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Biographie de Céline

 

Biographie de Céline rédigée par le P. Stéphane-Joseph Piat, franciscain (1899-1968). Le livre a été publié par l'Office Central de Lisieux en 1963. Ce texte épuisé est mis en ligne avec la gracieuse autorisation de l'Office Central de Lisieux.

Le Père Piat a longuement rencontré les soeurs de Thérèse au parloir et a en obtenu des informations très précises ; on le consulte encore aujourd'hui en s'appuyant sur la rigueur de ses dates et des évènements mentionnés.

 

chapitre premier

la vie dans le monde avec Thérèse

Céline Martin, en religion Sœur Geneviève de la Sainte Face, est entrée dans le sillage de Thérèse comme le « doux écho de son âme ». Elle fut à la fois sa sœur, son disciple, son témoin. Son mérite fut d'avoir cru à l'Amour Miséricordieux, d'avoir, la première, suivi la « petite Voie ». Par sa vie jalonnée de luttes, par sa mort, qui fut authentiquement sainte, elle donne la preuve de ce que Dieu fait dans un cœur qui, en dépit, ou mieux, à cause même de ses faiblesses, se livre à lui en enfant. L'exemple vaut d'être retenu.

Pour tracer son portrait et esquisser son œuvre, les documents ne manquent pas. Nous bénéficions de l'immense effort de recherche qu'a provoqué la gloire thérésienne. Nous disposons également d'un résumé autobiographique demandé en 1909, à Sœur Geneviève par la Prieure de l'époque, Mère Marie- Ange de l'Enfant-Jésus. Il portait primitivement pour titre : Histoire d'un tison arraché au feu, à quoi Mère Agnès de Jésus, sachant qu'il ne s'agissait, somme toute, que de combats et d'épreuves, au sein d'une innocence restée intacte, fit substituer une formule moins provocante : Histoire d'une Petite Ame qui a traversé une fournaise.

Marie-Céline Martin naquit, rue du Pont-Neuf à Alençon, le 28 avril 1869, septième enfant d'un foyer qui en compterait neuf, dont cinq survivraient. Ondoyée le jour même de la naissance — l'usage du temps l'autorisait — les rites complémentaires du baptême lui furent administrés le 5 septembre sui­vant. Décelant en elle les symptômes du mal qui lui avait ravi ses deux garçons en bas âge, la maman s'inquiète ; elle la place quelques mois en nourrice.

La petite restera frêle, mais d'une étonnante vitalité. Elle s'attache passionnément à son père. On la trouve « maligne comme un petit diable » et déjà volontaire. « Enco ! Enco ! » dit-elle quand on lui fait faire ses premiers pas. Une fillette de mise négligée l'ayant giflée, elle fait une crise de colère. On a beau en appeler à l'amour de Jésus : « Qu'est- ce que ça lui fait, ça, au bon Jésus ? Il est bien le Maître, mais moi aussi je suis la maîtresse. » Il faut l'apaisement de la nuit pour l'amener à pardonner et à dire : « J'aime bien les pauvres maintenant ».

Il est vrai que la servante Louise, qui se reproche d'avoir trop peu entouré Hélène, a pris Céline sous sa protection. Si les parents n'y eussent mis le holà, elle l'eût promptement gâtée. En vérité, c'était, comme dira M. Martin de Thérèse, « un joli brin de fille », avec ses traits nettement dessinés, ses yeux d'une étonnante vivacité, et ce je ne sais quoi de décidé qui émanait de toute sa personne, enveloppé toutefois d'une réelle douceur. En pleine rue, passant avec Louise devant un poste de soldats, elle n'hésite pas à lancer bien haut, comme une profession de foi : « Je serai religieuse. »

Elle s'éveille intensément, déjà curieuse de tout, multipliant les « Pourquoi ? ». Plus tard elle-même discernera « dans les aptitudes naissantes de la petite Céline, deux tendances : l'une est un besoin insa­tiable de vie et de bonheur, plus que sa nature ne peut en contenir ; l'autre, une très grande tendresse de cœur. » — « Il est aisé, conclut-elle modestement, de prévoir si, avec de semblables dispositions, l'équi­libre sera facile à conserver. » Mme Martin se mon­trera plus optimiste. Dans les lettres qu'elle adresse à sa belle-sœur ou à Pauline, sa pensionnaire du Mans , elle trace de l'enfant cette exquise miniature : « Qu'elle est mignonne ! Je n'en ai jamais eu une pareille pour être attachée à moi ; si vif que soit son désir de faire une chose, si je lui dis qu'elle me fait de la peine, à l'instant même elle cesse. » — « Ma petite Céline est tout à fait portée à la vertu, c'est le sentiment intime de son être, elle a une âme candide et a horreur du mal. Je crois que cette enfant me donnera beaucoup de consolation ; elle a une nature d'élite. Elle montre les meilleures dispo­sitions, ce sera une enfant très pieuse ; il est bien rare de montrer, à son âge, de telles inclinations à la piété. »

« Elle cause comme une pie, elle est charmante et spirituelle... Elle apprend tout ce qu'elle veut ; ses sœurs n'ont qu'à chanter quatre ou cinq fois une petite chanson, on entend Céline la répéter sur le même ton, mais aussitôt qu'elle s'aperçoit qu'on l'écoute, elle s'arrête. » — « Elle est bien intelligente, elle a appris toutes ses lettres en quinze jours. » — « Elle a un soin de ses affaires comme on le voit chez peu d'enfants, et elle préfère ne pas s'en servir que de les exposer à être brisées. » — « En peu de temps, elle sait une leçon de catéchisme par cœur, ou un point d'Histoire Sainte, et pourtant elle ne s'y donne pas trop de mal. »

La personnalité volontaire perce déjà sous le sou­rire. Témoin ce trait cueilli dans les Souvenirs de Sœur Geneviève : « Je pouvais avoir trois ou quatre ans, lorsque me promenant à la campagne dans un lieu délicieux émaillé de fleurs printanières, je m'arrêtai devant l'une d'elles, plus belle que toutes les autres. Seulement, à sa tige élégante était enroulé un petit serpent, qui tournait vers moi sa tête veni­meuse. Renoncer à la fleur pour si peu, ce n'était point dans mon caractère, qui jamais ne sut cal­culer avec les obstacles, et déjà je m'apprêtais à la cueillir, lorsqu'un grand cri me fit reculer. Quel­qu'un m'avait aperçue et, me prenant dans ses bras, m'éloignait du danger. »

La naissance de Thérèse dote Céline d'une com­pagne de quatre ans plus jeune qu'elle, et qui devien­dra son inséparable. On habite maintenant rue Saint- Blaise. Ensemble, on joue sous la tonnelle, on dénom­bre les « pratiques » : ce qui intrigue les voisins, ignorant que ce mot désigne les actes de vertus ; on va jouer avec Jenny, la fille du Préfet, dont l'Hôtel Louis XIII, précédé d'une immense cour d'honneur, occupe l'autre côté de la rue. Quand Marie, l'aînée de la famille, donne à sa sœur ses premières leçons, la benjamine tient à y assister ; il n'y a d'incidents, et vite apaisés, que lorsque Céline lui reproche de faire toutes les volontés de ses poupées.

La maman encore note cette harmonie foncière et ses rares entr'actes : « Voilà Céline qui s'amuse avec la petite au jeu de cubes, elles se disputent de temps en temps, Céline cède pour avoir une perle à sa couronne. » — « Elles se suffisent à elles deux pour se désennuyer ; tous les jours, aussitôt qu'elles ont dîné, Céline va prendre son petit coq ; elle attrape tout d'un coup la poule à Thérèse ; moi je ne puis en venir à bout, mais elle est si vive que du premier bond elle la tient ; puis elles arrivent toutes les deux avec leurs bêtes s'asseoir au coin du feu et s'amusent ainsi fort longtemps. » — « On est comme les deux petites poules, on ne peut pas se séparer », s'écrie Thérèse, quand elle se serre contre sa sœur dans le lit. — « On ne peut voir deux enfants s'aimer mieux, conclut Mme Martin ; quand Marie vient chercher Céline pour faire sa classe, cette pauvre Thérèse est tout en larmes. Hélas ! que va-t-elle devenir, sa petite amie s'en va. »

La Sainte elle-même évoquera cette union. « Je me rappelle qu'en effet je ne pouvais pas rester sans Céline, j'aimais mieux sortir de table avant d'avoir fini mon dessert que de ne pas la suivre, aussitôt qu'elle se levait. » Ne pouvant l'accompagner à la messe, elle se précipitait vers elle à son retour et lui demandait du pain bénit, ou, à défaut, la suppliait d'en faire elle-même, d'un grand signe de croix.

L'éducation, reçue dans ce milieu où la foi com­mande tout, tend à former des caractères et des convictions. Les parents ne vivent que pour Dieu, n'ont en vue que l'accomplissement de sa volonté. Ils conçoivent l'autorité comme un service, qui con­siste à orienter vers le bien les âmes à eux confiées. D'exemple, plus encore que de parole, ils initient à la vertu et à la piété, sachant réprimer les écarts, inspirer la générosité et donner du charme aux leçons les plus austères. Il ne peut être indifférent à ces observateurs et imitateurs que sont essentiellement les jeunes enfants, de voir que les êtres qu'ils chéris­sent le plus assistent tous les jours à la messe, obser­vent strictement l'abstinence et les jeûnes prescrits par les lois ecclésiastiques, sanctifient le dimanche avec une fidélité inviolable, surnaturalisent le devoir d'état, vénèrent les prêtres, assistent aux offices parois­siaux et président aux différents rites de la liturgie familiale ; prière matin et soir, Benedicite et Grâces, exercices du mois de Marie. La charité constitue l'âme commune du foyer. Elle se pare de bonne humeur et s'épanouit en veillées, en sorties, en récréations collectives, dont le cloître seul effacera la nostalgie.

Sœur Geneviève appréciera une telle faveur : « Je regarde comme la plus grande grâce de ma vie, celle d'avoir eu des parents chrétiens, et d'avoir reçu d'eux une éducation virile, qui ne laissait point de place aux petitesses de la vanité. Chez nous, je n'ai jamais vu sacri­fier au respect humain. Il n'y avait d'autel dressé qu'à Dieu seul, et si quelquefois les sacrifices ont pu paraître austères, l'heure sonna toujours où j'en goûtai l'agré­able odeur. »

La mort de Mme Martin, le 28 août 1877, vient bouleverser ce jeune bonheur. « C'est toi qui seras maman » dit Céline à Marie, cependant que Thérèse se tourne vers Pauline. Au vrai, celle-ci exercera sur l'une et l'autre la maternité spirituelle, l'aînée pre­nant la direction de la maison. On émigre à Lisieux, auprès de l'oncle Guérin, dans le gracieux cottage des Buissonnets. La vie reprend, intime et chaleu­reuse, mais un changement est intervenu dans le comportement psychologique des deux fillettes. « Moi, si douce, témoigne Céline, je devins un lutin plein de malice, tandis que sa noble ardeur à elle (il s'agit de sa jeune sœur) fut voilée un instant sous les dehors d'une timidité et sensibilité excessives. Sans que pour cela le fond fût changé, car elle fut constam­ment l'image de la force morale, et moi, de la plus grande faiblesse. »

L'union des cœurs, elle, ne varie pas. Il est touchant de voir Thérèse, à six ans, témoigner ses sentiments, sur de minuscules papiers quadrillés, dont l'ensemble constitue cette missive candide où chaque mot se gonfle d'une inexprimable tendresse :

« Ma chère petite Céline, Je t'aime beaucoup, tu le sais bien. Adieu, ma chère petite Céline. Ta petite Thérèse qui t'aime de tout son cœur.

Thérèse Martin. »

Céline entre comme demi-pensionnaire chez les Bénédictines de l'Abbaye. Bien que placée avec des élèves plus âgées, elle se hausse aisément en tête de la classe et gardera ce rang jusqu'au bout. Les bulle­tins qu'on a conservés manifestent son application. Si elle a peine à apprendre le mot à mot, son tempé­rament chercheur et raisonneur l'aide à tout appro­fondir. Sauf en arithmétique, elle emporte aisément les premiers prix. Non qu'elle coure d'elle-même aux succès scolaires. Son cœur demeure aux Buissonnets. Il lui en coûte, le soir, de s'arracher à la veillée familiale, pour s'isoler en chambre, à faire ses devoirs. Elle avoue avoir parfois souhaité quelque retour d'inondation ou l'irruption, en ville, d'un chien enragé, car c'étaient les seules raisons suscep­tibles de retenir au foyer, maux de tête et de dents n'étant pas des excuses valables.

Avec une maîtrise qui lui valut les éloges de M. Guérin, Pauline prépara l'enfant à sa Première Communion. Elle lui composa, comme plus tard pour Thérèse, un livret où, sous le symbole des fleurs, la fillette compterait ses sacrifices et ses pensées pieuses. La retraite fut des plus ferventes, bien que le régime d'internat complet parût cruel à la petite, en dépit des visites de M. Martin et de Thérèse. La cérémonie du 13 mai 1880 marqua profondément Céline. « Ce fut, écrit-elle, avec une ineffable joie que je reçus mon Bien-Aimé. Je l'attendais depuis longtemps. Ah ! que de choses j'avais à lui dire ! Je lui demandai d'avoir pitié de moi, de me protéger toujours et de ne jamais permettre que je l'offense, puis je lui donnai mon cœur sans retour et lui promis d'être toute à Lui... Je sentis bien qu'il daignait m'accepter pour sa petite épouse et qu'il remplirait envers moi l'office de défenseur que je lui avais confié ; je sentis qu'il me prenait sous sa garde et me préserverait à jamais de tout mal... »

« Je me souviens que j'avais à réciter l'Acte d'Humilité et que j'en étais bien heureuse 1... Le soir, ce fut moi qui récitai l'Acte de Consécration à la Sainte Vierge. Oh ! combien j'étais contente de prendre la parole, en présence de tout le monde, pour me donner irrévocablement à ma Mère du Ciel, que j'aimais avec une tendresse incomparable. Il me semble qu'acceptant pour sienne la petite orpheline qui était à ses pieds, elle l'adopta pour son enfant... »

« Peu de temps après ma Première Communion... je reçus le sacrement de Confirmation : c'était le 4 juin. Ce jour se trouvant être le Vendredi de la Fête du Sacré-Cœur, je me réjouis de cette coïnci­dence. Il me semblait que le Cœur de Jésus lui- même viendrait se substituer à mon cœur en me conférant son propre Esprit. J'étais vivement émue par cette pensée qu'on ne recevait ce sacrement qu'une seule fois dans la vie et qu'il allait me rendre parfaite chrétienne. » La fillette vécut ensuite dans l'attente, qui lui semblait interminable, des fêtes liturgiques où elle était autorisée à s'approcher à nouveau de la Table Sainte.

En octobre 1881, quand Thérèse prit à son tour le chemin de l'Abbaye, Céline manifesta plus d'enthousiasme pour les études.  

Elle faisait route avec sa cousine Jeanne Guérin, laissant sa cadette accom­pagner Marie, jusqu'au jour où on intervertit les rôles, les discussions entre les aînées tournant par­fois à l'aigre. C'est que Céline était devenue batail­leuse. Elle avoue elle-même « avoir bec et ongles », au sens figuré, s'entend, car ce n'est pas à la force du poignet, c'est « avec le glaive de la parole » qu'elle défendait son point de vue, quand elle croyait avoir raison — et « on a toujours raison sur un point », précise-t-elle finement. — Elle protège sa petite sœur, qui préfère « discourir » plutôt que « courir » et répugne aux jeux violents. Elle-même a cherché à surmonter sa timidité naturelle, depuis qu'on lui a dit que c'était un fruit de l'amour-propre. Elle en gardera assez toutefois pour ne pas oser se présenter au brevet.

En récréation, quand la classe se divise en deux camps pour la petite guerre, Céline entend bien être du côté des Français, sinon, elle se laisse battre volontairement. Une institutrice auxiliaire, d'origine anglaise, ayant parlé de Jeanne d'Arc comme d'une « aventurière », un doigt se leva pour protester, celui de notre Céline encore, laquelle, de surcroît alla trouver la Directrice du Pensionnat et exigea, sous peine de faire intervenir son père, qu'une observation fût faite à la maîtresse en question. M. Martin ne se trompait pas quand il la sur­nommait « la courageuse », « l'intrépide ».

L'enfant n'en avait pas moins un cœur tendre, avide de consolation. D'en être sevrée parce qu'on la croyait virile, lui fut toujours une rude épreuve. Elle en fit l'expérience avec une dame à laquelle elle s'était attachée profondément. Ne se voyant pas payée de retour, elle pleura amèrement. Ce lui fut d'ail­leurs, reconnaîtra-t-elle plus tard, une protection visible de Dieu, qui voulait la garder pour lui seul.

Céline et Thérèse ne s'épanouissaient pleinement qu'aux Buissonnets. Le Manuscrit de l'Histoire d'une ame relate complaisamment leurs ébats, les soins prodigués à leur volière, les sorties familiales, les promenades des dimanches et fêtes. on les voyait, déguisées en pèlerins, armées d'un bâton pour se défendre des coups de bec d'une pie jacasse, faire quarante fois le tour du jardin. En vue de leurs fêtes respectives, elles achetaient pour dix sous des cadeaux surprises qu'elles s'offraient mutuellement. certain jour, mal inspirée, Céline s'avisa de doter sa sœur d'un pistolet, qui eut le don de lui faire peur, et dont M. Martin gratifia un garçon du voisinage, non sans défrayer sa « petite reine ».

« J'avais reçu le titre de « petite fille à Céline », conte Thérèse en son Autobiographie, aussi quand elle était fâchée contre moi, sa plus grande marque de mécontentement était de me dire : « Tu n'es plus ma petite fille, c'est fini, je m'en rappellerai toujours !... » Alors je n'avais plus qu'à pleurer comme une Madeleine, la suppliant de me regarder encore comme sa petite fille ; bientôt elle m'embras­sait et me promettait de ne plus se rappeler de rien !... Pour me consoler elle prenait une de ses poupées et lui disait : « Ma chérie, embrasse ta tante. »

Parfois, avec les enfants des familles Guérin et Maudelonde, on montait des saynètes, dans lesquelles la pauvre Céline avait infailliblement le mauvais rôle : ce qui ne laissait pas de l'humilier car l'entourage se faisait un malin plaisir de la dési­gner du nom des tristes personnages qu'elle incarnait sur les planches. Aussi préférait-elle à ces jeux de société les processions où, habillée de blanc, elle figurait près de Thérèse, la corbeille de fleurs entre les mains.

J'aimais aussi, petite fille,
Devant l'ostensoir qui scintille,
Jeter bien haut roses, lys et jonquilles,
Mêlant à celles de ma sœur
Mes fleurs.

Sur la vie calme des Buissonnets, le départ de Pauline au cloître, en octobre 1882, posa un voile de tristesse. Céline ressentit d'autant plus doulou­reusement cette séparation qu'elle fut suivie d'assez près par la maladie de Thérèse. Elle partagea ses angoisses ; elle priait à ses côtés et put contempler son visage extasié, quand le sourire de la Vierge la guérit. Elle fut aussi témoin de ses fervents efforts avant sa Première Communion. C'est elle qui lui porta, pendant sa retraite à l'Abbaye, l'image dont elle s'enchantera : la Fleur du Divin Prisonnier.

Au terme de l'année scolaire 1885, Céline achève le cycle de ses études. Elle quitte la Pension avec honneur, ayant remporté le prix d'Instruction reli­gieuse, unique pour tout l'établissement, et d'autant plus convoité. Reçue enfant de Marie le 8 décem­bre 1882, elle devint par la suite la Présidente de l'Association.

Dégagée des cours, elle mènera néanmoins une vie des plus actives. Jeanne Guérin, qui s'émerveillait de la voir dessiner sans avoir reçu la moindre notion en la matière, avait obtenu de M. Martin qu'elle prît des leçons. Depuis deux ans, Céline y avait fait de rapides progrès. L'heure était venue de perfec­tionner son talent. Elle fut confiée à Mlle Godard, élève du peintre Léon Cogniet. Avec une belle ténacité, elle travaillera méthodiquement, seule, en son atelier, exécutant un certain nombre de copies, des marines et quelques portraits, qui peupleront son « musée de croûtes », comme elle disait, mais qui lui faisaient la main.

Par ailleurs, Marie, qui prépare son entrée au monastère, l'initie à la direction de la maison. Elle y accède avec aisance en octobre 1886, quand l'aînée rejoint Pauline au cloître, cependant que Léonie tente un premier essai chez les Clarisses d'Alençon.

 

***                                                             

Le cercle de famille se resserre. Céline et Thérèse sont seules désormais à entourer M. Martin. Elles deviennent plus que jamais sœurs d'âme. Leur vie est des plus réglées. « Rien n'est laissé au caprice. » Le matin, messe de sept heures, par tous les temps. Si le chemin des Buissonnets, en cas de gel, tourne à la patinoire, on s'enveloppe les chaussures d'étoffe, mais on ne manque pas pour autant le rendez-vous eucharistique. Les études et les besognes d'intérieur absorbent les heures de la journée. Quand il y a fête, on organise un régal pour les enfants pauvres du quartier. Si un mendiant se présente, il est intro­duit, restauré, et les jeunes filles s'agenouillent pour recevoir sa bénédiction.

La « conversion » de Thérèse, le 25 décembre 1886, en lui rendant la maîtrise totale de sa sensibilité et en séchant ses larmes trop faciles, ouvre une nou­velle période dans les relations des deux sœurs. La Sainte le constate avec une finesse non dépourvue d'humour : « Céline était devenue la confidente intime de mes pensées ; depuis Noël nous pouvions nous comprendre, la distance d'âge n'existait plus puisque j'étais devenue grande en taille et surtout en grâce... Avant cette époque je me plaignais souvent de ne point savoir les secrets de Céline, elle me disait que j'étais trop petite, qu'il me faudrait grandir « de la hauteur d'un tabouret » afin qu'elle puisse avoir confiance en moi... J'aimais à monter sur ce précieux tabouret lorsque j'étais à côté d'elle et je lui disais de me parler intimement, mais mon indus­trie était inutile, une distance nous séparait encore !... Jésus qui voulait nous faire avancer ensemble, forma dans nos cœurs des liens plus forts que ceux du sang. Il nous fit devenir sœurs d'âmes... »

Telle est l'origine de ces conversations du Bel­védère, dont parle l'Autobiographie thérésienne, et que Céline, à son tour, tente d'analyser :

« Notre union d'âmes devint si intime que je n'essayerai même pas de la dépeindre dans le lan­gage de la terre, ce serait la déflorer... chaque soir, « les mains l'une à l'autre enchaînées », le regard plongé dans l'immensité des Cieux, nous devisions de cette Vie qui ne doit pas finir... Où étions-nous quand, perdant pour ainsi dire conscience de nous- mêmes, notre voix s'éteignait dans le silence ?... Où étions-nous alors ? Je me le demande.

« Hélas ! Soudain nous nous retrouvions sur la terre, mais nous n'étions plus les mêmes, et, comme au sortir d'un bain de feu, nos âmes haletantes n'aspiraient plus qu'à communiquer leurs flammes... O quelle ivresse !... O quel martyre !

« Comme le dit Thérèse, ces grâces ne pouvaient demeurer sans fruits, et Jésus se plut à lui montrer que ses désirs d'apostolat lui étaient agréables par la conversion si merveilleuse du malheureux Pranzini. Ce fut même cette grâce qui fut le point de départ d'une union plus intime entre nous, car ce fût à cette occasion qu'elle découvrit, dans le cœur de sa Céline, le germe des aspirations qui dévoraient le sien. »

La part faite à la sensibilité juvénile, il reste qu'à cette époque Céline subit une évolution profonde. Elle s'interroge sur son avenir. Déjà, elle s'est informée de la vie des religieuses Bénédictines. Le Carmel, sans l'attirer encore, traverse sa pensée. L'intervention du Père Pichon sera, dans sa vie, déterminante. Ce Jésuite, né en 1843 à Carrouges, près d'Alençon, était entré en rapports avec la famille Martin, en 1882, à la suite d'une retraite suivie par Marie. Envoyé deux ans plus tard au Canada, il en revint en septembre 1886. C'est alors que Céline eut l'occasion de l'apprécier dans les visites qu'il fit aux Buissonnets. Le 12 octobre 1887, il devint son Directeur de conscience. Très expansive, éprouvant un réel besoin de se confier, elle lui envoyait régulièrement son journal d'âme, auquel il répondait une ou deux fois par an. Manifestement, il appréciait sa personnalité vigoureuse, sa droiture, et jusqu'à sa « théologie », comme il disait. Il décla­rait un jour plaisamment qu' « elle avait de la vie pour quatre ». Très austère pour lui-même, au point d'user en tout temps d'un cilice, il prêchait surtout la dévotion confiante au Sacré-Cœur et le culte de la messe. Il semble avoir eu un charisme pour ache­miner vers l'état religieux, ce qui lui aliénait parfois la sympathie des mères de famille.

Sous son influence, Céline sentit s'affermir son orientation. Elle avait une piété vraie, profonde, inté­rieure, sachant au besoin ruser pour « voler son Dieu », selon son expression. Ayant, en effet, licence de communier plusieurs jours par semaine, plus les fêtes, elle se faisait de ce mot une exégèse très extensive sur laquelle son confesseur, à l'époque l'abbé Baillon, passait complaisamment. Puis, quand quel­que voyage l'avait empêchée d'atteindre le nombre prescrit, elle compensait par après et, ne s'y retrou­vant plus, concluait toujours en sa faveur pour amplifier les permissions.

A ce trait, on devine qu'elle n'avait rien de ce que le monde taxe de bigoterie étroite et morose. Rien non plus de conformiste. Faire comme les autres ne fut jamais pour elle un argument. Avant d'aller à la Sainte Table, elle ôte son bracelet, « signe de servitude », estime-t-elle déjà, tandis que le Christ veut des âmes libres. Elle fredonne volontiers le vieux cantique : « Prends mon cœur ; le voilà, Vierge, ma bonne Mère », mais module en sourdine le passage : « C'est pour se reposer qu'il a recours à toi. » « Que signifie cette phrase, s'écrie-t-elle ? Moi, si je vais à Marie, c'est parce que je l'aime. »

Il apparaît bientôt nettement qu'elle est faite pour la vie religieuse. Néanmoins, elle s'effacera devant Thérèse. M. Martin a subi, en mai 1887, un léger accès de congestion cérébrale. Il s'en est remis, mais on ne peut le laisser seul. Céline tiendra la maison et sera, au besoin, sa garde-malade. Elle appuie donc de toute son affection les efforts de sa jeune sœur qui aspire à quitter le siècle à quinze ans. « L'amour du bon Dieu était si intense dans mon pauvre cœur, écrit-elle, que ne trouvant rien qui puisse soulager un peu ce besoin de donner, je fus heureuse de sacrifier tout ce que j'avais de plus cher au monde... Comme Abraham, je m'occupai de la préparation de l'holocauste et j'aidai ma sœur chérie dans toutes les démarches qu'elle fit pour obtenir d'entrer au Carmel, malgré sa grande jeunesse. Je prenais part à ses chagrins plus que s'il se fût agi des miens propres. »

La Sainte souligne le mérite d'une telle abné­gation. « C'était pour ainsi dire la même âme qui nous faisait vivre ; depuis peu de mois nous jouis­sions ensemble de la vie la plus douce que des jeunes filles puissent rêver ; tout, autour de nous, répondait à nos goûts, la liberté la plus grande nous était donnée, enfin je disais que notre vie était sur la terre l'idéal du bonheur... A peine avions-nous eu le temps de goûter cet idéal du bonheur, qu'il fallait s'en détourner librement, et ma Céline chérie ne se révolta pas un instant. Ce n'était pas elle cependant que Jésus appelait la première, aussi aurait-elle pu se plaindre... ayant la même vocation que moi, c'était à elle de partir !... Mais comme au temps des martyrs, ceux qui restaient dans la prison donnaient joyeu­sement le baiser de paix à leurs frères partant les premiers pour combattre dans l'arène et se conso­laient dans la pensée que peut-être ils étaient réservés pour des combats plus grands encore, ainsi Céline laissa-t-elle sa Thérèse s'éloigner et resta seule pour le glorieux et sanglant combat auquel Jésus la des­tinait comme la privilégiée de son amour !... »

Céline sera du voyage à Rome, et c'est elle, grâce aux documents rassemblés par ses soins, qui per­mettra d'en établir la filière avec certitude. Son tem­pérament d'artiste s'émeut des merveilles naturelles accumulées dans les paysages de Suisse ou d'Italie, des chefs-d'œuvre qui peuplent, outremonts, les églises et les musées. Elle observe avec précision la Santa Casa de Lorette ; elle descend avec sa cadette, dans les ruines du Colisée ; elle se glisse près d'elle au fond de l'ancien tombeau de sainte Cécile. C'est elle surtout qui, lors de l'audience papale, quand on vient de rappeler aux pèlerins qu'ils doivent défiler en silence devant Léon XIII, encourage sa Thérèse par ce mot énergique : « Parle. » Elle-même nous livre le secret de cette attitude apparemment fron­deuse : « J'ai un principe pour des occasions sem­blables, c'est celui de suivre en tous points une résolution prise d'avance. » En la circonstance, qui songera à le lui reprocher ?

