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Histoire d'une petite âme - suite 1

suite 1


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  J’avais en mon Dieu une confiance invincible et tout en croyant mériter sa disgrâce, je le suppliais d’avoir pitié de moi et j’étais certaine qu’il me délivrerait, ou tout au moins qu’il ne permettrait pas que je l’offense. J’avais écouté ses préceptes lorsqu’il m’avait dit: « Ma fille, soutiens ton père dans sa vieillesse. Son esprit viendrait-il à s’affaiblir sois indulgente, et ne le méprise pas dans la plénitude de tes forces » aussi j’avais le droit de compter sur la récompense: « car le bien fait à un père ne sera pas mis en oubli, et à la place de tes péchés, ta maison deviendra prospère. Au jour de ta tribulation le Seigneur se souviendra de toi, comme la glace se fond par un temps serein, ainsi se dissiperont tes péchés (Eccl. III, 12.13.14.15)
   Ma Mère, oui, le Seigneur s’est souvenu de moi… voilà tout le mystère de ma préservation. Ah!vous comprenez maintenant combien j’ai dit vrai quand j’ai comparé mon âme à un tison arraché du feu!..
   Aussi jamais je ne pourrai le remercier assez, Celui qui m’a sauvée!.. Qu’ai-je fait pour m’attirer cette grâce! Les grands saints se levaient devant Satan comme des géants formidables, atteints par l’aiguillon ils se roulaient dans les épines, ou se plongeaient dans l’eau glacée, et par leur valeur ils éteignaient
  le feu, moi dans ma faiblesse je me suis contentée de ne pas souffler dessus…
  A la vérité, le feu ne s’est pas éteint alors, mais puisque c’est un plus grand miracle que Jésus a fait de conserver son tison dans l’ardeur de la flamme que d’avoir étouffé cette flamme, gloire soit rendue à sa puissance, qui a triomphé en moi avec plus d’éclat!
   Hélas! lorsque je considère le nombre incalculable de pauvres âmes aveuglées par le démon qui leur fait miroiter devant les yeux les plaisirs des sens et les attraits de l’amour humain je suis saisie d’une grande tristesse. Je
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voudrais pouvoir aller les trouver et leur dire combien il est facile de sortir du creuset, plus pur qu’on y était entré. Si nous étions livrées à nos propres forces évidemment ce serait impossible et la voix maudite du serpent est vraie en cela. (allusion à la parole entendue…voir p. 317, fin du 1er alinéa). Oui, à mon humble avis, sans un secours direct du ciel, ces combats sont de ceux où on est vaincu avant d’être entré en lice. Sans ce secours d’en haut la chute est absolument certaine et le Sage a raison lorsqu’il dit: « Le vertige de la passion séduit un esprit même éloigné du mal. » (Eccl. ) car la chair étant le poids qui nous entraîne si Jésus ne retient on tombe véritablement. De même qu’il est impossible qu’un homme jeté du haut d’un navire dans la mer avec une meule de moulin au cou ne tombe pas dans l’eau et quand il y est tombé puisse nager et se sauver, de même il est impossible de se tirer soi-même de l’océan de la tentation. La meule du moulin c’est notre concupiscence, le démon s’en sert, mais elle n’est pas sur son compte, elle est sur le nôtre, ce qui est sa part, à lui, c’est l’action de nous jeter à la mer par la tentation. O mon Dieu! comment ferons-nous pour nous sauver de ce double péril si vous-même ne venez à notre secours!
   Puisqu’il est évident que, sans le secours de Dieu, nous sommes perdus il faut donc demander ce secours et se l’attirer. On le demande par la prière on se l’attire par la fidélité aux petites choses et par la confiance en Dieu. Pour moi, je sentais bien que si j’avais le malheur de me donner un instant de relâche j’étais perdue. Aussi j’étais plus stricte que jamais à mon règlement, plus vigilante du côté de la vanité. Je me rappelle qu’au mariage de ma cousine Jeanne, sa sœur Marie et moi, qui étions demoiselles d’honneur, fîmes une grande attention sur ce point. Nous en étant tenues à une distinction sobre pour notre toilette nous
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ne voulions même pas soigner notre coiffure plus qu’à l’ordinaire afin de n’attirer les regards en quoi que ce soit. A cause de l’état de mon âme je cherchai avec soin toutes les occasions de me mortifier, le miroir fut banni et je me souviens qu’à la soirée je fis une grande attention de ne pas croiser les pieds parce que c’était un geste gracieux et je les rentrais même sous ma robe pour me priver de voir et de montrer mes charmantes chaussures découpées. Ces petits riens sont peu de choses, mais ils sont le lien qui nous attache à Jésus, lien qui nous empêche de tomber. Ainsi nous restons entre ciel et terre avec notre meule au cou, ou si nous touchons les flots, loin de nous engloutir ils nous portent mollement.
   Si au contraire, brisant ce lien des petits sacrifices et de la vigilance, nous disons à Jésus: « Je suis lasse de combattre à forces aussi inégales, je vais me laisser aller à la merci des circonstances! si vous voulez me sauver, vous êtes tout-puissant! » Si on dit cela, on imite les bourreaux qui, après avoir cloué Jésus à la Croix, disaient « Si vous êtes tout-puissant descendez de la Croix!» Il ne descendit pas, bien qu’il fut tout-puissant et il ne viendra pas non plus au secours de l’imprudent qui l’aura lié par ses infidélités. Ou si, dans sa bonté, il y vient à la fin pour empêcher la perte finale, ce ne sera qu’après l’avoir humilié par bien des chutes.
   C’est, qu’en effet, la chute est souvent la punition de l’orgueil. Le Sage l’a dit: « Le commencement de tout péché c’est l’orgueil » (Prov.) aussi on peut bien être certain qu’il n’y a que les orgueilleux qui tombent, ceux qui ont présumé de leur force ou qui, abandonnant les rames, ont tenté Dieu. Les petits, les faibles, ceux qui se confient humblement dans le Seigneur faisant petitement tout ce qui est en leur petit pouvoir, ceux-là ne tombent pas!
 
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   Ah! ma Mère, je trouve qu’on ne dit pas assez aux âmes cette vérité si simple et si consolante. Dans notre orgueil nous voulons pour ainsi dire oublier que tous, sans exception, nous sommes pétris de boue et nous n’osons pas soulever ces questions-là. Les enfants des ténèbres, eux, osent bien les soulever, mais c’est pour dire aux âmes dans des romans ignobles: « ouvrez vos portes, vos fenêtres, toutes vos issues afin de respirer à pleins poumons l’atmosphère voluptueuse que nous faisons dense autour de votre demeure ».
   Et nous, nous, sous le prétexte d’une réserve de bon ton nous faisons le silence autour de cette importante question, laquelle intéresse presque tout le monde et les pauvres âmes se perdent faute de conseil, faute d’espérance. Ah! si je pouvais!.. Ma Mère, que mes désirs sont grands de voler auprès des pauvres âmes tentées, des pauvres cœurs séduits je leur raconterais mes peines, mes petits efforts et la victoire qu’a remportée Jésus, je leur dirais que cette victoire est assurée moyennant une facile et toute petite coopération. Je leur dirais ces paroles empruntées à nos saints Livres: « Quand j’étais encore jeune, avant de m’égarer dans la voie de l’erreur, j’ai prié ouvertement pour obtenir la Sagesse. En voyant sa fleur comme à la vue d’une grappe qui se colore, mon cœur se réjouissait en elle. Je l’ai demandée devant le temple, pour elle mon âme a lutté et j’ai apporté un grand soin à mes actions. Vers elle j’ai dirigé mon âme, avec elle mon cœur a suivi le droit chemin, et la pureté de la vie je l’ai trouvée. Avec elle, dès le commencement j’ai acquis l’intelligence, c’est pourquoi je ne serai jamais abandonné.
 
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  Pliez votre cou sous le joug et que votre âme reçoive la Sagesse. Il n’y a pas à aller loin pour la trouver. Voyez de vos yeux que j’ai travaillé peu de temps et que j’ai trouvé un grand repos » (Eccl. 41)
   Ce que Jésus demande c’est donc la prière et la simple action de plier son cou sous le joug qui n’est autre que d’apporter un grand soin à ses actions.. Sur la terre, moyennant une rétribution on s’assure contre tous les accidents et même sur sa propre vie, pour s’assurer aussi la miséricorde et la compassion du bon Dieu il faut une légère redevance, mais qui ne voudrait la payer pour obtenir une telle sécurité!
   Ma Mère, il est temps que je m’arrête, car sur ce sujet je ne tarirais pas, si je m’écoutais. Pour vous faire oublier cette trop longue dissertation voici un petit trait qui vous fera sourire. Au moment où parut le « Journal La Croix » pour la première fois, nous étions encore jeunes Thérèse et moi. Nous nous trouvions sur le boulevard nous rendant aux Buissonnets quand nous entendions crier: ‘Vla! le journal la Croix, 9 centimes seulement!’ Au premier abord, nous crûmes que nous avions mal entendu, mais percevant toujours le même son, nous nous mîmes à rire: ‘Il faut convenir, dit Thérèse, que ce n’est pas cher! un sou pour aller par le chemin de la gloire!’
   Ah ma Mère, quand j’ai été en train de le payer ce sou, ça m’a coûté et j’ai trouvé que je donné des millions, mais aujourd’hui un sou en compensation de la brillante victoire qu’il a remportée dans mes états.
 
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   Lorsque les ennemis se furent retirés, le pays devint extrêmement prospère. Je veux dire que mon âme loin d’être affaiblie par deux années de guerre se vit enrichie de toutes sortes de biens. Comme je l’écrivais tout de suite en citant le passage de l’Ecclésiaste, Jésus me récompensa, il parut oublier, ce doux Ami, qu’à Lui seul revenaient les honneurs du triomphe…
   A ce moment je puis dire comme Ste Thérèse que je tenais le monde vaincu sous mes pieds. Mon âme et mon cœur étaient élevés au-dessus des choses de la terre et je sentais en moi une noble assurance. Ah! si j’avais été libre, avec quelle promptitude je me serais envolée et cachée dans un cloître! Mais mon cher petit Père avait besoin de moi, un besoin bien contesté, il est vrai, car je ne pouvais le soulager en rien, il était trop malade même pour jouir ordinairement de mes visites. Cependant je ne laissais pas de les lui faire afin qu’il se vît entouré et aimé, si hélas! il pouvait jouir encore de ces douceurs! Me retirer aurait été le condamner à mourir loin de sa famille et j’espérais toujours que le bon Dieu nous le rendrait.
   Je restai donc dans le monde exposée à de nouvelles séductions, mais fermement convaincue que Jésus m’en réchapperait encore. Je menais une vie sérieuse qui eut été très agréable en compagnie de mon père et de mes sœurs chéries… La matinée était réservée à la peinture. Après la messe matinale je me mettais à l’ouvrage. Je composais des tableaux pour le Carmel et je faisais aussi des études d’après nature, je convoquais, dans mon atelier, des vieillards et des enfants pour me servir de modèles. Cela me coûtait beaucoup, car en toutes espèces de choses je préfère pouvoir me tirer seule que d’être à charge à d’autres personnes.
 
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  Toutefois mes modèles étaient très contents de venir poser, parce que je les récompensais largement. Mais les enfants s’endormaient, il fallait que je les distraie ainsi que les vieillards, en leur causant presque tout le temps, aussi je n’entrepris ce travail d’après nature que pour faire plaisir au bon Dieu et lui prouver ma bonne volonté. Il me semblait, qu’après ces efforts, je pourrais tout espérer de sa libéralité quand plus tard j’aurais besoin de me servir de mon art pour sa gloire. Ma coopération du moment fut donc de faire tout ce qui était en moi sans craindre le labeur.
   A cette époque j’avais beaucoup désiré avoir un maître qui me guidât dans mes travaux et le bon Dieu permit qu’un artiste de Paris hors concours, membre du Jury etc.… (Mr Krug) vint en villégiature en Normandie. Des amis m’ayant mis en rapport avec lui, mon oncle l’invita plusieurs fois et il me donna d’excellentes leçons. Je fis un portrait sous sa direction et plusieurs études. Il était très surpris de mes dispositions et admira beaucoup mes diverses compositions. Plus tard, lorsque je lui demandais des conseils pour mes tableaux, il me répondait invariablement: « Je vous ai déjà dit que pour la composition, personne ne peut vous en remontrer! » Quant à l’exécution, il y avait bien quelques fautes, mais mon excellent maître ne me décourageait jamais, il me promit même de me faire recevoir au salon si j’allais passer quelques mois à Paris en suivant ses cours. Mais d’autres devoirs me retenaient à Lisieux et je refusai encore.
   En nous expliquant la méthode des études, les concours pour le Salon, comme il était très franc et loyal il nous initia aux trucs pour être reçu, aux protections qu’il fallait s’assurer. Entre autres choses il nous dit que, si les concurrents ne faisaient pas partie de telle société, je ne me
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souviens plus du nom mais je sais qu’il y avait un abonnement à prendre…si donc ils n’étaient point entrés dans cette milice ils ne pouvaient être reçus quelque fut la valeur de leurs œuvres. Je ne puis dire combien cette déclaration me dégoûta de tous les honneurs de la terre où la palme n’est point donnée au mérite, mais à l’intrigue ou à l’asservissement, et je ne m’étonnai plus d’avoir vu au salon tant d’œuvres qui, à mon avis, étaient bien médiocres.
   Je ne jouis pas seulement un été des leçons de mon maître, chaque année, aux vacances, je le revoyais et lui soumettais les travaux faits pendant son absence. Il vint même me voir au Carmel où, lui ayant montré un portrait en buste, d’après la photographie, que je venais d’achever, il me dit qu’il ne valait pas moins de 400 f. (un portrait buste valait alors 300 f., avec mains 500f. (prix de ma maîtresse de peinture)
   Ces détails dans l’histoire de mon âme vont vous sembler puérils, ma Mère, et cependant ils ont leur importance, en cette rencontre fortuite avec un peintre de renom me parut une bien grande délicatesse de Jésus. Il sembla me dire: « Pour moi, tu avais renoncé à aller à Paris suivre les leçons des grands maîtres, eh bien, c’est l’un d’eux qui vient à toi, c’est moi qui te l’envoie pour te prouver que même les secours humains ne manquent pas à ceux qui ont tout abandonné pour mon amour.»
   J’appréciai beaucoup cette grâce et j’en goûtai les fruits, car la protection d’un maître aussi autorisé me fut d’un grand secours. Quand il avait dit que quelque chose était bien il fallait le croire, on n’osa plus critiquer mes œuvres quand le censeur avait passé. Il en résulta pour moi une certaine assurance qui me fit avancer à pas de géant dans mon art. Jusqu’alors la timidité avait paralysé mes forces, ce qui prouva une fois de plus que les encouragements sont souvent nécessaires.
 
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   Avec la peinture je cultivai aussi les sciences et la littérature. Je lus des livres de géologie, de zoologie, de physique, de chimie, je lus aussi Platon et c’est avec plaisir que je me serais livrée à l’étude de la philosophie si j’avais eu quelqu’un pour m’ y guider. Chaque soir mon oncle nous lisait quelque belle pièce de nos meilleurs auteurs qu’il choisissait (éliminant ave soin tous les passages d’une morale douteuse). Ainsi nous fîmes connaissance avec Corneille, Racine, Shakespeare et d’autres encore.
   A cette époque, j’appris par cœur plus de 40 poésies, il y en avait pour tous les goûts, les unes étaient tendres, délicates, mélancoliques, gracieuses, les autres étaient grandioses, sévères, sublimes tandis que d’autres encore étaient des récits patriotiques ou des chants guerriers, ces derniers étaient les plus nombreux. Bien entendu personne ne connut jamais mon répertoire, je murmurais cela à mi-voix quand j’étais seule occupée à un travail qui ne captivait pas l’esprit. Je n’ai pas besoin de dire que toutes ces poésies étaient du meilleur goût et toutes pieuses, je chantais les héros de mon choix, et, parmi ces héros, Jeanne d’Arc était ma préférée.
   Les récits chevaleresques avaient depuis longtemps fait mes délices, mais ne me contentant pas de simples histoires j’avais étudié des livres traitant de la chevalerie elle-même. Ainsi je connaissais le nom de toutes les armes qu’employaient les Chevaliers, leurs devoirs, leurs mœurs, aucun détail ne m’avait échappé.
   Si je m’instruisais ainsi par des lectures intéressantes et historiques je nourrissais mon âme de la saine doctrine et des exemples des Saints. Ma Thérèse chérie se chargeait de m’en pourvoir, je lisais et méditais d’ordinaire après elle ce dont elle avait fait elle-même l’essai. Je lus les Fondements de la vie spirituelle par le P. Surin. Les œuvres de St Jean de la Croix, de Ste Thérèse, du P. d’Argentan, d’Henri Suso et bien d’autres,
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car la piété tenait toujours la plus grande place dans ma vie.
   Je m’occupais encore de divers travaux. Je fis de la galvanoplastie, de la photographie et tout espèces de choses artistiques. J’aimais beaucoup faire des inventions et comprendre le mécanisme. Ayant eu une machine à coudre je la démontai complètement et après avoir nettoyé chaque pièce, je les remis à leur place. A propos de machine à coudre je m’entendais aussi à la faire marcher et souvent nous nous confectionnions des toilettes mes cousines et moi.
   Ah! ma Mère, quelle multiplicité de choses! Quand je considère tout cela j’en ai le vertige! Et pourtant c’est la vérité que mon pauvre esprit s’est appliqué à bien des vanités. J’allais dire « malheureusement » pour moi, j’ai toujours été d’une très grande adresse et entendue à beaucoup de travaux. Tout enfant, à l’âge où la petite fille n’enfile encore que des perles je demandai une chiffe et du fil et au grand ébahissement de tout le monde je taillai et confectionnai une robe à ma poupée, robe à la mode comme celle que je voyais aux belles dames. Il est vrai que les points avaient un centimètre de long, mais la façon était exécutée d’une manière surprenante. Cette aptitude à toutes choses était si évidente, qu’un notaire dit à Papa en me désignant: « Vous n’avez pas besoin de la doter celle-là, elle porte sa fortune avec elle! » Ah! puisse-t-il avoir dit vrai, puissent toutes ces richesses dont ma nature était dotée m’avoir servi à acquérir cette fortune impérissable qu’on appelle la Sainteté!
