tout; le démon s'en mêlait, car c'était lui certainement que me faisait voir en elle tant de côtés désagréables: aussi, ne voulant pas céder à l'antipathie naturelle que j'éprouvais, je me dis que la charité ne devait pas seulement consister dans les sentiments, mais se laisser voir dans les œuvres. Alors

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tromper en prenant pour vertu ce qui n'est qu'imperfection. Alors je dis avec St Paul : Je me mets fort peu en peine d'être jugé par aucun tribunal humain. Je ne me juge pas moi-même, Celui qui me juge c'est LE SEIGNEUR. Aussi pour me rendre ce jugement favorable, ou plutôt afin de n'être pas jugée du tout, je veux toujours avoir des pensées charitables car Jésus a dit : Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés.
















    Ma Mère, en lisant ce que je viens d'écrire, vous pourriez croire que la pratique de la charité ne m'est pas difficile. C'est vrai, depuis quelques mois je n'ai plus à combattre pour pratiquer cette belle vertu ; je ne veux pas dire par là qu'il ne m'arrive jamais de faire des fautes, ah ! je suis trop imparfaite pour cela, mais je n'ai pas beaucoup de mal à me relever lorsque je suis tombée parce qu'en un certain combat, j'ai remporté la victoire ; aussi la milice céleste vient-elle à mon secours, ne pouvant souffrir de me voir vaincue après avoir été victorieuse dans la glorieuse guerre que je vais essayer de décrire.
    Il se trouve dans la communauté une soeur qui a le talent de me déplaire en toutes choses, ses manières, ses paroles, son caractère me semblaient très désagréables. Cependant c'est une sainte religieuse qui doit être très agréable au bon Dieu, aussi ne voulant pas céder à l'antipathie naturelle que j'éprouvais, je me suis dit que la charité ne devait pas consister dans les sentiments, mais dans les oeuvres ; alors

je m'appliquai à faire pour cette sœur ce que j'aurais fait pour la personne que j'aime le plus. A chaque fois que je la rencontrais, je priais le bon Dieu pour elle, lui offrant toutes ses vertus et ses mérites. Je sentais bien que cela réjouissait grandement mon Jésus; car il n'est pas d'artiste qui n'aime à recevoir des louanges de ses œuvres, et le divin Artiste des âmes est heureux lorsqu'on ne s'arrête pas à l'extérieur, mais que, pénétrant jusqu'au sanctuaire intime qu'il s'est choisi pour demeure, on en admire la beauté.Je ne me contentais pas de prier beaucoup pour celle qui me donnait tant de combats, je tâchais de lui rendre tous les services possibles; et quand j'avais la tentation de lui répondre d'une façon désagréable, je m'empressais bien vite de lui faire un aimable sourire, essayant de détourner la conversation; car il est dit dans l'imitation: Il vaut mieux laisser chacun dans son sentiment que s'arrêter à contester.


Souvent aussi, quand le démon me tentait violemment et que je pouvais m'esquiver sans qu'elle s'aperçût de ma lutte intime, je m'enfuyais comme un soldat déserteur. Et sur ces entrefaites, elle me dit un jour d'un air radieux: « Ma sœur Thérèse de l'Enfant Jésus, voudriez vous me confier ce qui vous attire tant vers moi ? Je ne vous rencontre pas que vous ne me fassiez le plus gracieux sourire.» Ah! ce qui m'attirait, c'était Jésus caché au fond de son âme, Jésus qui rend doux ce qu'il y a de plus amer!