Elle fit preuve du même esprit de décision, au retour, à l'étape de Lyon, quand un imposant per­sonnage, chamarré de décorations, entreprit les deux sœurs sur leur voyage dans la Ville éternelle, les félicitant d'un tel privilège, mais glissant dans l'éloge un mot d'ironie à l'égard du Pape, « vieillard impuis­sant ». Céline bondit. « Il serait à souhaiter, Monsieur, que vous ayez son âge ; peut-être auriez-vous en même temps son expérience, ce qui vous empêcherait de parler inconsidérément de choses que vous ne connaissez pas. »

Au cours de cette randonnée au-delà des monts, l'intimité de Thérèse et de Céline fut telle que leurs compagnons de route disaient : « Ces jeunes filles ne pourront jamais se séparer. » Il fallut bien pour­tant en arriver à ce lundi 9 avril 1888, où la petite Reine quitta les siens, après la messe entendue ensemble au Carmel, pour rejoindre ses aînées dans le cloître. « En lui donnant le baiser d'adieu à la porte du monastère, écrira Céline, je dus m'appuyer chancelante contre le mur... et cependant je ne pleurais pas, je voulais la donner à Jésus de tout mon cœur, et Lui, en retour, me revêtit de sa force. Ah ! combien j'avais besoin de cette force divine ! Au moment où Thérèse entra dans l'Arche Sainte, la porte de clôture qui se referma entre nous fut la fidèle image de ce qui se passa réellement, car un mur venait de s'élever entre nos deux existences. »

Le mur ne se dressait pas pour Thérèse qui, le 8 mai suivant, écrivait à sa sœur : « Demain, il y aura un mois que je suis loin de toi, mais il me semble que nous ne sommes pas séparées, qu'importe le lieu où nous sommes !... Quand l'océan nous sépa­rerait, nous resterions unies, car nos désirs sont les mêmes et nos cœurs battent ensemble... Je suis sûre que tu me comprends. » « Qu'importe après tout que la vie soit riante ou triste, nous n'en arriverons pas moins au terme de notre voyage ici-bas. » « Une journée de Carmélite passée sans souffrance est une journée perdue ; pour toi, c'est la même chose car tu es Carmélite par le cœur. »

 

chapitre ii

la mission filiale de Céline


A peine achevé l'acte déchirant qui la séparait de Thérèse, Céline se vit aux prises avec une épreuve d'un tout autre genre : une demande en mariage en bonne et due forme, aboutissement logique de manœuvres que la jeune fille croyait avoir savam­ment déjouées. Sans être positivement jolie, elle avait du charme, ce qui est mieux. De taille moyenne, vive comme sa mère, d'esprit sémillant, prompte à la répartie, elle créait autour d'elle un climat de joie et d'entrain. Ses yeux, d'une étonnante profondeur, scrutaient, fouillaient et tout ensemble, attiraient par un éclair de malicieuse bonté. Ses talents étaient multiples. Un notaire disait d'elle à M. Martin : « Vous n'avez pas besoin de la doter, celle-là ; elle porte sa fortune au bout des doigts. » Manifestement, elle ne pouvait passer inaperçue.

La crise fut pénible. « Cette nouvelle me boule­versa, lisons-nous dans l'autobiographie, non pas que je fusse indécise sur ce que j'avais à faire, mais la lumière divine, en se cachant, me livra à mes propres inconstances ; sans cesse je me disais : « Cette offre qui m'est faite juste au moment où Thérèse me quitte, n'est-elle pas un indice d'une volonté de Dieu sur moi, que je n'avais pas prévue ? Le Seigneur a pu permettre que je désire la vie religieuse jusqu'à aujourd'hui, afin que, dans le monde, je sois une femme forte. Tant de personnes disent que je n'ai point les allures d'une religieuse ! Peut-être, en effet, ne suis-je pas appelée à cette vie par la divine Provi­dence. Mes sœurs n'ont jamais été mises formelle­ment en demeure de choisir entre les deux vies ; c'est sans doute que le bon Dieu les voulait pour lui et qu'il ne me veut pas ! Enfin, bien que ma résolution n'ait jamais varié, l'angoisse monta, monta toujours... je n'y voyais plus clair. Je répondis cepen­dant, à tout hasard, que je ne voulais pas, que je désirais être tranquille pour le moment, et qu'on ne m'attendît pas. »

Le confesseur de Céline, le chanoine Delatroëtte, curé de Saint-Jacques et Supérieur du Carmel, n'intervint pas en cette affaire. Le Père Pichon, qu'elle revit à l'occasion de la Profession de Marie, le 22 mai, approuva et affermit sa résolution. D'autres soucis ne tardèrent pas à absorber la jeune fille. Son père présentait d'inquiétants réveils d'artériosclérose cérébrale : amnésie, angoisses, hallucinations, qui, pour être passagers, n'en faisaient pas moins redouter des troubles plus graves. Au cours d'un de ses dépla­cements à Paris pour la gestion de ses affaires, il venait de louer une villa à Auteuil. Son intention était de permettre à Céline de parfaire ses talents de peintre en fréquentant les Académies et en pro­fitant des leçons de quelque maître. C'est ce qu'il lui proposa, ce 15 juin 1888, où elle lui mon­trait, au Belvédère, une de ses toiles représentant la Vierge et Madeleine. La réponse ne tarda pas. « Sans prendre de temps pour délibérer, confie Céline, je posai le tableau que je tenais à la main et, m'approchant de mon père, je lui confiai que, voulant être religieuse, je ne cherchais pas la gloire du siècle, que, si le bon Dieu avait besoin, plus tard, de mes travaux, il saurait bien suppléer à mon ignorance. J'ajoutai que je préférais mon innocence à tout autre avantage et que je ne voulais pas l'exposer dans les ateliers. »

M. Martin pressentait la vocation de sa fille. Jamais toutefois celle-ci ne lui en avait parlé ouver­tement. Très ému, il la pressa sur son cœur et dit : « Viens, allons ensemble auprès du Saint Sacrement pour remercier le bon Dieu de l'honneur qu'il me fait en me demandant tous mes enfants. » Il se dira prêt à accepter une séparation immédiate : « Vous pouvez toutes partir. Je serai heureux de vous donner au bon Dieu avant de mourir. Pour mes vieux jours, une cellule toute nue me suffira. »

Dieu exigerait davantage. Sa santé continuant à s'altérer, le vieillard se vit repris par ses rêves de vie érémitique : fuir loin des siens, dans la solitude, et permettre à ses filles de réaliser leur destinée. Sous l'empire de ces pensées, il quitte Lisieux sans prévenir, le 23 juin 1888. Après trois jours de recher­ches anxieuses, un télégramme, envoyé du Havre et demandant réponse « poste restante », permit à Céline et à M. Guérin de le rejoindre et de le ramener au foyer. Dans l'intervalle, au grand effroi de Léonie, un incendie avait détruit la maison adjacente, mena­çant un moment la chère demeure. Tout rentre dans l'ordre. M. Martin achète l'immeuble sinistré, pour élargir les Buissonnets dont il envisage l'acquisition. On fait, en famille, du 1er au 15 juillet, un séjour à Auteuil. La diversion ne semble pas heureuse ; les cœurs se sentent déracinés, si loin du Carmel ; le bail est résilié. A travers ces péripéties et ces émo­tions, le malade apprécie de plus en plus le dévoue­ment de Céline. Il n'hésite pas à lui faire don du beau crucifix de cuivre que Marie lui avait remis en souvenir, avant son départ pour le cloître, et qui lui tenait particulièrement à cœur.

Nouvelle rechute le 12 août, puis quelques semaines d'accalmie. Le Père Pichon devant prendre le paque­bot pour le Canada, qui lui était assigné de nouveau comme champ de ministère, M. Martin voulut le saluer au Havre, avec ses filles, le 31 octobre. Il passa par Honfleur, où il connut une de ses plus sombres journées. Céline cherche protection dans le Sanctuaire de Notre-Dame de Grâce. Elle écrit, le jour même, à ses Carmélites : « Non, point de paroles, point d'expression pour redire nos angoisses et nos déchirements ! Je me sens impuissante. Chères petites sœurs, ma souffrance était si aiguë que, me prome­nant sur le bord du quai, je regardais avec envie la profondeur de l'eau. Ah ! si je n'avais pas la foi, je serais capable de tout. » Elle se calme en finale, dans l'amour du Christ crucifié. « Ce n'est pas une petite croix qu'il nous met sur les épaules, mais la sienne... Ce n'est pas pour nous mais pour lui qu'on travaille. Je trouve dans cette pensée une immense consolation. Pour lui ! Oh ! que ne pouvons-nous lui donner, lui donner sans cesse jusqu'au dernier souffle de notre vie ! »

Le 3 novembre, M. Martin s'étant suffisamment remis, et le Père Pichon n'arrivant pas, nos trois voyageurs le rejoignirent dans la capitale. Et la vie recommença, coupée d'espoirs et d'inquiétudes, jusqu'à ce 10 janvier 1889 qui vit la Prise d'Habit de Thérèse et fut pour elle et tous les siens une fête sans nuage, comme un « jour des Rameaux » avant la grande Passion.

Le mois ne s'est pas achevé que les nouvelles redeviennent alarmantes. Céline envoie au Carmel ce billet où l'optimisme surnaturel veut à tout prix garder ses droits : « Petites sœurs bien-aimées, je me rappelle ces paroles de l'Imitation : « Je donnerai une gloire infinie pour une humiliation passagère... » Oh ! les humiliations ! c'est notre pain de tous les jours, mais si vous saviez tout ce que j'y vois de caché !... c'est pour moi un mystère d'amour.

« O mes petites sœurs ! ne vous faites pas de peine, je vous en prie ; est-ce en vain que Thérèse a prié ? Est-ce en vain que j'ai mis avec tant de confiance de l'huile de la lampe de la Sainte Face sur le front de papa ? Non, mille fois non ! Il y a, j'en suis sûre, des desseins admirables que nous ne pouvons comprendre. Je sens que Notre-Seigneur est si content quand on a en Lui une confiance illimitée, trouvant bien toutes ses dispositions...

« Non, je ne vais pas demander que Dieu m'enlève les humiliations, les mépris, les peines de cœur, les angoisses, les amertumes... Mais je vais supplier le bon Dieu de retirer tout cela à notre cher petit père. Il peut nous accorder cette grâce et je suis sûre qu'il le fera. »

Il apparut de plus en plus nettement que l'état de santé de celui qu'on appelait volontiers « le Patriarche » exigeait des soins spéciaux. En proie à des poussées congestives, sans doute compliquées d'accès d'urémie, il était sujet à des phénomènes d'absence mentale qui menaçaient de s'accompagner de fugues et de décisions irresponsables concernant sa fortune. M. Guérin imposa le départ pour le Bon Sauveur de Caen. Les jeunes filles durent se rendre à l'évidence des raisons alléguées. Le coup n'en fut pas moins cruel. La date du 12 février 1889 1 — « notre grande richesse » dira Thérèse, en une pensée de foi — s'inscrivit au calendrier de Céline comme un jour de pleurs. A cette époque où les cures en établissement psychiatrique n'étaient point fréquentes, c'est sous un signe péjoratif qu'on inter­prétait tout transfert de cet ordre. Les commentaires qui s'ensuivaient ajoutaient à l'humiliation. Certains ne se faisaient point faute de parler de divagations mystiques et d'en imputer l'origine à ces vocations en série infligées au père impuissant.

Pour se trouver à proximité de leur malade, Céline et Léonie se rendirent, le lendemain même, à Caen et descendirent chez les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. Elles n'ont d'accès auprès de leur père qu'une fois par semaine, mais, chaque jour, elles interrogent la Sœur Costard, qui dirige le service où il se trouve .

« La première fois, écrit Céline, que nous revîmes notre cher petit Père, la réaction lui donna quelques jours assez bons. Il put alors comprendre toute la situation et faire généreusement son sacrifice. Le bon Dieu le permit ainsi pour lui donner tout le mérite de son épreuve. Les Docteurs de l'établissement lui dirent un jour, en lui prodiguant leurs soins, qu'ils le guériraient, mais il leur répondit : « Oh ! je ne le désire pas, je demande même au bon Dieu qu'il n'écoute pas les prières qui lui sont faites à cette intention, car cette épreuve est une miséricorde. C'est pour expier mon orgueil que je suis ici ; j'ai mérité la maladie dont je suis frappé ! » Les médecins n'en pouvaient croire leurs oreilles, et la religieuse qui me racontait cette conversation pleurait encore, tant elle était émue. « Nous n'avons jamais vu cela, nous dit-elle ; c'est un saint que nous soignons. »

Jusque dans les moments les plus pénibles, M. Martin reste d'une entière résignation ; il montre autour de lui une douceur et une charité inaltérées. Il entend même continuer ses mortifications, partage avec autrui les gâteries dont on le comble, et com­munie le plus souvent possible. L'entourage s'émeut de voir sur ce front vénérable le sceau de l'épreuve.

Le coup le plus cruel pour le malade fut l'inter­vention maladroite d'hommes de loi qui, outrepassant les consignes reçues, lui firent signer un acte de renonciation à la gestion de ses biens. Comme ils se couvraient de la volonté de toute la famille : « Ah ! ce sont mes enfants qui m'abandonnent ! sanglota le vieillard. » Et il s'inclina sur-le-champ. Sœur Geneviève qui relate le fait ajoute : « Je ne puis dire ce que fut à mon cœur cette nouvelle blessure... elle fut la plus sensible. Cette fois, la pointe du glaive avait atteint les dernières fibres ; nos âmes étaient transpercées de part en part. »

En réponse aux lettres du Carmel qui prodiguent les encouragements, la jeune fille adresse à Lisieux les bulletins de santé et avoue ses alternatives de dépression et d'espoir. « A ce moment, l'amertume a envahi mon cœur, j'ai tout remis dans les mains de Jésus et lui s'en est chargé. Comment cela s'est-il fait ? Je n'en sais rien, Jésus est venu à notre secours. »

Les pensées de l'éternité, si familières à ses parents, la hantent plus que jamais. Elle revoit sa mère appe­lant « la Patrie », au rythme musical de la prose de Lamennais. Elle évoque les chapitres de l'abbé Arminjon sur « les Mystères de la vie future », et la glorieuse revanche du Christ disant à ses amis enfin arrachés à leur détresse : « Maintenant, mon tour ! » « Plus je vais, écrit-elle le 27 février, plus je vois l'exil partout. Le monde me semble comme un songe, un vaste chaos... Plus je voyage, plus je vois de choses, plus je me détache de la terre, parce qu'à chaque instant, je remarque davantage le néant de ce qui passe. Je suis dans une vraie cellule, rien ne me plaît autant que cette pauvreté; je ne l'échangerais pas contre le plus brillant salon. » Elle confie à Mère Marie de Gonzague que son seul bonheur est la chapelle, où elle passe tout le temps qui n'est pas consacré au travail, encore qu'elle prie sans goût et s'endorme parfois aux pieds de Jésus.

La souffrance acceptée est une voie montante. A ce rude apprentissage, l'âme s'affine et se purifie. On le pressent à travers cette lettre du Ier mars 1889 :

« Petites sœurs, je veux me féliciter de nos tribu­lations, faire plus : remercier Dieu de l'amertume de nos humiliations. Je ne sais pourquoi, mais au lieu de recevoir ces épreuves avec aigreur et de m'en plaindre, je vois quelque chose de mystérieux et de divin dans la conduite de Notre-Seigneur à notre égard ! D'ailleurs, lui-même n'a-t-il pas passé par toutes les humiliations ?... J'avoue que l'opinion du monde ne pèse en rien pour moi. Ah ! si vous saviez comme je vois le bon Dieu dans toutes nos épreuves ! Oui, tout y est marqué visiblement de son doigt divin. »

C'est dans cet esprit que les filles de M. Martin firent exposer dans la chapelle du Carmel, sous l'image de la Sainte Face, un ex-voto de marbre portant cette inscription :
Sit Nomen Domini Benedictum 1888

Plus tard, Sœur Geneviève reviendra avec émotion sur cette offrande d'une plaque commémorative de la grande épreuve paternelle. « Aux voix qui nous parlaient alors d'« avenir brisé », répond l'Eglise qui s'apprête à placer l'une de nous sur les autels. Nous avions donné un ex-voto de marbre au bon Dieu, et la place nous manque pour ramasser ceux qui sont adressés à sa petite Servante, Thérèse de l'Enfant-Jésus. »

Dès le 3 mars, M. Guérin insiste pour que ses nièces regagnent Lisieux. Céline résiste. « Je sens de plus en plus que mon devoir est de rester ici ; oui, il vaut mieux souffrir et ne pas abandonner notre cher petit père ; au moins, ici, si nous ne pouvons rien pour lui, nous nous sentons tout près de lui, nous pouvons accourir au moindre appel. » Il fallut toutefois reconnaître que cet exode ne pouvait se prolonger indéfiniment. La santé des deux jeunes filles risquait d'en être compromise. Sur de nouvelles instances de leur oncle, elles réintégrèrent les Buissonnets, le 14 mai 1889.

Ce ne fut pas pour longtemps. Le 7 juin, elles prirent pension chez M. Guérin qui, à la suite d'un bel héritage, avait cédé sa pharmacie et occupait désormais, rue Paul-Banaston, une vaste maison de maître. Le 25 décembre, le bail des Buissonnets expira. Céline conte l'ultime visite qu'elle y a faite la veille, cueillant, à défaut de fleurs, « quelques feuilles de lierre... souvenir de tant de souvenirs ». Elle parle mélancoliquement de la dispersion du mobilier, une partie allant au Carmel, Tom, le chien fidèle, suivant derrière la voiture et se glissant par une porte entrebâillée, pour assaillir de ses tendresses Thérèse tout émue.

On s'adapte à cette nouvelle existence. Mme Guérin, qui est la douceur incarnée, a pour Céline une affec­tion quelque peu admirative. Avec M. Guérin, grand chrétien, d'une magnifique droiture, mais caractère entier et impérieux, les occasions de heurts ne man­queront pas, la jeune fille étant la seule qui puisse discuter avec lui, sans doute parce qu'elle est de même race. On ne s'en aime pas moins. C'est en famille qu'on travaille, qu'on se détend, qu'on visi­tera l'Exposition de Paris, qu'on ira à Lourdes et en Espagne.

Dans la matinée, après la messe quotidienne où elle communie par tous les temps — ce qui ne laisse pas d'inquiéter la prudence craintive de sa tante — Céline s'adonne à la peinture, exécutant notamment des tableaux pour le Carmel : Adoration des Bergers, saint Jean de la Croix et autres thèmes, ainsi que de menus objets d'art. Elle fait aussi poser comme modèles des enfants, des vieillards, heureux d'être largement rémunérés et entourés de considération. L'après-midi est consacré aux travaux d'aiguille, au vestiaire des pauvres, parfois au catéchisme des défi­cients ou des retardataires. L'esprit concret de la jeune fille, son imagination qui illustre d'anecdotes les leçons les plus abstraites, font merveille en cet enseignement. Tel de ses protégés proteste quand on le confie à d'autres mains. Dix ans plus tard, il viendra réclamer à la « bonne Demoiselle » le carnet qu'elle avait façonné pour noter ses sacrifices en vue de la Première Communion, et que, par insouciance d'enfant, il avait omis de reprendre alors.

L'ordre du jour de Céline comporte aussi la lecture. Elle a sa large part, et dans tous les domaines, de Platon aux auteurs littéraires, en passant par les récits chevaleresques, les écrivains religieux et les revues scientifiques. C'est une soif de s'instruire que, sur le conseil du Père Pichon, il faudra quelque peu modérer. La photographie, la galvanoplastie, ont leurs moments de choix. Céline met la main à tout. Elle n'hésite pas à démonter et à remonter, pièce par pièce, une machine à coudre qui a besoin de réglage. Elle apprend aussi de mémoire toute une anthologie poétique et, le soir, écoute volontiers son oncle déclamer des morceaux choisis du répertoire clas­sique. Culture d'autodidacte qui la marquera pour toujours.

Elle explore l'Ancien Testament, notamment les Livres Sapientiaux et les Prophètes ; elle y cueille toute une série d'extraits qui, soigneusement recopiés, garniront les 56 folios d'un carnet qu'elle s'est cons­titué. Une anthologie de même ordre, quoique plus succincte, s'ouvrira également à des versets de l'Apo­calypse et à des citations choisies de divers auteurs spirituels.

Dieu demeure pour elle « l'Unique Nécessaire ». Non contente de s'enchanter de belles biographies qui l'affermissent en cette conviction, elle s'attaque aux austères traités qui dévoilent les secrets de l'ascèse et débouchent sur les sommets de la mys­tique. Le Père Surin, Jean de la Croix, Thérèse d'Avila, Henri Suzo, le Père d'Argentan, lui servent tour à tour de maîtres à penser.

Pour rester fidèle au Seigneur, elle doit lutter. Témoin cet aveu rétrospectif qui ouvre son cahier de notes de la quatre-vingtième année : « Je me représente mon âme comme un château- fort qui fut extraordinairement convoité par l'ennemi. Sans cesse objet d'attaques dangereuses, d'assauts périlleux, de guerres à outrance. Certainement, j'ai beaucoup souf­fert, mais mon Jésus, mon Chevalier Divin, fidèle à sa Dame, a combattu pour moi et il a vaincu. »

Le prétendant récemment évincé n'avait point rendu les armes. D'autres pointaient à l'horizon. Céline ne pouvait s'abstraire totalement des récep­tions mondaines, fréquentes chez les Guérin. Le démon s'en mêlant, elle fut, pendant plus de deux ans, livrée à de furieuses tentations, qui tenaillaient notamment l'imagination, l'esprit, et ne lui laissaient nul répit. Il lui arrivait de s'asseoir sur la commode de sa chambre et de saisir à bras le corps la statue de la Vierge qui avait souri à Thérèse. Elle méditait, verset par verset, le beau psaume 90 des Complies du dimanche, qui chante l'aide invincible du Très- Haut : Qui habitat in adjutorio Altissimi. A certaines heures, lassée et comme fatiguée d'elle-même, elle se croyait damnée. Sa santé en fut ébranlée. Souf­frant de l'estomac et du cœur, elle dut consulter le docteur Notta. Les lettres du Père Pichon, bien que rares, lui procurent l'apaisement. Il se borne d'ail­leurs, en général, à ratifier les points de vue qu'elle lui expose en toute candeur, et qui trahissent un jugement très sûr. Le 8 décembre 1889, la jeune fille fait le vœu de chasteté, qu'elle renouvellera d'année en année. « C'est Jésus seul qui a remporté la victoire », conclut-elle, chaque fois que le calme se rétablit en elle.

 Ce long drame intérieur, qui contribue à la déta­cher, ne l'empêche pas d'être elle-même, pour sa jeune cousine Marie qu'accablent les scrupules, la plus sûre des conseillères. Elle l'excite à communier. Elle l'aide dans sa recherche de la perfection, ce qui inspire quelque ombrage aux parents, peu enclins à favoriser l'éveil d'une vocation, qu'ils sauront d'ailleurs ratifier en son temps.

Le pôle d'attraction pour Céline, c'est ce Monastère de la rue de Livarot, où elle aspire à rejoindre ses sœurs. Sur ce sujet elle est intarissable.

« Le Carmel était tout pour moi. Chaque semaine, j'allais m'y retremper auprès de ma Thérèse. Léonie se mettait à droite de la grille avec Pauline et Marie, moi à gauche avec ma petite sœur. Il n'y avait qu'à la fin que la conversation devenait générale.

« Je ne me rassasiais pas de recevoir les conseils de ma Thérèse chérie. Je la consultais pour tout... Quelle union d'âmes il y avait entre nous ! Là je retrouvais la famille, et mon cœur se réchauffait à ce contact. C'étaient les oiseaux d'un même nid. On y parlait du cher absent. C'étaient les mêmes intérêts qui nous occupaient, les mêmes joies et les mêmes peines qui faisaient battre nos cœurs. »

Le Manuscrit de Thérèse rend le même son. « Ah ! loin de nous séparer les grilles du Carmel unissaient plus fortement nos âmes, nous avions les mêmes pensées, les mêmes désirs, le même amour de Jésus et des âmes... Lorsque Céline et Thérèse se parlaient, jamais un mot des choses de la terre ne se mêlait à leurs conversations qui étaient déjà toutes dans le Ciel. Comme autrefois dans le bel­védère, elles rêvaient les choses de l'éternité et pour jouir bientôt de ce bonheur sans fin, elles choisis­saient ici-bas pour unique partage « la souffrance et le mépris ».

Les échanges épistolaires doublaient ces entre­tiens. Les vœux de l'an, le 28 avril qui ramenait l'anniversaire de la naissance de Céline, le 21 octobre où l'on célébrait sa Patronne, virginale compagne de sainte Geneviève et protectrice de la ville de Meaux, constituaient les occasions toutes trouvées de cette correspondance. Toujours futée, la jeune fille se gardait bien, aux approches des dates fatidiques, de rendre visite à ses sœurs. Elle voulait « sa lettre ». Ensuite seulement, elle allait remercier, et c'était une joie et un profit de plus.

Bénissons-la de cette habileté. Elle nous vaut un paquet de 45 missives qui constituent des docu­ments humains de première importance. La Sainte y glisse imperceptiblement du rôle d'amie et de sœur à celui de mère. La confidente s'érige peu à peu en authentique guide spirituel. Avant l'exil du père, Thérèse console Céline, qui appréhende la fatale échéance. En s'ouvrant elle-même, elle l'oriente vers l'acceptation dans la foi pure. « La vie est souvent pesante. Quelle amertume, mais quelle douceur !... Si encore on sentait Jésus ! Oh ! on ferait bien tout pour Lui... mais non, il paraît à mille lieues, nous sommes seules avec nous-mêmes ; oh ! l'ennuyeuse compagnie quand Jésus n'est pas là ! Mais que fait- il donc ce doux Ami ? Il ne voit donc pas notre angoisse ?... Il n'est pas loin, Il est là tout près qui nous regarde, qui nous mendie cette tristesse, cette agonie... Il en a besoin pour les âmes, pour notre âme... » (23 juillet 1888).

