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Histoire d'une petite âme


Histoire d’une « Petite âme » qui a traversé une fournaise - 1909
 
 
Sr Marie de la Ste Face (Céline, Geneviève de Ste Thérèse)
A sa bien-aimée Mère
Marie Ange de l’Enfant Jésus et de la Ste face
16 juin 1909
 
 
Je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre…Je planterai partout des lys, j’en ferai germer même sur les tisons enflammés!

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   Ma Mère bien-aimée vous allez sourire en lisant ce titre donné à mon manuscrit et vous allez, avec raison, regretter de m’avoir demandé d’écrire mes mémoires. Comme la glaneuse qui vient et revient encore quand les moissons sont passées, vous croyiez par un récit plein de souvenirs fraternels lier de nouveau une gerbe de beaux épis mûrs à la louange de Thérèse, mais j’ai peu de choses à relater en dehors de ce qui est écrit dans l’Histoire d’une âme et dans ma préparation de déposition pour le Procès. Vous croyiez peut-être aussi, ma Mère, retrouver en Céline, une autre « petite fleur blanche », émule de la fleur « printanière » épanouie aujourd’hui dans les Cieux. Et vous voilà en présence d’un pauvre « tison » qui doit, à la miséricorde de Dieu, de ne pas être calciné par les flammes, flammes de tout genre, car mon âme a été jalousement convoitée par l’enfer, ou si difficile à assouplir, qu’il lui a fallu de particulières humiliations pour devenir ce qu’elle désirait être.
   Comment oserais-je m’attribuer un autre emblème ? quand sans cesse j’entends à mon oreille cette interpellation du Prophète: « Celle-ci n’est-elle pas un tison arraché du feu ? « (Zac. III, 2) – Oui, ma Mère, j’en suis un… Vous en jugerez non pas au début, mais par la suite de cette histoire où vous lirez mes pensées à côté des faits de ma vie, où vous trouverez en parallèle, les vertus de Thérèse et les défauts de Céline, où vous toucherez du doigt, la tendre sollicitude de Jésus qui ne se lasse pas d’arracher du feu, le misérable « tison » objet de son amour.
 
   Je ne vous dirai rien, ma Mère bien-aimée, de la famille exceptionnelle où le bon Dieu plaça mon berceau, mais je regarde comme la plus grande grâce de ma vie, celle d’avoir eu des parents chrétiens et d’avoir reçu d’eux une éducation virile qui ne laissait point de place aux petitesses de la vanité. Chez nous je n’ai jamais vu sacrifier au respect humain, il n’y avait
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  d’autel de dressé qu’à Dieu seul et si quelquefois les sacrifices ont pu me paraître austères, l’heure sonna toujours où j’en goûtai l’agréable odeur.
   Mais avant de vous faire part de ces expériences, il me faut, ma Mère, vous faire remarquer combien grande fut pour moi cette grâce d’une éducation forte et pieuse. Sans elle sûrement je me serais perdue ou si plus tard, dans mon amour de la vérité, je l’avais cherchée et trouvée ce n’aurait été qu’après avoir souillé mes premiers pas. Le premier bienfait de Jésus à mon égard, fut donc d’avoir éloigné de moi les flammes dangereuses du mauvais exemple, avant même que j’aie pu le fuir par un acte libre. Que de jeunes plantes arriveraient à maturité si, comme moi, elles étaient préservées de la contagion des vices, si la sève qui circule dans leur tige délicate était pure comme le fut celle qui me fit naître et grandir!.. Ah! je comprends que le démon voulant perdre les âmes s’en prenne à la famille. Comme ces vers rongeurs qui s’attaquent aux racines, il sape par la base, et en corrompant le foyer domestique, gâte dans leur source toutes les plus belles espérances.
   Lorsque me promenant au jardin je vois de tendres boutons qui ne peuvent s’entre ouvrir, gênés qu’ils sont par une quantité considérable d’autres parasites, je ne puis m’empêcher de penser aux petits enfants qui poussent dans la vie sans qu’une main paternelle ou maternelle écarte de leur âme, les défauts, les préjugés, les illusions destinés pourtant à étioler la fleur à tout jamais.
   Je ne saurais dire combien grande est ma reconnaissance pour le bon Dieu d’avoir placé à mes côtés des anges, qui, comprenant leur mission, ont entouré mon enfance de ces soins délicats desquels dépend
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toute la vie.
   Et cette reconnaissance n’a pas été stérile en moi ; ô ma Mère, comment vous dirai-je le désir que j’ai eu de voir d’autres enfants jouir du même privilège! Vous le savez, après mon intention première qui est de prier pour les Prêtres, je n’ai embrassé la vie du Carmel que pour atteindre ce but. Je voulais sauver des âmes à tout prix et il ne m’a point semblé les acheter trop cher en leur consacrant toute mon existence.
   Mais je reviens à mes premiers souvenirs. Je remarque dans les aptitudes naissantes de la petite Céline deux tendances, l’une est un besoin insatiable de vie et de bonheur, plus que sa nature ne peut en contenir, l’autre une très grande tendresse de cœur. Il est aisé de prévoir si avec de semblables dispositions, l’équilibre sera facile à conserver. Hélas! heureusement que le bon Dieu mit son cœur sous mes balances, sans ce rempart divin où serais-je tombée!..
   Toute petite, les germes que je viens d’indiquer commencèrent donc à croître. Je marchais à peine seule qu’on essaya mes forces sur le haut du bureau de ma mère ; ainsi perchée sur la margelle étroite, on aurait pu croire que j’allais avoir peur, il n’en fut rien et, lorsque des bras charitables s’avancèrent pour me descendre à terre, je les repoussai disant d’une voix sans haleine, tant la joie était vive: Enco! enco! C’est la première parole que Marie, ma sœur aînée, m’entendit prononcer. Comme on le voit je n’avais pas peur de la vie et de ses aventures, j’ignorais alors ses terribles perplexités et ses sanglantes épreuves qui, plus tard, devaient me faire dire: assez! assez!
   Cependant même dès cet âge, Jésus avait mis dans mon cœur quelque chose de plus fort encore que la soif du plaisir, c’était une tendre affection pour mes parents chéris, j’aimais mieux me priver des joies les
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  plus vives que de leur occasionner l’ombre d’une peine. En voici un exemple puisé dans les lettres de ma Mère. Lorsque j’étais installée sur le bras de la bonne, toute pimpante et prête à sortir, on se faisait un jeu de me tenter ainsi: « Tu vas te mener! » disait Maman d’un air triste. Alors, comprenant que je la laissais toute seule, je préférais sacrifier ma promenade et tendant mes petits bras vers elle, je ne voulais plus la quitter. Mais elle insistait en souriant pour que je sorte et moi je reprenais ma gaîté, hélas! nous n’étions pas plutôt rendues au seuil de la maison qu’elle disait de nouveau: « Tu vas me quitter! » Cette fois je répondais par des larmes ; je ne serais jamais sortie si le sourire de ma Mère chérie ne m’eût accompagnée jusqu’au dernier moment.
   J’avais 1 an ½ lorsque les Prussiens entrèrent à Alençon, c’était sûrement moi qui étais le moins effrayée et je fus très contente d’en voir plusieurs à la maison. J’étais juste haute comme leurs bottes et je courais aussi facilement entre leurs jambes que sous les tables, ils me prirent en affection c’était à qui m’aurait sur ses genoux pendant les repas et moi je barbotais dans leurs assiettes, il me semble me voir encore faire ‘ juter’ leurs ragoûts entre mes petites mains. Sans doute on me dira que ce détail m’ayant été raconté je crois m’en souvenir et pourtant il me semble me rappeler encore la frayeur que m’inspira l’un d’eux lorsque, sur le point de s’en aller, il brandit son grand sabre en menaçant de m’emporter.
   Vous vous demandez sans doute, ma Mère, mais quand est-ce donc va-t-elle me parler du bon Dieu ? C’est qu’à cet âge je n’avais pas plus de piété que d’amour de la patrie lequel était si peu développé en moi que je considérais les Prussiens comme mes plus sincères amis! Il n’en était pas de même de mes sœurs, Léonie avait établi son quartier général dans la cave où elle passait
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  ses journées assise sur un petit tabouret tandis que Marie et Pauline pleuraient en voyant la belle robe rose de leur poupée servir à récurer les armes.
   Sans l’armistice mon Père serait parti combattre et ma Mère, en vraie patriote, le donnait de bon cœur à la France flétrissant hautement certaines personnes qui cachaient leur mari pour le soustraire au danger. Elle disait même ne plus vouloir les saluer tant l’idée du devoir primait chez elle les sentiments de la nature.
   Pour moi, si j’étais étrangère à la peur je l’étais encore aux belles manifestations et les impressions généreuses ne devaient naître en moi que bien plus tard. Cependant, avec l’amour de la famille, je puis malgré ce que je viens de dire, affirmer que ce fut l’amour de Dieu qui germa le premier dans mon cœur et qui servit de base à tous les autres amours. L’exemple que je vais en donner remonte à l’âge de 3 ans environ.
   J’étais sortie avec la bonne qui me tenait par la main, elle me parlait de vocation sans doute, car elle me dit: « Et vous, ma petite Céline qu’est-ce que vous ferez quand vous serez grande ? Nous passions à ce moment devant un poste de soldats, plusieurs montaient la garde, d’autres étaient réunis dans une grande cour. Alors je me tournai vers eux et je criai de toutes mes forces: « Je serai religieuse! » Il me semblait protester par là devant tout l’univers, mais la pauvre Louise n’était pas si fière que moi et, rouge jusqu’à la racine des cheveux elle s’enfuit en me maudissant. Quant à moi j’étais très contente et ne pus jamais regretter d’avoir si hardiment confessé mes opinions.
   Je me souviens aussi qu’à cet âge j’étais très sage à l’Eglise, beaucoup moins cependant par piété que par docilité naturelle ou faiblesse de constitution la malice ne devait pousser qu’avec les forces et les années. Je donnais toutefois mon cœur
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  au bon Dieu matin et soir avec une grande fidélité et je n’avais point besoin pour cela de temple ni d’autel, je plaçais ma petite chaise devant une fenêtre qui donnait sur le jardin et ainsi installée je faisais ma prière, elle n’était pas longue, mais elle fut exaucée, je disais: « Mon bon Dieu faites qu’il tombe de la neige et que j’aie une petite sœur! » De la neige il en tomba pendant cet hiver de 1873 lequel me donna aussi une petite sœur. Et vous savez, ma Mère, quelle fut cette petite sœur! Vraiment vous pouvez avoir confiance en mes prières en voyant comme elles sont bien servies!...
   Ici commence pour ainsi dire ma vie spirituelle laquelle peut s’inscrire entre deux amours: ma Thérèse et la Ste Face… Ma Mère chérie, vous avez vous-même résumé ces deux amours dans les belles poésies que vous m’avez dédiées, l’une immortalisant l’union de Thérèse et de Céline, l’autre chantant ma découverte du Visage adoré de mon Jésus. O ma Mère, il me semble que je n’aurais ici qu’à transcrire ces deux beaux poèmes et j’aurai tout dit… Mais, comme je l’ai déjà remarqué en me demandant d’écrire ces souvenirs vous espérez recueillir encore quelques détails oubliés sur la vie de Thérèse et vous avez raison d’employer tous les moyens afin de ne rien perdre de cette sublime existence qui, dans son cours rapide et doux ne roula que des paillettes d’or.
  -Cependant, ma Mère, je dois vous redire que je crois avoir déjà tout relaté tant dans mes notes intimes que dans ma préparation de déposition en vue du Procès, et si vous ne voulez pas avoir une déception ne vous attendez pas à quelque chose de bien en ce nouveau travail, car je me connais et suis certaine qu’avec mon caractère scrutateur et fougueux, je vais m’engager dans des observations qui ne vont plus en finir sur toutes sortes de sujets imprévus, laissant courir ma plume au risque de bien vous fatiguer, pauvre Mère! et toutes les répétitions d’idées que je prévois comme conséquence! enfin, pardon dès maintenant.
   Je reprends mon récit où je l’avais laissé quand dotée d’une petite sœur, ma vie entra dans une nouvelle phase. Je ne me souviens pas de la joie que j’éprouvai le jour de sa naissance, mais je me rappelle les
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  visites que nous lui faisions à la campagne et celles qu’elle nous rendait lorsque sa nourrice l’amenait à la maison. Déjà commençait entre nous cette intimité qui, alors à son matin, ne devait jamais connaître de soir, car en l’une de ces circonstances maman écrivait « le bébé n’a fait que de rire, c’était surtout la petite Céline qui lui plaisait, elle riait aux éclats avec elle. » Cette lettre est du 10 juillet 1873. Thérèse n’avait que 6 mois. Vous voyez, ma Mère, que cela promettait pour l’avenir! Oui, ces témoignages étaient le prélude de la tendre affection qu’elle devait porter à sa pauvre petite Céline, bien qu’elle le méritât si peu!
   Pour vous prouver, ma Mère, combien j’étais pétulante je vais vous en citer un fait raconté par maman, il est de cette même époque, Juillet 1873. L’incident en lui-même n’est rien sans doute, mais vous y reconnaîtrez mon caractère d’a présent qui se dessine alors avec une netteté surprenante, je veux dire cette grande faiblesse d’un premier mouvement toujours répréhensible et toujours hélas! exprimé au dehors.
   « Hier soir, écrit ma Mère, Céline me disait: « Moi je n’aime pas les pauvres. » Je lui ai dit que le bon Dieu n’était pas content et qu’il ne l’aimerait point non plus. Elle m’a repris: ‘J’aime bien le bon Jésus, mais je n’aimerai pas les pauvres, jamais de ma vie! Puis, je ne veux pas les aimer moi. Je suis bien la maîtresse sans doute. Qu’est ce que ça lui fait ça au bon Jésus ? Il est bien le maître, mais moi aussi je suis la maîtresse!’
   « Tu ne peux te figurer continue maman (elle écrivait à Pauline alors à la Visitation du Mans) tu ne peux te figurer comme elle était animée, personne n’a pu lui faire entendre raison. Il faut que je te dise (en marge, au crayon: Pour ce trait se référer au texte imprimé, Sr. G.)
 
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  le sujet de sa haine pour les pauvres. Il y a quelques jours elle était à la porte avec une de ses petites amies, une petite pauvre s’arrête à les regarder. Cela n’a pas plu à Céline, elle a dit à la petite fille: Va-t-en toi – la petite pauvre avant de s’en aller lui a lancé un soufflet bien appliqué, elle avait la figure rouge une heure après. Je lui ai dit que la petite avait bien fait, que c’était tant mieux, mais elle n’a pas oublié cela et elle me disait hier: ‘Tu veux que j’aime les pauvres qui viennent me donner des claques que j’en ai la joue toute enflammée, non, non, je ne les aimerai pas!’
   
