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Histoire d'une âme - Chapitre 12

CHAPITRE XII (édition de 1907)

Le Calvaire. — L'essor vers le ciel.

« I1 est de la plus haute importance que l'âme s'exerce beaucoup à l’Amour, afin que, se consommant rapidement, elle ne s’arrête point ici‑bas, mais arrive prompte­ment à voir son Dieu face à face. »     S. JEAN DE LA CROIX.

« Bien des pages de cette histoire ne se liront pas sur la terre... » Sœur Thérèse de l'Enfant‑Jésus l'a dit; et nous le répétons forcément après elle. Il est des souffrances qu'il n'est pas permis de révéler ici‑bas; seul le Seigneur s'est jalou­sement réservé d'en découvrir le mérite et la gloire dans la claire vision qui déchirera tous les voiles...

« Mon Dieu, s'était‑elle écriée au jour de sa Profession religieuse, mon Dieu, donnez‑moi le martyre du cœur ou celui du corps... Ah ! plutôt, donnez‑les moi tous les deux! » Et le Seigneur qui, de son propre aveu, comblait tous ses désirs, exauça celui‑là plus magnifiquement encore que tous les autres.

Il fit « déborder en l’âme de sa petite épouse les flots de tendresse infinie renfermés dans son Cœur divin »; ce fut là le martyre d'amour que sa voix mélodieuse a si suavement chanté. Mais, « s'offrir en victime à l'amour, ce n'est pas s'offrir aux douceurs, aux consolations, c'est s'offrir à toutes les angoisses, à toutes les amertumes, car l'amour ne vit que de sacrifices; et, Thérèse l'affirme, plus on veut être livré à l'amour, plus on doit être livré à la souffrance. »

Aussi, parce qu'elle désirait atteindre « les régions les plus élevées de l'amour, » le divin Maître la conduisit‑il à travers les âpres sentiers de la douleur; et, c'est seulement à son austère sommet qu'elle mourut VICTIME DE CHARITÉ.

Nous avons vu combien fut grand le sacrifice de Thérèse lorsqu'elle quitta pour toujours son père, qui l'aimait si ten­drement, et la maison de famille où elle avait été si heureuse; mais on pensera peut‑être que ce sacrifice lui était bien adouci, puisqu'au Carmel elle retrouvait ses deux sœurs aînées, les chères confidentes de son âme: ce fut au contraire pour la jeune postulante l'occasion des plus sensibles privations.

La solitude et le silence étant rigoureusement gardés, elle ne voyait ses sœurs qu'à l'heure des récréations Si elle eût été moins mortifiée, souvent elle aurait pu s'asseoir à leurs côtés; mais « elle recherchait de préférence la compagnie des religieuses qui lui plaisaient le moins »; aussi l'on pouvait dire qu'on ignorait si elle affectionnait ses sœurs plus particulièrement.

Quelque temps après son entrée, on la donna comme aide à Sœur Agnès de Jésus, sa « Pauline » tant aimée: ce fut une nouvelle source de sacrifices. Thérèse savait qu'une parole inutile est défendue et jamais elle ne se permit la moindre confidence. « O ma petite Mère! dira‑t‑elle plus tard, que j'ai souffert alors !... Je ne pouvais vous ouvrir mon cœur, et je pensais que vous ne me connaissiez plus!... »

Après cinq années de ce silence héroïque, Sœur Agnès de Jésus fut élue Prieure. Au soir de l'élection, le cœur de la « petite Thérèse » dut battre de joie, à la pensée que désormais elle pourrait parler à sa « petite Mère » en toute liberté, et, comme autrefois, épancher son âme dans la sienne; mais le sacrifice était devenu l'aliment de sa vie; si elle demanda une faveur, ce fut celle d'être considérée comme la dernière, d'avoir partout la dernière place. Aussi, de toutes les reli­gieuses, ce fut elle qui vit sa Mère Prieure le plus rarement.

Elle voulait vivre la vie du Carmel avec toute la perfection demandée par sa sainte Réformatrice. Bien que plongée dans une habituelle aridité, son oraison était continuelle. Un jour une novice entrant dans sa cellule s'arrêta, frappée de l'expres­sion toute céleste de son visage. Elle cousait avec activité, et cependant semblait perdue dans une contemplation profonde.

« A quoi pensez‑vous? lui demanda la jeune sœur.—Je médite le Pater, répondit‑elle. C'est si doux d'appeler le bon Dieu notre Père!... » et des larmes brillaient dans ses yeux.

« Je ne vois pas bien ce que j'aurai de plus au ciel que maintenant, disait‑elle une autre fois, je verrai le bon Dieu, c'est vrai; mais, pour être avec lui, j'y suis déjà tout à fait sur la terre. »

Une vive flamme d'amour la consumait. Voici ce qu'elle raconte elle‑même:

« Quelques jours après mon offrande à l'Amour Miséricor­dieux, je commençais au Chœur l'exercice du Chemin de la Croix, lorsque je me sentis tout à coup blessée d'un trait de feu si ardent que je pensai mourir. Je ne sais comment expli­quer ce transport; il n'y a pas de comparaison qui puisse faire comprendre l'intensité de cette flamme. Il me semblait qu'une force invisible me plongeait tout entière dans le feu. Oh ! quel feu ! quelle douceur! »

Comme la Mère Prieure lui demandait si ce transport était le premier de sa vie, elle répondit simplement:

« Ma Mère, j'ai eu plusieurs transports d'amour, particu­lièrement une fois, pendant mon noviciat, où je restai une semaine entière bien loin de ce monde; il y avait comme un voile jeté pour moi sur toutes les choses de la terre. Mais je n'étais pas brûlée d'une réelle flamme, je pouvais supporter ces délices sans espérer de voir mes liens se briser sous leur poids; tandis que, le jour dont je parle, une minute, une seconde de plus, mon âme se séparait du corps... Hélas! je me retrouvai sur la terre, et la sécheresse, immédiatement, revint habiter mon cœur! »

Encore un peu, douce victime d'amour. La main divine a retiré son javelot de feu, mais la blessure est mortelle...

Dans cette intime union avec Dieu, Thérèse acquit sur ses actes un empire vraiment remarquable; toutes les vertus s'épanouirent à l'envi dans le délicieux jardin de son âme.

Et qu'on ne croie pas que cette magnifique efflorescence de beautés surnaturelles grandit sans aucun effort.

« Il n'est point sur la terre de fécondité sans souffrance: souffrances physiques, angoisses privées, épreuves connues de Dieu ou des hommes. Lorsqu'à la lecture de la vie des Saints germent en nous les pieuses pensées, les résolutions géné­reuses, nous ne devons pas nous borner, comme pour les livres profanes, à solder un tribut quelconque d'admiration au génie de leurs auteurs; mais plus encore songer au prix dont, sans nul doute, ils ont payé le bien surnaturel produit par eux en chacun de nous. »

Et, si aujourd'hui « la petite sainte » opère dans les cœurs des transformations merveilleuses, si le bien qu'elle fait sur la terre est immense, on peut croire en toute vérité qu'elle l'a acheté au prix même dont Jésus a racheté nos âmes: la souf­france et la croix.