   Thérèse remerciait le bon Dieu de ne pas lui avoir donné ces dons extérieurs qui attirent les louanges des créatures. ‘Je regarde cela comme une grâce, écrivait-elle. Jésus voulant mon cœur pour lui seul exauçait déjà ma prière, changeant en amertume la consolation de la terre’. J’en avais d’autant plus besoin que je n’aurais pas été insensible aux compliments.’ Mais plus loin elle déclare
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que jeune encore elle fut prise « d’un désir extrême de savoir.» Ce désir extrême de savoir chez une enfant qui n’avait pas 15 ans ne dénotait-il pas en germe cette aptitude à toutes choses qui s’épanouissait chez moi à l’âge de 20-25 ans ? et ne doit-elle pas plutôt remercier le bon Dieu de l’avoir cachée à l’ombre du cloître afin qu’elle ne perdît pas son temps en d’inutiles connaissances ?
   Quant à moi, dois-je me faire de la peine d’avoir employé, d’une manière moins lucrative qu’elle, les plus belles années de ma jeunesse ? Oh! non, étant dans le monde j’y étais par la volonté de Dieu et, dans sa condescendance, il ne me demandait point alors de vivre comme une religieuse. Aussi, suis-je
  persuadée que je lui ai été agréable en accordant une culture spéciale à
  l’intelligence. Dès l’instant qu’on cherche premièrement son royaume et sa justice il est content de nous. Et moi je suis certaine que même, dans les occupations qui n’avaient pas pour but immédiat l’éternité, je m’y suis toujours livrée dans l’intention d’y trouver quelque beauté qui me rapprochât de mon Créateur. D’ailleurs ce n’était pas difficile tout m’élevait à lui, même les choses qui naturellement auraient dû m’en éloigner.
   Je pense encore que, si Jésus a voulu que je sois exposée aux séductions ‘du savoir’, c’était afin de continuer en moi sa mission de préservation en retirant son tison de ce feu non moins dangereux que celui des passions, plus dangereux même puisqu’il se nomme l’orgueil et la vaine gloire, et que pour ce péché-là c’est à peine s’il y a de la miséricorde.
   Mais Dieu permit que sur ce point les tentations du démon échouassent complètement sans même me donner à combattre, car il y avait beaucoup moins de prise en moi sur ce terrain-là que sur l’autre. J’ai toujours haï l’orgueil plus que le démon même, et il me faut avouer que je ne le comprends
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même pas. Je suis hélas! orgueilleuse quand on m’accuse injustement, je sens vivement un reproche et j’ai besoin de toute mon énergie pour me taire, ne rencontrant l’humilité du cœur qu’après mûre réflexion. Sous ce rapport l’orgueil est donc chez moi le premier mouvement tandis que l’humilité n’ est que le second. Mais pour l’orgueil qui vient de la vaine gloire je le trouve si stupide, si indigne d’une âme noble et généreuse que je le méprise avec dédain.
   Je me souviens cependant d’une circonstance où le bon Dieu permit au démon de me tenter sur ce point et, m’ayant laissée à moi-même, il voulut voir ce que j’allais faire. Je me hâte de dire que, s’il y a eu victoire c’est lui encore qui l’a remportée. Le petit enfant qui porte aux malheureux la pièce que son père vient de lui donner fait l’aumône il est vrai, mais le mérite n’en revient-il pas à son père ? Il en est toujours de même pour moi qui ai gagné la pièce que je n’ai que le petit mérite de la porter à sa destination. Oh! que je sens cette vérité profondément!..
   J’anticipe les événements, car j’étais au Carmel depuis déjà plusieurs années, mais ce trait se rapportant à mon sujet il se classa de lui-même ici. Afin d’organiser un laboratoire pour la photo, i.e. j’avais donné la commission de faire exécuter un réservoir et un bassin. Comme il fallait à ce dernier une forme toute spéciale à cause de l’emplacement qui lui était destiné, j’avais fait un croquis et une petite légende en face. Ces objets furent parfaitement exécutés, tels que je les avais demandés, je manifestai ma surprise au commissionnaire, que les ouvriers eussent si bien compris: « Ce n’est pas étonnant, me répondit-il, c’était si bien expliqué qu’un enfant aurait saisi tout de suite ; les ouvriers en étaient dans l’admiration, ils ont dit: mais cette sœur-là c’est un véritable architecte! » - A cet instant je ressentis une impression de plaisir très vif,
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sans toutefois y faire attention. Cependant comme cette impression persistait, elle me peina et je voulus la chasser, à ce moment elle revint avec une violence si grande que je pris peur et, recourant bien vite à la Ste Vierge, je la suppliai de venir à mon secours: ‘C’est bien sûr une tentation d’orgueil, pensai-je, ô ma Mère chérie, ayez pitié de moi!’    
   Mais la tentation devenait de plus en plus intense, que faire ? je priais avec ferveur et je n’obtenais rien! A ce moment j’eus une pensée lumineuse. – On nous avait donné, pour les étrennes, un petit crayon avec un bout en fer, qui m’avait fait un extrême plaisir, à la récréation une Sœur me l’avait emprunté et je savais bien qu’elle oublierait qui le lui avait prêté et ne me le rendrait jamais si je ne le lui redemandais pas, ce que je comptais faire sans tarder. Mais comme je viens de le dire, une pensée lumineuse me traversa l’esprit, je dis au bon Dieu: « Eh bien, je vous donne mon petit crayon si vous m’arrachez à ce feu d’orgueil qui me brûle et je vous promets non seulement de ne pas le réclamer, mais de ne pas le lui prendre si je le trouve à traîner. »
   Ma Mère, c’est au même instant que la tentation disparut pour ne plus revenir. Je tins parole et ne rentrai jamais en possession de mon crayon ce qui, vous n’allez pas le croire, me fut un très gros sacrifice. En le donnant à Jésus, j’offrais tout ce qui me coûtait le plus à ce moment-là.
   Depuis, j’ai fait cette réflexion inspirée par le résultat palpable mis sous mes yeux: qu’il n’y a que la prière unie au sacrifice qui soit véritablement efficace. C’est une remarque à faire. La prière et le sacrifice ce sont les deux plateaux de la balance, balance juste que le bon Dieu est absolument forcé de remplir…
 
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   Mais cette réflexion m’a menée loin de mon sujet et je ne sais plus trop où le reprendre. Je disais, je crois, que je n’avais jamais eu à combattre sous le rapport de l’orgueil qui naît de la vaine gloire. J’ai pu en effet profiter en sécurité de la jouissance des biens de l’esprit goûtés dans l’ordre, et je remercie le bon Dieu de m’avoir placée successivement dans des milieux qui m’étaient si sympathiques. Pas plus chez mon oncle qu’aux Buissonnets on ne parlait de choses banales. La question toilette était agitée aux saisons et vite résolue, après on ne s’en occupait plus. A table c’étaient ces messieurs qui avaient la parole et je ne le regrettais pas, car j’étais suspendue à leurs lèvres. Rien ne m’intéressait comme les questions scientifiques ou même politiques. Mais ces dernières me faisaient souffrir parce que j’aurais voulu me lever afin de combattre pour la bonne cause.
   A ce moment, un nouveau journal se fondait à Lisieux et celui à qui il appartenait ouvrait sa carrière en attaquant l’Eglise et le Pape. En même temps le bon journal allait sombrer, son rédacteur, un fervent catholique, de la Société Lexovienne, Mr Lemeignan, qui s’occupait de cette œuvre depuis de longues années avec un désintéressement digne de sa foi, était malade et ne pouvait plus s’en occuper. Dans cette difficulté pressante, mon oncle me dit un jour: ‘Peut-être que le bon Dieu serait content si je faisais un article pour défendre le St Père, mais ce serait m’engager dans le journalisme, si je fais cela je prévois que le journal va me tomber sur les bras. » Nous étions à table, en entendant ces paroles, ma
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Tante si douce et si timide se mit à pleurer. Elle objecta que vu le caractère de l’adversaire il y aurait des propositions de duel à chaque instant et que ce serait une source d’ennuis sous tous rapports. Alors je pris la parole, frémissante d’émotion: « O mon oncle! allez-vous vous arrêter pour si peu! Il n’y aura qu’à refuser les duels et puis tout sera dit, qu’importe que vous deveniez une cible visée par les ennemis, du moment que vous ferez un rempart au St Père et à la bonne cause! ah! si je pouvais moi! »
   Je crois bien que mon oncle fur frappée de ce que je dis alors, et c’est le bon Dieu qui le permit ainsi, car à l’instant toutes ses hésitations cessèrent et il reprit avec assurance: » Eh bien oui, je répondrai! Tu as vaincue fille au grand cœur! »
   Il répondit, en effet, et fit un article d’une éloquence magistrale ; le journal lui tomba en effet sur les bras, mais dans de telles mains il reprit une nouvelle vie ; les provocations au duel lui furent adressées, en effet, mais il les méprisa. En un mot tout ce qui avait été prévu arriva, mais sans aucun autre résultat pour lui qu’une couronne d’honneur et pour la religion un puissant appui Oh! je ne saurais dire combien je trouve utile à une cause d’avoir une feuille publique afin de pouvoir parler quand la nécessité l’exige. Quand même cet organe ne ferait que tenir en échec les adversaires ce serait déjà beaucoup. Aussi pour nous donner cette latitude d’élever la voix quand bon nous semble, nul sacrifice ne devrait paraître trop coûteux, pas plus ceux de sa fortune,
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que ceux de sa propre personne, rien! Il vaudrait mieux se condamner à manger du pain sec toute sa vie et se donner le droit de pouvoir crier à l’injustice et au mensonge quand il y a lieu.
   A propos de ce que je disais tout à l’heure au sujet des jouissances de l’esprit goûtées dans l’ordre, elles sont si grandes et si supérieures à celles des sens qu’il n’y a même pas de comparaison à établir entre elles. Quelquefois je me considère avec une sorte de respect, je me dis: moi je suis un être intelligent et libre, je pense ce que je veux, mon esprit court sur toutes choses et veut pénétrer toutes choses, j’ai une volonté à moi, tellement indépendante de tout ce qui m’entoure que nul au monde ne peut lui faire violence malgré moi, Dieu même compte avec elle. En réfléchissant à cela je me trouve si grande que j’ai peine à y croire, je me touche et je dis avec enthousiasme. Oui, c’est bien vrai que j’existe, moi (plusieurs lignes biffées) Mais devant ces merveilles comment ne pas reconnaître la suprématie de Celui qui est notre origine et notre fin, de Celui qui fait connaître à l’homme sa pensée! » (Amos IV, 13) Et cependant, combien hélas! s’éloignent de leur Principe divin pour s’avilir et choisir de plein gré le rang
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des êtres les plus abjects!
   Je ne puis dire combien cette pensée me fait de peine. Ces jours-ci, j’ai eu quelques minutes entre les mains, un catalogue de mode. A la vue de toutes ces têtes frivoles mon cœur s’est serré. Sans doute ce ne sont que des images, mais il ne faut pas cependant se faire illusion, les dessinateurs reproduisent toujours les types et les allures des personnages de leur époque. Si leur coup de crayon donne ces poses et ces figures efféminées c’est qu’ils les voient sous leurs yeux. Que c’est triste! J’ai remarqué entr’autres, une personne qui, après avoir fait tourner sa traîne jusque devant elle par un certain mouvement, la regardait avec complaisance comme si elle était hypnotisée par ce splendide horizon. Le bel épagneul qu’on avait aux Buissonnets faisait cela souvent!
   O ma Mère! et dire que ce sont des créatures si grandes et si parfaites, des créatures qui ont devant elles l’éternité qui s’amusent ainsi! Que la vanité est donc laide et répugnante puisqu’il faut aller en chercher le modèle non point en Dieu mais chez les animaux. Ceci me rappelle, qu’à la campagne, nous avions une belle jument qui sous le poids des années, avait conservé les grâces de sa jeunesse quand il y avait honneur à les montrer, car aussitôt qu’elle allait aux champs conduisant modestement une charrette de foin, elle baissait la tête presque jusqu’à terre, tandis qu’à la Victoria elle prenait des allures fringantes, se redressait faisant le cou de cygne, en un
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mot, on reconnaissait tout de suite le beau cheval d’attelage d’autrefois. Elle avait donc conscience qu’il fallait faire la belle! Je ne saurais dire combien cette étude sur l’instinct des animaux relatif à la vanité, me fut profitable en me faisant mépriser un sentiment aussi bas et aussi servile, puisqu’il fait dépendre notre satisfaction non des joies goûtées en Dieu, ou en nous-même par la culture de l’esprit, mais dans les autres par le désir de paraître.
   A côté de cette vie sérieuse et intéressante que je menais chez mon oncle se placent deux voyages qui se rattachent à cette époque. L’un avait pour but Lourdes, l’autre Paray-le-Monial. Le premier des deux voyages nous fit visiter les principales villes de France, car nous étions allés en touristes et, comme les rois- mages: partis par un chemin nous revînmes par un autre. Cette excursion, très agréable d’un côté, avait un point noir, c’était de se trouver à Lourdes sans pèlerinage, mais le bon Dieu y pourvut car nous rencontrâmes à la Grotte un pèlerinage Vendéen, aussi eûmes–nous la joie de nous y unir et ma cousine Marie eut ainsi l’occasion de faire entendre sa jolie voix à la Ste Vierge. Je me souviens qu’à la procession aux flambeaux beaucoup de personnes se retournaient pour voir quel était ce rossignol aux vibrations si pures. Après avoir fait nos dévotions dans ce lieu unique au monde, nous fîmes des excursions dans les montagnes et passâmes en Espagne. Notre voyage fut pieux, charmant et instructif, mais ce qui me laissa un souvenir durable
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ce fut une visite au Sanctuaire de la Ste Face à Tours et une visite à la Grotte de Massabielle.
   Plus tard, je fis aussi le pèlerinage de Paray-le-Monial, j’étais accompagnée de Léonie ou plutôt ce fut moi qui l’accompagnais, car c’était pour lui être agréable que je me mis de nouveau en route, j’avais assez et trop même des voyages de la terre… Afin de prouver à Jésus que je l’aimais et que le lieu où il avait manifesté son Cœur, symbole de l’Amour qu’il me porte, m’était cher entre tous, je ne voulus pas suivre d’autres pèlerins qui prenaient le chemin d’Ars. Et cependant j’aurais aimé faire une visite dans ce lieu béni. Je dis cela, ma Mère, pour vous prouver combien je tenais à donner au Sacré-Cœur de Jésus une preuve de mon attachement puisque cette preuve entraînait avec elle un sacrifice. Et cependant si vous me demandez ce que j’ai pensé à l’Oratoire de Tours, à la Grotte de Lourdes, au sanctuaire de Paray je répondrai que j’y ai plus souffert que joui et j’ai compris cette parole de l’Imitation: « qu’il en est peu qui se sanctifient par de nombreux pèlerinages.»
   C’est en vain que j’y cherchai Jésus, que j’y cherchai Marie. J’essayais de me pénétrer de la pensée que mon Jésus avait apparu à telle place, que ma Mère avait occupé telle autre, qu’eux enfin que j’aime tant étaient venus là pour rendre visite à notre humanité et lui dévoiler de divins secrets, mon esprit
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s’arrêtait tout court et mon cœur s’écriait comme autrefois les disciples cherchant à connaître Jésus: « Maître où logez-vous ?.. » Où êtes-vous, où puis-je vous trouver, ô mon Bien-Aimé ? Ce n’est pas par le sentiment que je veux vous rencontrer, mais en réalité, je veux vous saisir et vous emporter partout où j’irai. Comme Madeleine « le lieu où vous avez été mis » ne suffit pas à ma tendresse, je pleure en le regardant car ce lieu béni ne possède plus mon Trésor. « Où vous êtes-vous caché, mon Bien-Aimé, en me laissant dans les gémissements ? Vous avez fui comme le cerf, après m’avoir blessée, je suis sortie après vous en criant et vous étiez déjà parti.» (St Jean de la Croix)
   Tels sont, ma Mère, les sentiments qui jaillissent malgré moi de mon cœur, quand je visite sur la terre les lieux sanctifiés par Jésus ou par ma Mère du Ciel. Mais dans ces angoisses de l’amour la profonde parole de l’Imitation vient toujours me consoler.: « L’homme pieux porte avec lui partout Jésus ». ( ) Qu’ai-je donc à désirer ici-bas après une telle assurance que je sens réalisée en moi ?.. Oui, je sens Jésus vivant en moi et je l’emporte partout avec moi! Que la malice des hommes arrive à nous priver de nos tabernacles, à nous enlever l’Eucharistie, tant que j’aurai en moi un souffle, Jésus résidera dans le sanctuaire de mon cœur et je ne verrai cesser cette mystérieuse présence que pour le posséder dans la claire vision de l’éternité.
   Oh! voilà le pèlerinage des pèlerinages, visiter Jésus en nous-même par la vie intérieure et l’union à Dieu… C’est là qu’il loge…
 
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  Il répondait autrefois aux disciples qui l’interrogeaient sur le lieu de sa résidence: « Venez et voyez ». Oui, pour voir il faut aller d’abord, c’est notre coopération à l’appel divin, elle suppose un effort, mais quelle récompense de voir le lieu où notre Bien-Aimé habite et d’y entrer avec lui!.. Oh! combien après cette sublime trouvaille le cœur, enfin satisfait, s’écrie avec joie: « Pour moi être uni à Dieu c’est mon bonheur, avec toi, Jésus je ne désire rien sur la terre! (Ps. 73, 25.26)
   Il est bien vrai que je ne désirais sur la terre que l’aimable volonté de mon Jésus. Souvent, ah! bien souvent mon cœur se reportait vers le Père chéri qui vivait exilé loin de nous, la blessure était toujours vive de ce côté-là, mais c’était sans amertume, j’étais tellement livrée au bon Dieu que je n’aurais pas su vouloir r quelque chose qu’il n’aurait pas voulu et c’était patiemment que j’attendais, de sa tendresse, la grâce d’entourer moi-même les derniers jours de mon Père.