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je me suis appliquée à faire pour cette soeur ce que j'aurais fait pour la personne que j'aime le plus. A chaque fois que je la rencontrais je priais le bon Dieu pour elle, Lui offrant toutes ses vertus et ses mérites. Je sentais bien que cela faisait plaisir à Jésus, car il n'est pas d'artiste qui n'aime à recevoir des louanges de ses oeuvres et Jésus, l'Artiste des âmes, est heureux lorsqu'on ne s'arrête pas à l'extérieur mais que, pénétrant jusqu'au sanctuaire intime qu'il s'est choisi pour demeure, on en admire la beauté. Je ne me contentais pas de prier beaucoup pour la soeur qui me donnait tant de combats, je tâchais de lui rendre tous les services possibles et quand j'avais la tentation de lui répondre d'une façon désagréable, je me contentais de lui faire mon plus aimable sourire et je tâchais de détourner la conversation, car il est dit dans l'Imitation : Il vaut mieux laisser chacun dans son sentiment que de s'arrêter à contester.
    Souvent aussi, lorsque je n'étais pas à la récréation (je veux dire pendant les heures de travail), ayant quelques rapports d'emploi avec cette soeur, lorsque mes combats étaient trop violents, je m'enfuyais comme un déserteur. Comme elle ignorait absolument ce que je sentais pour elle, jamais elle n'a soupçonné les motifs de ma conduite et demeure persuadée que son caractère m'est agréable. Un jour à la récréation, elle me dit à peu près ces paroles d'un air très content : «Voudriez-vous me dire, ma Sr Thérèse de l'Enf. Jésus, ce qui vous attire tant vers moi, à chaque fois que vous me regardez, je vous vois sourire?» Ah ! ce qui m'attirait, c'était Jésus caché au fond de son âme... Jésus qui rend doux ce qu'il y a de plus amer... Je lui répondis que je souriais parce que j'étais contente de la voir (bien entendu je n'ajoutai pas que c'était au point de vue spirituel).


Je vous parlais à l'instant, ma Mère, de mon dernier moyen pour éviter une défaite dans les combats de la vie, je veux dire la désertion. Ce moyen peu honorable, je l'employais pendant mon noviciat, il m'a toujours parfaitement réussi. Je vais vous en citer un éclatant exemple qui, je crois, vous fera sourire:
Vous étiez malade depuis plusieurs jours, d'une bronchite qui nous donna bien des inquiétudes. Un matin je vins tout doucement remettre à votre infirmerie les clefs de la grille de communion; car j'étais sacristine. Au fond, je me réjouissais d'avoir cette occasion de vous voir, mais je me gardai bien de le faire paraître. Or l'une de vos filles, animée d'un saint zèle, crut que j'allais vous éveiller et voulut discrètement me prendre les clefs. Je lui répondis, le plus poliment possible, que je désirais autant qu'elle ne point faire de bruit, et j'ajoutai que c'était mon droit de rendre les clefs. Je comprends aujourd'hui qu'il eût été plus parfait de céder tout simplement, mais je ne le comprenais pas alors et voulus entrer à sa suite, malgré elle. Bientôt le malheur redouté arriva, le bruit que nous faisions vous fit ouvrir les yeux, et tout retomba sur moi! La sœur à laquelle j'avais résisté se hâta de prononcer tout un discours, dont le fond était ceci: «C'est ma sœur Thérèse de l’Enfant Jésus qui a fait le bruit.»

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Ma Mère bien-aimée, je vous l'ai dit, mon dernier moyen de ne pas être vaincue dans les combats, c'est la désertion ; ce moyen, je l'employais déjà pendant mon noviciat, il m'a toujours parfaitement réussi. Je veux, ma Mère, vous en citer un exemple qui je crois vous fera sourire. Pendant une de vos bronchites, je vins un matin tout doucement remettre chez vous les clefs de la grille de communion, car j'étais sacristine ; au fond je n'étais pas fâchée d'avoir cette occasion de vous voir, j'en étais même très contente mais je me gardais bien de le faire paraître ; une soeur, animée d'un saint zèle et qui cependant m'aimait beaucoup, me voyant entrer chez vous, ma Mère, crut que j'allais vous réveiller ; elle voulut me prendre les clefs, mais j'étais trop maligne pour les lui donner et céder mes droits. Je lui dis le plus poliment possible que je désirais autant qu'elle de ne point vous éveiller et que c'était à moi de rendre les clefs... Je comprends maintenant qu'il aurait été bien plus parfait de céder à cette soeur, jeune il est vrai, mais enfin plus ancienne que moi. Je ne le comprenais pas alors, aussi voulant absolument entrer à sa suite malgré elle qui poussait la porte pour m'empêcher de passer, bientôt le malheur que nous redoutions arriva : le bruit que nous faisions vous fit ouvrir les yeux... Alors, ma Mère, tout retomba sur moi, la pauvre soeur à laquelle j'avais résisté se mit à débiter tout un discours dont le fond était ceci : C'est soeur Th. de l'Enf. Jésus qui a fait du bruit... mon Dieu, qu'elle est désagréable... etc.