Une de ses moindres souffrances ne fut pas la lutte cou­rageuse qu'elle entreprit contre elle‑même, refusant toute satisfaction aux exigences de sa fière et ardente nature. Tout enfant, elle avait pris l'habitude de ne jamais s'excuser ni se plaindre; au Carmel, elle voulut être la petite servante de ses sœurs.

Dans cet esprit d'humilité, elle s'efforçait d'obéir à toutes indistinctement.

Un soir, pendant sa maladie, la communauté devait se réunir à l'ermitage du Sacré‑Cœur pour chanter un cantique. Sœur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, déjà minée par la fièvre, s'y était péniblement rendue; elle y arriva épuisée et dut s'asseoir aussitôt. Une religieuse lui fit signe de se lever pour chanter le cantique. Sans hésiter, l'humble enfant se leva et, malgré la fièvre et l'oppression, resta debout jusqu'à la fin.

L'infirmière lui avait conseillé de faire tous les jours une petite promenade d'un quart d'heure dans le jardin. Ce conseil devenait un ordre pour elle. Un après midi, une sœur, la voyant marcher avec beaucoup de peine, lui dit: « Vous feriez bien mieux de vous reposer, votre promenade ne peut vous être profitable dans de pareilles conditions, vous vous épuisez, voilà tout! —C'est vrai, répondit cette enfant d'obéissance, mais savez‑vous ce qui me donne des forces?... Eh bien! je marche pour un missionnaire. Je pense que là‑bas, bien loin, l'un d'eux est peut‑être épuisé dans ses courses apostoliques; et, pour diminuer ses fatigues, j'offre les miennes au bon Dieu. »

Elle donnait à ses novices de sublimes exemples de déta­chement:

Une année, pour la fête de la Mère Prieure, nos familles et les ouvriers du monastère avaient envoyé des gerbes de fleurs. Thérèse les disposait avec goût, quand une sœur converse lui dit d'un ton mécontent: « On voit bien que ces gros bouquets­-là ont été donnés par votre famille; ceux des pauvres gens vont encore être dissimulés ! » Un doux sourire fut la seule réponse de la sainte carmélite. Aussitôt, malgré le peu d'har­monie qui devait résulter du changement, elle mit au premier rang les bouquets des pauvres.

Pleine d'admiration devant une si grande vertu, la sœur alla s'accuser de son imperfection à la Révérende Mère Prieure, louant hautement la patience et l'humilité de Sœur Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

Aussi, quand la « Petite Reine » eut quitté la terre d'exil pour le royaume de son Epoux, cette même sœur, pleine de foi en sa puissance, approcha son front des pieds glacés de la virginale enfant, lui demandant pardon de sa faute d'au­trefois. Au même instant, elle se sentit guérie d'une anémie cérébrale qui, depuis de longues années, lui interdisait tout travail intellectuel, même la lecture et l'oraison mentale.

Loin de fuir les humiliations, elle les recherchait avec empressement; c'est ainsi qu'elle s'offrit pour aider une sœur que l'on savait difficile à satisfaire; sa proposition généreuse fut acceptée. Un jour qu'elle venait de subir bien des re­proches, une novice lui demanda pourquoi elle avait l'air si heureux. Quelle ne fut pas sa surprise en entendant cette réponse: « C'est que ma Sœur ~ ~ vient de me dire des choses désagréables. Oh ! qu'elle m'a fait plaisir ! Je voudrais maintenant la rencontrer afin de pouvoir lui sourire. » Au même instant cette sœur frappe à la porte, et la novice émerveillée put voir comment pardonnent les saints.

« Je planais tellement au‑dessus de toutes choses, dira‑t‑elle plus tard, que je m'en allais fortifiée des humiliations. »

A toutes ces vertus, elle joignait un courage extraordinaire. Dès son entrée, à quinze ans, sauf les jeûnes, on lui laissa suivre toutes les pratiques de notre règle austère. Parfois, ses compagnes du noviciat remarquaient sa pâleur et essayaient de la faire dispenser, soit de l'Office du soir ou du lever matinal; la vénérée Mère Prieure [c'était la Révérende Mère Marie de Gonzague] n'accédait point à leurs demandes: « Une âme de cette trempe, disait‑elle, ne doit pas être traitée comme une enfant, les dispenses ne sont pas faites pour elle. Laissez‑la, Dieu la soutient. D'ailleurs, si elle est malade, elle doit venir le dire elle‑même. »

Mais, Thérèse avait ce principe qu'il « faut aller jusqu'au bout de ses forces avant de se plaindre. » Que de fois elle s'est rendue à Matines avec des vertiges ou de violents maux de tête ! « Je puis encore marcher, se disait‑elle, eh bien, je dois être à mon devoir ! » Et, grâce à cette énergie, elle accom­plissait simplement des actes héroïques.

Son estomac délicat s'accommodait difficilement de la nourriture frugale du Carmel; certains aliments la rendaient malade; mais, elle savait si bien le cacher que personne ne le soupçonna jamais. Sa voisine de table dit avoir, en vain, essayé de deviner quels étaient les mets de son goût. Aussi, les sœurs de la cuisine, la voyant si peu difficile, lui servaient invariablement les restes.

C'est seulement pendant sa dernière maladie, lorsqu'on lui ordonna de dire ce qui lui faisait mal, que sa mortification fut dévoilée.

« Quand Jésus veut qu'on souffre, disait‑elle alors, il faut absolument en passer par là. Ainsi, pendant que ma sœur Marie du Sacré‑Cœur (sa soeur Marie) était provisoire, elle s'efforçait de me soigner avec la tendresse d'une mère, et je paraissais bien gâtée ! Pourtant que de mortifications elle me faisait faire ! car elle me servait selon ses goûts, absolument opposés aux miens ! »

Son esprit de sacrifice était universel. Tout ce qu'il y avait de plus pénible et de moins agréable, elle s'empressait de le saisir comme la part qui lui était due; tout ce que Dieu lui demandait, elle le lui donnait, sans retour sur elle‑même.

« Pendant mon postulat, dit‑elle, il me coûtait beaucoup de faire certaines mortifications extérieures, en usage dans nos monastères; mais jamais je n'ai cédé à mes répugnances: il me semblait que le Crucifix du préau me regardait avec des yeux suppliants et me mendiait ces sacrifices. »

Sa vigilance était telle qu'elle ne laissait inobservés aucune des recommandations de sa Mère Prieure, aucun de ces petits règlements qui rendent la vie religieuse si méritoire. Une sœur ancienne, ayant remarqué sa fidélité extraordinaire sur ce point, la considéra dès lors comme une sainte.

Elle se plaît à dire qu'elle ne faisait pas de grandes pénitences: c'est que sa ferveur comptait pour rien celles qui lui étaient permises. Il arriva pourtant qu'elle fut malade pour avoir porté trop longtemps une petite croix de fer dont les pointes s'étaient enfoncées dans sa chair. « Cela ne me serait pas arrivé pour si peu de chose, disait‑elle ensuite, si le bon Dieu n'avait voulu me faire comprendre que les macérations des saints ne sont pas faites pour moi, ni pour les petites âmes qui marcheront par la même voie d'enfance. »

« Les âmes les plus chéries de mon Père, disait un jour  Notre‑Seigneur à sainte Thérèse [d'Avila], sont celles qu'il éprouve le plus; et la grandeur de leurs épreuves est la mesure de son amour. » Thérèse était une de ces âmes les plus chéries de Dieu; et il allait mettre le comble à son amour en l'immolant dans un cruel martyre.