   Que m’eut-il manqué dans la vie que je viens de dépeindre si j’avais eu les jouissances du cœur ? Mais celles-là n’étaient plus faites pour moi. Le rosier avait été coupé et les fleurs étaient dispersées. Oh! que j’ai souffert d’être privée de puiser ma sève au rameau paternel!.. Sacrifier cette joie –là pour moi c’était immoler ce que j’avais de plus cher. Il est vrai que mes bons parents faisaient tout leur possible pour m’adoucir cette épreuve, mais il ne peut se faire qu’il n’arrivât quelquefois de petites peines et
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je suis certaine que le bon Dieu le permettait ainsi pour mon plus grand bien.
   Un jour ma cousine Jeanne étant venue avec son mari, mon oncle voulut la taquiner et lui dit: « Quitte donc ton Francis et reviens chez moi, tu n’y paieras pas pension, toi! » Aussitôt ce fut un glaive qui me transperça. Moi je payais pension, car je n’étais pas chez moi!.. Mais où étais-je donc, où était mon foyer ? moi je n’avais donc pas de famille! Ah! si j’en avais une autrefois, autrefois moi aussi, j’avais été ‘l’enfant de la maison’, mais le bon Dieu avait laissé la tempête se déchaîner et le chef vénéré était loin des siens et cet intérieur délicieux, dont j’étais l’un des heureux membres avait été dévasté…Tous ces souvenirs se pressaient en foule dans mon cœur et, rentrée dans ma petite chambre, je donnai libre cours à mes larmes.
   Il ne faudrait pas croire, ma Mère, par ce que je vous ai dit sur le plaisir intellectuel goûté dans l’étude, que mon esprit y était exclusivement captivé. Cela aurait été bien malheureux surtout si le proverbe eut été véridique quand il dit ‘ce qu’on acquiert du côté de l’esprit on le perd du côté du cœur’ Car à choisir entre les deux biens, j’aurais préféré les jouissances de l’amour, mais comme l’amour augmente d’après la connaissance de l’objet aimé je m’appliquais à l’étude pour mieux connaître le bon Dieu puisqu’il se révèle dans ses œuvres. J’en ai fait tellement l’expérience que je me demande comment les savants peuvent ignorer Dieu, c’est un problème que
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je ne puis résoudre. A mon égard, le but était donc atteint et je menais une vie intérieure très intense.
   Le Carmel était tout pour moi. Chaque semaine j’allais m’y retremper auprès de ma Thérèse. Léonie se mettait d’un côté de la grille et moi de l’autre, elle voyait l’une des deux aînées ou les deux ensemble et moi je causais dans un petit coin avec Thérèse, jamais cela ne variait. Il n’y avait qu’à la fin du parloir qu’on faisait une conversation générale.
   Je ne (me) rassasiais pas de recevoir les conseils de ma sœur chérie, je la consultais pour tout. Je m’arrangeais aussi de façon à recevoir des lettres d’elle, voici comment je m’y prenais. A cause des circonstances si spéciales dans lesquelles je me trouvais il y avait quelque passe-droit, ainsi elle me souhaitait mes fêtes et mes anniversaires. Alors, afin d’obtenir qu’elle m’écrivît je me gardais bien d’aller au parloir aux environs de ces jours- là, et quand j’avais ma lettre, j’allais aussitôt remercier de vive voix ma Thérèse chérie. C’est pour cette raison que presque toutes les lettres qu’elle m’adresse sont ou pour le 28 avril mon anniversaire, ou pour le 21 octobre fête de St Céline. Grâce à ce stratagème je possède maintenant des trésors.
   O ma Mère! quelle union d’âme il y avait entre nous! là je retrouvais la famille, et mon cœur se réchauffait à ce contact, c’étaient les oiseaux d’un même nid, on y parlait du cher absent, c’étaient les mêmes intérêts qui nous occupaient, les mêmes joies et les
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peines qui faisaient battre nos cœurs…
   Quand je considère cette institution divine qu’on appelle la famille je pense que les législateurs modernes auront beau faire ils ne l’aboliront pas. Les nations et les peuples pourront se fusionner, peut-être, en poursuivant ce but, les sans-patrie servent-ils malgré eux les desseins du Très-Haut, car nous ignorons ce qui doit arriver dans les derniers temps du monde et le mode de législation que Dieu prépare avant la catastrophe finale ou celle que se prépare la malice humaine, mais la famille, ce lien sacré subsistera jusqu’à la fin des temps, plus que cela, comme l’a chanté Thérèse: ‘Nous retrouverons le toit paternel au Ciel!.. Je ne saurais dire combien cette pensée est réconfortante pour moi et combien elle m’aide à affronter l’exil.
   Ma visite au Carmel et celle que je faisais à mon cher petit Père partageaient donc ma semaine. Je me souviens encore des pensées profondes qui remplissaient mon cœur pendant ces voyages à Caen. La vitesse avec laquelle je parcourai les belles campagnes me rappelait la rapidité de la vie, les couchers de soleil dorant l’horizon, ‘festonnant les nuages’ parlaient doucement à mon âme. Il me semble qu’à la clarté de ces merveilles je voyais la vérité sur toutes choses, les vicissitudes de notre pèlerinage ici-bas m’apparaissaient sous leur véritable jour et pour mériter les délices éternelles nulle épreuve sur la terre ne me semblait trop grande. Plusieurs fois, souvent même, voulant prouver à Jésus mon amour et ne sachant quel témoignage lui donner je m’offris à lui pour faire de moi ce qui lui plairait,
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je lui dis que j’accepterais tout de sa main: même, ah! même la privation de ma raison s’il daignait me la demander. La seule grâce que je sollicitais était de ne jamais l’offenser. Après cette offrande de moi-même, mon amour pour Jésus trouvait un peu de soulagement, car il me semblait ne pouvoir aller plus loin dans ma donation, j’avais atteint les dernières limites.
   Pendant ce temps, le bon Dieu s’apprêtait à faire déborder sur nous les flots de sa tendresse, et le 10 mai 1892 il nous rendait notre Père chéri. (plusieurs lignes biffées)
   Ma joie fut grande de pouvoir soigner moi-même mon Père bien-aimé. La paralysie étant devenue générale il ne pouvait plus se mouvoir qu’avec une extrême difficulté, aidé par un bras vigoureux, les jambes surtout lui refusaient tout service. Sa plaie de la tête était, cette fois, complètement guérie, il n’en restait plus que la trace. Quant au moral c’était maintenant une douce enfance, si douce et si aimable qu’elle avait tous les charmes du jeune âge unis à ceux des cheveux blancs. Je ne ma lassais pas d’embrasser mon papa chéri, je lui témoignais mon affection de mille manières et ne savais quoi inventer pour lui être agréable. Il
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s’intéressait à tout ce qui se passait autour de lui, sans toutefois y prendre part, car il ne parlait presque jamais ; cependant on voyait bien qu’il comprenait. Il aimait surtout à entendre ma cousine Marie jouer au piano et restait de longues heures à l’écouter, principalement lorsqu’elle exécutait des mélodies. On reconnaissait là son âme profonde et son esprit méditatif d’autrefois.
   Il fallut pourtant remonter une maison. Mon Oncle loua une habitation tout près de la sienne. Ah! ce n’était pas les Buissonnets! Mais qu’importait l’écrin pourvu que nous possédions la ‘perle fine’! Et je la possédais ma ‘perle fine’, et j’étais si heureuse que le séjour d’un cachot m’aurait paru délicieux avec elle. Rien, rien ne m’aurait coûté en sa compagnie et, pour l’entourer d’honneur, j’aurais gagné à la sueur de mon front de quoi le lui procurer si cela eût été nécessaire. Non, ce n’était pas un amour filial ordinaire que j’avais pour mon Père, je le crois, c’était un culte.
   Nous prîmes deux domestiques pour soigner Papa. Malheureusement, au début, nous ne pûmes nous procurer le ménage et ce fut la source de grosses difficultés, difficultés de toutes sortes et de toute nature. Puisque je suis sur ce chapitre, je vous en dirai un mot, ma Mère. Il est vrai que ces soucis sont très secondaires, mais ils ne laissent pas cependant de taquiner et quelquefois d’empoisonner la vie. En ayant particulièrement souffert, c’est justice d’y accorder une mention dans l’histoire de ma vie. Je pense que le bon Dieu permit pour moi ces épreuves, comme d’ailleurs toutes les autres, pour m’empêcher de m’attacher à la terre.
 
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   Aux Buissonnets, mes préoccupations domestiques avaient commencé dès mon entrée en fonction de maîtresse de maison, qui eut lieu au départ de Marie pour le Carmel, lequel coïncidait avec le mariage de notre aimable et dévouée servante « Félicité ». Je dois avouer qu’à partir de cette époque, malgré mes prières et la prudence que j’apportais à me renseigner sur le choix de ses remplaçantes, je n’eus pas la main heureuse. Il y aurait un livre à écrire sur ce sujet, qui ne manquerait pas de piquant à cause des multiples péripéties qui m’advinrent en ce domaine.
   Elles ne devaient jamais cesser car, à l’époque de ma vie que je raconte en ce moment, elles firent littéralement fureur. En effet, lorsque nous entreprîmes de soigner Papa, d’abord chez mon oncle, puis dans notre nouvelle demeure, rue Labbey, les difficultés surgirent et l’on reconnut bien vite la nécessité absolue de prendre un ménage dont les services seraient totalement consacrés à notre vénéré malade.
   Je garde le silence sur les essais infructueux, véritables drames que nous dûmes vivre, pour ne parler que de notre dernier domestique, nommé « Désiré ». Cet homme dont l’histoire finale me dédommagea de tous mes déboires fut très dévoué pour mon Père chéri qui, de son côté, lui témoignait beaucoup d’affection. Gai de caractère, il lui rendait la vie heureuse et savait le distraire, aussi je ne comptais pas avec ses défauts. Sa femme et lui assuraient le service de la maison.
   Ses défauts, il en comptait à son actif!
 
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  Bien qu’issu d’une honnête et chrétienne famille, il n’avait pas toujours été sérieux dans sa conduite et se laissait aller comme tant d’autres à la misérable passion de boire. Cependant, on le raisonnait facilement et, comme je l’ai dit, à cause de son dévouement, de sa probité et de son heureux caractère, je fermais les yeux sur tout le reste pour me l’attacher. Il ne faisait point non plus difficulté pour aller à l’église le Dimanche.
   Nous ne demandions à nos domestiques que les pratiques extérieures: ils devaient aller à une Messe le Dimanche, suivre les processions du St Sacrement avec nous, sans que jamais nous nous occupions de leur conscience. Toutefois, je cherchais à les instruire de leurs devoirs envers le bon Dieu, je profitais de toutes les occasions pour arriver à ce but et même j’en faisais naître au besoin.
   Cette année-là, c’était en 1893, nous approchions de la belle fête de Pâques et je savais que mon domestique ne la ferait pas, ce qui me causait un excessif chagrin. Voyant que je ne gagnais rien auprès de lui, je commençai une neuvaine à St Joseph, qui devait se terminer le 19 Mars. J’avais écrit une petite lettre à mon bien-aimé Père du Ciel qui fut placée sous sa statue, et, chaque jour, je faisais de ferventes prières pour obtenir la conversion de mon pécheur.
   L’un des jours de cette neuvaine, j’étais dans ma chambre tandis que le domestique était occupé à cirer la pièce voisine quand, tout à coup, je le vois entrer précipitamment et se jeter à genoux
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à mes pieds. Sa figure était inondée de larmes et il me dit au milieu de ses sanglots: « Je suis un misérable, depuis tant d’années je suis éloigné du bon Dieu, je fais des sacrilèges en paraissant accomplir mon devoir pour faire plaisir à ma famille, mais je veux me convertir, c’est tout à l’heure en regardant le tableau de la Ste Vierge que mon cœur s’est fondu comme la cire, oh! Mademoiselle pardonnez-moi, ayez pitié de moi! » Ce pauvre homme me fit une vraie confession générale tant était grand son repentir. Quant à moi j’étais bien émue et le relevant je lui dis de laisser là son ouvrage et d’aller sans retard confesser à un prêtre ce qu’il m’avait avoué, afin de ne pas laisser passer la grâce du bon Dieu.
   Il m’obéit à l’instant et partit se confesser. La scène à laquelle je venais d’assister était véritablement touchante et je remerciais St Joseph de la grâce extraordinaire qu’il m’avait accordée. Quant au tableau duquel était parti le rayon de repentir, il représentait Ste Madeleine pleurant ses péchés aux pieds de la Ste Vierge. Cette peinture était de ma composition, une de mes superbes ‘croûtes’, ce qui prouve que le bon Dieu ne se sert pas de préférence des œuvres d’art pour toucher les cœurs mais des œuvres où l’amour a dirigé le pinceau, c’est ce qui était arrivé pour cette toile.
   Le domestique revint enfin de sa course plus heureux que le plus heureux roi de la terre. Sa figure n’était plus la
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même elle respirait la paix, la joie du cœur. Oh! comme c’est bien vrai qu’il n’y a en ce monde que la pureté du cœur qui donne le bonheur! Cet homme était si content après l’humble aveu de ses fautes que, lui aurait–on proposé les richesses et les honneurs en échange de sa paix, certainement il ne l’aurait pas donnée. Il faut bien qu’il en soit ainsi, parce que le bon Dieu est juste et il a mis le vrai bonheur à la portée de toutes ses créatures. Oui, toutes, même la plus pauvre qui soit au monde peut posséder le trésor d’une bonne conscience, lequel fait pâlir tous les vils métaux dans lesquels notre stupidité croit trouver l’assouvissement de notre faim immense de bonheur, faim creusée en nous par l’Infini et que l’infini seul peut rassasier.
   Le lendemain de cette mémorable journée, Mr le Curé vint me rendre visite pour avoir l’occasion de revoir son pénitent et comme je lui parlais de cette grande grâce de conversion, il m’avoua que c’était l’une des plus consolantes de tout son ministère. Ce bon vieillard paraissait radieux et s’il y avait en ce moment « beaucoup de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui faisait pénitence », dans un petit coin intime de notre immense planète, il y en avait beaucoup aussi dans ce petit coin, où tous les cœurs unis dans une même foi et une même espérance, étaient bien près du ciel.
 
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   Dans cette période de ma vie qui s’étend depuis ma résidence chez mon oncle jusqu’à mon entrée au Carmel, je vous ai parlé, ma Mère, de la place que je faisais à l’étude, mais je ne vous ai rien dit de celle que je donnais à l’assistance des pauvres, comme aussi de cette autre accordée forcément aux exigences mondaines et aux divertissements innocents, qui sont la conséquence de la position que nous occupions. Je mentionnerai d’abord mon bonheur d’exercer la charité car j’avais un véritable attrait pour m’occuper des malheureux et j’aurais bien désiré qu’il me fût permis de le satisfaire en visitant les pauvres dans leurs réduits, mais ma Tante jugeait que ce n’était pas la place d’une jeune fille. J’avais beau lui dire que je n’étais plus une toute jeune fille par l’âge et que mon expérience de la vie suppléait aux années, rien ne put la décider à me donner carte blanche à ce sujet. Alors ma cousine Marie et moi-même nous nous décidâmes à ouvrir à la maison une sorte d’atelier. Nous avions invité plusieurs de nos amies à venir y travailler. Leur concours était requis une fois la semaine. De plus nous avions une tirelire où chacune déposait discrètement ses économies pour cette œuvre. Je ne saurais dire le nombre de petites robes, de jupons, de blouses, de capuchons pour garçons qui sortirent alors de nos mains. Nous travaillions sans relâche après avoir acheté nos marchandises au rabais pour en avoir davantage, rien ne nous déconcertait et pour notre œuvre nous n’avions point honte de prendre nos fournitures dans de
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pauvres magasins en faillite, dont les coupons d’étoffe pendaient aux portes dans un désordre lamentable. Mais quelle récompense ensuite de voir la joie de tout notre petit monde quand le jour était arrivé de revêtir les fameux habits! Je me souviens de toute une famille de 5 ou 6 enfants que nous avions habillés des pieds à la tête, je vivrais 100 ans que ce tableau ne s’effacerait pas de ma mémoire. Les figures de tous ces petits étaient si épanouies que, jouir de ce tableau est déjà une récompense plus que suffisante du peu de mal qu’on s’est donné et c’est à peine si je comprends que le bon Dieu promette encore une récompense éternelle. Agir avec cette libéralité, c’est vraiment récompenser non pas d’une peine mais d’une grande jouissance, car il est si doux de donner!
   Je dis donc que nos petits étaient ravis, ils nous regardaient avec de grands yeux où brillait successivement l’envie et la reconnaissance. L’envie quand se déployaient robes et manteaux, la reconnaissance quand chacun était revêtu de sa part. Les petites mains s’écartaient alors loin des habits pour ne pas les froisser, c’était vraiment charmant. Avant de les laisser partir nous leur adressions de pieuses recommandations leur faisant promettre d’être bien sages et d’aimer le bon Jésus de tout leur cœur.
   Oui, j’aimais beaucoup à faire plaisir aux enfants. Un jour qu’il y avait des marchands forains et que j’achetais toute une provision
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de gaufres pour mon cher Carmel j’aperçus, à mes côtés, un petit garçon qui, les deux mains dans ses poches, me regardait et surtout regardait les gaufres avec convoitise. Lorsque j’eus fini mes emplettes, je lui dis: « Tiens, tire à la loterie! » Le regard brillant de bonheur il fit tourner la roue et gagna des gâteaux, il fit un tour, deux tours, et, quand ses mains furent pleines, il s’enfuit en jetant un tel cri de joie que toute la place en retentit. La marchande considérait cette scène stupéfaite. Elle paraissait très émue et me l’exprima par un éloge. Je me rappelle son changement de visage qui, de rude, était devenu tout à coup aimable et tendre comme si ce spectacle avait ouvert devant elle un horizon qu’elle n’avait jamais soupçonné.
