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Histoire d'une âme - Chapitre 2


Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

les additions sont en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

les suppressions sont en noir

CHAPITRE II

Mort de sa mère. ‑Les Buissonnets. ‑Amour paternel. ‑ Première confession. ‑Les veillées d'hiver. Vision prophétique.

 

 MANUSCRIT A

 

Tous les détails de la maladie de ma mère sont encore pré­sents à mon cœur. Je me souviens surtout des dernières semai­nes qu'elle a passées sur la terre. Nous étions, Céline et moi, comme de pauvres petites exilées! Tous les matins, MadameX*** venait nous chercher, et nous passions la journée chez elle. Une fois, nous n'avions pas eu le temps de faire notre prière avant de partir, et ma petite sœur me dit tout bas pendant le trajet: « Faut‑il avouer que nous n'avons pas fait notre prière ? » ‑ Oh! oui, lui ai-je répondu. ‑ Alors, bien timidement, elle confia sonsecret à cette dame qui nous dit aussitôt: «Eh bien, mes petites filles, vous allez la faire »; puis, nous laissant toutes les deux dans une grande chambre, elle partit. Céline me regarda stupéfaite, je ne l'étais pas moins et m'écriai: « Ah! ce n'est pas comme maman! toujours elle nous faisait faire notre prière. » Dans la journée, malgré les distractions qu'on essayait de nous donner, la pensée de notre mère chérie nous revenait sans cesse. Je me rappelle que ma petite sœur ayant reçu un bel abricot se pencha vers moi et me dit: «Nous n'allons pas le manger, je vais le donner à maman. » Hélas! notre mère bien‑aimée était déjà trop malade pour manger les fruits de la terre; elle ne devait plus se rassasier qu'au ciel de la gloire de Dieu, et boire avec Jésus le vin mystérieux dont il parla dans sa dernière Cène, pro­mettant de le partager avec nous dans le royaume de son Père.
La cérémonie touchante de l'Extrême‑Onction s'est imprimée dans mon âme. Je vois encore l'endroit où l'on me fit agenouil­ler, j'entends encore les sanglots de mon pauvre petit père.

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Tous les détails de la maladie de notre mère chérie sont encore présents à mon coeur, je me souviens surtout des dernières semaines qu'elle a passées sur la terre ; nous étions, Céline et moi, comme de pauvres petites exilées, tous les matins, Mme Leriche venait nous chercher et nous passions la journée chez elle. Un jour, nous n'avions pas eu le temps de faire notre prière avant de partir et pendant le trajet Céline m'a dit tout bas : «Faut-il le dire que nous n'avons pas fait notre prière?...»  «Oh! oui» lui ai-je répondu ; alors bien timidement elle l'a dit à Mme Leriche, celle-ci nous a répondu  «Eh bien, mes petites filles, vous allez la faire» et puis nous mettant toutes les deux dans une grande chambre elle est partie... Alors Céline m'a regardée et nous avons dit : «Ah! ce n'est pas comme Maman... toujours elle nous faisait faire notre prière!...» En jouant avec les enfants, toujours la pensée de notre Mère chérie nous poursuivait ; une fois Céline ayant reçu un bel abricot se pencha et me dit tout bas : «Nous n'allons pas le manger, je vais le donner à Maman.» Hélas ! cette pauvre petite Mère était déjà trop malade pour manger les fruits de la terre, elle ne devait plus se rassasier qu'au Ciel de la gloire de Dieu et boire avec Jésus le vin mystérieux dont Il parla dans sa dernière Cène, disant qu'Il le partagerait avec nous dans le royaume de son Père.            

La cérémonie touchante de l'extrême-onction s'est aussi imprimée en mon âme ;je vois encore la place où j'étais à côté de Céline, toutes les cinq nous étions par

Ma mère quitta ce monde le 28 août 1877 dans sa quarante-sixième année.

Le lendemain de sa mort, mon bon père me prit dans ses bras: « Viens, me dit‑il, embrasser une dernière fois ta chère petite mère. » Et moi, sans prononcer un seul mot, j'appro­chai mes lèvres du front glacé de ma mère chérie. Je ne me souviens pas d'avoir beaucoup pleuré. Je ne parlais à personne des sentiments profonds qui remplissaient mon cœur; je regardais et j'écoutais en silence. Je voyais aussi bien des cho­ses qu'on aurait voulu me cacher: un moment, je me trouvai seule en face du cercueil, placé debout dans le corridor ; je m'arrêtai longtemps à le considérer; jamais je n'en avais vu, cependant je comprenais! J'étais si petite alors qu'il me fallait lever la tête pour le voir tout entier, et il me paraissait bien grand, bien triste...
Quinze ans plus tard, je me trouvai devant un autre cercueil, celui de notre sainte Mère Geneviève [Cette vénérée Mère avait fait profession au Carmel de Poitiers, d'où elle fut envoyée pour fonder celui de Lisieux en 1838. Sa mémoire est restée en bénédiction dans ces deux monastères; elle y prati­qua constamment sous le regard de Dieu seul les vertus les plus héroïques, et couronna par une mort très sainte une vie chargée de bonnes œuvres, le 5 décembre 1891. ‑ Elle était âgée de quatre‑vingt‑quatre ans] ; et je me crus encore aux jours de mon enfance! Tous mes souvenirs se pressèrent en foule dansma mémoire. C'était bien la même petite Thérèse qui regar­dait, mais elle avait grandi, et le cercueil lui paraissait petit, elle ne levait pas la tête pour le regarder, elle ne la levait plus que pour contempler le ciel qui lui paraissait bien joyeux, car l'épreuve avait muri et fortifié son âme de telle sorte que rien ici‑bas ne pouvait plus l'attrister.
 Le jour où la sainte Eglise bénit la dépouille mortelle de ma mère, le bon Dieu ne me laissapas tout à fait orpheline; il me donna une autre mèreet me la fit choisir librement. Nous étions réunies toutes les cinq, nous regardant avec tristesse. En nous voyant ainsi, notre bonne fut émue de compassion,et se tour­nant vers Céline et vers moi: « Pauvres petites, nous dit‑elle, vous n'avez plus de mère! » Alors Céline se jeta dans les bras de Marie en s'écriant: « Eh bien, c'est toi qui seras maman ! » Moi, tou­jours habituée à

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rang d'âge et ce pauvre petit Père était là aussi qui sanglotait...
    Le jour ou le lendemain du départ de Maman, il me prit dans ses bras en me disant :  «Viens embrasser une dernière fois ta pauvre petite Mère.» Et moi sans rien dire, j'approchai mes lèvres du front de ma Mère chérie... Je ne me souviens pas d'avoir beaucoup pleuré, je ne parlais à personne des sentiments profonds que je ressentais... Je regardais et j'écoutais en silence... personne n'avait le temps de s'occuper de moi aussi je voyais bien des choses qu'on aurait voulu me cacher ; une fois, je me trouvai en face du couvercle du cercueil... je m'arrêtai longtemps à le considérer, jamais je n'en avais vu, cependant je comprenais... j'étais si petite que malgré la taille peu élevée de Maman, j'étais obligée de lever la tête pour voir le haut et il me paraissait bien grand... bien triste...

Quinze ans plus tard, je me trouvai devant un autre cercueil, celui de Mère Geneviève,  

 

 

il était de la même grandeur que celui de maman et je me crus encore aux jours de mon enfance !... Tous mes souvenirs revinrent en foule, c'était bien la même petite Thérèse qui regardait, mais elle avait grandi et le cercueil lui paraissait petit, elle n'avait plus besoin de lever la tête pour le voir ; elle ne la levait plus que pour contempler le Ciel qui lui paraissait bien joyeux, car toutes ses épreuves avaient pris fin et l'hiver de son âme était passé pour toujours...
    Le jour où l'Eglise bénit la dépouille mortelle de notre petite Mère du Ciel, le bon Dieu voulut m'en donner une autre sur la terre et il voulut que je la choisisse librement. Nous étions ensemble toutes les cinq, nous regardant avec tristesse, Louise était là aussi et voyant Céline et moi, elle dit : «Pauvres petites, vous n'avez plus de Mère!...» Alors Céline se jeta dans les bras de Marie disant  «Eh bien! c'est toi qui seras Maman.» Moi, j'étais habituée à faire