Nous connaissons l'appel du Vendredi‑Saint, 3 avril 1896, où, suivant son expression, elle entendit « comme un lointain murmure qui lui annonçait l'arrivée de l'Epoux. » De longs mois, bien douloureux, devaient s'écouler encore avant cette heure bénie de la délivrance.

Le matin de ce Vendredi‑Saint, elle sut si bien faire croire que son crachement de sang serait sans conséquence, que la Mère Prieure lui permit d'accomplir toutes les pénitences prescrites par la règle, ce jour‑là. Dans l'après‑midi, une novice l'aperçut nettoyant des fenêtres. Elle avait le visage livide et, malgré son énergie, semblait à bout de forces. La voyant si épuisée, cette novice qui la chérissait fondit en larmes, la suppliant de lui permettre de demander pour elle quelque soulagement. Mais sa jeune maîtresse le lui défendit expressément, disant qu'elle pouvait bien supporter une légère fatigue en ce jour où Jésus avait tant souffert pour elle.

Bientôt une toux persistante inquiéta la Révérende Mère. Elle soumit sœur Thérèse de l'Enfant‑Jésus à un régime fortifiant, et la toux disparut pour quelques mois.

« Vraiment, disait alors notre chère petite sœur, la maladie est une trop lente conductrice, je ne compte que sur l'amour. »

Fortement tentée de répondre à l'appel du Carmel d'Hanoi qui la demandait avec instances, elle commença une neuvaine au vénérable Théophane Vénard, dans le but d'obtenir sa complète guérison. Hélas! cette neuvaine devint le point de départ d'un état des plus graves.

Après avoir, comme Jésus, passé dans le monde en faisant le bien: après avoir été oubliée, méconnue comme lui, notre petite sainte allait à sa suite gravir un douloureux Calvaire.

Habituée à la voir toujours souffrir, et cependant rester toujours vaillante, sa Mère Prieure, inspirée de Dieu sans doute, lui permit de suivre les exercices de communauté dont certains la fatiguaient extrêmement.

Le soir venu, l'héroïque enfant devait monter seule l'escalier du dortoir; s'arrêtant à chaque marche pour reprendre haleine, elle regagnait péniblement sa cellule, et y arrivait tellement épuisée qu'il lui fallait parfois,—elle l'avoua plus tard,—une heure pour se déshabiller. Et, après tant de fatigues, c'était sur sa dure paillasse qu'il lui fallait passer le temps du repos.

Aussi les nuits étaient‑elles très mauvaises; et, comme on lui demandait si quelque secours ne lui était pas nécessaire dans ces heures de souffrance: « Oh ! non, répondit‑elle; je m'estime bien heureuse, au contraire, de me trouver dans une cellule assez retirée pour n'être pas entendue de mes sœurs. Je suis contente de souffrir seule; dès que je suis plainte et comblée de délicatesses, je ne jouis plus. »

Sainte enfant!... Quel empire aviez‑vous donc acquis sur vous‑même pour pouvoir dire en toute vérité ces sublimes paroles !... Ainsi, ce qui nous cause à nous tant de déplaisir: l'oubli des créatures, devenait votre jouissance ! Ah ! comme votre divin Epoux savait bien vous la ménager cette amère jouissance qui vous était si douce !

On lui faisait souvent des pointes de feu sur le côté. Un jour qu'elle en avait particulièrement souffert, elle se reposait dans sa cellule pendant la récréation. Elle entendit alors à la cuisine une sœur parler d'elle en ces termes: « Ma sœur Thérèse de l'Enfant‑Jésus va bientôt mourir; et je me demande vraiment ce que notre Mère en pourra dire après sa mort. Elle sera bien embarrassée, car cette petite sœur, tout  aimable qu'elle est, n'a pour sûr rien fait qui vaille la peine d'être raconté. »

L'infirmière qui avait tout entendu lui dit:

« Si vous vous étiez appuyée sur l'opinion des créatures, vous seriez bien désillusionnée aujourd'hui.

—L'opinion des créatures ! ah ! heureusement le bon Dieu m'a toujours fait la grâce d'y être absolument indifférente. Ecoutez une petite histoire bien risible qui a achevé de me montrer ce qu'elle vaut:

« Quelques jours après ma prise d'habit, j'allais chez notre Mère. Une sœur du voile blanc qui s'y trouvait dit en m'apercevant: « Ma Mère, vous avez reçu là une novice qui vous fait honneur! A‑t‑elle bonne mine ! J'espère qu'elle suivra longtemps la règle ! » J'étais toute contente du compliment, quand une autre sœur du voile blanc, arrivant à son tour, dit: « Mais, ma pauvre petite sœur Thérèse de I'Enfant‑Jésus, que vous avez l'air fatigué! Vous avez une mine qui fait trembler; si cela continue vous ne suivrez pas longtemps la règle !... » Je n'avais pourtant que seize ans; mais cette petite anecdote me donna une expérience telle, que depuis je ne comptai plus pour rien l'opinion si variable des créatures.

—On dit que vous n'avez jamais beaucoup souffert ? »

Souriant alors, et montrant un verre contenant une potion d'un rouge éclatant:

« Voyez‑vous ce petit verre, dit‑elle, on le croirait plein d'une liqueur délicieuse; en réalité, je ne prends rien de plus amer. Eh bien, c'est l'image de ma vie: aux yeux des autres, elle a toujours revêtu les plus riantes couleurs; il leur a semblé que je buvais une liqueur exquise; et c'était de l'amertume ! Je dis, de l'amertume, et pourtant ma vie n'a pas été amère, car j'ai su faire ma joie et ma douceur de toute amertume.

—Vous souffrez beaucoup en ce moment, n'est‑ce pas ?

—Oui, mais je l'ai tant désiré ! »

« Que nous avons de peine de vous voir tant souffrir, et de penser que peut‑être vous souffrirez davantage encore », lui disaient ses novices.

—Oh ! ne vous affligez pas pour moi, j'en suis venue à ne plus pouvoir souffrir, parce que toute souffrance m'est douce. D'ailleurs, vous avez bien tort de penser à ce qui peut arriver de douloureux dans l'avenir, c'est comme se mêler de créer! Nous qui courons dans la voie de l'amour, il ne faut jamais nous tourmenter de rien. Si je ne souffrais pas de minute en minute, il me serait impossible de garder la patience; mais je ne vois que le moment présent, j'oublie le passé et je me garde bien d'envisager l'avenir. Si on se décourage, si parfois on désespère, c'est parce qu'on pense au passé et à l'avenir. Cependant, priez pour moi: souvent, lorsque je supplie le Ciel de venir à mon secours, c'est alors que je suis le plus délaissée !

—Comment faites‑vous pour ne pas vous décourager dans ces délaissements ?