   « Mais la nuit porte conseil, la première parole qu’elle m’a dite ce matin a été qu’elle avait un beau bouquet, que c’était pour la Ste Vierge et pour le bon Jésus, puis elle a ajouté tout de suite: « J’aime bien les pauvres à présent. »
   O ma Mère, que cette peinture est saisissante! ce que j’étais à 4 ans je le suis encore aujourd’hui que j’en ai bientôt 40! Toujours la même impétuosité qui menace de me conduire aux derniers excès. Oh! si Jésus ne me prenait pas en pitié à chaque instant, où en serais-je ? mais comme je l’ai dit, son Cœur divin me sert de rempart, aussi, quand perdant l’équilibre je viens à tomber, je ne me blesse jamais…
   Oui, le démon a eu beau me dresser des embûches il n’a pu m’attraper et, si le trait que je viens de rapporter est l’image de ma pauvre vie, celui que je vais écrire est aussi la figure des combats et des tentations que l’esprit du mal devait me livrer dans la suite, car il a obtenu pour ainsi dire de Dieu la permission de se trouver sur chacun de mes pas sans toutefois avoir en fin de comptes, celle de me nuire.
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   Je pouvais avoir trois ou quatre ans lorsque me promenant à la campagne, dans un lieu délicieux émaillé de fleurs printanières, je m’arrête devant l’une d’elles plus belle que toutes les autres. Seulement à sa tige élégante était enroulé un serpent qui dressait vers moi sa tête venimeuse. Renoncer à la fleur pour si peu ce n’était point dans mon caractère qui jamais ne sait calculer avec les obstacles et déjà je m’apprêtais à la cueillir lorsqu’un grand cri me fit reculer. Quelqu’un m’avait aperçue et me prenant dans ses bras m’éloignait ainsi du danger. Quand les promeneurs eurent entendu crier: à la vipère! la place fut vite évacuée. Pour nous, nous ne retournâmes jamais en cet endroit ( Cette propriété s’appelait « la Lorgaine », il y avait là beaucoup de narcisses (à trompette) appelées vulgairement ‘Porgeons’)
   Ma Mère, n’était-ce pas mon Ange Gardien qui m’avait préservée et ce qui m’arriva en ce jour n’est-il pas la fidèle image des pièges que devait plus tard me tendre le démon comme aussi de l’intervention divine qui devait m’y protéger!
   Je lis avec plaisir dans les lettres de maman qu’elle me trouvait très pieuse, il était nécessaire que le bon Dieu déposât ce germe dans mon âme afin de contrebalancer les influences des défauts qui commençaient à se révéler. « Je suis bien contente de Céline, écrivait-elle en 1875, c’est une bonne enfant qui prie le bon Dieu comme un ange, qui est très docile, on en fera certainement quelque chose avec la grâce de Dieu. » Et plus tard, en 1876, elle dit encore: « Ma petite Céline est tout-à-fait portée à la vertu, c’est le sentiment intime de son être, elle a une âme candide et a horreur du mal. » En d’autres circonstances elle remarque de nouveau que sa petite Céline ‘est d’une docilité sans pareille et qu’elle lui donne de grandes espérances, si toutefois le bon Dieu la laisse vivre’. Enfin, après avoir loué bien
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des fois « sa nature angélique et les consolations qu’elle en espère dans l’avenir elle termine en disant que « jamais elle ne fait la plus petite faute volontaire. » Cette dernière citation est de 1877 l’année même de la mort de ma mère chérie, j’avais alors 8 ans.
   Je vous avoue, ma Mère, que j’ai besoin parfois de relire ces témoignages appuyés d’ailleurs sur des faits dont les lettres font mention pour me convaincre, ou plutôt pour oser espérer que j’ai conservé mon innocence baptismale. Ces détails se rapportent bien, il est vrai, à mes souvenirs, je me rappelle que je priais sans cesse le bon Dieu et je lui demandais de devenir une sainte, le désir en était parfois si vif qu’il me transportait. Et pourtant à côté de cela, je constate des fautes que j’ai beaucoup pleurées, que longtemps j’ai cru graves et, si elles ne l’ont pas été, je le dois uniquement à cette candeur naturelle qui m’empêchait de croire au mal bien qu’on me l’eût signalé. Par cette grâce de préservation toute gratuite Jésus ne retirait-il pas déjà son tison du feu ?...
   Je ne me souviens pas avoir jamais rien caché à confesse, car j’étais très franche et je n’ai menti qu’une seule fois à ma Mère. Cependant ma franchise n’allait pas jusqu’à m’exposer aux reproches comme Thérèse: « Elle se tenait là debout comme une criminelle qui attend sa condamnation, ayant dans sa petite idée qu’on lui pardonnera plus facilement si elle s’accuse » et moi, un jour que je venais de faire une maladresse, craignant de justes reproches que j’avais mérités je m’enfuis comme Adam après son péché et me cachai au milieu d’un tas de fagots qui étaient déposés dans le hagard. Après d’anxieuses recherches on m’y trouva enfin et paraît-il, je ne fis point de bruit de la soirée.
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   Je conviens maintenant que la conduite de Thérèse était beaucoup plus grande et plus noble que la mienne. Dans la mienne c’était la voix de la nature qui se faisait entendre et dans celle de Thérèse la voix de la grâce qui se révélait. Nul doute que l’une soit beaucoup plus parfaite que l’autre puisque Bossuet va jusqu’à dire: « Si Adam et Eve avaient pu avouer humblement leur faute, qui sait jusqu’où se serait portée la miséricorde de Dieu ?.. » semblant par là se demander si Dieu n’eût point pardonné sans exiger le tribut de pénitence imposé à la race humaine.
   Oh! oui, qu’elle était belle en toutes ses démarches, ma petite sœur chérie! Aussi je l’aimais au-delà de tout ce que je puis dire. Je l’avais surnommée ‘Ange incarné’ et ne pouvais souffrir être séparée de mon Ange une seule minute. De son côté c’était le même attachement pour moi et maman disait de nous: « Ces deux petites sont inséparables, on n’a jamais vu des enfants tant s’aimer… » Nous ne pouvions, en effet, vivre l’une sans l’autre, toute la journée nous jouions ensemble dans le jardin nous amusant surtout à ramasser les petites paillettes brillantes qui se trouvent dans le sable de granit, et pendant ce temps nous parlions du bon Dieu et de nos pratiques de vertu. Cette conversation continuait même ailleurs que dans la solitude, car maman écrivait: « L’autre jour les petites étaient chez l’épicier, Thérèse parlait de ses pratiques avec sa sœur et discutait fort avec elle. La dame a dit à Louise: « Qu’est-ce qu’elle veut donc dire ? Quand elle joue dans le jardin on n’entend parler que de ‘pratiques’ ; il y a une voisine qui avance la tête par sa fenêtre pour essayer de comprendre ce que veut dire ce débat de pratiques »
   Comme vous le voyez, ma Mère, déjà nous ne nous occupions que
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de choses sérieuses. Thérèse quoique plus jeune que moi commençait sa mission auprès de moi qui commençais en même temps la série de ‘pourquoi ?’ qui n’est pas encore complètement épuisée, laquelle me valut la réputation de ‘naïve’ que je mérite encore.
   J’avais beaucoup de peine à apprendre le mot à mot. Il fallait que j’approfondisse le sujet pour retenir quelque chose. Ce qui rendait mes lectures individuelles assez lentes, je ne ‘dévorais’ pas les livres comme tant d’autres. De même, au cours des conversations sérieuses, je me trouvais en retard sur ce qui s’y traitait. C’est ainsi que, chez mon oncle, on me reprochait d’être dans les nuages, parce que tout à-coup, je faisais une question sur ce qui s’était dit, il y avait quelques minutes. Non, je n’étais pas dans les
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nuages, mais je scrutai tel sujet qu’on venait d’exposer et pendant ce temps là les autres avaient fait du chemin. Puis, je n’avais point de fausse honte et pour avoir à comprendre je ne craignais pas de faire des questions naïves sur une chose même que je saisissais, dans le seul but d’en avoir la définition technique.
   Comme je l’ai dit, j’employai ce moyen de très bonne heure et Thérèse qui m’instruisait, était devenue pour moi une sage maîtresse. Cependant elle ne dédaignait pas de venir assister aux leçons que me donnait Marie ma sœur aînée. Trop petite encore pour étudier Marie faisait quelques difficultés pour l’admettre à son cours, mais elle implorait avec tant d’insistance et promettait d’être si sage que Marie accordait enfin cette faveur. Elle lui donnait une étoffe à coudre ou des perles à enfiler et je vois encore ce cher petit ange assise tranquillement dans un coin de la pièce sans bouger. Parfois son aiguille se désenfilait, alors de grosses larmes perlaient sur ses joues, elle n’osait pas demander qu’on vienne à son secours. Enfin Marie la prenait en pitié et séchait ses pleurs en enfilant l’aiguille. Et quand je pense que c’était par affection pour moi, pour ne pas quitter sa Céline qu’elle s’enfermait ainsi des journées entières, mon cœur se fond de reconnaissance. O ma petite Thérèse, rappelle-toi ces jours de notre enfance et comme autrefois ne souffre plus d’être séparée de moi, prends-moi avec toi!...
   Ce qui avait lieu à propos des leçons se renouvelait lorsque j’allais jouer avec la petite Jenny, fille du Préfet, elle était de mon âge et nous nous entendions bien ensemble. Comme la Préfecture était en face de notre maison il lui était facile de m’appeler par des signes ou de m’envoyer chercher par sa gouvernante. Thérèse alors m’accompagnait toujours bien qu’elle
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ne trouvât qu’un seul agrément à ces visites, le parc. Pour moi, séduite déjà par la vanité j’étais fière d’avoir une petite amie aussi distinguée. Je regardais avec admiration les splendides salons et mes séjours dans ce palais m’étaient remplis de charmes.
   Lorsqu’il faisait mauvais temps nous prenions nos ébats sur une sorte de grand balcon couvert qui était à l’arrière du bâtiment et desservait toutes les chambres. Ce « couloir », comme je l’appelais séduisait tout particulièrement ma jeune imagination et, lorsque nous vînmes habiter Lisieux, je demandais à Papa de me décrire notre nouvelle demeure disant: « O Papa! est-ce qu’il y a un couloir ? – Ce bon père réfléchit un instant et répondit: « oui, il y en a un! » Mon premier soin en arrivant aux Buissonnets fut de chercher le « couloir ». Hélas c’était une petite garde-robe étroite qui longeait l’alcôve de notre chambre!
   Oh! comme on se laisse prendre facilement aux vanités du monde, comme l’appât est séduisant pour le pauvre cœur humain! Je me surpris à désirer être châtelaine moi aussi, avoir une belle maison avec des perrons et des vérandas, un parc avec des avenues. Cependant il me faut avouer que ce désir ne fit qu’effleurer mon esprit comme une impression qui passe sans laisser de traces, et pourtant Jésus devait un jour réaliser ce souhait, afin sans doute de m’en montrer toute la vanité.
   Mais je reviens à la vie de famille, la seule aimable, la seule capable de présenter au cœur altéré d’affection les coupes enivrantes des vraies joies. Je ne vais pas, ma Mère, essayer de vous dépeindre les sentiments de mon cœur quand le dimanche soir toute la famille partait à la campagne. Thérèse l’a fait et ce qu’elle dit est l’écho fidèle de mes propres impressions.
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   Ces impressions profondes devaient plus tard nous inspirer le beau cantique « Ce que j’aimais… » à l’une pour en concevoir les pensées, à l’autre pour les mettre en poème.
   Je me souviens parfaitement de la maladie de ma Mère, des derniers entretiens qu’elle eut avec moi. Je crois assister encore à la triste cérémonie de l’Extrême-onction, nous étions toutes là réunies, il y avait alors de tels sentiments dans mon cœur que les moindres détails, les places qu’occupaient les objets mêmes se gravèrent dans ma mémoire pour ne jamais s’en effacer. Pendant tout le cours de cette maladie nous ne pouvions plus nous distraire ma petite sœur et moi, nous ne voulions plus jouer, aussi ce nous fut bien cruel d’être obligées d’aller chez des étrangers et d’avoir de la compagnie alors que nous aurions voulu être seules. Le dernier baiser que je donnai à ma Mère et l’attente pénible à la maison pendant la cérémonie des funérailles se gravèrent aussi pour toujours dans mon esprit, ainsi que la scène rapportée par Thérèse où nous nous choisîmes chacune une nouvelle mère. Car dans cette détresse le bon Dieu ne nous abandonne pas…
   O ma Mère! je ne vous ai pas encore parlé de mes sœurs aînées et cependant elles ont tenu une bien grande place dans ma vie d’enfant, je les aimais au-delà de ce que je puis dire, elles étaient à moi aussi « mon idéal ». J’avais 4 ans et maman écrivait: « On fait faire tout ce que l’on veut à la petite Céline quand on lui dit: « Si tu fais cela Pauline reviendra du Mans » - Et s’adressant à Pauline, maman dit encore: ‘Céline se fait une grande fête de te voir, jamais je n’ai vu une
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petite fille aussi heureuse qu’elle, quand on lui parle de toi ». Je me souviens, en effet, du bonheur que j’éprouvais lorsqu‘elle venait en vacances comme aussi de mon chagrin profond lorsqu’elle repartait pour la Visitation. Le sifflet du chemin de fer vibrait dans mon cœur d’une façon si triste que jamais cette impression ne s’effaça puisqu’encore aujourd’hui je ne puis l’entendre sans un tressaillement douloureux Qu’elles sont vives les impressions reçues dès l’enfance puisqu’elles ont un retentissement si lointain qu’on pourrait les croire immortelles, ainsi Jésus s’en servit pour exiler nos âmes de la terre et jeter en elles la semence d’un profond dégoût pour tout ce qui passe.
   Avec des sœurs telles que le bon Dieu me les avait données je ne pus expérimenter d’abord ce qu’est pour un enfant la perte de sa mère. Maintenant qu’il m’est permis, en jetant un regard sur le passé, d’apprécier à leur juste valeur les bienfaits dont la divine Providence daigne nous entourer je regarde comme un véritable prodige que des sœurs aînées fussent douées de tant de qualités maternelles à l’égard de leurs plus jeunes sœurs. C’était un dévouement de tous les instants, une abnégation sans pareille. Je compare leur cœur à celui d’une Mère et à celui d’un Père. Si elles eussent rêvé un avenir terrestre il n’en aurait point été ainsi, car le cœur dont le bon Dieu est l’unique partage peut seul fournir à l’égard des autres, cette somme immense de sacrifices.
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   Ah! qui dira jamais à quel degré nos sœurs bien-aimées se sont acquis notre amour filial et à quel degré il leur fut payé!... C’est Jésus seul, lui seul qui a sondé les mystères de cette vie de famille inoubliable, c’est lui qui pourrait dire toute la reconnaissance de mon pauvre cœur pour ces sœurs chéries, et il le fera, oui il paiera lui-même cette dette du cœur au jour bienheureux de la réunion éternelle… Oh! alors elles verront que leurs sacrifices n’ont point été stériles, Mères d’innombrables âmes par leur incomparable fille, leur Thérèse chérie, elles n’auront pas non plus, je l’espère de la bonté miséricordieuse de mon Jésus, à se repentir des tendres soins qu’elles m’ont prodigués avec tant de désintéressement et tant d’amour!...
 
   Après la mort de ma Mère et notre arrivée à Lisieux mon caractère comme celui de Thérèse changea complètement. La remarque qu’elle en fait elle-même est exacte, moi si douce je devins « un lutin plein de malices » tandis que sa noble ardeur, à elle, fut voilée un instant sous les dehors d’une timidité et sensibilité excessives. Sans que pour cela le fond fut changé, car elle fut constamment l’image de la force morale et moi de la plus grande faiblesse. Je vous ferai part, ma Mère, à mesure que l’occasion s’en présentera, de mes réflexions à ce sujet, et vous verrez qu’elles sont fondées.
   Mais avant de relater les détails de ma nouvelle existence je puis déjà vous faire remarquer la vérité que je viens d’avancer. Ma petite sœur, par exemple, ne s’excusait jamais, elle parlait peu, très peu, si on disait quelque chose en sa présence qu’elle désapprouvait, elle se taisait et n’entamait jamais aucune contestation, il lui suffisait de recommander intérieurement
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la chose à Notre Seigneur et de le prendre à témoin de l’injustice commise. Je ne l’ai jamais vue se défendre, même quand elle était le plus dans son droit. Elle ne cherchait ni à plaire, ni à être aimée, ni à être approuvée. Cependant comme sa nature vive et ardente n’avait pas changé et que par ailleurs, elle ne pouvait si jeune être arrivée à la pacification complète de son ferme caractère, ses souffrances intérieures se traduisaient par une action bien inoffensive: des larmes versées dans le secret…
   Quant à moi c’était tout le contraire, et si étant petite je me laissais souvent vaincre sans riposter, cette tendance à la douceur s’évanouit complètement pour faire place à une ardeur toute guerrière, à une pétulance, j’allais dire, hors concours. Ne craignant la bataille en aucune façon je m’engageais volontiers dans des discussions que je ne lâchais pas, même lorsqu’elles devenaient orageuses, au contraire plus la lutte était difficile et le succès hasardé plus j’y mettais de vigueur.
   Je ne crois pas que je m’excusais lorsque j’avais tort, car j’ai toujours eu un extrême respect pour la vérité, mais comme il est rare d’avoir tort tout à fait et que, même lorsqu’on a tort, il y a toujours des circonstances atténuantes et il s’ensuivait que je m’excusais toujours étant sans cesse portée à soutenir mes droits ou ceux des personnes que je protégeais, car dans ma faiblesse, j’avais cela de bon de me jeter dans la mêlée aussi bien pour les autres que pour moi. Il m’aurait été impossible de ne pas répondre à une invective. Et j’avais des ripostes très piquantes qui clouaient là l’adversaire. Mais pourquoi dire j’avais pourquoi mettre ces défauts au passé quand cette conduite fâcheuse est
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toujours hélas! un présent pour moi!..
   Je dis donc que je ne savais pas, quand toutefois c’était la justice, laisser tomber à terre une provocation, aussitôt le gant jeté j’entrai en lice. O ma Mère ; comme c’était le plus souvent pour soutenir la bonne cause et la vérité, le monde entendant cela disait peut-être que ces manifestations étaient l’indice d’un noble et généreux caractère. Mais moi j’ose soutenir qu’elles sont l’indice d’une grande faiblesse morale. La preuve c’est que j’agissais ainsi par un mouvement naturel, sans effort, et qu’il m’aurait fallu une contrainte inouïe pour me taire ; or, s’il y avait matière à combat en me taisant, la victoire n’était donc accordée qu’au silence et j’étais faible et vaincue lorsque je me répandais au dehors. En présence de cette soi-disant vaillance qui n’est que désordre à mes yeux il me semble entendre ce reproche du prophète: « Oh! que ton cœur est faible d’avoir fait toutes ces choses! » (Ezéch. XXI, 30) Oui, que mon pauvre cœur était faible et qu’il l’est encore, puisque ce caractère d’enfant dont je viens de tracer la peinture est encore le mien aujourd’hui…
   Voyant si clairement la vérité en cela, vous ne vous étonnerez pas, ma Mère, de m’entendre louer la conduite de ma petite Thérèse en disant qu’elle fut constamment pour moi l’idéal de la vraie vertu. Chez elle, je remarquai toujours « l’obéissance, la mortification, l’abnégation poussées jusqu’à l’héroïsme, non dans ces actions d’éclat qui ne coûtent qu’un moment d’élan, mais dans ces mille détails obscurs, ignorés, de la vie quotidienne où le renoncement devient un perpétuel martyre, d’autant plus douloureux qu’il est plus intime » (Vie de Ste Thérèse)
   Oui, il m’est doux d’établir aujourd’hui le parallèle entre Thérèse et
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Céline, puissent les foncés de ce tableau qui m’appartiennent faire ressortir et mettre en relief la radieuse lumière qui est le partage de ma Thérèse chérie.
   Mais il me reste encore un éloge à faire de cette vertu cachée la seule vraiment belle et enviable, la seule vraiment forte. Vous trouverez peut-être, ma Mère, que j’exagère, il n’en est rien cependant, et ce que je vais dire n’est que la simple expression de ma pensée. Vous savez que mon amour du beau, de la sublime et vraie beauté, me rend très difficile et rien, ce semble, ne devrait pouvoir se comparer à mes yeux à l’ineffable perfection de la Vierge Marie, eh bien, lorsque je veux me représenter enfant et jeune fille cette Vierge prudente je pense à Thérèse et je dis: La Ste Vierge devait agir comme cela… Oui, ma Mère, si je n’ai point vu le modèle j’aime à me persuader que j’ai vu la copie… Et la copie au lieu de déprécier l’original me l’a fait aimer et comprendre…
   Je reprends mon récit où je l’avais laissé, pardonnez, ma Mère, ces longues réflexions qui se trouvent naturellement sous ma plume et dont je ne pourrai pas me corriger. J’en suis si persuadée que j’ose vous en promettre bien d’autres!
   Dès mon arrivée à Lisieux je quittai les cours si doux que me faisait ma chère Marie pour entrer dans un pensionnat. Ce fut à l’Abbaye et je fus bien contente de me trouver en contact avec des religieuses. On me trouva très avancée pour mon âge et je fus placée dans une classe de grandes élèves. Malgré cette disproportion d’âge je me tins presque toujours dans les premières places. Ce n’était pas sans effort que je réussissais ainsi et surtout pas sans sacrifice. En arrivant chaque soir aux Buissonnets je me faisais une fête de me retrouver en famille. Hélas! il me fallait quitter
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la douce réunion du soir, la veillée autour de la table où groupés sous la lampe aux gais reflets, tous se laissaient aller aux joyeux divertissements, la quitter pour monter seule dans ma chambre apprendre des leçons à la lueur vacillante d’une triste ‘chandelle’ Les pleurs, les cris que je jetais presque chaque fois en gravissant l’escalier témoignent de mon désespoir toujours inconsolable, parce qu’il était toujours renouvelé. Oh! combien de fois je maudis les pensions et les études, enviant de tout mon cœur la science simple des bergerettes!
   Je ne rêvais que les occasions qui auraient pu me dispenser du pensionnat. Chaque matin en allant à l’Abbaye, je regardais si la rivière était gonflée espérant toujours quelque inondation: j’épiais s’il n’allait pas survenir quelque épidémie qui fit dispenser les pensionnaires ou bien si quelque chien enragé ne mettrait pas l’épouvante dans la ville. On vint en effet plusieurs fois nous chercher de bonne heure pour nous soustraire à ce danger, mais cette halte ne durait pas et le lendemain matin il fallait retourner en classe, car le fameux chien avait toujours été tué!
   Vous voyez, ma Mère, combien était grande ma ferveur pour le pensionnat, je ne dis pas pour l’étude, car j’aurais beaucoup aimé étudier, mais en ne quittant pas le sein de la famille. Toutefois par rapport aux études je ne puis m’empêcher de trouver qu’on fait apprendre aux enfants beaucoup, mais beaucoup de choses inutiles, on les prive trop jeunes de la liberté et de la douce influence de la famille, quand plus tard, avec la raison et des lectures instructives, on pourrait arriver au même résultat qu’en apprenant des leçons dont on ne se souvient jamais. Je dis cela parce que
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pour ma part, j’ai plus appris seule en m’appliquant à des sciences spéciales qu’au pensionnat où j’ai passé plus de 8     ans. Je sais bien que tous les exercices de ces années ont, pour ainsi dire, préparé le terrain à recevoir une semence qui devait produire sans labeur, mais…oui, il y a un mais c’est quand dans l’intime de son âme, on ne pense pas avec le sage que ‘tout ici-bas, est vanité et affliction d’esprit’ (Prov.) quand on se livre à l’instruction par le désir immodéré de savoir et ‘de passer pour habile’ (Im.) et non par devoir. Car, pour celui qui réfléchit: Est-on certain d’apprendre toujours la vérité ? L’histoire varie selon l’esprit et les convictions des historiens, la littérature est soumise au goût d’une époque, la science et les calculs des savants sont exposés à s’effondrer devant de nouvelles découvertes. Au Ciel seulement nous serons initiés à la réalité de toutes choses. Aussi, pour que présentement, l’étude soit louable et grande, il faut qu’à la base de toute science, on mette le bon Dieu. Mais qui aujourd’hui cherche à apprendre Dieu!.. Les livres qui l’enseignent: la Prière et le sacrifice sont trop difficiles à lire ou bien ils coûtent trop cher!
   Ma Mère, je me trompais tout à l’heure en vous disant que l’influence morale de la famille est supérieure à celle du pensionnat, car je jugeais d’après ma famille à moi, mais à présent, qu’à part de rares exceptions, le famille est déchristianisée, mieux vaut de beaucoup le séjour de l’enfant auprès de maîtres pieux que le séjour au foyer paternel.
   Pour moi, comme je l’ai dit, le temps du pensionnat fut un temps d’épreuve, mon cœur ne se dilatait pas, j’étais mal à l’aise et cependant nos maîtresses étaient très bonnes et je jouissais
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de leur estime, étant classée parmi les meilleures élèves, studieuses et sages. Ne connaissant pas le Carmel et voulant être religieuse je voyais même dans l’avenir, ma place marquée au milieu d’elles sans toutefois en sentir l’attrait. Mais j’étais grandement édifiée par une humble sœur converse, nommée Sœur Germaine, que je voyais toujours douce, affable, même au milieu des plus grandes contrariétés et son exemple, en me donnant une haute idée de la perfection qu’on pouvait acquérir dans ce couvent, faisait disparaître ou plutôt atténuait la répugnance naturelle que j’éprouvais à la pensée d’y demeurer plus tard.
   En faisant ce retour sur le passé, je m’étonne qu’une enfant aussi jeune que je l’étais alors, ait pu discerner et porter un jugement sur une chose aussi subtile qu’une vertu simple et cachée, car il est plus facile d’être trompé par de bruyantes apparences et plus naturel de n’estimer que les actions d’éclat. Et j’en conclus que la conscience des petits est une balance juste et leurs yeux très clairvoyants ; aussi avec quel soin ne doit-on pas respecter cette ‘toile d’attente’ destinée à recevoir les empreintes qu’on voudra bien lui donner!
   A propos de cette clairvoyance, de ce tact de l’âme innocente il me revient un trait à la pensée. Etant beaucoup plus jeune encore puisque ce souvenir remonte à mon âge de 6 ans, je me rappelle qu’un dimanche d’été, à l’issue d’une promenade où Thérèse n’avait pu m’accompagner tant elle était petite, je lui rapportai joyeuse mon petit panier tout plein de fleurs. Ses yeux brillaient de plaisir, elle ne se lassait pas de prendre, de regarder, de compter ces trésors. Tout à coup
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notre grand’mère survint et prit une partie de la cueillette. Le cœur de Thérèse était bien gros, je voyais ses yeux qui se remplissaient de larmes, mais moi seule m’en aperçus, car ayant été sollicitée d’abandonner toute la gerbe elle se la laissa prendre sans mot dire. J’étais si stupéfaite de voir cette possession de soi-même et cette vertu que, sans en définir toute la valeur, car j’étais trop petite moi aussi, je gardai néanmoins de ce fait un souvenir d’une netteté et d’une précision qui prouve combien mon âme d’enfant avait été profondément impressionnée. Cet acte fut réellement vertu chez Thérèse, elle me l’avoua plus tard et je le retrouvai consigné dans son manuscrit. Je ne m’étais donc pas trompée, non l’œil de l’enfant ne se trompe pas… Le sentiment du beau, du vrai, de la justice est encore tout frais et tout neuf dans son cœur. Dieu vient de l’y déposer et l’admirable instrument s’apprête à chanter de sublimes mélodies, car il n’a pas encore été poussé par la main maladroite des créatures.
   Ah! si les parents comprenaient leur sublime mission quelle race céleste nous verrions s’élever! Race plus divine qu’humaine, car notre âme, souffle de Dieu, étant la plus noble partie de nous-mêmes dominerait l’autre comme dans nos sociétés le noble domine l’esclave. Et je comprends les anathèmes que lance Notre-Seigneur contre ceux qui scandalisent un seul de ces petits, parce que sans le mauvais exemple, comme le dit Thérèse « beaucoup d’âmes arriveraient à une haute perfection. »
   Mais je reviens à l’Abbaye où si utile leçon m’a été donnée, ou plutôt je la quitte pour me retrouver aux Buissonnets les jours de congé. Là, Thérèse et Céline sont heureuses de se revoir, les jeux, les lectures tout se fait en commun. On aime beaucoup à lire des histoires
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même des contes de fées parce que ces contes bien choisis par une main maternelle sont plein de morales. Ce ne sont, il est vrai que des fictions, mais on y voit clairement dessinée l’action des bons et des mauvais génies, la vertu y est exaltée, le vice y est puni et les jeunes imaginations en concevant pour ainsi dire le surnaturel, sont amenés à l’aimer en se détachant du terre-à-terre. Je parle ainsi d’après notre propre expérience, car il en fut ainsi pour nous. Sans nul doute ces salutaires impressions, nous les devons encore à nos grandes sœurs qui s’appliquaient sans cesse à nous faire trouver Dieu en toutes choses.
   La piété n’était point rembrunie aux Buissonnets, il y avait des fêtes. Chaque année à la distribution des prix ‘de Thérèse’ un spectacle était donné, toute une après-midi de plaisir!Nos petites cousines, les cousines de nos cousines et nous, étions appelées à jouer un rôle devant la réunion de nos amis. Le hangar était paré pour la circonstance, une scène y était ménagée et des places pour les spectateurs. Il est inutile de dire que seules les petites filles étaient admises à discourir ensemble. Mais hélas! la pièce enfantine était, comme les contes de fées dont je parlais à l’instant, une pièce morale où il entrait de bons et de mauvais sujets, le vice était appelé à faire ressortir la vertu et… c’était toujours moi qui avais ce rôle défectueux! Cela se comprenait on ne pouvait pas donner cette fonction à une invitée. Thérèse était trop gentille, puis elle était la reine de la fête, alors c’était moi, toujours moi. Il en résulta que plusieurs personnes en gardèrent réellement une impression fâcheuse sur mon compte. On me lançait gentiment de petites pointes. Pendant ce temps-là les autres étaient louées et moi j’avais le cœur bien gros… Aussi je conservai une horreur instinctive pour ces sortes d’amusements.
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   Oui, je souffris beaucoup de cette petite chose- là qui, en se renouvelant chaque année, renouvelait aussi mon sacrifice. Si j’avais été plus humble j’aurais compris que cette opinion défavorable qu’on avait de moi tenait beaucoup plus à mon genre de caractère, toujours sur la défensive comme je l’ai dépeint plus haut, qu’aux rôles que je jouais
   En effet, à cause de ce caractère qui paraissait bien trempé, on n’était pas habitué à me plaindre. Étant jugée avoir ‘bec et ongles’ pour me défendre il semblait qu’on pouvait me taquiner à l’envi, je devais pouvoir tout supporter. O ma Mère! et moi qui étais la faiblesse même qui aurais eu tant besoin d’être consolée, encouragée, je fus privée de ces doux réconforts grâce à mes apparences trompeuses! Faut-il le dire ? encore aujourd’hui il en est de même. Cette souffrance fut une des plus sensibles de ma vie parce qu’elle m’accompagna sans relâche, alors que j’eusse tant désiré qu’on ait pitié de moi!
   Thérèse qui me connaissait à fond avait si bien saisi cette nuance que voulant caractériser notre union, elle m’appelait pour l’extérieur ‘son petit Valérien’ elle était ma ‘petite Cécile’ que j’aurais défendu au péril de ma vie. Mais pour l’intérieur, pour l’âme, nous changions aussitôt de rôle et je devenais la petite fille faible et timide, elle mon petit guide et protecteur.
   Je pense que cette épreuve d’une grande faiblesse travestie sous une apparence de force est une vue spéciale de la divine Providence sur moi. Et dès mon bas âge, ayant offert au bon Dieu les sacrifices qu’elle m’occasionnait j’espère qu’elle m’a été méritoire. Avec ma nature sensible j’eus en effet, beaucoup à donner à Jésus, car de même qu’un bois épineux accroche
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tout sur son passage, ainsi mes défauts entraînaient après eux bien des croix…
   Cependant j’arrivai à l’époque de ma première Communion. J’y fus préparée longtemps à l’avance par mes sœurs chéries, mais ce fut surtout les 3 derniers mois qui précédèrent cette grande action, que je fus l’objet d’une particulière sollicitude.
   Nos mamans, Marie et Pauline, avaient chacune leur attribution spéciale. Marie était la maman en titre et Pauline la maman spirituelle. Ce fut donc Pauline qui me prépara à ma première Communion. Tous les soirs en revenant de l’Abbaye j’allai prendre place sur ses genoux… Thérèse fut un peu détrônée alors, mais elle ne s’en plaignit pas, elle était heureuse et fière de penser que sa sœur à elle, sa Céline allait faire sa Première Communion. Elle venait écouter les douces conférences que me faisait Pauline et se préparait à mon grand jour comme s’il eût été le sien.
   Oh! que j’étais bien prête quand s’ouvrit la retraite qui devait nous introduire au divin banquet! Je m’étais fait une telle idée de la pureté du cœur que je ne voulais souffrir rien qui put la ternir.
   Pendant ces quelques jours de retraite je fus tout à fait pensionnaire et ne retournais plus le soir aux Buissonnets. Cela me coûta beaucoup, je ne pouvais m’habituer à vivre loin de mes parents et surtout les nuits me paraissaient si tristes sans ma Thérèse, qu’involontairement j’avais des cauchemars et me réveillais en sanglotant. Hélas! je n’étais pas seule à me réveiller, car en l’une de ces circonstances je vis auprès de moi la première maîtresse qui venait sécher mes larmes avec une bonté toute maternelle. Elle me recommanda d’être bien sage se félicitant toutefois
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de ne me posséder que momentanément.
   Thérèse venait me voir tous les jours avec Papa. Une fois elle tenait à la main un petit bouquet de cerises qu’elle me donna avec une telle expression d’indéfinissable tendresse qu’un trait délicieux me transperça jusqu’au fond du cœur… Il y a 29 ans de cela ; et lorsqu’à chaque printemps apparaissent les nouvelles cerises, je ne manque jamais, presque instinctivement d’en faire un bouquet dont la vue fait jaillir en mon cœur un flot de souvenirs.
   Ma petite Thérèse était, en effet, si pénétrée de la grande action que j’allais accomplir qu’elle me considérait avec un saint respect, c’est à peine si elle osait me toucher et me parler tant son esprit de foi était ardent.
   Enfin le beau jour entre les jours se leva aussi pour moi. La description qu’en fait Thérèse du sien est tellement l’écho de mes propres sentiments que pour être vraie il me faudrait la copier. Encore aujourd’hui la vue « des flocons neigeux » me fait tressaillir… le chant du cantique matinal « O Saint Autel qu’environnent les Anges! » fait encore vibrer mon cœur. En un mot, tout ce qui me rappelle cet heureux jour est embaumé de senteurs uniques dont le temps ne pourra jamais amoindrir la suavité (1)
(1) Je me souviens que j’avais à réciter ‘l’Acte d’humilité’ et que j’en étais bien heureuse. Avec quel cœur et quelle conviction je dis bien haut: « Qui suis-je, ô mon Dieu, pour que vous daigniez jeter les yeux sur moi ? D’où me vient cet excès de bonheur que mon Seigneur et mon Dieu veuille venir à moi, moi plus misérable que le néant ?...’
Oui, ce fut avec une ineffable joie que je reçus mon Bien-Aimé, je l’attendais depuis longtemps. Ah! que de choses j’avais à lui dire!.. Je lui demandais d’avoir pitié de moi, de me protéger toujours et de ne jamais permettre que je l’offense, puis je lui donnai mon cœur sans retour et lui promis d’être toute à Lui… Je sentis bien qu’il daignait m’accepter pour sa petite épouse et qu’il remplirait envers moi l’office de défenseur que je lui avais confié, je sentis qu’il me prenait sous sa garde et me préserverait à jamais de tout mal… Après cet échange de mutuelles
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promesses, tout était dit… et cependant, le cœur de la petite Céline était encore si plein, que ne pouvant contenir les effluves de paix et de joie célestes qui l’inondaient, sa prière s’acheva dans un flot de larmes…
   Le soir, ce fut moi qui récitais l’acte de consécration à la Ste Vierge. Oh! combien j’étais heureuse de prendre la parole, en présence de tout le monde, pour me donner irrévocablement à ma Mère du Ciel que j’aimais avec une tendresse incomparable. Il me sembla qu’acceptant pour sienne la petite orpheline qui était à ses pieds, elle l’adopta pour son enfant…
   Ce jour fut véritablement celui de mes fiançailles, à partir de cette époque bénie je me corrigeai de certains défauts dont je n’avais pu jusque là avoir raison. Est-ce étonnant qu’il en fut ainsi ? Comment le sang de Jésus coulant dans mes veines, sa chair se mêlant à ma chair, tout mon être n’aurait pas été transformé ?... Le feu de l’amour divin, en pénétrant en moi, me purifia de toutes mes souillures et cette purification une fois accomplie, ne trouvant plus d’obstacles à son action consumante, il pénétra et embrasa son pauvre petit tison par une incandescence totale qui le rendit en quelque sorte invulnérable à l’action du feu d’enfer dans lequel le démon projetait de le jeter.
   Pour ce temps après ma Première Communion qui avait eu lieu le 13 Mai 1880, je reçus le Sacrement de Confirmation, c’était le 4 Juin de la même année. Ce jour se trouvant être le vendredi du Sacré-Cœur, je me réjouis de cette coïncidence. Il me semblait que le Cœur de Jésus lui-même viendrait se substituer à mon cœur en me conférant son propre Esprit. J’étais vivement émue par cette pensée qu’on ne recevait ce sacrement qu’une seule fois dans la vie et qu’il allait me rendre « parfaite chrétienne ». C’est pourquoi je m’y préparais avec piété demandant au bon Dieu qu’il opère en moi tous ses effets (2)
  (2) Ce fut Pauline qui fut ma Marraine en cette circonstance, mais elle ne put
me mettre sous le patronage de St Joseph, comme je le désirais, Mr l’Aumônier
exigeant qu’on prenne le nom de Marie, même si on le portait déjà.
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Cependant, j’étais loin de la parfaite connaissance qu’en eut ma petite Thérèse quelques années plus tard. J’anticipe ici les événements pour rapporter de suite les circonstances de l’extraordinaire préparation de ma Thérèse à sa Confirmation.
   