 

suivre Céline, j'aurais bien dû l'imiter dans une action si juste; mais je pensai que Pauline allait peut-être avoir du chagrin et se sentir délaissée, n'ayant pas de petite fille; alors je la regardai avec tendresse, et cachant ma petite tête sur son cœur je dis à mon tour : «Pour moi, c'est Pauline qui sera maman! »
Comme je l'ai écrit plus haut, c'est à partir de cette époque qu'il me fallut entrer dans la seconde période de mon existence, la plus douloureuse, surtout depuis l'entrée au Carmel de celle que j'avais choisie pour ma seconde mère. Cette période s'étend depuis l'âge de quatre ans et demi jusqu'à ma quatorzième année, où je retrouvai mon caractère d'enfant, tout en compre­nant de plus en plus le sérieux de la vie.
Il faut vous dire, ma Mère vénérée, qu'aussitôt la mort de maman, mon heureux caractère changea complètement. Moi, si vive, si expansive, je devins timide et douce, sensible à l'excès: un regard suffisait souvent pour me faire fondre en larmes, il fallait que personne ne s'occupât de moi; je ne pouvais souffrir la compagnie des étrangers, et ne retrouvais ma gaieté que dans l'intimité de la famille. Là, je continuais à être entourée des déli­catesses les plus grandes. Le cœur déjà si affectueux de mon père semblait enrichid'un amour vraiment maternel, et je sentais mes sœurs devenues pour moi les mères les plus tendres, les plus désintéressées. Ah ! si le bon Dieu n'avait pas prodigué ses bien­faisants rayons à sa petite fleur, jamais elle n'aurait pu s'accli­mater sur la terre. Encore trop faible pour supporter les pluies et les orages, il lui fallait de la chaleur, une douce rosée et des brises printanières;

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comme elle, cependant je me tournai vers vous, ma Mère, et comme si déjà l'avenir avait déchiré son voile, je me jetai dans vos bras en m'écriant :  «Eh bien! moi, c'est Pauline qui sera Maman!» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Comme je l'ai dit plus haut, c'est à partir de cette époque de ma vie qu'il me fallut entrer dans la seconde période de mon existence, la plus douloureuse des trois, surtout depuis l'entrée au Carmel de celle que j'avais choisie pour ma seconde «Maman». Cette période s'étend depuis l'âge de quatre ans et demi jusqu'à celui de ma quatorzième année, époque où je retrouvai mon caractère d'enfant tout en entrant dans le sérieux de la vie.
    Il faut vous dire, ma Mère, qu'à partir de la mort de Maman, mon heureux caractère changea complètement ; moi si vive, si expansive, je devins timide et douce, sensible à l'excès. Un regard suffisait pour me faire fondre en larmes, il fallait que personne ne s'occupât de moi pour que je sois contente, je ne pouvais pas souffrir la compagnie de personnes étrangères et ne retrouvais ma gaieté que dans l'intimité de la famille... Cependant je continuais à être entourée de la tendresse la plus délicate. Le coeur si tendre de Papa avait joint à l'amour qu'il possédait déjà un amour vraiment maternel !... Vous, ma Mère, et Marie n'étiez-vous pas pour moi les mères les plus tendres, les plus désintéressées ?... Ah ! si le Bon Dieu n'avait pas prodigué ses bienfaisants rayons à sa petite fleur, jamais elle n'aurait pu s'acclimater à la terre, elle était encore trop faible pour supporter les pluies et les orages, il lui fallait de la chaleur, une douce rosée et des brises printanières ; jamais elle ne manqua de

 

ces bienfaits ne lui manquèrent pas, même sous la neige de l'épreuve.

Bientôt, mon bon père résolut de quitter Alençon pour venir habiter Lisieux et nous rapprocher ainsi de mon oncle, frère de ma mère. Il fit un sacrifice bien grand et bien méritoire, dans le but de confier mes sœursencore jeunes à la direction de ma chère tante, afin qu'elle les guidât dans leur nouvelle mission et nous servît en quelque sorte demère . Je ne ressentis aucun chagrin en abandonnant ma ville natale; les enfants aiment le changement et ce qui sort de l'ordinaire; ce fut donc avec plaisir que je vins à Lisieux. Je me souviens du voyage, de l'arrivée le soir chez mon oncle; et je vois encore mes chères petitescousines, Jeanne et Marie, nous attendant sur le seuil de la maison avec ma tante.Oh! que je fus touchée de l'affection que nos parents chéris nous témoignèrent! Le lendemain, on nous conduisit dans notre nouvelle demeure, je veux dire aux Buissonnets, quartier solitaire situé tout près de la belle promenade nommée Jardin de l'étoile. La maison louée par mon père me parut charmante: un belvédère d'où la vue s'étendait au loin, le jardin anglais devant la façade, un autre grand jardin potager derrière la maison; tout cela pour ma jeune imagination fut du nouveau heureux. En effet, cette riante habitation devint le théâtre de bien douces joies, de scè­nes de famille inoubliables. Ailleurs, comme je l'ai dit plus haut, j'étais exilée, je pleurais, je sentais que je n'avais plus de mère! Là, mon petit cœur s'épanouissait et je souriais encore à la vie.
Dès le réveil, je trouvais les caresses de mes sœurs, et puis àleurs côtés je faisais ma prière. Je prenais ensuite avec Pau­linema leçon de lecture; je me rappelle que le motcieux fut le premier que je pus lire seule. Aussitôt ma classe finie, je mon­tais au belvédère, résidence habituelle de mon père; ah!combien j'étais heureuse lorsque j'avais de bonnes notes à lui annoncer!

 

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tous ces bienfaits, Jésus les lui fit trouver, même sous la neige de l'épreuve !
 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Je ne ressentis aucun chagrin en quittant Alençon, les enfants aiment le changement et ce fut avec plaisir que je vins à Lisieux. Je me souviens du voyage, de l'arrivée le soir chez ma tante, je vois encore Jeanne et Marie nous attendant à la porte... J'étais bien heureuse d'avoir des petites cousines si gentilles, je les aimais beaucoup ainsi que ma tante et surtout mon oncle, seulement il me faisait peur et je n'étais pas à mon aise chez lui comme aux Buissonnets, c'est là que ma vie était véritablement heureuse...

 

 

 

 

 

 

Dès le matin vous veniez auprès de moi, me demandant si j'avais donné mon coeur au bon Dieu, ensuite vous m'habilliez en me parlant de Lui et puis, à vos côtés, je faisais ma prière. Après venait la leçon de lecture, le premier mot que je pus lire seule fut celui-ci : «Cieux». Ma chère marraine se chargea des leçons d'écriture et vous, ma Mère, de toutes les autres ; je n'avais pas une très grande facilité pour apprendre mais j'avais beaucoup de mémoire. Le catéchisme et surtout l'histoire sainte avaient mes préférences, je les étudiais avec joie, mais la grammaire a fait souvent couler mes larmes... Rappelez-vous le masculin et le féminin !
    Aussitôt que ma classe était finie, je montais au belvédère portant ma rosette et ma note à papa. Que j'étais heureuse quand je pouvais lui dire : «J'ai 5 sans exception, c'est Pauline qui l'a dit la première!...» Car lorsque je vous demandais si j'avais 5 sans exception et que vous me disiez oui, c'était à mes yeux un degré de moins ; vous me donniez aussi des bons points, quand j'en avais amassé un certain nombre, j'avais une récompense et un jour de congé. Je me rappelle que ces jours-

 

Toutes les après‑midi, j'allais faire avec lui une petite prome­nade, visiter le Saint Sacrement, un jour dans une église, le len­demain dans une autre. C'est ainsi que j'entrai pour la première fois dans la chapelle du Carmel. « Vois‑tu, ma petite reine, me dit papa, derrière cette grande grille, il y a de saintes religieuses qui prienttoujours le bon Dieu. » J'étais bien loin de penser que neuf ans plus tard, je serais parmi elles; que là, dans ce Carmel béni, je recevrais de si grandes grâces!

Après la promenade, je rentrais à la maison je faisais mes devoirs; puis, tout le reste du temps, je sautillais dans le jardin autour de mon bon père. Je ne savais pas jouer à la poupée; mon plus grand plaisir était de préparer des tisanes avec des graines et des écorces d'arbres. Quand mes infusions prenaient une belle teinte, je les offrais vite à papa, dans une jolie petite tasse qui donnait vraiment envie d'en savourer le contenu. Ce tendre père quittait aussitôt son travail, et puis en souriant faisait semblant de boire.

J'aimais aussi à cultiver des fleurs; je m'amusais à dresser de petits autels dans un enfoncement qui se trouvait, par bonheur, au milieu du mur de mon jardin. Quand tout était prêt, je courais vers papa qui s'extasiait pour me faire plaisir devant mes autels merveilleux, admirant ce que j'estimais un chef‑d'œuvre! Je ne finirais pas, si je voulais raconter mille petits traits de ce genre dont j'ai gardé le souvenir. Ah! comment dirais‑je toutes les tendresses que mon incomparable père prodiguait à sa petite reine ?