Je brûlais du désir de me défendre; mais heureusement, il me vint une idée lumineuse: je me dis que, certainement, si je commençais à me justifier, j'allais perdre la paix de mon âme; de plus, que ma vertu étant trop faible pour me laisser accuser sans rien répliquer, je devais choisir la fuite pour dernière planche de salut. Aussitôt pensé, aussitôt fait. Je partis... mais mon cœur battait si fort qu'il me fut impossible d'aller loin, et je m'assis dans l'escalier pour jouir en paix des fruits de ma victoire. Sans doute, c'était là une singulière bravoure; cependant il vaut mieux, je crois, ne pas s'exposer au combat lorsque la défaite est certaine.





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Moi qui sentais tout le contraire, j'avais bien envie de me défendre ; heureusement il me vint une idée lumineuse, je me dis que certainement si je commençais à me justifier je n'allais pas pouvoir garder la paix de mon âme ; je sentais aussi que je n'avais pas assez de vertu pour me laisser accuser sans rien dire, ma dernière planche de salut était donc la fuite. Aussitôt pensé, aussitôt fais, je partis sans tambour ni trompette, laissant la soeur continuer son discours qui ressemblait aux imprécations de Camille contre Rome. Mon coeur battait si fort qu'il me fut impossible d'aller loin et je m'assis dans l'escalier pour jouir en paix des fruits de ma victoire. Ce n'était pasde la bravoure, n'est-ce pas, Mère chérie, mais je crois cependant qu'il vaut mieux ne pas s'exposer au combat lorsque la défaite est certaine ?

[La fin du folio 15 r - en orange - est en finale, tout au bas de ce chapitre de HA 98.]

Hélas ! quand je me reporte au temps de mon noviciat comme je vois combien j'étais imparfaite... Je me faisais des peines pour si peu de choses que j'en ris maintenant. Ah ! que le Seigneur est bon d'avoir fait grandir mon âme, de lui avoir donné des ailes... Tous les filets des chasseurs ne sauraient m'effrayer car : «C'est en vain que l'on jette le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes» (Prov.). Plus tard, sans doute, le temps où je suis me paraîtra encore rempli d'imperfections, mais maintenant je ne m'étonne plus de rien, je ne me fais pas de peine en voyant que je suis la faiblesse même, au contraire c'est en elle que je me glorifie et je m'attends chaque jour à découvrir en moi de nouvelles imperfections. Me souvenant que la Charité couvre la multitude des


[Ce qui suit - en vert - apparaît plus haut dans cette colonne] 

Je reviens au saint Evangile, le Seigneur m'explique bien clairement en quoi consiste son commandement nouveau. Je lis en saint Matthieu: « Vous avez appris qu'il a été dit: Vous aimerez votre ami et vous haïrez votre ennemi. Pour moi je vous dis: Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent. »Sans doute, au Carmel, on ne rencontre pas d'ennemis, mais enfin, il y a des sympathies; on se sent attiré vers telle sœur, au lieu que telle autre vous ferait faire un long détour pour évi­ter sa rencontre. Eh bien, Jésus me dit que cette sœur il faut l'aimer, qu'il faut prier pour elle, quand même sa conduite me porterait à croire qu'elle ne m'aime pas: «Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura‑t‑on ? car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment.» Et ce n'est pas assez d'aimer, il faut le prouver. On est naturellement heureux de faire plaisir à un ami, on aime surtout à faire des surprises; mais cela n'est point de la charité, car les pécheurs le font aussi. 