   Les quelques jours qui précédèrent pour elle la réception de ce Sacrement, je fus singulièrement frappée de l’attitude de ma petite sœur. Elle, si douce et si réservée de contenance( ?)paraissait comme hors d’elle-même. Elle ne pouvait contenir ses transports et, l’un des jours de sa retraite préparatoire, comme je lui en exprimais ma surprise, elle me fit une telle description de la venue de l’Esprit d’Amour dans nos âmes, des fruits de ce Sacrement de Force, que je restai dans l’admiration.
   Je la vois encore, elle était debout auprès d’une table dans la grande classe, nous étions seules, ses yeux brillaient d’un éclat inconnu qui me fit baisser les miens… sa parole était de feu. Elle me dit entre autres choses, avec une véhémence extraordinaire, qu’on ne se préparait pas assez à la réception de ce sacrement exceptionnel qui ne se reçoit qu’une seule fois et que c’était bien regrettable. Je ne pense pas que les Apôtres attendant la manifestation du saint Esprit, au jour de la première Pentecôte aient eu plus de ferveur que cette petite enfant, véritablement remplie par avance de l’Esprit d’Amour.
 
   Ce spectacle fit sur moi une si vive impression que je regrettai amèrement que l’occasion fût passée pour moi de recevoir l’Esprit Saint et je demandai au bon Dieu de suppléer à l’insuffisance des dispositions que, par ignorance, j’avais apportées à ce grand acte, le suppliant
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de me faire recevoir le St Esprit dans la même mesure que Thérèse et en même temps qu’elle. J’ai toujours pensé que le Seigneur exauçant ce désir avait eu pitié de moi en accueillant favorablement la pauvre retardataire.
   Quant à la première Communion je crois que je n’ai eu rien à envier à ma Thérèse chérie. Elle s’y prépara comme moi trois mois à l’avance en faisant chaque jour beaucoup de petits sacrifices qui prenaient le nom d’une fleur spéciale dont le nombre était soigneusement inscrit sur un joli petit carnet fait par Pauline.
   A l’égard des grâces reçues ce jour-là je crois, ma Mère bien-aimée, pouvoir sans présomption redire ce couplet du beau cantique que vous m’avez composé:
   « Le monde distinguait et Céline et Thérèse
   Mais le bon Dieu
   Se penchant ne voyait qu’une seule fournaise
   Un même feu… »
   Oui, ce jour fut pour moi sans nuage et ne me laisse aucun regret, car il était pour moi l’aurore d’une vie d’union plus intime avec le Bien-aimé de mon cœur. Le feu venait d’être allumé et je ne demandais qu’à l’entretenir. Comme Thérèse je ne vivais ‘que dans l’espoir d’une communion nouvelle’ et comme elle ‘je trouvais les fêtes bien éloignées…’ Ah! c’est que dans ce temps-là, les fidèles n’étaient pas favorisés comme ils le sont maintenant par rapport à la fréquence des communions et ce fut matière à de bien gros sacrifices.
   Avec de telles dispositions il est inutile de me demander si je manquai par ma faute l’occasion de communier. Il serait plus nécessaire de m’absoudre de mes vols! Oui, ma Mère, j’ai volé dans ma vie, et le plus grand trésor qui existe, j’ai volé le bon Dieu!...
 
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   Mais j’étais grande quand j’osais faire ces coups-là, j’avais 18 ans et j’étais sous la direction du bon Père Pichon qui me donnait un certain nombre de communions par semaine, plus une quand il se trouvait une fête. Bien entendu il y avait fête toutes les semaines! Je regardais le calendrier et choisissant un Saint qui me plaisait un peu mieux que les autres, je considérai le jour qui lui était consacré comme une fête et je recevais mon Jésus.
   Puis quand nous allions à la campagne l’été il arrivait quelquefois qu’il était absolument impossible de nous conduire à l’Église, alors je marquais ces communions perdues pour les reprendre plus tard et je faisais volontairement un tel mic-mac que je finissais par m’y perdre et finalement m’attribuais presque de bonne foi un nombre bien plus élevé de communions que celui qui m’était dû.
   Je confessais ensuite mes vols à mon directeur qui ne me disait rien, ce qui m’encourageait beaucoup. Et comme il voulait sans doute me donner le mérite de l’obéissance il augmentait le nombre de mes communions et moi je continuais mon système jusqu’à ce qu’enfin ayant obtenu la communion quotidienne il ne ma fut plus possible de rien voler.
   Que Dieu me le pardonne! mais j’ai bien des fois exercé la patience de ma tante si douce et si bonne. Etant d’un caractère diamétralement opposé au mien elle ne comprenait pas, malgré sa grande piété, que je sorte ainsi tous les jours sans m’inquiéter du temps, de la saison ou des circonstances contraires, et elle m’en faisait la remarque, mais moi je ne comprenais pas à mon tour qu’il put exister un obstacle pour atteindre un tel but. Il me semble que j’aurais traversé un étang de feu.
 
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   Comment pourrais-je me repentir de cette persistance à vouloir communier quand j’attribue ma préservation à la douce influence de ce Sacrement ? Que serais-je devenue, si livrée à mes propres forces, j’avais eu l’imprudence d’entreprendre seule le chemin que j’ai parcouru ? Ce n’est pas une supposition c’est une certitude: je suis convaincue que je serais tomber aussi bas qu’on puisse tomber.
   Pour la vie ordinaire lorsqu’on est exposé à la contagion, on n’attend pas pour se soustraire au danger qu’on ait attrapé la maladie, ce serait une bien mauvaise méthode de ne s’entourer de précaution que lorsque le virus du mal est passé dans le sang, aussi la simple prudence exige-t-elle des moyens préventifs. On va jusqu’à s’inoculer des sérums qui rendent en quelque sorte invulnérables. Oui, voilà jusqu’où vont nos soins intelligents pour empêcher notre pauvre corps de mourir. Et notre belle âme ?.. Ah! quant à elle on ne s’en occupe pas, c’est une abandonnée, une délaissée, qu’elle se sauve comme elle pourra! et cependant pour elle ce n’est plus d’une mort passagère dont elle est menacée si elle se corrompt, mais d’une mort éternelle!..
   M’appliquant au spirituel ces belles découvertes de la science je me suis nourrie de l’aliment des Cieux ou, pour me servir de la comparaison que je viens d’employer, je me suis inoculé le Sérum divin qui devait soustraire mon âme et mon corps aux influences délétères du monde. Je dis soustraire, mais il peut aussi guérir, car les propriétés de l’ineffable Eucharistie sont multiples et conviennent à tous les besoins de nos âmes quels qu’ils soient.
   Ma Mère, me voilà bien loin du pensionnat et cependant puisque je suis sur ce sujet permettez que je continue ma digression en rappelant
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un souvenir de mon enfance qui n’est pas tout à fait étranger à ma dévotion pour l’Eucharistie, puisqu’il s’agit des processions de la Fête-Dieu.
   Oh! que j’étais heureuse quand, toute vêtue de blanc, je formais anneau à la longue chaîne souple et gracieuse qui servait d’avant-garde au Roi des rois! Je ne puis dire tout ce qui se passait dans mon cœur… Dans ce temps-là c’était rare de voir quelqu’un qui ne se découvrît point devant le St Sacrement et cependant s’il m’arrivait d’apercevoir cette exception mon cœur grossissait et j’avais bien du mal à retenir mes larmes. J’aurais voulu que la nature insensible s’unît pour rendre hommage à son Créateur ; les maisons pavoisées répondaient à mon désir, mais j’étais triste en considérant que les grands arbres des avenues, par lesquelles nous passions, ne s’inclinaient pas devant le Dieu de la nature. Alors je protestais intérieurement j’adorais mon Jésus et je l’aimais me faisant le porte-voix de toutes les créatures.
   Quelle sublime dignité est donc la nôtre de pouvoir être classés parmi les créatures capables de connaître et d’aimer Dieu! Etre capable de concevoir ou de contenir quelque chose c’est pour ainsi dire être l’égal de cette chose, car il n’y a que les êtres de même nature qui puissent se comprendre entre eux. Et moi je suis capable de connaître et d’aimer Dieu alors c’est que, par participation, je suis un dieu moi-même! Oh! que les vérités éternelles sont grandes! que les mystères divins sont ineffables puisqu’ils élèvent l’âme de ce petit enfant qui loue et qui adore à la hauteur du Sacerdoce en le faisant, comme le disent nos Sts Livres Prêtre du Très-Haut… (Apoc. I, 6-xx,6)
   Le souvenir de ces belles processions du St Sacrement fut donc pour moi inoubliable en raison des impressions profondes que j’y avais ressenties.
 