 

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là me semblaient bien plus longs que les autres, ce qui vous faisait plaisir puisque cela montrait que je n'aimais pas à rester sans rien faire. Toutes les après-midi, j'allais faire une petite promenade avec papa ; nous faisions ensemble notre visite au Saint-Sacrement, visitant chaque jour une nouvelle église, c'est ainsi que j'entrai pour la première fois dans la chapelle du Carmel, papa me montra la grille du choeur,me disant que derrière étaient des religieuses. J'étais bien loin de me douter que neuf ans plus tard je serais parmi elles !...
    Après la promenade (pendant laquelle papa m'achetait toujours un petit cadeau d'un ou deux sous) je rentrais à la maison ; alors je faisais mes devoirs, puis tout le reste du temps je restais à sautiller dans le jardin autour de papa, car je ne savais pas jouer à la poupée. C'était une grande joie pour moi de préparer des tisanes avec des petites graines et des écorces d'arbres que je trouvais par terre, je les portais ensuite à papa dans une jolie petite tasse, ce pauvre petit père quittait son ouvrage et puis en souriant il faisait semblant de boire. Avant de me rendre la tasse il me demandait (comme à la dérobée) s'il fallait en jeter le contenu ; quelquefois je disais oui, mais plus souvent je remportais ma précieuse tisane, voulant la faire servir plusieurs fois...
J'aimais à cultiver mes petites fleurs dans le jardin que Papa m'avait donné ; je m'amusais à dresser de petits autels dans l'enfoncement qui se trouvait au milieu dans le mur ; quand j'avais fini, je courais vers Papa et l'entraînant je lui disais de bien fermer les yeux et de ne les ouvrir qu'au moment où je lui dirais de le faire, il faisait tout ce que je voulais et se laissait conduire devant mon petit jardin, alors je criais : «Papa, ouvre les yeux!» Il les ouvrait 

 

 

Ils étaient pour moi de beaux jours ceux où mon roi chéri comme j'aimais à l'appeler ‑ m'emmenait avec lui à la pêche. Quelquefois, j'essayais moi‑même de pêcher avec ma petite ligne; plus souvent, je préférais m'asseoir à l'écart sur l'herbe fleurie. Alors, mes pensées devenaient bien profondes, et, sans savoir ce que c'était que méditer, mon âme se plongeait dans une réelle oraison. J'écoutais les bruits lointains, le murmure du vent. Parfois la musique militaire m'envoyait de la ville quelques notes indécises et « mélancolisait » doucement mon cœur. La terre me semblait un lieu d'exil et je rêvais le ciel!
L'après‑midi passait vite; bientôt il fallait revenir aux Buissonnets; mais avant de plier bagage, je prenais la collation apportée dans mon petit panier. Hélas! la belle tartine de confiture préparée par mes sœurs avait changé d'aspect. Au lieu de sa vive couleur, je ne voyais plus qu'une légère teinte rose toute vieillie et rentrée. Alors, la terre me semblait plus triste encore, et je comprenais qu'au ciel seulement la joie serait sans nuages. A propos de nuages, je me souviens qu'un jour le beau ciel bleu de la campagne s'en couvrit; bientôt l'orage se mit à gronder avec force, accompagné d'éclairs étincelants.Je me tournais à droite et à gauche pour ne rien perdre de ce majestueux spectacle ;enfin je vis la foudre tomber dans un pré voisin,et, loin d'en éprouverla moindre frayeur, je fus ravie; il me sembla que le bon Dieu

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et s'extasiait pour me faire plaisir, admirant ce que je croyais être un chef-d'oeuvre !... Je ne finirais pas si je voulais raconter mille petits traits de ce genre qui se pressent en foule dans ma mémoire... Ah ! comment pourrai-je redire toutes les tendresses que Papa prodiguait à sa petite reine ? Il est des choses que le coeur sent, mais que la parole et même la pensée ne peuvent arriver à rendre...
    Ils étaient pour moi de beaux jours, ceux où mon roi chéri m'emmenait à la pêche avec lui, j'aimais tant la campagne, les fleurs et les oiseaux ! Quelquefois j'essayais de pêcher avec ma petite ligne, mais je préférais aller m'asseoir seule sur l'herbe fleurie, alors mes pensées étaient bien profondes et sans savoir ce que c'était de méditer, mon âme se plongeait dans une réelle oraison... J'écoutais les bruits lointains... Le murmure du vent et même la musique indécise des soldats dont le son arrivait jusqu'à moi mélancolisaient doucement mon coeur... La terre me semblait un lieu d'exil et je rêvais le Ciel... L'après-midi passait vite, bientôt il fallait rentrer aux Buissonnets, mais avant de partir je prenais la collation que j'avais apportée dans mon petit panier ; la belle tartine de confitures que vous m'aviez préparée avait changé d'aspect : au lieu de sa vive couleur je ne voyais plus qu'une légère teinte rose, toute vieillie et rentrée... alors la terre me semblait encore plus triste et je comprenais qu'au Ciel seulement la joie serait sans nuages... A propos de nuages, je me souviens qu'un jour le beau Ciel bleu de la campagne s'en couvrit et que bientôt l'orage se mit à gronder, les éclairs sillonnaient les nuages sombres et je vis à quelque distance tomber le tonnerre ; loin d'en être effrayée, j'étais ravie, il me semblait que le Bon Dieu 

 

était tout près de moi! Mon père chéri, moins content que sa reine, vint la tirer de son ravissement; déjà l'herbe et les grandes pâquerettes plus hautes que moi étincelaient de pierres précieuses, et nous avions à traverser plusieurs prairies avant de gagner la route. Il me prit donc dans ses bras, malgré son attirail de lignes, et de là, je regardais en bas les beaux diamants, regrettant presque de n'en être pas couverte et inondée. 
Il me semble ne pas avoir dit que pendant mes promenades journalières, à Lisieux comme à Alençon, je portais souvent l'aumône aux malheureux. Un jour, nous vîmes un pauvre vieillard qui se traînait péniblement sur des béquilles; je m'approchai pour lui donner mapetite pièce, il fixa sur moi un long et triste regard, puis, secouant la tête avec un douloureux sourire, il refusa mon aumône. Je ne puis dire ce qui se passa dans mon cœur. J'aurais voulu le consoler, le soulager; au lieu de cela, je venais peut‑être de l'humilier, de lui faire de la peine!
Sans doute, il devina ma pensée, car je le vis bientôt se détourner et me sourire de loin. A ce moment, mon bon père venait de m'acheter un gâteau, j'avais grande envie de courir pour le donner au vieillard; je me disais: il n'a pas voulu d'argent, mais bien sûr, un gâteau lui ferait plaisir. Puis, je ne sais quelle crainte me retint;   j'avais le cœur si gros que je pouvais à peine cacher mes larmes ;enfin, je me rappelai avoir entendu dire que le jour de la première communion on obtenait toutes les grâces demandées: cette pensée me consola aussitôt. Bien que je n'eusse alors que six ans, je me dis: Je prierai pour mon pauvre, le jour de ma première communion; et, cinq ans plus tard, je tins fidèlement ma résolution. J'ai toujours penséque ma prière enfantine pour ce membre souffrant de Notre‑Seigneur avait été bénie et récompensée.

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était si près de moi !... Papa n'était pas tout à fait aussi content que sa petite reine, non que l'orage lui fît peur, mais l'herbe et les grandes pâquerettes (qui étaient plus hautes que moi) étincelaient de pierres précieuses, il nous fallait traverser plusieurs prairies avant de trouver une route et mon petit père chéri, craignant que les diamants mouillent sa petite fille, la prit malgré son bagage de lignes et l'emporta sur son dos.
    Pendant les promenades que je faisais avec papa, il aimait à me faire porter l'aumône aux pauvres que nous rencontrions ; un jour nous en vîmes un qui se traînait péniblement sur des béquilles, je m'approchai pour lui donner un sou, mais ne se trouvant pas assez pauvre pour recevoir l'aumône, il me regarda en souriant tristement et refusa de prendre ce que je lui offrais. Je ne puis dire ce qui se passa dans mon coeur, j'aurais voulu le consoler, le soulager ; au lieu de cela je pensais lui avoir fait de la peine, sans doute le pauvre malade devina ma pensée, car je le vis se détourner et me sourire. Papa venait de m'acheter un gâteau, j'avais bien envie de le lui donner mais je n'osai pas, cependant je voulais lui donner quelque chose qu'il ne puisse me refuser, car je sentais pour lui une sympathie très grande, alors je me rappelai avoir entendu dire que le jour de la première communion on obtenait tout ce qu'on demandait ; cette pensée me consola et bien que je n'eusse encore que six ans, je me dis : «Je prierai pour mon pauvre le jour de ma première communion.» Je tins ma promesse cinq ans plus tard et j'espère que le Bon Dieu exauça la prière qu'Il m'avait inspirée de Lui adresser pour un de ses membres souffrants...
 