Quand la croix devient plus pesante, l'exhortation se fait plus instante : « Pourquoi t'effrayer de ne pouvoir porter cette croix sans faiblir, écrit Thérèse en janvier 1889 ? Jésus, sur la route du Calvaire, est bien tombé trois fois, et toi, pauvre petite enfant, tu ne serais pas semblable à ton Epoux, tu ne voudrais pas tomber cent fois, s'il le faut, pour lui prouver ton amour en te relevant avec plus de force qu'avant la chute ?... »

L'épreuve se prolongeant, les tentations de décou­ragement risquent de prendre le dessus. Au retour d'une visite au Bon Sauveur, Céline laisse échapper sa plainte. Nous sommes en avril 1889.

« Comme mon pauvre cœur est brisé ! Je ne puis m'habituer à voir notre cher petit père ainsi malade. Je me le rappelle toujours chez nous, alors qu'il nous parlait comme un vrai patriarche. Il est si bon !

« Oh ! que le bon Dieu doit nous aimer en nous voyant si affligées ! Je me demande comment il n'est pas impatient d'appeler à Lui notre père bien- aimé ; il me semble qu'il fait un grand effort pour le laisser encore sur la terre : il faut qu'il en résulte un grand avantage, et pour sa gloire et pour papa et pour nous, sans cela, il ne pourrait plus attendre... Chères petites sœurs, quel moment heureux quand nous serons tous réunis là-haut ! Comme ces épreuves nous font gémir après la Patrie ! »

Le 26 avril, Thérèse répond en invitant sa sœur à porter sa croix faiblement. Elle paraphrase ou cite textuellement quelques pensées du Père Pichon : « Jésus a souffert avec tristesse ; sans tristesse, est- ce que l'âme souffrirait ?» — « Les Saints, lorsqu'ils étaient aux pieds de Notre-Seigneur, c'est alors qu'ils rencontraient leur croix. » — Mise en goût par ces extraits, Céline souhaite prendre connaissance du cahier de notes où Sœur Marie de Saint-Joseph a recueilli l'essentiel des instructions du saint Jésuite. C'est moins qu'une sténographie, mais beaucoup plus qu'un résumé. L'enseignement, agrémenté d'anec­dotes et de citations des meilleurs écrivains reli­gieux, est tout entier orienté vers l'humilité, la confiance dans le Sacré-Cœur, l'amour de la souffrance, l'abandon et la joie. Céline s'astreint à recopier tout le texte, de sa minuscule écriture aux traits nettement dessinés. Il y en a, sur un calepin quadrillé, 144 pages, de 32 lignes cha­cune, d'une densité extrême : un vrai petit volume, qui témoigne de l'avidité surnaturelle et de la courageuse ténacité de celle qui s'imposa pareil effort.

Elle avait bien besoin de cette nourriture pour conserver la paix. Une fois par semaine, elle se rend à Caen avec Léonie auprès de son père. En octobre 1890, quand Jeanne Guérin épousera Francis La Néele, qui ouvrira cabinet médical en cette ville, toutes deux pourront y faire des séjours prolongés. L'état du vieillard demeure stationnaire, avec des éclaircies qui rallument l'espoir. On avait escompté sa présence à la Prise de Voile de Thérèse, le 24 sep­tembre; M. Guérin s'y opposa en dernière heure, une émotion pouvant être fatale ; la cérémonie en fut toute assombrie. Lorsque la paralysie se fixa dans les jambes, le « Patriarche », qui ne requérait plus une surveillance spéciale et se montrait par ailleurs d'une inaltérable douceur, put être ramené à Lisieux. Le 10 mai 1892, il fut installé rue Labbey, à proximité de la demeure de son beau-frère : Céline reprit avec amour sa faction de garde-malade, ses responsabilités de maîtresse de maison. La présence de Léonie à ses côtés ne sera qu'intermittente, car la jeune fille qui l'avait accompagnée dans un pèle­rinage à Paray-le-Monial, avait senti se réveiller en elle les désirs de vocation. Le 23 juin 1893, elle tenterait un nouvel essai à la Visitation de Caen. Dans quel esprit Céline conçut-elle sa tâche ? Un passage de son cahier spirituel va nous le dire : « Ma joie fut grande de pouvoir soigner moi-même mon père bien-aimé... Je ne me lassais pas de l'embrasser, je lui témoignais mon affection de mille manières et ne savais quoi inventer pour lui être agréable. Il s'intéressait à tout ce qui se passait autour de lui. Il aimait surtout entendre ma cousine Marie jouer au piano, et restait à l'écouter.

« Il fallut pourtant remonter une maison. Mon oncle loua une habitation tout près de la sienne. Ah ! ce n'était pas les Buissonnets ! Mais qu'impor­tait l'écrin, nous possédions « la perle fine » ! Et j'étais si heureuse, que le séjour dans un cachot m'aurait paru délicieux avec elle. Rien, rien ne m'aurait coûté en sa compagnie... Non, ce n'était pas un amour filial ordinaire que j'avais pour mon père, je le redis, c'était un culte. »

Le personnel de service causa bien quelque ennui. Sœur Geneviève de la Sainte Face en parlait plus tard avec bonne humeur. Elle contait également l'émotion ressentie, au terme d'une neuvaine à saint Joseph pour la conversion d'un de ses domes­tiques, quand elle vit ce dernier se jeter à ses pieds en confessant humblement : « Je suis un misérable, depuis des années je suis éloigné de Dieu, j'ai commis des sacrilèges, mais je veux changer. C'est tout à l'heure, en regardant le tableau de la Sainte Vierge, que mon cœur s'est fondu comme la cire. » La jeune fille l'adressa au chanoine Rohée, archiprêtre de Saint-Pierre, qui ne cacha pas son édifi­cation d'un tel retour. Il s'agissait là — et la coïn­cidence impressionna la jeune fille — de la toile qu'elle avait présentée à son père, le 15 juin 1888, et qui avait offert l'occasion de lui confier sa vocation.

Quelques mois auparavant, en 1891, Céline était intervenue pour décider son oncle à renflouer le journal Le Normand et à en assumer la direction. Il hésitait, et son épouse plus encore, sentant bien que ce serait la tranquillité menacée. Détail curieux qui trahit une époque, il redoutait surtout, en son honneur d'homme et en sa conscience de chrétien, d'éventuelles provocations en duel. Sa nièce, avec sa fougue coutumière, balaya l'objection. Il y allait des intérêts de Dieu et de l'Eglise, que Le Progrès Lexovien bafouait à longueur de colonnes. « Eh ! bien tu as vaincu, fille au grand cœur », conclut l'ancien pharmacien qui s'improvisait publiciste. Céline fut aussi la première à le féliciter d'un admirable article où il vengeait Léon XIII des basses attaques d'un jeune politicien.

 

M. Guérin était devenu à Lisieux une personnalité de premier plan. Ainsi entra-t-il en relations avec un peintre en renom, originaire de Normandie et élève de Flandrin, M. Krug. Il l'invita à donner quelques leçons à Céline, qui profita beaucoup à pareille école. Sous la conduite de ce maître, elle aborda quelques sujets d'exécution difficile. Il la louait hautement pour son art de la composition et se faisait fort de l'introduire au Salon si elle con­sentait à se prêter à quelques stages d'études dans la Capitale. La jeune fille n'hésita pas à escalader un échafaudage pour admirer de près les fresques dont son protecteur ornait le Chœur de l'Abbaye. A plusieurs reprises, M. Krug ira la voir au Carmel et contrôlera ses progrès, ce qui lui donna plus d'assurance. Il lui offrira même sa grande palette.

Céline ne se laisse pas éblouir par des succès de cet ordre. Thérèse l'a initiée à la dévotion à la Sainte Face. Elle lui a fait méditer dans le prophète Isaïe les abaissements du Messie souffrant. Au sortir de telles réflexions, comment le monde ne serait-il pas à charge ? Elle partage la soif des âmes qui dévore sa jeune sœur. Avec elle, elle prie, elle se sacrifie, pour celui qui fut un brillant prédicateur de Notre- Dame et qui a renié ses vœux de religion et son sacerdoce, le Père Hyacinthe Loyson.

Chaque année, à la saison d'été, la jeune fille suivait la famille Guérin au château de La Musse, près d'Evreux. C'était, dans un site grandiose, une vaste demeure, entourée de quarante hectares de parcs et de bois entièrement clôturés. La vie s'y déroulait joyeuse et variée : jeux, parties de plaisir, excursions, avec tous les charmes du confort et les agréments de l'intimité. Céline ne se laisse pas tourner la tête. Elle éprouve plutôt l'ennui d'un tel luxe. Elle supporte difficilement d'être servie. Comme sa mère jadis, elle aspire au grand rétablissement qui se fera dans le Ciel, là où cesseront les inégalités factices et où chacun sera traité selon son vrai mérite. S'étant surprise à s'appuyer mollement sur les coussins, dans la victoria qui l'emmène en visite, elle se sent envahie d'un immense mépris pour elle-même. « Est-ce bien moi, la fière et l'indépendante, qui joue cette comédie- là ! Mon Jésus, lui, met sa gloire à se cacher lui- même, après avoir entouré toutes ses œuvres de mystère ! » Elle se déprend aussitôt d'un bracelet qu'elle vient d'acheter : « Eh quoi ! J'aurais, moi, ma chaîne rivée au poignet ! Suis-je donc une esclave ? »

Les occasions de « divertissement », au sens pascalien du terme, sont multiples. Dans les soirées, Céline, par le brio de sa conversation, constitue un centre d'attraction. Elle ne peut pas se défaire de son naturel agréable, encore moins se contrefaire, aussi est-elle des plus entourées. Les assiduités autour de sa personne se multiplient, au point que M. Guérin, qui ignore tout de ses projets d'avenir, croit devoir la mettre en garde. En fait, elle a en horreur ces marques d'attention. Elle éconduit plusieurs propositions de fiançailles. Ne pouvant s'abstraire des réunions de société, elle s'y prépare par l'oraison ; elle s'y rend, munie d'un crucifix qu'elle serre par moments dans la main. Elle suggère la même tactique à une amie quelque peu évaporée, l'invitant par surcroît à se ranger dans sa mise parmi les plus modestes. Lui parle-t-on de vanités ? Elle fait diversion. Demande- t-on son avis ? Elle le donne sans biaiser. On connaît par le Manuscrit de Thérèse l'épisode de la danse manquée, où la jeune fille et son cavalier se sentirent impuissants à entrer dans la valse, lui, s'éclipsant tout déconfit, elle, riant la première de la curieuse aventure. Cette scène, qui eut lieu au mariage de M. Henry Maudelonde, neveu de Mme Guérin, nous montre Céline visiblement protégée par les prières de sa sœur, qui, spirituellement, se sentait envers elle investie d'une haute mission.

Si elle fait bon visage à son entourage, elle n'en souffre pas moins d'un cadre si peu assorti à l'idéal qu'elle poursuit. La communion de chaque matin la soutient, et aussi l'heure quotidienne d'oraison. Elle s'est aménagé, au dernier étage, une cellule austère et dépouillée, où elle oublie la vie de châtelaine. Elle aime aussi s'évader avec sa cousine Marie pour visiter les pauvres ou gagner quelque église du voisinage, dont l'abandon la désole.

« Je voyais, écrit-elle, notre demeure riche et spacieuse, ornée de lambris d'or et de tapis soyeux, et tournant mes regards vers le bas de la vallée, j'apercevais, dans le lointain, le clocher poudreux indiquant la résidence terrestre de notre Dieu. Oui, il habitait à côté, et je l'ai vu, son tabernacle ! coin repoussant, noir et sale... Tandis que les clefs de mes meubles à moi étaient dorées, la sienne, toute rouillée, grinçait dans une misérable serrure, que soutenait un bois vermoulu. Quelle honte d'habiter un somptueux immeuble quand Jésus loge dans un taudis ! »

Céline ne souffre pas moins de voir le contraste entre ce luxe et l'indigence des humbles. « Je me reportais à mon enfance lorsque, allant visiter ma petite Thérèse chez sa nourrice, on nous recevait dans la seule et unique pièce, servant tout à la fois de cuisine, de chambre à coucher, de salon. Le sol était en terre battue... Je songeais que la vérité et la liberté, donc le bonheur, habitaient sous les vieilles poutres brunes plutôt que sous les plafonds artis­tiques et j'aspirais au moment heureux où je serais transportée dans une pauvre cellule. »

Si elle préfère aux palais la masure de chaume, la jeune fille n'en goûte pas moins le paysage de La Musse. Thérèse en profite pour la faire monter plus haut encore : « Les vastes solitudes, les horizons enchanteurs qui s'ouvrent devant toi, doivent t'en dire bien long à l'âme. Moi, je ne vois pas tout cela, mais je dis avec saint Jean de la Croix :

« J'ai en mon Bien-Aimé les montagnes,
Les vallées solitaires et boisées...
Et ce Bien-Aimé instruit mon âme, Il lui parle dans le silence, dans les ténèbres. »

C'est que la Sainte se sent responsable de la voca­tion de sa sœur. « Le plus intime de mes désirs, écrit-elle en son Manuscrit autobiographique, le plus grand de tous, que je pensais ne jamais voir se réaliser, était l'entrée de ma Céline chérie dans le même Carmel que nous... Ce rêve me semblait invraisemblable : vivre sous le même toit, partager les joies et les peines de la compagne de mon enfance ; aussi j'avais fait complètement mon sacrifice, j'avais confié à Jésus l'avenir de ma sœur chérie, étant résolue à la voir partir au bout du monde s'il le fallait. La seule chose que je ne pouvais accepter, c'était qu'elle ne soit pas l'épouse de Jésus, car l'aimant autant que moi-même, il m'était impossible de la voir donner son cœur à un mortel. »

***

A Lisieux, il est plus aisé de fuir les rencontres dissipantes. Une autre difficulté obsède Céline. Dès juin 1891, le Père Pichon lui a écrit du Canada : « Il me semble que, plus tard, j'aurai besoin de vous pour une grande œuvre. » Il lui révèle progressive­ment le plan d'une sorte d'Institut séculier, s'occupant, en des foyers appelés Béthanie, à préparer à la Communion les enfants moralement abandonnés et à diffuser dans le peuple les bonnes lectures. Il lui expose les premières réalisations et la sollicite ouvertement, dès qu'elle sera libre, de prendre la tête de la jeune fondation. Il lui demande en outre de n'en point faire confidence à ses sœurs. Cette consigne du silence est pesante à la jeune fille. Son « âme chantante » en est « mélancolisée ». « Je suis dans les ténèbres, réduite à l'état de bûche, écrit- elle à Thérèse le 17 août 1892; c'est à peine si je pense à Jésus, mais peut-être que, sans s'en aper­cevoir, la bûche se consume sous la cendre. »

Loyalement, et sans se découvrir, elle ouvre à sa sœur la perspective d'une séparation possible. Ce billet du 17 juillet 1894 trahit un douloureux embarras. « Il m'a semblé, je ne saurais te dire cela très bien, il m'a semblé que tu m'étais trop... que tu m'étais un appui qui me permettait de trop m'appuyer, que je faisais trop fond sur toi, que tu m'étais trop indispensable, enfin il m'a semblé que, pour être toute à Dieu, il me faudrait te quitter... J'ai entrevu l'avenir et j'ai cru qu'il était nécessaire de me séparer de toi pour ne te revoir qu'au Ciel, j'ai eu comme le pressentiment d'un sacrifice sur­passant tous les sacrifices. »

Cette période d'incertitude fut particulièrement cruelle. Céline se retournait alors vers la statue de la Vierge qui avait guéri la petite Reine, et dont elle crut elle-même, en la soirée du vendredi 16 décembre 1892, percevoir, à travers ses larmes, le merveilleux sourire. Une de ses poésies gardera le souvenir de cette grâce indicible.

Au Carmel, on s'inquiète de l'angoisse qui travaille la jeune fille et qu'elle ne peut totalement cacher. C'est pourquoi sans doute le Père Pichon, dans la lettre qu'il adresse du Canada à Thérèse, le 21 sep­tembre 1893, insère ce passage : « Chérissez votre Céline : elle le mérite. Je le sais mieux que vous. Notre-Seigneur la conduit à des cimes par un sentier âpre et escarpé. »

La recommandation est d'ailleurs superflue. La Sainte n'écrit-elle pas à sa sœur : « Je me sens bien unie à ma Céline, je crois que le bon Dieu n'a pas fait souvent deux âmes qui se comprennent aussi bien : jamais une note discordante. La main de Jésus qui touche une des lyres fait en même temps vibrer l'autre. » Les lettres prennent de plus en plus le caractère d'une direction spirituelle. Thérèse entraîne Céline dans son sillage. Elle lui découvre sa « petite voie » ; elle l'appelle « la petite enfant de Jésus ». Avec son art de tout symboliser, elle lui envoie, le 28 avril 1894, une enveloppe contenant un souvenir minuscule. Le pli portait ces mots : « Petite image peinte par la petite Thérèse pour les 25 ans de la petite Céline, avec la permission de la petite Mère Prieure ».

Ces consolations, où revivait la grâce lointaine des Buissonnets, aidaient Céline à accomplir jusqu'au bout sa noble tâche. Un sentiment quasi maternel s'était éveillé en son âme pour le père humilié, qui attendait tout de sa protection. Thérèse interprétera plus tard ses sentiments dans la poésie : « Ce que j'aimais » :

A mon père, dans sa vieillesse,
J'offrais l'appui de ma jeunesse.
Il m'était tout : bonheur, enfant, richesse.
Ah ! je l'embrassais tendrement Souvent !

Le dénouement cependant approchait. A la belle saison de 1894, comme l'année précédente, M. Guérin avait voulu amener son beau-frère à La Musse. Le malade logeait dans un pavillon au rez-de-chaussée, ce qui lui facilitait l'accès au parc en sa petite voiture. Dans la splendeur de la nature il semble prendre une sève nouvelle. Il aime s'attarder à l'abri des grands arbres. Céline croque sur le vif une de ces scènes reposantes :

« Je me souviendrai toute ma vie de son beau visage quand, le soir, à la nuit tombante, dans le fond du bois, nous nous sommes arrêtés pour entendre le rossignol : il écoutait... avec quelle expression dans le regard ! C'était comme une extase, un je ne sais quoi de la Patrie qui se reflétait sur ses traits. Puis, après un bon moment de silence, nous écoutions toujours, et j'ai vu des larmes qui coulaient sur ses joues chéries. Oh ! la belle journée !

« Depuis il va moins bien. Cette consolation extra­ordinaire ne pouvait durer, et pourtant, malgré tout, que ses derniers jours sont doux ! Qui aurait pu le penser ? Le Seigneur agit envers nous avec une ineffable bonté ! »

Vers la fin de juillet, l'état du malade empirant, on lui administra l'Extrême-Onction. Le dimanche 29, une syncope cardiaque l'emporta doucement. Céline, qui ne quittait plus son chevet, reçut le dernier soupir de celui qu'elle avait entouré de tant de soins. Elle fait part au Carmel des derniers moments : « D'une voix émue, je récitai la prière : Jésus, Marie, Joseph. Son regard était plein de vie, de reconnais­sance et de tendresse ; la flamme de l'intelligence l'illuminait. En un instant, je retrouvais mon père bien-aimé tel qu'il était cinq ans auparavant, et c'était pour me bénir et me remercier. »

Il fallut bien alors révéler à Thérèse le projet du Père Pichon. La Sainte souffrit de cette déconvenue, qui lui fit répandre plus de larmes qu'elle n'en avait jamais versées, et lui causa de violents maux de tête. Elle se résigna toutefois devant l'opposition soulevée çà et là à l'introduction, dans le cercle étroit du Carmel, d'un quatrième membre du même foyer.

Si Mère Agnès de Jésus, élue Prieure le 20 février 1893, souhaitait accueillir Céline, si Mère Marie de Gonzague y acquiesçait noblement, on se heurtait au veto formel du Supérieur et d'une Capi­tulante, Sœur Aimée de Jésus. Céline demeurait hésitante. La vie contemplative l'attirait. Mais ne cédait-elle pas en cela à l'amour fraternel ? Dans ce désarroi, elle prie, elle fait prier. Bientôt la lumière se fait. Le Père Pichón, consulté, lui écrit le 20 août : « Allez donc au plus vite vous cacher au désert, prendre rang parmi les victimes que Jésus s'est choisies. Je ne doute pas. Je n'hésite plus. La volonté de Dieu me paraît manifeste. Faisons de bon cœur notre sacrifice. » Le chanoine Delatroëtte, que Céline visite, s'émeut à son tour et donne son consente­ment. Mgr Hugonin le ratifie sans tarder. Quant à Sœur Aimée de Jésus, Thérèse a demandé à Dieu d'incliner son cœur vers l'acceptation ; elle y veut voir le signe que M. Martin est allé droit au Ciel. Et, la prière à peine formulée, la religieuse vient, « les larmes aux yeux », lui offrir son assentiment.

Tout se précipite donc. L'entrée de Céline est fixée au 14 septembre 1894, fête de l'Exaltation de la Sainte Croix. Le démon lui livre des combats d'arrière-garde. Il lui inspire de soudaines répu­gnances : cet habit d'un autre âge, ce voile qui enserre la tête, cette démarche compassée !... Elle, si éprise de beauté, si jalouse de sa liberté !... La postulante ne recule pas pour si peu. Comme à l'audience papale elle disait à sa sœur : « Parle », elle se dit à elle-même : « Marche ! » Elle refuse de tenir compte des appréhensions, des cauchemars, qui troublent ses dernières nuits dans le monde. Après avoir porté la veille au Monastère la statue de la Vierge du Sourire, qui prendra place dans l'anti­chambre de la cellule de Thérèse, elle franchit, décidée, la porte de clôture.


chapitre iii

Céline au cloître à l'école de Thérèse


A peine arrivée au port, celle qui s'appellerait désormais Marie de la Sainte Face goûta une paix inexprimable. « Toutes mes tentations s'évanouirent, écrit-elle ; la tempête fit place au calme et à la sérénité la plus profonde. Je sentais qu'enfin j'avais trouvé le lieu de mon repos. »

Mère Agnès de Jésus la conduit à la cellule qu'elle occupera dorénavant. Là, Thérèse lui prend la main pour lui désigner, sur l'oreiller, un papier posé à son intention. C'était une poésie s'achevant sur cette strophe :

Viens à nous, jeune fille !
Il manque à ma couronne une perle qui brille,
Nous a dit le Seigneur, et nous arrivons tous,
Pour t'emporter du monde avec nos ailes blanches,
Comme un essaim d'oiseaux prend une fleur aux branches
Viens à nous ! Viens à nous !              

« Quelle ne fut pas mon émotion, écrit Céline, lorsque, m'approchant pour lire cette poésie, je  reconnus l'écriture de papa... C'était lui qui me recevait dans cette demeure où l'amour de Jésus m'avait réservé une place... A cette vue, des flots de reconnaissance se pressèrent dans mon cœur, et l'attendrissement fit jaillir des larmes que le chagrin et l'angoisse n'avaient pu faire couler.

« Je ne puis dire ce qui se passa en moi dans cette première entrevue avec mes sœurs chéries. Nous ne nous dîmes presque rien. Je m'assis en silence sur le bord de ma paillasse, comme le voyageur fatigué qui, après une longue absence traversée par des périls sans nombre, reprend haleine en arrivant au port, n'osant croire encore à son bonheur. »

Le premier contact est des plus sympathiques. L'austère simplicité des locaux conventuels plaît à la jeune fille. Elle admire en artiste les lignes sobres de l'Habit carmélitain, la couleur blanche du manteau se détachant sur le fond sombre de la robe. Les objections d'hier sont bien vite balayées. Thérèse l'initie à l'horaire, aux usages, au maniement du bréviaire. Elle confie à Sœur Marie du Sacré-Cœur son heureuse surprise de retrouver en Céline toute sa fraîcheur d'antan, sans aucune trace de ces com­plications dont le monde marque les âmes. La postu­lante entre à fond et tout entière dans la vie reli­gieuse, dont elle ne cessera plus d'exalter la beauté. N'ira-t-elle pas baiser la porte de clôture à chaque anniversaire de sa venue au monastère ?

Les difficultés ne tarderont pas à surgir, inévi­tables. Les plus imprévues d'abord. Céline met plu­sieurs semaines à s'habituer à sa paillasse. Le temps de sommeil étant alors trop mesuré, elle s'endort parfois à l'Office, à l'oraison, à l'adoration : c'est l'occasion de luttes pénibles et humiliantes. Il lui faudra plus d'une année pour s'adapter au régime alimentaire, notamment au poisson, au lait, aux fécu­lents, qui en constituaient le fond, et qu'elle avait en horreur. Ayant mal à la plante des pieds, la station debout, au chœur, la fatigue extrêmement. Sa santé est fragile et le restera jusqu'au bout. Elle a l'estomac peu tolérant et souffre de fréquents maux de dents. Néanmoins, le postulat comporte certains accommodements. Céline en franchit victo­rieusement le cap.

Le 5 février 1895, a lieu sa Prise d'Habit. La neige était au rendez-vous, et aussi une gerbe de lys envoyée à l'héroïne du jour par le plus tenace de ses préten­dants de jadis. L'allocution d'usage fut prononcée par le chanoine Ducellier, ancien vicaire de Saint-Pierre et alors doyen de Trévières. Elle avait pour thème ce verset du Cantique : « L'hiver est passé, les pluies ont cessé, lève-toi, ma bien-aimée, et viens. » Le prédicateur y inséra un magnifique éloge de M. Martin, dont le souvenir planait sur cette fête.