Voici ce que Jésus m'enseigne encore: «Donnez à quiconque vous demande; et si l'on prend ce qui vous appartient, ne le rede­mandez pas.» Donner à toutes celles qui demandent, c'est moins doux que d'offrir soi‑même par le mouvement de son cœur; encore, lorsqu'on demande avec affabilité, cela ne coûte pas de donner; mais si, par malheur, on use de paroles peu déli­cates, aussitôt l'âme se révolte quand elle n'est pas affermie dans la charité parfaite; elle trouve alors mille raisons pour refuser

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péchés, je puise à cette mine féconde que Jésus a ouverte devant moi.

Dans l'Evangile, le Seigneur explique en quoi consiste : son commandement nouveau. Il dit en St Matthieu : «Vous avez appris qu'il a été dit: Vous aimerez votre ami et vous haïrez votre ennemi. Pour moi, je vous dis: aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent.» Sans doute, au Carmel on ne rencontre pas d'ennemis, mais enfin il y a des sympathies, on se sent attirée vers telle soeur au lieu que telle autre vous ferait faire un long détour pour éviter de la rencontrer, ainsi sans même le savoir, elle devient sujet de persécution. Eh bien ! Jésus me dit que cette soeur, il faut l'aimer, qu'il faut prier pour elle, quand même sa conduite me porterait à croire qu'elle ne m'aime pas : «Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on? car les pécheurs aiment aussi ceux qui les aiment.» St Luc, VI. Et ce n'est pas assez d'aimer, il faut le prouver. On est naturellement heureux de faire un présent à un ami, on aime surtout à faire des surprises, mais cela, ce n'est point de la charité car les pécheurs le font aussi.

Voici ce que Jésus m'enseigne encore : «Donnez à quiconque vous demande; et si l'on prend ce qui vous appartient, ne le redemandez pas.» Donner à toutes celles qui demandent, c'est moins doux que d'offrir soi-même par le mouvement de son coeur ; encore lorsqu'on demande gentiment cela ne coûte pas de donner, mais si par malheur on n'use pas de paroles assez délicates, aussitôt l'âme se révolte si elle n'est pas affermie sur la charité. Elle trouve mille raisons pour refuser

ce qui lui est ainsi demandé, et ce n'est qu'après avoir convaincu la solliciteuse de son indélicatesse, qu'elle lui donne par grâce ce qu'elle réclame, ou qu'elle lui rend un léger service, qui lui prend vingt fois moins de temps qu'il n'en a fallu pour faire valoir des obstacles et des droits imaginaires.

S'il est difficile de donner à quiconque demande, il l'est encore bien plus de laisser prendre ce qui appartient sans le redeman­der. O ma Mère, je dis que c'est difficile, je devrais plutôt dire que cela semble difficile; car le joug du Seigneur est suave et léger: lorsqu'on l'accepte, on sent aussitôt sa douceur!

Je disais: Jésus ne veut pas que je réclame ce qui m'appartient; cela devrait me paraître tout naturel; puisque réellement rien ne m'appartient en propre, je dois donc me réjouir lorsqu'il m'arrive de sentir la pauvreté dont j'ai fait le vœu solennel. Autrefois, je croyais ne tenir à quoi que ce soit; mais depuis que les paroles de Jésus me sont lumineuses,