—Je me tourne vers le bon Dieu, vers tous les saints, et je les remercie quand même; je crois qu'ils veulent voir jusqu'où je pousserai mon espérance... Mais ce n'est pas en vain que la parole de Job est entrée dans mon cœur: « Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en lui ! » Je l'avoue, j'ai été longtemps avant de m'établir à ce degré d'abandon; maintenant j'y suis, le Seigneur m'a prise et m'a posée là ! »

« Mon cœur est plein de la volonté de Jésus, disait‑elle encore; aussi, quand on verse quelque chose par‑dessus, cela ne pénètre pas jusqu'au fond; c'est un rien qui glisse facilement, comme l'huile sur la surface d'une eau limpide. Ah ! si mon âme n'était pas remplie d'avance, s'il fallait qu'elle  le fût par les sentiments de joie ou de tristesse qui se succèdent si vite, ce serait un flot de douleur bien amer! mais ces alternatives ne font qu'effleurer mon âme; aussi je reste toujours dans une paix profonde que rien ne peut troubler. »

Pourtant son âme était enveloppée d'épaisses ténèbres: ses tentations contre la foi, toujours vaincues et toujours renaissantes, étaient là pour lui enlever tout sentiment de bonheur à la pensée de sa mort prochaine.

« Si je n'avais pas l'épreuve qu'il est impossible de comprendre, disait‑elle, je crois que je mourrais de joie à la pensée de quitter bientôt cette terre. »

Le divin Maître voulait, par cette épreuve, achever de la purifier et lui permettre, non plus seulement de marcher à pas rapides, mais de voler dans sa petite voie de confiance et d'abandon. Ses paroles le prouvent à chaque instant:

« Je ne désire pas plus mourir que vivre; si le Seigneur m'offrait de choisir, je ne choisirais rien; je ne veux que ce qu'il veut; c'est ce qu'il fait que j'aime !

« Je n'ai nullement peur des derniers combats, ni des souffrances de la maladie, si grandes soient‑elles. Le bon Dieu m'a toujours secourue; il m'a aidée et conduite par la main dès ma plus tendre enfance... je compte sur Lui. La souffrance pourra atteindre les limites extrêmes, mais je suis sûre qu'il ne m'abandonnera jamais. »

Une telle confiance devait exciter la fureur du démon qui, aux derniers moments, met en œuvre toutes ses ruses infernales pour essayer de semer le désespoir dans les coeurs.

« Hier au soir, disait‑elle à Mère Agnès de Jésus, je fus prise d'une véritable angoisse et mes ténèbres augmentèrent. Je ne sais quelle voix maudite me disait: « Es‑tu sûre d'être aimée de Dieu? Est‑il venu te le dire? Ce n'est pas l'opinion de quelques créatures qui te justifiera devant lui.»

« Il y avait longtemps que je souffrais de ces pensées lorsqu'on vint m'apporter votre billet vraiment providentiel. Vous me rappeliez, ma Mère, tous les privilèges de Jésus sur mon âme; et, comme si mon angoisse vous eût été révélée, vous me disiez que j'étais grandement chérie de Dieu, et à la veille de recevoir de sa main la couronne éternelle. Déjà le calme et la joie renaissaient dans mon cœur. Cependant je me dis encore: « C'est l'affection de ma petite Mère pour moi qui lui fait écrire ces paroles. » Immédiatement alors je fus inspirée de prendre le saint Evangile, et, l'ouvrant au hasard, mes yeux tombèrent sur ce passage que je n'avais jamais remarqué: « Celui que Dieu a envoyé dit les mêmes choses que Dieu, parce qu'il ne lui a pas communiqué son esprit avec mesure.»

« Je m'endormis ensuite tout à fait consolée. C'est vous, ma Mère, que le bon Dieu a envoyée pour moi, et je dois vous croire, puisque vous dites les mêmes choses que Dieu. »

Dans le courant du mois d'août, elle resta plusieurs jours comme hors d'elle‑même, nous conjurant de faire prier pour elle. Jamais nous ne l'avions vue ainsi. Dans cet état d'angoisse inexprimable, nous l'entendions répéter:

« Oh! comme il faut prier pour les agonisants! si l'on savait! »

Une nuit, elle supplia l'infirmière de jeter de l'eau bénite sur son lit en disant:

« Le démon est autour de moi; je ne le vois pas, mais je le sens... il me tourmente, il me tient comme avec une main de fer pour m'empêcher de prendre le plus léger soulagement; il augmente mes maux afin que je me désespère... Et je ne puis pas prier! Je puis seulement regarder la Sainte Vierge et dire: Jésus! Combien elle est nécessaire la prière des Complies:

« Procul recevant somnia, et noctium phantasmata! Délivrez-nous des fantômes de la nuit. »

« J'éprouve quelque chose de mystérieux, je ne souffre pas pour moi, mais pour une autre âme............................. et le démon ne veut pas. »

L'infirmière, vivement impressionnée, alluma un cierge bénit et l'esprit de ténèbres s'enfuit pour ne plus revenir. Cependant, notre petite sœur resta jusqu'à la fin dans de douloureuses angoisses.

Un jour, tandis qu'elle regardait le ciel, on lui fit cette réflexion:

« Bientôt vous habiterez au delà du ciel bleu; aussi avec quel amour vous le contemplez! »

Elle se contenta de sourire et dit ensuite à la Mère Prieure:

« Ma Mère, nos sœurs ne savent pas ma souffrance! En regardant le firmament d'azur, je ne pensais qu'à trouver joli ce ciel matériel; l'autre m'est de plus en plus fermé... J'ai d'abord été affligée de la réflexion que l'on m'a faite, puis une voix intérieure m'a répondu: « Oui, tu regardais le ciel par amour. Puisque ton âme est entièrement livrée à l'amour, toutes tes actions, même les plus indifférentes, sont marquées de ce cachet divin. » A l'instant j'ai été consolée. »

En dépit des ténèbres qui l'enveloppaient tout entière, de temps en temps le Geôlier divin entrouvrait la porte de son obscure prison; c'était alors un transport d'abandon, de confiance et d'amour.

Se promenant un jour au jardin, soutenue par une de ses sœurs, elle s'arrêta devant le tableau ravissant d'une petite poule blanche tenant abritée sous ses ailes sa gracieuse famille. Bientôt ses yeux se remplirent de larmes, et se tournant vers sa chère conductrice, elle lui dit: « Je ne puis rester davantage, rentrons vite... »

Et, dans sa cellule, elle pleura longtemps sans pouvoir articuler une seule parole. Enfin, regardant sa sœur avec une expression toute céleste, elle ajouta:

« Je pensais à Notre‑Seigneur, à l'aimable comparaison qu'il a prise pour nous faire croire à sa tendresse. Toute ma vie, c'est cela qu'il a fait pour moi: il m'a entièrement cachée sous ses ailes! Je ne puis rendre ce qui s'est passé dans mon cœur. Ah! le bon Dieu fait bien de se voiler à mes regards, de me montrer rarement et comme « à travers les barreaux » les effets de sa miséricorde; je sens que je ne pourrais en supporter la douceur. »

Nous ne pouvions‑nous résigner à perdre ce trésor de vertus, et, le 5 juin 1897, nous commençâmes une fervente neuvaine à Notre‑Dame des Victoires, espérant qu'une fois encore elle relèverait par un miracle la petite fleur de son amour. Mais elle nous fit la même réponse que le vénérable martyr Théophane, et nous dûmes accepter généreusement la perspective amère d'une prochaine séparation.

Au commencement de juillet, son état devint très grave, et on la descendit enfin à l'infirmerie.