En grandissant, j'aimais le bon Dieu de plus en plus, et je lui donnais bien souvent mon cœur, me servant de la formule que ma mère chérie m'avait apprise; je m'efforçais de plaire à Jésus en toutes mes actions et je faisais grande attention à ne l'offenser jamais. Cependant un jour, je commis une faute qui vaut bien la peine d'être rapportée ici; elle me donne un grand sujet de m'humilier et je crois en avoir eu la contrition parfaite. C'était au mois de mai 1878. Mes sœurs me trouvant trop petite pour aller aux exercices du mois de Marie tous les soirs, je restais avec la bonne, et faisais avec elle mes dévotions devant mon autel à moi, que j'arrangeais à ma façon. Tout était si petit, chandeliers, pots de fleurs, etc., que deux allumettes‑bougies suffisaient pour l'éclairer parfaitement. Quelquefois, Victoire, pour économiser ma provision d'allumettes, me faisait la surprise de deux véritables bouts de bougie; mais c'était rare. Un soir, nous allions nous mettre en prière, je lui dis: « Voulez‑vous commencer le Souvenez‑vous? je vais allumer. » ‑ Elle fit semblant de commencer, puis me regarda en riant très fort. Moi, qui voyais mes précieuses allumettes se consumer rapidement, je la suppliai une fois encore de dire bien vite le Souvenez‑vous. Même silence! mêmes éclats de rire! Alors, au comble de l'indignation, je me levai, et, sortant de ma douceur habituelle, je frappai du pied avec force en criant bien haut: « Victoire, vous êtes une méchante! » La pauvre fille n'avait plus envie de rire; elle me regardait, muette d'étonnement, et me montrait, mais trop tard, la surprise de ses deux bouts de bougie cachés sous son tablier. Après avoir pleuré de colère, hélas! je versai des larmes de contrition; j'étais toute honteuse et désolée et je pris la ferme résolution de ne plus jamais recommencer.

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  J'aimais beaucoup le Bon Dieu et je lui donnais bien souvent mon coeur en me servant de la petite formule que maman m'avait apprise, cependant un jour ou plutôt un soir du beau mois de Mai je fis une faute qui vaut bien la peine d'être rapportée, elle me donna un grand sujet de m'humilier et je crois en avoir eu la contrition parfaite.  Etant trop petite pour aller au mois de Marie je restais avec Victoire et faisais avec elle mes dévotions devant mon petit mois de Marie que j'arrangeais à ma façon ; tout était si petit : chandeliers et pots de fleurs, que deux allumettes-bougies l'éclairaient parfaitement ; quelquefois Victoire me faisait la surprise de me donner deux petits bouts de rat-de-cave mais c'était rare. Un soir tout était prêt pour nous mettre en prière, je lui dis : «Victoire, voulez-vous commencer le souvenez-vous, je vais allumer.» Elle fit semblant de commencer, mais elle ne dit rien et me regarda en riant ; moi qui voyais mes précieuses allumettes se consumer rapidement, je la suppliai de faire la prière, elle continua de se taire ; alors me levant, je me mis à lui dire bien haut qu'elle était méchante, et sortant de ma douceur habituelle, je frappai du pied de toutes mes forces... Cette pauvre Victoire n'avait plus envie de rire, elle me regarda avec étonnement et me montra du rat-de-cave qu'elle m'avait apporté... après avoir répandu des larmes de colère, je versai des larmes d'un sincère repentir ayant le ferme propos de ne plus jamais recommencer !...
    Une autre fois il m'arriva une autre aventure avec Victoire mais de celle-ci je n'eus aucun repentir, car je gardai parfaitement mon calme.  Je voulais avoir un encrier qui se trouvait sur la cheminée de la cuisine ; étant trop petite pour le prendre, je demandai bien gentiment à Victoire de

 

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me le donner, mais elle refusa en me disant de monter sur une chaise. Je pris une chaise sans rien dire, mais en pensant qu'elle n'était pas aimable ; voulant le lui faire sentir, je cherchai dans ma petite tête ce qui m'offensait le plus, elle m'appelait souvent quand elle était ennuyée de moi : «petite mioche», ce qui m'humiliait beaucoup. Alors avant de sauter au bas de ma chaise, je me détournai avec dignité et je lui dis : «Victoire, vous êtes une mioche!» Puis je me sauvai, la laissant méditer la profonde parole que je venais de lui adresser... Le résultat ne se fit pas attendre, bientôt je l'entendis qui criait : «M'amz'elle Mâri... Thérasse vient d'me dire que j'suis une mioche!» Marie vint et me fit demander pardon, mais je le fis sans contrition, trouvant que puisque Victoire n'avait pas voulu allonger son grand bras pour me rendre un petit service, elle méritait le titre de mioche... Cependant elle m'aimait beaucoup et je l'aimais bien aussi ; un jour elle me tira d'un grand péril où j'étais tombée par ma faute. Victoire repassait ayant à côté d'elle un seau avec de l'eau dedans, moi je la regardais en me balançant (comme à mon habitude) sur une chaise, tout à coup la chaise me manque et je tombe, non pas par terre, mais dans le fond du seau !!!... Mes pieds touchaient ma tête et je remplissais le seau comme un petit poulet remplit son oeuf !... Cette pauvre Victoire me regardait avec une surprise extrême, n'ayant jamais vu pareille chose. J'avais bien envie de sortir au plus tôt de mon seau, mais impossible, ma prison était si juste que je ne pouvais pas faire un mouvement. Avec un peu de peine elle me sauva de mon grand péril, mais non pas ma robe et tout le reste qu'elle fut obligée de me changer, car j'étais trempée comme une soupe.
Une autre fois je tombai dans la cheminée, heureusement le feu n'était

 Texte de l'Histoire d'une âme de 1898

 additions en bleu

Texte original de Thérèse publié en 1956

suppressions en noir

 

 

 

 

Peu de temps après, j'allai me confesser. Bien doux souvenir pour moi! Avec quel soin je fus préparée à cette sainte action! Pauline me disait: « Ma petite Thérèse, ce n'est pas à un homme, mais au bon Dieu lui‑même que tu vas avouer tes péchés. » J'en devins si persuadée que je lui demandai sérieusement s'il ne fallait pas dire à M. l'abbé D***que je l'aimais de tout mon cœur, puisque c'était au bon Dieu que j'allais parler en sa personne. 

Bien instruite de tout ce que je devais faire, j'entrai au confessionnal, et, me tournant juste en face du prêtre pour mieux le voir, je me confessai et reçus sa bénédiction avec ungrand esprit de foi;‑ ma soeur chérie m'ayant assuré qu'à ce moment solennel les larmes du petit Jésus allaient purifier mon âme. ‑ Je me souviens de l'exhortation qui me fut alors adressée: elle m'invitait surtout à la dévotion envers la sainte Vierge; et je me promis de redoubler de tendresse pour celle qui tenait déjà une bien grande place dans mon cœur. Enfin, je passai mon petit chapelet pour le faire bénir , et je sortis du confessionnal si contente et si légère que jamais je n'avais senti autant de joie.