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ce qu'on lui demande et ce n'est qu'après avoir convaincu la demandeuse de son indélicatesse qu'elle lui donne enfin par grâce ce qu'elle réclame, ou qu'elle lui rend un léger service qui aurait demandé vingt fois moins de temps à remplir qu'il n'en a fallu pour faire valoir des droits imaginaires.
Si c'est difficile de donner à quiconque demande, ce l'est encore bien plus de laisser prendre ce qui appartient sans le redemander ; ô ma Mère, je dis que c'est difficile, je devrais plutôt dire que cela semble difficile, car Le joug du Seigneur est suave et léger, lorsqu'on l'accepte. on sent aussitôt sa douceur
[ce qui suit - en orange - est déplacé à la fin de ce chapitre de HA 98]
et l'on s'écrie avec le Psalmiste : «J'ai couru dans la voie de vos commandements depuis que vous avez dilaté mon coeur.» Il n'y a que la charité qui puisse dilater mon coeur. O Jésus, depuis que cette douce flamme le consume, je cours avec joie dans la voie de votre commandement NOUVEAU... Je veux y courir jusqu'au jour bienheureux où, m'unissant au cortège virginal, je pourrai vous suivre dans les espaces infinis, chantant votre cantique NOUVEAU qui doit être celui de l'Amour.
    Je disais : Jésus ne veut pas que je réclame ce qui m'appartient ; cela devrait me sembler facile et naturel puisque rien n'est à moi. Les biens de la terre, j'y ai renoncé par le voeu de pauvreté, je n'ai donc pas le droit de me plaindre si on m'enlève une chose qui ne m'appartient pas, je dois au contraire me réjouir lorsqu'il m'arrive de sentir la pauvreté. Autrefois il me semblait que je ne tenais à rien, mais depuis que j'ai compris les paroles de Jésus, je vois que dans les occasions

je me vois bien imparfaite. Par exemple si, me mettant à l'ouvrage pour la peinture, je trouve les pinceaux en désordre, si une règle ou un canif ont disparu, la patience est bien près de m'abandonner, et je dois la prendre à deux mains pour ne pas réclamer avec amertume les objets qui me manquent. Ces choses indispensables, je puis sans doute les demander, mais en le faisant avec humilité, je ne manque pas au commandement de Jésus; au contraire, j'agis comme les pauvres qui tendent la main pour recevoir le nécessaire; s'ils sont rebutés, ils ne s'en étonnent pas, personne ne leur doit rien. Ah! quelle paix inonde l'âme lorsqu’elle s'élève au dessus des sentiments de la nature! Non, il n'est pas de joie comparable à celle que goûte le véritable pauvre d'esprit! S'il demande avec détachement une chose nécessaire, et que non seulement cette chose lui soit refu¬sée, mais encore que l'on essaie de prendre ce qu'il a, il suit le conseil de Notre Seigneur: «Abandonnez même votre manteau à celui qui veut plaider pour avoir votre robe.»
Abandonner son manteau c'est, il me semble, renoncer à ses derniers droits, se considérer comme la servante, l'esclave des autres. Lorsqu'on a quitté son manteau, c'est plus facile de marcher, de courir; aussi Jésus ajoute t il: «Et qui que ce soit qui vous force de faire mille pas, faites en deux mille de plus avec lui. »

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je suis bien imparfaite. Par exemple dans l'emploi de peinture rien n'est à moi, je le sais bien ; mais si, me mettant à l'ouvrage, je trouve pinceaux et peintures tout en désordre, si une règle ou un canif a disparu, la patience est bien près de me m'abandonner et je dois prendre mon courage à deux mains pour ne pas réclamer avec amertume les objets qui me manquent. Il faut bien parfois demander les choses indispensables, mais en le faisant avec humilité on ne manque pas au commandement de Jésus ; au contraire, on agit comme les pauvres qui tendent la main afin de recevoir ce qui leur est nécessaire, s'ils sont rebutés ils ne s'étonnent pas, personne ne leur doit rien. Ah ! quelle paix inonde l'âme lorsqu'elle s'élève au-dessus des sentiments de la nature... Non, il n'est pas de joie comparable à celle que goûte le véritable pauvre d'esprit. S'il demande avec détachement une chose nécessaire, et que non seulement cette chose lui soit refusée, mais encore qu'on essaie de prendre ce qu'il a, il suit le conseil de Jésus : Abandonnez même votre manteau à celui qui veut plaider pour avoir votre  robe...
    Abandonner son manteau c'est, il me semble, renoncer à ses derniers droits, c'est se considérer comme la servante, l'esclave des autres. Lorsqu'on a quitté son manteau, c'est plus facile de marcher, de courir, aussi Jésus ajoute-t-il : Et qui que ce soit qui vous force de faire mille pas, faites-en deux mille de plus avec lui. Ainsi

Non, ce n'est pas assez pour moi de donner à quiconque me demande, je dois aller au devant des désirs, me montrer très obligée, très honorée de rendre service, et, si l'on prend une chose à mon usage, paraître heureuse d'en être débarrassée.