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  La pompe extérieure déployée dans ces solennités n’y avait point été étrangère ; ma fierté était grande de voir les militaires faire cortège à leur véritable Roi, la musique des régiments, le commandement de mettre bas les armes et genou en terre quand il bénissait tout cela me ravissait à un degré que je ne saurais dire. (passage supprimé)
   Enfin, je reviens à ma vie de pensionnaire que j’espère achever cette fois. Il ne faut cependant pas se fier à moi, car ce n’est pas sans sujet qu’on m’a comparée à une biche sauvage qui n’est pas là où on la croit: tantôt au sommet d’un rocher, tantôt au fond d’un ravin, elle ne voyage que par bonds et fatigue beaucoup celui qui s’aventure à la suivre. Pardonnez-moi donc, ma Mère, de vous faire parcourir un tel chemin et, comme disait Thérèse « permettez-moi de ne pas le quitter » car je ne saurais en suivre un autre.
   Un an environ après les fêtes inoubliables que j’ai décrites, Thérèse m’accompagna à l’Abbaye. A partir de cette époque la vie du pensionnat me parut moins amère et je devins plus raisonnable. Chaque matin
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nous partions ensemble conduites par la bonne ou par Papa. Ce trajet assez long et très agréable nous faisait commencer joyeusement notre journée. Il est vrai qu’une fois arrivées nous devions nous séparer pour aller chacune dans notre classe, mais nous ne nous perdions pas de vue pour cela. De temps en temps, aux moments libres, ma petite sœur venait me voir et nous ne nous séparions jamais sans nous embrasser avec tendresse
   Aux récréations nous nous voyons aussi sans toutefois pouvoir rester ensemble, car nous jouions chacune avec des enfants de notre âge comme c’était l’usage. Thérèse ne pouvant pas beaucoup courir, à cause d’une oppression naturelle, douloureux présage de sa courte existence! s’amusait à construire de petits cimetières pour les oiseaux qu’elle trouvait morts sous les grands arbres ou bien elle racontait des histoires qu’elle improvisait. Je me souviens que, lui faisant mes petites visites ordinaires, je trouvais ses récits tellement attachants que je me mêlais parfois au groupe de ses auditrices. J’admirais qu’elle put ainsi composer séance tenante des narrations intéressantes. Quant à moi je n’eus jamais l’idée d’en faire autant, car cela m’aurait été parfaitement impossible d’inventer quoi que ce soit de ce genre. J’ai déjà de la peine à rédiger une chose que je connais à fond, comment aurais-je pu composer une trame et varier les détails en les greffant les uns sur les autres! aussi ma petite sœur m’apparaissait comme un prodige et, ne pouvant la suivre dans ses voies littéraires, je m’adonnais au métier des armes.
   Comment ne pas choisir ce qui donne du succès ? Dans ce champ-là j’étais toujours victorieuse et si mon pauvre esprit s’arrêtait tout net quand je voulais discourir, jamais mes jambes grêles ne me laissèrent
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en plan quand je voulus courir. Le jeu de barres était mon préféré, j’y mettais tant d’entrain, y déployais tant de valeur que chacune voulait m’avoir dans son camp. Pour moi, lorsque le sort ne m’avait pas désignée pour être du côté des Français, je faisais en sorte de n’être pas bon soldat, ce jour-là, afin de laisser la victoire à mes adversaires, mais quand au contraire je représentais ma Patrie, je mettais tant de feu dans la défense que les conquêtes étaient toujours là où j’étais.
   Toutefois mes luttes ne furent pas toujours factices comme celles que je viens de dépeindre. Elles prirent de temps à autre une teinte locale qui leur donna un intérêt plus piquant. Si je défendais ma patrie en intention, je défendais ma petite sœur en action. Lorsqu’elle était attaquée, ou qu’on lui faisait de la peine, ou que souffrante, on ne la soulageait pas, je courais sus, il n’y avait alors pour moi « ni distinction de juif ou de gentil », chacune recevait la réprimande qu’elle avait méritée. Pour cela, malgré ma nature batailleuse, je n’employais jamais ni coups de pieds ni coups de poings, je maniai seulement le ‘glaive de l’esprit’ qui, dans ces occasions, n’était pas « la parole de Dieu » mais celle d’une petite fille pleine de malice.
   Si je défendais ma Thérèse, je défendais aussi les Saints du Paradis, bien qu’ils n’eussent nul besoin de mes services puisqu’ils sont en paix dans les Cieux, là où nulle invective humaine ne peut les atteindre. Mais je n’étais pas avare de ma peine et, un jour qu’une maîtresse anglaise ayant osé dire, tout haut, dans la classe, que Jeanne d’Arc était une « aventurière », je me levai d’un bond et, après avoir résolument protesté, j’allai trouver la maîtresse du pensionnat.
 
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   Personne ne disait mot, tout le monde était stupéfait, mais moi je les laissai méditer tant qu’elles voulurent sur l’issue de ma démarche, et étant arrivée au cabinet de la Première maîtresse, je lui fis ma déposition. Me voyant un peu émue, elle se mit à rire, mais je ne l’entendais pas ainsi et lui dis: « Madame, si vous ne me promettez pas de faire une observation à la maîtresse et de réparer la faute qui vient d’être commise, je vous avertis que je raconte tout à Papa. » Devant cette attitude, la bonne religieuse ne plaisantait plus et elle me promit ce que j’exigeais.
   Comme je l’ai dit, ces sorties ne me coûtaient pas, elles étaient dans mon tempérament, il ne faut donc pas me louer si parfois elles eurent de bons résultats. Ma manière d’être me valut cependant de mon Père, le surnom de « courageuse » que je gardai jusqu’au moment où, ayant enfin mérité celui d’intrépide ce dernier grade me demeura définitivement.
   Vous trouverez peut-être, ma Mère, que j’aurais mieux fait de me cacher pour faire mon rapport, afin de ne froisser personne. Cependant puisque je voulais une réparation à ce que je considérais comme un outrage à la vérité, il valait autant que j’en assume toute la responsabilité que de laisser tomber les soupçons sur d’autres élèves. D’ailleurs, je n’ai jamais aimé me cacher, même pour jouer, cela me donnait des émotions et des craintes, ainsi tout ce que j’ai fait je l’ai toujours accompli au grand jour.
   Je ne sache pas que cette conduite ait jamais déplu à personne, je ne me suis jamais fait d’ennemies, car cette religieuse même dont j’ai parlé m’aima beaucoup dans la suite et je lui rendis la pareille. Oui, j’étais véritablement chérie de mes maîtresses et je leur conservai toujours un profond
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attachement que, ni le temps, ni l’éloignement n’ont pu amoindrir.
   Mon cœur si aimant et si sensible aurait voulu se donner, je m’attachai donc spécialement à l’une de mes Maîtresses. Je l’aimais comme on aime à cet âge, c’est-à-dire, non d’un amour vrai et désintéressé mais d’un amour plein d’illusions. Je me figurais que j’étais aimée à mon tour, que j’étais la préférée de celle que j’avais ainsi choisie. Pendant une maladie que fit cette religieuse, je me demandais sans cesse quel moyen j’emploierais pour lui faire savoir que je pensais à elle. C’était au début du printemps. Ayant trouvé à grand peine quelques violettes, je plaçai au centre du bouquet, un petit billet sur lequel étaient écrits ces mots: « A ma Mère chérie » Cette expression ‘chérie’ que nous ne donnions jamais à nos Maîtresses, les appelant toujours ‘Madame’, était pour moi le dernier mot de la tendresse et il me semblait que l’heureuse privilégiée allait comprendre… Mais je ne reçus aucune réponse ; bien plus je n’entendis jamais parler de ce bouquet.
   Quand j’eus la certitude qu’il lui avait été remis, ce fut un débordement de larmes… Le soir, rentrée aux Buissonnets, je me jetai dans les bras de Marie, car Pauline n’était plus là, elle nous avait quittés pour entrer au carmel. Ma chère Marie me pressa sur son cœur, elle m’expliqua ce qu’est le faux amour des créatures et, le Seigneur m’instruisant intérieurement par sa grâce, je me promis de ne plus m’attacher qu’à
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Jésus tout seul, qui seul pouvait me payer de retour … Thérèse fut tellement affectée de ma douleur que, sans avoir goûté à cette coupe empoisonnée de l’amour des créatures, elle résolut de profiter de mon expérience, ce qu’elle exécuta avec sa force d’âme habituelle
   Jésus venait de retirer son tison du feu, il n’y avait pas été plongé longtemps, juste assez pour en sentir les ardeurs.
   Afin d’éviter aux autres cette lamentable méprise et de s’éviter à soi-même d’être la victime d’un tel piège tendu au pauvre cœur humain, Thérèse demanda à Jésus de ne jamais être aimée humainement par qui que ce soit, et elle fut exaucée. Je le constatai moi-même, tant dans ses rapports avec ses novices qu’avec d’autres personnes. Et, sachant qu’elle avait fait cette prière, j’en fus vivement frappée, car elle possédait tant de charmes qu’il eût été très naturel qu’elle fut aimée naturellement.
  Profitant ensemble de la leçon qui nous avait été donnée les joies de la famille ne nous en parurent que plus douces. Nous n’étions véritablement heureuses qu’aux Buissonnets, nous n’avions de réels plaisirs que dans cette solitude loin de tous les bruits de la terre.
   Là, nous nous amusions à des jeux qui ne divertissaient que nous deux. Les enfants de notre âge n’y trouvaient aucun bonheur et n’essayaient même pas d’en chercher, tandis que, de notre côté, nous n’étions point dans notre atmosphère au milieu d’elles. Nous étions gauches, sans entrain, ce qui nous
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attirait quelquefois de petites humiliations. Il faut bien le dire, tout en faisant de notre mieux, nous n’étions pas pour les autres une compagnie agréable. Ainsi nous n’aimions pas jouer à la poupée ne sentant aucun instinct maternel pour ce morceau de carton inerte, pas plus que nous ne trouvions d’attrait à organiser ou prendre part à des danses.
   J’ai dit que nous avions quelquefois de petites humiliations, mais nous avions aussi de petites peines. Un jour on vint chercher la bande joyeuse ; en disant: « Venez, vos mamans vous attendent au salon ». Nous suivions, Thérèse et moi, lorsqu’une petite étourdie nous dit sans réflexion: « Ne venez pas, vous, vous n’avez plus de mère! » mais si cette étoile ne brillait plus au foyer familial elle resplendissait dans les Cieux ; de là elle nous appelait, elle aussi, et c’était parce que nous gravitions autour d’elle que nous ne vivions, en quelque sorte, qu’à demi sur la terre.
   Nous aspirions donc à nous retrouver seules aux Buissonnets, là nous cultivions des fleurs, nous aimions aussi à soigner des oiseaux. Thérèse avait un aquarium, où elle élevait de petits poissons, mais c’était surtout la volière de colombes qui nous intéressait parce que, lorsque nous entrions dans leur cage, elles se posaient sur nous et venaient becqueter dans notre main. Nous avions aussi organisé des promenades. Après avoir mesuré le jardin, afin de calculer combien de fois nous devions en faire le tour pour accomplir une lieue, nous partions mais non pas sans avoir le bâton à la main, car il fallait nous soustraire aux poursuites d’une pie apprivoisée qui nous suivait sans relâche poussant la tendresse, à notre égard, jusqu’à nous piquer les mollets avec son long bec.
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   Si nous n’aimions pas à jouer à la grande poupée, j’amusais cependant beaucoup ma petite sœur, et je m’amusais moi-même en faisant la classe à tout un régiment de petites poupées, mais là n’entrait point de tendresse maternelle, c’était à la façon des enfants qui jouent avec des soldats de plomb. Thérèse ne se rassasiait pas de me voir et son plaisir augmentait le mien.
   A propos de jeux, il m’arriva une singulière histoire. Ce sera le dernier trait, car je suis déjà honteuse d’être entrée dans de si puériles détails. Et si vous ne m’aviez dit, ma Mère, d’écrire tout ce qui me viendrait à l’esprit, je serais tentée de déchirer ces pages.
   Comme Thérèse le consigne dans son Manuscrit nous nous faisions mutuellement des petits cadeaux qui, malgré leur peu de valeur, nous comblaient de joie. « Un jour, voulant lui faire une surprise je me mis en frais et au lieu de dépenser les traditionnels ‘dix sous’, je donnais 4f. c’était toute ma fortune, pour acheter…un pistolet! Je me figurais que ma douce petite Thérèse allait partager les goûts belliqueux de sa Céline et longtemps à l’avance, je fis mousser ce cadeau extraordinaire. Elle s’en réjouissait, moi de mon côté j’attendais avec une grande impatience le jour de sa fête: mais hélas! notre joie devait se changer en tristesse. Lorsque ma petite Thérèse chérie eut aperçu le cadeau ‘si splendide’ elle eut peur et se mit à pleurer. J’eus beau faire manœuvrer le fameux fusil, mon entrain ne fut point partagé! Alors je devins triste moi-même.
   Papa, voyant notre embarras, voulut bien aller changer l’objet au lieu où il avait été acheté. Le lendemain matin il partit à la messe de 7 heures, comme à son habitude, muni de son arme précieusement enveloppée.
  – Comme il entrait à l’église un écolier se trouvait franchir
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les degrés en même temps que lui – « Où vas-tu, mon petit ami ? lui demanda mon père – A la messe, Monsieur, pour me préparer à faire ma première Communion. » - eh bien! voilà pour te récompenser », lui dit papa. Et l’enfant bondissant de joie, rouge de plaisir reçut le pistolet!
   Nous fûmes bien consolées à cette nouvelle. Thérèse se réjouit alors de son extraordinaire cadeau. Puis, notre cher petit Père, ayant mis le comble à ses bienfaits et restitué l’argent, la joie fut complète.
   Je ne vous parlerai pas, ma Mère, des veillées d’hiver, des dimanches passés en famille et de tous ces souvenirs si doux que Thérèse a si bien dépeints, car mes sentiments étant les mêmes que les siens, en connaissant les uns vous n’ignorez pas les autres. Comme elle l’a dit aussi, notre Père bien-aimé nous emmenait quelquefois à la pêche. Je me souviens qu’un jour après nous avoir organisé deux petites lignes dont l’hameçon était une épingle il nous invita à pêcher avec lui. Après un moment, voyant que nous avions pris notre pêche au sérieux et, sachant que nous n’allions rien prendre avec un pareil outillage, il nous dit: « Enfants, laissez là vos lignes, si ça mord je vais vous appeler ». Nous partîmes aussitôt cueillir des fleurs. Quelque temps après nous revînmes et, quelle ne fut pas notre surprise, en voyant nos lignes couler à fond!Les saisir fut l’affaire d’un instant et la campagne retentit de nos cris de joie pendant que nous élevions dans les airs notre capture. Pour moi, je devine bien que c’était Papa qui, pendant notre absence, avait mis le poisson au bout de la ligne et ce petit trait de mon enfance me devint une instruction.
   Bien des fois depuis, je fis le rapprochement entre la conduite
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du bon Dieu envers nous et celle de papa en cette circonstance. Ah! toute ma vie j’ai été ce petit enfant qui pêche les âmes ou la vertu avec des mauvais outils, je ne suis bonne à rien et si je n’attends que ce que je puis gagner par moi-même je risque de ne rien attraper. Vous en savez quelque chose, ma Mère, vous qui désirez me voir arriver à cette pleine possession de moi-même qui rende le premier mouvement irréprochable. Et moi aussi je le souhaite vivement…ma ligne est toujours tendue en cet endroit.., je ne prends rien il est vrai, car mes progrès ne sont pas appréciables, mais Jésus voit ma bonne volonté et, je l’espère, au dernier jour de ma vie, «en un instant rapide il fera fructifier mes progrès » et moi, levant ma petite ligne, je serai riche de biens que lui-même m’aura donnés!
   O ma Mère! que le bon Dieu est bon à ceux qui l’aiment! qu’il est délicat! car, de même que Papa nous laissa croire que nous avions nous-mêmes pêché le mystérieux poisson, ainsi Jésus se plaira à nous laisser toute la gloire des conquêtes que lui seul aura faites.
   Jusqu’ici il a toujours agi de la sorte envers moi… En vain je me suis montrée enfant terrible « achetant des pistolets » c’est-à-dire me livrant parfois à des spéculations inutiles, accueillant favorablement quelques illusions, m’écartant en un mot de la voie que m’a tracée la divine Providence et Jésus prenant l’objet avec bonté me disait: « Il n’est pas fait pour toi, ma Céline, tu fais erreur en voulant te servir de cela, donne-le moi et je l’échangerai pour des biens de beaucoup préférables. » Et moi me livrant à son bon plaisir recevais le centuple en échange, ayant encore la joie de voir mes bêtises devenir, entre ses mains divines, un bienfait pour d’autres âmes…
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   Si notre vie aux Buissonnets s’écoulait jusqu’ici calme et douce dans la bienfaisante chaleur de la plus délicieuse union, nous allions hélas! connaître de nouveau l’épreuve. Cinq ans déjà s’étaient passés depuis la mort de notre mère chérie, les oiseaux avaient grandi, les aînées étaient prêtes à s’envoler laissant le nid plongé dans la plus grande désolation.
   Mais avant de vous parler, ma Mère, de la première séparation qui vint briser nos cœurs, je vais vous dire un mot de l’éducation toute virile que nous donna nos sœurs chéries.
   D’après la description que j’ai faite de mon caractère vous pourriez peut-être croire que, moi du moins, je n’étais pas réservée et cependant nous étions si timides toutes les deux que Marie dut nous gronder bien des fois pour faire passer ce défaut. Un jour, en particulier, nous ayant dit « que la timidité était de l’orgueil, parce que je n’était point autre chose qu’une crainte outrée de mal faire et par suite d’être critiquée », je pris la ferme résolution de me corriger et d’agir toujours avec liberté sans m’occuper de ce qu’on pourrait penser de moi, car j’avais une telle crainte de l’orgueil que j’aurais tout fait pour m’en éloigner. Cette admonition influa beaucoup sur ma vie et je m’en souvins toujours.
   Nos sœurs aînées s’appliquaient aussi avec un grand soin à nous faire pratiquer la mortification, dès l’âge le plus tendre. Par exemple, lorsque nous étions toutes petites le déjeuner du matin était du chocolat, mais aussitôt que nous commencions à grandir, une humble soupe le remplaçait. A l’exception toutefois du Dimanche qui, étant le jour du Seigneur, restait un jour de fête sur toute la ligne. En semaine je partais donc à l’Abbaye après avoir
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mangé une soupe que Victoire ne savait jamais varier, une soupe à l’oignon…C’était pour moi tout ce qu’on pouvait imaginer de plus mauvais. Quelquefois cette soupe, prise de mauvaise grâce, il faut bien l’avouer, me tournait le cœur, alors on me donnait pour me consoler un morceau de chocolat et je me mettais en chemin comme si j’avais été très vaillante. A part ces rares indispositions je ne fus jamais malade et dans mes 8 années d’études je ne je ne manquai pas 3 jours pour cause de santé.
   A propos de ce morceau de chocolat voici une histoire amusante. Chaque matin à 10 h. il y avait moment de repos dans les classes et l’on passait du vin, des biscuits, des confitures, en un mot ce que chaque pensionnaire fournissait elle-même. Autrement chacune n’avait droit qu’à du pain sec. Comme nous n’étions pas gâtées, nous n’apportions pas de ces douceurs et nous contentions de pain sec quand nous avions faim. Il faut bien le dire j’avais parfois un peu honte, il n’y avait cependant pas de quoi, mais quand on est enfant on se laisse facilement impressionner par ces petites choses.
   Un jour que j’avais reçu pour prix de ma soupe à l’oignon un précieux morceau de chocolat, je dis à Thérèse de venir me trouver à l’heure où l’on passait le plateau, parce que nous allions partager notre butin. J’avais eu soin de mettre le morceau presqu’en miettes pour qu’il fît beaucoup d’effet. Cependant, comme la portion paraissait encore maigre, comparée à celle des autres pensionnaires, j’étais bien embarrassée. Ma petite sœur arriva au rendez-vous, et lui remettant sa part, je dis avec indifférence: « Tiens, Thérèse prends les miettes! » Thérèse prit en effet
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les miettes qu’elle savait être non pas du tout les miettes mais la presque totalité du morceau. Quand nous nous trouvâmes seules nous prîmes une partie de rire bien conditionnée. Mais cela ne devait pas être perdu, ce « Tiens, Thérèse, prends les miettes! » nous suivit jusqu'au Carmel où il nous fit encore rire aux larmes.
   Si on nous voulait mortifiées du côté de la nourriture, on nous y habituait de même par rapport à la vanité. Mes sœurs aînées ayant été élevées à la Visitation avec du grand monde ne faisaient point attention à des mesquineries. Elles avaient vu leurs compagnes user sans fausse honte de vieux habits démodés et elles avaient pour principe qu’on ne doit pas être coquette au pensionnat. J’avais donc des souliers cloués, des robes et des manteaux qui n’étaient pas toujours de mon goût, aussi je les déposais vite au vestiaire et les reprenais tardivement, juste au moment de partir.
   O ma Mère, ce sont des sentiments bien bas que je vous avoue en mettant sous vos yeux ces deux traits où le respect humain triomphe. Moi qui n’aurais voulu être asservie en rien, comment ai-je pu me faire l’esclave de l’appréciation de quelques pensionnaires qui m’ont oubliée et dont je ne me souviens même pas du nom! Et cependant ce que je fis à cet âge combien de grandes personnes dans la plénitude de leur raison et la conscience de leur indépendance, ne le font pas de nos jours en sacrifiant eux aussi à cette odieuse idole!
   Aujourd’hui, en jetant un regard sur le passé j’admire la forte éducation dont le bon Dieu m’a gratifiée et ma reconnaissance est sans bornes pour mes sœurs chéries qui ont si bien su correspondre
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à leur mission en n’écoutant pas les réclamations de la nature que je leur faisais entendre. «J’ai souffert un peu de temps et j’ai recueilli la sagesse et j’ai trouvé pour moi une grande instruction, aussi à celles qui me l’ont donnée je veux rendre gloire! » (Eccl. 41, 16.17)
   Ah! si toutes les mères agissaient de la sorte avec leurs enfants nous n’aurions pas à déplorer la décadence dont nous sommes aujourd’hui les témoins terrifiés. Il n’y a plus de caractères, plus de mâles vigueurs, plus de santés mêmes. Pourquoi, sinon parce que les volontés et les sens sont amollis par le bien-être. Il n’y a pas moyen de passer à côté. Quand un jardinier veut faire rapporter un arbre il le taille, quand il veut obtenir une belle fleur il élimine les boutons qui disperseraient la sève. De même si l’homme ne veut pas dégénérer il faut qu’il souffre, il faut qu’il se mortifie. Qu’arrive-t-il quand on ne manque de rien, quand on ne veut pas tailler sa nature dans le vif ? Il arrive qu’au lieu de produire de beaux fruits, cette nature viciée engendre l’égoïsme et l’égoïsme est la porte ouverte au culte de l’humanité idolâtrie infâme qui s’apprête à désoler notre société actuelle si nous ne nous hâtons pas de réagir. Le prophète l’avait dit: « Quand ils ont eu leur pâture il se sont rassasiés et étant rassasiés leur cœur s’est élevé, et ainsi ils m’ont oublié. » (Osée XIII, 16)
 