La nouvelle Carmélite conte ses impressions. « Pendant la cérémonie, je reçus une grâce parti­culière d'intime union avec mon Bien-Aimé ; je ne voyais plus rien de ce qui se passait autour de moi. La présence de l'Évêque, le nombreux clergé, le monde qui était accouru en foule, tout avait disparu à mes yeux, j'étais seule avec Jésus... quand tout à coup, je fus réveillée de mon silence intérieur par le chant des Complies qui se poursuivait en notes vibrantes et pleines d'entrain. Le chœur entonnait le psaume : Qui habitat in adjutorio Altissimi, et moi j'en entendais le sens, et chaque parole tombait en mon âme comme le gage d'une promesse sacrée que me faisait Celui auquel j'unissais ma vie. »

Sur le désir exprimé par le Supérieur, et pour honorer la mémoire de la Fondatrice du Carmel de Lisieux, décédée le 5 décembre 1891, Céline dut échanger son nom de Marie de la Sainte-Face avec celui de Geneviève de Sainte Thérèse. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, qui lui avait donné son premier titre de noblesse, fut quelque peu affectée de cette substitution. Elle n'en consola pas moins sa sœur. « Nous aurons la même patronne, toutes les deux », lui dit-elle, songeant à la Réformatrice d'Avila. A quoi Sœur Geneviève répliqua, sans savoir qu'elle prophétisait : « C'est vous qui serez ma patronne. » Avec un vocable nouveau, la novice recevait de pré­cieuses reliques de la Fondatrice du Carmel de Lisieux : sa boucle de ceinture, sa croix, sa médaille de chapelet, et aussi une phrase autographe où elle aimait se retrouver et qu'elle encadrerait précieu­sement : « Je suis enchaînée, et cependant je suis libre. »

Dans l'immédiat, elle sent surtout le poids des liens. Entrée à l'âge de vingt-cinq ans, après avoir joui, dans le monde, de beaucoup de considération et d'une entière autonomie dans le gouvernement de sa demeure, portée naturellement à l'indépendance et incapable de celer sa pensée, elle se retrouve enfermée dans le cadre étroit du Monastère, enserrée dans tout un réseau d'observances dont le sens lui échappe souvent, dernière venue, c'est-à-dire sou­mise à toutes et appelée à les aider toutes, sans jamais assumer de responsabilités personnelles. En raison de ses talents multiples, on lui demande maints services surérogatoires. Pour telle fête de la Mère Prieure, elle a à décorer jusqu'à quarante menus objets. Il est une occupation dont Sœur Gene­viève s'acquitte volontiers. Dans le siècle, avec sa cousine, Marie Guérin, elle s'était passionnée pour la photographie, prenant même part, en ce domaine, à une exposition d'amateurs. Avec l'agrément de Mère Agnès de Jésus, elle introduit au Carmel son appareil : une chambre 13x18, objectif Darlot, avec tout l'attirail complémentaire. Elle en jouera en vir­tuose pour garnir l'album de Communauté et per­mettre l'envoi aux familles et aux Monastères amis, de souvenirs particulièrement appréciés. Bénissons le libéralisme des Supérieures de Lisieux. Il tranche sur les règlements alors en vigueur, qui, au nom de l'esprit de clôture, bannissaient de la plupart des couvents un art jugé frivole. On lui doit la plupart des clichés qui garniront l'album Visage de Thérèse de Lisieux.

Pour faire face à tout, Sœur Geneviève s'active. Elle a d'ailleurs une remarquable rapidité d'exécu­tion, en même temps qu'un extrême souci du détail : tout doit être soigné à la perfection. Cela lui vaut quelques reproches : elle n'est pas assez détachée de sa besogne ; elle y fait montre d'énervement ; elle ne la quitte pas au coup de cloche ; elle supporte mal qu'on l'interrompe. Or il se trouve qu'une Sœur ancienne croit devoir l'exercer à contretemps, que telle autre, atteinte d'anémie cérébrale, l'appelle fré­quemment, sans motif, jusqu'à lui dire un jour qu'elle voulait étudier son pas, semblable à celui de sa sœur. Notre Céline explose, quitte à le regretter aussitôt. Tout cela la meurtrit à vif, car, note-t-elle, « il est vrai le propos d'un sage, qu'on sent davantage une piqûre d'épingle sur soi que le bras cassé du voisin ».

Il y a plus. Cette série d'incidents lui fait perdre ses illusions sur elle-même. Elle se livre doulou­reusement à l'exploration de sa faiblesse.

« Dans le monde, écrit-elle avec une belle lucidité, mon âme habitait, pour ainsi dire, un château fort, elle s'était cantonnée là et jouissait de ses richesses. A l'intérieur comme à l'extérieur, tout lui obéissait. Encensée, applaudie, elle se croyait quelque chose sans s'en douter. D'ailleurs, avait-elle besoin qu'on la loue du dehors, quand elle-même se sentait vivre d'énergies sans cesse renaissantes, quand le bon Dieu l'avait mise, pour ainsi dire en face des dons qu'il lui avait départis avec tant de libéralité ?

« Mais, tout à coup, le tableau a changé. Au lieu de l'édifice, je ne vois plus que des ruines qui laissent à découvert des abîmes jusque-là ignorés. Mainte­nant, la guerre est allumée en moi, mes défauts, jusque-là assoupis, se sont réveillés. Est-ce pour vivre en leur compagnie que je suis venue au Carmel ? »

Céline se trouvait au noviciat avec deux converses, les Sœurs Marthe de Jésus et Marie-Madeleine du Saint-Sacrement, et une Sœur de chœur, Marie de la Trinité ; sa cousine, Marie Guérin, viendra, onze mois plus tard, renforcer le petit groupe. Cette rencontre constituait une chance par les échanges qu'elle provoquait, le climat d'entrain, d'émulation, d'amour fraternel qu'elle autorisait. Elle n'était pas moins occasion de tensions et de frottements sans gravité. « On s'étonnera sans doute, écrira plus tard Sœur Geneviève, que des religieuses aient à livrer de telles luttes contre la nature. J'avoue avoir moi- même partagé cet étonnement au début de ma vie carmélitaine. Il me semblait qu'après avoir consenti au sacrifice de la séparation d'avec la famille et du renoncement total au monde, il devait être aisé de porter les mille petits heurts de la vie commune. Je fus bien vite détrompée et par expérience person­nelle. »

« Le cloître ignore les mille distractions qui servent de diversion à la sensibilité blessée ; celle-ci éprouve donc plus à vif les petits malentendus provoqués fatalement par des tempéraments, des éducations, des caractères différents. On voit telle âme, héroïque devant de grandes immolations, devoir livrer une lutte à mort à propos de menus incidents. C'est ce que me fit remarquer Sœur Thérèse... »

Ce sont là drames mineurs, dont ne s'effrayent guère ceux qui ont l'expérience des débuts de la vie religieuse. Quand Sœur Geneviève se plaint, Mère Agnès de Jésus lui répond d'un ton dégagé: « Vous trouvez que c'est trop dur ? Faites-en davantage. » Et la novice, prenant le mot à la lettre, réagit de toutes ses forces.

Elle souffre néanmoins de ne plus recevoir l'Hostie tous les jours, la Communauté étant sous le régime alors en vigueur de trois ou quatre communions par semaine. Le 3 février 1895, elle s'est remise totale­ment entre les mains de la Sainte Vierge. « Vous êtes la maîtresse de ma maison, aimait-elle à lui dire. » Comme protecteurs spéciaux, elle a choisi saint Jean-Baptiste, qui s'effaça humblement devant le Christ, Elie, l'intrépide zélateur de la gloire de Dieu, et saint Michel, l'exterminateur de Satan au nom du pouvoir souverain du Très-Haut.

***

Pour triompher des obstacles semés sous ses pas, la débutante a l'avantage d'avoir à ses côtés une Sainte, qui est sa propre sœur. Thérèse elle-même déclare à son sujet en son autobiographie : « Je puis dire que mon affection fraternelle ressemblait plutôt à un amour de mère, j'étais remplie de dévoue­ment et de sollicitude pour son âme. » Peu avant sa mort, le 16 juillet 1897, faisant allusion au désir du Père Pichon d'attirer Céline au Canada, elle confiait à Mère Agnès de Jésus : « J'avais fait le complet sacrifice de Sœur Geneviève, mais je ne puis dire que je ne la désirais plus. Bien souvent, l'été, pendant l'heure du silence, avant Matines, étant assise sur la terrasse, je me disais : « Ah ! si ma Céline était là, près de moi !... Mais non, ce serait un trop grand bonheur. Et cela me semblait un rêve irréalisable. Pourtant ce n'était pas par nature que je désirais ce bonheur, c'était pour son âme, pour qu'elle suive ma petite voie. Et quand je l'ai vue entrer ici, et non seulement entrer, mais donnée à moi complètement pour l'instruire, quand j'ai vu que le bon Dieu dépassait ainsi mes désirs, j'ai compris quelle immensité d'amour il avait pour moi. »

Depuis le 20 février 1893, Thérèse servait d'auxi­liaire à la Maîtresse des novices, Mère Marie de Gonzague. Celle-ci, quand elle succédera à Mère Agnès de Jésus comme Prieure, cumulera cette charge avec la direction du noviciat, mais en conservant à ses côtés sa jeune collaboratrice. Thérèse sera ainsi amenée à jouer un rôle décisif dans la formation de Céline. Son génie religieux, toujours en éveil, était alors bien près d'atteindre, à travers toute une série d'expériences et de recherches, sa pleine maturité. L'Ecriture Sainte, confirmant toutes ses intuitions, lui livrait la clef de ce qu'on nommerait un jour l'Enfance Spirituelle et qu'elle-même désignait sous les vocables de « Petite Voie », ou de « Voie d'amour et de confiance ». Une inspiration intérieure la poussait à communiquer la grâce qui l'habitait et qui la portait irrésistiblement aux sommets de l'union à Dieu.

Ce fut pour elle plus qu'une joie, une vraie bonne fortune, de trouver en Céline le disciple idéal, tant elle était accueillante, ouverte, spontanée, sympa­thique, et en même temps personnelle, curieuse, raisonneuse, capable de réagir. Par ses demandes d'explications, ses résistances, ses objections mêmes, l'élève forcera la Maîtresse à approfondir son message, à le présenter concrètement, à le repenser, à l'adapter, à la mesure d'une ferveur naissante, non encore exempte de défaillances ni de reprises. Une pâte molle eût enregistré passivement, sans pouvoir servir d'interprète ni de preuve. Un tempérament vigoureux et nullement conformiste offrirait aux générations à venir un témoignage de poids, en même temps qu'il stimulerait chez Thérèse ce qu'on se risquerait volon­tiers à appeler la mise au point et la pédagogie de sa spiritualité. En ce sens, ne peut-on considérer comme un dessein de la Providence l'admission, en soi quelque peu insolite, d'un quatrième membre de la famille Martin en une Communauté dont le nombre de sujets est limité par la Règle ?

Quant à Sœur Geneviève, il y a longtemps qu'entre elle et la Petite Reine, les rôles sont intervertis, et qu'étant la plus âgée, elle se met à l'école de sa cadette. « Moi je viens toujours après toi, lui écrivait- elle le Ier mars 1889 : je suis un autre toi-même, mais toi, tu es la réalité, tandis que moi, je ne suis que ton ombre. » Elle va désormais bénéficier de ce contact, dont elle traçait un jour la loi : « De même qu'une éponge pleine d'eau ne peut être touchée sans communiquer le liquide dont elle est imbibée, de même on ne peut s'approcher d'un Saint qui transpire par tous les pores la grâce divine, sans en éprouver l'influence. C'est pour cette raison que les Saints sont si utiles à l'Eglise. »

Quand on lui demandait si, à son arrivée au cloître, elle avait remarqué en Thérèse quelque chose d'extra­ordinaire, Sœur Geneviève déclarait : « Non, elle n'était pas extraordinaire, mais toujours j'étais frappée de ses réponses. Le Saint-Esprit parlait par sa bouche. C'est certain. » De son côté, la jeune Sous-Maîtresse des Novices appréciait en ce disciple de choix le désir ardent d'être toute à Jésus, l'élan qui va droit au but, une générosité foncière capable des plus grands dévouements. Elle admirait surtout son ton direct et sa loyauté transparente : « Quand je pense à toi auprès de l'unique Ami de mon âme, lui avait-elle écrit le 25 avril 1893, c'est toujours la simplicité qui se présente à moi comme le caractère distinctif de ton cœur. » Elle y revient dans la poésie dédiée à sa sœur et qui a pour titre : « La Reine du Ciel à sa petite Marie. »

Je veux que sur ton front rayonne
La douceur et la pureté,
Mais la vertu que je te donne, Surtout, c'est la simplicité.

Sœur Geneviève lui ayant confié les assauts que sa chasteté avait subis dans le monde, la Sainte la pressa dans ses bras et lui dit d'une voix pleine de larmes : « Oh ! que je suis heureuse aujourd'hui !... Comme je suis fière de ma Céline ! Oui aujourd'hui, je vois encore un de mes désirs réalisés, car j'avais toujours désiré donner au bon Dieu cette souffrance- là, et elle n'avait pas visité mon âme, mais puisqu'elle a visité l'âme de ma Céline, cette autre moi-même, alors, je suis pleinement satisfaite : à nous deux nous aurons offert à Jésus tous les genres de martyre. »

Thérèse n'hésite pas à faire revivre tout le passé des Buissonnets. Ce sont des confidences de ce genre, faites, un soir de décembre 1894, à ses trois sœurs, qui amènent Mère Agnès de Jésus à lui demander d'écrire ses souvenirs d'enfance. La Sainte utilise à l'occasion les surnoms gracieux — c'était un usage hérité de M. Martin — qui peuplaient hier sa correspondance avec Céline, et qu'on retrouvera en ses poésies. Chez elle, ils n'avaient de mièvre que l'apparence, car elle cachait sous cette enveloppe naïve de fortes et salutaires leçons. Qu'elle parle, sur le mode sensible, de « la petite ombre » ou de « la petite lyre de Jésus », de « Lys-Immortelle » ou de « doux écho de son âme », de la « goutte de rosée » ou de la « Petite Véronique chérie », le dessein est toujours de détacher de lui-même, pour le fixer en Dieu, ce cœur qu'elle sent ardent et tendre. Elle fait montre à cet égard d'une patience et d'une dispo­nibilité totales. Sœur Geneviève rappelait volontiers ce jour où, ayant renversé un encrier sur le mur blanc et sur le parquet de sa cellule, elle alla, toute angoissée, chercher sa sœur qui, en l'apaisant d'un sourire, l'aida à réparer le dégât.

Jusque dans ces relations fraternelles, la mortifi­cation retrouvait ses droits. Céline s'en explique très franchement : « A cause de la charge des novices qui lui avait été donnée, mes rapports avec ma Thérèse chérie furent très fréquents, mais, là encore, je devais rencontrer la croix. N'étant pas le seul " petit chat à boire dans l'écuelle de l'Enfant-Jésus ", il me fallait ne point en prendre plus que les autres et ne pas y revenir plus souvent, mais, tout au con­traire, me faire pardonner, par ma discrétion, le privilège d'être sa sœur. Ce fut matière pour moi à de grands sacrifices. »

Au demeurant, la Sainte savait être ferme et exigeante. On le devine également à travers les aveux de Sœur Geneviève.

« Lorsque mon heure était venue de me rendre auprès d'elle, j'étais bien heureuse, et dans ces trop courts instants, les deux sœurs reprenaient les con­versations autrefois commencées aux fenêtres du Belvédère... Cependant, le thème avait un peu changé, car les élans d'enthousiasme pour la souf­france et le mépris étaient à présent vécus ; la vertu en fleurs et en désirs était devenue la vertu en action ; ma fleur s'était effeuillée, et le fruit encore vert se nouait dans les transformations laborieuses d'un travail douloureux et caché.

« Pour Thérèse, le fruit était mûr, et le divin jardinier s'apprêtait à le cueillir, mais le mien ne faisait que s'annoncer ; il y avait alors plus de diffé­rence entre Thérèse et Céline qu'autrefois à l'heure des premiers essors ; elles n'étaient plus égales, les deux petites sœurs... Cela suppose plus de dévoue­ment que de joie dans la mission que remplissait ma Thérèse auprès de moi. Sans rechercher sa con­solation personnelle, elle s'appliqua à faire tomber les illusions, les préjugés, que j'avais apportés du monde, car quelque imperméable qu'on soit par la grâce de Dieu, il est cependant impossible de ne pas con­server quelques vestiges de cette teinture-là. Et moi, j'y avais été trop longtemps plongée pour qu'il ne m'en restât point les maudites couleurs... Elle m'enseignait l'art de la guerre, m'indiquait les écueils, les moyens de vaincre l'ennemi, la façon de manier les armes ; elle me conduisait pas à pas dans les luttes de chaque jour. »

Céline était trop « personnelle » pour offrir ce qu'on pourrait nommer une humilité spontanée. Elle eut toujours néanmoins le désir et la passion de cette vertu et elle y fit de substantiels progrès. Elle le manifesta à la Pentecôte de 1895, quand Mère Agnès de Jésus, souhaitant qu'un membre de la famille se rangeât parmi les Sœurs converses, jeta son dévolu sur elle. Elle acquiesça sans hésiter, et la chose eût été entérinée si Mère Marie de Gonzague n'y eût mis obstacle.

Il y avait loin toutefois de cette ébauche à l'idéal proposé par Thérèse. Celle-ci entendait entraîner sa Céline dans sa petite Voie, lui faire descendre la vallée là où elle aspirait à monter, lui interdire tout ensemble de « valoir » et de « faire valoir ». Une telle conversion ne se fait pas d'une seule venue.

Sœur Geneviève va nous donner d'intéressants détails sur la manière dont sa sœur guidait les âmes qui lui étaient confiées, soit au fil des conversations ou des observations quotidiennes, soit dans des entretiens réguliers, seule à seule, soit encore dans les réunions collectives du noviciat, à partir du moment où Mère Marie de Gonzague s'en remit totalement à elle sur ce point, absorbée qu'elle était par les responsabilités du supériorat.

« Elle rassemblait chaque jour les novices, après vêpres, de deux heures et demie à trois heures. Elle ne leur faisait pas de Conférence proprement dite. Son enseignement n'avait rien de systématique. Elle lisait ou faisait lire quelques passages de la Règle, des Constitutions ou du Coutumier dit « Papier d'exaction », donnait les quelques explications ou précisions qu'elle jugeait utiles, ou répondait aux questions que posaient les jeunes Sœurs, puis reprenait leurs manquements, s'il y avait lieu, et parlait familièrement avec elles sur ce qui pouvait les inté­resser à ce moment-là, en fait de spiritualité, ou même de travail en cours. Dans ses conversations particulières avec les novices, la Sainte donnait les conseils les mieux adaptés à chacune. Elle éclairait les cas de conscience et les difficultés de ses novices selon leurs tendances personnelles, leurs besoins propres, leurs épreuves ou leurs joies actuelles. »

Céline met-elle un brin de coquetterie à souligner ses victoires ou à excuser ses échecs ; Thérèse déchire fermement le voile trompeur : « Il ne faut jamais croire, quand vous ne pratiquez pas la vertu, que cela est dû à une cause naturelle comme la maladie, le temps ou le chagrin. Vous devez en tirer un grand sujet d'humiliation et vous ranger parmi les petites âmes, puisque vous ne pouvez pratiquer la vertu que d'une façon si faible. Ce qui vous est nécessaire maintenant, ce n'est pas de pratiquer les vertus héroïques, mais d'acquérir l'humilité. Pour cela, il faudra que vos victoires soient toujours mêlées de quelques défaites, de sorte que vous n'y puissiez penser avec plaisir. »

Sœur Geneviève envie-t-elle l'heureuse mémoire qui permet à la Sainte de retenir textuellement maints passages de l'Ecriture ; Thérèse l'en reprend vivement. « Ah ! voilà que vous voulez posséder des richesses, avoir des possessions ! S'appuyer là-dessus, c'est s'appuyer sur un fer rouge ! Il en reste une petite marque ! Il est nécessaire de ne s'appuyer sur rien, même pas sur ce qui peut aider la piété... » Elle lui apprend à tout abandonner aveuglément à « la Banque du bon Dieu ».

« Une fois, en riant, déclare encore Céline, m'obligeant à lui présenter la main, elle m'écrivit, à l'encre, sur un ongle : « Amour du lucre » et me força à garder quelque temps cette marque. »

L'empressement naturel, l'application fébrile de la jeune novice aux travaux qui lui sont confiés sont impitoyablement repérés, démasqués, réprimés... « Vous vous livrez trop à ce que vous faites, comme si chaque chose était votre fin dernière et vous espérez sans cesse être arrivée ; vous êtes étonnée de tomber. Il faut toujours s'attendre à tomber. Vous vous préoccupez de l'avenir comme si c'était vous qui deviez l'arranger ; je comprends alors votre anxiété ; vous êtes tout le temps à vous dire : O mon Dieu, que va-t-il sortir de mes mains ! Tout le monde recherche ainsi les augures, c'est la voie commune ; ceux qui ne les recherchent pas, ce sont uniquement les pauvres d'esprit. »

On ne se hausse pas du premier bond à pareil sommet. Céline se heurte plus d'une fois aux diffi­cultés. « C'est impossible, je ne puis me mettre au-dessus !» — « Passez par dessous » lui répond Thérèse, faisant allusion à un plaisant souvenir de leur enfance alençonnaise : ce cheval qui barrait l'accès du jardin, les femmes se détournant pour l'éviter, mais les plus jeunes se glissant prestement « par dessous » l'animal et atteignant gaiement le but. « Voilà ce qu'on gagne à être petit. Il n'y a point d'obstacles pour les petits. Ils se faufilent partout. »

Saint Jean de la Croix n'apportait pas plus d'achar­nement à débusquer les calculs de l'amour-propre, le Patriarche d'Assise à dénoncer l'instinct proprié­taire. La dialectique du « todo » et du « nada » n'a pas de secret pour Thérèse. Elle aussi fait prendre conscience du « rien » de la créature pour acheminer vers le « tout » de Dieu.

Céline s'est attachée à une épingle qu'elle estimait très adaptée à un usage déterminé. Elle regrette de l'avoir perdue. « Oh ! que vous êtes riche ! lui reproche la voix fraternelle. Vous ne pouvez pas être heureuse ! »

La novice a cueilli un perce-neige sans permission. Il a fallu lui signifier que le jardin du Carmel n'est pas celui des Buissonnets où elle était « maîtresse ». Elle souffre, elle se retourne vers Dieu, son seul refuge, et cherche à se consoler en essayant d'impro­viser un cantique dont elle ne trouve que les deux premiers vers :

La fleur que je cueille, ô mon Roi, / C'est toi.

Thérèse reprend l'idée et la développe en des strophes qui rassérènent l'âme contrite. Elle n'a rien écrit de plus gracieux. Ce « Cantique de Céline » sera publié ultérieurement sous le titre : « Ce que j'aimais. »

Une autre fois, c'est Sœur Geneviève qui prie la Sainte de lui mettre en vers tous les sacrifices qu'elle a conscience d'avoir offerts à Jésus. La réponse arrive, comme par retour du courrier, mais sensi­blement infléchie. C'est le poème : « Jésus, mon Bien-Aimé, rappelle-toi », qui énumère les sacrifices consentis par Jésus pour s'attacher Céline. On saisit la nuance et sa portée éducative.

Tout l'art de Thérèse est d'amener sa sœur à reconnaître, à accepter, à chérir sa misère, y voyant un titre à émouvoir l'Amour miséricordieux et à attirer ses largesses. « Elle était heureuse, écrit Sœur Geneviève, de me voir lutter pied à pied avec des défauts qui me tenaient constamment dans l'humi­liation, car, avec mon caractère spontané, il m'arrivait souvent de petites sorties avec les Sœurs, sorties qui m'affligeaient beaucoup à cause de mon grand amour- propre. Je trouvais que mon extérieur était trompeur, que j'étais bien meilleure que je ne paraissais : de là, un certain dépit de ne pas être jugée à ma juste valeur... Alors ma petite sœur s'efforçait, par ses pénétrantes instructions, agrémentées d'histoires typi­ques et tout à fait de circonstance, de me faire aimer l'opprobre dans lequel j'étais. Elle me disait « que, s'il n'y avait pas d'imperfection à tomber, il faudrait le faire exprès afin de s'exercer à l'humilité ». Elle me faisait trouver ma joie à me croire une « toute petite âme » que le bon Dieu est sans cesse obligé de soutenir parce qu'elle n'est plus que faiblesse et imperfection. Elle voulait, de plus, que j'arrive à désirer que les autres s'aperçoivent de mes défauts, afin qu'elles me méprisent et me jugent toujours une religieuse sans vertu. — « Il ne faut pas que vous soyez Juge de paix, remarquait spirituellement la Sainte. Il n'y a que le bon Dieu qui ait ce droit. Votre mission à vous, c'est d'être un Ange de paix. » Et elle exhortait Céline à se considérer « comme une petite esclave à laquelle tout le monde a droit de commander et qui ne songe pas à s'en plaindre, puisqu'elle est esclave ».

La gentillesse de Thérèse, ce merveilleux sourire qui lui gagnait tous les cœurs, et que nul photo­graphe ne parvint jamais à capter, car son âme y transparaissait toute, faisaient accepter sans révolte les leçons les plus austères. Il s'y joignait d'aimables industries, dont l'allure enfantine ne doit pas nous tromper : une poésie, un cantique, qui enrobent tout un enseignement, et que la novice découvre dans ses sandales, un matin de Noël ou à l'occasion d'un anniversaire ; un tableau symbolique qui évoque les charmes de l'enfance ; un jouet qui servira, mieux qu'une parabole, à rappeler l'abandon entre les mains de Jésus ; voire cette enveloppe du 25 décembre 1896, qui porte la simple mention : « Envoi de la Sainte Vierge. A mon enfant chérie sans asile sur la terre étrangère. » Suit une exhortation maternelle à com­prendre le prix de la souffrance et de la pauvreté intérieure, avec cette conclusion qui tempère l'appel au sacrifice : « Un jour tu viendras avec ta Thérèse dans le beau Ciel, tu prendras place sur les genoux de mon Jésus bien-aimé, et moi je te prendrai aussi dans mes bras et je te comblerai de caresses car je suis ta Mère. »

Un an plus tôt, la Sainte avait ouvert la même perspective, au verso d'une image représentant l'Enfant-Jésus fauchant des lys. Sous la double signature de Céline et de Thérèse était formulée cette prière : « O mon Dieu, nous vous demandons que jamais vos deux lys ne soient séparés sur la terre. Qu'ils vous consolent ensemble du peu d'amour que vous trouvez en cette vallée de larmes et que, pendant l'Eternité, leurs corolles brillent du même éclat et répandent le même parfum lorsqu'elles s'inclineront vers vous. »

Sœur Geneviève se sait aimée par sa jeune Maî­tresse, d'une affection aussi profonde qu'exigeante. La Sainte avouera qu'elle a souffert qu'on n'ait point pensé, dans les photographies de groupe, à réserver à Céline une place à ses côtés. Quand toute la Com­munauté pose devant l'objectif au lavoir, elle n'y tient plus et prie Sœur Marthe de Jésus de s'écarter un peu pour qu'elle ait près d'elle sa compagne de toujours. Les deux sœurs fraternisent jusque dans le son de la voix ; elles ont mêmes intonations, même accent, au point qu'on les prend facilement l'une pour l'autre, quand elles récitent les leçons au Chœur.

De cette amitié confiante, Céline n'est pas la seule à tirer profit. Thérèse sait exploiter, pour développer sa pensée, les mots d'esprit, les réflexions originales et jusqu'aux points d'interrogation de son élève. Celle-ci lui a fait don des recueils de citations scripturaires qu'elle s'était constitués dans le monde. La Sainte y puisera quelques-uns des textes qui ser­viront d'appui à sa « petite doctrine ». Elle-même offre à sa sœur une image qui porte, d'un côté, les photographies des quatre frères et sœurs précoce­ment retournés vers Dieu, de l'autre, des versets des Evangiles, du prophète Isaïe et de saint Paul, exaltant l'enfance spirituelle et la gratuité de la justification.