[Thérèse écrit ceci au folio 18]

Toutefois, je ne puis pas toujours pratiquer à la lettre les paroles de l'Évangile; il se rencontre des occasions où je me vois contrainte de refuser quelque chose à mes sœurs. Mais lorsque la charité a jeté de profondes racines dans l'âme, elle se montre à l'extérieur: il y a une façon si gracieuse de refuser ce qu'on ne peut donner, que le refus fait autant de plaisir que le don. Il est vrai qu'on se gêne moins de mettre à contribution celles qui se montrent toujours disposées à obliger; cependant, sous prétexte que je serais forcée de refuser, je ne dois pas m'éloigner des sœurs qui demandent facilement des services puisque le divin Maître a dit: «N'évitez point celui qui veut emprunter de vous.» Je ne dois pas non plus être obligeante afin de le paraître, ou dans l'espoir qu'une autre fois la sœur que j'oblige me rendra service à son tour; car Notre Seigneur a dit encore: « Si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir quelque chose, quel gré vous en saura t on ? les pécheurs même prêtent aux pécheurs afin d'en recevoir autant. Mais pour vous, faites du bien, prêtez sans en rien espérer, et votre récompense sera grande.»
Oh! oui, la récompense est grande, même sur la terre. Dans cette voie, il n'y a que le premier pas qui coûte. Prêter sans en rien espérer, cela paraît dur, on aimerait mieux donner; car une chose donnée n'appartient plus. Lorsqu'on vient vous dire d'un air tout à fait convaincu: «Ma sœur, j'ai besoin de votre aide pendant quelques heures; mais soyez tranquille, j'ai permission de notre Mère, et je vous rendrai le temps que vous me don¬nez. » Vraiment, lorsqu'on sait très bien que jamais le temps prêté ne sera rendu, on aimerait mieux dire: « Je vous le donne ! » Cela contenterait l'amour propre; car c'est un acte plus généreux de donner que de prêter, et puis on fait sentir à la sœur que l'on ne compte pas sur ses services. Ah! que les enseignements divins sont contraires aux sentiments de la nature! Sans le recours de la grâce, il serait impossible, non seulement de les mettre en pratique, mais encore de les comprendre.

Ma Mère chérie, je sens que, plus que jamais, je me suis très mal expliquée. Je ne sais pas quel intérêt vous pourrez trouver à lire toutes ces pensées confuses. Enfin, je n'écris pas pour faire une œuvre littéraire; si je vous ennuie par cette sorte de discours sur la charité, du moins vous verrez que votre enfant a fait preuve de bonne volonté.

Ms C 17r
ce n'est pas assez de donner à quiconque me demande, il faut aller au-devant des désirs, avoir l'air très obligée et très honorée de rendre service et si l'on prend une chose à mon usage, je ne dois pas avoir l'air de la regretter, mais au contraire paraître heureuse d'en être débarrassée. Ma Mère chérie, je suis bien loin de pratiquer ce que je comprends et cependant le seul désir que j'en ai me donne la paix.
   
Plus encore que les autres jours je sens que je me suis extrêmement mal expliquée. J'ai fait une espèce de discours sur la charité qui doit vous avoir fatiguée à lire ; pardonnez-moi, ma Mère bien-aimée, et songez qu'en ce moment les infirmières pratiquent à mon égard ce que je viens d'écrire ; elles ne craignent pas de faire deux mille pas là où vingt suffiraient, j'ai donc pu contempler la charité en action ! Sans doute mon âme doit s'en trouver embaumée ; pour mon esprit j'avoue qu'il s'est un peu paralysé devant un pareil dévouement et ma plume a perdu de sa légèreté. Pour qu'il me soit possible de traduire mes pensées, il faut que je sois comme le passereau solitaire, et c'est rarement mon sort. Lorsque je commence à prendre la plume, voilà une bonne soeur qui passe près de moi, la fourche sur l'épaule. Elle croit me distraire en me faisant un peu la causette : foin, canards, poules, visite du docteur, tout vient sur le tapis ; à dire vrai cela ne dure pas longtemps, mais il est plus d'une bonne soeur charitable et tout à coup une autre faneuse dépose des fleurs sur mes genoux, croyant peut-être m'inspirer des idées poétiques. Moi qui ne les recherche