   Le départ de Pauline pour le Carmel nous privait de l’un des trésors dont je viens de faire l’éloge. A partir du moment où je connus sa détermination je ne puis dire combien la vie me parut amère, il me semblait que les jours heureux avaient fini pour jamais. Je me demande vraiment comment on peut s’attacher à la terre quand on voit ce qui s’y passe. Je suis dans l’étonnement lorsque je considère,
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par exemple, combien les parents jouissent peu de leurs enfants ; à part de rares exceptions. Ainsi, l’enfant est-il né qu’aussitôt la mère s’en sépare pour le mettre en nourrice. A peine en a-t-elle joui ensuite quelques années qu’il faut le faire instruire. Une fois son instruction faite, il s’établit. Ah! comme le bon Dieu me montre bien que cette vie n’est qu’un temps de passage, une époque transitoire de notre existence, où nous ne devons tendre qu’à une chose, nous entraider à remonter le courant pour atteindre la rive éternelle.
   Afin de profiter des derniers moments au milieu de nous de notre ‘petite Mère’ nous ne la quittions pas, ce furent de bien tristes vacances que celles qui précédèrent son entrée… En écrivant ce souvenir mon cœur se serre à la pensée de tout ce que j’ai éprouvé de douloureux à ce moment inoubliable. Et cependant le croirez-vous, ma Mère, une fois le sacrifice accompli je me souviens que je regardai avec joie la montre qu’elle m’avait donnée en souvenir. J’avais 13 ans et demi à cette époque, mes deux petites cousines, Jeanne et Marie Guérin avaient reçu ce cadeau le jour de leur première Communion, moi seule en était privée et la montre de Pauline fut l’objet d’un sentiment qui me fit de la peine et que je détestai au moment même où je le sentis naître en moi. Il a donc fallu que, toute ma vie, moi qui aime tant le beau, je vive avec une certaine partie de moi-même dont je dois sans cesse réprouver les pensées et les gestes! – Ma petite sœur tomba malade de chagrin, quant à moi un hochet de la terre me suffit pour adoucir mes douleurs! Je l’ai toujours dit, Thérèse est l’image de la grâce et moi l’image de la nature, mais Jésus ne dédaigne pas cette seconde image puisqu’il

 


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en a revêtu les livrées jusqu’à prendre sur lui les tares mêmes de nos péchés. Ah! je ne m’étonne pas d’avoir pu réussir la Face douloureuse de mon Jésus. On a dit, je le sais, qu’une âme pure avait seule le don de reproduire un si beau Visage et moi je sais encore que pour comprendre de telles blessures il a fallu une âme qui en portât les empreintes…
   En dépit du sentiment que je viens d’exprimer la perte de ma petite Mère me fut très sensible surtout quand, par expérience, je vis qu’elle était perdue pour nous. Les parloirs du carmel me devenaient un véritable martyre, je ne connaissais plus ma Pauline chérie et il me semblait que j’étais devenue pour elle presque une étrangère, non pas qu’elle fut moins maternelle à mon égard, mais elle me semblait ne plus être de la même nature que moi et j’étais intimidée pour lui ouvrir mon âme. Je crois que la cause de cette gêne était le peu de temps qui nous était accordé pour lui parler.
   Ce n’était cependant que le commencement de mes peines, je n’essaierai même pas de dire ce que j’ai souffert quand ma petite Thérèse tomba malade… Lorsque je souffre beaucoup il m’arrive quelque chose de très singulier, c’est parce qu’à force de souffrir je ne sens plus que je souffre, c’est une sorte d’abrutissement, j’arrive comme devant une porte qui est fermée, une limite qui m’arrête et m’empêche de tomber dans des abîmes plus profonds. Je crois que c’est le bon Dieu qui a arrangé cela ainsi, afin que nous ne mourrions pas de chagrin. Mais peut-être est-ce chez moi une moins grande capacité de souffrir que chez d’autres, peut-être ma limite est-elle placée moins profond puisque je ne tombe pas malade de peine. Quoi qu’il en soit je ne demande pas au bon Dieu de la reculer…
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   Ce que je pourrais dire de la guérison miraculeuse de ma petite sœur, dont j’ai été l’heureux témoin, ainsi que de son extase au moment de la vision, n’ajouterait rien aux détails déjà connus soit dans l’Histoire d’une âme ou dans ma préparation à ma déposition au Procès. Ce souvenir m’est ineffable, mais vous me permettrez, ma Mère, de ne pas y revenir ici et d’agir souvent de la sorte au sujet de récits déjà consignés.
   Après la guérison de ma petite Thérèse nous reprîmes notre intimité avec notre vie commune. Les mois de séparation m’avaient paru si longs! Chaque soir, la chambre de la petite Céline lui semblait bien triste sans sa petite compagne… le pensionnat bien amer… rien qu’en rappelant ce passé, mon cœur est déchiré. Ah! qu’il y a donc de tribulations à souffrir en ce misérable monde avant d’aborder au rivage des Cieux!
   Ces peines si diverses et si sensibles avaient élevé mon âme. Ah! que j’aimais déjà le bon Dieu à cet âge! Il était tout pour moi sans cependant captiver ma nature si vivante au point qu’elle se perdît elle-même. Je ne suis pas encore arrivée à ce bienheureux état, et le bon Dieu toujours si doux, si compatissant pour moi, veut bien supporter la triste compagnie de mes défauts et consentir à ne pas m’abandonner. Tout marchait donc de pair, le bon Dieu et moi-même, mais comme l’un était plus fort que l’autre et que cet autre ne désirait qu’être vaincu, le ménage était très agréable.
   J’aimais aussi la Ste Vierge de tout mon cœur, je l’invoquais sans cesse. Je me souviens des pensées profondes que j’avais en songeant à elle. Quand je voyageais, je me mettais toujours de préférence à la portière du wagon, la tête en dehors et je fredonnais mes chants d’amour. Je chantais ce cantique:
   « Prends mon cœur, le voilà, Vierge, ma bonne Mère,
   « C’est pour se reposer qu’il a recours à Toi,
   « Il est las d’écouter les vains bruits de la terre… »
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   Ces paroles me plongeaient, une seule ne me plaisait pas et je protestais, car ce n’est point par intérêt ‘pour me reposer’ que je recours à ma Mère du ciel, mais uniquement parce que je l’aime.
   Je crois que je pensais au bon Dieu presque constamment. A cette époque, sans trop savoir pourquoi, j’imaginai toutes espèces de mortifications. J’avais fabriqué des sortes de torsades très dures avec du papier et j’introduisais cela le soir sous le drap de mon traversin. Je portais un grand crucifix sur la poitrine et j’avais soin de le tourner de mon côté, afin qu’il entre pour ainsi dire en moi, pressé qu’il était par le corset. Il y avait encore d’autres petites choses dont je ne me souviens plus assez exactement. Pour ce qui regardait le coucher, je faisais une extrême attention à ce que Thérèse ne s’en aperçut point et, comme elle ne m’en parla pas alors, je pus croire que j’étais parvenue à cacher mon secret. Mais au Carmel, je sus que c’était à cause de ces mêmes mortifications, qu’elle avait noté dans son manuscrit: « Loin de ressembler aux belles âmes qui pratiquent toutes espèces de mortifications, je faisais uniquement consister les miennes à mortifier ma volonté, etc. »
   Je la remerciai du compliment de m’avoir placée parmi ces belles âmes « qui ne lui ressemblaient pas », ce dont je n’étais pas du tout flattée, la vérité étant que je suis une toute petite âme, la plus petite de toutes les petites âmes. Car, dans le seul fait que je rapporte: lequel est le plus grand, le plus beau, de faire quelques mortifications matérielles, c’est-à-dire d’un ordre tout à fait inférieur, ou d’imposer à sa volonté, comme le fit Thérèse, le sacrifice d’une discrétion totale à mon égard, surtout à un âge où tout intrigue ?
   Je suis persuadée, ma Mère, que vous êtes de mon avis et que je puis continuer ma nomenclature de pieuses pratiques sans que vous me traitiez de « grande âme ». D’ailleurs, celles dont je vais vous parler rentrent dans la catégorie des
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mortifications que s’imposaient Thérèse et nos parents.
   En voici quelques unes: Mon parrain m’avait donné des bijoux, bracelet d’or, collier, bague. J’aurais été fière de les porter devant mes compagnes, cependant je m’en privai presque toujours. Je ne sais pas si je mis mon bracelet quatre fois en pension. Et, quand à l’occasion d’une grande fête, je m’en servais, si je devais faire la Sainte Communion ce jour-là, j’avais soin de l’enlever pour me rendre à la Table Sainte. Il me semblait qu’avec cela au bras, le monde me tenait par un anneau et je trouvais que ce n’était pas convenable de me présenter devant le bon Dieu avec cet insigne de captivité, lui qui ne veut à son service que des cœurs libres. Enfin, ce bracelet, matière à tant de sacrifices, servit à orner, non plus la petite épouse de Jésus, mais Jésus lui-même en devenant une parcelle de son trône d’or, au bel Ostensoir de Montmartre.
   En une autre circonstance, je me privai aussi de dire mon goût pour l’achat d’une étoffe et la forme d’une toilette, ce qui me coûta extrêmement, car j’étais assez coquette et avais un goût très tranché, que je n’avais aucun mal à manifester, les indécisions n’étant pas dans mon caractère. Si ces actions sont tant soit peu dignes d’éloge, je m’empresserai d’en renvoyer la gloire à mes incomparables parents. Sans parler de mes sœurs qui se préparaient à la vie religieuse par toutes sortes de vertus je remarquais en mon Père, une constante mortification: Jamais il ne s’appuyait le dos à une chaise par manière de délassement, et ne croisait pas
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les jambes. Il se chauffait rarement et comme à la dérobée. L’été lorsqu’il travaillait au jardin et que nous lui portions à boire, il acceptait, mais n’en aurait jamais demandé, et, pendant le Carême, il se privait de ce soulagement bien qu’il fût permis. Il s’était aussi habitué à manger d’un pain grossier comme celui dont usent les pauvres et, ce ne fut pas sans difficulté qu’il y parvint. Son lever était très matinal, toutes ses actions, en un mot, étaient marquées au coin de la mortification chrétienne la plus délicate et la mieux entendue. Jamais je ne le vis fumer, même en compagnie quand les autres Messieurs s’en donnaient à cœur joie. Mais je n’en finirais pas si je voulais tout rapporter.
   D’après cet aperçu, vous comprenez, ma Mère, que la mortification nous fut en quelque sorte naturelle. Aussi, bien avant l’entrée de Pauline au Carmel, alors que je ne connaissais d’autres religieuses que nos Maîtresses de l’Abbaye, je demandai un jour à Léonie qui était bien versée sur toutes ces questions-là, de me renseigner sur les divers Ordres et le genre de vie qu’on y menait. Elle le fit, et m’ayant dépeint les pénitences en usage chez les plus austères, je me promis d’entrer un jour dans l’un de ceux-là.
   Cependant, ma vie d’études touchait à sa fin ; j’avais fait partie de l’Association des Enfants de Marie en ayant même été ‘présidente’ ; j’avais,
  presque chaque année, remporté les premiers prix de ma classe (1) et surtout le plus convoité de tous, celui d’Instruction Religieuse. Il n’y en avait qu’un seul (2) et par suite, très difficile à gagner et le sujet d’une bataille acharnée, devenant ainsi un véritable triomphe pour celle qui l’avait remporté. Pour moi, j’y tenais plus qu’à tous les autres, car je considérais cet enseignement comme un bouclier qui devait
  (1)    sauf pour l’arithmétique. – (2) pour toutes les grandes
 