Voyant sa cellule vide, et sachant qu'elle n'y remonterait jamais, Mère Agnès de Jésus lui dit:

«  Quand vous ne serez plus avec nous, quelle peine j'aurai en regardant cette cellule! »

—Pour vous consoler, ma petite Mère, vous penserez que je suis bien heureuse là‑haut, et qu'une grande partie de mon bonheur, je l'ai acquis dans cette petite cellule; car, ajouta‑t‑elle en levant vers le ciel son beau regard profond, j'y ai beaucoup souffert; j'aurais été heureuse d'y mourir.»

En entrant à l'infirmerie, le regard de Thérèse se tourna  d'abord vers la Vierge miraculeuse que nous y avions installée. Il serait impossible de traduire l'expression de ce regard: « Que voyez‑vous ? » lui dit sa sœur Marie,—celle‑là même qui, dans son enfance, fut témoin de son extase et lui servit aussi de mère.—Elle répondit:

« Jamais elle ne m'a paru si belle!... mais aujourd'hui c'est la statue; autrefois, vous savez bien que ce n'était pas la statue... »

Souvent depuis, l'angélique enfant fut consolée de la même manière. Un soir elle s'écria:

« Que je l'aime la Vierge Marie! Si j'avais été prêtre, que j'aurais bien parlé d'elle ! On la montre inabordable, il faudrait la montrer imitable. Elle est plus mère que reine ! J'ai entendu dire que son éclat éclipse tous les saints, comme le soleil à son lever fait disparaître les étoiles. Mon Dieu! que cela est étrange! Une mère qui fait disparaître la gloire de ses enfants! Moi, je pense tout le contraire; je crois qu'elle augmentera de beaucoup la splendeur des élus... La Vierge Marie! comme il me semble que sa vie était simple! »

Et, continuant son discours, elle nous fit une peinture si suave, si délicieuse de l'intérieur de la sainte Famille, que nous en restâmes dans l'admiration.

Une épreuve bien sensible l'attendait. Depuis le 16 août jusqu'au 30 septembre, jour bienheureux de sa communion éternelle, à cause de vomissements qui se produisaient sans cesse, il ne lui fut plus possible de recevoir la sainte Eucharistie. Le Pain des Anges! qui donc l'avait plus aimé que ce séraphin de la terre? Combien de fois, même en plein hiver de cette dernière année, après ses nuits de cruelles souffrances, la courageuse enfant se leva dès le matin, pour se rendre à la Table sainte! Elle ne croyait jamais acheter trop cher le bonheur de s'unir à son Dieu.

Avant d'être privée de cette nourriture céleste, Notre‑Seigneur la visita souvent sur son lit de douleur. La communion du 16 juillet, fête de Notre‑Dame du Mont‑Carmel, fut particulièrement touchante. Pendant la nuit, elle composa le couplet suivant qui devait être chanté avant la communion:

« Toi qui connais ma petitesse extrême, Tu ne crains pas de t'abaisser vers moi !

Viens en mon coeur, ô Sacrement que j'aime; Viens en mon coeur... il aspire vers toi.

Je veux, Seigneur, que ta bonté me laisse Mourir d'amour après cette faveur;

Jésus entends le cri de ma tendresse, Viens en mon coeur! »

Le matin, au passage du Saint Sacrement, le pavé de nos cloîtres disparaissait sous les fleurs des champs et les roses effeuillées. Un jeune prêtre, devant célébrer, ce jour‑là même, sa première Messe dans notre chapelle, porta le Viatique sacré à notre douce malade. Et soeur Marie de l'Eucharistie, dont la Voix mélodieuse avait des vibrations célestes, chanta selon son désir:

Mourir d'amour, c'est un bien doux martyre,
Et c'est celui que je voudrais souffrir.
O Chérubins! accordez votre lyre,
Car, je le sens, mon exil va finir...
Divin Jésus, réalise mon rêve: Mourir d'amour!

Quelques jours après, la petite victime de Jésus se trouva plus mal; et, le 30 juillet, elle reçut l'Extrême‑Onction. Toute radieuse elle disait alors: « La porte de ma sombre prison est entrouverte, je suis dans  la joie, surtout depuis que notre Père Supérieur m a assuré que mon âme ressemble aujourd'hui à celle d'un petit enfant après le baptême. »

Sans doute, elle pensait s'envoler bien vite au milieu de la blanche phalange des Saints Innocents. Elle ne savait pas que deux mois de martyre la séparaient encore de sa délivrance.

Un jour, elle dit à la Mère Prieure: « Ma Mère, je vous en prie, donnez‑moi la permission de mourir... Laissez‑moi offrir ma vie à telle intention... »

Et comme cette permission lui était refusée: « Eh bien, reprit‑elle, je sais qu'en ce moment le bon Dieu désire tant une petite grappe de raisin, que personne ne veut lui offrir, qu'il va bien être obligé de venir la voler... Je ne demande rien, ce serait sortir de ma voie d abandon, je prie seulement la Vierge Marie de rappeler à son Jésus le titre de Voleur qu'il s'est donné lui‑même dans le saint Evangile, afin qu'il n'oublie pas de venir me voler . »

Un jour, on lui apporta une gerbe d'épis de blé. Elle en prit un, tellement chargé de grains qu'il s'inclinait sur sa tige, et le considéra longtemps... puis elle dit à la Mère Prieure: « Ma Mère, cet épi est l'image de mon âme: le bon Dieu m'a chargée de grâces pour moi et pour bien d'autres!... Ah ! je veux m'incliner toujours sous l'abondance des dons célestes, reconnaissant que tout vient d'en‑haut. »

Elle ne se trompait pas: oui, son âme était chargée de grâces... et qu'il semblait facile de distinguer l'Esprit de Dieu se louant lui‑même par cette bouche innocente!

Cet Esprit de vérité n'avait‑il pas déjà fait écrire à la grande Thérèse d'Avila: «Avec une humble et sainte présomption, que les âmes arrivées à l'union divine se tiennent en haute estime, qu'elles aient sans cesse devant les yeux le souvenir des bienfaits reçus et se gardent bien de croire faire acte d'humilité en ne reconnaissant pas les grâces de Dieu. N’est-il pas clair qu'un souvenir fidèle des bienfaits augmente l'amour envers le bienfaiteur? Comment celui qui ignore les richesses dont il est possesseur pourra‑t‑il en faire part et les distribuer avec libéralité ? »

Ce n'est pas la seule fois que la petite Thérèse de Lisieux prononça des paroles véritablement inspirées. Au mois d'avril 1895, alors qu'elle était très bien portante, elle fit cette confidence à une religieuse ancienne et digne de foi: « Je mourrai bientôt; je ne vous dis pas que ce soit dans quelques mois; mais dans 2 ou 3 ans au plus, je le sens par ce qui se passe dans mon âme. »

Les novices lui témoignaient leur surprise de la voir deviner leurs plus intimes pensées: « Voici mon secret, leur dit‑elle: je ne vous fais jamais d'observations sans invoquer la Sainte Vierge, je lui demande de m'inspirer ce qui doit vous faire le plus de bien; et moi-même je suis souvent étonnée des choses que je vous enseigne. Je sens simplement, en vous les disant, que je ne me trompe pas et que Jésus vous parle par ma bouche. »

Pendant sa maladie, une de ses soeurs venait d'avoir un moment de pénible angoisse, presque de découragement, à la pensée d'une inévitable et prochaine séparation. Entrant aussitôt après à l'infirmerie, sans rien laisser paraître de sa peine, elle fut bien surprise d'entendre notre sainte malade lui dire d'un ton sérieux et triste: « Il ne faudrait pas pleurer comme ceux qui n'ont pas d'espérance ! »

Une de nos Mères, étant venue la visiter, lui rendait un léger service. « Que je serais heureuse, pensait‑elle, si cet ange me disait: au Ciel, je vous rendrai cela!—Au même instant, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus se tournant vers elle, lui dit: « Ma Mère, au Ciel je vous rendrai cela!»