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pas allumé. Victoire n'eut que le mal de me relever et de secouer la cendre dont j'étais remplie. C'était le mercredi, alors que vous étiez au chant avec Marie, que toutes ces aventures m'arrivaient. Ce fut aussi un mercredi que Mr Ducellier vint pour faire une visite. Victoire lui ayant dit qu'il n'y avait personne à la maison que la petite Thérèse, il entra dans la cuisine pour me voir et regarda mes devoirs ; j'étais bien fière de recevoir mon confesseur, car peu de temps avant je m'étais confessée pour la première fois. Quel doux souvenir pour moi !...
    O ma Mère chérie ! avec quel soin ne m'aviez-vous pas préparée ! me disant que ce n'était pas à un homme, mais au Bon Dieu, que j'allais dire mes péchés ; j'en étais vraiment bien convaincue aussi je fis ma confession avec un grand esprit de foi et même je vous demandai s'il ne fallait pas dire à Mr Ducellier que je l'aimais de tout mon coeur puisque c'était au Bon Dieu que j'allais parler en sa personne...
    Bien instruite de tout ce que je devais dire et faire, j'entrai dans le confessionnal et me mis à genoux, mais en ouvrant le guichet Mr Ducellier ne vit personne, j'étais si petite que ma tête se trouvait sous la banquette où l'on s'appuie les mains, alors il me dit de rester debout ; obéissant aussitôt, je me levai et me tournant juste en face de lui pour bien le voir, je fis ma confession comme une grande fille et je reçus sa bénédiction avec une grande dévotion, car vous m'aviez dit qu'à ce moment les larmes du petit Jésus allaient purifier mon âme. Je me souviens que la première exhortation qui me fut adressée m'invita surtout à la dévotion envers la Sainte Vierge et je me promis de redoubler de tendresse pour elle. En sortant du confessionnal, j'étais si contente et si légère que jamais je n'avais senti autant de joie dans mon

C'était le soir. Arrivée sous un réverbère je m'arrêtai, et tirant de ma poche le chapelet nouvellement béni, je le tournai et retournai dans tous les sens. ‑ « Que regardes‑tu, ma petite Thérèse ? » me dit Pauline. ‑ « Mais, je regarde comment c'est fait, un chapelet béni!» Cette naïve réponse amusa beaucoup mes sœurs. Pour moi, je restai bien longtemps pénétrée de la grâce que j'avais reçue ; depuis, je voulais me confesser aux grandes fêtes, et cette confession, je puis le dire, remplissait d'allégresse tout mon petit intérieur.

 

Les fêtes!... Ah ! que de souvenirs embaumés ce simple mot me rappelle!... Les fêtes!... je les aimais tant! Mes sœurs savaient si bien m'expliquer les mystères cachés en chacune d'elles! Oui, ces jours de la terre devenaient pour moi des jours du ciel. J'aimais surtout les processions du Saint Sacrement. Quelle joie de semer des fleurs sous les pas du bon Dieu! Mais, avant de les y laisser tomber, je les lançais bien haut, et je n'étais jamais aussi heureuse qu'en voyant mes roses effeuillées toucher l'ostensoir sacré. Les fêtes! Ah! si les grandes étaient rares, chaque semaine en ramenait une bien chère à mon cœur: le dimanche. Quelle journée radieuse! C'était la fête du bon Dieu, la fête du repos. D'abord, toute la famille partait à la grand'messe; et je me rappelle qu'au moment du sermon, ‑ notre chapelle étant éloignée de la chaire , ‑ il fallait descendre et trouver des places dans la nef: ce qui n'était pas très facile; mais, pour la petite Thérèse et son père, tout le monde s'empressait de leur offrir des chaises. Mon oncle se réjouissait en nous voyant arriver tous les deux; il m'appelaitson petit

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âme. Depuis je retournai me confesser à toutes les grandes fêtes et c'était une vraie fête pour moi à chaque fois que j'y allais.
    Les fêtes !... ah ! que ce mot rappelle de souvenirs !... Les fêtes, je les aimais tant !... Vous saviez si bien m'expliquer, ma Mère chérie, tous les mystères cachés sous chacune d'elles que c'étaient vraiment pour moi des jours du Ciel. J'aimais surtout les processions du Saint-Sacrement, quelle joie de semer des fleurs sous les pas du Bon Dieu !... mais avant de les y laisser tomber je les lançais le plus haut que je pouvais et je n'étais jamais aussi heureuse qu'en voyant mes roses effeuillées toucher l'Ostensoir sacré...
    Les fêtes ! ah ! si les grandes étaient rares, chaque semaine en ramenait une bien chère à mon coeur : «Le Dimanche!» Quelle journée que celle du Dimanche !... C'était la fête du Bon Dieu, la fête du repos. D'abord je restais dans le dodo plus longtemps que les autres jours et puis maman Pauline gâtait sa petite fille, lui apportant son chocolat dans son dodo, ensuite elle l'habillait comme une petite reine... Marraine venait friser filleule qui n'était pas toujours gentille quand on lui tirait les cheveux, mais ensuite elle était bien contente d'aller prendre la main de son Roi qui, ce jour-là, l'embrassait encore plus tendrement qu'à l'ordinaire, puis toute la famille partait à la Messe. Tout le long du chemin et même dans l'église, la petite «Reine à Papa» lui donnait la main, sa place était à côté de lui et quand nous étions obligés de descendre pour le sermon il fallait trouver encore deux chaises l'une auprès de l'autre. Ce n'était pas bien difficile, tout le monde avait l'air de trouver cela si gentil de voir un si beau Vieillard avec une si petite fille que les personnes se dérangeaient pour donner leurs places. Mon oncle qui se trouvait au banc des marguilliers se réjouissait de nous voir arriver, il disait que j'étais son petit

 

rayon de soleil, et disait que de voir ce vénérable patriarche, conduisant par la main sa petite fille, c'était un tableau qui le ravissait. Moi, je ne m'inquiétais guère d'être regardée, je nem'occupais que d'écouter attentivement le prêtre. Un sermon sur la Passion de Notre‑Seigneur, prêché par M. l'abbé D***, fut le premier que je compris et qui me toucha profondément: j'avais alors cinq ans et demi, et depuis, je pus saisir et goûter le sens de toutes les instructions. Quand il était question de sainte Thérèse, mon père se penchait et me disait tout bas: «Ecoute bien, ma petite reine, on parle de ta sainte patronne. » J'écoutais bien, en effet, mais je l'avoue, je regardais plus souvent papa que le prédicateur. Sa belle figure me disait tant de choses! Parfois, ses yeux se remplissaient de larmes qu'il s'efforçait vainement de retenir. En écoutant les vérités éternelles, il semblait déjà ne plus habiter la terre; son âme meparaissait plongée dans un autre monde. Hélas! sa course était loin, bien loin d'être à son terme: de longues et douloureuses années devaient s'écouler encore avant que le beau ciel s'ouvrît à ses yeux, et que le Seigneur, de sa main divine, essuyât les larmes amères de son fidèle serviteur.
Je reviens à ma journée du dimanche. Cette joyeuse fête qui passait si rapidement avait bien aussi sa teinte de mélancolie: mon bonheur était sans mélange jusqu'à Complies; mais, à partir de cet office du soir un sentiment de tristesse envahissait mon âme: je pensais que le lendemain il faudrait recommencer la vie, travailler, apprendre des leçons, et mon cœur sentait l'exil de la terre, je soupirais après le repos du ciel, le dimanche sans couchant de la vraie patrie!
Avant de rentrer aux Buissonnets, ma tante nous invitait, les unes après les autres, à passer la soirée chez elle: 

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rayon de Soleil... Moi je ne m'inquiétais guère d'être regardée, écoutant bien attentivement les sermons auxquels cependant je ne comprenais pas grand'chose ; le premier que je compris et qui me toucha profondément fut un sermon sur la Passion prêché par Mr Ducellier et depuis je compris tous les autres sermons. Quand le prédicateur parlait de Ste Thérèse, papa se penchait et me disait tout bas : «Écoute bien, ma petite reine, on parle de ta Ste Patronne.» J'écoutais bien en effet, mais je regardais papa plus souvent que le prédicateur, sa belle figure me disait tant de choses !... Parfois ses yeux se remplissaient de larmes qu'il s'efforçait en vain de retenir, il semblait déjà ne plus tenir à la terre, tant son âme aimait à se plonger dans les vérités éternelles... Cependant sa course était bien loin d'être achevée, de longues années devaient s'écouler avant que le beau Ciel s'ouvrît à ses yeux ravis et que le Seigneur essuyât les larmes de son bon et fidèle serviteur !...
    Mais je reviens à ma journée du Dimanche. Cette joyeuse journée qui passait si rapidement avait bien sa teinte de mélancolie. Je me souviens que mon bonheur était sans mélange jusqu'à complies ; pendant cet office, je pensais que le jour du repos allait finir... que le lendemain il faudrait recommencer la vie, travailler, apprendre des leçons, et mon coeur sentait l'exil de la terre... je soupirais après le repos éternel du Ciel, le Dimanche sans couchant de la Patrie !... Il n'est pas jusqu'aux promenades que nous faisions avant de rentrer aux Buissonnets qui ne laissaient un sentiment de tristesse dans mon âme ; alors la famille n'était plus au complet puisque pour faire plaisir à mon Oncle, Papa lui laissait le soir de chaque Dimanche Marie ou Pauline ;