[Ce qui suit dans HA 98 a été déplacé plus haut en jaune pour suivre le texte de Thérèse aux folios 13 et 14]

Ms C 17v
pas en ce moment, j'aimerais mieux que les fleurs restent à se balancer sur leurs tiges. Enfin, fatiguée d'ouvrir et de fermer ce fameux cahier, j'ouvre un livre (qui ne veut pas rester ouvert) et je dis résolument que je copie des pensées des psaumes et de l'Evangile pour la fête de Notre Mère. C'est bien vrai car je n'économise pas les citations... Mère chérie, je vous amuserais, je crois, en vous racontant toutes mes aventures dans les bosquets du Carmel, je ne sais pas si j'ai pu écrire deux lignes sans être dérangée ; cela ne devrait pas me faire rire, ni m'amuser, cependant pour l'amour du Bon Dieu et de mes soeurs (si charitable envers moi) je tâche d'avoir l'air contente et surtout de l'être... Tenez, voici une faneuse qui s'éloigne après m'avoir dit d'un ton compatissant : «Ma pauvr'ptite soeur, ça doit vous fatiguer d'écrire comme ça toute la journée.»   «Soyez tranquille, lui ai-je répondu, je parais écrire beaucoup mais véritablement je n'écris presque rien.»   «Tant mieux!» m'a-t-elle dit d'un air rassuré, «mais c'êst égal, j'suis bin contente qu'on soit en train d'faner car ça vous distrait toujours un peu.» En effet, c'est une si grande distraction pour moi (sans compter les visites des infirmières) que je ne mens pas en disant n'écrire presque rien.
    Heureusement je ne suis pas facile à décourager, pour vous le montrer, ma Mère, je vais finir de vous expliquer ce que Jésus m'a fait comprendre au sujet de la charité. Je ne vous ai encore parlé que de l'extérieur, maintenant je voudrais vous confier comment je comprends la

 

[Le texte en bleu apparaît un tout petit peu plus haut dans HA 98]

Ms C 18r
charité purement spirituelle. Je suis bien sûre que je ne vais pas tarder à mêler l'une avec l'autre mais, ma Mère, puisque c'est à vous que je parle, il est certain qu'il ne vous sera pas difficile de débrouiller l'écheveau de votre enfant.
    Ce n'est pas toujours possible, au Carmel, de pratiquer à la lettre les paroles de l'Evangile, on est parfois obligé à cause des emplois de refuser un service, mais lorsque la charité a jeté de profondes racines dans l'âme elle se montre à l'extérieur. Il y a une façon si gracieuse de refuser ce qu'on ne peut donner, que le refus fait autant de plaisir que le don. Il est vrai qu'on se gêne moins de réclamer un service à une soeur toujours disposée à obliger, cependant Jésus a dit : «N'évitez point celui qui veut emprunter de vous.» Ainsi sous prétexte qu'on serait forcée de refuser, il ne faut pas s'éloigner des soeurs qui ont l'habitude de toujours demander des services. Il ne faut pas non plus être obligeante afin de le paraître ou dans l'espoir qu'une autre fois la soeur qu'on oblige vous rendra service à son tour, car Notre-Seigneur a dit encore : «Si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir quelque chose, quel gré vous en saura-t-on? car les pécheurs mêmes prêtent aux pécheurs afin d'en recevoir autant. Mais pour vous, faites du bien, prêtez sans en rien espérer, et votre récompense sera grande. » Oh oui ! la récompense est grande, même sur la terre... dans cette voie il n'y a que le premier pas qui coûte. Prêter sans en rien espérer, cela paraît dur à la nature ; on aimerait mieux donner, car une chose donnée
Ms C 18v
n'appartient plus. Lorsqu'on vient vous dire d'un air tout à fait convaincu : «Ma soeur, j'ai besoin de votre aide pendant quelques heures, mais soyez tranquille, j'ai permission de notre Mère et je vous rendrai le temps que vous me donnez, car je sais combien vous êtes pressée.» Vraiment, lorsqu'on sait très bien que jamais le temps qu'on prête ne sera rendu, on aimerait mieux dire : «Je vous le donne.» Cela contenterait l'amour-propre car donner, c'est un acte plus généreux que de prêter et puis on fait sentir à la soeur qu'on ne compte pas sur ses services... Ah ! que les enseignements de Jésus sont contraires aux sentiments de la nature ! Sans le secours de sa grâce il serait impossible non seulement de les mettre en pratique mais encore de les comprendre.