Mais le plus surprenant, c'est qu'elle paraissait avoir conscience de la mission pour laquelle le Seigneur l'avait envoyée ici‑bas. Le voile de l'avenir semblait tombé devant elle; et, plus d'une fois, elle nous en révéla les secrets en des prophéties déjà réalisées. « Je n'ai jamais donné au bon Dieu que de l'amour, disait-elle, il me rendra de l’amour.—Après MA MORT, JE FERAI TOMBER UNE PLUIE DE roses! »

Une soeur lui parlait de la béatitude du ciel. Elle l'interrompit, disant: « Ce n'est pas cela qui m'attire...

—Quoi donc ?

—Oh! c'est l’Amour! Aimer, être aimée, et revenir sur la terre pour faire aimer l'AMOUR.

Un soir, elle accueillit Mère Agnès de Jésus avec une expression toute particulière de joie sereine: « Ma Mère, quelques notes d'un concert lointain viennent d'arriver jusqu'à moi, et j'ai pensé que bientôt j'entendrai des mélodies incomparables; mais cette espérance n'a pu me réjouir qu'un instant; une seule attente fait battre mon coeur: c'est l'amour que je recevrai et celui que je pourrai donner!

« Je sens que ma mission sa commencer, ma mission de faire aimer le bon Dieu comme je l'aime... de donner ma petite voie aux âmes. JE VEUX PASSER MON CIEL A FAIRE DU BIEN SUR LA TERRE. Ce n est pas impossible, puisqu’au sein même de la vision béatifique, les anges veillent sur nous. Non. je ne pourrai prendre aucun repos jusqu'à la fin du monde

Mais lorsque l'ange aura dit: « Le temps n'est plus ! » alors je me reposerai, je pourrai jouir, parce que le nombre des élus sera complet.

Quelle petite voie voulez‑vous donc enseigner aux âmes ?

—Ma Mère, c'est la voie de l'enfance spirituelle, c'est le chemin de la confiance et du total abandon. Je veux leur indiquer les petits moyens qui m'ont si parfaitement réussi; leur dire qu'il n'y a qu'une seule chose à faire ici‑bas: jeter à Jésus les fleurs des petits sacrifices, le prendre par des caresses! C'est comme cela que je l'ai pris, et c'est pour cela que je serai si bien reçue!»

« Si je vous induis en erreur avec ma petite voie d'amour, disait‑elle à une novice, ne craignez pas que je vous la laisse suivre longtemps. Je vous apparaîtrais bientôt pour vous dire de prendre une autre route; mais, si je ne reviens pas, croyez à la vérité de mes paroles: on n'a jamais trop de confiance envers le bon Dieu, si puissant et si miséricordieux! On obtient de lui tout autant qu'on en espère!... »

La veille de la fête de Notre‑Dame du Mont‑Carmel une novice lui dit: « Si vous alliez mourir demain, après la communion, ce serait une si belle mort qu'elle me consolerait de toute ma peine, il me semble. »

Et Thérèse répondit vivement: « Mourir après la communion ! Un jour de grande fête! Non, il n'en sera pas ainsi: les petites aimes ne pourraient pas imiter cela. Dans ma petite voie, il n'y a que des choses très ordinaires; il faut que tout ce que je fais les petites âmes puissent le faire. »

Elle écrivait encore à l'un de ses frères missionnaires: « Ce qui m'attire vers la Patrie des cieux, c'est l'appel du Seigneur, c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant désiré, et la pensée que je pourrai le faire aimer d'une multitude d'âmes qui le béniront éternellement. »

Et une autre fois: « Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon désir est de travailler encore pour l'Église et les âmes; je le demande à Dieu et je suis certaine qu'il m'exaucera. Vous voyez que, si je quitte déjà le champ de bataille, ce n'est pas avec le désir égoïste de me reposer. Depuis longtemps la souffrance est devenue mon ciel ici‑bas; et j'ai du mal à concevoir comment il me sera possible de m'acclimater dans un pays où la joie règne sans aucun mélange de tristesse. Il faudra que Jésus transforme tout à fait mon âme, autrement je ne pourrais supporter les délices éternelles. »

Oui, la souffrance était devenue son ciel sur la terre; elle lui souriait, comme nous sourions au bonheur. « Quand je souffre beaucoup, disait‑elle, quand il m'arrive des choses pénibles, désagréables, au lieu de prendre un air triste, j'y réponds par un sourire. Au début, je ne réussissais pas toujours; mais maintenant, c'est une habitude que je suis bien heureuse d'avoir contractée. »

Une de nos soeurs doutait de sa patience. Un jour, en la visitant, elle vit sur son visage une expression de joie céleste et voulut en savoir la cause.

« C'est parce que je ressens une très vive douleur, répondit Thérèse; je me suis toujours efforcée d'aimer la souffrance et de lui faire bon accueil. »

« Pourquoi êtes‑vous si gaie ce matin ? » lui demandait Mère Agnès de Jésus.

—C'est parce que j'ai eu deux petites peines; rien ne me donne de petites joies comme les petites peines. »

Et une autre fois: « Vous avez eu bien des épreuves aujourd'hui ?

—Oui, mais... puisque je les aime!... J'aime tout ce que le bon Dieu me donne.

—C'est affreux ce que vous souffrez ?

—Non, ce n'est pas affreux; une petite victime d'amour pourrait‑elle trouver affreux ce que son Epoux lui envoie ? Il me donne à chaque instant ce que je puis supporter, pas davantage; et si, le moment d'après il augmente ma souffrance, il augmente aussi ma force.

« Cependant, je ne pourrais jamais lui demander des souffrances plus grandes, car je suis trop petite; elles deviendraient alors mes souffrances à moi, il faudrait que je les supporte toute seule; et je n'ai jamais rien pu faire toute seule. »

Ainsi parlait au lit de mort cette vierge sage et prudente dont la lampe, toujours remplie de l'huile des vertus, brilla jusqu'à la fin.

Si l'Esprit‑Saint nous dit au livre des Proverbes: « La doctrine d'un homme se prouve par sa patience », celles qui l'ont entendue peuvent croire à sa doctrine, maintenant qu'elle l'a prouvée par une patience invincible.