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me préserver de la contagion des erreurs que j’étais résolue, non seulement d’éviter mais de combattre. Ainsi bien caparaçonnée je pouvais ce semble m’élancer dans la vie et en soutenir avantageusement les luttes.
   Je rentrai dans ma famille à la fin de l’année scolaire 1885. Peu de temps après ma sortie de pension Thérèse ne pouvant vivre séparée de sa Céline revint aussi à la maison, elle continua son instruction en prenant des leçons particulières. Pour moi, Marie m’initia aux soins du ménage et à la conduite de la maison, car elle comptait s’envoler le plus tôt possible au Carmel. A ce moment je l’ignorais et j’acceptai gaiement ses bons conseils. Je continuais aussi à prendre des leçons de peinture en ville chez une vieille demoiselle (1) dont le cours était très suivi par les jeunes filles des meilleures familles de Lisieux. Là j’eus de charmantes relations, mais surtout j’essayai d’augmenter mes connaissances dans l’art que je voulais perfectionner.
   Il me fallait piocher dur, car je n’avais commencé à apprendre le dessin qu’à l’âge de 13 ans ½ et n’avais pas encore travaillé d’après nature. Pourtant mes ambitions étaient grandes, je voulais arriver à réussir parfaitement les ressemblances, voire même à composer des tableaux. Ma maîtresse disait, à qui voulait l’entendre, que j’étais artiste jusqu’au bout des ongles, mais au lieu de me pousser elle ne me livrait ses secrets qu’avec parcimonie. Aussi, ne voulant pas être liée et dépendante d’une volonté humaine, pour l’avenir que j’avais rêvé, et voyant que je n’avançais à rien sous une pareille tutelle j’essayai de voler de mes propres ailes. Je fis alors beaucoup d’études chez nous, afin d’acquérir de l’expérience par moi-même, puisque les autres ne voulaient pas m’en donner. J’exécutai ainsi, cela va sans dire, tout un musée de « croûtes ».
  (1)    élève de Léon Cognet
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   Le Carmel encourageait mes efforts en me demandant plusieurs travaux ce qui me stimulait beaucoup. Cependant, comme je voyais que la tâche dépassait mes forces, je mis le ciel de la partie et n’entrepris rien sans avoir auparavant beaucoup prié. A chaque nouveau tableau je mettais un cierge à l’autel de St Joseph, certaine que j’arriverais à l’achever avec honneur. Comme je ne m’attribuais point le succès, sentant bien toute mon incapacité, le bon Dieu me prodigua ses secours. (1)
(1) voir notes sur mes études de peinture cahier à part, illustré.
   Une année se passa ainsi la dernière que notre chère aînée, Marie, resta encore parmi nous. C’était à peine si, sortie de pension, j’avais joui, sans souci, du plaisir de vivre en famille. Les dernières semaines me parurent déchirantes, c’était la répétition du départ de Pauline qui nous avait fait tant souffrir. Afin d’adoucir à Thérèse la douleur de cette séparation Marie la prenait souvent le soir pour coucher avec elle et moi je restai seule dans ma grande chambre, aussi la tristesse était-elle revêtue pour moi d’un manteau doublement sombre.
   Ce fut au mois d’Octobre 1886 que Marie nous quitta. Mais cette fois il fallait être fortes afin d’alléger à notre petit Père ce coup particulièrement pénible, il semblait que Marie était indispensable au foyer et que jamais Papa n’aurait dû pouvoir se séparer de son aînée, mais avec son esprit de foi et sa générosité ordinaires il accomplit vaillamment ce nouveau sacrifice.
   Nous n’étions plus que deux dans ce doux nid des Buissonnets qui avait abrité une famille si nombreuse et si unie, qui avait entendu, avec les suaves accents des aînées, les pâles gazouillements des petits enfants, s’essayant à louer le Seigneur. Je dis que nous n’étions plus que deux, car notre chère Léonie
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quittées pour entrer aux Clarisses. Il est vrai qu’elle nous revint, après quelques semaines d’essai dans ce monastère, mais ce fut pour repartir à la Visitation, elle ne se trouvait pas chez nous lors du voyage de Rome. Je parlerai plus tard de ce voyage. Pour le moment je vais vous dire, ma Mère quelle fut notre nouvelle existence aux Buissonnets.
   Nous nous étions fait une vie très réglée, rien n’était laissé aux caprices. Chaque matin nous allions avec papa à la messe de 7 heures. Jamais nous n’y manquions même quand la voie était impraticable, ce qui arrivait souvent l’hiver. Les Buissonnets étant bâtis sur la hauteur, le chemin qui desservait le quartier, déjà très mauvais par lui-même, devenait en temps de verglas, une pente de glace. Mais nous ne arrêtions pas pour si peu, les incidents de route deviennent agréments pour de gais voyageurs! Nous remontions le jardin et mettant des étoffes de laine tout autour de nos chaussures nous affrontions hardiment le péril. Et nous arrivions sans autre encombre à la salle du Festin, où la table est toujours dressée, mais hélas où il se présente si peu de convives!
   Nous aimions aussi beaucoup nous occuper des pauvres. Les jours de fête, il y avait régal aux Buissonnets et les enfants d’alentour en savaient quelque chose. Depuis notre plus tendre enfance on nous avait inculqué un tel respect pour les malheureux qu’en leur portant une aumône il nous semblait la donner au bon Dieu lui-même, nous étions presque étonnés de les voir nous dire merci, tant nous nous croyions leurs obligés, trop honorés de pouvoir leur faire du bien. Je me souviens qu’à cette époque où nous étions grandes jeunes filles nous demandâmes, en nous agenouillant humblement, la bénédiction d’un pauvre
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vieillard que papa avait fait entrer aux Buissonnets pour lui donner à déjeuner.
   Comment parlerai-je à présent de l’intimité de Thérèse et de Céline ?.. Comment ?.. « C’est un jardin fermé », j’allais ajouter « une fontaine scellée », mais elle n’était pas scellée la fontaine, elle était jaillissante, de nos cœurs coulaient « des fleuves d’eau vive » qui se répandaient au dehors emportant nos âmes vers Jésus l’Océan divin… Le jour où cette fontaine fut ouverte compte dans les dates mémorables de ma vie. Ce fut le 25 décembre 1886. Thérèse raconte en détail, dans l’histoire de son âme, cette nuit de Noël inoubliable de laquelle elle fait commencer ‘sa conversion’.
   A partir de ce jour notre union d’âmes devint si intime que je n’essaierai même pas de la dépeindre dans le langage de la terre, ce serait la déflorer. Cette fleur est le secret du ‘jardin fermé’ dont Jésus l’unique Bien-Aimé de nos cœurs connut seul les senteurs embaumées…
   Cependant ce n’est pas dans la nature de l’amour de rester inactif, aussi la fontaine de ce jardin ‘fermé’ fut-elle « ouverte » comme je le disais à l’instant, ouverte au zèle de l’amour, zèle impétueux qui dévorait nos cœurs… O ma Mère, je n’exagère rien en vous disant cela, je ne puis vous exprimer ce que furent nos entretiens d’alors quand, chaque soir « les mains l’une à l’autre enchaînées », le regard plongé dans l’immensité des Cieux nous devisions sur cette Vie qui ne doit pas finir… Où étions-nous… quand, perdant pour ainsi dire conscience de nous-mêmes, notre voix s’éteignait dans le silence!...... Où étions-nous alors!.. je me le demande…
  Hélas! soudain nous nous retrouvions sur la terre, mais nous n’étions plus les mêmes et comme au sortir d’un bain de feu, nos âmes haletantes
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n’aspiraient plus qu’à communiquer leurs flammes… O quelle ivresse!.. O quel martyre!..
   Comme le dit Thérèse ces grâces ne pouvaient demeurer sans fruits et Jésus se plut à lui montrer que ses désirs d’apostolat lui étaient agréables pour la conversion si merveilleuse du malheureux Pranzini. Ce fut même cette grâce qui fut le point de départ d’une union plus intime entre nous, car ce fut en cette occasion qu’elle découvrit dans le cœur de sa Céline le germe des aspirations qui dévoraient le sien. Dans la description que je viens de donner sur les entretiens du soir aux fenêtres du Belvédère j’ai donc anticipé un peu l’ordre des événements.
   Voici ce qui se passa. Après la grâce de force reçue la nuit de Noël la soif des âmes entra dans son cœur et, comme elle le raconte elle-même, l’occasion s’étant présentée d’exercer son zèle, elle s’y employa avec toute l’ardeur de son amour. Avec son humilité ordinaire elle ne crut point pouvoir seule obtenir la grâce qu’elle sollicitait et me demanda le secours de mes pauvres prières à une intention qu’elle n’osait pas trop me spécifier: enfin elle voulut faire offrir le St Sacrifice dans ce but et, comme elle était très timide, elle vint me demander de me charger de la commission. Je lui laissai voir alors que j’avais deviné quel était son dessein et combien je le trouvais louable. Etonnée que je ne lui témoignasse aucune surprise de ce qu’elle croyait une singulière idée, elle vit qu’elle était comprise… Alors son cœur s’ouvrit à moi tout entier et ce fut à partir de cette époque que data notre si grande intimité qui, comme elle le disait, n’était plus une simple union mais une unité... elle aimait à me répéter que nous avions une même âme pour nous deux. O ma Mère que c’était doux, quelles
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joies inénarrables, ai-je goûtées avec ma Thérèse!..
   D’après cette peinture, qui n’est qu’une ébauche de la réalité, vous pouvez croire, ma Mère, que la perspective du départ de celle que j’aimai plus que moi-même ait été une épreuve au-dessus de mes forces. Oui, il en aurait sans doute été ainsi, si livrée à ma propre faiblesse, j’avais été seule à souffrir. Mais les faveurs célestes dont je parlais il y a un instant m’avaient pour ainsi dire confirmée dans la force. L’amour du bon Dieu était si intense dans mon pauvre cœur que, ne trouvant rien qui puisse soulager un peu ce besoin de donner, je fus heureuse de sacrifier tout ce que j’avais de plus cher au monde… Comme Abraham je m’occupai de la préparation de l’holocauste et j’aidai ma sœur chérie dans toutes les démarches qu’elle fit pour obtenir d’entrer au Carmel, malgré sa grande jeunesse. Je prenais part à ses chagrins plus que s’il se fut agi de miens propres. Ah!comme c’est bien vrai que l’amour du bon Dieu donne seul le véritable amour pour les siens, cet amour désintéressé qui fait qu’on désire avant toutes choses le bonheur de ceux que l’on chérit…
   Ce que je dis me remet en mémoire une réflexion que je me suis faite bien souvent jadis. C’est à propos de l’intimité des mères avec leurs enfants. J’ai remarqué que beaucoup se plaignaient d’être soigneusement écartées des confidences de leurs filles. Je compatis sincèrement à leur douleur, sans m’étonner toutefois qu’il en soit ainsi. Elles savent, ces pauvres enfants, que leurs lectures sont surveillées: que dirait-on si on arrivait à découvrir qu’elles lisent des vies de saints ou des livres de spiritualité ? et si on savait qu’elle ont un directeur! ah!
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cette fois ce serait une persécution à outrance, car on soupçonnerait tout de suite des velléités de vocation religieuse. Comment dans de pareilles conditions la jeune fille peut-elle prendre sa mère pour confidente et amie ?
  Comment pourrait-elle lui exposer à découvert ses luttes, ses difficultés, ses espérances ? Cela va de soi qu’il est impossible de songer à une telle intimité. Intimité qui se fusionnerait aussitôt si la mère possédait en elle l’amour vrai, désintéressé. Non, ce ne sont pas les enfants qui ont tort lorsqu’elles font souffrir leurs parents par une réserve qui peut paraître extérieurement blâmable, non, ce sont les parents qui s’attirent ces froideurs. Pauvres parents, il rendent leurs enfants malheureux, il se rendent malheureux eux-mêmes en empoisonnant les derniers jours vécus en famille, souffrances vraiment inutiles et qui ne sont pas voulues du bon Dieu, parce que ce sont des souffrances qui ne sont pas dans l’ordre. En effet, à quoi aboutissent-elles ? à retarder peut-être de quelques mois le moment de la séparation et c’est tout. Oh! qu’elles sont amères les souffrances où le bon plaisir divin n’est pas au fond du calice! Et qui dira ce qu’est au pauvre cœur humain une souffrance sans espérance ?.. Moi, je sens bien que je n’aurais pas eu la force morale de supporter de si poignantes douleurs.
   Ma reconnaissance pour le Seigneur est grande, lui dont l’amour m’a fait vivre de si durs instants, de si ineffables joies… Je n’ose pas m’arrêter à la pensée de ce qu’auraient été mes rapports avec ma Thérèse bien-aimée si je l’eusse contrariée dans ses projets. Alors elle aurait
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été forcée de se cacher de moi… Alors elle aurait souffert, moi j’aurais pleuré dans le secret, ou bien je me serais soulagée en plaintes amères qui, au lieu d’alléger mon tourment, auraient rendu ma vie et celle des autres un enfer. Au lieu de cela j’ai joui d’un bonheur dont je goûte encore la suavité, j’ai joui des douceurs de l’union la plus parfaite. Qu’y a-t-il de plus désirable sur la terre ? Oui, tous les bonheurs s’effacent devant l’union des cœurs ; la fortune, les honneurs, la santé pâlissent à côté d’elle et n’ont de valeur que s’ils la prennent pour reine.
   Cette union de Thérèse et de Céline cimentée par un ardent amour de Dieu devait bientôt être confirmée en force. Ce fut au lieu même où les martyrs avaient souffert, au Colysée, qu’elle reçut cette sanction…Oui, la terre pouvait désormais séparer ces deux existences, le vent de la tribulation pouvait souffler et détruire, amoncelant ruines sur ruines autour de ces deux cœurs, ils étaient prêts. N’avaient-ils pas, dans une commune prière, demandé et obtenu la grâce du martyre ?...
   Mais, avant que se déchaînât la tempête, quelques mois devaient s’écouler encore. Pour le moment les deux sœurs étaient à Rome jouissant ensemble du spectacle que leur offrait (sic) les merveilles du créateur et celles du génie humain.
   Pour ma part, ce voyage m’a beaucoup servi, il a élevé mon âme au-dessus de tout le créé et considérablement développé en moi le goût artistique. Nous visitâmes avec le groupe de pèlerins, des musées où, paraît-il, les femmes ne doivent pas entrer, mais jamais je n’y rencontrai rien qui fut capable de troubler mon âme. Mon âme, elle ne pouvait être troublée que par le péché et confiante en son Dieu qui n’avait pas créé que de belles choses, elle se
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tira par la simplicité et la prière des pièges dressés par la main des hommes.
   Le soir, après une journée de pérégrinations constantes, nous nous réunissions au salon de l’hôtel pour faire de la musique, déclamer ou parler. Une fois, le nombre de sièges étant insuffisant, je pris ma sœur sur mes genoux. Elle était si jolie ma Thérèse avec ses belles boucles blondes que ce groupe attira les regards et quelqu’un se mit à dire: Ces deux jeunes filles ne se sépareront jamais, voyez comme elles s’aiment! Pendant tout le cours du pèlerinage j’en fis constamment la remarque, nous fûmes notre père et nous l’objet de sympathies non dissimulées. On recherchait notre compagnie, on voulait nous connaître. Un jour un ecclésiastique apprenant que nous avions été 9 frères et sœurs, nous dit que la 7e fille avait le don des miracles. Alors je m’écriai: « c’est moi qui suis la 7e! Et Thérèse de reprendre: Elle est la 7e enfant, mais c’est moi qui suis la 7e fille! » Le bon prêtre sourit en disant que le dicton n’avait de valeur que si les 7 filles se succédaient de rang. Alors ni l’une ni l’autre n’avions droit au privilège. Oh! dans ce temps-là je ne me doutais pas que ma Thérèse chérie aurait en vérité le don des miracles que bien volontiers je lui laisse, heureuse si je pouvais encore lui céder mon droit de 7e enfant en supposant toutefois qu’il me réservât un don analogue!!
   Maintenant, ma Mère, je vais éclaircir une question. Peut-être avez-vous pensé quelquefois que j’avais été bien osée d’oser conseiller à Thérèse de parler au St Père, malgré la défense officielle que venait d’en faire Mr Révérony. Lorsque je fus appelée à donner mon avis le temps pressait et il n’était plus aux tergiversations. Or, j’ai un principe pour des occasions
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semblables, c’est celui de suivre en tout point une résolution prise d’avance, ce qui suppose une résolution mûrement réfléchie et une résolution bonne, car sans cette dernière condition il va de soi qu’il ne faudrait pas la tenir. Je parle d’une résolution comme était celle de Thérèse, comme de Mgr l’Evêque de Bayeux, conseillée par le Carmel, le but du voyage enfin. Ne pas tenir une semblable résolution, c’est s’exposer à des regrets amers surtout quand l’occasion que l’on a ne peut se représenter. Dans ce cas il vaut mieux, je trouve, s’exposer à une déception en suivant son programme qu’éviter de se tromper en s’abstenant. Les regrets de l’une sont beaucoup moins cuisants que ceux de l’autre, car est-il quelque chose de plus angoissant que de penser: Si j’avais dit cela, peut-être aurais-je obtenu! Oh! que ces ‘peut-être’ et ces ‘si’ sont cruels! Et pour les éviter, dans la vie, il n’y a vraiment qu’à ne pas se laisser intimider par les divers incidents non prévus qui surgissent dans toute entreprise humaine.
   Quant à la défense en elle-même, je pensai que personne n’avait le droit de nous interdire de parler au St Père. Une autorité moindre ne peut pas défendre de recourir à une autorité supérieure.
   Penser tout cela fut l’affaire d’un éclair, une minute d’hésitation et il aurait été trop tard! aussi je crois que ce fut le bon Dieu qui m’inspira de donner ce conseil et qu’il entra dans le plan divin, bien qu’au premier abord il ne parut pas couronné de succès.
   Comme vous le voyez, ma Mère, ma petite Thérèse avait l’habitude de me consulter et de s’appuyer sur moi en toutes rencontres. Plus tard au carmel, les rôles furent intervertis et ce fut elle que Jésus désigna pour me conduire. Oh! comme cette sœur chérie me rendit alors avec avantage les quelques
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soins dont je l’avais entourée naguère!
   Thérèse me laissait donc diriger la barque comme bon me semblait et répondre quand on nous adressait la parole, elle savait bien qu’en traduisant mes sentiments j’exprimais aussi les siens. Un jour au retour de notre voyage nous nous trouvions à Lyon, dans l’ascenseur de notre « splendide » hôtel. Un monsieur décoré, d’une prestance imposante y prit place en même temps que nous. Il ne faisait point partie de notre groupe et nous fit, à ma sœur et à moi, l’effet « d’un grand homme de gouvernement ». Il voulut entrer en conversation avec nous en nous félicitant de notre beau voyage. Toutefois,. faisant une restriction à l’égard de Léon XIII, il se moqua de lui, nous demandant avec ironie ce qu’avait pu nous dire ce vieillard, si vieux qu’il en était « ramolli"
   C’en était trop! Comment ne pas relever l’injure, comment ne pas défendre le Saint-Père ? Je bouillonnais et me redressant je repris avec ironie, moi aussi: « Il serait à souhaiter, monsieur, que vous eussiez son âge, peut-être auriez-vous en même temps son expérience qui vous empêcherait de parler inconsidérément de choses que vous ne connaissez pas! »
   Il se fit aussitôt un silence de mort. Ce monsieur qui avait voulu nous intimider était l’intimidé. Il me regarda avec une certaine crainte et lorsque nous nous séparâmes, il nous salua respectueusement.
   O ma Mère! si j’avais été homme je crois que je ne serais pas morte de ma belle mort, je me serais fait un jour ou l’autre casser la tête, mais je l’aurais vendue cher! non, je n’aurais pu voir le droit foulé aux pieds et la justice avilie sans me mettre en avant pour les reconquérir.
   Cette anecdote vient de nous reconduire aux Buissonnets où notre vie de famille fut de nouveau vécue avec des douceurs toujours croissantes.
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  Et puisque je suis sur le chapitre de mon fougueux caractère je vais encore renforcer l’impression que vous avez déjà, ma Mère bien-aimée, en vous disant qu’un jour où il y avait à l’église fête patriotique avec décor de drapeaux français je me disais en moi-même: « Quand je pense que pour ce lambeau d’étoffe-là je donnerais ma vie avec joie! » et je sentais un véritable désir de me dévouer pour ma Patrie dont ce lambeau d’étoffe représentait l’idée. Ce désir faillit presque être comblé, car à la suite d’une erreur faite à la mairie, pour enregistrer ma naissance ou la mort de mon petit frère, il arriva un beau jour, que je reçus ma feuille de route et fus appelée sous les drapeaux! Mais, comme vous le pensez bien, les démarches pour me dispenser du service militaire aboutirent et si je ne servis pas alors ma patrie en partant pour la caserne, je lui fus utile plus tard dans la solitude du cloître, j’ose l’espérer!
   Une autre fois, en passant par la ville j’aperçus des jeunes gens qui dormaient au soleil sur les bancs de la place publique. Aussitôt je m’écriai intérieurement: « Faut-il que j’aie du malheur de n’être qu’une misérable petite femme, que ferai-je dans la vie ? et ces malheureux-là qui sont gratifiés de la force et qui ne l’emploient pas! » Vous dire, ma Mère, mon indignation et mon regret est impossible, tant étaient vifs ces sentiments.
   Oui, à cette époque de mon existence l’ardeur qui bouillonnait en moi me devenait un véritable martyre. Je sentais que j’allais perdre ma Thérèse et j’avais besoin d’un déversoir, de quelqu’un qui voulut bien se dévouer à m’écouter, prenant ainsi le rôle de la digue qui s’oppose aux flots en courroux. Comme je l’ai dit, au commencement de cette histoire, le bon Dieu avait trop mis dans un vase trop petit et il débordait avec une impétuosité à laquelle il fallait opposer des bornes.
   Le Seigneur écoutant mes justes réclamations me donna un directeur selon son cœur dans la personne du Rd. Père Pichon de la Cie. de Jésus. Je lui ouvris toute mon âme et il voulut bien se dévouer pour elle. Ma Mère, si vous saviez à quel degré j’admire l’humble patience
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de ces savants religieux qui ont passé leur vie à étudier, qui par conséquent pourraient dépenser leur science à instruire les foules et qui ne dédaignent pas d’employer une partie notable de leur temps à lire une correspondance qui ne peut pas les intéresser ou qui ne les intéresse que par charité, car l’histoire de toutes les âmes est à peu près semblable, elle ne varie que par les incidents. Aussi, j’ai une grande reconnaissance pour ce saint religieux qui jamais ne m’a témoigné aucun ennui de recevoir mes in-folio. Vingt ans après, lorsque je le revis, lui ayant demandé ce qu’il pensait jadis de sa pauvre enfant, il me répondit: ‘Ce que je pensais ? c’est que vous aviez de la vie pour quatre! » Ce portrait est parfaitement ressemblant. J’ai su depuis que, non seulement mes lettres ne l’ennuyaient pas, il me nommait sa théologienne, mais que son Supérieur tenait à les lire! Vraiment, ils sont bien indulgents ces bons Pères.
   J’étais donc soulagée en voyant que je possédais un appui qui saurait non seulement me soutenir, mais encore m’arrêter sur les pentes glissantes que je ne manquerai pas de rencontrer sur mon chemin. Par la conscience que je n’aurai non plus rien à craindre et serai désormais éclairée, penser cela était une garantie dont je n’essaierai pas de décrire la valeur. Et cependant ce secours fut une goutte d’eau sur le brasier. Mon âme altérée de beauté, de vérité, de justice, cherchait l’assouvissement de cet abîme, où le trouvera-t-elle ? Ah! c’est en Jésus… lui seul possède la plénitude de toute perfection, lui seul peut combler ces vides béants qu’il a lui-même creusés en nous.
   
   Comme un cerf en sa soif ardente
   Soupire après l’eau jaillissante
   Ô Jésus! vers toi j’accours défaillante
   Il faut pour calmer mon ardeur
   Tes pleurs…
  Oui, Jésus viendra avec sa Croix et ses épines, sa visite est proche, encore quelques mois et la passion de sa petite épouse va commencer…
 
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   Ce fut le 9 avril 1888 que ma Thérèse chérie me quitta pour entrer au Carmel. En lui donnant le baiser d’adieu à la porte du monastère je dus m’appuyer chancelante contre le mur… et cependant je ne pleurai pas, je voulais la donner à Jésus de tout mon cœur…et lui en retour, me revêtit de sa force.
   Ah! combien j’avais besoin de cette force divine!.. Au moment où Thérèse entra dans l’Arche Sainte la porte de clôture qui se referma entre nous fut la fidèle image de ce qui se passa réellement car un mur venait de s’élever entre nos deux existences…
   En rentrant aux Buissonnets, accompagnée de mon Père et de Léonie on me fit part d’une demande en mariage. Cette nouvelle me bouleversa, non pas que je fus indécise sur ce que j’avais à faire, mais la lumière divine en se cachant me livra à mes propres inconstances, sans cesse je me disais « Cette offre qui m’est faite juste au moment où Thérèse me quitte, n’est-elle pas un indice d’une volonté de Dieu sur moi que je n’avais pas prévue ? Le Seigneur a pu permettre que je désire la vie religieuse jusqu’à aujourd’hui afin que dans le monde je sois une femme forte ? Tant de personnes disent que je n’ai point l’allure d’une religieuse, peut-être, en effet, ne suis-je pas appelée à cette vie par la divine Providence ? Mes sœurs n’ont jamais été mises formellement en demeure de choisir entre les deux vies, c’est sans doute que le bon Dieu les voulait pour lui et qu’il ne me veut pas! – Enfin, bien que ma résolution n’ait jamais varié l’angoisse monta, monta toujours… je n’y voyais plus clair. Je répondis cependant, à tout hasard, que je ne voulais pas, que je désirais être tranquille pour le moment et qu’on ne m’attendît pas.
  Jugez ma Mère de la douleur de cette première journée vécue
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loin de ma Thérèse chérie et le soir ce fut seule que je me retrouvais dans ma grande chambre, seule que je pris place sur ma couche que je mouillai de mes pleurs…
   Cependant il fallait faire bon visage pour adoucir à mon cher petit Père le sacrifice de « sa Reine », je m’ingéniai à le rendre heureux et à faire rayonner autour de moi la gaîté. O ma Mère! c’est bien l’amour du bon Dieu tout seul qui m’a soutenue au milieu de toutes ces vicissitudes et des difficultés que je vais vous dépeindre bientôt. Loué soit rendu à Jésus d’avoir mis dans mon cœur cet amour qui devait être mon Sauveur!..
   Je viens de prononcer le nom de ma chère petite Léonie dont je vous ai à peine parlé, ma Mère. A ce moment elle était revenue dans la famille, c’était le bon Dieu vraiment qui me l’envoyait. Elle était bonne, douce et humble, elle ne cherchait point à paraître et me laissait avec joie gouverner la maison, bien que je fusse plus jeune qu’elle de 6 ans. D’ailleurs les soins du ménage n’étaient pas dans ses aptitudes. Privée toute jeune de sa petite compagne « Marie Hélène » qui aurait été de son âge elle avait depuis, comme la prophétesse Anne « vécu dans le veuvage ne quittant point sa chambre et servant Dieu nuit et jour dans la solitude et la prière ». Cet amour de la retraite ne l’empêcha pas pourtant de s’adonner aux œuvres de charité, elle allait ensevelir les morts chez les familles pauvres du voisinage. Un jour, ayant ainsi prêté un oreiller à un mourant elle nous le rapporta couvert de vermine. Je n’étais pas contente. Mais le bon Dieu montra combien il bénissait les efforts de ma chère Léonie, car cet oreiller qui fut tout simplement mis à l’air dans le jardin devint aussi net qu’auparavant et nous n’eûmes pas un insecte dans la maison.
 
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   Quant à moi, intérieurement je renouvelais chaque jour, et bien souvent chaque jour, le sacrifice de ma Thérèse, il me sembla que dans cette séparation j’eus vraiment part à l’immense sacrifice qu’ont à faire les parents lorsque leurs enfants les quittent pour entrer dans un cloître, car je n’avais alors aucun espoir d’entrer au Carmel à cause des difficultés qui s’opposaient à mon admission. Je savais bien qu’on avait fait une grande exception en acceptant 3 sœurs dans le même monastère et que jamais on ne voudrait atteindre le nombre de 4. Je voyais, en outre, mon bon Père, dont la vieillesse réclamait mes soins. Avec sa force d’âme ordinaire il me disait, il est vrai: « Vous pouvez toutes partir, je serai heureux de vous donner au bon Dieu avant de mourir et pour mes vieux jours une cellule, toute nue, me suffira. »
   Pauvre petit Père! oui, il devait, en effet, expirer dans une cellule toute nue, non toutefois sans avoir auparavant bu le calice de l’épreuve jusqu’à la lie… et quant à moi, je sentais qu’il était de mon devoir de lui consacrer indéfiniment mon existence.
   Je disais tout à l'heure qu’intérieurement je renouvelais chaque jour le sacrifice de ma Thérèse, c’était là l’holocauste toujours fumant et toujours agréé du Seigneur. Extérieurement je continuais à travailler la peinture et j’y faisais de réels progrès. Papa les remarquait avec plaisir et pensant que les leçons de ma maîtresse ne me suffisaient plus, il me proposa de me conduire à Paris où nous avions loué un appartement [à Auteuil] et là je me serais perfectionnée dans mon art sous la conduite d’un Maître. L’offre était tentante. On pouvait abandonner quelques temps sans regret les Buissonnets qui, malgré mes efforts, paraissaient bien déserts.
 
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   Cependant la réflexion ne fut pas longue et sans prendre de temps pour délibérer je posai le tableau que je tenais à la main et m’approchant de mon Père je lui confiai que « voulant être religieuse, je ne cherchais pas la gloire du siècle et qui si le bon Dieu avait besoin plus tard de mes travaux, il saurait bien suppléer à mon ignorance. J’ajoutai que je préférai mon innocence à tout autre avantage et que je ne voulais pas l’exposer, dans les ateliers, par les études académiques ».
   Mon Père fut très ému de ma réponse, jamais je ne lui avais dit ouvertement mon dessein d’embrasser l’état religieux et il pouvait toujours douter de ma détermination, aussi dans l’élan de sa reconnaissance il me pressa sur son cœur et me dit: « Viens, allons ensemble auprès du St Sacrement remercier le bon Dieu de l’honneur qu’il me fait en me demandant tous mes enfants. » C’était le vendredi 16 juin 1888. J’avais 19 ans. (1) C’est en cette occasion que Thérèse m’écrivait en Juin 1888 « Petite sœur chérie, que le bon Dieu est bon pour toi! Si tu pouvais voir quelle grâce tu as reçue Vendredi, je crois vraiment que c’est la grâce que tu attendais. Tu sais, toi tu me disais, mais moi je n’ai pas reçu de grâces décisives. Je suis convaincue que c’est là cette grâce. Maintenant tu dois être toute à Jésus, plus que jamais il est tout à toi. Il a déjà passé à ton doigt l’anneau mystérieux des fiançailles. Il veut être le seul maître de ton âme, Sœur chérie, nous sommes vraiment sœurs dans toute la force du terme. (fin de la note)
   Tout était consommé, l’appel du sacrifice pouvait sonner et le mois n’allait pas achever son cours, sans nous révéler la terrible épreuve que Jésus, dans son incomparable amour, prévoyait pour nous depuis si longtemps. Un matin, en passant devant un superbe rosier qui, la veille encore, était couvert de fleurs, je fus fort surprise de le voir coupé net juste
   au-dessous de la tête qui gisait à terre, tandis que sa tige restait attachée à l’espalier d’un petit kiosque, situé auprès de la maison: Personne n’avait touché au rosier et ce fait étrange me resta d’une origine inconnue.
   Mais avant de vous raconter, ma Mère, ce que devinrent les roses et le rosier ainsi mutilé, permettez-moi d’entrer dans quelques détails qui expliquent humainement, en quelque sorte, la blessure du rosier et la place où elle fut faite…détails humains, c’est vrai, et cependant circonstances entrevues de loin avec fierté et confiance par l’amour jaloux du bon Dieu qui se fiait en nous.
 