   Je vous parlais à l’instant, ma Mère, de marchandises achetées au rabais. A ce propos, un trait se trouve naturellement sous ma plume et je ne veux pas le passer sous silence, car il me fut une instruction pour toute ma vie. C’était pendant notre voyage en Italie, nous étions à Naples et, comme dans les autres villes de ce pays, harcelés par des foules de petits marchands qui voulaient absolument nous forcer à emporter leurs objets. Si nous les avions écoutés, il nous aurait fallu un second train pour revenir en France, aussi refusions- nous impitoyablement leurs offres. Parmi tous ces pauvres, se trouva un jeune garçon qui
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me poursuivant avec une jolie corbeille en paille finement travaillée. Il voulait la vendre 4f. Comme je ne désirais pas la corbeille que je jugeais destinée à m’embarrasser, je dis pour éloigner le solliciteur. « Je la prendrai pour 1 f 50 je croyais par là le lasser mais il revint à la charge en baissant son premier prix, je tins bon pour le mien. Il s’éloigna enfin, et je pensais en être quitte, quand je vis arriver un vieillard qui me donna la corbeille pour le prix que j’avais dit. Lorsqu’il fut en possession de son argent je le vis se détourner de loin avec une certaine tristesse comme s’il regrettait son marché. A cet instant j’aurais voulu courir pour lui rendre son joli panier tout en lui laissant mon offrande, hélas! il n’était plus temps, il nous fallait rejoindre notre groupe. Mais ce qui se passa dans mon cœur je ne saurais l’exprimer. Encore aujourd’hui après plus de 20 ans je n’y pense jamais sans regret. Et cependant, ce pauvre n’a pas dû être appauvri par son marché, car je l’ai recommandé tant de fois au bon Dieu que bien sûr, aidée du secours de mon Epoux qui est si riche et si puissant, le tort que j’ai pu lui faire involontairement a été largement réparé. Mais cet incident m’a été, comme je l’ai dit, un exemple pour toute ma vie et depuis ce moment je pris la résolution de ne jamais payer un objet au-dessous de sa valeur. Ce pauvre homme avait sans doute un grand besoin d’argent pour consentir à donner, en échange de quelques sous, un si bel ouvrage représentant tant d’heures de travail, et si j’avais
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accepté cet échange par amour du gain, je pense qu’il y aurait eu faute de ma part. Oh! comme on doit être juste à l’égard des pauvres ouvriers qui peinent et se fatiguent pour gagner leur vie et celle de leur famille. On devrait être heureux de trouver une occasion non seulement de les payer, mais de les faire gagner à nos dépens.
   S’il y a quelque mérite à sentir en soi ce besoin d’une justice aussi parfaite que possible, il ne faut pas me l’attribuer mais plutôt à mes chers parents qui m’en ont donné l’exemple et m’ont élevée dans ces principes. Jamais je ne vis mon Père faire tort à qui que ce fut, il préférait être trompé lui-même que de tromper les autres. C’est ainsi qu’il ne consentait pas à faire circuler une mauvaise pièce de monnaie qui lui était passée, louis d’or et pièces blanches étaient alors impitoyablement fixés à sa table de travail comme un perpétuel mémorial de son exquise honnêteté.
   Dans la famille Guérin je fus aussi témoin de touchants exemples de charité. Avant que le bon Dieu eut donné la fortune à mon oncle je l’entendais souvent dire: « Que je voudrais être riche pour faire du bien! » car son grand cœur souffrait de voir que sa bourse n’était pas à la hauteur de ses aspirations. Mais lorsqu’il fut riche, il fut aussi pauvre parce qu’il se trouve en contact avec de plus nombreuses misères et, devant cette multiplication, sa fortune lui parut aussi petite qu’au temps
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de sa médiocrité. Son vestibule était toujours occupé par des bandes de pauvres, il donnait des poignées de sous ou des pièces blanches, jamais il ne comptait, et s’il donnait davantage à ceux qui le méritaient le plus, il ne refusait cependant à personne. Mais afin de pouvoir soutenir cette libéralité il ne souffrait aucune dépense inutile, il disait que c’était faire tort aux malheureux, et je l’ai vu servant du vin à table s’en priver lui-même, parce que ce soulagement n’étant pas nécessaire à sa santé, il préférait faire cette économie pour ses chers pauvres. Je ne relate qu’un seul fait, mais je pourrais en citer mille, car c’était de même pour toutes choses et cependant tout était si bien ordonné dans sa maison, qu’en prélevant l’obole du pauvre sur le superflu, on y jouissait soi-même de l’aisance la mieux entendue.
   Je n’avais donc qu’à suivre de si louables exemples et j’aurais été bien responsable de m’écarter d’une route si nettement tracée. Cependant si je désirais donner aux pauvres les aumônes matérielles, c’était dans le but d’arriver jusqu’à leurs âmes. Le bienfait qui n’atteint que l’extérieur me paraît un corps sans vie, et de même qu’on ne laisserait pas un chien mourir de faim à sa porte sans lui donner un morceau de pain, de même c’est une telle obligation de soulager ses semblables dans leurs besoins, qu’à peine est-ce le fait d’un bon cœur. Aussi lorsqu’on s’arrête à cette aumône matérielle le but est bien terre à terre et le mérite bien petit.
   Agir de la sorte c’est jeter des vivres à un prisonnier sans
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le délivrer de ses chaînes, c’est rompre le câble sauveur que le naufragé tient dans sa main. On le lui a lancé et puis au lieu de l’attirer à soi, on l’abandonne après ce premier secours.
   Oui, lorsqu’on fait l’aumône à un être raisonnable, on le rend redevable envers nous, parce que le bienfait attire la reconnaissance, c’est comme un lien qui lie son cœur au nôtre, nous en devenons le maître et pouvons en faire ce que nous voulons. Ne pas profiter de cette puissance, mise entre nos mains, pour élever ce cœur aux choses surnaturelles et le donner à Dieu, c’est rompre volontairement ce lien sauveur, et faire la charité dans ces conditions-là n’est pas une action plus méritoire que de secourir un être sans raison. C’est une action plus élevée et plus urgente et c’est tout. Notre Seigneur lui-même a expliqué la condition du mérite, elle ne dépend pas de la valeur de l’offrande, mais seulement de l’intention ‘puisqu’un verre d’eau froide donné en son nom ne restera pas sans récompense’. Voilà donc le point capital ‘donner en son nom’ et si on l’observe comment ne pas parler de lui, le bienfaiteur, à celui qui reçoit le bienfait ? Il va donc de soi qu’il faut le faire connaître à son obligé! garder cette intention dans son cœur ce n’est pas assez. Ainsi, par exemple, si une personne riche m’a remis une somme à distribuer aux pauvres de sa part, il serait mal à moi de laisser croire que je suis l’auteur de cette largesse et je dois faire connaître le bienfaiteur au nom duquel je fais l’aumône.
   C’est afin de mettre cette ligne de conduite en pratique
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que j’aimais beaucoup parler du bon Dieu aux malheureux. Ma cousine Marie et moi réunissions des enfants pour leur faire le catéchisme. C’étaient de préférence des petits garçons parce que d’ordinaire ils sont plus délaissés et moins instruits que les petites filles, aussi malgré qu’ils fussent choisis parmi les plus déshérités et ceux dont personne ne voulait ils ne laissèrent pas de nous donner bien des consolations.
   Je m’occupai aussi de préparer à la première communion un autre enfant dont mon oncle payait la pension au petit séminaire. Je mis tout mon cœur à cet office si doux et je lui fis suivre la même méthode dont je m’étais moi-même servie. Je lui composai un petit carnet où chaque jour il devait inscrire ses sacrifices, et à chaque sortie je le prenais à part pour lui expliquer la grande action qu’il allait accomplir, je le faisais à l’aide de comparaisons qui sans doute frappèrent son imagination, car rentré au séminaire il disait à ses professeurs: « Oh! préparez-moi à ma première Communion comme le fait Melle Céline! » Mais ces bons messieurs ne connaissaient ni Melle Céline ni ses histoires et ne purent contenter l’enfant. L’un d’eux cependant, un jeune prêtre ami de la famille, me rapporta la chose en me demandant de lui enseigner ma méthode.
   J’ai remarqué qu’on ne se doute pas souvent du succès qui couronne nos pieux efforts et parfois on est tenté de se décourager en pensant qu’on prêche dans le désert. Ainsi comme l’enfant dont je parle était peu expansif, qu’il paraissait même ne pas comprendre et ne pas être intéressé par ce que je lui disais, j’aurais
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pu croire sans cette anecdote qui me fut rapportée par hasard, que je ne faisais aucun bien. J’en fus même si persuadée qu’après sa première Communion, lui ayant demandé son carnet pour y mettre la dernière main j’oubliai de le lui remettre. Dans la suite il quitta le séminaire et je le perdis de vue. Quelle ne fut pas ma surprise quand un jour je vis un grand jeune homme venir me réclamer le fameux objet. J’ignorais qu’il était en ma possession, mais je le retrouvai bientôt et le rendis à son propriétaire. Ce petit détail m’a prouvé combien il tenait à ce souvenir de son enfance et j’en conclus que les germes jetés en terre à cette époque lointaine produisaient plus tard leurs fleurs et leurs fruits.
   Non, il ne faut pas se démonter quand la tâche paraît ardue et stérile, il faut travailler avec la même ardeur que si le succès était certain et dépendait de nos efforts, il faut dispenser sans compter la parole de Dieu dont nous sommes les heureux dépositaires. N’ayons aucune crainte, car malgré les passions des hommes et les embûches du démon la parole du Seigneur sera toujours vraie: « Comme la pluie et la neige, dit-il, descendent du ciel et n’y retournent pas, qu’elles n’aient abreuvé et fécondé la terre, et ne l’aient couverte de verdure, qu’elles n’aient donné la semence au semeur et le pain à celui qui mange ; ainsi en est-il de ma parole qui sort de ma bouche: elle ne revient pas à moi sans effet, sans avoir exécuté ce que j’ai voulu, et accompli ce pourquoi je l’ai envoyée ». (Is. 45, 10.11)
   Cette consolante promesse a toujours été présente devant
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mes yeux lorsque j’ai entrepris quelque bonne œuvre ayant pour but la gloire de Dieu et elle a été pour moi un précieux réconfort. Jamais je n’ai craint de dire ma pensée, j’ai toujours essayé d’instruire et d’éclairer les personnes qui m’ont approchée. Parmi mes amies, j’en avais plusieurs qui aimaient beaucoup le monde et se croyaient obligées de sacrifier à cette idole aux attraits si séduisants. Je les laissais me raconter toutes leurs vanités et je ne disais rien, mais c’était justement en ne disant rien que je causais beaucoup, car ne se voyant pas approuvées, elles reprenaient: « Vous êtes une sainte vous! et je suis sûre que vous riez de nous intérieurement! »
   Elles venaient de m’ouvrir la porte, j’entrais bien vite et sans attaquer directement leur conduite je dévoilais ma pensée sur les sottes vanités du monde si indignes d’occuper une âme immortelle, je concluais en leur disant: « Ne m’en voulez pas de vous avoir fait connaître ma manière de voir, c’est vous qui me l’avez demandée, quand vous ne voudrez pas la savoir ne m’engagez pas sur ce terrain-là! » Chose étrange, en ma présence elles étaient comme forcées d’y revenir et de me confesser en quelque sorte toutes leurs peccadilles.
   Un jour ne voulant pas être méchante avec l’une d’elles qui essayait de me persuader qu’il y avait des exigences de position, je lui demandai: « Dites-moi donc si, dans la société où vous vous trouvez, il y en a de vêtues plus modestement que vous ? » Elle rougit et m’avoua que oui. Alors je repris: « Eh bien. Allez au bal si vos parents vous y obligent mais soyez toujours la plus modeste dans vos toilettes, ne laissez pas cette
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grandeur d’âme aux autres, prenez-la pour vous. Et ce n’est pas tout: pour rétablir l’équilibre de la balance et mettre quelque chose en face de ce grain d’encens offert au plaisir, portez donc un instrument de pénitence pendant que vous dansez. Mgr d’Outremont, dans sa jeunesse fut obligé comme vous de se prêter à ce divertissement, mais comme il ne voulait pas s’y livrer il avait soin d’introduire des clous dans ses élégantes chaussures afin que la douleur le rappelât sans cesse à lui-même et à Dieu. »
   Mon amie entendant cela et voyant un bracelet de fer en face du bracelet d’or, une ceinture hérissée de pointes en regard du collier de perles ne mordait pas bien fort à l’hameçon. Elle était stupéfaite en constatant qu’il y avait des âmes assez généreuses pour s’imposer ces sacrifices, car je lui en citais, et ces exemples en causant son admiration produisaient certainement leurs fruits.
   S’ils ne l’empêchèrent pas de continuer sa vie un frivole, ils furent néanmoins comme le mors et les rênes qui retinrent le coursier dans ses ardeurs.
   Oui, il est toujours bon d’éclairer et d’instruire nos frères, j’en ai fait l’expérience. Ne pas le faire c’est participer à leurs erreurs. Il est un vieux proverbe qui dit: « Les receleurs sont pires que les voleurs.» Oui, écouter le langage des passions que ce soit celui de la jalousie, de la colère ou celui de la vanité sans oser donner un avis salutaire c’est prendre sur ses épaules le même fardeau que le prochain sans toutefois le lui alléger. Une telle condescendance, laquelle n’aboutit à rien, n’est pas une charité, mais une lâcheté.
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  C’est une action plus basse que de regarder d’un œil froid un incendie sans y jeter un seau d’eau et pourtant Dieu sait ce que serait pareille action à ses yeux et aux yeux de nos semblables!
   Je n’ignore point que, généralement, on n’en juge pas ainsi parmi les humains, je veux dire pour ce qui regarde les choses de Dieu et le salut éternel de nos frères. A la plus petite tentative on est tout de suite taxé d’indiscret, on prétend que le zèle est souvent plus nuisible qu’une molle patience. Je dis molle patience parce que le zèle étant pris ici en mauvaise part il est juste d’y prendre également cette patience qui mériterait plutôt l’épithète d’insouciance. Ah! si on voyait un être chéri sur le point d’être écrasé par une lourde machine, quels cris ne jetterait-on pas pour prévenir le danger, avec quelle promptitude ne s’élancerait-on sur cet objet de notre tendresse! Oh! on ne calculerait pas où on le saisit on ne regarderait pas même si on le blesse en voulant le sauver. Qu’importerait une brusquerie devant un si grand mal! Et pour sauver une âme on prend des gants, on chuchote, on attend, finalement on n’essaie rien ou presque rien et les âmes de ceux que nous aimons sont perdues pour l’éternité et un gouffre immense les sépare de nous pour toujours, de sorte «que là où ils sont nous ne pourrons aller et qu’eux ne pourront venir là où nous serons… »
   J’ai toujours éprouvé une douleur profonde en présence d’un si grand malheur, ce n’est pas moi qui me donne ce sentiment, c’est Jésus qui le met dans mon cœur, car étant toute enfant je me [145] souviens qu’il était déjà en moi pour me faire souffrir car « le zèle de l’amour est inflexible comme le séjour des morts, ses ardeurs sont des ardeurs de feu. » (Cant. VIII, 6) S’il est inflexible qui donc pourra le réduire ? si ses ardeurs sont pénétrantes comme le feu qui donc pourra les étouffer ? Personne! car ce n’est point un feu humain mais « une flamme de Jéhovah » (Cant. VIII, 6) et les grandes eaux ne peuvent éteindre cette flamme et les fleuves ne la submergeront pas. »
   Toute jeune j’étais donc dévorée par cette flamme allumée par le bon Dieu dans mon cœur, en voici un exemple: Une de mes petites compagnes devant faire sa première communion me racontait que son grand’ père seul ne s’unirait pas à la fête pieuse parce qu’il était éloigné du bon Dieu, il avait bien été ébranlé par une mission, mais il avait laissé passer ce souffle du Saint- Esprit sans correspondre à la grâce. J’osais alors demander à cette enfant si elle disait un mot à son grand’père et sur sa réponse négative je me rappelle que je bouillonnais intérieurement. Je ne faisais que penser à cela et je combinais dans ma petite tête ce que j’aurais fait à la place de ma compagne, les moyens que j’aurais employés pour prendre le cher pécheur par le cœur en un si beau jour, ce plan mit en jeu toutes mes ardeurs et je crois que le bon Dieu m’en sut gré comme si réellement je l’avais accompli.
   Je sais bien, ma Mère, que c’est par la prière et le sacrifice qu’on arrive à convertir le cœur de ses créatures, c’est lui qui
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les éclaire et les transperce d’un trait de contrition et d’amour et nous, sans son aide, ne pouvons faire que des gaucheries. Mais si nous employons nos ardeurs à nous sacrifier dans le secret, à prier pour les êtres bien-aimés qui ne jouissent pas comme nous de la lumière, il donnera fécondité à nos œuvres, et de même qu’autrefois il rehaussa la beauté de Judith afin qu’elle exécutât plus facilement le plan qu’elle avait conçu pour sauver son peuple, ainsi il donnera de l’éclat à nos pauvres petites actions et fera nos paroles persuasives. Qui donc, après une telle protection, oserait nommer nos efforts ‘zèle indiscret’ quand Notre-Seigneur nous dit dans l’Evangile de ne point nous lasser de heurter à la porte, car si notre ami ne se lève pas de bon gré, il nous ouvrira cependant pour se soustraire à notre importunité parce que « quiconque cherche trouvera, on ouvrira à celui qui frappe et l’on donnera à celui qui demande.» tant il est vrai, selon l’expression de la vaillante Jeanne d’Arc, ‘qu’il faut batailler pour que Dieu donne victoire!’ C’est dans le même sens, je crois, que St Paul déclare que ‘nous nous rendons recommandables par les armes offensives et défensives de la justice’ (II Co. VI, 7) En effet, le grand Apôtre ne se contente pas de ne donner aucune louange à ceux qui conservent le zèle au fond de leur cœur, il nous prescrit encore non seulement de défendre la justice, mais d’attaquer, de provoquer cette défense par les armes offensives. Nous sommes donc davantage recommandables quand nous allons de l’avant que lorsque nous temporisons parce que, dans cette accalmie, entre plus souvent la pusillanimité, qui naît de l’appréhension d’essuyer un refus, que la réelle crainte d’une imprudence devant retarder le règne de Dieu dans cette âme
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que nous essayons de gagner à la vérité.
   Mais me voilà loin de mon sujet. Je parlais de la principale charité à faire aux pauvres, laquelle consiste dans le ministère de la parole et l’effusion du cœur. L’aumône corporelle est la clé qui ouvre la porte, il faut absolument entrer par cette porte, mais ne pas se contenter de jeter furtivement là un morceau de pain. Permettez-moi, ma Mère, de vous développer ma pensée sur certains préjugés assez délicats, il est vrai, et cependant très déplorables à mon avis.