A chaque visite, le médecin nous témoignait son admiration: « Ah! si vous saviez ce qu'elle endure! Jamais je n'ai vu souffrir autant avec cette expression de joie surnaturelle. C'est un ange! » Et comme nous lui exprimions notre chagrin à la pensée de perdre un pareil trésor.—« Je ne pourrai la guérir, c'est une âme qui n'est pas faite pour la terre. »

Voyant son extrême faiblesse, il ordonnait des potions fortifiantes. Thérèse s'en attrista d'abord, à cause de leur prix élevé; puis elle nous dit: « Maintenant je ne m'afflige plus de prendre des remèdes chers, car j'ai lu que sainte Gertrude s'en réjouissait en pensant que tout serait à l'avantage de nos bienfaiteurs, puisque Notre‑Seigneur a dit: « Ce que vous ferez au plus petit d'entre les miens, c'est à moi‑même que vous le ferez. »

« Je suis convaincue de l'inutilité des médicaments pour me guérir, ajoutait‑elle; mais je me suis arrangée avec le bon Dieu pour qu'il en fasse profiter de pauvres missionnaires qui n'ont ni le temps, ni les moyens de se soigner. »

Touché des prévenances de sa petite épouse, le Seigneur, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, l’entourait aussi de ses divines attentions: tantôt c'étaient des gerbes fleuries envoyées par sa famille, tantôt un petit rouge‑gorge qui venait sautiller sur son lit, la regardant d'un air de connaissance et lui faisant mille gentillesses.

« Ma Mère, disait alors notre enfant, je suis profondément émue des délicatesses du bon Dieu pour moi; à l'extérieur j'en suis comblée et cependant je demeure dans les plus noires ténèbres! Je souffre beaucoup, oui beaucoup ! mais avec cela, je suis dans une paix étonnante: tous mes désirs ont été réalisés... je suis pleine de confiance. »

Quelque temps après, elle racontait ce trait touchant: « Un soir, à l'heure du grand silence, l'infirmière vint me mettre aux pieds une bouteille d'eau chaude et de la teinture d'iode sur la poitrine. J'étais consumée par la fièvre, une soif ardente me dévorait. En subissant ces remèdes, je ne pus m'empêcher de me plaindre à Notre‑Seigneur: « Mon Jésus, lui dis‑je, vous en êtes témoin, je brûle et l'on m'apporte encore de la chaleur et du feu ! Ah ! si j'avais, au lieu de tout cela, un demi‑verre d'eau, comme je serais bien plus soulagée !... Mon Jésus! votre petite fille a bien soif ! Mais elle est heureuse pourtant de trouver l'occasion de manquer du nécessaire, afin de mieux vous ressembler et pour sauver des âmes. »

Bientôt l'infirmière me quitta, et je ne comptais plus la revoir que le lendemain matin, lorsqu'à ma grande surprise elle revint quelques minutes après, apportant une boisson rafraîchissante: «Je viens de penser à l'instant que vous pourriez avoir soif, me dit‑elle, désormais je prendrai l'habitude de vous offrir ce soulagement tous les soirs. » Je la regardai, interdite, et quand je fus seule, je me mis à fondre en larmes. Oh! que notre Jésus est bon! Qu'il est doux et tendre! Que son coeur est facile à toucher ! »

Une des délicatesses du coeur de Jésus, qui causèrent le plus de joie à sa petite épouse, fut celle du 6 septembre, jour où, par un fait tout providentiel, nous reçûmes une relique du vénérable Théophane Vénard. Plusieurs fois déjà elle avait exprimé le désir de posséder quelque chose ayant appartenu à son bienheureux ami; mais, voilant qu'on n'y donnait pas suite, elle n'en parlait plus. Aussi son émotion fut grande quand a Mère Prieure lui remit le précieux objet; elle le couvrit de baisers et ne voulut plus s'en séparer. Pourquoi donc chérissait‑elle à ce point l'angélique missionnaire? Elle le confia à ses soeurs bien‑aimées dans un entretien touchant:

« Théophane Vénard est un petit saint. Sa vie est tout ordinaire. Il aimait beaucoup la Vierge Immaculée, il aimait beaucoup sa famille. »

Appuyant alors sur ces derniers mots: « Moi aussi, j'aime beaucoup ma famille! Je ne comprends pas les saints qui n'aiment pas leur famille!... Pour souvenir d'adieu, je vous ai copié certains passages des dernières lettres qu'il écrivit à ses parents; ce sont mes pensées, mon âme ressemble à la sienne. »

Nous transcrivons ici cette lettre que l'on croirait sortie de la plume et du coeur de notre ange:

« Je ne trouve rien sur la terre qui me rende heureuse; mon  coeur est trop grand, rien de ce qu'on appelle bonheur en ce rotonde ne peut le satisfaire. Ma pensée s'envole vers l'éternité, le temps va finir! Mon coeur est paisible comme un lac tranquille ou un ciel serein; je ne regrette pas la vie de ce monde: j'ai soif des eaux de la vie éternelle...

« Encore un peu et mon âme quittera la terre, finira son exil, terminera son combat. Je monte au ciel! Je vais entrer dans ce séjour des élus, voir des beautés que l'oeil de l'homme n'a jamais vues, entendre des harmonies que l'oreille n'a jamais entendues, jouir des joies que le coeur n'a jamais goûtées... Me voici rendue à cette heure que chacune de nous a tant désirée! Il est bien vrai que le Seigneur choisit les petits pour confondre les grands de ce monde. Je ne m'appuie pas sur mes propres forces, mais sur la force de Celui qui, sur la croix, a vaincu les puissances de l'enfer. Je suis une fleur printanière que le Maître du jardin cueille pour son plaisir. Nous sommes toutes des fleurs plantées sur cette terre et que Dieu cueille en son temps: un peu plus tôt, un peu plus tard... Moi, petite éphémère, je m'en vais la première! Un jour nous nous retrouverons dans le paradis et nous jouirons du vrai bonheur. »

(Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, empruntant les paroles de l'angélique martyr Théophane Vénard.)

Vers la fin de septembre, comme on lui rapportait quelque chose de ce qui avait été dit à la récréation, touchant la responsabilité de ceux qui ont charge d'âmes, elle se ranima un instant et prononça ces belles paroles: « Pour les petits, ils seront jugés avec une extrême douceur ! » I1 est possible de rester petit, même dans les charges les plus redoutables; et n'est‑il pas écrit qu'à la fin « le Seigneur se lèvera pour sauver tous les doux et les humbles de la terre ? » Il ne dit pas juger, mais sauver! »

Cependant le flot de la douleur montait de plus en plus. La faiblesse devint si excessive que, bientôt, la sainte petite malade en fut réduite à ne plus pouvoir faire, sans secours, le plus léger mouvement. Entendre parler près d'elle, même à voix basse, lui devenait une pénible souffrance; la fièvre et l'oppression ne lui permettaient pas d'articuler une seule parole, sans ressentir la plus extrême fatigue. En cet état pourtant, le sourire ne quitta pas ses lèvres. Un nuage passait‑il sur son front? c'était la crainte de donner à nos soeurs un surcroît de peine. Jusqu'à l'avant‑veille de sa mort elle voulut être seule la nuit. Cependant son infirmière se levait plusieurs fois, malgré ses instances. En l'une de ses visites, elle la trouva les mains jointes et les yeux élevés vers le ciel.

« Que faites‑vous donc ainsi ? lui demanda‑t‑elle; il faudrait essayer de dormir.

—Je ne puis pas, ma soeur, je souffre trop ! alors je prie  

—Et que dites‑vous à Jésus ?