 

j'aimais bien quand c'était mon tour. J'écoutais avec un plaisir extrême tout ce que mon oncle disait; ses conversations sérieuses m'intéressaient beaucoup;il ne se doutait pas certainement de l'attention que j'y prenais. Toutefois, ma joie était mêlée de frayeur quand il m'asseyait sur un seul de ses genoux, en chantant Barbe-Bleue d'une voix formidable!  Vers huit heures, mon père venait me chercher. Alors je me souviens que je regardais les étoiles avec un ravissement inexprimable... Il y avait surtout au firmament profond un groupe de perles d'or (le baudrier d'Orion)que je remarquais avec délices, lui trouvant la forme d'un T, et je disais en chemin à mon père chéri: « Regarde, papa,mon nom est écrit dans le ciel ! » Puis, ne voulant plus rien voir de la vilaine terre, je lui demandais de me conduire; et, sans regarder où je posais les pieds, je mettais ma petite tête bien en l'air, ne me lassant pas de contempler l'azur étoilé...
Que pourrais‑je dire des veillées d'hiver aux Buissonnets? Après la partie de damier,   mes sœurs lisaient l'Année liturgique; puis, quelques pages d'un livre intéressant et instructif à la fois . Pendant ce temps, je prenais place sur les genoux de mon père;et, la lecture terminée, il chantait, de sa belle voix, des refrains mélodieux comme pour m'endormir. Alors, j'appuyais ma tête sur son cœur, et lui me berçait doucement...

Enfin, nous montions pour faire la prière; et, là encore, j'avais ma place auprès de mon bon père, n'ayant qu'à le regarder pour savoir comment prient les saints.

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seulement j'étais bien contente quand je restais aussi. J'aimais mieux cela que d'être invitée toute seule parce qu'on faisait moins attention à moi. Mon plus grand plaisir était d'écouter tout ce que mon Oncle disait, mais je n'aimais pas qu'il m'interroge et j'avais bien peur quand il me mettait sur un seul de ses genoux en chantant Barbe-bleue d'une voix formidable... C'était avec plaisir que je voyais Papa venir nous chercher. En revenant je regardais les étoiles qui scintillaient doucement et cette vue me ravissait... Il y avait surtout un groupe de perles d'or que je remarquais avec joie trouvant qu'il avait la forme d'un T (voici à peu près sa forme ), je le faisais voir à Papa en lui disant que mon nom était écrit dans le Ciel et puis ne voulant rien voir de la vilaine terre, je lui demandais de me conduire ; alors sans regarder où je posais les pieds, je mettais ma petite tête bien en l'air ne me lassant pas de contempler l'azur étoilé!...


Que pourrai-je dire des veillées d'hiver, surtout celles du Dimanche ? Ah ! qu'il m'était doux après la partie de damier de m'asseoir avec Céline sur les genoux de Papa... De sa belle voix, il chantait des airs remplissant l'âme de pensées profondes... ou bien, nous berçant doucement, il récitait des poésies empreintes des vérités éternelles...

Ensuite nous montions pour faire la prière en commun et la petite reine était toute seule auprès de son Roi, n'ayant qu'à le regarder pour savoir comment prient les Saints... A la fin, nous venions toutes par rang d'âge dire bonsoir à papa et recevoir un baiser ; la reine venait naturellement la dernière, le roi, pour l'embrasser, la

 

 

Ensuite, Pauline me couchait; après quoi, je lui disais invariablement: «Est‑ce que j'ai été mignonne aujourd'hui? ‑ Est‑ce que le bon Dieu est content de moi ? ‑ Est‑ce que la sainte Vierge est contente de moi ? Est‑ce que les petits anges vont voler autour de moi ?... » Toujours la réponse était oui; autrement, j'aurais passé la nuit tout entière à pleurer. Après cet interrogatoire,mes sœurs m'embrassaient, et la petite Thérèse restait seule dans l'obscurité.

Je regarde comme une vraie grâce d'avoir été habituée dès l'enfance à surmonter mes frayeurs. Parfois, Pauline m'envoyait seule le soir chercher quelque chose dans une chambre éloignée ; elle ne souffrait point de refus, et cela m'était nécessaire, car je serais devenue très peureuse; tandis qu'à présent, il est bien difficile de m'effrayer. Je me demande comment ma petite mère a pu m'élever avec tant d'amour, sans me gâter, car elle ne me passait aucune imperfection; jamais elle ne me faisait de reproches sans sujet, mais jamais non plus, ‑ je le savais bien, elle ne revenait sur une chose décidée.

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prenait par les coudes et celle-ci s'écriait bien haut : «Bonsoir Papa, bonne nuit, dors bien», c'était tous les soirs la même répétition... 
Ensuite ma petite maman me prenait entre ses bras et m'emportait dans le lit de Céline, alors je disais : «Pauline, est-ce que j'ai été bien mignonne aujourd'hui?... Est-ce que les petits anges vont voler autour de moi?» Toujours la réponse était oui, autrement j'aurais passé la nuit tout entière à pleurer... Après m'avoir embrassée ainsi que ma chère marraine, Pauline redescendait et la pauvre petite Thérèse restait toute seule dans l'obscurité ; elle avait beau se représenter les petits anges volant autour d'elle, la frayeur la gagnait bientôt, les ténèbres lui faisaient peur, car elle ne voyait pas de son lit les étoiles qui scintillaient doucement...
    Je regarde comme une vraie grâce d'avoir été habituée par vous, ma Mère chérie, à surmonter mes frayeurs ; parfois vous m'envoyiez seule, le soir, chercher un objet dans une chambre éloignée ; si je n'avais pas été si bien dirigée je serais devenue très peureuse, au lieu que maintenant je suis vraiment difficile à effrayer... Je me demande parfois comment vous avez pu m'élever avec tant d'amour et de délicatesse sans me gâter, car il est vrai que vous ne me passiez pas une seule imperfection, jamais vous ne me faisiez de reproche sans sujet, mais jamais vous ne reveniez sur une chose que vous aviez décidée ; je le savais si bien que je n'aurais pas pu ni voulu faire un pas si vous me l'aviez défendu. Papa lui-même était obligé de se conformer à votre volonté, sans le consentement de Pauline je n'allais pas me promener et quand Papa me disait de venir je répondais : «Pauline ne veut pas» ;

Cette soeur chérie recevait toutes mes confidences les plus intimes; elle éclairait tous mes doutes. Un jour, je lui témoignais ma surprise de ce que le bon Dieu ne

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alors il venait demander ma grâce, quelquefois pour lui faire plaisir Pauline disait oui, mais la petite Thérèse voyait bien à son air que ce n'était pas de bon coeur, elle se mettait à pleurer sans accepter de consolations jusqu'à ce que Pauline dise oui et l'embrasse de bon coeur !
    Lorsque la petite Thérèse était malade, ce qui lui arrivait tous les hivers, il n'est pas possible de dire avec quelle tendresse maternelle elle était soignée. Pauline la faisait coucher dans son lit (faveur incomparable) et puis elle lui donnait tout ce dont elle avait envie. Un jour Pauline tira de dessous le traversin un joli petit couteau à elle et le donnant à sa petite fille la laissa plongée dans un ravissement qui ne peut se décrire :  «Ah! Pauline, s'écria-t-elle, tu m'aimes donc bien que tu te prives pour moi de ton joli petit couteau qui a une étoile en nacre?... Mais puisque tu m'aimes tant, ferais-tu bien le sacrifice de ta montre pour m'empêcher de mourir?...»  «Non seulement pour t'empêcher de mourir, je donnerais ma montre, mais seulement pour te voir bientôt guérie j'en ferais tout de suite le sacrifice.» En écoutant ces paroles de Pauline, mon étonnement et ma reconnaissance étaient si grands que je ne puis les exprimer... En été j'avais quelquefois mal au coeur. Pauline me soignait encore avec tendresse ; pour m'amuser, ce qui était le meilleur de tous les remèdes, elle me promenait en brouette tout autour du jardin et puis, me faisant descendre, elle mettait à ma place un joli petit pied de pâquerettes qu'elle promenait avec bien de la précaution jusqu'à mon jardin où il prenait place en grande pompe...
    C'était Pauline qui recevait toutes mes confidences intimes, qui éclaircissait tous mes doutes... Une fois je m'étonnais de ce que le Bon Dieu ne

 

donne pas une gloire égale dans le ciel à tous les élus; j'avais peur que tous ne fussent pas heureux. Alors, elle m'envoya chercher le grand verre de papa et le mit à côté de mon petit dé; puis, les remplissant d'eau tous les deux, elle me demanda lequel paraissait le plus rempli. Je lui dis que je les voyais aussi pleins l'un que l'autre, et qu'il était impossible de leur verser plus d'eau qu'ils n'en pouvaient contenir. Pauline me fit alors comprendre qu'au ciel le dernier des élus n'envierait pas le bonheurdu premier. C'est ainsi que, mettant à ma portée les plus sublimes secrets, elle donnait à mon âme la nourriture qui lui était nécessaire.