Au centre d'une telle intimité resplendissait le culte passionné de Jésus. A son sujet Thérèse pose un jour à sa sœur cette question, à brûle-pourpoint : « Aimez-vous mieux Lui dire « tu » ou « vous » quand vous le priez ?» — « Je lui répondis, confie Céline, que j'aimais mieux dire « tu ». Toute soulagée, elle reprit : « Moi aussi, je préfère de beaucoup dire « tu » à Jésus ; cela exprime mieux mon amour, et je n'y manque jamais quand je parle à Lui seul ; mais dans mes poésies et les prières qui doivent être lues par d'autres, je n'ose pas. »

C'est encore Sœur Geneviève qui surprit la Sainte couvrant son crucifix de roses et faisant le geste d'arracher au Christ les clous et la couronne d'épines. C'est elle qui, l'apercevant dans sa cellule, en train de coudre, fut saisie par son expression d'intense recueillement : « A quoi pensez-vous ? » demanda-t-elle. — « Je médite le Pater. C'est si doux d'appeler le bon Dieu notre Père !... »

En pareille atmosphère, l'ascèse, si sévère fût-elle, ne risquait pas d'assombrir ni d'effrayer. Elle était radieuse et comme ensoleillée. Thérèse appliquait son élève à s'attacher à Jésus dans un mouvement per­manent de confiance absolue, à lui faire plaisir en tout, et jusque dans les plus petites choses, ne négli­geant rien de ces menues attentions par lesquelles l'amour s'exprime. « Parfois, avoue Céline, j'allais à elle, découragée, n'en pouvant plus, me trouvant imparfaite sur toute la ligne. Elle me recevait avec bonté, m'écoutait, si bien que je m'en retournais prête à poursuivre le combat. » Jésus avait toujours le dernier mot.

Cet effort porta ses fruits. Sœur Geneviève ne se dépouilla point de tous ses défauts, mais elle apprit à les utiliser pour toucher du doigt sa misère. Afin de l'y aider, Thérèse l'associera, dès le principe, à une démarche qui marqua un tournant important de sa vie spirituelle. Ici encore, nous laissons la parole à Céline elle-même. Son témoignage direct a plus de prix que toute glose.

« C'est le 9 juin 1895, pendant la messe du jour de la Sainte Trinité, que ma petite Thérèse a été inspirée de s'offrir à l'Amour Miséricordieux du bon Dieu. Déjà, trois mois auparavant, pendant une heure d'Adoration, aux Quarante Heures, le mardi 26 février, elle avait composé d'un jet son cantique : « Vivre d'Amour », d'après ses inspirations personnelles. Le dimanche de la Sainte Trinité, elle fut donc inspirée de s'offrir en Victime à l'Amour Miséricordieux. Aussitôt après la messe, tout émue, elle m'entraîne à sa suite ; j'ignorais pourquoi. Mais bientôt, nous eûmes rejoint Mère Agnès de Jésus, qui allait au Tour prendre son courrier. Thérèse paraissait un peu embarrassée pour exposer sa demande. Elle balbutia quelques mots, sollicitant la permission de s'offrir avec moi à l'Amour Miséricordieux. Je ne sais pas si elle prononça le mot Victime. La chose ne paraissait pas importante ; Notre Mère dit : oui.

« Une fois seule avec moi, elle m'expliqua un peu ce qu'elle voulait faire ; elle était très émue ; son regard était enflammé. Elle me dit qu'elle allait mettre ses pensées par écrit et composa son acte de donation. Deux jours après, agenouillées ensemble devant la Vierge Miraculeuse, elle prononça l'Acte pour nous deux. C'était le 11 juin. »

Parmi les dates mémorables de sa vie, Sœur Gene­viève en note une qui suivit de peu cet événement : le 8 septembre 1895. Elle y relève une grâce indi­cible qu'elle condense en cette formule : « Jésus vivant en Céline, Céline possédée de Jésus. »

L'heure de sa Profession approchait. Marie Guérin était entrée au Carmel le 15 août 1895 ; elle devait sous peu prendre l'Habit ; il était question de faire coïncider les deux cérémonies. Dans la perspective de son oblation, Céline, qui aimait se représenter Jésus comme son Chevalier, dessine à la plume son blason et le commente en une feuille datée du Ier novembre 1895. Elle y exprime le sens de sa vocation qu'elle résume en sa réponse à la question de l'examen canonique : « Qu'est-ce qui vous a attirée au Carmel ? » « Jésus ayant voulu donner sa vie pour moi, j'ai voulu lui donner la mienne. » Plus tard, elle voudra détruire ce papier, estimant que c'était de la « fausse monnaie », comme disait Thérèse, c'est-à-dire de belles déclarations non insérées dans la vie. Mais sa sœur l'en dissuada et lui composa elle-même, à partir de ce thème, et sur simili-parchemin, de véritables armoiries, avec Con­trat d'alliance de Jésus et de Céline, le tout sous enveloppe portant cachet de cire. Il fallait une devise. Interrogée sur ce point, Sœur Geneviève répondit étourdiment, songeant à un jeu de son enfance : « Qui perd gagne ! ». Prompte à tirer parti de tout, la Sainte enregistra sur l'heure, en dépit des protes­tations de son interlocutrice, ces mots qui prenaient pour elle une résonance évangélique : se quitter pour trouver Dieu. La missive est estampillée « du Jardin de l'Agonie », parce que c'est dans la commémoraison de ce mystère, le 24 février 1896, que Sœur Geneviève fit Profession. Le document fut déposé, la veille de ce jour, dans la cellule de la novice, sous l'adresse suivante : « Envoi du Chevalier Jésus à mon Epouse Bien-Aimée, Geneviève de Sainte Thé­rèse, vivant d'amour sur la montagne du Carmel. »

L'échéance de la fête n'avait pas été fixée sans difficulté. Mère Marie de Gonzague, maîtresse des Novices, eût voulu imposer un délai. En réalité, elle souhaitait présider elle-même la cérémonie, de nou­velles élections devant avoir lieu bientôt. C'est à cette occasion que Thérèse observa : « Cela n'entre pas dans l'ordre des humiliations qu'on puisse infliger. » Consulté par Mère Agnès de Jésus, le représentant de l'Evêque s'opposa à tout retard.

L'avant-veille du grand jour, Sœur Geneviève fut en proie à d'effrayants assauts, doutant de sa voca­tion, estimant qu'elle jouait la comédie. Tout se calma dans la prière. Réconfortée par la bénédiction de Léon XIII, que le fidèle Frère Siméon lui avait obtenue, elle fit ses vœux entre les mains de sa sœur, Pauline, la « Petite Mère » de toute la famille. Elle portait sur le cœur une prière où elle avait résumé toutes ses aspirations. On y lit notamment : « Sei­gneur, mon ambition est d'être, avec ma Thérèse chérie, un petit enfant dans la maison paternelle des Cieux... Je ne veux travailler que pour vous faire plaisir... Je consens à perdre toujours ici-bas, car je veux que tout ce que je recevrai de vous soit gratuit, parce que vous m'aimez, et non pas richesses acquises par mes vertus... Ne me jugez pas selon mes oeuvres, ne m'imputez pas mes fautes, mais regardez la Face de mon Jésus. C'est lui qui répondra de moi. »

A la fête du soir, selon la tradition, on chanta à la nouvelle professe le cantique composé en son honneur. Il était l'œuvre de Sœur Marie des Anges. Thérèse, qui eût souhaité en être chargée, prit une fraternelle revanche quand elle versifia, un an plus tard, le chant destiné à Marie Guérin. Elle lui donna pour titre : « Mes Armes » ; elle exploita le fond d'idées chevaleresques qui enthousiasmait Céline, et elle dit à celle-ci : « C'est celui-là que je voulais vous offrir ; considérez-le donc comme fait pour vous. » La Sainte lui avait d'ailleurs donné sur l'heure, en compensation, une poésie où figurait un rappel délicat de la grâce du 8 septembre 1895 et relique inesti­mable, elle lui avait remis en outre « La dernière larme de Mère Geneviève de Sainte Thérèse ». Enfin, répondant à son désir, elle composa pour elle une « Description allégorique : La fête des noces de Jésus et de Céline au Ciel ». En tableaux naïfs, mais dont l'intention porte loin, y sont longuement évoqués toute la Cour des élus, singulièrement les membres décédés de la famille Martin, qui s'inclinent avec amour vers l'épouse du Christ.

La Prise de Voile eut lieu le 17 mars 1896. Sœur Geneviève se réjouira plus tard de découvrir qu'à pareil jour le martyrologe romain célèbre la mémoire de Joseph d'Arimathie, le donateur du Saint Suaire. Mgr Hugonin présidait. Le sermon fut confié à nou­veau au chanoine Ducellier qui, délaissant le sujet suggéré par Thérèse, commenta le verset : Placebo Domino in regione vivorum. Ce texte, utilisé pour l'Office des défunts, n'était pas hors de saison dans une cérémonie qui consacre cette mort mystique qu'est la séparation définitive d'avec le monde. L'après-midi, devant une assistance très nombreuse, Marie Guérin recevait l'Habit du Carmel, sous le nom de Sœur Marie de l'Eucharistie. C'est en cette journée que Céline et sa benjamine furent photo­graphiées côte-à-côte, près de la croix du préau.

Mère Marie de Gonzague reprit la charge de Prieure aux élections du 21 mars 1896. Sous son gouvernement il sera un moment question d'envoyer en Indochine Thérèse elle-même, puis Mère Agnès de Jésus, enfin Sœur Geneviève et Sœur Marie de la Trinité. Le projet n'eut pas de suite, mais il ne fut pas sans stimuler chez les intéressées la générosité et l'esprit de sacrifice. C'est au cours de ce triennat que la Sainte consomma en beauté sa si brève exis­tence. La Supérieure, qui l'appréciait hautement, et qui eut le mérite de favoriser son entrée au cloître, comme celle de sa sœur et de sa cousine, lui donna Céline pour seconde infirmière. Pressentant sa fin prochaine, la malade disait avec compassion : « Oh ! c'est ma petite Sœur Geneviève qui sentira le plus mon départ ; certainement, c'est elle que je trouve le plus à plaindre parce qu'aussitôt qu'elle a de la peine, elle vient me trouver, et elle n'aura plus personne... Oui, mais le bon Dieu lui donnera la force... et puis, je reviendrai. »

Le 13 mai 1897, sa sœur fêtant l'anniversaire de sa Première Communion, Thérèse lui adresse ces lignes :

« Jésus est content de la petite Céline à laquelle il s'est donné, pour la première fois, il y a dix-sept ans. Il est plus fier de ce qu'il fait dans son âme, de sa petitesse, de sa pauvreté, qu'il n'est fier d'avoir créé les millions de soleils et l'étendue des Cieux. »

On désirait offrir à Mère Marie de Gonzague, pour sa fête du 21 juin, une photographie de la malade. Le 7 de ce mois, dans la cour de la sacristie, Thérèse, domptant son épuisement physique, posa devant Sœur Geneviève, qui développait immédia­tement les plaques dans une cave voisine. Peu satis­faite des deux premiers clichés, l'opératrice procéda à une troisième séance, qui nous valut l'image impres­sionnante d'une Thérèse au « grand air », comme disaient les novices, grave, énergique, raidie dans la souffrance qu'elle maîtrise.

Le jour même, la Sainte trouvait encore la force d'écrire à Céline qui avait admiré sa patience et exprimé le regret de ne pouvoir l'imiter : « Petite sœur bien-aimée, ne recherchons jamais ce qui paraît grand aux yeux des créatures... La seule chose qui ne soit pas enviée, c'est la dernière place ; il n'y a que cette dernière place qui ne soit point vanité et affliction d'esprit. Cependant « la voie de l'homme n'est pas en son pouvoir », et parfois, nous nous surprenons à désirer ce qui brille. Alors, ran­geons-nous humblement parmi les imparfaits, esti­mons-nous de petites âmes qu'il faut que le bon Dieu soutienne à chaque instant. Dès qu'il nous voit bien convaincues de notre néant, il nous tend la main... »

Les moindres incidents, les moindres propos sont tournés à mettre en valeur cette doctrine fonda­mentale. Le 3 juillet, pour dissiper la tristesse qui l'envahit, la malade dit à sa sœur : « J'ai besoin d'une nourriture pour mon âme ; lisez-moi une Vie de Saint. » — « Voulez-vous la Vie de saint François d'Assise, répond Céline ? Cela vous distraira quand il parle des petits oiseaux. — Non, pas pour me distraire, mais pour voir des exemples d'humilité. »

***

Le jeudi 8 juillet, Thérèse quittait définitivement sa cellule. Elle descendait à l'infirmerie. Sœur Gene­viève installée dans une chambre contiguë, veillerait plus que jamais sur elle et ne la quitterait qu'aux heures de l'Office et pour les soins à donner à d'autres malades. Elle fut ainsi témoin privilégié de cette longue agonie, que marquèrent tout ensemble le crescendo de la souffrance et celui de l'abandon.

Frère Léon d'Assise s'affligeait de voir l'ascension d'âme du Stigmatisé de l'Alverne le laisser lui-même de plus en plus distant de celui qui était et son guide et son père. Ainsi, à certaines heures, Céline cède- t-elle à la mélancolie. Mais, moins timide que « la petite brebis du bon Dieu », elle s'en ouvre à sa sœur : « Croyez-vous que je puisse espérer être près de vous au ciel ? Cela me semble impossible, c'est comme si l'on faisait concourir un petit manchot pour attraper ce qui se trouve en haut d'un mât de cocagne. » La Sainte répliqua dans un sourire : « Oui, mais s'il se trouve là un géant qui prend le petit manchot sur son bras, l'élève bien haut et lui donne l'objet désiré ?... C'est comme cela que le bon Dieu fera avec vous, mais il ne faut pas vous en occuper, il faut dire au bon Dieu : « Je sais que je ne serai jamais digne de ce que j'espère, mais je vous tends la main comme une petite mendiante et je suis sûre que vous m'exaucerez pleinement, car vous êtes si bon ! »

Sœur Geneviève enregistrait fidèlement, pour en faire la base de sa spiritualité, cette nouvelle version de « l'ascenseur ». Avec plus d'émotion encore lut- elle le dernier message écrit que Thérèse lui ait adressé : ces quelques phrases que, le 3 août, en un moment de grande anxiété, la Sainte traça pour elle au crayon, sur un pauvre morceau de papier : « O mon Dieu, que vous êtes doux pour la petite victime de votre Amour miséricordieux ! Maintenant même que vous joignez la souffrance extérieure aux épreuves de mon âme je ne puis dire : « Les angoisses de la mort m'ont environnée », mais je m'écrie dans ma reconnaissance : « Je suis descendue dans la vallée de l'ombre de la mort, cependant je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur. »

La gaieté d'ailleurs ne perdait pas ses droits au chevet de la mourante. Elle se chargeait elle-même de l'entretenir, ne reculant pas devant un calembour pour dérider son entourage. Céline ayant déclaré à son propos : « Je ne saurai pas vivre sans elle ! », elle riposte du tac au tac : « Aussi je vous apporterai deux ailes. »

A Sœur Geneviève encore, qui la quitte pour réciter la dernière petite heure de l'Office, elle dit d'un ton mutin : « Allez dire None, et rappelez-vous que vous êtes une toute petite nonne, la dernière des nonnes. » Elle s'employait elle-même à la récon­forter, introduisant, dans ses propos les plus graves, des termes empruntés aux saynètes qu'elles jouaient jadis aux Buissonnets : « Au Ciel, vous prendrez séance à côté de moi. » — « Ma petite Demoiselle, je vous aime beaucoup, et cela m'est bien doux d'être soignée par vous. »

A sa sœur qui, craignant qu'elle prenne froid, lui offre de lui procurer pour se couvrir un de ces mor­ceaux de bure qu'on nomme au cloître « une petite consolation », Thérèse réplique gentiment : « Non, c'est vous qui êtes ma petite consolation. » Elle prolonge jusqu'à l'agonie son rôle de Sous-Maîtresse des novices : « Vous êtes toute petite, rappelez-vous ça, et quand on est tout petit, on n'a pas de belles pensées. »

Elle-même, en dépit de sa bonne humeur conta­gieuse, demeure dans le « tunnel », soumise à l'épreuve de la foi. Céline ayant nommé le Ciel, elle soupire : « Ah !... Dites-m'en quelque chose. » Sœur Geneviève en parle, à sa façon candide et imagée. « Ah ! assez », interrompt la Sainte avec anxiété, replongée plus avant dans l'implacable nuit qui l'obsède, sans parvenir toutefois à ébranler son espérance.

Céline écrit à Mme Guérin : « L'autre jour, je lisais à ma petite malade un passage sur la béatitude du Ciel. Elle m'a interrompue pour me dire : « Ce n'est pas cela qui m'attire. — Quoi donc ? ai-je repris. — Oh ! c'est l'amour ! Aimer, être aimée et revenir sur la terre. » En une autre circonstance, Sœur Geneviève interrogeait la Sainte : « Vous nous regarderez d'en-haut, n'est-ce pas ? » — « Non, je descendrai. »

Le 16 août, Thérèse lui dit : « Le bon Dieu m'a demandé si je voulais souffrir pour vous. J'ai répondu aussitôt que je le voulais bien. Alors, quand, jusque-là, je n'avais souffert que du côté droit, le gauche, ins­tantanément, s'est pris avec une intensité incroyable. » On l'appellera désormais « le côté de Céline ». Peu après, la Sainte ajoute, comme hors d'elle-même : « Je souffre pour vous, et le démon ne veut pas ! Il m'empêche de prendre le plus léger soulagement, il me tient comme avec une main de fer, il augmente mes maux afin que je me désespère. »

A la veille de la mort de Thérèse, Sœur Geneviève lui demanda si elle-même ne devait pas partir à sa place en Indochine. « Non, répartit-elle vivement. Tout est accompli. C'est l'Amour seul qui compte. » A Céline également, l'interrogeant sur ce qu'elle disait à Jésus, la malade fit l'admirable réponse : « Je ne lui dis rien, je l'aime. »

En un moment de détente, la Sainte avait déclaré : « Mes petites sœurs, il ne faudra pas vous faire de peine si, en mourant, mon dernier regard est pour l'une de vous et pas pour l'autre ; je ne sais pas ce que je ferai, c'est ce que le bon Dieu voudra. S'il me laisse libre, ce dernier regard sera pour notre Mère, parce qu'elle est ma Prieure. » Céline va nous dire quel fut le dénouement en la journée du 30 sep­tembre 1897. « Pendant son agonie, quelques minutes seulement avant qu'elle expirât, je passais sur ses lèvres brûlantes un petit morceau de glace, quand, à ce moment, elle leva les yeux sur moi et me regarda avec une insistance prophétique. Son regard était rempli de tendresse ; il avait en même temps une expression surhumaine faite d'encouragement et de promesses, comme si elle m'eût dit : « Va, va, ma Céline ! Je serai avec toi. » La Communauté pré­sente était comme en suspens devant ce spectacle grandiose, mais, soudain, notre chère petite Sainte baissa les yeux pour chercher notre Mère, qui était à genoux à ses côtés, tandis que son regard voilé reprenait l'expression de souffrance qu'il avait aupa­ravant. » Peu après elle prononça ses dernières paroles : « Mon Dieu, je vous aime », puis ce fut l'extase, la retombée et le dernier soupir.

« Elle venait à peine d'expirer, notera Sœur Gene­viève dans Conseils et Souvenirs, que je sentis mon cœur se fendre de douleur et je sortis précipitamment hors de l'infirmerie. Il me semblait, dans ma naïveté, que j'allais la voir dans le Ciel, mais le firmament était couvert de nuages, il pleuvait. Alors, m'appuyant sur un des piliers de l'arcade du cloître, je dis en sanglotant : « Si seulement il y avait des étoiles au Ciel ! » Je venais à peine de prononcer ces paroles que le ciel redevint serein, les étoiles brillèrent au firmament, il n'y avait plus de nuages ! Mon oncle et ma tante Guérin qui s'en retournaient chez eux avec des parapluies, après avoir passé dans notre chapelle tout le temps de l'agonie de notre chère petite Sœur, furent très surpris de ce changement subit et ils se demandaient l'un et l'autre ce que cela pouvait signifier. »

Céline prit deux photographies de la dépouille funèbre. La première, à l'infirmerie, le lendemain de la mort, juste avant la levée du corps, gardait le reflet souriant du visage de la Sainte. La seconde, trois jours plus tard, quand Thérèse était exposée au chœur dans son cercueil fleuri, conférait aux traits figés une auguste grandeur et comme la majesté de l'au-delà.

Sœur Geneviève hérita d'un souvenir plus atten­drissant encore. Ayant observé aux paupières de sa Thérèse une larme qui perlait, elle s'approcha et recueillit sur un mouchoir la précieuse relique. Ensuite, le cœur brisé, mais invinciblement con­vaincue de l'avenir de gloire qui s'ouvrait pour sa chère défunte, elle comprit à la fois sa perte et son trésor. Quinze jours plus tard, une flamme vivante, qui traça dans la profondeur du Ciel nocturne un vaste cercle, lui apparut comme une manifestation posthume de l'âme de Thérèse. Ce phénomène, accompagné d'une grâce intérieure très vive, fut ressenti avec assez de certitude pour que Céline en témoignât au Procès.

Le 5 mars 1898, elle connut une faveur d'un autre genre. Au terme de sa grande retraite, elle méditait le passage de Zacharie : « Qu'est-ce que le Seigneur a de bon et de beau, sinon le froment des élus et le vin qui fait germer les vierges ? » Comme elle reprochait affectueusement à sa sœur de ne l'avoir point aidée pendant ces exercices, elle se sentit envahie par une douceur intime qu'escortait la chaleur de la divine Charité.

 

CHAPITRE IV

Dans le sillage de la gloire thérésienne

 

Sœur Geneviève n'eut pas le temps de ressentir le vide immense creusé par la mort de Thérèse. D'outre-tombe, celle-ci continua de l'initier à la Voie d'Enfance ; elle lui en fit pénétrer tous les secrets. Elle mobilisait en même temps, pour le rayonnement de sa doctrine, les talents de la jeune professe. Chargée d'illustrer l' Histoire d'une âme, qui paraîtrait en 1898, Céline recourut d'abord aux photographies, prises par elle, de la Sainte à genoux tenant les images de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face, ou encore près d'une croix, le chapelet à la main.

Que valaient exactement ces documents ? Il n'est pas inopportun de soulever cette question, puis­qu'elle a été tant de fois posée, et pas toujours avec l'impartialité et la sérénité requises. Tous les profes­sionnels qui ont eu en mains les clichés pris par Céline en reconnaissent la qualité. Elle a su tirer admirablement parti de l'équipement, somme toute rudimentaire, de l'époque et des moyens de déve­loppement dont elle disposait dans un laboratoire de fortune. Le réalisateur du film « Le Vrai Visage de sainte Thérèse » a exprimé à cet égard son étonnement admiratif.

Le Père François de Sainte-Marie, dans l'Intro­duction où il présente au public l'album consacré au même thème, a apprécié très objectivement le style de Sœur Geneviève comme photographe, la « manière » dont elle prit les quarante et un clichés où Thérèse figure, soit seule, soit dans un ensemble.

« Dans le goût de son temps, écrit-il, Céline s'est donc appliquée à composer les groupes de communauté ou l'attitude des sujets qu'elle voulait prendre. Toutes les possibilités que le monastère offrait en matière de décor, elle les a utilisées : le cloître, la croix du préau, les diverses statues ornant cours et jardins. Tous les attributs de la Carmélite de son temps figurent également dans ses compo­sitions : le sablier, la fleur de lis fraîchement coupée, le chapelet que l'on égrène, les images saintes que l'on tient à la manière d'une enseigne, la houlette du bon pasteur, les vases sacrés et les divers acces­soires de la sacristie. L'opératrice a profité également du travestissement de « Thérèse en Jeanne d'Arc » préparé avec des moyens de fortune, pour une petite saynète : perruque, cuirasse en carton, et lis en papier, fixés sur la robe de bure... casque, chaîne, cruche d'eau (attribut traditionnel du prisonnier). Une croix posée sur le sol achève la mise en scène.

« Encore qu'elle fût réellement douée pour la composition, Céline n'a pas su éviter l'artificiel des regards orientés d'office, des gestes stéréotypés. Cer­taines poses de Thérèse à genoux sont un peu théâtrales. Parfaitement réussies au contraire, les photo­graphies prises sans aucune recherche et dans un cadre naturel : la récréation dans l'allée des marron­niers, le lavoir, les foins, etc.

« Si le figé s'ajoute parfois au conventionnel, on ne saurait en faire grief à l'opératrice. Les objectifs de l'époque n'étaient pas assez lumineux, les plaques pas assez sensibles ; certaines poses se prolongeaient jusqu'à neuf secondes. Comment rester soi-même durant tout ce temps ? Le problème torturait les photographes à une époque où leur art n'était encore qu'une technique de la pose et s'employait à immo­biliser fleurs, bêtes et gens tandis que la peinture impressionniste s'appliquait à saisir l'instant fugitif. »

Les imperfections rendues de ce fait inévitables suggéraient le recours aux retouches. Notre Car­mélite fut ainsi amenée à revoir de près et à corriger les détails jugés par elle défectueux. Elle s'in­terdit toutefois — grâces lui en soient rendues ! — d'opérer sur les clichés eux-mêmes, ce qui en a permis la bonne utilisation ultérieure, voire une certaine reviviscence autorisée par les procédés modernes.

Céline estimait en outre — c'était alors opinion commune, même et surtout chez les esprits cultivés — que la photographie ne donnait qu'une image sclérosée, d'où l'expression était absente. On ignorait l'instantané. Le portrait seul lui semblait susceptible de traduire un personnage en ses attitudes profondes. Elle accéda donc volontiers au désir qui lui fut exprimé de peindre, pour la seconde édition de l'Histoire d'une Ame, un portrait en buste, celui qu'on appellera le portrait « ovale » ou le portrait « authentique ». Fait sur documents originaux, il fut jugé, au Carmel, d'une fidélité parfaite. « Il me semble que je la revois », s'était écriée à son propos Sœur Marie-Madeleine, novice de Thérèse. La famille Guérin se montra moins satisfaite, mais son témoi­gnage, qui ne manque pas de valeur, fut sans doute influencé par le souvenir prédominant du visage de Thérèse dans le monde. Peut-être aussi s'est-il ressenti d'un certain agacement éprouvé devant le bruit fait dans Lisieux par les premiers miracles attribués à la jeune moniale.

Céline n'avait pas d'installation fixe pour son cabinet noir. Quant à l'atelier de peinture, réduit au matériel le plus sommaire, il siégea dans la pièce attenante à la cellule de Thérèse, jusqu'à ce qu'elle fût transformée en oratoire de la Vierge du Sourire. Il émigra alors à la Bibliothèque, au Chapitre, puis dans une moitié de la cellule Sainte-Mechtilde. Notre artiste y passait tous les temps libres que lui laissait son emploi de Sacristine. Il lui fallait pour­voir à tout : décors, fonds de boiseries, statues à restaurer, crèches, médaillons, reliquaires, ornements aux sujets multiples, parures d'autel, tentures de reposoirs, programmes, miniatures et bibelots de tout genre, encadrements, bâtons de cierge, bannières ou corbeilles. Certaines réflexions désobligeantes ayant été émises à propos de ces activités hors-série, Mère Marie de Gonzague profita, pour y couper court, de la venue de l'Evêque, Mgr Amette, à l'occasion d'une cérémonie en l'honneur des Bienheureux Denys d'Honfleur et Rédempt, tous deux de l'Ordre du Carmel. Elle lui présenta celle qui avait produit la toile figurant l'Apothéose. Il la combla d'éloges et l'encouragea, devant toute la Communauté, à exercer son art. Datent de cette époque, parmi un certain nombre de sujets religieux, les tableaux ou dessins représentant Thérèse sur son lit de mort, Thérèse à dix ans, Thérèse à la Harpe, Thérèse et sa Mère, Thérèse et son père.