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   A cette époque – année 1887-88 – il y avait environ 20 ans que notre Père chéri avait été piqué à la tête par une mauvaise mouche, c’était dans une de ses excursions à la campagne. Personne n’y fit d’abord attention, car la petite piqûre ne paraissait pas grave. Elle formait simplement une croûte imperceptible qui tombait pour faire place à une autre. Ce mal se trouvait placé derrière l’oreille droite. En 1886, il empira tout à coup et Papa dut consulter un spécialiste qui lui fit subir un traitement des plus douloureux, traitement qui augmenta considérablement le volume de la plaie, elle s’étendait à vue d’œil. Constatant ce résultat mon Père prit le parti de ne plus la soigner espérant qu’elle reprendrait son état latent des premières années. Mais le mal s’aggravait toujours et nous consultâmes alors un célèbre docteur de notre ville, qui employa un traitement très suivi, moins énergique cependant que celui du spécialiste dont j’ai parlé. Il consistait à appliquer tous les quinze jours sur la plaie un sorte de pommade rougeâtre, dont l’effet était de faire sortir les gales sur toute la surface du mal cela en quelques heures, croûtes que je devais ensuite faire tomber à l’aide de cataplasmes. Comme on le voit ce traitement n’était cependant pas doux. Après l’application de la pommade faite par le docteur lui-même, mon pauvre petit Père souffrait de douleurs atroces, il marchait alors pour oublier son mal qui, disait-il, était « à faire perdre la tête ».
   Pendant le voyage de Rome nous remarquions Thérèse et moi que Papa se fatiguait facilement, lui si robuste autrefois, et ce n’était pas sans inquiétude pour nous. Cependant l’hiver se passa sans incident et Thérèse en entrant au Carmel ne pouvait pas prévoir que deux
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mois seulement après son départ notre Père chéri serait victime d’une nouvelle attaque de paralysie qui, cette fois, se fixerait pour longtemps. La première, très violente, qui attaquait tout le côté gauche avait eu lieu le 1er mai de l’année 1887. Papa s’en était remis assez vite, puis à quelques semaines de distance, il en avait eu deux autres semblables, mais un peu moins fortes dont son robuste tempérament avait encore pris le dessus.
 
   Ma Mère, je m’arrête ici un instant, car c’est ici que commence notre douloureux martyre…je ne chercherai pas à le décrire, au contraire, si je donne quelques détails parce que vous me l’avez demandé, vous me permettrez de les voiler et de passer sous silence les plus pénibles. En cela je ne ferai qu’imiter ma Thérèse qui toucha ce sujet délicat d’une façon si discrète. Cependant je tiens à rappeler cette grande épreuve afin de rendre gloire au bon Dieu de toutes les richesses dont il s’est plu à combler notre famille sans aucun mérite de notre part. Voyez ma Mère, si ce n’est pas vrai: dernièrement j’entendais parler d’un vieillard de notre connaissance menacé lui aussi d’une paralysie cérébrale, sa famille étant très mondaine, je me dis intérieurement: c’est le Seigneur qui, par l’humiliation, va éclairer ces cœurs frivoles et les rapprocher de lui. Je pensais cela… mais le malade mourut au début même de sa maladie. Alors je me reportai à cette même épreuve que nous avions subie jusque dans ses derniers retranchements et de mon cœur s’éleva une hymne de reconnaissance. Il me sembla que la douleur était une telle grâce que tous n’étaient pas jugés dignes de recevoir sa visite et que le bon Dieu, libre de ses dons, la donnait à qui il voulait. Considérant alors cette famille dont je parle, à laquelle le Seigneur n’avait fait que montrer ses trésors et la nôtre à laquelle il les avait donnés mon cœur se fondit d’amour pour ce Dieu qui nous a tant aimés!..
   Cependant c’est pour vous seule, ma Mère bien-aimée, que j’écris ces lignes, de même que celles qui vont suivre, vrais secrets de confession. Je le sais, je suis trop naïve
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et je pourrais écrire certaines choses qui ne s’écrivent pas ; aussi à défaut de mon jugement j’ai confiance dans le vôtre pour déchirer ces pages une fois que vous les aurez lues.
   Peu de temps après l’entrée de Thérèse, mon cher petit Père perdit peu à peu la mémoire, il s’en affectait beaucoup et moi je m’en inquiétais. Sa plaie se dessécha, mais sans être guérie, elle était enflammée. On voyait que le mal minait à l’intérieur. Les signes avant-coureurs de la paralysie cérébrale se succédaient avec une telle rapidité que bientôt nous n’eûmes plus aucun doute sur l’issue certaine de la maladie
   Mes sœurs du Carmel avaient peine à croire à la triste réalité, elles ne pouvaient se faire à cette pensée et crurent même pendant un moment que je rendais Papa malheureux en le guidant de trop près. C’était pour moi le comble de la douleur… Ma Mère, que j’ai souffert alors!.. Mais bientôt Jésus permit qu’elles comprissent la triste situation où je me trouvais, et elles eurent pleine confiance en moi.
   Ma Mère, pour vous faire une idée aussi juste que possible de ce que nous avons souffert toutes les cinq, de cette épreuve il faut penser que Papa n’était pas un Père ordinaire. De même que la Ste Vierge souffrit de la passion de Jésus non comme une Mère ordinaire souffre des souffrances d’un fils ordinaire, mais selon la dignité et la perfection infinie de ce Fils, ainsi nous souffrîmes selon la qualité exceptionnelle de l’objet a    aimé. Mon cher petit
   Père me représente St Joseph par sa droiture, sa simplicité, il était comme lui un homme juste aux yeux de Dieu et de ses semblables. Et aux nôtres, il ajoutait aux prérogatives de la Paternité celles de la Maternité, car il nous entoura toujours d’une tendresse véritablement maternelle. Aussi, c’était un culte que nous avions pour lui. Hélas! par où allait passer l’objet de ce culte
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deux fois filial, devenu victime volontaire destinée au sacrifice!..
   On dit que c’était la coutume, dans l’antiquité, de couvrir la tête de ceux qu’on menait au supplice. Cette particularité, nous devions la constater dans le début de la maladie de notre cher petit Père.
   Thérèse enfant l’avait vue par avance, quand elle le considéra le front voilé…Il se le couvrait, en effet, comme instinctivement et nous croyions que c’était la violence du mal, je lui faisais prendre des bains et posais sur sa tête des compresses d’eau glacée, mais rien ne le soulagea.
   Il va sans dire que, si notre Père vénéré eût été paralysé des jambes, il n’y aurait eu rien de plus facile que de le soigner chez nous. La grosse difficulté était que, pouvant marcher seul, son goût prononcé pour les voyages nous mettait dans la triste perplexité de le voir disparaître. C’est ce qui arriva en plusieurs circonstances. Ce fut en l’une d’elles que la Sainte Mère Geneviève entendit ce céleste message: ‘Dis-leur qu’il n’est pas perdu, il reviendra…’
   Pendant ce temps, moi je le cherchais avec angoisse sur le littoral et tandis que j’étais partie avec mon oncle, le feu prenait la nuit à une vieille masure attenante aux Buissonnets, elle fut brûlée jusque dans ses fondements. Le mur de notre habitation était brûlant et on ne comprit point comment elle ne devint pas la proie des flammes. Ma Tante prévenue en toute hâte était venue au secours de cette pauvre Léonie et elles virent dans la préservation si totale des Buissonnets
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une intervention palpable de la Providence.
   Je crois vraiment que le démon avait demandé au bon Dieu de nous éprouver comme il fit naguère à l’égard du St Homme Job, car tous les maux fondaient sur nous en même temps. Un matin, avant d’entreprendre ma pénible journée de recherches (C’était au Havre) je voulus recevoir mon Jésus, mais la messe venait de finir, une autre allait commencer et on me refusa assez rudement la Ste Communion. Ne pouvant attendre je m’éloignais tristement…même le bon Dieu qui ne venait pas à moi dans une angoisse aussi profonde!..
   Je me souviens qu’un jour en me promenant au bord du canal (une autre fois, à Honfleur) je considérai longtemps la profondeur de l’eau, je me disais: « Ah! si je n’avais pas la foi!!! » oui, si je n’avais pas eu la foi, la mort m’aurait semblé délectable et mille fois je l’aurais préférée à cette torture du cœur.
   Nos recherches durèrent 3 jours qui me parurent 3 siècles, après lesquels comme la Ste Vierge, je retrouvais l’objet de mon amour. Jamais je n’ai si bien compris sa douleur lorsqu’elle cherchait l’Enfant-Jésus, vraiment je puis dire que j’ai éprouvé quelque chose de semblable à ce qu’a souffert ma Mère du Ciel.
   Après cette terrible secousse nous eûmes un calme relatif qui ne dura pas longtemps cependant. Dans ces moments où la maladie nous laissait un peu de repos je retrouvais mon Père chéri comme autrefois et je le comblais de caresses et de douceurs. A cause de ces périodes de mieux, mon oncle n’avait pas osé lui parler d’abandonner la gérance de sa fortune, on craignait tant de lui faire de la peine! Mais, malheureusement, à cette époque, il s’y intéressait particulièrement et faisait des placements de fonds considérables. Alors, j’offris au bon Dieu le sacrifice d’être réduite à gagner ma vie, si tel était son bon plaisir. Cela ne me paraissait rien à côté de la peine de cœur qui me déchirait. Ah! qu’est-ce que les pertes matérielles ? Le Sage avait raison lorsqu’il s’écriait: « Toutes les souffrances, mais non la souffrance du cœur! » (Eccl. Xxv, 12)
   Ces souffrances du cœur sont un chemin de Croix que je ne veux pas, ma Mère, vous faire parcourir….Ce sont elles qui constituèrent l’acuité de notre épreuve, car c’était justement, parce que notre Père mille fois chéri nous aimait trop, voulut nous sauver de périls imaginaires ou, aimant trop le bon Dieu voulait tout quitter pour lui et s’enfuir dans un désert, que notre douleur fut comme décuplée.
   Il y avait aussi bien des humiliations à subir. Oui, comme Jésus pendant sa Passion, mon cher petit Père fut humilié de toutes manières et moi aussi….
   Cependant, la maladie suivant son cours et la paralysie des jambes ne venant pas, le calice n’était pas bu encore jusqu’à la lie et les événements devenant de plus en plus tristes, mon oncle me fit entendre qu’il était impossible que nous espérions pouvoir soigner Papa davantage, que son intérêt même l’exigeait et il arrangea toutes choses pour le placer dans une maison de santé. Ce fut le 12 Février 1889 que notre cher petit Père nous quitta pour entrer au Bon Sauveur de Caen…..
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   La plume se refuse à dépeindre nos angoisses. Ce mot de ‘Bon Sauveur’, j’évite encore de le prononcer, il me fait blessure au cœur…et cependant qu’il a été bon, notre Sauveur, que douce a été sa main pour nous aider à porter notre fardeau!
   Jusqu’ici, nous n’avions pas laissé voir à Papa que nous le trouvions malade, j’essayais de le distraire par toute espèce de subterfuges. Lorsqu’il se plaignait de son manque de mémoire, j’en riais, je lui faisais des malices sur sa barbe qui ne repoussait pas assez vite et sur les prétendus tours qu’il nous jouait. Mais aussitôt qu’il fut dans un autre milieu il comprit tout…Et comment ne l’aurait-il pas compris ? Quand même nous et les bonnes religieuses qui le soignaient eussions pu arriver à le lui cacher, des étrangers se seraient chargés de le lui faire savoir. De même qu’il ne nous a rien manqué à nous, dans cette épreuve, rien ne fut épargné non plus à notre Père chéri.
   Par un regrettable malentendu, des hommes de loi vinrent le trouver pour lui faire signer les papiers relatifs à l’interdiction. Afin de l’y décider, ils osèrent lui dire que c’était de la part de ses enfants. Alors, ce pauvre petit Père reprit en sanglotant: ‘Ah! ce sont mes enfants qui m’abandonnent!... ‘ Et il signa.
   Ma Mère, je ne puis vous dire ce que fut à nos cœurs cette nouvelle blessure… Elle fut la plus sensible… Cette fois la pointe du glaive avait atteint les dernières limites, nos cœurs étaient transpercés de part en part.
  ………………………………………………………………………
   Cependant, ne voulant pas abandonner notre Père chéri comme
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  il le croyait, hélas! nous allâmes Léonie et moi habiter Caen. Nous logions chez les Sœurs de St Vincent de Paul, non loin de l’établissement où il était. Mon Oncle nous laissa faire, il consentit même à ce que nous gardions les Buissonnets quelques mois. Il espérait que, de nouvelles attaques de paralysie survenant, l’état de santé de notre cher petit Père pourrait changer, nous permettant de le soigner nous-mêmes. Mais depuis que la paralysie s’était fixée au cerveau, les membres étaient libres et l’amélioration désirée ne survint pas. Nous restâmes 3 mois chez les Sœurs de St Vincent de Paul, chaque jour nous allions voir Papa, quelque fois la religieuse nous donnait seulement de ses nouvelles.
   Mon Oncle voyant alors que nos santés s’altéraient par le chagrin, sans aucun profit pour notre pauvre petit Père, usa de son autorité pour nous faire revenir à Lisieux. Il nous offrit asile dans sa maison et remit les Buissonnets au propriétaire.
   Ma Mère, je viens de vous dire en quelques pages des volumes de douleurs… ces détails sont si peu de chose en comparaison de la réalité qu’il eut mieux valu les passer sous silence.
   A ces peines, s’en joignirent d’autres qui nous venaient du dehors, de personnes mêmes qui auraient dû nous consoler. Nos amis, en voulant nous témoigner la part qu’ils prenaient à notre épreuve, imitèrent vraiment les amis de Job par leurs discours
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   Comment redire nos parloirs d’alors avec ma Thérèse chérie! Ah! comme elle le dit elle-même, «aucun mot des choses de la terre ne se mêlait à nos conversations et, pour jouir bientôt d’un bonheur éternel, nous choisissions ici-bas la souffrance et le mépris » - Comme le bienheureux Job, dont j’ai déjà rappelé le souvenir, « en toute cette épreuve, nous ne péchâmes pas, point dans nos paroles pas plus que dans nos pensées, baisant constamment avec amour la main chérie de Jésus…
   Mais ce ne fut pas assez pour nos cœurs de donner à Dieu ces témoignages intimes de notre fidélité et, au fort même de l’épreuve, un ex-voto de marbre fut fixé au-dessous de l’image de la Sainte Face, placée dans la chapelle du Carmel. Il portait cette inscription: « Que le Nom du Seigneur soit béni! » (Famille Martin)
   Ah! cette fois, le Seigneur n’y tint plus, car il est jaloux de son honneur et, dans la lutte des générosités, il ne se laissera pas vaincre par sa créature!
   Ma Mère, aujourd’hui où vingt ans se sont à peine écoulés, depuis cette sombre épreuve, j’ai peine à retenir mes larmes en considérant les merveilles que le bon Dieu a accomplies:
   Aux voix qui nous parlaient alors « d’avenir brisé », répond l’Eglise qui s’apprête à placer l’une de nous sur les autels…- Nous avions donné un ex-voto de marbre au bon Dieu et la place manque pour ramasser ceux qui sont adressés à sa petite servante Thérèse de
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  l’Enfant-Jésus… Nous considérions avec douleur le nom de notre cher petit Père figurant sur la liste des personnes frappées d’interdiction, liste placée dans chaque étude de notaire. Et son nom béni, parcourant le monde, est inscrit à côté de « sa » ‘petite Reine’ dans des millions de cœurs. Son tombeau entouré d’honneur voit de pieux pèlerins qui, venant de loin s’agenouiller sur la tombe de sa petite fille ne s’en retournent pas sans avoir salué celle de son Père.
   Ah! je voudrais pouvoir raconter cette histoire à toutes les âmes, il me semble que, touchant ainsi du doigt les miséricordes du Seigneur, elles comprendraient enfin son divin caractère…appréciant alors la douleur comme un bienfait elles l’accueilleraient avec reconnaissance et la terre, rendant pour ainsi dire son Dieu redevable envers elle, s’affaisseraient sous le poids de ses bénédictions.
   Mais il est temps que je reprenne le cours de mon récit, cette vision de l’avenir nous a fait oublier que nous laissions notre Père vénéré, seul, loin de nous. – Rentrées à Lisieux, nous nous installions, comme je l’ai dit, chez mon Oncle et toute sa famille nous ouvrait largement son cœur. Ma Tante était d’une bonté et d’une délicatesse sans égales et nos deux cousines ne savaient de quelles prévenances nous entourer pour nous adoucir l’épreuve. Toutes les semaines, sans manque, nous allions à Caen voir Papa.
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   La première fois que nous revîmes notre cher petit Père après la douloureuse séparation du 12 février, la réaction lui donna quelques jours assez bons. Il put alors comprendre toute la situation et faire généreusement son sacrifice. Le bon Dieu le permit ainsi pour lui donner tout le mérite de son épreuve. Les docteurs de l’établissement en lui prodiguant leurs soins lui dirent un jour qu’ils le guériraient, mais il leur répondit: « Oh! je ne le désire pas, je demande même au bon Dieu qu’il n’écoute pas les prières qui lui sont faites à cette intention car cette épreuve est une miséricorde, c’est pour expier mon orgueil que je suis ici, j’ai mérité la maladie dont je suis frappé ». Les médecins n’en pouvaient croire leurs oreilles et la religieuse qui me racontait cette conversation pleurait encore tant elle était émue « Nous n’avons jamais vu cela ici, nous dit-elle, c’est un saint que nous soignons! »
   Elle me répéta bien des fois que Papa était un saint et qu’elle le soignait comme s’il avait été son Père. C’était vrai, et comme nous avions dit de ne rien épargner elle lui donnait mille gâteries, de ce dont Papa était très touché mettant sa joie à partager avec ceux qui l’entouraient. Il disait toujours être trop bien soigné.
   A cette même époque février-mars 1889 je lui dis que nous allions toutes commencer une neuvaine à St Joseph pour obtenir sa guérison. Il me répondit alors: « Moi, je ne demanderai pas cela, ce que je veux c’est de faire la volonté du bon Dieu. »
 
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   Ces détails que je viens de rapporter sont à peu près les seules consolations qui, semblables à un rayon de soleil, sont venus un instant réjouir notre ciel. Le dévouement avait la plus grande place dans les visites que je faisais là-bas, souvent j’y étais seule, car ma chère petite Léonie trouvant sa présence inutile profitait de ses voyages pour aller à la Visitation. Je me rappelle qu’en attendant au parloir l’arrivée de Papa mon émotion était telle que je ressentais des douleurs vives au cœur. Elles arrivèrent au degré d’effrayer ma famille et je subis une consultation de deux médecins, qui recommandèrent de m’épargner toute émotion. C’était difficile. Aussi le bon Dieu se chargea-t-il de me soutenir lui-même dans la tâche aride que j’avais à remplir.
 