Avec quelle joie je voyais arriver chaque année la distribution des prix! Bien que toute seule à concourir, la justice, comme toujours,n'en était pas moins gardée; je n'avais que les récompenses absolument méritées. Le cœur me battait bien fort en écoutant ma sentence, en recevant des mains de mon père,devant toute la famille réunie, les prix et les couronnes. C'était pour moi comme une image du Jugement!

Hélas! en voyant papa si radieux, je ne prévoyais pas les grandes épreuves qui l'attendaient. Un jour cependant, le bon Dieu me montra dans une vision extraordinaire l'image vivante de cette douleur à venir.

Mon père était en voyage et ne devait pas revenir de si tôt;

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donne pas une gloire égale dans le Ciel à tous les élus, et j'avais peur que tous ne soient pas heureux ; alors Pauline me dit d'aller chercher le grand «verre à Papa» et de le mettre à côté de mon tout petit dé, puis de les remplir d'eau, ensuite elle me demanda lequel était le plus plein. Je lui dis qu'ils étaient aussi pleins l'un que l'autre et qu'il était impossible de mettre plus d'eau qu'ils n'en pouvaient contenir. Ma Mère chérie me fit alors comprendre qu'au Ciel le Bon Dieu donnerait à ses élus autant de gloire qu'ils en pourraient porter et qu'ainsi le dernier n'aurait rien à envier au premier. C'était ainsi que mettant à ma portée les plus sublimes secrets, vous saviez, ma Mère donner à mon âme la nourriture qui lui était nécessaire...
    Avec quelle joie je voyais chaque année arriver la distribution des prix !... comme toujours, la justice était gardée et je n'avais que les récompenses méritées ; toute seule, debout au milieu de la noble assemblée, j'écoutais ma sentence lue par «le Roi de France et de Navarre» ; le coeur me battait bien fort en recevant les prix et la couronne... c'était pour moi comme une image du jugement !... Aussitôt après la distribution, la petite Reine quittait sa robe blanche, puis on se dépêchait de la déguiser afin qu'elle prenne part à la grande représentation !...
    Ah ! comme elles étaient joyeuses ces fêtes de famille... Comme j'étais loin alors en voyant mon Roi chéri si radieux, de prévoir les épreuves qui devaient le visiter !...
    Un jour cependant, le Bon Dieu me montra dans une vision vraiment extraordinaire, l'image vivante de l'épreuve qu'Il se plaisait à nous préparer d'avance.
    Papa était en voyage depuis plusieurs jours, il devait encore s'en écouler deux

 

il pouvait être deux ou trois heures de l'après‑midi, le soleil brillait d'un vif éclat et toute la nature semblait en fête. Je me trouvais seule à une fenêtre donnant sur le jardin potager, l'esprit tout occupé de pensées riantes; quand je vis devant la buanderie, en face de moi, un homme vêtu absolument comme papa, ayant la même taille élevée et la même démarche, mais de plus très courbé et vieilli. Je dis vieilli, pour dépeindre l'ensemble général de sa personne; car je ne voyais point son visage, sa tête étant couverte d'un voile épais. Il s'avançait lentement, d'un pas régulier, longeant mon petit jardin. Aussitôt un sentiment de frayeur surnaturelle me saisit et j'appelai bien haut d'une voix tremblante: «Papa! Papa!...» Mais le mystérieux personnage ne semblait pas m'entendre, il continua sa marche sans même se détourner, et se dirigea ainsi vers un bouquet de sapins qui partageait l'allée principale du jardin. Je m'attendais à le voir reparaître de l'autre côté des grands arbres; mais la vision prophétique s'était évanouie!

Tout cela n'avait duré qu'un instant: un instant qui se grava si profondément dans ma mémoire, qu'aujourd'hui encore, après tant d'années, le souvenir m'en est aussi présent que la vision elle‑même. Mes sœurs étaient ensemble dans une chambre voisine; m'entendant appeler papa, elles ressentirent elles‑mêmes une impression de frayeur. Dissimulant son émotion, Marie accourut vers moi: « Pourquoi donc, me dit‑elle, appelles‑tu ainsi papa qui est à Alençon?» Je

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avant son retour. Il pouvait être deux ou trois heures de l'après-midi, le soleil brillait d'un vif éclat et toute la nature semblait en fête. Je me trouvais seule à la fenêtre d'une mansarde donnant sur le grand jardin ; je regardais devant moi, l'esprit occupé de pensées riantes, quand je vis, devant la buanderie qui se trouvait juste en face, un homme vêtu absolument comme Papa, ayant la même taille et la même démarche, seulement il était beaucoup plus courbé... Sa tête était couverte d'une espèce de tablier de couleur indécise en sorte que je ne pus voir son visage. Il portait un chapeau semblable à ceux de Papa. Je le vis s'avancer d'un pas régulier, longeant mon petit jardin... Aussitôt un sentiment de frayeur surnaturelle envahit mon âme, mais en un instant je réfléchis que sans doute Papa était de retour et qu'il se cachait afin de me surprendre ; alors j'appelai bien haut d'une voix tremblante d'émotion :  «Papa, Papa!...» Mais le mystérieux personnage ne paraissant pas m'entendre, continua sa marche régulière sans même se détourner ; le suivant des yeux, je le vis se diriger vers le bosquet qui coupait la grande allée en deux, je m'attendais à le voir reparaître de l'autre côté des grands arbres, mais la vision prophétique s'était évanouie !... Tout ceci ne dura qu'un instant, mais se grava si profondément en mon coeur qu'aujourd'hui, après 15 ans... le souvenir m'en est aussi présent que si la vision était encore devant mes yeux...
    Marie était avec vous, ma Mère, dans une chambre communiquant avec celle où je me trouvais ; m'entendant appeler Papa, elle ressentit une impression de frayeur, sentant, m'a-t-elle dit depuis, qu'il devait se passer quelque chose d'extraordinaire ; sans me laisser voir son émotion elle accourut auprès de moi, me demandant ce qui me prenait d'appeler Papa qui était à Alençon ; je

 

racontai ce que je venais de voir, et, pour me rassurer, on me dit que la bonne avait voulu sans doute me faire peur, qu'elle s'était caché la tête avec son tablier. Mais Victoire interrogée assura n'avoir pas quitté sa cuisine; d'ailleurs, la vérité ne pouvait s'obscurcir dans mon esprit: j'avais vu un homme, et cet homme ressemblait absolument à papa. Alors, nous allâmes toutes derrière le massif d'arbres, et n'ayant rien trouvé, mes sœurs me dirent de ne plus penser à cela. Ne plus y penser! Ah! ce n'était pas en mon pouvoir. Bien souvent mon imagination me représentait cette vision mystérieuse. Bien souvent je cherchais à soulever le voile qui m'en dérobait le sens; et je gardais au fond du cœur la conviction intime qu'il me serait un jour entièrement révélé.

 

Et vous connaissez tout, ma Mère bien‑aimée; vous le savez maintenant: c'était bien mon père que le bon Dieu m'avait fait voir s'avançant courbé par l'âge, et portant sur son visage vénérable, sur sa tête blanchie, le signe de sa grande épreuve. Comme la Face adorable de Jésus fut voilée pendant sa Passion, ainsi la face de son fidèle serviteur devait être voilée aux jours de son humiliation, afin de pouvoir rayonner avec plus d'éclat dans les cieux. Ah ! combien j'admire la conduite de Dieu de nous avoir montré d'avance cette croix précieuse, comme un père fait entrevoir à ses enfants l'avenir glorieux qu'il leur prépare, et se complaît, dans son amour, à considérer lui‑même les richesses sans prix qui doivent être leur héritage!