Céline est déjà l'enfiévrée de labeur qui ne perd pas une minute. La besogne fond entre ses mains. Elle ne paraît que peu au parloir. M. Guérin le sait, qui l'appelle plaisamment « Monsieur le Ministre » et charge Sœur Marie du Sacré-Cœur de ses com­missions. La voilà bientôt qui, sur le désir encore de l'Evêque de Bayeux, rédige, à l'intention du grand public, pour lui enseigner la Voie d'Enfance, un Appel aux petites Ames, qui deviendra plus tard l' Appel à l'Amour divin. C'est une brochure d'une trentaine de pages, qui expose en trois parties la brève carrière de Thérèse dans le monde, les vertus qu'elle pratiqua au cloître, enfin sa maladie et sa mort. Elle est faite essentiellement de citations de l'Histoire d'une Ame, judicieusement choisies, et reliées par un texte limpide et sans prétention, l'objectif étant d'aiguiller les esprits et les cœurs vers le message de la Servante de Dieu, dont sa vie n'était que l'illustration concrète. Parallèlement à cette publication, Céline rassemble ses souvenirs sur la future Sainte. Joignons à cela ses notes personnelles qui furent toujours très abondantes, les poésies de circonstance, les travaux d'aiguille, et l'on com­prendra la réflexion d'une vieille Sœur lui disant naïvement : « Si les chats n'avaient pas d'yeux, vous leur en feriez. »

A certaines heures, Céline est prête à crier grâce. « Le bon Dieu, écrit-elle, a toujours permis que, dans ma vie, rien n'aille comme sur des roulettes, mais que tout soit arraché par un effort opiniâtre. Que de fois, en montant l'escalier du dortoir, je lisais cette sentence, écrite sur le mur : « Aujourd'hui, un peu de travail ! Demain, le repos éternel ! » Alors, intérieurement, je corrigeais : « Aujourd'hui, beau­coup de travail ! Et dans bien longtemps, hélas ! le repos éternel ! »

Cette activité était d'autant plus méritoire que Sœur Geneviève suivait strictement les observances de la Communauté et qu'elle devait faire face à d'âpres combats intérieurs. En février 1899, en effet, elle sentit se réveiller, dans l'esprit et l'imagination, ses terribles tentations contre la chasteté. A certaines heures, elle constate au tréfonds d'elle-même comme un soulèvement de toutes les objections des maté­rialistes. Le Ciel lui est fermé ; la prière lui paraît aride et sans portée. Elle se raidit ; elle adhère à Dieu de toute sa volonté, de toute sa foi. « La seule grâce que je vous demande, lui dit-elle, c'est de ne jamais vous offenser. » Elle confère à sa résistance une signification apostolique. « Le désir de sauver les âmes était ma folie, écrira-t-elle de cette période, et, en comparaison d'une seule âme arrachée à Satan, toutes mes peines me paraissaient comme un rien. C'était cet espoir qui me donnait du courage. »

Cet état se prolongea deux ans et trois mois, avec des pointes de paroxysme, notamment en ces journées des 24 et 25 avril 1901 où elle répondait aux bravades de l'enfer : « C'est Jésus qui vaincra pour moi. » Elle bénéficiait, heureusement, de la communion quotidienne, l'abbé Hodierne, qui avait remplacé l'abbé Youf, décédé en même temps que Thérèse, ayant urgé en ce domaine les pouvoirs concédés par Léon XIII aux Aumôniers de Communauté, et en usant dans le sens le plus libéral.

 

***

L'épreuve s'apaisa à l'heure où s'ouvrit dans l'exis­tence de Céline un nouveau chapitre des plus passion­nants. « Ma vie spirituelle, devait-elle dire plus tard, peut s'inscrire entre deux amours : ma Thérèse et la Sainte Face. » Le second allait prendre soudain un développement inattendu.

L'image de la Sainte Face, diffusée par le saint homme de Tours, M. Dupont, d'après le voile de Véronique conservé à Saint-Pierre de Rome, avait excité la dévotion de la famille Martin, lors de la maladie paternelle. Elle n'offrait pas toutefois ce caractère de noblesse qu'on exige d'instinct pour l'effigie divine. Marie Guérin ne cachait pas ses répu­gnances. Or, voici que, quelques semaines après la mort de Thérèse, par lettre datée du 10 novembre 1897, le roi d'Italie autorise l'ostension publique du Saint- Suaire de Turin. En mars 1898, on tire la précieuse Relique de sa caisse de plomb circulaire. C'est l'occa­sion de pèlerinages et de publications multiples. M. Guérin se procure le livre de M. Vignon, Le Linceul du Christ, et le passe à sa nièce, Céline, dont il connaît le goût pour les expériences photographiques.

Le soir, dans sa cellule, à l'heure du silence, la religieuse déploie les planches qui reproduisent en positif la forme négative imprimée sur l'étoffe imbibée d'aromates. Elle demeure muette d'émotion. « C'était bien mon Jésus, tel que mon cœur l'avait pressenti... Et, cherchant les traces de ses douleurs, je suivis par les blessures l'empreinte de la cruelle couronne d'épines. Je vis le sang coagulé dans les cheveux, puis coulant en larges gouttes. Au sommet de la tête, à gauche, on sent que la couronne a dû être arrachée avec peine. Cet effort a maintenu raidis les cheveux collés entre eux par le sang. L'œil gauche semble être légèrement ouvert, tandis que le droit est tuméfié. Je vis le nez fracturé dans la partie supérieure, la joue droite et la narine enflée par le soufflet du valet, la barbe toute couverte de sang... Alors, ne pouvant plus contenir les sentiments de mon cœur, je couvris cette Face adorable de mes baisers et l'arrosai de mes larmes. Et je pris la réso­lution de peindre une Sainte Face d'après cet idéal que j'avais entrevu. »

Sœur Geneviève ne put se mettre à la tâche qu'à Pâques 1904, et exécuta d'abord un dessin au fusain. Les maisons d'édition auxquelles on s'adressa repré­sentèrent que la reproduction serait défectueuse. Mieux valait faire une grisaille en peinture. Elle s'y appliqua dès 1905, au temps pascal, y consacrant tous ses temps libres : Dimanches, jours de fête et heures de silence. Elle travaillait debout, ce qui lui était un supplice, face à une image, grandeur naturelle, du Visage du Christ, s'appliquant à suivre à la loupe les moindres fils de tissu et les traces corres­pondantes. Sacrifiant la sieste, elle qui avait tant besoin de sommeil, elle se contentait de se coucher en pelote au pied de sa toile, les dix dernières minutes, la tête appuyée sur son mouchoir roulé en boule : ce qu'elle appelait « faire le chien ».

Elle mobilisait tout le Ciel à son secours, déposant chaque soir pinceaux et ouvrage devant la Vierge du Sourire, portant, quand elle était seule, son tableau devant le Saint Sacrement, comme pour le soumettre à ses divins rayons. Elle y intéressait aussi saint Joseph, toute la milice céleste, et sa propre famille de là-haut. Quand l'effort était trop dur, elle songeait à la Vierge Douloureuse au sommet du Calvaire. Au cours de ces quelques mois, il lui arriva trois ou quatre fois — que ce soit l'effet d'une imagination hantée par son sujet ou d'un privilège de choix récompensant un tel labeur — d'apercevoir devant elle, l'espace d'une minute (« ce n'était pas des yeux du corps » précise-t-elle) « le Visage de Jésus souf­frant, d'une beauté et d'une netteté saisissantes ».

La toile achevée, elle la porta à la Sainte Vierge « pour lui en donner les prémices ». Puis elle eut l'inspiration de consulter l'Evangile et tomba sur le verset de saint Matthieu : « Tous ceux qui étaient là et qui virent ce qui se passait dirent : Celui-ci est vraiment le Fils de Dieu ».

Il s'agissait en fait d'un authentique chef-d'œuvre, auquel, en mars 1909, fut décerné le Grand Prix de l'Exposition Internationale d'Art Religieux de Bois- le-Duc, en Hollande. L'image, d'une incontestable majesté en son tragique réalisme, fut vulgarisée à des millions et des millions d'exemplaires. Placée sous les yeux de Pie X, celui-ci la contempla longuement, murmurant à plusieurs reprises : « Que c'est beau ! » Il ajouta avec sa bonté coutumière : « Je veux donner un souvenir à la petite religieuse qui a fait cela », et il remit pour elle une grande médaille de bronze où son portrait était gravé en relief : ce qu'elle apprécia, faut-il le dire, plus que d'être reçue au Salon.

Songeant à l'épreuve paternelle, dont le souvenir l'avait hantée au cours de ses multiples séances d'atelier, Céline écrira : « Ah ! Je ne m'étonne pas d'avoir pu réussir la Face douloureuse de mon Jésus. On a dit, je le sais, qu'une âme pure avait seule eu le don de reproduire un si beau Visage, et moi je sais encore que, pour comprendre de telles blessures, il a fallu une âme qui en portât les empreintes. »

Sœur Geneviève peignit ensuite d'après le Saint Suaire, et en recourant aux explications historiques les mieux fondées, un Christ à la colonne et un Christ crucifié. Ses notes, traversées d'une convic­tion ardente, reviennent fréquemment sur ce thème de la Passion du Sauveur et de l'établissement de son règne par la Croix. Elle alla jusqu'à composer un projet d'Office et de Messe en l'honneur de la Sainte Face.

Céline gardera toujours religieusement ce culte. Le 14 novembre 1916, Mère Agnès de Jésus, Prieure en charge, l'autorisa à ajouter à son nom le vocable de la Sainte Face. Elle signera désormais, inversant les titres : « Geneviève de la Sainte Face et de sainte Thérèse. » Elle choisira pour fête la Transfiguration, aimant à célébrer, en contraste avec le Visage souf­frant, la Face éblouissante de gloire. Elle peignit une bannière de la Sainte Face, qu'elle portait elle- même, chaque année, à une procession de Commu­nauté. De cette ferveur d'amour, son âme était comme blessée. Elle y puisait une foi infrangible. « Comment, écrit-elle, ayant eu en ma possession la Face de Dieu, ne me présenterais-je pas avec assurance devant la Face de Dieu ? Oui, puisque la Face de mon Jésus, c'est Dieu même rendu palpable à mes regards sous un vêtement de chair, « l'Arc du Puissant est brisé, et les faibles ont la force pour ceinture (I Samuel, il, 4) ».

On sent percer à travers ces lignes la tendresse véhémente que Sœur Geneviève vouait au Christ. « Dieu m'a séduite », répétait-elle souvent. — « Dieu m'a saisie et m'a vaincue » (Cf. Jérémie xx, 7). A la fin de ses jours, quand il sera question des pre­miers exploits astronautiques des Soviets, elle écrira : « Ma dévotion à la Sainte Face est le résumé de ma dévotion à la Sainte Humanité de Jésus. Je suis le petit satellite de son Humanité. » Littéralement, elle a, toute sa vie religieuse, « tourné autour du Christ ». Une de ses premières poésies, à l'anniversaire de sa Profession, le chante comme son « Divin Modèle ». Celle qu'elle composa pour ses cinquante ans reprend le thème :

Mourir tout en vivant pour mon Epoux Jésus.

A l'Ascension de 1922, commentant l'hymne des Vêpres, Jesu voluptas cordium, elle se porte par la pensée vers tous les lieux foulés par les pas du Sauveur.

Je fouille, et je regarde, et je reviens encor,
Là où je sais revoir l'identique décor
Dans lequel Dieu plaça son Humanité sainte,
Car je crois y saisir son ineffable empreinte.

Puis, elle songe que la nouvelle Palestine, c'est le Carmel, hanté par la divine Présence, et elle le proclame en des vers qui ont une saveur lamartinienne.

O cloîtres, ô jardins ! Terre à jamais bénie !
Vous êtes pour mon cœur tout vibrants d'harmonie.
Et vous, astre du soir, lune au disque d'argent,
Que mon unique Ami regarda bien souvent,
Je puis vous contempler, la nuit, de ma fenêtre,
Et penser que ses yeux vous voyaient apparaître,
A l'heure où, prolongeant sa sublime oraison,
Il demandait pour nous, ses frères, le pardon.

Sœur Geneviève ne se contente pas d'impressions romantiques. Le Christ historique est pour elle le premier centre d'intérêt. A une époque où l'exégèse demeurait une science fermée, elle avait forcé l'entrée du cénacle. « Tous les travaux, écrit-elle, ne m'ont pas empêchée d'étudier à fond tout ce qui concerne les souvenirs sur terre de notre Jésus. J'ai scruté les lieux de la Palestine où il avait passé. Il me semble que je connais la Terre Sainte comme si j'y avais habité. » Elle collectionne les vues de Judée et de Galilée ; elle constitue quatre séries de projections sur la vie du Christ, pour les présenter à la Commu­nauté. Son commentaire témoignait d'une réelle érudi­tion. Avec sa minutie ordinaire, elle établit, à son usage, un plan de Jérusalem, un tracé du circuit de la Passion, un diaire et un horaire détaillés des événe­ments de la Semaine Sainte. Sur un autre terrain, elle offre à Mère Agnès de Jésus, pour sa fête, un coffret où elle a rassemblé un échantillon des douze pierres qui composent, dans l'Apocalypse, les murs de la Jérusalem céleste. Unissant à ses souvenirs de la Santa Casa de Lorette les précisions glanées dans les auteurs accrédités, elle confectionne, avec beau­coup d'ingéniosité, une reproduction de la maison de Nazareth, telle qu'elle devait être au temps de la Sainte Famille.

L'Ecriture Sainte surtout constitue son champ de prospection. « Je ne pourrai jamais dire, note-t-elle, ce qu'elle est pour moi. Il me semble que, si je vivais jusqu'à la fin du monde, je n'aurais pas besoin d'autre livre pour me guider et m'instruire, car jamais je ne l'épuiserais. J'ai fait l'expérience de cette vérité quand, après avoir médité un passage, appro­fondissant chaque mot, et que, semblable à une abeille vigilante, j'avais cru recueillir tout le miel renfermé dans les multiples calices de cette fleur mystérieuse, il m'est arrivé d'y découvrir d'autres horizons, d'autres beautés, que je ne comprenais pas avoir pu laisser échapper. »

Au soir de sa vie, elle se réjouira d'avoir à sa dispo­sition, non plus quelques chaînes de textes scripturaires, comme les avait connues Thérèse, mais plu­sieurs Bibles complètes, anciennes et récentes. Elle est toutefois intriguée par certaines divergences de forme et même de sens. « Je m'aperçois que chaque auteur traduit selon l'idée qu'il se fait de Dieu. Faire cette étude des nuances m'intéresse beaucoup, et je partage le désir de ma Thérèse, de savoir l'Hébreu, le Grec, l'Araméen, afin de traduire les textes originaux d'après ce que mon cœur pressent sur le vrai caractère du bon Dieu. » Elle n'hésite pas à consulter un exégète pour épuiser la sève intime de tel verset qui fait question.

En juin 1917, lui tombe sous la main la Petite Somme Théologique de saint Thomas. Elle y moissonne une dizaine de pages de citations sur le Christ. « Tout ce qu'y explique le Saint Docteur, écrit-elle en liminaire, est si bien l'expression de ma pensée qu'il me semble n'y avoir rien appris quant au fond. Mais j'y ai vu que ce qui me manque lorsque je parle de Notre-Seigneur, c'est la science de l'expres­sion propre. Aussi je supplie humblement qu'on veuille bien ne pas m'imputer les erreurs involon­taires que j'ai pu commettre dans tout ce que j'ai écrit, et de corriger ces pages si on ne les brûle pas. Je le répète ici : je ne crois et ne veux croire que ce que croit et enseigne ma Mère la Sainte Eglise. » Jusqu'au bout, les problèmes concernant les diverses sciences du Christ solliciteront l'attention de Céline. Devant un tel effort, on ne peut que déplorer — le regret est, il est vrai, anachronique, car, à l'époque, on n'avait pas de tels soucis — qu'elle n'ait pu recevoir une culture méthodique, exégétique et théo­logique. Ses recherches d'autodidacte lui valurent toutefois un riche butin.

Il faut ajouter que, chez Sœur Geneviève, l'étude tournait spontanément à l'oraison. Elle y allait de toute sa foi, mêlant prière et réflexion, suppliant l'Esprit-Saint de l'éclairer, heureuse des moindres lumières qu'elle en recevait, et s'apaisant dans l'abandon là où le mystère s'épaississait. On ne peut dire qu'elle fut une contemplative au sens, cher à saint Jean de la Croix, de la rencontre dans l'obscur. Sans doute avait-elle pour cela l'esprit trop curieux, trop raisonneur. Mais sa méditation incessante de l'Ecriture la mettait, à l'égard du Christ, en état de profonde union, d'où jaillissaient des découvertes qui peuplaient ses carnets de notes. Elle vit en présence de Jésus. A la moindre infidélité, elle éprouve doulou­reusement son silence. « Tout s'enregistre dans le cœur, avoue-t-elle. Oh ! comme il ne faudrait pas se laisser distraire de cette unique occupation ! » Il est sa passion, son obsession. Elle le considère volon­tiers sous les traits d'un Chevalier dont elle est la Dame. « Mettez-moi sous les verrous, ô mon Bien- Aimé, lui dit-elle, car je crains de ne pas vous rester fidèle. » Le Cantique de la Fournaise, attribué à saint François d'Assise, mais qui ne fait qu'exprimer son âme dans le style achevé de Jacopone de Todi, émeut Céline. A l'occasion de ses grands anniversaires on lui chante, ou l'harmonium module pour elle la phrase mélodique : « O Christ, tu m'as ravi le cœur. »

« Chaque matin, écrit-elle, lorsque je me rends à l'oraison, je vois l'aurore qui se lève et je tressaille d'espérance, car, aussi vrai que l'horizon se colore à mes yeux, Jésus, endormi pendant la nuit de cette vie, se lèvera, et sa gloire resplendira sur moi. Ce ne sera plus la « pâle étoile du matin », brillante mais fugitive, que je saluerai en passant. Non, Jésus que j'ai tant aimé, mon Dieu que j'ai trouvé dans son Humanité Sainte, Lui, mon Soleil, ne se couchera plus. Il sera ma lumière éternelle et ma gloire... et tout cela arrivera bientôt. »

Le 8 septembre 1900 — anniversaire d'une grâce insigne — Sœur Geneviève jette sur le papier ces lignes qui ont déjà des allures de testament. « O mon Jésus... tu le sais, mon désir a toujours été de t'aimer et de te faire aimer. Ne pouvant concevoir d'amour plus grand que celui qui te fut prodigué par ma Thérèse, mon rêve est de te le prodiguer à mon tour. Ensemble, et le même jour, ô Jésus, tu nous a acceptées pour les petites Victimes de ton Amour Miséricordieux. C'est moi qui l'ai suivie la première dans sa petite Voie. Elle a ouvert la porte et je m'y suis élancée à sa suite... Est-il bien loin le jour où j'entendrai le son de ta voix, où tu me presseras sur ton cœur, où je pourrai voir ton Visage et baiser ta douce Face, où pour toujours je serai assise avec Thérèse sur tes genoux ? O Jésus, que pour toi je vive et meure d'Amour ! »

Dans cette marche vers le Christ, Sœur Geneviève s'appuie sur la Vierge. La guérison miraculeuse de Thérèse a marqué sa vie. La statue traditionnelle­ment vénérée dans la famille Martin a constitué pour elle une sorte de dépôt sacré. C'est elle qui a aménagé son oratoire au Carmel et qui continuera d'y pourvoir jusqu'en 1946. A plusieurs reprises, elle reçoit de Marie des faveurs signalées. « Hier soir, pendant le silence, écrit-elle le 9 octobre 1935, je

me sentis ineffablement unie à ma Mère du Ciel, j'éprouvai un sentiment indéfinissable qu'on n'ose pas exprimer. Il me semblait que la Sainte Vierge était de chez nous, qu'elle était ma sœur, mon amie ; il y avait familiarité entre nous, une sorte d'égalité, comme de la famille. Oh ! que c'était suave ! Ce matin, pendant la messe, je pensais encore à cela, et ce me fut doux de faire le rapprochement entre cette grâce et la fête de la Maternité de la Sainte Vierge, qu'on célèbre aujourd'hui. C'est la troisième fois de ma vie que ma Mère du Ciel me visite dès les premières Vêpres de cette Solennité si consolante. »

Céline a sa façon très personnelle de considérer Marie. Elle pousse à bout les réflexions de Thérèse sur la manière dont il faut la présenter, accessible, abordable, imitable, vivant de foi comme nous. Ses notes et ses lettres la montrent dialoguant et discu­tant, non sans aplomb, avec les prédicateurs et les écrivains qui insistent unilatéralement sur les privi­lèges de la Vierge, qui la rangent dans un ordre à part, au point de paraître la couper de la commune humanité. Pour elle, la gloire de Marie est la nôtre. Le genre humain tout entier est honoré dans la Conception Immaculée. Quant à l'existence de la Mère de Dieu, elle s'est déroulée sur le même rythme que celle de la plupart des filles d'Eve : travail, prière, repos, étude des Livres Saints, sans lumières flamboyantes, sans prodiges d'aucun genre : ce qui la rend proche de nous et capable de compatir à nos maux.

Sœur Geneviève applaudit aux passages de la Philosophie du Credo, où le Père Gratry établit la vie de foi en Marie. Elle s'enchante de La Vie de Marie, Mère de Jésus par François Willam. Par contre, elle est sans indulgence pour tel orateur qui a fait retentir la chaire du Carmel, un 8 décembre, de « points d'exclamation », comme disait Thérèse.

 

***

On aura noté, à plusieurs endroits, qu'elle avait sur un certain nombre de sujets des positions origi­nales, des idées bien arrêtées. Elle aura occasion de le manifester dans la part qu'elle prendra à la Cano­nisation de Thérèse.

Les choses n'allèrent point d'elles-mêmes. La famille Guérin, qui appréciait la sainteté à travers l'hagiographie médiévale, s'opposait à l'introduction de la Cause. Mgr Lemonnier, l'évêque de Bayeux, était réticent. Mgr de Teil, qui deviendra Vice- Postulateur, ne craignait pas de dire : « A la Congré­gation des Rites, on ne veut plus béatifier des frères cuisiniers ». Cette vie simple, limpide, sans épisodes sensationnels, ne semblait pas matière à toucher les Juges Ecclésiastiques. Et pourtant, à la « pluie de roses » répondait le plébiscite des foules qui vou­laient leur « Sainte Petite Thérèse ». C'est Mère Marie-Ange de l'Enfant-Jésus, élue Prieure le 8 mai 1908, en remplacement de Mère Agnès de Jésus, qui obtint de l'Evêque, en don de joyeux avènement, que les démarches initiales soient entreprises. Elle devait mourir le 11 novembre 1909, si bien que Mère Agnès, reprenant la charge pour ne plus la quitter, portera le lourd fardeau de la gloire montante de sa sœur.

Le 10 février 1910, est publiée la Lettre de Mon­seigneur Lemonnier sur la recherche des écrits de la Servante de Dieu. Le 12 août, a lieu la première des quatre-vingt-dix sessions, au cours desquelles seront interrogés quarante-huit témoins. Quand Rome aura pris connaissance du dossier et introduit la Cause, s'ouvrira le Procès Apostolique, qui exigera, à partir du 9 avril 1915, de nouvelles dépositions.

Les propres sœurs de Thérèse figuraient évidem­ment au premier plan. Ce n'était pas un mince travail que d'affronter un réseau serré de questions, d'éviter les chevauchements et les redites, de situer en bonne lumière les vertus dûment cataloguées. Tenues par le secret le plus rigoureux, les intéressées ne pouvaient pas s'éclairer ni s'aider mutuellement. Comment Sœur Geneviève s'acquitta-t-elle de sa tâche ? Une lettre, qu'elle écrivit sur la demande de Mère Agnès de Jésus, le 10 janvier 1938, nous donne là-dessus de savoureux détails. Elle mérite d'être publiée, car notre héroïne s'y dépeint tout entière.

« Aux deux Procès, lorsque les Juges m'ont inter­rogée sur le motif qui me faisait désirer la Cano­nisation de ma sœur, je répondis que « c'était unique­ment pour mettre en relief la Petite Voie d'Enfance Spirituelle qu'elle nous avait enseignée ».

« Alors, ils prirent peur et, à toutes les fois que je prononçais ces mots : « Petite Voie », ils sursautaient, et le Promoteur de la foi, M. Dubosq, me dit : « Si vous parlez de Voie, vous ferez manquer la Cause ; vous savez bien que celle de la Mère Chapuis a été abandonnée pour cette raison. »  

« — Tant pis ! répondis-je résolument. Si elle manque, elle manquera ; mais puisque j'ai juré de dire la vérité, je rendrai témoignage de ce que j'ai vu et entendu, quoi qu'il arrive ! »

« A propos de l'Héroïcité des Vertus, je ne voulais pas démordre non plus, et je m'efforçais de les situer dans leur cadre simple et imitable. C'était d'autant plus difficile à faire accepter, qu'au premier Procès — le Procès Informatif — les membres du Tribunal Ecclésiastique étaient en défiance sur la Cause pro­posée. Ces Messieurs, qui n'avaient constitué le Tribunal que par condescendance, étaient persuadés ne rien trouver qui fût à retenir, comme nous le confia plus tard le Vice-Postulateur, Mgr de Teil. Mais le plus souvent, je protestais, je leur disais des choses comme celle-ci : « Que je ne laisserais pas classer Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus dans la galerie où la coutume alignait les autres saints, qu'elle n'avait pratiqué que des vertus simples et cachées, et qu'il faudrait bien s'y faire... »

« Je me demande comment j'ai pu être aussi ferme, moi qui, à cause de ma timidité, n'avais pas voulu autrefois passer mes brevets, sûre que j'étais de me troubler et de ne plus rien savoir devant les examinateurs. Il faut que le bon Dieu m'ait armée pour la guerre, car c'en était une. M. Dubosq me disait que je voulais ramener ma sœur à mon niveau.

Et là-dessus, il racontait des histoires pleines d'esprit, qui paraissaient me condamner. »

Telles qu'elles furent enregistrées, les dépositions de Sœur Geneviève, au dire d'un Consulteur de la Congrégation des Rites, s'avérèrent remarquables entre toutes. Elles étaient centrées sur l'Enfance Spi­rituelle, mais tendaient également à mettre en relief la vertu de force. A ce propos, Céline fait cette utile mise au point. « Je ne songe pas à une « opiniâtreté farouche ». En ce qui concerne cette allégation fan­taisiste de certains auteurs, il nous suffit d'affirmer que Thérèse, depuis sa plus tendre enfance jusqu'à sa mort, nous a paru, par sa douceur, son calme discret, sa pleine possession d'elle-même, sa réserve silencieuse et paisible, une céleste réplique de la Vierge Marie. On aurait pu la croire « confirmée en grâce », ce qui nous fut déclaré par ses confesseurs eux-mêmes. »

Le surcroît de travail provoqué par ces événements avait quelque peu entamé la santé de notre Carmélite. En 1911, elle fut atteinte d'une congestion pulmo­naire double; en février 1915, d'une laryngite dont souffriront longtemps ses cordes vocales. Néanmoins, elle est toujours sur la brèche. C'est elle qui assistera, le 10 août 1917 — on devine avec quelle émotion ! — à la deuxième exhumation des restes de Thérèse, au cimetière de Lisieux. Parfois, les consolations se mêlaient à la peine. A plusieurs reprises, elle sentit autour d'elle des parfums pénétrants trahissant une approche invisible. Cela lui advint notamment le 5 février 1912, anniversaire de sa Prise d'Habit, jour où le Procès diocésain fut déposé à Rome. Ce phénomène se renouvela le 17 mars 1915, où elle commé­morait sa Prise de Voile, et qui vit l'ouverture du Procès Apostolique.