   J’ai remarqué que beaucoup de personnes pieuses font des distinctions dans la distribution de leurs aumônes, en rejetant impitoyablement les malheureux que la plaie du péché a touchés. Non seulement on s’écarte de leur demeure, mais ces doubles déshérités de la nature et de la grâce sont rayés des listes charitables et ils ne trouvent aucun accès auprès des bienfaiteurs ordinaires des pauvres.
   Ma Mère, je ne saurais dire combien j’estime fâcheuse cette intransigeance qui contraste si évidemment avec la doctrine et la conduite du divin Maître. Car le Saint Evangile nous dit que « tous les publicains et les pécheurs s’approchaient de Jésus pour l’entendre » (Luc xv, 1). S’ils s’approchaient de lui c’est qu’il les accueillait avec effusion, s’ils désiraient l’entendre c’est qu’il ne les humiliait pas dans ses discours. L’Evangile nous fait encore remarquer que c’est Jésus qui adresse le premier la parole à la Samaritaine, il s’abaissait jusqu’à lui demander un service, et pourquoi cela sinon
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pour faire naître l’occasion de l’instruire et par suite de la convertir.
   Quant à nous ce n’est point cela que nous faisons, non seulement nous méprisons de telles femmes, mais loin d’aller jusqu’à leur parler et leur demander un service nous ne daignons même pas leur répondre quand elles nous en demandent. Allons donc! ce serait se souiller que de les toucher même du bout du doigt!
   O ma Mère! agir ainsi n’est ce pas imiter les orgueilleux pharisiens qui nettoyaient scrupuleusement les dehors de la coupe et du plat et qui n’étaient eux-mêmes que des sépulcres blanchis odieux réceptacle de corruption. Qui d’entre nous est sans péché ?.. Je compare toutes les âmes à une demeure, palais ou masure peu importe. Dans cette demeure quelle qu’elle soit il existe des lieux abjects et cachés. S’il y a un jardin autour de cette demeure que ce soit un parc ou un simple parterre il y a un endroit secret où l’on dépose les détritus de toutes sortes. Telle est la condition de la vie humaine.
   Ainsi notre âme, splendide édifice bâti par la main même de Dieu, destiné à devenir son sanctuaire, notre âme a hérité de la faute originelle, elle porte une tare indélébile, elle est agitée par les trois concupiscences décrites par l’Apôtre et qu’elle connaît bien sans qu’on le lui enseigne, hélas!.. Ce sont les lieux secrets qu’elle dérobe avec soin aux regards de ceux qui l’approchent, ainsi se tient-elle comme une reine dans ses salons somptueux, c’est là qu’elle reçoit les visiteurs. Et elle a raison, notre belle âme de se respecter ainsi, qui donc l’en blâmerait ?
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   Et cependant c’est une vérité qu’il est facile de constater chaque jour, d’autres belles âmes délaissant ces appartements splendides, s’en vont sans fausse honte établir leur quartier général dans les lieux abjects de leur demeure. C’est alors que tous les fuient et l’on pourrait ajouter: avec raison. Non, ce n’est pas avec raison! car c’est un grand tort, puisque c’est au moment où ces pauvres âmes auraient besoin de nous que nous les abandonnons. Il leur faudrait de bons conseils, une main secourable pour les retirer de cette ornière, mais nous ne leur tendons pas cette main et cette voix ce n’est pas la nôtre qu’elles entendront! Eh quoi! mais se serait se prostituer soi-même!
   Ah! ma Mère, se prostituer soi-même! et l’on n’a pas peur de se prostituer en saluant les orgueilleux, en donnant la main à ces potentats qui en imposent par la place opulente qu’ils occupent. Oui, nous leur donnons la main à ceux-là qui nous dévoient, qui pillent l’héritage du Seigneur, qui déchirent la robe de notre Mère la Ste Eglise ou le vêtement de cette autre Mère: la Patrie, et nous n’appelons pas cela nous prostituer!
   L’Apôtre St Jean qui avait reposé sur le Cœur du Maître et qui avait puisé là la science de la vérité et de la charité ne jugeait pas comme nous. L’histoire raconte qu’un jour se trouvant dans un bain public avec l’hérésiarque Cérinthe il en sortit aussitôt qu’il s’aperçut de sa présence, fuyant comme la peste le sol que
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foulait cet orgueilleux et l’air qu’il respirait, tandis que, accablé d’années il poursuivit jusque dans les montagnes un jeune voluptueux et l’atteignant enfin ramena au bercail cette brebis égarée.
   Oui, voilà l’exemple que nous donne le doux Jean: il fuyait celui que nous saluons, il poursuivait celui que nous poussons du pied comme un tas d’ordure. Oh! pourquoi donc ne pas remonter le courant du fleuve et venir nous instruire à la source même de la doctrine au divin Cœur du très doux Maître!
   J’ai lu quelque part qu’un Pape avait établi dans Rome un tour où l’on venait le soir déposer les petits enfants abandonnés. Ce tour était construit de telle sorte que personne ne pouvait se rendre compte d’où venait cet enfant. Plusieurs s’indignèrent devant une telle mesure, ou alla jusqu’à dire que le Pontife favorisait le vice, mais il ne s’émut point des blâmes et continuant son extraordinaire charité il sauva la vie du corps et celle de l’âme à des centaines de petits êtres.
   De nos jours beaucoup tiennent le même langage que du temps de ce bon Pape. « C’est favoriser le vice » que de faire la charité à cette classe du monde, mieux vaut réserver ses aumônes pour ceux qui le méritent. Il est évident en effet, qu’il ne faut pas donner d’argent à ceux qui, sans aucun doute, vont le dépenser pour pécher, mais il y a d’autres manières de faire la charité que de donner de l’argent, si on s’approchait du pauvre de plus près, si on le visitait sur son fumier on saurait mieux de quoi il a besoin et c’est justement parce qu’il pèche parce que le désordre règne chez lui
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qu’il est plus misérable et a davantage besoin qu’on ait pitié de lui.
   Mais je reprends cette parole que «s’approcher des malheureux qui, par leur conduite ne le méritent pas, c’est favoriser le vice » car je n’ai pas achevé ma pensée. Il est des vices qui peuvent se dominer par la peur: l’homme sera mis à mort s’il tue son prochain, aussi les malfaiteurs en général évitent-ils de tuer, mais le vice dont il s’agit ici ne se réduit point par la crainte. Ce n’est pas parce que de belles vertus dégoûtées refuseront leur aumône que le vice sera châtié. L’appât des sens, l’appât du cœur ne peuvent être vaincus que par leurs semblables. A l’appât trompeur des sens il faut opposer le bienfait, à l’appât du cœur la tendre compassion. A cet homme assoiffé d’amour il faut conduire les lèvres à la source désaltérante, au sein même de Dieu… Et pour en arriver là, but suprême de la charité, il faut sevrer cette âme des faux plaisirs en lui offrant de vrais plaisirs. Et quels sont ces vrais plaisirs sinon l’aisance, le bien-être qu’apporte la charité discrète et bien entendue ? Cette charité est l’hameçon qui attire le pauvre pécheur ; une fois pris lorsqu’on ne le lâche pas, on le donne facilement à Dieu. L’Esprit Saint l’a dit: « S’il trouve pour intercesseur un Ange entre mille qui lui fasse connaître son devoir, Dieu a pitié de lui » (Job, 23) Et nous ne voudrions pas être cet ange duquel dépend le salut de ce
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pauvre pécheur! Cependant la condition en est facile, car le Seigneur ne dit pas: « S’il se convertit en se détournant de sa voie mauvaise », mais il devance pour ainsi dire sa pitié et l’accorde avant même la conversion, au seul attouchement de cet ange qui se propose de lui faire connaître son devoir. Et si la pitié de Dieu repose sur la tête de ce malheureux, le pardon n’est pas loin!..
   Ma Mère, que j’aurais aimé être l’apôtre des pécheurs! il me semble par ce que je sens dans mon cœur que j’aurais eu beaucoup de patience pour les attendre et beaucoup de prévenance pour les attirer. J’aurais recherché particulièrement les plus tombés, laissant les âmes pures voler de leurs propres ailes je serais allée en donner à ceux qui n’en ont pas. Imiter mon divin Maître aurait été toute mon ambition, lui qui a dit: « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » et encore: « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais seulement les malades», lui qui a pardonné si pleinement à la femme adultère, laquelle ne demandait rien, lui pardonnant sans un seul reproche! Non, « Dieu n’agit pas comme l’homme, il ne nous fait pas honte de ce qui n’est plus, il ne nous témoigne que de l’amour quand nous allons vers lui » (St Jean Chrysostome) Cette pauvre femme était allée vers lui, on l’y avait conduite de force et cependant elle s’en retourne justifiée. Quel encouragement pour nous à lui conduire les pécheurs, à les amener là à ses pieds!
   Mais pour les amener il faut les prendre, ô mon Dieu ôtez
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de nos poitrines ce cœur d’homme dur comme le rocher et mettez-y le vôtre qui est toute bonté et tout amour, et nous opérerons à l’aide de votre grâce, des miracles de sanctification.
   Jésus l’avait dit « Les enfants de ténèbres sont bien plus avisés, dans leurs affaires, que les enfants de lumière » et l’un d’eux, s’essayant à pervertir les âmes s’exprimait ainsi: « L’amour réussit mieux sur le théâtre que les autres passions, parce qu’il y a plus d’amour au monde que de vengeance et d’ambition. » (Voltaire) Oui, en cela il a dit vrai et si nous, catholiques, voulons bien jouer notre rôle dans ce théâtre de la vie, il faut se servir de cet appât toujours séduisant, il faut aimer notre prochain, aimer son âme pour l’amour de celui qui l’a rachetée à un si haut prix. A quoi aboutit le dédain n’est-ce pas folie d’employer cet hameçon- là qui toujours fait blesser ?
   On semble ignorer vraiment jusqu’où irait notre puissance si nous savions nous servir de l’amour. St Jean Chrysostome rapporte ce fait qui vient si bien à l’appui de ce que je veux dire: « Un ermite avait déjà répandu au désert bien des sueurs avec un seul compagnon pour toute société, il avait vécu la vie des anges et il touchait à sa vieillesse, lorsque je ne sais comment, prêtant l’oreille à une suggestion satanique, et donnant accès par sa négligence, à l’esprit du mal dans son cœur, il fut pris tout à coup de l’amour impur. Il commença par demander à son compagnon qu’il lui servît du vin et des viandes, l’assurant que, s’il le lui refusait, il s’en allait
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sur le champ à la ville. S’il parlait sur ce ton, ce n’était pas qu’il désirât ce qu’il demandait, mais il cherchait uniquement une occasion et un prétexte pour quitter sa solitude. Son compagnon surpris de ce langage, et craignant qu’un refus de sa part ne fût suivi de fâcheuses conséquences, se prêta pleinement à son caprice. Quand le premier vit son expédient inutile, il mit de côté toute honte, jeta son masque et déclara qu’il lui fallait absolument aller en ville. L’autre essaya de l’en détourner, mais vainement ; il le laissa donc partir sauf à le suivre pour découvrir le motif de sa résolution. L’ayant vu entrer dans une maison publique, et comprenant qu’il y allait trouver quelque courtisane, il attendit qu’il eût satisfait son inconcevable passion, et dès qu’il le vit reparaître, il le reçut à bras ouverts, le serra contre son cœur, le baisa tendrement, et sans lui reprocher aucunement son action criminelle, il le pria seulement, puisqu’il n’avait plus rien à désirer, de retourner dans sa solitude. Cette extrême bonté rendit confus son infortuné compagnon: touché jusqu’à l’âme il déplora sa faiblesse et suivit son ami dans les montagnes. Quand il fut arrivé, il le pria de le laisser dans une autre cellule, d’en fermer soigneusement les portes, de lui donner à certains jours un peu de pain et d’eau, et de répondre aux personnes qui s’informeraient de lui qu’il n’était plus. Son ami accéda à ses vœux: le pénitent s’enferma dans sa cellule, où par des prières, des larmes et des macérations continuelles, il travailla à purifier les souillures de son âme. – Peu de temps après, la sécheresse désolant la contrée et jetant
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dans l’affliction tous les habitants: l’un de ceux-ci averti en songe d’aller trouver le reclus et de le supplier qu’il voulût bien obtenir par ses prières la cessation du fléau. En conséquence, il part avec quelques uns de ses amis. N’apercevant que le compagnon de celui qu’ils venaient chercher, ils lui demandèrent de ses nouvelles et apprirent qu’il n’était plus. Persuadés qu’ils étaient trompés ils recoururent à la prière, et ils reçurent, par la même vision, le même avertissement. Alors ils entourent celui qui les avait induits en erreur et le pressent de leur faire voir son compagnon de solitude, assurant qu’il n’était pas mort et qu’il était plein de vie. En entendant ces paroles, le solitaire voyant qu’il ne pouvait pas pousser plus loin la fidélité de sa promesse, conduisit les suppliants à la cellule du pieux pénitent. Ils en renversent le mur, car il n’y avait aucune issue, ils entrent et se prosternent aux pieds du reclus, ils lui racontent tout ce qui s’est passé et le supplient de les délivrer de la famine. Il s’y refusa tout d’abord, disant qu’il était loin d’avoir en son intercession une telle confiance ; car il avait son péché devant les yeux, comme s’il n’eut fait que le commettre. Cependant après avoir exposé tout ce qui était arrivé, on obtint de lui qu’il se mettrait en prières. A peine eut-il prié que la sécheresse cessa. »
   Ma Mère, cet exemple est l’histoire frappante de ce que peut l’amour sur un cœur humain. Pour être claire j’aurais dû arrêter mon récit à la conversion du solitaire puisque je voulais faire
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ressortir cette puissance de la bonté qui va jusqu’à convertir instantanément une âme lui faisant gravir en peu de temps les sommets de la sainteté. Si j’ai suivi mon ermite jusqu’à ces sommets, c’est qu’il entre dans mon sujet de remarquer l’honneur dont le bon Dieu entoure ces âmes, jadis plongées dans la fange, jusque là de leur prodiguer plus de faveurs qu’à celles dont le péché n’a pas approché. « En extirpant le mal, dit un Saint, Dieu restitue à l’âme sa beauté primitive et rend celui qui a commis le péché l’égal de celui qui ne l’a pas commis. La faute disparaît, il n’en reste plus rien et elle est comme si elle n’avait jamais existé. Elle est complètement détruite. A Dieu toute chose est possible, car il est aisé de tirer la pureté d’un amas de souillures.» (St Jean Chrysostome)
   C’est si vrai qu’il se plaît à nous en donner lui-même des preuves manifestes par de touchants emblèmes. J’ai lu dans la vie des Pères du désert que Sainte Thaïs, la pécheresse, étant morte dans l’exercice de son austère pénitence avant que le temps de sa réclusion ne soit achevé, le solitaire qui l’avait convertie était fort en peine de savoir si elle avait satisfait pour ses nombreux désordres. Le Seigneur lui envoya alors un songe. Il vit un lit splendide gardé par quatre vierges d’une ravissante beauté. Le saint ermite avait compris…
   Ah! ma Mère, je ne puis évoquer ce souvenir, ni même y penser sans verser des larmes tant je suis touchée à la vue des délicatesses du bon Dieu. Car de même que les stigmates des martyrs loin de les défigurer
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leur seront un éternel ornement, de même la pénitence, ce baptême laborieux, selon l’expression de Tertullien change la trace des péchés en empreintes glorieuses. Ainsi dans ce trait emprunté à la vie de Ste Thaïs Dieu se sert pour l’exalter de l’emblème qui rappelle toutes ses fautes et, afin d’honorer cet emblème, ce sont des vierges qu’il prépose à sa garde! Oui, la pécheresse qui n’osant même pas prononcer le nom de Dieu et dont la seule prière était ce cri jeté vers le ciel: « O vous, qui m’avez créée ayez pitié de moi! » Cette pécheresse qui avait laissé tomber de son front la couronne de la pureté c’est à elle que Dieu fait une garde d’honneur et ce sont des vierges qui la composent!
   O mon Dieu c’est vraiment trop de bonté pour votre chétive et misérable créature! Quel est donc le nom de cet étrange amour que vous lui portez! Elle vous offense, elle trahit les promesses le plus sacrées et vous, vous épiez en elle le plus petit signe de repentir car « vous prenez plaisir à lui faire grâce » et ce signe, si timide soit-il, aussitôt l’avez-vous découvert que « vous mettez sous vos pieds toutes ses iniquités, vous jetez au fond de la mer tous ses péchés! » (Michée vii, 18.19) Voilà le Dieu que nous avons!.. et dire que parmi nous il y en a qui ne l’aiment pas, il y en a qui le blasphèment. Qu’on nous pardonne à nous autres qui le connaissons de l’aimer jusqu’à la folie, qu’on nous pardonne ce zèle de l’amour qui nous dévore. Comment quand on l’aime ne pas mourir de douleur en le voyant si peu aimé et ne pas tressaillir d’espoir en
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essayant de le faire aimer! O Amour! fournaise ardente, bain de feu, quand est-ce me ferez-vous trêve ?.. et pourquoi m’avoir retirée tant de fois du feu (imitation de feu!) de crainte que je me brûle, pour me consumer ensuite de vos ardeurs dévorantes ?..- O tison divinisé, dis-moi es-tu assez pénétré de mes flammes ? – Fuyez loin de moi mon Bien-Aimé, car je n’en puis plus!
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   Ma Mère, je ne sais plus d’où j’en suis, pardonnez-moi de vous avoir quittée pour m’envoler vers mon Dieu. Ce sujet de sa miséricorde envers nous est très scabreux pour moi, quand j’y pense, il arrive un moment où je ne puis plus supporter l’intensité de ma reconnaissance. Aussi quelquefois, mon amour s’exhale en plaintes, en reproches sur sa bonté, je lui dis que ce n’est pas raisonnable d’accabler ainsi sa pauvre créature, la lutte est par trop inégale! Pourquoi n’avons-nous pas un Dieu seulement adorable ? Ah! bien vite nous lui donnerions les hommages qui lui sont dus comme ces tributs qu’on paie aux souverains. Notre dette acquittée nous serions tranquilles. Mais avoir un Dieu si aimable! Ah! c’est un martyre, car la disproportion est trop grande… il vient, il veut entrer dans notre âme, il oublie qu’il est infini et veut que le fini le contienne. Il livre des assauts comme s’il luttait avec un égal, il ne se rend pas compte qu’il est à charge et la pauvre petite âme défaille dans les véhémences de ses transports. Que faire alors, sinon le quitter brusquement et le conjurer
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de faire comme l’Epouse des Cantiques!