—Je ne lui dis rien, je l'aime! »

« Oh ! que le bon Dieu est bon!... s'écriait‑elle parfois. Oui, il faut qu'il soit bien bon pour me donner la force de supporter tout ce que je souffre. »

Un jour elle dit à sa Mère Prieure:

« Ma Mère, je voudrais vous confier l'état de mon âme; mais je ne le puis, je suis trop émue en ce moment. »

Et, le soir, elle lui remit ces lignes, tracées au crayon, d'une main tremblante:

« O mon Dieu, que vous êtes bon pour la petite victime de votre amour miséricordieux! Maintenant même que vous joignez la souffrance extérieure aux épreuves de mon âme, je ne puis dire: « Les angoisses de la mort m'ont environnée.» Mais je m'écrie, dans ma reconnaissance: «Je suis descendue   dans la vallée des ombres de la mort, cependant je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur. »

« Quelques‑unes croient que vous avez peur de la mort, lui dit sa petite Mère.

—Cela pourra bien arriver; je ne m'appuie jamais sur mes propres pensées, je sais combien je suis faible; mais je veux jouir du sentiment que le bon Dieu me donne maintenant; il sera toujours temps de souffrir du contraire.

« Monsieur l'Aumônier m'a dit: « Etes‑vous résignée à mourir? » Je lui ai répondu: « Ah! mon Père, je trouve qu'il n'y a besoin de résignation que pour vivre pour mourir c'est de la joie que j'éprouve. »

« Ne vous faites pas de peine, ma Mère, si je souffre beaucoup, et si je ne manifeste aucun signe de bonheur au dernier moment. Notre‑Seigneur n'est‑il pas mort Victime d'amour, et voyez quelle a été son agonie !... »

Enfin l'aurore du jour éternel se leva! C'était le jeudi 30. Le matin notre douce victime, parlant de sa dernière nuit d'exil, regarda la statue de Marie en disant: « Oh ! je l'ai priée avec ferveur!... mais c'est l'agonie toute pure, sans aucun mélange de consolation...

« L'air de la terre me manque, quand est‑ce que j'aurai l'air du Ciel ? »

A deux heures et demie, elle se redressa sur son lit, ce qu'elle n'avait pu faire depuis plusieurs semaines, et s'écria: « Ma Mère, le calice est plein jusqu'au bord ! Non, je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de tant souffrir... Je ne puis m'expliquer cela que par mon désir extrême de sauver des âmes... »

Et quelque temps après: « Tout ce que j'ai écrit sur mes désirs de la souffrance, oh! c'est bien vrai! Je ne me repens pas de m’être livrée à l'amour. » Elle répéta plusieurs fois ces derniers mots. Et un peu plus tard: « Ma Mère, préparez‑moi à bien mourir. »

Sa vénérée Prieure l'encouragea par ces paroles: « Mon enfant, vous êtes toute prête à paraître devant Dieu, parce que vous avez toujours compris la vertu d'humilité. »

Elle se rendit alors ce beau témoignage: « Oui, je le sens, mon âme n'a jamais recherché que la vérité... oui, j'ai compris l'humilité du coeur! »

A quatre heures et demie les symptômes de la dernière agonie se manifestèrent. Dès que notre angélique mourante vit entrer la communauté, elle la remercia par le plus gracieux sourire; puis tout entière à l'amour et à la souffrance, tenant le crucifix dans ses mains défaillantes, elle entreprit le combat suprême. Une sueur abondante couvrait son visage; elle tremblait... Mais comme au sein d'une furieuse tempête, le pilote à deux doigts du port ne perd pas courage, ainsi cette âme de foi, apercevant tout près le phare lumineux du rivage éternel, donnait vaillamment les derniers coups de rame pour atteindre le port. Quand la cloche du monastère tinta l'Angélus du soir, elle fixa sur l'Etoile des mers, la Vierge Immaculée, un inexprimable regard. N'était‑ce pas le moment de chanter: Toi, qui vins me sourire au matin de ma vie, viens me sourire encor, Mère, voici le soir !

A sept heures et quelques minutes, notre pauvre petite martyre, se tournant vers sa Mère Prieure, lui dit: « Ma Mère, n'est‑ce pas l'agonie ?... Ne vais‑je pas mourir ?...

 

—Oui, mon enfant, c'est l'agonie, mais Jésus veut peut‑être la prolonger de quelques heures. »

Alors, d'une voix douce et plaintive: « Eh bien... allons... allons.,. oh ! je ne voudrais pas moins souffrir! » Puis, regardant son crucifix:

« OH !... JE L’AIME !... MON DIEU, JE... VOUS... AIME ! ! ! »

Ce furent ses dernières paroles. Elle venait à peine de les prononcer qu'à notre grande surprise elle s'affaissa tout à coup, la tête penchée à droite, dans l'attitude de ces vierges martyres s'offrant d'elles‑mêmes au tranchant du glaive; ou plutôt, comme une victime d'amour, attendant de l'Archer divin la flèche embrasée dont elle veut mourir...

Soudain elle se relève, comme appelée par une voix mystérieuse, elle ouvre les yeux et les fixe, brillants de paix céleste et d'un bonheur indicible, un peu au‑dessus de l'image de Marie.

Ce regard se prolongea l'espace d'un Credo, et son âme bienheureuse devenue la proie de l'Aigle divin s'envola dans les cieux.

Cet ange nous avait dit quelques jours avant de quitter ce monde: « La mort d'amour que je souhaite, c'est celle de Jésus sur la croix. » Son désir fut pleinement exaucé: les ténèbres, l'angoisse accompagnèrent son agonie. Cependant ne pouvons‑nous pas lui appliquer aussi la prophétie sublime de saint Jean de la Croix, touchant les âmes consommées dans la divine charité: « Elles meurent dans des transports admirables et des assauts délicieux que leur livre l'amour, comme le cygne dont le chant est plus mélodieux quand il est sur le point de mourir. C'est ce qui faisait dire à David que « la mort des justes est précieuse devant Dieu », car c'est alors que les fleuves de l'amour s'échappent de l'âme, et s'en vont se perdre dans l'océan de l'amour divin. »

Aussitôt que notre blanche colombe eut pris son essor, la joie du dernier instant s'imprima sur son front; un ineffable sourire animait son visage. Nous lui mîmes une palme à la main; et les lis et les roses entourèrent la dépouille virginale de celle qui emportait au ciel la robe blanche de son baptême empourprée du sang de son martyre d'amour. Le samedi et le dimanche une foule nombreuse et recueillie ne cessa d'affluer devant la grille du choeur, contemplant dans la majesté de la mort « la petite reine » toujours gracieuse, et lui faisant toucher par centaines: chapelets, médailles, et jusqu'à des bijoux.

Le 4 octobre, jour de l'inhumation, nous la vîmes entourée d'une belle couronne de prêtres; cet honneur lui était dû: elle avait tant prié pour les âmes sacerdotales! Enfin, après avoir été solennellement bénit, ce grain de froment précieux fut jeté dans le sillon par les mains maternelles de la sainte Eglise... Et qui dira maintenant de combien d'épis mûrs il a porté le germe ?... Une fois de plus, elle s'est réalisée magnifiquement la parole du divin Moissonneur: « En vérité, je vous le dis, si le grain de blé étant tombé à terre ne vient à mourir, il demeure seul; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. »