Le 14 août 1921, Benoît XV promulguait le Décret sur l'Héroïcité des Vertus. En réponse à l'adresse de remerciement prononcée par l'Evêque de Bayeux et Lisieux, il fit un panégyrique de Thérèse, entiè­rement axé sur l'Enfance Spirituelle, celle-ci étant présentée comme « le secret de la sainteté, non seule­ment pour les Français, mais pour tous les fidèles répandus dans le monde entier ». Dans une analyse très poussée, appuyée sur les textes évangéliques et sur les exemples de la Carmélite, le Pape montrait comment l'Enfance Spirituelle est faite d'humilité, de confiance et d'abandon. « Plus sera connue la nouvelle Héroïne de vertu, concluait-il, plus aussi sera grand le nombre de ses imitateurs qui donneront gloire à Dieu, en pratiquant les vertus de l'Enfance Spiri­tuelle. » — « Dans le cas concret de Sœur Thérèse, il convient de reconnaître une volonté spéciale de Dieu d'exalter les mérites de l'Enfance Spirituelle. »

Sœur Geneviève de la Sainte Face pousse un cri de triomphe : « Je n'ai jamais, écrit-elle, éprouvé une joie si grande et si profonde que le 14 août 1921, à l'annonce du magistral discours de Benoît XV, que des télégrammes enthousiastes nous disaient avoir exalté « la petite Voie d'Enfance Spirituelle », en même temps que l'Héroïcité des Vertus de Thérèse. C'était la victoire telle que je l'avais désirée, sans oser l'espérer si complète. La Béatification et la Canonisation elles-mêmes ne m'ont point apporté un bonheur aussi intense. »

Céline n'en communia pas moins, par la pensée, aux fêtes grandioses qui emplirent la Ville Eternelle, le 29 avril 1923 et le 17 mai 1925. Les triduums célébrés au Carmel, les cérémonies lexoviennes, dont l'écho lui revenait par-dessus les murs de clôture, lui faisaient parfois l'effet d'un rêve. Le 25 novem­bre 1925, elle écrit : « Me trouvant au jardin, à l'ermitage de la Sainte Face, je revoyais les humi­liations qui avaient été notre partage et celui de notre Père chéri : des parents s'éloignant de nous, s'excusant d'être de notre famille, des amis et con­naissances qui disaient entre eux : « A quoi lui a servi sa piété ? Il porte le poids de ses propres sacri­fices, et des impies ricanent, à cause de lui, sur la fin lamentable du juste. » Et il me semblait qu'alors le bon Dieu avait dit à ses anges : « Écrivez », et j'en voyais un traçant cela sur un registre, à la suite du mot : « Doit ». Depuis, des années et des années avaient passé. Le Tout-Puissant serait-il en retard de ses comptes ? A ce moment, je levai les yeux et j'aperçus sur la croix du dôme du Carmel la petite étoile étincelante... Toutes les fêtes de la Canoni­sation de notre Thérèse étaient là résumées, et j'entendis ces paroles à l'oreille de mon cœur, paroles prononcées avec une tendresse paternelle inexpri­mable : « Etes-vous contentes ? » Alors, un flot de reconnaissance m'envahit tout entière, et, les larmes aux yeux, je ne pus que répéter avec amour : « O mon Dieu ! »

La journée de la Canonisation fut pour l'action posthume de Thérèse moins une apothéose qu'un nouveau lever de rideau. Proclamée par Pie XI Patronne des Missions, le 14 décembre 1927, elle étend de plus en plus son influence au monde entier. A Lisieux, il faut dépouiller un courrier immense, recueillir les souvenirs, aménager les sanctuaires, recevoir les visiteurs, diffuser le message thérésien. C'est le labeur conjoint du Carmel et de l'Oeuvre du Pèlerinage, confiée au zèle aussi compétent qu'infa­tigable de son jeune directeur, l'abbé Germain. Nommée Prieure à vie par le Pape, le 31 mai 1923, Mère Agnès de Jésus fait face avec aisance à une tâche écrasante. Sœur Geneviève la seconde acti­vement. Elle n'est pas dans les charges. Elle ne siège au Chapitre que depuis 1915, et sur l'inter­vention d'un Supérieur de l'Ordre. On l'en avait tenue éloignée, comme Thérèse elle-même, afin d'éviter que s'y trouvent plus de deux membres de la même famille. C'est par sa compétence que Céline s'impose. Relevée de tout emploi, sauf de celui de la photo­graphie, elle s'adonne tout entière aux travaux con­cernant Thérèse et son culte. Elle prend la part capitale dans la rédaction de sa biographie pour les enfants, parue sous le nom du Père Carbonel, vie très simple de ton, d'illustration, d'allure, comme l'exigeait le public auquel elle s'adressait, mais qui contenait certains détails inédits et savoureux.

La publication du Petit Catéchisme de l'Acte d'Offrande retiendra plus longuement l'attention de Sœur Geneviève, qui collabora étroitement avec Mère Agnès de Jésus. Initiée la première à cette oblation, d'un accent tout nouveau dans la spiritualité de l'époque, elle entendait n'en point laisser altérer le sens profond. Il fallait tout ensemble écarter les dangers de l'illuminisme, maintenir à cette démarche sa valeur de don total, et n'en point interdire l'accès à l'âme de bonne volonté, quelle que soit sa faiblesse. Il importait également de l'insérer à son rang dans le cadre de l'Enfance Spirituelle, non point comme un couronnement lointain et une cime réservée, mais comme un élément de base et une pièce maîtresse. La notion d'Amour Miséricordieux demandait quel­que éclaircissement. Les mots de Victime et d'Holo­causte avaient besoin d'interprétation, pour ne pas exciter les imaginations trop vives et ne pas effrayer les humbles : d'où nécessité de ramener ces vocables à leur acception proprement thérésienne. Ainsi conçue, la brochure consacre dix-sept questions et réponses à définir l'Acte d'Offrande en sa portée générale et en sa terminologie, les quatorze suivantes précisant les devoirs et les espoirs de l'âme qui se livre. Depuis lors, ce sujet a suscité une abondante littérature où les doctes projettent à l'envi les faisceaux de clarté de la théologie dogmatique et mystique. Le modeste écrit où Céline et Pauline mirent le meilleur d'elles- mêmes n'en garde pas moins toute sa valeur. Il continue de guider sur les pas de Thérèse les simples et les « pauvres », au sens des Béatitudes.

A l'usage encore de ces derniers, parut la Petite Voie, qui, en 31 tableaux, commentés par autant de strophes, exprimait l'ascension de la Sainte au faîte de la perfection et invitait à l'imiter. Tandis que Mère Agnès de Jésus pourvoyait au texte, Sœur Geneviève, avec le concours d'un dessinateur de l'extérieur, s'occupait activement des compositions allégoriques. Le goût de nos contemporains appelle plus de dépouillement et préfère l'authentique. Cette publication eut toutefois son heure de succès ; elle continue de faire du bien à ceux qui, insouciants de l'art et de la mode, cherchent dans l'illustration pieuse une inspiration et un réconfort. Il faut en dire autant de La Vie en images qui retrace en strophes faciles, accompagnées de photographies et de tableaux, tout l'itinéraire thérésien. Céline, ici encore, dut assumer le plus gros de l'effort. Oeuvres mineures, sans doute, mais qui contribuèrent puissamment à faire connaître et aimer la Sainte de Lisieux.

En 1918, Sœur Geneviève s'attelle à un ouvrage d'envergure, qui exprimerait l'esprit de Thérèse et ses grandes orientations. Il y fallait une connaissance exhaustive, et, pour ainsi dire, expérimentale, de l'âme de la Servante de Dieu, de sa vie, de ses écrits, de sa doctrine. Ce n'était pas mince ambition. Céline y besogne d'arrache-pied, plusieurs années durant, jusqu'à en être, à certaines heures, excédée, inven­toriant, contrôlant, copiant, classant, regroupant, faits vécus, propos épisodiques, citations, empruntés soit à l'autobiographie, aux lettres et aux poésies, soit aux Novissima Verba, soit à ses propres notes et aux témoignages de ses consœurs. Comment débrous­sailler pareille forêt ? Quelles avenues y tracer ? Sous quel angle envisager l'éclairage ?

Sœur Geneviève trouva un appui et un guide en M. Dubosq, Prêtre de Saint-Sulpice, alors Supérieur du Grand Séminaire de Bayeux, et qui avait fait fonction de Promoteur de la foi dans les Procès informatif et apostolique pour la Cause thérésienne. Sur son conseil, elle abandonna son projet de tout centrer sur la vertu de force et prit pour axe la notion suprême d'amour de Dieu.

Le livre se présenterait comme une mosaïque d'anecdotes et de textes, comportant, en marge, des références précises. L'auteur se bornerait à choisir, introduire et relier les morceaux, conformément à un plan d'ensemble. Il s'agissait de s'effacer pour laisser parler Thérèse elle-même. Le genre n'était pas sans écueils. L'histoire offre maints exemples de disciples qui se substituent insensiblement au maître, en triant son héritage, en sollicitant sa pensée, en donnant, au moment opportun, aux documents eux-mêmes la chiquenaude décisive. Céline, si personnelle, si volon­taire, ne cèderait-elle pas à la tentation ? Ne lui arriverait-il pas d'y succomber à son insu ?

Elle s'en garda farouchement, estimant que c'eût été plus qu'une malhonnêteté intellectuelle, un crime impardonnable à l'encontre de Thérèse et de la mission dont celle-ci était investie. Elle préfère même courir le risque d'un certain flottement dans la syn­thèse, plutôt que de violenter les éléments épars, en imposant de force sa propre construction. Tout au plus se permet-elle, çà et là, de glisser, à l'appui des thèses proposées, trois ou quatre phrases cueillies par elle chez Ruysbroek, Bossuet, Mgr Gay. Connaissant son tempérament ardent, son intelligence curieuse et originale, son don du développement enfin, on ne peut qu'estimer à haut prix la servitude volontaire d'une telle ascèse de la plume.

La première édition — elle fut suivie de bien d'autres — se fit en 1923, pour la Béatification, sous le titre : L'Esprit de la Bienheureuse Thérèse de l'Enfant- Jésus d'après ses Écrits et les Témoins oculaires de sa vie. Quatre chapitres, totalisant 225 pages, montraient comment l'amour de Dieu avait fécondé l'existence de la jeune Carmélite, resplendi à travers ses venus, culminé dans l'Enfance Spirituelle, pour aboutir à des fruits incomparables de joie, de paix et de béati­tude. Chemin faisant, l'accent était mis sur les notes capitales qui caractérisent la Petite Voie : humilité, confiance, abandon, simplicité.

Une Préface du Cardinal Vico, Préfet de la Con­grégation des Rites, soulignait le mérite de l'œuvre. On y lisait notamment : « J'apprécie grandement la forme sérieuse et méthodique de cet ouvrage sur l'esprit de la Bienheureuse. On en déduit logique­ment la caractéristique de sa vie intérieure, qui est l'amour de Dieu, servant de base à tout son édifice de perfection. De là une fécondité merveilleuse dans une existence apparemment tout ordinaire. Point de ces traits qui jettent dans la stupeur, mais la vertu la plus solide, cachée sous les dehors d'une ravissante simplicité. On retrouve dans ces pages la substance même du Procès, où, sous les moindres détails, se révèle l'héroïcité. »

A peine paru, le livre connut un grand succès. Complété par une table analytique qui en facilitera l'utilisation, il deviendra la mine de choix où puiseront largement écrivains, prédicateurs, panégyristes, cepen­dant que les historiens y glaneront — au moins avant la mise à jour des manuscrits originaux — des traits jusqu'alors inconnus, et que les âmes pieuses ne se lasseront pas d'en méditer les leçons. L'éminent Abbé de la Trappe de Sept-Fons, Dom Chautard, lui-même auteur réputé de L'Ame de tout Apostolat, souhaitait qu'on imprimât L'Esprit en format de poche, à l'instar de L'Imitation de Jésus-Christ.

Quant à Sœur Geneviève de la Sainte Face, elle n'était point totalement satisfaite d'un travail qui l'avait littéralement harassée. Sur son lit de mourante, elle se reprochera d'y avoir trop peu insisté sur l'humilité, qui est au cœur de l'Enfance Spirituelle. Il faudra la rassurer en lui citant quelques extraits où cette vertu est mise en belle évidence.

Ce vaste labeur — et c'est en quoi il lui parut accablant — elle n'avait pu s'y livrer à loisir, en toute sérénité. Il lui fallait en outre pourvoir au classement des archives. Elle notait les moindres détails de la belle aventure thérésienne, rassemblait et copiait ceux qui émanaient de Mère Agnès de Jésus et de Sœur Marie du Sacré-Cœur, entretenait une vaste correspondance : ce qui, s'ajoutant à ses notes et cahiers personnels — souvent provoqués par un désir formel de l'Autorité — constitue une immense littérature qui donne le vertige. Entre­temps, notamment pour la fête de la Prieure, ou pour mieux fixer quelque émotion intime, elle s'essayait à des poésies qui s'accordent quelques licences, mais ne manquent ni de souffle ni d'un certain bonheur d'expression.

Elle avait tant d'idées ingénieuses et tant de sens pratique que Mère Agnès de Jésus se reposait sou­vent sur elle en ce qui concernait les travaux à entre­prendre ou surveiller. Deux albums illustrés, rédigés sur l'ordre de sa sœur, énumèrent, avec des notations utiles pour l'avenir, tout ce qu'elle a réalisé dans les divers domaines. On en demeure stupéfait. Récu­pération et mise en valeur de tout ce qui avait appar­tenu à Thérèse et à sa famille, disposition et trans­formations du Carmel et de sa Chapelle, achat et restauration des Buissonnets, du Pavillon et de la Maison natale d'Alençon, exposition des souvenirs à la sacristie extérieure ou dans les salles intérieures dites du Gloria et du Magnificat, souci de l'aména­gement des lieux, du mobilier, de l'illustration des livres et brochures, vases sacrés, reliquaires, linge d'église, ornements liturgiques, tombes à entretenir, rapports avec l'Office Central ; on se demande com­ment, dans sa vie de cloîtrée, Sœur Geneviève de la Sainte Face a eu le temps d'assumer tant de respon­sabilités.

Avec une précision et une décision qui ne s'en laissent pas conter, elle affronte notaires, archi­tectes, artistes, entrepreneurs. Elle a toujours quel­que plan à l'appui, et aussi quelque boutade. Voyant un projet de support pour drapeaux, dans la Chapelle du Carmel, d'un mot elle l'exécute : « C'est parfait pour que les hommes y accrochent leur chapeau. » On la craint bien un peu pour ses intransigeances, mais elle assaisonne les conversations de tant de bonne humeur ! Tous rendent hommage à ses dons d'organisation comme à sa puissance de travail. Dans toutes ces tâches d'aménagement, elle aide Sœur Marie-Emmanuel de Saint Joseph, dépositaire, qui devait la suivre de si près dans la tombe, et dont elle louait, dans une lettre à Léonie, avec l'égalité d'humeur et le sens fraternel de la collaboration, l'activité prodigieuse et ordonnée, unie à toutes les vertus spécifiquement religieuses.

Précisons qu'en 1929 Sœur Geneviève fut introduite dans le Conseil de la Communauté, dont elle fera partie jusqu'à sa mort.

Elle n'a point pour autant déserté ses pinceaux. L'album où elle relate ses productions en la matière trahit la même conscience et le même zèle débordant. Elle ne dispose que de brèves séances d'une heure, ce qui gêne l'inspiration en morcelant le travail. Elle n'en réalise pas moins toute une série d'œuvres qui représentent Thérèse en sacristine, en première communiante, au milieu de ses sœurs Carmélites, avec l'Enfant-Jésus. Elle se peint elle-même à ses côtés. Mentionnons surtout le tableau — qui lui donna beaucoup de mal en raison de certains troubles de la vue — de Thérèse couvrant son crucifix de roses. Ce sujet, exécuté en 1912, fut provoqué par le désir de la Postulation qu'on se conformât à l'usage de décerner aux Serviteurs de Dieu un attribut symbolique. Viendront ensuite la petite Apothéose de la Béatification, puis de la Canonisation et combien d'autres !

Sœur Geneviève n'était pas insensible aux criti­ques que les censeurs de l'extérieur multipliaient à son endroit. Évidemment, ses goûts doivent s'appré­cier au niveau d'une époque. Elle avait ses canons, que la clôture n'avait pas contribué à renouveler. Il lui manqua toujours cette haute culture artistique que son Père, un moment, souhaitait lui donner.

Elle fit en tout cas noble usage de ses dons qui étaient réels. Certains experts, mis en présence de l'une ou l'autre de ses toiles, en ont loué la facture ; ils ont affirmé que l'auteur avait du talent.

Dans l'Introduction déjà citée, le regretté Père François de Sainte-Marie reconnaît que la volonté, souvent reprochée à Céline, d'embellir son modèle n'était au fond que le désir, en soi bien légitime, d'aller rejoindre et d'exprimer, sous le voile d'une physionomie extrêmement mobile, ce qu'il y avait d'éternel en cette âme idéale. Il regrette qu'un tel effort, où triomphent les portraitistes de génie, un Vélasquez, un Hans Holbein, un Quentin de La Tour, un Gainsborough, n'ait pas eu ici à son service le métier ni la culture esthétique qu'il exige. Ces réserves faites, il n'en rend pas moins hommage à l'œuvre ainsi élaborée :

« Ces images, Thérèse les a utilisées pourtant, afin de se rendre présente aux hommes du monde entier, de pénétrer jusque dans les huttes de la brousse, les tentes des nomades, les igloos... et d'y exercer sa bienfaisante influence.

« A ce titre, les portraits de Céline méritent notre respect. Ils appartiendront toujours au folklore reli­gieux de l'humanité et susciteront encore un intérêt dans les siècles futurs, tant il est vrai que « l'élan ou l'effort honnête d'un artiste qui n'importe com­ment et de son mieux avec les moyens qu'il a à sa disposition, essaye non pas lui-même d'apparaître, mais de « répondre » à la parole par une parole, à la question par un acte et au Créateur par une création», entre dans le dessein de Dieu et l'œuvre du salut.

« Un théologien réputé ne craignait pas d'écrire, il y a quelques lustres : « Le portrait si connu de la Sainte, qui attire d'abord l'attention et la sympathie, et qui a inauguré la conquête de tant d'âmes, s'il contribue à opérer des conversions, c'est parce qu'il est infiniment paisible en même temps que singu­lièrement profond. »

         (Claudel. Postions et Propositions. Gallimard, Paris 1935, p. 203.)

         (Le P. Petitot dans sa Vie intégrale de Sainte Thérèse de Lisieux. Editions de la Revue des Jeunes, Paris 1925, p. 6.)

 

CHAPITRE V

Rayons et ombres sur le Carmel


L'extension mondiale du culte de sainte Thérèse, le développement des pèlerinages, obligèrent à envi­sager la construction d'un édifice susceptible d'abriter les grandes foules. Sur une colline asséchée, con­solidée et percée de puits de ciment portant à vingt- deux mètres de profondeur, une Basilique va s'élever, dont la première pierre fut posée le 30 septem­bre 1929. Sœur Geneviève en suivit les travaux avec passion. Elle était experte à déchiffrer les plans et à les confronter avec la réalité. C'est elle qui prépara les dessins dont s'inspirèrent les sculpteurs qui édifièrent les deux Chemins de Croix, celui du chevet du Sanctuaire, celui de la Crypte.

Il fallut songer aussi à la « Basilique spirituelle », comme disait le Chanoine Germain, quand il édifiait l'Ermitage Sainte-Thérèse. Sœur Geneviève y pour­vut, pour sa part, à côté de Mère Agnès de Jésus, en s'employant à diffuser le message thérésien. Au Conseil de la Communauté, elle appuyait de tout son pouvoir les initiatives, dont l'Office Central était l'instrument, en fait d'éditions, de publications, de rayonnement doctrinal. Dans cet esprit, elle acceptait la servitude d'une vaste correspondance, qui la mettait en relations avec un certain nombre de per­sonnalités en renom, tant en France qu'à Rome, Outre-Manche et Outre-Atlantique. Sœur Geneviève supportait plus difficilement les visites au parloir et les interviews que lui imposaient certains dignitaires ecclésiastiques admis dans la clôture. D'être « traitée en bête curieuse », comme elle disait, la faisait se cabrer. Elle ne s'y habitua jamais, moins souple en cela que Mère Agnès de Jésus, qui avait la douceur de son nom. Il lui déplaisait souverainement de compter comme une « grande attraction » pour les éminents personnages occasionnellement introduits à l'intérieur.

Il y avait d'autres causes d'ennuis. Extrêmement sensibilisée à tout ce qui touchait à Thérèse : Pèle­rinage, Sanctuaires, biographies, statuaire, portraits, elle souffrait des critiques lancinantes décochées au Carmel en certains milieux. Plus encore qu'une sus­picion injurieuse à l'égard des sœurs de la Sainte, elle y voyait comme la profanation d'une mémoire et le viol d'une doctrine. Seul l'esprit de la « Petite Voie » réussissait à la rasséréner. « Je ne saurais dire, confie-t-elle à Mère Agnès, quelle reconnaissance j'ai pour le bon Dieu qui nous a fait passer, comme Jésus, par l'humiliation. Je l'en bénirai, je le sens, toute l'éternité. Dès ici-bas je l'en remercie dans l'allégresse de mon âme. Je crois qu'il n'y a pas de grâces au-dessus de celle-là. Les extases, les miracles, me semblent de la pacotille à côté. De plus, je tres­saille de bonheur en repassant dans ma vie tout ce qui a pu m'abattre, tout ce qui a pu contribuer à

m'humilier, même mes fautes, car elles ne sauraient défigurer qui s'en sert pour aimer davantage. »

De Rome venaient de substantielles compensa­tions. Pie XI, le Pape de génie à « la foi intrépide », avait fait de Thérèse l'Etoile de son Pontificat. Recon­naissant à la Sainte de Lisieux de l'avoir miracu­leusement guéri, il pensa un moment venir la remer­cier, sur place. Pour l'inauguration solennelle de la Basilique, le 11 juillet 1937, il envoya comme Légat son plus proche collaborateur, le Cardinal Secrétaire d'Etat lui-même.

La rencontre avec le Cardinal Pacelli fut pour Céline un événement inoubliable. Dans son Discours, il avait dit notamment : « Sainte Thérèse de l'Enfant- Jésus a une mission, elle a une doctrine. Mais sa doc­trine, comme toute sa personne, est humble et simple ; elle tient en ces deux mots : Enfance Spirituelle, ou en ces deux autres équivalents : Petite Voie ». Vibrante fut l'allégresse de Sœur Geneviève en entendant ces affir­mations qui rejoignaient sa plus intime conviction.

Le 12 juillet, ce fut bien autre chose, quand le Légat visita la Communauté. Il faut la plume de Céline pour traduire cette scène sans la déflorer.

« Peu après la messe du Cardinal Pacelli à l'infir­merie, je m'apprêtai à le photographier dans le cloître. Seule avec lui, je le priai discrètement de prendre la pose sous l'arcade que je désignai, et l'opération étant achevée, je m'approchai pour le remercier. Son Éminence m'adressa alors quelques bonnes paroles, me félicitant d'être la sœur de la petite Sainte. Je lui dis mon âge, qui le surprit.

Ensuite, lui prenant la main avec respect et la baisant comme si ce fût celle du futur Pape, je lui dis : « Eminence, c'est vous qui serez Pape après Pie XI, j'en suis sûre. Je prie pour cela. »

« Il répondit d'un air profond : « Demandez plutôt pour moi la grâce d'une bonne mort. C'est ce qu'il y a de plus précieux. Que le bon Dieu me fasse misé­ricorde et m'adoucisse cette heure suprême. »

« Je repris aussitôt : « Quand on marche dans la petite Voie d'Enfance Spirituelle de notre Sainte petite Thérèse, il n'y a place que pour la confiance. Elle disait que « pour les enfants, il n'y aurait pas de jugement, et qu'on pouvait rester enfant même dans les charges les plus redoutables. » D'ailleurs, le bon Dieu ne veut pas que vous mouriez déjà ; vous aurez tant de bien à faire quand vous serez le Vicaire de Jésus-Christ. »

« Alors, il parut pensif et me dit avec une extrême douceur : « Non, il y a des empêchements à cela ; ce n'est pas probable. »

« A ce moment, on vint nous interrompre. Mais cet entretien me laissa un souvenir ineffaçable. »

Le 2 mars 1939, quand la voix des ondes apprit à l'univers l'élection de Pie XII, Sœur Geneviève de la Sainte Face évoqua avec émotion le dialogue où elle avait joué au prophète.

***

A cette date, l'Europe, comme prise d'une hallu­cination collective, se précipitait vers la deuxième conflagration mondiale. Les événements décisifs ne tardaient pas à se déclencher : invasion de la Pologne, mobilisation, hostilités.

Les nouvelles alarmantes qui viennent de toutes parts détachent de plus en plus Céline de la terre. Elle aspire à l'éternité. Elle s'y voit précédée par ses aînées. Depuis longtemps déjà, Sœur Marie du Sacré- Cœur, en proie au rhumatisme articulaire, ne con­naissait plus que l'infirmerie et la voiture où on l'installait pour la déplacer. Sœur Geneviève lui tenait compagnie au cours des récréations. Elle avait l'art d'intéresser cette âme généreuse mais indépendante, pour qui l'immobilité constituait le pire des supplices. Certain jour qu'elle avait invoqué l'exemple du courage héroïque de M. et Mme Martin et cité à l'appui ce mot des frères Macchabée : « Oh ! ne souillons pas notre gloire, ne la laissons pas s'enta­cher ! », la « chère Marraine » émue, disait d'elle à sa dévouée garde-malade : « L'avez-vous entendue ! Etait-elle éloquente ! En a-t-elle une belle âme ! La petite Thérèse l'avait bien devinée, même à travers ses défauts. Et le Père Pichon, qui me disait souvent : « Votre Céline, c'est un vase d'élection ! » Sœur Marie du Sacré-Cœur expira doucement, en sa quatre- vingtième année, le 19 janvier 1940. Le matin de son trépas, et dans l'octave de la dernière nuit, Sœur Geneviève, inondée de parfums mystérieux, comprit combien « la mort des saints est précieuse devant Dieu ».