   Oh! oui, on le conjure de fuir et, en même temps on le rappelle, on en a trop et on en veut encore, on trouve qu’on le connaît bien assez pour ses forces et on poursuit plus loin ses recherches. C’est une ivresse d’amour, une volupté et un martyre.
   Ma Mère, il n’y a que le bon Dieu tout seul qui puisse provoquer dans notre âme de tels excès, c’est lui qui soulève et agite les profondeurs. Que voulez-vous qu’on fasse ? Demandera-t-on compte à la lave bouillante des dégâts que son immersion occasionne ? Qu’on accuse plutôt l’abîme qui la recèle et la met en fusion!
   L’abîme, c’est Dieu, c’est sa bonté infinie, sa miséricorde et sa tendresse pour les enfants des hommes. Aussitôt qu’on descend là, on est bouleversé et on se perd soi-même pour ne plus se retrouver. Mais je fais erreur, nous n’avons pas à descendre étant tout près descendus par notre misère. C’est Dieu qui, pour nous transformer, descend où nous sommes.
   Oui, le bon Dieu tout grand qu’il est descend et c’est pour cela qu’il est si aimable. Il est à remarquer que les grands de la terre élèvent encore assez facilement les petits, mais jamais il ne s’abaissent à leur petitesse. Voici un exemple qui caractérise bien ma pensée: Au commencement de cette histoire, j’ai dit qu’étant enfant, j’allais jouer avec la fille du préfet. Mais, quand elle désirait
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ma compagnie, elle m’envoyait chercher par sa gouvernante ou, de son balcon, me faisait signe d’aller à elle. Jamais elle ne vint chez nous. Elle nous faisait ‘monter’, Thérèse et moi, sans jamais ‘descendre’ jusqu’à nous.
   Et le bon Dieu, lui, descend… Plus tard, au jour de notre délivrance, il nous élèvera jusqu’à lui, mais ici-bas, il s’éloigne de nous quand nous montons, ou plutôt c’est nous qui nous éloignons de lui, car il se tient dans les profondeurs. O bienheureuse humilité qui par avance, nous fait rencontrer notre Père Céleste qui s’abaisse vers nous, qui, par son Fils, se fait l’un de nous, non pas l’un de nous comme avant le péché, mais revêtu de l’infirmité de notre chair, cela pour mieux nous ressembler! Ah! voilà le véritable amour, descendre, s’annihiler, se rendre en tout conforme à l’objet de son amour… Et, c’est notre Dieu qui a fait cela! et chaque jour il renouvelle cette descente pour chaque âme blessée et coupable!
   Ma Mère, je me figure que si les élus pouvaient avoir quelque chagrin au Ciel, ce serait, non pas d’avoir perdu, par leur négligence, des degrés de gloire et de bonheur, mais seulement de ne pas avoir assez aimé quelqu’un de si aimable. Et je comprends que la privation de Dieu pour les damnés
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soit la plus grande des tortures devant laquelle pâlissent toutes leurs peines. Ils auront entrevu sa bonté au jour de leur jugement et ce sera assez pour leur ouvrir une éternité de supplice. Ah! s’être trompé à ce point de ne pas avoir aimé un Dieu si bon!...
   Mais je m’arrête et reprends vite ma pensée au sujet de la charité. Voilà où ma conduite l’histoire de Ste Thaïs! chemin bien imprévu que je n’avais pas l’intention de suivre. Pardonnez-moi, ma Mère, de vous faire retourner sur vos pas afin d’y retrouver les pauvres pécheurs que j’ai laissés nous demandant secours et protection.
   Oui, leurs âmes crient vers nous et il me semble que nous n’avons pas d’excuse pour nous éloigner d’eux, l’exemple du bon Dieu est là pour nous indiquer notre devoir, nous ne pouvons point recourir à un plus beau modèle. Jésus, le saint de Dieu est venu nous montrer en personne comment il fallait nous conduire et il nous l’a dit, il nous a même donné la condition à laquelle on reconnaîtra ses disciples: « C’est à ce signe que nous nous aimerons les uns les autres.» Et joignant la pratique à la théorie, il s’incline vers ses disciples et leur lavant les pieds, il dit: « Comme j’ai fait à votre égard, ainsi vous devez agir entre vous, je vous ai donné l’exemple afin que, comme j’ai fait, vous fassiez aussi vous-mêmes… »(Jean 13, 15) Si, lui, le Maître et Seigneur n’a pas dédaigné de remplir cet office de charité auprès de Judas lui-même, quelle raison donnerons-nous pour excuser
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notre sévérité à l’égard des pécheurs ?
   J’ai pensé souvent que ce qui nous empêche d’être charitable c’est que nous regardons toujours le prochain par son côté épineux. S’il dévoile ses défauts au grand jour, s’il préfère son plaisir à son honneur nous le servons à souhait et le payons par du mépris. Au moment de l’égarement de son cœur il se moquera bien de nos mépris et notre dédain lui sera un bien petit souci, il ne cherchera pas à fléchir cette barre de fer, mais les heures d’apaisement viendront, alors il avancera timidement du côté de l’obstacle et le voyant toujours là raide et ferme, il rebroussera chemin en disant: « Le char est lancé il faut qu’il roule » et il s’enfoncera dans sa voie mauvaise.
   Notre mépris ou seulement notre réserve à l’égard des pécheurs sera donc cause de leur endurcissement dans le mal. ( En note: « C’est par la prière et en leur témoignant de l’intérêt, qu’on arrive à leur faire du bien » écrit une religieuse chargée de « repenties », dans un Refuge.(Fin de la note.) Et pourquoi sinon parce que nous n’avons pas été justes ? Nous n’avons voulu les juger que par un côté sans songer que s’il en était un, ou deux, ou trois de désavantageux il en était au moins le même nombre d’extrêmement beaux. Est- ce parce qu’un diamant précieux sera souillé et dépoli d’un côté que le joaillier le jettera aux ordures? Ah! il est plus prudent que cela, il tourne et retourne la pierre, son côté souillé lui importe peu, qu’est-ce que cette boue à ses yeux, est-ce que dans ses mains cet objet sans prix ne va pas retrouver son éclat ?
   Il faut convenir qu’avec nos principes d’intransigeance, nous ne sommes guère artistes, nous devrions pourtant tenir de celui
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qui nous a faits! Nous devrions savoir que le démon est comme les frelons et les guêpes qui s’attaquent aux plus beaux fruits et qu’il tente les plus belles âmes. « Les plus grandes tempêtes sont toujours pour les plus grands saints: comme si le ciel n’avait d’autre entrée que la brèche, comme si les vertus ne pouvaient croître que dans un sol bien battu… » (P. Seurin [Surin], s.j.) et « comme un saint, dit le Marquis de Ségur, est un appelé de Dieu mais un appelé qui répond à l’appel, qui est un soldat d’élite qui a reçu, il est vrai, des armes excellentes, mais qui s’en sert excellemment et que s’il est couronné dans le ciel ce n’est que par une forte correspondance à la grâce, que parce qu’il a combattu et triomphé sur la terre » il ne faut pas s’étonner que plusieurs, que beaucoup n’aient pas cette vaillance et succombent au cours de cette guerre. Je trouve qu’il faudrait plutôt s’étonner qu’il y en ait relativement si peu qui tombent, car dans cette misérable vie qui est un sauve-qui-peut général il semble qu’il serait plus naturel qu’il y eut encore plus de scandales qu’il n’y en a. Cette préservation est due sans doute à l’armée des bons Anges et des élus qui combat les esprits de ténèbres et nous protègent et nous défendent sans aucun mérite de notre part.
   Sachant cela, sachant que la valeur de la proie est ce qui tente l’éternel ennemi des hommes, lequel avec une perfidie et un art indicibles, sait faire jouer nos passions et nous blesser avec nos propres armes, il me semble que l’on devrait être rempli de tendre condescendance pour les âmes qui dévient du droit chemin,
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particulièrement pour les âmes consacrées à Dieu, lesquelles par leur haute position spirituelle sont particulièrement visées par la jalousie de l’ange déchu. Quelquefois je pense par exemple, que les directeurs de séminaires en prémunissant leurs élèves contre les dangers certains et tout spéciaux qui les attendent dans l’exercice de leur ministère, devraient se poser comme un père au cœur compatissant, sans cesse et toujours prêt à accueillir avec tendresse les pauvres imprudents, car il y en aura!.. prêt à les réconcilier avec le bon Dieu, mais aussi à faire l’impossible pour les sortir des difficultés où ils se seront engagés par leur faute. Le père de l’enfant prodigue n’est-il pas là comme un modèle parfait de cette conduite pleine d’amour!
   Qu’on ne dise pas « « Vous faites la part trop belle au pécheur ». Ce serait la réflexion du fils aîné jaloux des honneurs rendus à son frère. Ce n’est pas le vice qu’on exalte, mais la pleine réhabilitation qu’on rend facile. L’homme étant le chef d’œuvre de l’infinie Beauté, il est tout naturel que ses aspirations s’inclinent de ce côté comme la plante qui d’elle-même se tourne vers le soleil. Il faut donc absolument l’attirer par l’appât d’une beauté quelconque. Lui dire: vous êtes tombés, vous vous êtes souillés, mais venez et votre première robe vous sera rendue et, non content de reprendre votre place au foyer, il y aura en l’honneur de votre retour des fêtes et des réjouissances. Il y aura plus de joie à cause de vous dans la famille que pour tous les autres enfants qui ont été constamment
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dociles. Voilà la beauté que le bon Dieu fait resplendir devant les yeux du pauvre égaré.
   Mais le démon a vu cela et comme il est le singe de Dieu, il veut lui aussi attirer les âmes en faisant miroiter la beauté à leurs yeux. Comment va-t-il s’y prendre, il n’a en mains que les mauvaises cartes, c’est le Seigneur qui a tout le jeu. Comment il va s’y prendre ? Il va aveugler les âmes jusqu’à leur persuader que le noir est blanc et la boue toute propreté, il n’a pas d’autre moyen de se tirer d’affaire. Ce n’est pas loyal, car c’est tromper le monde sur la réelle valeur des choses, mais qu’est-ce que ça lui fait, il n’est pas à cela prêt! Alors l’un de ses coryphées, Voltaire, trace cette ligne de conduite véritable écho de l’abîme: « Il est un art d’embellir les vices et de leur donner un air de noblesse ». Voilà donc le masque levé! il n’y a pas à s’y méprendre c’est le vice, le vice caché sous les dehors gracieux de l’amabilité, sous les charmes irrésistibles d’un grand cœur, ou les mâles apparences d’un noble caractère, que Satan présentera au pauvre cœur humain avide de beauté et de grandeur. Aussi St Augustin a-t-il pu dire: « Par la lecture de mauvais livres on apprend à voir le mal sans horreur, à en parler sans pudeur, à le commettre sans retenue. » Et comment n’en serait-il pas ainsi, la mouche artificielle présentée par le démon est si brillante et si dorée qu’elle séduit le malheureux poisson affamé de pâture et le rend captif de ses ennemis.
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   Pour s’opposer à un si grand mal nous ne risquons donc rien de faire belle et très belle la part du pécheur réconcilié et c’est notre devoir de le poursuivre dans ses égarements en variant à l’envi les feux étincelants de ce fanal sauveur.
   Mais comment faire pour en arriver là ? une sorte de pudeur plane sur ces sujets délicats, on fait silence tout autour. Ah! nous faisons silence nous sauveurs d’âmes, et les perdeurs d’âmes agissent pendant notre assoupissement. Eh quoi ? ne sommes-nous pas tous pétris de la même boue ? S’il fallait converser de cela avec les anges je comprendrais notre retenue mais entre nous cela devrait aller tout seul, je dis devrait, car hélas! « les extrêmes se touchent » et contraste étrange, « ceux qui voient le mal sans horreur, qui en parlent sans pudeur et le commettent sans retenue » ce sont ceux-là qui sont les plus strictes et s’entourent de plus de décorum. On l’a remarqué, ce sont les peuples les plus dissolus dans leurs mœurs qui, au dehors, sont les plus prudes, comme ce sont les scrupuleux qui se laissent aller le plus facilement au péché. Oui, ce sont ces hommes à l’extérieur correct et irréprochable qui se signent en entendant le naïf langage de l’aimable St François de Sales, ce sont ceux-là qui deviennent les plus larges à se permettre toutes sortes de jouissances. Et ce qu’une époque plus simple voyait d’un bon œil, notre siècle amolli par un bien-être plus raffiné s’en offusque.
  (Demi-page supprimée)
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   Mais il est temps que je quitte ce sujet déjà beaucoup trop étendu. Pardonnez-moi, ma Mère, ces longues dissertations qui devront si peu vous intéresser et permettez que je résume ces pensées éparses, car je n’ai pas encore achevé tout ce que je voulais dire. S’il est une faute de coulpe qu’avec mon impétuosité naturelle je commets quelquefois: « Donner mon avis sans qu’on me le demande », je ne suis pas répréhensible en
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  disant ici ma manière de voir, non, je ne fais pas une faute, mais un acte de vertu, puisque vous m’en avez fait œuvre d’obéissance. C’est cette pensée qui m’engage à continuer pensant que j’accomplis en cela la volonté du bon Dieu manifestée par vous, ma Mère.
   A propos de la charité envers l’âme du prochain il me semble que nulle considération humaine ne devrait nous retenir. Il faudrait imiter les chasseurs qui ne se contentent pas de partir armés mais vont 1°à l’endroit où ils savent qu’il y a le plus de gibier et 2° le poursuit jusque dans ses derniers retranchements et le forcent à sortir de son gîte. Que dirait-on du chasseur qui entreprendrait une longue course pour se rendre à un lieu où il a prévu qu’il ne ferait rien, ou bien qui, s’asseyant au bord d’un chemin, attendrait patiemment que les lièvres passent à portée de son fusil ? On se moquerait d’un tel chasseur. Eh bien! il ne faut pas que les Anges « qui nous regardent combattre dans l’arène » se moquent de nous, chasseurs d’âmes, et pour cela il nous faut choisir de préférence les quartiers où se réfugient les pauvres pécheurs ? Mais ce n’est pas tout, il faut lever le gibier et en conséquence, aller par soi-même ou par des moyens détournés et ingénieux faire sortir de leurs réduits les âmes blessées, il faut lancer nos chiens, c'est-à-dire employer toutes nos ressources à cette œuvre éminemment intéressante et fructueuse.
   Mais une fois le gibier découvert que faut-il faire ?Ah! quand même il gîterait dans le fond d’un ravin on doit aller l’y
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trouver. La précaution avec laquelle on exécute cette descente et les degrés parcourus sont l’image des dons matériels qui ouvrent la porte d’un cœur et donnent accès dans une âme. Par ce moyen naturel on arrivera sûrement petit à petit à gagner cette âme, mais il faut l’employer, c’est urgent pour réussir. Si nous attendons que les âmes viennent d’elles-mêmes se présenter à nous, nous ne ferons pas beaucoup de conquêtes. Ce serait, d’ailleurs, de la besogne toute faite et c’est rare dans la vie où il faut peiner, travailler, suer sang et eau pour arriver à un résultat tant soit peu satisfaisant. Il faut donc convertir les âmes et ne pas attendre qu’elles viennent à nous toutes converties, il faut descendre jusqu’à elles et ne pas penser y arriver d’un bond, mais se servir humblement de degrés, humblement et patiemment, car la patience est bien nécessaire dans ce genre d’apostolat.
   Non, il ne faut pas être avare de moyens. Les explorateurs que Josué envoya pour reconnaître le pays, revinrent lui dire que les habitants étant peu nombreux, trois mille hommes suffiraient pour les réduire. Ils partirent et furent battus. Alors Jéhovah dit à Josué: « Prends avec toi tous les hommes de guerre » et la victoire fut entre leurs mains (Josué 7,3-8,1)
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  Ce qui prouve que, lorsqu’on veut conquérir une âme, il faut mettre sur pied toute son armée, je veux dire toutes ses ressources. Et, le chef de cette armée, c’est l’amour. Gare à nous, si nous nous mettons en campagne sans lui, nous risquons fort de perdre et notre temps et notre peine.
   Hélas! oui, nous les perdrions, nous qui voulons sauver les âmes, car les âmes ne se sauvent que par l’amour: amour de Dieu, amour des âmes. Quant à ceux qui s’étudient à les corrompre, il est heureux qu’ils bannissent cette arme de leur arsenal car avec les moyens dont ils disposent le mal serait à son comble.