las! quand je pense au temps de mon noviciat, comme je constate mon imperfection! Je ris maintenant de certaines choses. Ah! que le Seigneur est bon d'avoir élevé mon âme, de lui avoir donné des ailes! Tous les filets des chasseurs ne sauraient plus m'effrayer; car c'est en vain que l'on jette le filet devant ceux qui ont des ailes.
Plus tard, il se pourra que le temps où je suis me paraisse rempli de bien des misères encore, mais je ne m'étonne plus de rien, je ne m'afflige pas en me voyant la faiblesse même; au contraire, c'est en elle que je me glorifie, et je m'attends chaque jour à découvrir en moi de nouvelles imperfections. Je l'avoue, ces lumières sur mon néant me font plus de bien que des lumières sur la foi.
Me souvenant que la charité couvre la multitude des péchés, je puise à cette mine féconde ouverte par le Seigneur dans son Evangile sacré.

Je fouille jusque dans les profondeurs de ses paroles adorables, et je m'écrie avec David: «J'ai couru dans la voie de vos commandements, depuis que vous avez dilaté mon cœur. » Et la charité seule peut dilater mon cœur... O Jésus, depuis que cette douce flamme le consume, je cours avec délices dans la voie de votre commandement nouveau, et je veux y courir jusqu'au jour bienheureux où, m'unissant au cortège virginal, je vous suivrai dans les espaces infinis, chantant votre Cantique nouveau qui doit être celui de l'AMOUR.

[texte reporté du Ms C folio 15 r-v]

Hélas ! quand je me reporte au temps de mon noviciat comme je vois combien j'étais imparfaite... Je me faisais des peines pour si peu de choses que j'en ris maintenant. Ah ! que le Seigneur est bon d'avoir fait grandir mon âme, de lui avoir donné des ailes... Tous les filets des chasseurs ne sauraient m'effrayer car : «C'est en vain que l'on jette le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes» (Prov.). Plus tard, sans doute, le temps où je suis me paraîtra encore rempli d'imperfections, mais maintenant je ne m'étonne plus de rien, je ne me fais pas de peine en voyant que je suis la faiblesse même, au contraire c'est en elle que je me glorifie et je m'attends chaque jour à découvrir en moi de nouvelles imperfections. Me souvenant que la Charité couvre la multitude des péchés, je puise à cette mine féconde que Jésus a ouverte devant moi.

[texte reporté du Ms C folio 16 r]

et l'on s'écrie avec le Psalmiste : «J'ai couru dans la voie de vos commandements depuis que vous avez dilaté mon coeur.» Il n'y a que la charité qui puisse dilater mon coeur. O Jésus, depuis que cette douce flamme le consume, je cours avec joie dans la voie de votre commandement NOUVEAU... Je veux y courir jusqu'au jour bienheureux où, m'unissant au cortège virginal, je pourrai vous suivre dans les espaces infinis, chantant votre cantique NOUVEAU qui doit être celui de l'Amour.

(suite du Ms C folio 18 v au chapitre suivant)