   Ma Mère, ici je vais faire une halte et vous introduire sur une autre scène, en vous révélant une épreuve intérieure et toute personnelle qui vint augmenter mes souffrances déjà si vives par ailleurs. Je vais aussi vous décrire ma nouvelle vie en vous dépeignant le milieu dans lequel j’étais.
   Vous vous demandez peut-être pourquoi, dans ce récit, je me suis comparée à ‘un tison arraché du feu’. Sans doute vous avez remarqué que le bon Dieu dans son miséricordieux amour m’a soustraite jusqu’ici à de réels périls
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mais l’atmosphère d’innocence dans laquelle il me plaça à l’aurore de ma vie ne justifie pas complètement l’appellation que j’ai choisie et pourtant elle n’est que trop vraie vous allez en juger. L’épreuve qui précède et la manière dont elle fut accueillie sont la confirmation palpable de cette maxime de St Jean Chrysostome: « Pour retirer de grands avantages de la tribulation il faut la supporter avec action de grâce, c’est là le point important » et l’épreuve qui va suivre est la confirmation évidente de cette autre parole du même saint: « Ce fut un miracle bien plus digne d’admiration de conserver la vie des trois enfants dans la fournaise que d’en éteindre le feu. »
   Ma Mère, c’est cela que Jésus fit pour moi… Ne se contentant pas de nous avoir broyées par la douleur le démon demanda de me perdre il voulait au moins faire manquer la vocation de l’une d’entre nous, mais s’il obtint de tenter, il n’obtint pas de perdre, ou plutôt, voulant me perdre c’est lui qui perdit et Jésus fit un plus grand miracle en laissant son tison intact au milieu du feu qu’en défendant à Satan de le plonger dans ce feu.
   Une autre comparaison me vient souvent à l’esprit pour exprimer ma pensée sur l’action de Jésus en moi. – J’ai entendu raconter par mes sœurs aînées, ce fait, dont elles avaient été témoin à Paris: Un dompteur s’encombrait à dessein, de toute espèce d’animaux, dans une seule cage, depuis l’éléphant jusqu’au lion. Il y avait même un petit agneau et, par la force de son regard, il obligeait le lion à le soutenir, allant même jusqu’à introduire dans sa gueule le tête du doux animal, sans que le fauve osât y toucher. L’agneau tremblait, mais il sortait de là sans qu’aucun mal lui soit arrivé.
   Ainsi Jésus, le Divin Dompteur, agit-il souvent avec moi laissant approcher le danger pour augmenter ma confiance
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dans son secours et mon humilité de me sentir si faible, pour humilier aussi mon féroce adversaire, confus de n’avoir pu me perdre.
   C’est bien toujours la prière du Pater qui est exaucée à la lettre, Dieu, notre Père, ne nous supprime pas la tentation, mais Il «ne nous y laisse pas succomber et Il nous délivre du mal. »
   Il me faut vous dire ma Mère, qu’il m’arriva plusieurs fois dans ma vie d’avoir des songes assez significatifs, je sais bien que la Ste écriture dit à ce propos « que là où il y a beaucoup de songes il y a beaucoup d’illusions » (Prov.) mais cependant il me faut convenir que j’en eus quelques uns d’assez symboliques, ou pour me consoler dans mes peines, ou pour augmenter mes troubles. Pour ces derniers je les méprisais toujours, quant aux premiers je m’en servis simplement comme on se sert d’une lecture qui vous a fait du bien.
   Avant de vous raconter un rêve que j’ai fait lorsque j’étais à Caen pendant les trois mois que j’y habitai pour demeurer auprès de mon Père, je vais vous confier quelque chose qui, peut-être, va vous étonner: jusqu’à cet âge de 20 ans, malgré mon esprit perspicace qui fouille les questions jusque dans leurs profondeurs, j’étais parfaitement ignorante des choses de la nature. Le Seigneur avait jeté sur elles un voile que je ne cherchais pas à déchirer.
   Lorsque Jésus veut séduire un cœur il agit comme les fiancés de la terre et s’entoure de charmes. Oh! qui dira ce que furent pour moi les charmes de la virginité! je fus captivée, séduite par cette beauté qui n’est pas de
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la terre, par elle il me semblait que l’homme devenait l’égal des anges et commençait dans un corps mortel cette vie éternelle où « il n’y aura plus d’époux et d’épouses, où nous serons tous comme les anges de Dieu ».
  Je me disais: à quoi bon entreprendre sur la terre un genre de vie qui doit avoir une fin ? Je préfère commencer dès maintenant ce que je ferai toute l’éternité. Et j’étais heureuse de m’offrir entièrement au Seigneur comme une victime toujours immolée. Qu’est-ce après tout que quelques années de sacrifice pour avoir l’immense avantage de posséder un cœur libre ? Car je considérais ce bienfait, la liberté du cœur, comme la récompense immédiate des jouissances de la terre sacrifiées. Et peut-il exister une comparaison entre un bien de l’ordre naturel et un bien de l’ordre surnaturel! Il y a autant de différence qu’entre un morceau d’argile et une mine d’or.
   Une fois que Jésus m’eut élevé au-dessus des biens inférieurs, il voulut me dégager aussi des biens du cœur. J’aurais désiré aimer et être aimée, la famille avait pour moi beaucoup d’attraits, mais surtout ce que j’estimais le plus c’était l’amour conjugal, il me semblait que cet amour était le dernier mot de deux cœurs unis. L’amour paternel et maternel me semblait idéal aussi, mais je pensais que les enfants étaient destinés à quitter les parents, et avoir eux-mêmes d’autres affections et c’est à cause de sa stabilité que l’amour de l’époux et de l’épouse me paraissait supérieur. Jésus s’offrit alors à moi pour être mon Ami, mon Compagnon, il se fit mon fiancé. C’est toujours sous cet attribut que je le considérais dans l’intime de mon âme. Ce Jésus, mon Bien-Aimé, avait grandi avec moi… Je l’avais toujours connu, toujours aimé, n’était-il pas naturel que je le choisisse pour époux!...
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   Dernièrement un Saint religieux auquel j’avais ouvert mon âme m’écrivait: « Faites jouir Celui qui, pour vous gagner, vous avoir toute, a tant aimé et tant souffert.» Au premier abord ces paroles ne produisirent aucun effet sur moi, c’est ce qui se dit à toutes les âmes puisque pour toutes Jésus a souffert, et sans s’en rendre compte on est presque tenté de ne pas lui en savoir gré, pensant bien à tort qu’à une âme près à sauver, sa passion aurait été la même. Mais Jésus a daigné m’instruire et ces paroles m’ont semblé lumineuses. Non, ce n’est pas en bloc que Jésus a sauvé les âmes, ce n’est pas en général que la divine Providence s’occupe de nous, c’est un rachat personnel, c’est une surveillance individuelle. Pour m’en rendre compte je n’ai qu’à jeter les yeux sur ma vie et je vois Jésus aussi assidu à mes côtés que s’il n’eut eu à prendre soin que de moi. C’est à chaque instant que son Esprit m’inspire, que sa grâce me fortifie. Et puisque je suis sur le chapitre de ma jeunesse je puis dire qu’en la repassant dans ma mémoire, je touche du doigt ses mille prévenances, ses détours habiles « pour me gagner, pour m’avoir toute ». Ah! que de mal ne lui ai-je pas donné! et lui, essayait d’un moyen, puis d’un autre pour me séduire, plus empressé autour de moi qu’aucun amant ne peut l’être auprès de sa bien-aimée.
   Comme il nous a laissé notre liberté il réussit ou ne réussit pas dans ses avances, c’est ce qui lui rend la conquête d’un cœur si précieuse, car si fatalement nous devions nous laisser prendre par lui ce ne serait plus intéressant.
   Nous en étions là de notre ineffable intimité lorsque le démon proposa de me présenter un choix tout opposé. Jésus accepta et parut se retirer, mais il habita toujours dans le fond de mon cœur, il est vrai que
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je ne le sentis plus, le bruit des vagues, le vent et la tempête déchaînés sur la surface de l’océan me faisait oublier le calme de ses profondeurs.
   Le démon suivit à sa façon la même méthode que Jésus, c.a.d., avant l’attrait du cœur il me proposa l’attrait des sens. Mais, comment allait-il s’y prendre, le terrain ne semblait pas propice à cette semence, il n’était point préparé pour elle, puisque jusqu’ici il avait été cultivé par Jésus.- Ce fut à l’heure des ténèbres, pendant mon sommeil que le fourbe donna son premier assaut: dans un songe horrible où lui-même en personne vint m’instruire.
   Le matin à mon réveil je savais toutes choses, mais j’attrapais mon adversaire, car au lieu d’être bouleversée, ne trouvant point là ce premier ouvrage du Créateur où tout était beau, « le péché ayant fait, comme le dit Bossuet, un nouvel ouvrage qu’il faut cacher » je remerciais cependant mon étrange professeur du service qu’il m’avait rendu et je m’écriai quand même avec le psalmiste: « O Dieu, que tes pensées me semblent ravissantes! » (Ps. 139, 17)
   Quelque temps s’écoula, l’esprit du mal n’osait plus revenir. Du côté de l’imagination il n’avait rien obtenu et sa bave d’enfer avait glissé sans laisser d’empreinte, mais profitant de son heure il voulait user toutes ses ressources avant de se dire vaincu. Voyant que du côté des pensées il ne pouvait rien, puisque Jésus avait fortifié la place il entra dans le jardin et comme un sanglier se mit à labourer la terre avec fureur. En peu de temps il dévasta tout: fleurs, cascades, bosquets avaient disparu! Oui, un aiguillon m’avait été donné dans ma chair et cette fois je ne pus m’en débarrasser. Comme St Paul je demandais avec larmes au Seigneur de l’éloigner de moi et comme au grand apôtre il me fit cette réponse: « Ma grâce te suffit, car la force se fortifie dans la faiblesse. »
   Il me fallut donc coûte que coûte supporter cet aiguillon, mais afin qu’il ne me blessât pas mon directeur s’empressa de me conseiller de
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faire au plus tôt le vœu de chasteté. Ce fut le 8 Xbre 1889 que je le fis pour la première fois. La permission de me lier ainsi m’était donnée pour un an.
   Comment redire mes souffrances, ô ma Mère!.. le désordre était entré chez moi, il y régnait avec une arrogance et une fureur dignes de mon ardente nature. J’aurais voulu me rouler par terre, mais non cela ne m’aurait pas soulagée! Que faire ? Ah! je n’avais plus qu’un refuge: m’asseyant sur la commode où la statue miraculeuse de Marie était placée, j’étreignais dans mes bras ce portrait de ma Mère, je me cachais à l’ombre de son manteau virginal et je la suppliais de me soustraire aux flèches de l’ennemi…
   Mes nuits oh! elles se passaient dans des cauchemars affreux auxquels je préférais les assauts du jour parce qu’au moins je jouissais de ma volonté pour réprouver toutes ces horreurs. Mais à quoi me servait-elle ma volonté puisqu’elle n’éloignait pas la tentation ?
   Cette lutte était affreuse et cependant ce n’était que le début de l’épreuve. Après avoir labouré la terre ou plutôt en continuant de la labourer sans relâche, l’esprit infernal voulut planter des fleurs dans son jardin pour voir si elles allaient pousser, il les soignait si bien! « La terre est préparée, se dit-il, des anciennes plantations plus aucun vestige, la victoire est à moi si, présentant l’occasion au désir je puis atteindre le cœur!- « Que dis-tu là, Satan ? est-ce un désir que ce sentiment cent fois maudit que tu imposes à ma nature ? »
   N’importe il n’entend rien et dans sa rage il prépare d’autres assauts.
   Avant de vous les faire connaître, ma Mère, il faut que je vous introduise dans le nouveau milieu où je vivais alors.
   Au sortir du pénible trimestre passé à Caen, mon oncle et ma tante comme
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je l’ai dit nous offrirent à Léonie et à moi une hospitalité affectueuse. Ce n’était pas le même intérieur qu’aux Buissonnets, mais il ne manquait cependant pas de charmes. Aux Buissonnets c’était la vie patriarcale dans tout ce qu’elle offrait de plus délicieux, les coutumes mondaines nous étant à charge nous avions secoué le joug, estimant que la liberté est la plus douce des jouissances. Nous ne nous étions point créé d’obligations, nous aimions à recevoir ou à aller chez des amis quand bon nous semblait, mais non pas en manière d’étiquette. J’ai toujours entendu le monde se plaindre de faire des visites, je l’ai vu si réjoui quand Mr ou Mme ne sont pas visibles et Mr et Mme se féliciter d’avoir été absents. A ce compte là, le résultat étant qu’on se gêne de part et d’autre, ne vaut-il pas beaucoup mieux se faire un intérieur heureux et y vivre en famille ? Telle était donc notre maxime aux Buissonnets.
   Chez mon oncle, c’était aussi un bel épanouissement de vie chrétienne, mais de vie chrétienne extériorisée. On s’intéressait à la politique, aux usages du monde. Mon oncle était à la tête de toutes les œuvres et en rapports constants avec les plus hauts personnages. Au moment où j’entrai chez lui un héritage venait de le rendre possesseur d’une grosse fortune et de magnifiques propriétés. Mes cousines Jeanne et Marie avaient l’âge de s’établir ainsi que les neveux et nièces de ma tante. Les deux familles étaient très unies et se voyaient beaucoup.
   J’arrivai au milieu de cette jeunesse gaie et charmante. Ce fut un véritable changement de vie avec les Buissonnets, tout était
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nouveau pour moi, mais loin de me charmer cette nouvelle existence me fit faire des expériences nombreuses, et voyant de près le monde j’appris à le mépriser, plus profondément encore que je ne l’avais fait de loin.
   A l’époque où je suis rendue une des nièces de ma tante était fiancée et il y eut échange de dîners entre les deux familles, un souffle mondain planait là où naguère, on se contentait d’une honorable aisance. Oh! que la richesse est dangereuse! c’est comme la glu, même quand on ne s’y attache pas, rien que de la toucher souille!
   Nous nous trouvâmes donc souvent en rapport avec les neveux de ma tante, l’un d’eux, vrai type de militaire qui n’avait renoncé à cette carrière que par déférence pour ses parents, me prit en affection. Soit chez lui, soit à la maison il lui fallait toujours être auprès de moi. Comme il le demandait hardiment quand il n’y était pas, on finit par le placer définitivement auprès de moi à table, afin d’éviter des esclandres. Le dîner était-il fini, il me prenait dans ses bras, bon gré mal gré, et me faisait faire un tour de valse. La première fois je résistais en montrant beaucoup de mécontentement, mais il ne m’écouta pas et je crus avec mon directeur qu’il valait mieux me laisser faire. Il aurait bien voulu m’embrasser, cependant il n’osait pas ; ce ne fut qu’à la noce de Jeanne où après m’avoir conduite toute la journée, car j’étais demoiselle d’honneur, il demanda à ma tante permission de le faire. O ce baiser! je me le rappellerai toujours, ce fut du sel jeté sur un brasier!
   En cette épreuve comme en toutes les autres je devais goûter jusqu’à la raffinerie. N’ayant sans doute pas assez de subir toute seule l’effort du feu, on venait l’attiser du dehors. Ma cousine Marie, qui m’aimait beaucoup crut
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me faire plaisir en me rapportant certaines conversations qu’elle avait eues avec ses cousines: « Si tu savais, me dit-elle un jour, combien H. t’aime, il raffole de toi. » Ah! je n’avais pas besoin qu’on me le dise je m’en apercevais assez! Et cependant cette révélation me fut faite plusieurs fois sous des aspects différents.
   Ma Mère, il me semble inutile d’entrer dans plus de détails vous avez dû comprendre la liaison qui existe entre cet ange de Satan qui m’avait été donné pour me souffleter et cet assaut fait à mon cœur aimant…J’ai souffert à en mourir… Plongée tout entière dans le feu, je ne savais si j’étais un tison d’enfer ou si quelque espérance de salut existait encore pour moi. Dans cette incertitude il me passait des moments de désespoir affreux. Un jour étant entrée à l’église pour prier, je fus saisie d’une telle angoisse que je voulus crier: je suis damnée!..mais ma langue s’attacha à mon palais. Depuis je ne pouvais passer à cet endroit dans tressaillir.
   O ma Mère! quelles luttes!.. J’étais à Jésus tout seul, je lui avais donné ma foi, mais où était-il parti! il me laissait seule en proie aux fureurs de l’ennemi. Tout se tournait contre moi jusqu’à ma simplicité même, car au lieu d’être saisie d’horreur pour tout ce qui aurait porté atteinte à ma virginité, je trouvais belle aussi la vocation du mariage, j’avais pour ainsi dire deux vocations, deux attraits. Oh! quelle torture!
   Ste Thérèse disait que la pensée de l’homme l’aurait retenue sur la pente de l’abîme, mais moi je sentais que le cœur était plus fort que tout le reste et que devant l’impétuosité de son courant les sentiments les plus nobles et les plus fins auraient été balayés. Oui mon égarement aurait pu aller jusque là je le sentais bien.
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   Les pensées les plus extravagantes s’emparaient de moi, par instant je me demandais si j’avais encore ma raison. Il y avait comme deux personnes en moi, d’un côté je me réjouissais d’être tenue par mon vœu, de l’autre je haïssais mes chaînes. Et comme ma volonté ne me faisait pas planer, malgré les efforts que je lui faisais opposer au démon, j’en concluais qu’il n’y avait rien à faire dans cette sorte de tentation et qu’on était vaincu d’avance. C’est pourquoi je croyais que j’étais damnée sans appel. Je dis je, ce n’était pas moi qui croyais à cette fatalité, à cette prédestination à l’enfer c’était la voix du chien maudit qui aboyait sans trêve autour de ma demeure, c’était elle qui me soufflait cela pour me faire désespérer
   Vous me direz peut-être, ma Mère, mais vous aviez le Carmel ? Ah! c’était encore une de mes souffrances, croyant que j’étais un ordure, je n’osais pas parler de tout cela à ma Thérèse j’aurais eu peur de la souiller. Quelques mots échappés par ci par là à mes sœurs leur faisaient bien pressentir mes luttes, mais ce n’était qu’un pressentiment dont elles durent cependant parler au bon Père Pichon, car pour m’encourager elles me dirent un jour, qu’il leur avait écrit que j’avais une bien ‘belle’ âme et que j’étais un « vase d’élection ». Un vase d’élection, est-ce bien lui qui avait pu dire cela, lui qui recevait toutes mes atroces confidences ? En note: Le 21 septembre 1893, il écrivait à sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus: « Chérissez votre Céline, elle le mérite. Je le sais mieux que vous. Notre Seigneur la conduit à des cimes par un chemin âpre et escarpé » - 1893)
   J’essayai que cette révélation me fit du bien, je fis en sorte de me persuader que mon âme était belle et que j’étais une élue de Dieu puisque ceux qui me connaissaient le disaient. Mais cette consolation ne faisait qu’effleurer mon âme et la réconforter un instant. Etait-ce bien vrai que Jésus m’aimait encore, ne détournait-il pas ses yeux de moi avec dégoût ?
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  Quant à moi je lui étais restée fidèle et je l’aimais toujours…
   Lorsque la tourmente fut arrivée à son paroxysme, sans que je susse comment Jésus se leva, il commanda au vent et aux flots et il se fit aussitôt un grand calme. Ma petite nacelle avait été ballottée par les vagues en courroux et menacée par la foudre pendant près de deux ans.
   J’ai lu dans la vie de St Thomas d’Aquin qu’un ange du Seigneur vint lui ceindre les reins afin qu’il ne ressentît plus la révolte de la chair. Quant à moi je ne sais pas si un envoyé de Dieu m’a rendu ce service, tout ce que je sais c’est que depuis ce moment, une ceinture de pureté a remplacé pour moi l’aiguillon. La paix fut si complète et si durable que j’arrivai presque à oublier que j’avais un corps tant il me semblait ne vivre que par l’intelligence et le cœur.
   Maintenant si je veux analyser ce qui se passa pendant cette épreuve et quelle fut ma coopération à la grâce je remarque que cette coopération n’a consisté que dans une souffrance passive et une volonté dont l’unique occupation était de désavouer, c’est Jésus seul qui a remporté la victoire sans aucun mérite de ma part. « Ma force a été simplement en silence et en espérance » comme le dit notre Ste Règle. En silence parce que je ne fis rien paraître au dehors des pensées qui me torturaient, personne ne s’en douta, j’avais même l’air indifférente, ma cousine Marie, avec laquelle j’avais beaucoup d’intimité, ne le pressentit jamais. De plus, le bon Dieu permit que je ne laisse jamais échapper une parole de sympathie pour celui qui me recherchait, il pouvait croire que ses assiduités étaient prodiguées en pure perte. Ah! je n’aurais eu qu’un mot à dire, qu’un regard! Quand j’y songe je suis saisie d’épouvante, ma vocation a été si près de sombrer! il
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semble que cela ne tenait qu’à un fil et si j’avais été infidèle ce fil se brisait!
   Mon silence sur cette épreuve fut si complet que je n’en parlai même pas à mon confesseur, qui n’en sut jamais un mot. Mon Directeur, le P. Pichon, étant minutieusement tenu au courant, cela suffisait pour me sentir en sécurité. Puisque je n’avais rien à me reprocher, pourquoi aurais-je agité cette question ? Il se serait produit le même résultat que lorsqu’on bat des blancs d’œufs, la mousse aurait monté, monté, mon imagination se serait excitée, aussi je préférais m’entourer de calme. J’avais pour maxime que « tout ce qui trouble vient du démon » et comme ma volonté était droite je rejetais impitoyablement sur lui tout ce qui aurait voulu faire sombrer ma paix, que j’ai toujours conservée intacte grâce à Dieu.
   Vous allez penser, ma Mère, que vous n’y comprenez rien. Il n’y a qu’un instant je vous ai dépeint une guerre à outrance dans laquelle je me croyais vaincue et je dis tout à l’heure que je n’ai pas un seul instant perdu ma paix intérieure. J’avoue que je n’y comprends rien non plus, et pourtant c’est vrai, je pourrais l’affirmer.
   En y réfléchissant je crois tout simplement qu’il est tout naturel qu’il en soit ainsi, car lorsque Jésus nous a appris à prier Il ne nous a pas conseillé de solliciter d’être délivrés de la tentation mais seulement la grâce de ne pas y succomber. Eh bien, la tentation qui réduisait tout mon royaume à feu et à sang mettait mon âme aux abois, voilà la guerre et Jésus en même temps me délivrait du mal, voilà la paix.
   Si ma force était en silence elle était aussi en espérance. 

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