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   Ma Mère, je m’arrête, un peu honteuse de tout ce que j’ai écrit. Il me semble qu’en lisant ces pages vous penserez en vous-même: « Ce n’est tout de même pas à une Carmélite de traiter tous ces sujets- là! » Il est vrai, ma Mère, que Ste Thérèse ne s’en occupe pas, elle ne touche pas à la terre, elle nous enlève dans les hauteurs des Cieux, en nous décrivant les degrés d’oraison et d’union à Dieu, moi, hélas! je ne suis pas Sainte Thérèse mais un pauvre « tison arraché du feu », alors il me semble que ma place dans la famille est tout près du foyer…Je veux me tenir là afin de rendre à d’autres le bienfait dont j’ai été gratifié moi-même. Oui, je veux, à mon tour, retirer du feu les malheureux tisons qui s’y consument, pour les jeter dans la fournaise ardente de l’Amour Miséricordieux…
   Comment arriverai-je à mon but, moi impuissante et misérable créature ? Je le sais bien, ce sera en me tenant humblement dans le lieu le plus vulgaire de la maison, là tout près de l’âtre… mes vêtements se seront couverts de cendre, mais qu’importe! Oui, ce sera en m’appliquant à l’humilité et aux petites vertus bien cachées que j’atteindrai mon but. Hier soir je lisais à l’oraison un passage de la Ste écriture qui m’a été bien lumineux.. Afin de prendre une ville, Josué avait placé 30.000 guerriers en embuscade à l’arrière de la cité, avec ordre de fondre sur elle et de s’en emparer aussitôt que les habitants seraient sortis, car Josué qui les attaquait du côté opposé, avec tout le peuple d’Israël devait, en feignant de s’enfuir, attirer l’ennemi dans le désert pour
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donner le temps à l’autre partie de l’armée de piller leur ville. Mais comment ces guerriers connaîtraient-ils le moment propice pour cela ? Ils étaient trop éloignés de leur chef pour recevoir son commandement « Jéhovah dit alors à Josué: « Etends vers la ville le javelot que tu as à la main, car je vais les livrer en ton pouvoir ». Et Josué étendit vers la ville le javelot qu’il avait à la main. Dès qu’il eut étendu sa main, les hommes en embuscade se levèrent en hâte du lieu où ils étaient, et prenant leur course ils entrèrent dans la ville, l’occupèrent et y mirent le feu ». (Josué, VIII, 18.19)
   Ce fut donc ce signe fait au loin qui dirigea toute la manœuvre et assura la victoire. De même, dans nos cloîtres nous paraissons ne rien faire pour la cause de Dieu et cependant c’est à nous que le Seigneur dit: « Etends de tel côté le javelot que tu tiens à la main. » Et nous étendons la main et l’armée du bien est victorieuse. Mais, pour cela, il ne faut pas se lasser de tenir la main étendue car il est dit que: »Josué ne retira pas sa main qu’il tenait étendue avec le javelot jusqu’à ce qu’il eut traité comme anathème tous ses ennemis. » (VIII, 26). La main c’est notre volonté d’accomplir celle du Seigneur, le javelot ce sont nos petits sacrifices faits par amour.
   Puisqu’il en est ainsi j’espère arriver au but de mes désirs. Moi aussi, je veux entrer dans les cœurs afin de les faire occuper par Jésus, je veux en les retirant d’un brasier corruptible y mettre le feu de l’Amour divin! Et j’y arriverai par mes petits
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renoncements de chaque jour dirigés vers les tisons à demi consumés.
   Un jour, je fus témoin d’une scène qui me donna encore une lumineuse instruction, dans ce même sens.- A la récréation du soir, notre Mère m’ayant envoyée faire une commission, je passais sous le cloître lorsque j’entendis des cris perçants d’oiseaux. C’était comme une bataille et je me demandais ce que j’allais trouver au détour du chemin. Là, je fus en présence d’un oiseau de proie qui tenait dans ses serres un petit oiseau, tandis que, un autre gisait à terre. Je voulus délivrer le pauvre petit animal, mais l’épervier se mit à voltiger autour de ma tête, semblant me menacer de son bec. Je n’eus pas peur et, déployant notre mouchoir je l’agitai si violemment qu’il renonça à sa première capture et s’enfuit dans le préau, emportant toujours l’oiseau vivant dans ses griffes. Mais sa première victime le tentait, il ne voulait point la perdre et revint vers moi, tournant toujours autour de ma tête, puis s’enfuit encore, puis revint. J’avais vraiment pitié de voir le pauvre petit oiseau qui lui pendait aux pattes et je fis tant et si bien, qu’à force de poursuivre son bourreau avec mon mouchoir, celui-ci s’enfuit laissant échapper sa proie, qui s’envola à tire d’ailes sans avoir perdu une seule plume.
   Je me fis alors cette réflexion: si de simples coups de mouchoirs inoffensifs ont fait faire fuir le vautour, sans aucun fruit de sa victoire, mes pauvres petites actions peuvent donc
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aussi dans l’ordre de la grâce, arracher au démon ses victimes.
   L’oiseau mort me représentait les âmes que le péché a tuées mais qui étant encore sur la terre, ont toujours l’espoir de revivre. L’oiseau vivant me rappelait les âmes tentées, devenues la proie de Satan, sans être cependant atteintes par le péché mortel.
   Pardonnez- moi, ma Mère, cette longue dissertation sur le zèle des âmes ; couvert du manteau de la charité. Je le quitte pour reprendre l’histoire de ma vie. Hélas! ce récit sera encore interrompu par les multiples réflexions qui se trouvent naturellement sous ma plume et dont je m’excuse d’avance sans pouvoir m’en corriger.
   Je vous ai parlé, ma Mère, de la place que je faisais à l’étude et à l’assistance des pauvres dans ma vie de jeune fille ; il me reste encore à consigner ici cette autre accordée aux exigences et aux divertissements du monde.
   Lorsque je nomme les divertissements du monde, je n’entends pas par là, les pompes du démon, c'est-à-dire les bals et les spectacles proprement dits, car ni mes cousines ni moi n’avions de goût pour ces sortes d’amusements. Même après son mariage, ma cousine Jeanne n’accepta jamais les nombreuses invitations qui lui furent faites, invitations qui, si elle y avait répondu, l’auraient lancée dans le monde le plus distingué. Si elle avait voulu s’amuser, elle aurait pu alléguer sa position et se créer des obligations, elle ne le fit point et ne s’en repentit jamais.
   Quand je dis: se créer des obligations, l’expression est juste, car il n’y a pas de réelles obligations pour un être libre, hormis toutefois celles envers son Créateur ? Et les personnes qui ont des obligations mondaines se les sont créées elles-mêmes. J’ai vu à la maison la preuve de cette vérité. Oui, on peut très bien s’affranchir de la tutelle du monde, on le peut toujours. Quand on ne le fait pas, c’est qu’on ne le veut pas.
   Nous nous bornions donc à assister aux nombreux mariages qui avaient lieu dans la famille de ma Tante. Nous ne pûmes refuser aussi, certains repas de retour de noces chez des amis. Mais ce fut tout, et c’est en ces différentes circonstances.
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que je fus ‘obligée de danser’ et qu’il m’arriva la fameuse aventure dont Thérèse parle dans son manuscrit.
   Comme ce divertissement m’était parfaitement antipathique et que je ne m’y prêtais qu’afin de ne pas me rendre ridicule, j’avoue que l’insistance de Thérèse me peina et je lui résistai quelque peu en essayant de la convaincre de ma bonne volonté à refuser tant que je le pouvais. Mais elle ne se contenta pas de cela, elle voulait que je ne danse pas du tout. Pourquoi voulait-elle, cette fois-là d’une façon si formelle, que je m’abstienne ? Je n’en compris pas alors la raison et je trouvais ma sœur chérie un peu trop sévère. Elle me parla avec feu, je la vis rarement aussi animée et elle me dit entre autres choses qu’une future épouse de Jésus ne devait pas transiger avec ses principes, que si les trois jeunes Israélites s’étaient laissés jeter dans la fournaise ardente plutôt que de s’incliner devant la statue d’or, je devais supporter le tout petit mal qu’on se moquât de moi, plutôt que de commettre le grand mal de m’incliner devant les usages du monde que l’Eglise condamne.
   J’écoutai ma petite Thérèse avec grand respect, mais je la quittai toutefois sans lui promettre de m’abstenir, car sachant la difficulté qui existait à le faire, je ne croyais pas humainement la chose possible et je craignais de lui manquer de parole. Je sais qu’elle pleura longtemps et pria beaucoup…
   De mon côté, j’étais plus que décidée à faire l’impossible
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pour la contenter. Ne sachant vraiment comment y réussir je demandai à Jésus de venir à mon secours. Je n’aimais que lui, je ne cherchais à plaire qu’à lui seul, il était mon unique ami. Je lui dis alors: « O mon Bien-Aimé, vous voyez la nécessité où je suis d’aller à cette réunion, je ne vois pas pourquoi, puisque je suis votre épouse, vous m’y laisseriez aller seule, il faut donc que vous m’accompagniez et me gardiez de façon que je ne fasse rien qui ne vous soit agréable. »
   Afin que Jésus vienne avec moi je mis dans ma poche un grand crucifix, aussi grand qu’elle pouvait le contenir, et je partis. La fin de l’histoire vous la savez, ma Mère, il vint un moment où, pressée plus que de coutume par les solliciteurs, forcée pour ainsi dire par le groupe des dames vers lequel je m’étais réfugiée, je dus enfin m’exécuter. Mais, comme le raconte Thérèse il nous fut impossible à mon cavalier et à moi de commencer un seul pas de danse. C’était en vain que nous essayions de suivre la musique, si bien que nous dûmes nous ‘promener très religieusement’ jusqu’à la fin de cette figure de danse. Après quoi mon pauvre cavalier s’évada et ne reparut plus de la soirée. Il me fit vraiment pitié et je priai le bon Dieu pour lui, il ne savait pas le pauvre malheureux qu’il avait essayé de danser avec Jésus!.. Pour moi je le savais bien et, regagnant mon groupe, je ris de bon cœur de mon aventure. Les personnes de ma compagnie me regardaient avec ébahissement
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mais en me voyant tant d’aisance elles osèrent rire aussi, en disant qu’elles n’avaient jamais vu pareille chose.
   Ici je me fais une petite réflexion. Comme je viens de le dire, en regagnant mon groupe je lus sur les visages une sorte d’inquiétude, on se demandait comment m’accueillir. Si donc j’avais eu l’air honteuse et embarrassée elles auraient qualifié de honteux l’échec qui venait de m’arriver. Au lieu de cela elles virent la bonne humeur peinte sur mes traits et mon aventure prit aussitôt une teinte originale qui ne manquait pas de piquant. C’est ainsi que, dans la vie, on serait toujours, si l’on voulait, maître des événements, sans jamais devenir leur esclave. Je dis cela par rapport au respect humain. On se dit par exemple: « si je vais à l’église on se moquera de moi » et tendant le dos on y va en tremblant. Oh! l’on peut être certain qu’en effet, on deviendra le sujet de la risée de ceux dont nous avons craint l’opinion. Mais si on dit: « On se moquera de moi ? en voilà une histoire! c’est moi qui me moquerai de ceux qui n’ont pas le courage de m’imiter en faisant leur devoir! » Si on dit cela, aussitôt on devient un sujet de respect pour les autres. Tant il est vrai que sur la terre où tant de choses sont relatives c'est-à-dire ne sont telles que par rapport à d’autres, nous sommes véritablement ce que nous voulons être, l’opinion qu’on a de nous est en quelque sorte entre nos mains, c’est nous qui la faisons
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et, si nous vendons comme Esaü notre droit de liberté pour un plat de lentilles qui figura ici le respect humain, nous devenons les captifs du monde.
   Mais je reprends mon histoire de la danse. Extérieurement je riais, tandis qu’intérieurement j’étais très émue de l’intervention surnaturelle qui venait d’avoir lieu. L’impuissance qui s’était emparée de nous était inexplicable, je le sentais bien… Oh! comme je remerciai Jésus de m’avoir ainsi manifesté sa présence! Et je compris alors que, réellement le bon Dieu n’approuve pas cette sorte de divertissement, puisqu’il refuse aussi catégoriquement d’y prendre part, plus que cela, que les âmes qui s’y adonnent sont livrées à elles-mêmes, puisque Jésus n’a pas voulu même prier pour elles! Oh! quel danger d’être quelque part où le bon Dieu n’est pas pour protéger et bénir! Thérèse était inspirée du ciel quand elle luttait avec mes préjugés, je le reconnaissais.
   Il est vrai que mes préjugés n’étaient pas grands et jamais je ne pris aucun plaisir aux fêtes mondaines, si je me suis quelque fois ennuyée dans ma vie ce fut à ces réunions. Je les appréhendais comme on appréhende une chose désagréable et ce n’est pas étonnant puisque mon unique occupation était de m’y mortifier et que j’avais une grande crainte d’y offenser Dieu. Non, je ne m’y sentais pas en sécurité et quand on a besoin d’être autant
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sur ses gardes on n’est pas heureux, mieux vaut cheminer dans des sentiers moins fleuris et plus sûrs.
   Thérèse avait raison d’appuyer sur cette vérité et de me l’inculquer de toutes manières, même avec sévérité, car je sens très bien que si j’avais été élevée dans un autre milieu j’aurai pu me laisser prendre aux appâts du monde, aussi n’ai-je pas à me glorifier des sentiments que j’exprime. O ma Mère, que serais-je devenue si, au lieu d’avoir auprès de moi un ange qui fermait avec soin toutes les issues donnant sur la terre, j’avais été livrée à moi-même ? C’est Jésus seul qui peut répondre… Et moi je puis répondre un peu aussi, car je sais que, lorsqu’un vaisseau prend eau par une ouverture que personne ne pense à boucher, parce qu’on ignore son existence, ou qu’on l’a jugée insignifiante à son début, l’eau prend de la force et, en se faisant soudain une trouée plus grande, s’engouffre en tourbillonnant et bientôt fait couler à fond le navire. Oui, je sais que toutes les catastrophes commencent par peu de chose, début timide auquel il est toujours facile de remédier quand on s’y prend à temps. C’est ce secours dont Jésus m’a gratifiée en plaçant auprès de moi ma Thérèse chérie.
   Certainement sans la vigilance de mon Ange, ma petite nacelle aurait pris eau comme bien d’autres! car j’ai à enregistrer plusieurs défaillances qui étaient une petite porte ouverte à la tentation. Ainsi, un jour, je dépensai l’argent de mes étrennes à m’acheter un
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bracelet. C’était une jolie gourmette en argent ciselé. Je comptais m’en servir journellement, mais aussitôt l’eus-je mis à mon bras que je fus saisie d’un immense dégoût pour cet objet et je le repoussai avec dédain, il me semblait que, le portant sur moi, j’étais prisonnière. « Eh quoi! me disais-je, j’aurais, moi, une chaîne rivée au poignet! Suis-je donc une esclave ? » Il me semblait qu’avec cela j’avais perdu quelque chose de ma liberté. Et c’était vrai, cette chaîne m’eût attachée quelque peu au monde si je lui avais permis d’orner ma main.
   Une autre fois, c’était pendant ma grande épreuve de tentation, je tins en moi-même le langage que j’ai mis sur les lèvres de ceux qui se découragent et, quittant les rames, laissant aller leur barque à la dérive en disant: « Si Dieu veut me sauver, qu’il me sauve! » Je n’eus qu’une fois cette défaillance et, en cette circonstance, je me permis un regard, un seul, dont je me repentis amèrement. Mais Jésus qui veillait sur sa petite épouse permit qu’il ne m’arrivât aucun mal, mon cœur se trouvant tout à coup comme insensible, il me sembla être revêtue d’une armure qui m’empêchait d’être blessée.
   Je ne saurais dire combien cette grâce me toucha profondément, car la bonté de Jésus s’y dévoila tout entière. Non, il n’abandonne pas l’âme qui subit en soi la guerre et le psalmiste avait raison lorsqu’il chantait: « Quand le juste tombe, il ne se blesse pas, car la main du Seigneur le soutient » (Ps. )
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   Par ces deux traits vous voyez, ma Mère, combien j’étais faible et combien, par conséquent, j’avais besoin de l’éducation virile que je recevais. Elle m’était d’autant plus nécessaire que le démon, là comme ailleurs, me tendait de nombreux pièges. Comme vous l’avez remarqué dans le cours de ce récit le démon me tenta par l’attrait des sens, par l’attrait du cœur et par la vaine gloire. Il lui restait à me tenter par la vanité et, cette dernière épreuve je puis dire qu’il la chauffa à blanc.
   C’est bien simplement, ma Mère, que je vais vous raconter cela et, s’il se trouve quelque détail à mon éloge, bien vite j’en rapporterai toute la gloire à Jésus, c’est une habitude que j’ai prise et qui me donne une grande paix. Ainsi, lorsqu’on m’adresse un compliment je me tourne intérieurement vers mon Jésus et je lui dis: « C’est pour vous cela, mon Bien-Aimé, car tout ce qu’on loue en moi me vient de vous!.. et je suis contente de voir que ses bienfaits sont appréciés. Si au contraire moi ou d’autres constatent mes nombreuses imperfections j’ai comme de la peine pour Jésus, car c’est si dur de s’entendre critiquer ses œuvres! alors je m’empresse de lui dire: « Ce que je déplore ô mon Jésus, ce n’est pas vous qui l’avez mis en moi, car vous m’avez très bien douée, c’est moi qui déforme votre œuvre en me servant de mes passions pour satisfaire ma nature, c’est donc pour moi les reproches. Ne vous y trompez jamais puisque moi je ne m’y trompe pas. Les compliments adressés à votre petite épouse vous reviennent de droit et les reproches sont la part qu’elle mérite. » Ainsi, les rôles bien départis, je suis comme soulagée
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et je n’ai plus de peine de me trouver méchante. Sans cette petite convention, j’aurais cru faire une indélicatesse en gémissant sur mes nombreux défauts parce que je trouve qu’en nous il y a bien plus sujet de remercier que de se plaindre.
 
   Avec tout ce que nous avons reçu du bon Dieu, je me demande comment on
  peut sciemment être orgueilleux. Qu’on le soit un instant, par surprise, c’est encore admissible, mais là se borne la tolérance. Non, ma Mère, je ne puis pas avoir de vanité de ce que je vais vous dire, c’est impossible, parce que je suis trop profondément persuadée que tous les dons qui ont été mon partage me sont venus du bon Dieu, sans aucun mérite de ma part. Une comparaison expliquera parfaitement ma pensée. Je suppose un homme millionnaire par héritage. Si quelqu’un va le louer d’avoir acquis tant de richesses il ne sera point tenté d’orgueil, car il sait très bien que son génie personnel n’a aucune part dans l’amas de son immense fortune. Sûrement, il pensera dans son for intérieur qu’on se trompe en lui en attribuant le mérite, se disant en lui-même: qu’on loue plutôt ma chance d’avoir eu, dans ma parenté, quelqu’un qui me léguât tant de biens!
   De même qu’il est impossible que cet homme soit orgueilleux en s’attribuant la provenance de ses trésors, de même je trouve, comme je l’ai dit, qu’il est impossible que je sois orgueilleuse en comptant mes richesses, le sentiment qui jaillira de mon cœur sera plutôt celui de la reconnaissance pour mon
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Bienfaiteur et celui de défiance de moi-même dans la crainte que ces richesses me rendent injuste. Car le démon est là tout prêt qui essaiera de s’en servir pour me perdre.