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racontai alors ce que je venais de voir. Pour me rassurer, Marie me dit que c'était sans doute Victoire qui pour me faire peur s'était caché la tête avec son tablier, mais interrogée, Victoire assura n'avoir pas quitté sa cuisine ; d'ailleurs, j'étais bien sûre d'avoir vu un homme et que cet homme avait la tournure de Papa, alors nous allâmes toutes les trois derrière le massif d'arbres, mais n'ayant trouvé aucune marque indiquant le passage de quelqu'un, vous m'avez dit de ne plus penser à cela...
    Ne plus y penser n'était pas en mon pouvoir, bien souvent mon imagination me représenta la scène mystérieuse que j'avais vue... bien souvent j'ai cherché à lever le voile qui m'en dérobait le sens, car j'en gardai au fond du coeur la conviction intime, cette vision avait un sens qui devait m'être révélé un jour... Ce jour s'est fait longtemps attendre mais après 14 ans le Bon Dieu a lui-même déchiré le voile mystérieux.
    Etant en licence avec Sr Marie du Sacré-Coeur, nous parlions comme toujours des choses de l'autre vie et de nos souvenirs d'enfance, quand je lui rappelai la vision que j'avais eue à l'âge de 6 à 7 ans ; tout à coup, en rapportant les détails de cette scène étrange, nous comprîmes en même temps ce qu'elle signifiait... C'était bien Papa que j'avais vu, s'avançant courbé par l'âge... C'était bien lui, portant sur son visage vénérable, sur sa tête blanchie, le signe de sa glorieuse épreuve... Comme la Face Adorable de Jésus qui fut voilée pendant sa Passion, ainsi la face de son fidèle serviteur devait être voilée aux jours de ses douleurs, afin de pouvoir rayonner dans la Céleste Patrie auprès de son Seigneur, le Verbe Éternel !... C'est du sein de cette gloire ineffable, alors qu'il régnait dans le Ciel, que notre Père chéri nous a obtenu la grâce de comprendre la vision



Mais une réflexion me vient à l'esprit: Pourquoi le bon Dieu a‑t‑il donné cette lumière à une enfant qui, si elle l'avait comprise, serait morte de douleur ? Pourquoi ? Voilà un de ces mystères impénétrables que nous comprendrons seulement au ciel pour en faire le sujet de notre éternelle admiration! Mon Dieu, que vous êtes bon! Comme vous proportionnez les épreuves à nos forces! Je n'avais pas même le courage en ce temps‑là de penser sans effroi que papa pouvait mourir. Il était un jour monté sur le haut d'une échelle, et, comme je restais tout près, il me dit: «Eloigne‑toi, ma petite reine, car, si je tombe, je vais t'écraser." Aussitôt, je ressentis une révolte intérieure, et, m'approchant plus près encore de l'échelle, je pensais: Au moins, si papa tombe, je ne vais pas avoir la douleur de le voir mourir, je vais mourir avec lui.Non, je ne puis dire combien j'aimais mon père! Tout en lui me causait de l'admiration. Quand il m'expliquait ses pensées sur des choses très sérieuses ‑ comme si j'avais été une grande fille ‑ je lui disais naïvement: « Bien sûr, papa, que si tu parlais

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que sa petite reine avait eue à un âge où l'illusion n'est pas à craindre. C'est du sein de la gloire qu'il nous a obtenu cette douce consolation de comprendre que 10 ans avant notre grande épreuve le Bon Dieu nous la montrait déjà, comme un Père fait entrevoir à ses enfants l'avenir glorieux qu'il leur prépare et se complaît à considérer d'avance les richesses sans prix qui doivent être leur partage...
    Ah ! pourquoi est-ce à moi que le Bon Dieu a donné cette lumière ? Pourquoi a-t-il montré à une enfant si petite une chose qu'elle ne pouvait comprendre, une chose qui, si elle l'avait comprise, l'aurait fait mourir de douleur, pourquoi ?... C'est là un de ces mystères que sans doute nous comprendrons dans le Ciel et qui fera notre éternelle admiration !...
    Que le Bon Dieu est bon !... comme il proportionne les épreuves aux forces qu'Il nous donne. Jamais, comme je viens de le dire, je n'aurais pu supporter même la pensée des peines amères que l'avenir me réservait... Je ne pouvais pas même penser sans frémir que Papa pouvait mourir... Une fois il était monté sur le haut d'une échelle et comme je restais juste dessous il me cria : «Éloigne-toi paup'tit, si je tombe je vais t'écraser.» En entendant cela, je ressentis une révolte intérieure, au lieu de m'éloigner je me collai contre l'échelle en pensant : «Au moins si Papa tombe, je ne vais pas avoir la douleur de le voir mourir, puisque je vais mourir avec lui!» Je ne puis dire ce que j'aimais Papa, tout en lui me causait de l'admiration ; quand il m'expliquait ses pensées (comme si j'avais été une grande fille) je lui disais naïvement que bien sûr, s'il disait

 

ainsi aux grands hommes du gouvernement, ils te prendraient pour te faire roi, alors la France serait heureuse comme jamais elle ne l'a été; mais toi, tu serais malheureux, puisque c'est le sort de tous les rois; et puis, tu ne serais plus mon roi à moi toute seule, aussi j'aime mieux qu'ils ne te connaissent pas. »

Vers l'âge de six ou sept ans, je visla merpour la première fois. Ce spectacle me causa une impression profonde, je ne pouvais en détacher mes yeux. Sa majesté, le mugissement de ses flots, tout parlait à mon âme de la grandeur et de la puissance du bon Dieu. Je me rappelle que sur la plage, un monsieur et une dame me regardèrent longtemps, et, demandant à papa si je lui appartenais, ils dirent que j'étais une bien jolie petite fille. Aussitôt mon père leur fit signe de ne pas m'adresser de compliments. J'éprouvai du plaisir en entendant cela, car je ne me trouvais pas gentille;mes sœurs faisaient une si grande attention à ne tenir jamais aucun langage capable de me faire perdre ma simplicité et ma candeur enfantines! Aussi, comme je les croyais uniquement, je n'attachai pasgrande importance aux paroles et aux regards admiratifs de ces personnes, et je n'y pensai plus.

 

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tout cela aux grands hommes du gouvernement, ils le prendraient pour le faire Roi et qu'alors la France serait heureuse comme elle ne l'avait jamais été... Mais dans le fond j'étais contente (et me le reprochais comme une pensée d'égoïsme) qu'il n'y ait que moi à bien connaître Papa, car s'il était devenu Roi de France et de Navarre je savais qu'il aurait été malheureux puisque c'est le sort de tous les monarques et surtout il n'aurait plus été mon Roi à moi toute seule !...
    J'avais six ou 7 ans lorsque Papa nous conduisit à Trouville. Jamais je n'oublierai l'impression que me fit la mer, je ne pouvais m'empêcher de la regarder sans cesse ; sa majesté, le mugissement de ses flots, tout parlait à mon âme de la Grandeur et de la Puissance du Bon Dieu. Je me rappelle que pendant la promenade que nous faisions sur la plage, un Mr et une Dame me regardèrent courant joyeusement autour de Papa et s'approchant, ils lui demandèrent si j'étais à lui, et dirent que j'étais une bien gentille petite fille. Papa leur répondit que oui, mais je m'aperçus qu'il leur fit signe de ne pas me faire de compliments... C'était la première fois que j'entendais dire que j'étais gentille, cela me fit bien plaisir, car je ne le croyais pas ; vous faisiez une si grande attention, ma Mère chérie, à ne laisser auprès de moi aucune chose qui pût ternir mon innocence, à ne me laisser surtout entendre aucune parole capable de faire glisser la vanité dans mon coeur. Comme je ne faisais attention qu'à vos paroles et à celles de Marie (et jamais vous ne m'aviez adressé un seul compliment), je n'attachai pas beaucoup d'importance aux paroles et aux regards admiratifs de la dame.

 

 

Le soir de ce jour, à l'heure où le soleil semble se baigner dans l'immensité des flots, laissant devant lui un sillon lumineux j'allai m'asseoir avec Pauline sur un rocher désert; je contemplai longtemps ce sillon d'or, qu'elle me disait être l'image de la grâce, illuminant ici‑bas le chemin des âmes fidèles. Alors je me représentai mon cœur au milieu du sillon, comme une petite barque légère à la gracieuse voile blanche, et je pris la résolution de ne jamais l'éloigner du regard de Jésus, afin qu'il pût voguer en paix et rapidement vers le rivage des cieux.

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Le soir, à l'heure où le soleil semble se baigner dans l'immensité des flots laissant devant lui un sillon lumineux, j'allai m'asseoir toute seule avec Pauline... Alors je me rappelai la touchante histoire «Du sillon d'or!...» Je contemplai longtemps ce sillon lumineux, image de la grâce illuminant le chemin que doit parcourir le petit vaisseau à la gracieuse voile blanche... Près de Pauline, je pris la résolution de ne jamais éloigner mon âme du regard de Jésus, afin qu'elle vogue en paix vers la Patrie des Cieux!...