   Ces richesses dont je vais vous parler, ma Mère, c’était chez moi un certaine amabilité qui m’attirait tous les cœurs. Aussitôt que je sortais un peu j’en entendais les échos. Ce n’était pas toujours après des réunions mondaines, mais après de simples visites ou dans l’exercice même des bonnes œuvres. Je me souviens en particulier d’une circonstance où un comité de dames ayant été formé à propos d’une fête en l’honneur de Jeanne d’Arc, nous nous réunîmes dans la sacristie de St Pierre. Bientôt on fit cercle autour de moi et plusieurs personnes qui ne me connaissaient pas s’en retournèrent ne tarissant pas d’éloges sur mon compte. C’était de tous côtés que j’entendais des compliments à mon adresse. Cela devint même si fort, qu’une personne, amie de la famille, vint dire à mon oncle d’engager sa fille à marcher sur mes traces afin que tous les suffrages ne soient pas ainsi pour moi. La réflexion fut faite à ma cousine Marie, mais elle n’en tint pas compte, car elle avait un trop grand caractère pour essayer de briller par des efforts. Je restai donc, sans le chercher non plus, reine de ce petit royaume
   L’été à la campagne c’étaient d’autres occasions qui se présentaient et j’exerçais la même attraction. Mon oncle faisait alors de nombreuses invitations parmi lesquelles [189] se trouvaient souvent des amis du Dr La Néele. Ils avaient tous une prédilection pour moi. Les révélations des mères dont plusieurs vinrent m’adresser leurs complaintes au Carmel, ne m’auraient pas laissé de doute si toutefois j’en avais eu: elles déploraient mon entrée au cloître et me manifestaient leur déception. Elles me disaient aussi avoir entendu prononcer bien des fois, à leur foyer, le nom de ‘Céline. Enfin, il me fut impossible de recevoir des témoignages plus explicites, je reçus même ici au Carmel, une longue poésie d’un de ces jeunes gens.
   Les assiduités autour de moi étaient si manifestes que mon oncle m’appela un jour dans son cabinet et me dit « que j’étais trop aimable, que nous n’avions pas été élevées comme cela et qu’il me fallait veiller sur moi » Je reçus la réprimande sans toutefois la comprendre, car je ne cherchais à plaire en aucune façon, j’agissais avec simplicité et liberté absolue dans toutes mes actions comme quelqu’un qui n’a rien à attendre de personne. Enfin, j’étais moi-même expansive et franche, disant nettement ma pensée et il m’était impossible de ressembler à ma cousine Marie qui était naturellement froide. Ah! comme j’aspirais à m’envoler au cloître! Je trouvais que cette fuite était le seul remède à ce qu’on me reprochait, ne voyant pas la possibilité de me refaire. Je subis donc l’humiliation de me voir surveillée. Ma cousine marie devait m’accompagner toujours et me servir de « tierce », mais comme j’avais le cœur absolument libre, son contrôle ne me gêna point
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  Elle était très contente de cet ordre qui lui avait été donné, car elle m’aimait extrêmement et ne pouvait me quitter une seule minute, ce qui portait quelquefois ombrage à ses parents. On aurait voulu qu’elle me témoignât moins d’affection et fut plus empressée auprès de sa sœur. Cet ordre donc, comme je le dis, nous fut très agréable à toutes les deux.
   Ma Mère, par tout ce que je viens d’écrire vous croirez peut-être qu’il y avait quelque légèreté dans ma conduite. Quant à moi, je puis affirmer que je n’agis jamais en vue de captiver le cœur des créatures. Il est vrai que je répétais après le P. de Ravignan: « Soyons distinguées » et je m’y exerçais, mais là se borne toute ma mondanité, laquelle je ne me permettais pas pour attirer les regards, mais pour ma propre satisfaction. Comme je vous l’ai dit, jamais ma cousine ni moi ne nous frisions les cheveux et nous aurions regardé comme une grande immortification de faire usage de parfums, tout était au naturel ce qui n’empêcha point un jeune et brillant officier, qui venait passer à la maison une partie de ses vacances, de dire à sa mère que « jamais il n’avait vu de jeunes filles si bien que nous ». Et cependant il allait beaucoup dans le monde. Ce qui prouve que la simplicité est tout ce qu’il y a de plus séduisant.
   De même que mon extérieur était bien réglé, mon intérieur l’était aussi. Il y avait longtemps que la tempête ne se faisait plus entendre et j’étais tout entière à mon
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Bien-Aimé. Cependant comme ma faiblesse était toujours présente devant mes yeux et que je manquais totalement de confiance en moi-même, je ne faisais que lui répéter cette prière de l’Épouse des Cantiques: « Indique-moi où tu fais paître, où tu te reposes à midi, afin que je ne m’égare pas à la suite des troupeaux de tes compagnons… » (Cant.) Oui, j’avais peur de m’égarer et c’était en toute sincérité que je lui adressais cette supplication. Mais lui ne doutait point de son épouse et, sans crainte, il me donnait toute latitude en disant: « Si tu ne te connais pas, sors, et va sur les traces des troupeaux et pais tes chevreaux près des tabernacles des pasteurs. » (Cant.)
   Réfléchissant sur ces paroles je me disais « Mon Bien-aimé m’exhorte seulement à l’humilité et si je suis humble je puis sortir et paître, sans trouble, mes troupeaux à la suite des troupeaux de ses compagnons, je suis assurée de ne pas m’égarer… » Oh! comme voyant cela je m’appliquai à acquérir cette vertu! elle fut toujours ma vertu favorite, mon amie et ma conseillère et c’était sans trêve que je demandais au bon Dieu de me l’accorder. Oui, là où d’autres se perdent cent fois, l’âme humble est en sécurité, »elle ne se connaît pas » c'est-à-dire elle ignore sa beauté et, sentant uniquement sa faiblesse, elle met toute sa confiance en son Dieu. Voilà le secret pour ne pas tomber.
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   O ma Mère, intérieurement que j’étais heureuse à cette époque de ma vie! je ne sais pas si j’étais humble, mais je sais que mon âme était comme un la c tranquille dont rien ne vient rider la surface azurée. Seuls les Cieux se réfléchissaient dans ce miroir et la paix, une paix universelle planait en souveraine sur tout mon intérieur. Sens, puissances, tout était à Jésus je ne vivais et ne respirais que pour lui…
   Avec les séductions que je viens de dépeindre et que le démon fit miroiter en pure perte, devant mes yeux, s’en trouvèrent d’autres moins personnelles, mais cependant bien tentantes aussi. Le bon Dieu semble-t-il voulait me faire goûter à toutes les coupes de plaisir afin que je puisse les rejeter librement. Il laissait au démon la latitude de mettre son ‘tison’ dans les feux mondains de la terre et se réservait de l’en arracher à son premier gémissement. Ah! ce gémissement ne se faisait point attendre, le bois vert dont la sève montait avec vigueur vers Jésus, n’était pas apte à l’action du feu infernal, aussitôt y était-il plongé qu’il pleurait et crépitait et Jésus attentif à sa prière l’en arrachait pour le jeter dans le brasier de son amour.
   J’ai dit, qu’étant enfant, j’avais désiré habiter des châteaux, il me semblait alors que le bonheur résidait sous les ailes élégantes d’une villa princière et dans les allées
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ombreuses d’un parc enchanteur, il fallait pour démolir cette illusion que Jésus m’en fît considérer de près la vanité et il le fit.
   La campagne où nous habitions l’été, et qui avait été léguée à ma Tante en héritage se composait d’u ravissant château et d’un parc non moins agréable. Il mesurait plus de 40 hectares entourés de murs et comprenait, outre les pelouses, un endroit très pittoresque surnommé ‘petite Suisse’ à cause de ses arbres gigantesques et de son terrain ondulé, puis le bois artistiquement distribué, au centre duquel on voyait un immense vivier agrémenté de nénuphars de diverses couleurs. Ici les hérons se donnaient rendez-vous pour venir pêcher les innombrables poissons rouges tandis que plus loin les tanières de renards annonçaient les repaires de l’hôte rusé, proie enviée de l’habile chasseur.
   Je ne saurais dire tous les charmes de ce site délicieux élevé à une grande hauteur au-dessus de la vallée. L’habitation comme un nid d’aigle était assise sur des carrières à pic, aussi la vue s’étendait au loin de tous côtés. On apercevait à nos pieds dans la vallée un cours d’eau qui serpentait gracieusement tandis qu’en face de nous, sur l’autre colline, la forêt où retentissait parfois le son du cor annonçant les chasses à cour.
   Ma Mère, j’ai vu de bien belles choses dans ma vie et cependant ce séjour ne m’aurait rien laissé à désirer, si j’avais été là en compagnie de mes sœurs chéries, si ma Thérèse l’avait partagé avec moi. Oui, il était tel que je l’aurais rêvé, mais avais-je à me plaindre ? mon cher petit Père m’y accompagnait… Le voyage était difficile il est vrai,
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cependant, une fois rendus, nous oubliions toutes nos peines, d’ailleurs notre personnel dévoué y mettait de l’entrain, et le cher paralytique avec son lit, la petite voiture et tout son matériel se voyait bientôt installé dans cette résidence idéale. Je vois encore le bonheur de mon cher petit Père lorsque assis sur l’esplanade il regardait les mains jointes le magnifique paysage qui se déroulait à ses yeux. A droite et à gauche l’horizon était à perte de vue, ce spectacle grandiose dans son immensité, parlait encore à son âme poétique et tendre. Souvent le soir nous nous promenions à l’entrée du bois, je conduisais avec Marie sa petite voiture et il était content. Une fois que nous nous étions attardés plus que de coutume le rossignol nous fit entendre ses mélodies. Aucun de nous ne pouvions nous en détacher et nous le suivîmes jusque dans les profondeurs du bois. Ah! si déjà, sur cette terre d’exil, nos âmes sont suspendues à la voix d’un oiseau que sera notre extase lorsque nous entendrons, dans le Ciel, les suaves harmonies des anges et qu’il nous sera permis de nous unir à leurs accents!
   En attendant les concerts éternels nous jouissions à plein cœur des beautés de la nature et, de nos âmes s’exhalaient des hymnes de reconnaissance au Créateur aimé, auteur de tant de merveilles. Que j’aimais à m’asseoir sur le penchant de la colline et à rêver du ciel!.. Je serais restée sans effort des journées entières perdue dans la contemplation de ces beautés terrestres qui me faisaient
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pressentir et toucher en quelque sorte du doigt les beautés célestes « J’aimais de la lointaine église, entendre la cloche indécise, pour écouter les soupirs de la brise dans les champs j’aimais à m’asseoir, le soir… J’aimais les étoiles sans nombre… Surtout j’aimais l’éclat en la nuit sombre de la lune au disque d’argent, brillant. » J’aimais… ah! j’aimais tout ce qui était beau et pur, tout ce qui élevait mon âme dans les Cieux.
   Ce souvenir évoqué de la petite église du village me rappelle une souffrance bien vive que j’éprouvais alors. Je voyais notre demeure riche et spacieuse, ornée de lambris d’or et de tapis soyeux et, tournant mes regards au bas de la vallée, j’apercevais dans le lointain le clocher poudreux indiquant la résidence ici-bas de notre Dieu. Oui, il habitait à nos côtés et je l’ai vu, son tabernacle!.. Coin repoussant, noir et sale, pas de tentures chez lui! et, tandis que les clés de mes meubles à moi étaient dorées, la sienne toute rouillée grinçait dans une misérable serrure que soutenait un bois vermoulu.
   Ma Mère, je n’exagère rien, la désolation régnait dans cette église. Le vieux prêtre qui la desservait était découragé et ne pensait plus à réagir, aussi notre présence lui fit-elle du bien. Nous achetâmes un ciboire convenable, c’était le plus urgent, quant au reste nous dûmes le supporter priant toutefois le bon Dieu d’envoyer là un jeune prêtre dont le zèle raviverait la foi de la population, tandis que sa vigilance entretiendrait convenablement le
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lieu Saint. Mais quelle tristesse pour mon cœur! ô ma Mère, quelle honte d’habiter une somptueuse demeure quand Jésus loge dans une masure! Pour bien comprendre cette douleur il faut y avoir passé, la mienne était cuisante et de chaque instant. Tous les soirs en jetant un dernier coup d’œil sur le paysage, mon regard s’arrêtait sur le triste clocher et je demandais pardon à Jésus d’avoir une habitation plus belle que la sienne…Ah! je comprends cette indignation du fidèle Urie lorsque David l’exhortait à prendre du repos à son foyer. L’arche du Seigneur s’écriait-il habite sous la tente et moi j’entrerais dans ma maison ? « (2 Sam. X, 12) Il n’y entra pas et coucha à la belle étoile à côté de son Maître, voilà ce que j’aurais voulu faire, moi aussi.
   Pour répondre autant que possible à ce besoin de mon cœur je demandai et obtint facilement de monter au dernier étage, ma cousine Marie m’y suivit et, sous prétexte de laisser les beaux appartements aux invités, nous logeâmes dans les mansardes, sous les plombs. Là je pensais à Sylvio Pellico, car la chaleur était torride, mais habiter là fut un réel soulagement pour moi, parce que Jésus ne pouvait rien y envier.
   Sur ce point j’étais donc contentée. Il me reste maintenant à écrire les réflexions que je faisais sur la vanité des richesses de la terre. Aussitôt que je fus mise en leur possession je les méprisais. Moi qui avais désiré posséder de splendides habitations
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j’aurais dû ce semble être au comble de mes vœux. Là, il est vrai, point de « couloir » comme à l’antique palais des ducs de Guise, mais des perrons gracieux, des flèches élégantes si bien que la petite ‘préfète’ d’autrefois n’aurait pas « descendu » en venant m’y visiter.
   Oui, j’aurais dû être satisfaite, mais mon cœur était trop grand pour se laisser séduire par des pierres disposées d’une certaine façon. Les bras croisés, dans une des allées du parc, je regardais les bâtiments. Ah! c’est cela me disais-je, c’est cela que les humains estiment! Parce que cette maison n’est pas carrée, mais plus étroite par ici, plus large par là, plus élancée de ce côté, plus courte de cet autre parce que telle fenêtre a une forme longue, telle autre un aspect rond, parce que des pierres blanches dépassent à cet angle, que les perrons varient de disposition c’est pour cela qu’on est fier de son habitation, c’est pour cela! est-ce que j’en crois mes yeux! mais quelle folie!
   O ma Mère, oui, quelle folie! Le Roi-Prophète avait raison lorsque, méditant sur la vanité des hommes, il ne craignait pas de les traiter d’insensés. « L’insensé et le stupide, disait-il, mettent leur confiance dans leurs biens, leur gloire dans leurs richesses, ils s’imaginent que leurs maisons seront éternelles, que leurs demeures subsisteront d’âge en âge et ils donnent leurs noms à leurs domaines, mais la mort est leur pasteur, au milieu de sa splendeur l’homme ne dure pas, il ne comprend pas, il est semblable aux bêtes qui périssent » (Ps. 49, 7-15)
   Emportée par mes réflexions, je voyais le contraste entre
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cette brillante demeure et la maison de chaume où le pauvre prend ses ébats. Je me reportais à mon enfance lorsqu’on allait visiter ma petite Thérèse chez sa nourrice, on nous recevait dans la seule et unique pièce servant tout à la fois de cuisine, de chambre à coucher et de salon, pièce dont le sol était tout simplement de la terre battue qu’un coup de balai nettoyait en un instant. Et faisant le rapprochement de cet intérieur rustique avec le luxe du nôtre je trouvais que la vérité et la liberté, par conséquent le bonheur, habitait de préférence sous les vieilles poutres brutes que sous les plafonds lambrissés. Et j’aspirais au moment heureux où quittant ces hochets de mensonge je serais transportée dans l’humble cellule où j’écris en ce moment ces lignes.
   Ah! ma Mère que j’y ai goûté de bonheur dans cette petite cellule et dans ce Carmel béni! Je me suis prise souvent à considérer sa pauvreté avec orgueil et volupté, je palpais les murs usés et dénudés pour bien me convaincre que c’était vrai que je jouissais de leurs charmes, car qui croirait cela de moi qui aime tant le beau ? je n’ai trouvé de réels charmes que dans ces objets méprisables, d’autant plus charmants à mes yeux qu’ils me prêchent plus éloquemment le dédain des aises de la vie. C’est ainsi que, dans ces dernières années, mon bonheur augmenta lorsque, pour les soustraire à la spoliation, nos meubles déjà si pauvres furent remplacés par de vieilles caisses d’emballage servant tout à la fois de tables, de commodes et
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d’armoires. C’est là que j’ai vu par expérience combien peu de chose suffit à l’homme sur cette terre.
   Beaucoup sans doute ne seraient pas de mon avis, mais je trouve sincèrement que, moins on en a plus on est heureux et plus on est libre. En effet, un objet de prix, par exemple, demande des précautions, de l’entretien, que de temps passé à nettoyer, à embellir nos demeures! Et puis, une chose en appelle une autre, c’est la chaîne sans fin. Tandis que lorsqu’on n’a rien ou que des objets de peu de valeur, on les traite selon leur dignité, c'est-à-dire qu’on ne leur consacre pas de soins et le temps si précieux de notre vie s’écoule à louer le Seigneur et à le servir d’une façon beaucoup plus directe, puisque, selon le conseil de l’auteur de l’Imitation: « Nous passons au milieu des soins de cette vie sans nous préoccuper d’aucun soin » ( ) O bienheureux délaissement, ô sage ignorance qui donnent au cœur tant de paix et de liberté, pourquoi donc n’êtes-vous pas le partage de toutes les âmes en marche vers l’éternité! Pourquoi dépensons-nous notre travail pour ce qui ne rassasie pas ? (Is. 55-2) pensant que l’Esprit Saint nous fait entendre ce pressant appel: »Que celui qui a soif vienne! » que celui qui le désire prenne de l’eau de la vie gratuitement! » (Apoc. XXII, 17) Oui, c’est bien gratuitement et plus que gratuitement que le bon Dieu nous offre l’eau de la vie divine puisqu’il ne nous demande en échange aucune rétribution et que pour se la procurer, il suffit d’être pauvre d’esprit et de cœur en simplifiant le plus possible notre vie humaine.

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