Elle devint dès lors, à la place de la défunte, la principale correspondante de Léonie. Ce ne fut pas pour longtemps. Sœur Françoise-Thérèse décédera le 16 juin 1941, à la Visitation de Caen. Elle allait atteindre soixante-dix-huit ans. Céline, qui enviait le sort des disparues, rééditait à leur propos le dicton normand dont son père, jadis, saluait la vocation de chacune de ses filles : « Encore une de tirée de dessous la charrette. » Elle ajoutait aussitôt : « Quand donc viendra mon tour ? »

L'écroulement des armées alliées, sous l'assaut de l'aviation et des blindés allemands, l'occupation de la majeure partie du territoire, l'humiliation natio­nale, le triomphe insolent de la force hitlérienne, meurtrissent l'âme ardente de notre Carmélite. Dans ce déluge de feu et de sang, Lisieux sera-t-il épargné ? Le 31 mai 1940, Sœur Geneviève confie à Mère Agnès de Jésus ses impressions et les réactions de sa foi : « Humainement, tout semble perdu, et on est en droit de se demander ce qu'il adviendra de nous et des reliques dont nous sommes les gardiennes. De nous, cela importe peu, car ce nous serait un grand bien d'être transbordées sur le rivage éternel vers lequel tendent toutes nos pensées. Mais nos trésors, je veux dire les reliques insignes de notre petite Thérèse ? Longtemps, je m'en suis préoccupée et j'ai souffert de grandes angoisses à leur sujet. Maintenant, je ne m'en préoccupe plus... Le temps est venu où notre petite Thérèse est aimée en esprit et en vérité. Il n'y a donc pas un réel besoin de ce que nos sens touchent et voient. »

Céline n'en porte pas moins douloureusement le deuil de la France. Le patriotisme de M. Martin revit en elle. Rien de cocardier toutefois. Nulle com­plaisance envers les thèses naïves qui, toutes pétries d'orgueil national, excipent du passé de notre Pays, « soldat de Dieu à travers l'histoire », pour le doter sur le Ciel même d'une sorte de compte créditeur. Sœur Geneviève a médité sur le destin des Empires et leur précarité. « Je pense, écrit-elle, que si le bon Dieu nous châtie, c'est que nous lui sommes chers... La France est bien coupable, et par suite bien malade. Puisqu'il a résolu de la laisser opérer, c'est une miséricorde... Je le supplie de bien vouloir étendre son bras pour nous sauver, non à cause de nos mérites, mais à cause de sa bonté. Je dis cela, car je suis choquée quand j'entends louer à l'excès les vertus de la France, comme si, à cause d'elles, Dieu était notre débiteur. J'aimerais beaucoup mieux voir les justes, avec toute leur justice, suivre le conseil de Notre-Seigneur en s'avouant des « serviteurs inutiles » et en tendant humblement la main. » L'orgueil collectif, souvent inconscient ou admis avec une extrême légèreté, apparaît à Céline comme la forme la plus incurable du Pharisaïsme. « La France, dit-elle encore, est humiliée, et cette humiliation lui est une grâce plus grande que la victoire qui l'aurait grisée. »

Dans cette période de recueillement où la pénurie de guerre interrompait les travaux, où pèlerinages et correspondance étaient eux-mêmes mis en veilleuse, Sœur Geneviève ne demeurait pas inactive. Fouillant dans ses archives, et faisant revivre dans sa mémoire demeurée étonnamment jeune, le détail précis, l'anec­dote vécue, le trait de mœurs, elle réunissait l'abon­dante documentation qui permettrait la publication de l'Histoire d'une Famille. Le culte qu'elle vouait à son père l'incitait à démentir par les faits les insinuations légères ou malveillantes qui entouraient sa mémoire. Quand l'ouvrage fut rédigé, elle s'intéressa de près à l'abondante illustration destinée à en rehausser le texte. Ce livre était vraiment le sien.

D'autres soucis ne tardèrent pas à s'imposer. Le débarquement allié à Arromanches plaça rapidement Lisieux dans la zone de combat. Du 6 juin au 22 août 1944, des dizaines de bombardements détrui­sirent deux mille cent immeubles sur deux mille huit cents, abattirent, avec deux églises, la plupart des maisons religieuses, et firent périr plus du dixième de la population. Le 7 juin au soir, le feu dévorait la demeure des Chapelains et l'Office Cen­tral, menaçant le Carmel et la Chapelle. Il fallut chercher dans la Crypte de la Basilique un abri moins précaire. S'appuyant au bras d'une de ses Sœurs, Sœur Geneviève prit lentement le chemin de la colline. Elle était paisible et calme. « Comme je ne puis rien faire à cela, je ne me tracasse pas. Si tout notre Monastère disparaît, son esprit restera. » Autant elle s'inquiétait, même dans les petites choses, là où il y allait de son initiative, autant elle se mon­trait détachée quand les événements reposaient dans la main de Dieu seul. C'est ce qu'elle dit, quelques jours plus tard, quand un Lexovien annonça qu'un nouvel incendie gagnait inévitablement le Carmel. « Cela ne dépend plus de nous ; abandonnons-nous au Seigneur pour tout ce qu'il permettra. Il a toujours eu pitié de nous. Nous pouvons bien lui faire con­fiance. » De fait, à chaque approche du fléau, une saute de vent écartait le péril. Ce fut comme si une main invisible avait sauvé de la destruction l'îlot sacré constitué par le Carmel, la Maison Saint-Jean et l'Ermitage.

Les Carmélites s'étaient installées au haut de la Crypte, dans la chapelle de droite, dominée par une reproduction de la Vierge du Sourire. Une centaine de personnes, grossie parfois par des apports passa­gers, se partageait le reste du sanctuaire. Malgré l'inconfort du lieu et les sinistres Matines chantées par les obus et les bombes, on peut croire que la présence des sœurs de sainte Thérèse ne passa pas inaperçue. « Ces ruines gagneraient à rester dans le mystère », disait avec une moue Sœur Geneviève, que cet excès d'intérêt tourmentait à l'extrême. Elle s'en ouvre à Mère Agnès de Jésus, en ce billet daté du 7 juillet :

« Après cinquante ans de vie érémitique, se trouver tout à coup déplanté et jeté au milieu du monde, voile levé, c'est pour moi qui suis si sauvage un véritable martyre. Il me semble être dans une gare où tout le monde se presse, se mêle. On dort sur les banquettes, tout habillé ; on prend ses repas debout, à la hâte, dans l'obscurité ; on regarde d'un œil étonné et attristé les modes féminines dépourvues de toute dignité.

« Mais ce n'est pas cela qui me rend la vie si dure, ce sont les visites ! Tout le monde veut voir les sœurs de sainte Thérèse et vient tour à tour nous saluer ; on nous désigne du doigt. Oh ! cela, cela ! petite Mère, je ne puis plus le supporter. Il me semblait, ces jours-ci, que la contrariété que j'en éprouvais me rendrait malade, et j'appelais le bon Dieu à mon secours.

a Un moment, je me suis révoltée, puis, pendant l'Office, j'ai pensé avec douceur à ce passage du Saint Évangile : « Plusieurs Gentils qui étaient venus à Jérusalem pour adorer s'approchèrent de Philippe et lui firent cette demande : « Seigneur, nous vou­drions bien voir Jésus ! Philippe alla le dire à André, puis André et Philippe le dirent à Jésus. » — C'est bien cela qui nous arrive à tout moment, on vient nous dire la même chose !

« Alors j'ai résolu de faire comme Jésus et de ne plus me soustraire à ceux qui désireront me voir, même s'il y a de leur part importunité.

« Cela ne m'empêchera pas de répéter après Lui : « Père, délivrez-moi de cette heure. » Mais je suis persuadée que, comme Lui, « c'est pour vivre cette heure », que je suis venue ici. Oui, je suis certaine qu'il me fallait cette épreuve à la fin de ma vie. »

Sœur Geneviève, habituée à manier notes, carnets, dossiers, se trouve, pour le moment, entièrement démunie et exposée à tout perdre des richesses méticuleusement accumulées. « Mais qu'importe, dit-elle. Je sens profondément que tout cela n'est rien, rien. Ce qui est, c'est l'intervention de Dieu, c'est unique­ment sa grâce ; et il n'est pas besoin d'écrits pour qu'elle pénètre une âme et l'éclaire. Un petit renon­cement pratiqué dans l'ombre en ouvrira la source. »

À travers cette « vision d'Apocalypse », il y a tout de même des entr'actes de consolation. Mère Agnès et Sœur Geneviève, oubliant leur âge, profitent des éclaircies dans la situation militaire pour se rendre aux Buissonnets et au cimetière. Elles retournent plusieurs fois à leur cher Carmel et montent même au sommet du dôme de la Basilique, sous la conduite de Mgr Germain.

Réconfort plus sensible, le 13 juin, un messager du Cardinal Suhard avait transmis à la Prieure la copie du Bref Pontifical, en date du 3 mai 1944, déclarant sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Patronne secondaire de la France. Céline, toujours curieuse, se demandait comment la « petite Reine » pourrait redresser un pays aussi dévasté. « Mais du temps de Jeanne d'Arc, s'exclama-t-elle, la France était bien bas aussi. Saint Michel lui disait : « Il y a grande pitié au Royaume de France ! » Et j'ai été remplie d'espoir et de confiance. »

De multiples démarches furent tentées pour que les Carmélites acceptassent d'être évacuées avec les reliques de leur Sainte. Doucement, mais fermement, elles refusèrent, et, après les affres des derniers jours, c'est processionnellement, escortant la Châsse, qu'elles rejoignirent leur cloître, le dimanche 27 août, à travers les décombres de la cité libérée.

***

La vie conventuelle reprit sans délai, au milieu des restaurations nécessaires. Sœur Geneviève retrouva sa plume et ses pinceaux. A soixante-seize ans, elle peindra des portraits de Thérèse, en médaillons sur soie, pour trois chasubles qui figureront à son Jubilé de Profession.

Céline s'apprêtait, en effet, à fêter le demi-siècle, lourd d'histoire, qui s'était écoulé depuis l'émission de ses vœux. Le 8 octobre 1944, du Carmel encore meurtri de ses récentes blessures, elle écrit à un prélat romain qui est pour elle un confident. De tant de souvenirs riches de gloire, elle ne veut retenir que sa propre misère.

« Si je considère où je suis, je m'aperçois que je n'ai pas monté, mais descendu... Et là, je jouis d'une paix étonnante, bien que ce soit dans la nuit. Je fais mien ce passage d'une prière de saint Thomas d'Aquin : « ... De loin en loin, Seigneur, vous me tirez de ma léthargie, mais hélas ! ce ne sont que des visites passagères. Je ne sais si vous m'aimez, si je vous aime... j'ignore même si je vis de la foi ! Je ne trouve en moi qu'infidélité, que commence­ments sans suite, que sacrifices sans plénitude... et, cependant, j'aspire à vous !... »

« Oh ! oui, moi aussi, mais je ne me décourage pas et, depuis de longues années, me réconforte ce verset du psaume 62 que nous récitons aux Laudes du dimanche : « O Dieu, mon Dieu ! dans cette terre aride où je me trouve et où il n'y a ni chemin, ni eau, je me suis présentée devant vous, comme dans votre Sanctuaire, pour contempler votre puis­sance et votre gloire. Parce que votre miséricorde est préférable à toutes les vies. »

« Je sens cela si profondément que, lorsque je suis imparfaite, bien que le regrettant, je tressaille de bonheur à la pensée que la miséricorde du bon Dieu est préférable à toutes les vies. J'appelle « Vies », la perfection, la possession des vertus, les consola­tions spirituelles, et « Mort » l'état où je suis, dans cette terre déserte, sans chemin et sans eau, état qui ne m'empêche pas cependant de m'approcher de Dieu avec assurance, comme si j'étais parfaite, car je le sais, je le sens : « Sa miséricorde est meilleure que toutes les « vies ».

« ... Oui, je ne m'appuie que sur la miséricorde du bon Dieu, sur sa pitié, je veux exciter sa pitié par mon indigence, car je sais qu'ainsi, j'aurai tout gagné... »

Elle revient souvent sur ce thème, l'assaisonnant volontiers de verve et de locutions familières. A plu­sieurs reprises reviennent sous sa plume des formules comme celles-ci : « Je me sens la reine des imparfaits. Mon royaume est extrêmement vaste, et j'ai des sujets par myriades, mais, quoi qu'ils fassent, ils ne peuvent atteindre à la prépondérance de leur reine en cette matière... Dans sa peau mourra le renard. Heureusement que cette parole de ma petite Thérèse me console : « Il suffit de s'humilier, de supporter avec douceur ses imperfections. » Voilà la vraie sainteté pour nous. »

C'est le 24 février 1946 que Sœur Geneviève de la Sainte Face célébra ses cinquante ans de Profession religieuse. La Chapelle du Carmel avait peine à con­tenir la foule de ses amis. Le Nonce Apostolique, Mgr Roncalli, présidait la cérémonie. Il tint à remettre lui -même la couronne et le bâton symbolique. Mon­seigneur Picaud, évêque de Bayeux, prononça l'allo­cution où il analysa finement la fraternité d'âme entre Thérèse et Céline, avec ses providentiels prolonge­ments dans l'au-delà. Il fit allusion à la récente publication de l'Histoire d’une Famille et, dans son toast, au repas de midi, formula publiquement le vœu que soient glorifiés un jour M. et Mme Martin.

Au cours de la visite du Monastère, le futur Pape manifesta une bonté exquise pour Sœur Geneviève. Jouant agréablement du bâton jubilaire qu'elle por­tait, il lui dit : « Allez devant nous, petite Jeanne d'Arc. » Et elle prit la tête du cortège ecclésiastique qui parcourut les locaux conventuels, ceux notam­ment qui évoquent les souvenirs de la Sainte ou qui rassemblent ses reliques. Le Pape Pie XII eut l'extrême délicatesse d'envoyer à la jubilaire sa Bénédiction, inscrite au bas d'une aquarelle artistique portant, avec son propre médaillon, trois images de Céline : debout près de Thérèse au pied du Calvaire, puis peignant la Sainte Face, enfin baisant la main du Cardinal Pacelli.

Sœur Geneviève se montra plus sensible encore à ce passage de la Lettre autographe que le Pape adressa pour le cinquantenaire de la mort de Thérèse, le 7 août 1947, et dans lequel il parle de l'Enfance Spirituelle : « Plusieurs s'imaginent que c'est là une voie spéciale réservée à des âmes innocentes de jeunes novices pour les guider seulement dans leurs premiers pas et qu'elle ne convient pas à des per­sonnes déjà mûres qui ont besoin de beaucoup de prudence, étant données leurs grandes responsabilités. C'est oublier que Notre-Seigneur lui-même a recom­mandé cette voie à tous les enfants de Dieu, même à ceux qui ont, comme les apôtres qu'il formait, la plus haute des responsabilités, celle des âmes. »

Ce témoignage pontifical était d'autant plus pré­cieux qu'à cette époque, un livre de bonne intention, mais hâtivement composé par un romancier de talent qui n'avait rien d'un historien, risquait de défigurer dans le grand public le visage de Thérèse, ainsi que son message. Cet ouvrage s'ajoutait à toute une série d'articles et de biographies qui exploitaient unilaté­ralement, en l'isolant de son contexte, une déposi­tion collective faite au Procès thérésien. On abou­tissait par là à noircir le Carmel, à durcir Thérèse, à gauchir sa doctrine dans un sens non exempt d'infiltrations hétérodoxes.

Mère Agnès de Jésus et Sœur Geneviève protes­tèrent de toute leur conviction de témoins directs. Elles écarteront non moins vigoureusement toutes les interprétations qui tendront à minimiser l'Enfance Spirituelle. Dans la perspective de leur mort pro­chaine, Sœur Geneviève rédigea, le 2 février 1950, un texte qui voulait être une mise au point définitive, et qui porte, en dessous de sa signature, l'apostille autographe suivante : « Mère Agnès de Jésus qui a lu, approuve et fait sien cet écrit, le 11 février 1950. » Voici le meilleur de ce document :

« Thérèse est la Sainte de l'Amour, mais d'un amour qui trouve son expression la plus caracté­ristique dans l'Enfance Spirituelle. Elle est la Sainte passionnée de Jésus, mais d'un Jésus dont elle a découvert à toutes les petites âmes la condescen­dance ineffable. Elle est l'inventeur génial de l'Acte d'Offrande à l'Amour Miséricordieux, qui reste à la portée des plus faibles aspirant seulement à « faire plaisir » au bon Dieu. Sans doute, on a vu briller en elle le zèle des âmes, mais, pour les conquérir, elle voulait employer ces « petits moyens » qu'elle rêvait d'enseigner aux autres, sacrifices obscurs de fidélité pleine d'amour aux devoirs quotidiens... Il faut le redire : son unique message, d'ailleurs retenu par les Souverains Pontifes, comme il a été remarqué, c'est la Voie d'Enfance Spirituelle.

« Sans doute, c'est son amour qui la lui a fait trouver, cela à l'apogée de sa sainteté. Mais c'est seulement après s'y être engagée qu'elle fut inspirée de s'offrir en victime à l'Amour. Tous les Saints sont plus ou moins les hérauts de l'Amour Divin et du zèle des âmes, tandis qu'elle seule est le héraut de la « Petite Voie d'Enfance Spirituelle ». C'est sa trouvaille. C'est son Omen Novum, son Message que je résume ici : Humilité joyeuse, confiance éperdue en l'Amour Miséricordieux, abandon total à la volonté divine, art exquis de faire plaisir au bon Dieu dans les moindres choses de la vie, connaissance profonde et vécue de la Paternité de Dieu, comme je l'ai témoigné aux Procès en ces termes : « Son amour pour Dieu le Père allait jusqu'à la tendresse filiale. » Tel est le secret de l'enseignement de Thérèse...

« Face à l'éternité, nous qui avons communié à la pensée de Thérèse, nous tenons à le redire solen­nellement : la grâce de Thérèse, sa sainteté, sa mission, c'est l'Enfance Spirituelle. »

Le 2 novembre 1950, Sœur Geneviève entretenait Mère Agnès de Jésus des Manuscrits autobiogra­phiques qui, ajustés et remaniés, avaient formé l'Histoire d'une Ame. Leur publication intégrale, un moment envisagée, avait été reportée, sur interven­tion du Saint-Siège, pour ne pas imposer à la véné­rable Prieure des émotions au-dessus de ses forces. Comme Céline revenait sur cette édition qu'il fau­drait bien réaliser un jour, ainsi qu'on l'avait fait, à la fin de 1948, pour les Lettres de la Sainte, sa sœur lui dit : « Après ma mort, je vous charge de le faire en mon nom. »

Depuis la disparition de Marie et de Léonie, les relations entre les deux dernières survivantes de la famille devenaient chaque jour plus intimes. Non seulement elles vivaient de leur passé, mais elles communiaient toujours plus, dans une indicible paix, à ces pensées secrètes qu'éveille l'approche de la tombe. « C'est ma petite Céline que j'aime le mieux sur la terre », disait Mère Agnès de Jésus, laquelle garda jusqu'au bout cette gentillesse et ce don de séduction qui, chez elle, s'alliaient si bien à l'autorité. « Qu'est-ce que je deviendrais si je ne vous avais pas », lui confiait-elle le 4 mai 1950, et, le 6 août suivant, avec ses vœux de fête : « Vous aurez une mort bienheureuse. »

Sœur Geneviève entourait de tendresse et de con­fiance celle qu'à l'exemple de Thérèse elle appelait volontiers : « Petite Mère. » Si elle se plaisait à s'entre­tenir avec elle, elle aimait aussi, conformément à la vieille tradition du Carmel, lui mettre ses pensées par écrit. Les lettres qu'elle lui adresse, à l'occasion de sa fête ou de son anniversaire, garderont jusqu'au bout la simplicité et la fraîcheur qui faisaient le charme des Buissonnets.

Avec une sollicitude fraternelle, Céline suit son aînée dans ses derniers combats. « Elle est douce et sereine au possible, abandonnée sans aucune réserve au bon Dieu, lisons-nous dans une missive du 2 juin 1951. Cependant pour moi qui l'ai connue dans sa force, son état de dépendance complète m'est une souffrance ; elle se tient à peine debout, soutenue par deux sœurs. »

Quand Mère Agnès de Jésus s'éteignit, le 28 juillet suivant, en sa quatre-vingt-dixième année, Céline sentit douloureusement sa perte ; elle n'en offrit pas moins généreusement sa solitude : « S'il me passe des aiguillons de douleur en pensant à ma « Petite Mire », j'ai aussi des effluves de joie en sachant tous les miens sortis victorieux de la « grande tribulation ». Je préfère que ce soit moi qui aie été laissée plutôt qu'eux. Et puis, je suis heureuse de tout, tout donner à Jésus pendant que je puis encore donner. Le dépouillement complet m'attire à l'inté­rieur comme à l'extérieur. Le rien devient mon tout. C'est sur lui que je m'appuie. »

« Je ne vis que très peu ici-bas, écrit-elle encore. Mon cœur et ma pensée sont vraiment au Ciel, sans consolation sensible. C'est un sentiment fort et pro­fond. Sans cesse je parle à ma « Petite Mère ». Nos deux vieillesses se sont fondues en ces dernières années. » Elle accroche au mur de sa cellule, pour l'avoir toujours sous les yeux, la photographie, enca­drée pour elle, de Mère Agnès se penchant vers sa Céline pour lui sourire.

On devine que cette ultime séparation ne fait qu'accroître, chez la dernière survivante de la famille Martin, le sens de l'éternité. Elle a cette jolie trou­vaille : « Nous et nos parents, nous avons vécu pen­chés à une fenêtre ouverte sur le Ciel. » Elle ajoute, proche de la grande échéance : « A côté de l'angoisse de la mort, en même temps qu'elle, s'élève un senti­ment de joie, en pensant que j'aurai ce témoignage à rendre au bon Dieu. Oui, je songe avec fierté à la passion qui m'attend et précédera mon entrée dans la Patrie. Ce serait bien malheureux, je trouve, de ne pas passer par la mort, car ce témoignage ne peut se rendre qu'une fois, et il est précieux devant Dieu. Ah ! quelle grâce d'avoir à lui prouver notre amour par un témoignage ! C'est comme les mar­tyrs ! Jusqu'ici j'ai manqué tous les témoignages que je voulais rendre à Jésus, je n'ai pas pratiqué la vertu comme je l'aurais désiré, ne rendant toujours que le témoignage de ma faiblesse et de mon imperfection. Mais, ô joie ! il m'en reste un à rendre, et je ne veux pas le manquer, celui-là ! »

« Sois la bienvenue, notre Sœur la Mort ! » avait dit le Pauvre d'Assise.

 

CHAPITRE VI

La vie montante


Ayant vu mourir tous les siens, et âgée elle-même de plus de quatre-vingt-deux ans, Sœur Geneviève semblait appelée à couler le reste de ses jours dans un paisible repos, sous la garde d'une Communauté qui vénérait en elle le dernier écho d'un passé pres­tigieux. Il n'en fut rien. Comme si elle eût acquis une nouvelle jeunesse, l'ultime phase de sa vie débor­dera d'activité. Ses facultés, demeurées intactes, seront pliées à un incessant labeur, susceptible d'écraser des tempéraments vigoureux et en pleine maturité. Cette belle longévité, qui tient du miracle, prolongera de façon providentielle la mission de Céline.

Et pourtant, elle cachait sous sa vitalité étonnante une santé depuis longtemps délabrée. Dès 1900, des douleurs rhumatismales lui avaient déformé et ankylosé les genoux, s'étendant ensuite aux épaules, au cou et à la mâchoire. En 1942, ce furent des crises de sciatique, un peu plus tard, des accès de goutte qui la vrillaient, des heures entières, aux mains et aux pieds. Les maux d'estomac et de foie étaient fréquents, ainsi que les complications pulmonaires. À cela s'ajoutaient des insomnies nerveuses et des défaillances cardiaques. La vieillesse amena de sur­croît une diminution de l'ouïe et de la vue, parti­culièrement pénible pour un esprit avide de s'in­former et de communiquer. Pendant une certaine période, Sœur Geneviève connaîtra les nuits blanches passées dans un fauteuil à égrener le chapelet, ou entrecoupées de multiples levers destinés à procurer un vague soulagement ! Elle plaisantait volontiers sur son état, usant des dictons des Buissonnets : « C'est toujours du pareil au même... Une longue maladie fatigue le médecin. » Elle se compare à une « pelote à aiguilles ». « J'aurais besoin comme Naaman, écrit-elle, d'aller me plonger sept fois dans le Jour­dain pour redevenir saine. » Empruntant l'expression dont le martyr Ignace d'Antioche désignait ses farouches gardiens, elle parle des « dix léopards », infirmités et épreuves diverses, qui lui tiennent jalousement escorte. Elle en dresse le bilan : « Que de déficiences dans la vieillesse ! Quel cortège d'im­puissances l'accompagne ! Mais que cela doit être méritoire, puisque le bon Dieu les laisse exercer sur nous son empire, lui qui a tant de peine de nous voir souffrir ! »

En février 1953, une grippe maligne fait craindre pour sa vie. Un traitement énergique la remet sur pied. Elle en veut presque aux docteurs qui s'empres­sent à son chevet, heureux d'ailleurs d'admirer sa philosophie et d'accueillir ses boutades. « Je suis dans un abîme de misères, confie-t-elle. Vais-je m'en tirer ? Sûrement. Oh ! que c'est dur de toujours manquer le train !... Rien ne peut aller plus lente­ment que mon état actuel. Je demande sans cesse au bon Dieu de ne pas permettre que je manque de confiance. Mon âme se débat dans les bas-fonds... Je perds toujours ; quand gagnerai-je ? »

Depuis 1933, Sœur Geneviève occupe une cellule au rez-de-chaussée, ce qui lui épargne certaines fatigues. A la mort de Sœur Marie du Sacré-Cœur, elle s'installe définitivement dans l'infirmerie où son aînée a enduré de longues et terribles souffrances. Dans les dernières années, elle ne pourra plus parti­ciper à l'Office ni aux récréations. Le 6 février 1951, elle obtiendra, en raison de sa vue de plus en plus mauvaise, de remplacer le bréviaire par les Pater. Elle se verra aussi contrainte de réduire les séances du parloir. Il faut dire que toute publicité faite autour d'elle l'incommodait jusqu'à l'exaspération. À l'épo­que où les permissions d'entrer dans la clôture s'obtenaient plus facilement, elle fuyait littéralement les visiteurs, s'éclipsant ou n'apparaissant qu'en dernière minute.

Son énergie se déployait, intacte, dans la lutte pour affirmer en toute sa portée le message de Thérèse. Elle rédige une note établissant comment celle-ci eut l'idée de sa Petite Voie d'Enfance Spirituelle, les influences humaines ne jouant à cet égard qu'un rôle tout à fait secondaire, Dieu seul servant d'inspi­rateur. Elle consacre plusieurs études à définir le sens exact de l'Acte d'Offrande à l'Amour miséri­cordieux. Une fois de plus, elle donne l'exégèse thérésienne des termes « Victime », « Holocauste », « Martyre d'amour », qui, jadis, effrayaient Sœur Marie du Sacré-Cœur, comme un appel à la souf­france. Elle évoque les interprétations données par la Sainte elle-même, et qui distinguent nettement l'offrande à la Miséricorde de l'offrande à la Justice, ouvrant ainsi libre carrière à la Légion des petites âmes. Manifestement, Céline touche là à un point capital, sur lequel elle sent qu'il faut dissiper toute équivoque. L'esprit même de la Voie d'Enfance est en cause. Celle qui a vu, entendu, touché du doigt les exemples et les enseignements de Thérèse, ne peut pas ne pas parler. Elle a conscience de défendre la tradition en toute sa pureté.

C'est en cette même qualité, qu'en 1952, elle publie, sous le titre Conseils et Souvenirs, l'ensemble des papiers dans lesquels elle a rassemblé les dits et gestes de sa sœur, à l'époque où, jeune moniale, elle-même vivait à ses côtés, profitant de sa direction. L'Avant-Propos exprime l'esprit de l'entreprise :

« J'ai relu et classé mes souvenirs, consignés dans des carnets intimes et dans mes préparations de Déposition pour les deux Procès. Ces textes, le plus souvent alternés en dialogue, donnent, comme le dit l'Imitation, le véritable accent de « la voix de la nature » et de « la voix de la grâce ». Et bien que, sur certains sujets, « la voix de la nature » se répète jusqu'à devenir fastidieuse, j'ai voulu ne rien en supprimer afin de ne rien perdre des sages réponses de « la voix de la grâce ». Puissent ces souvenirs vécus aider un peu les âmes qui luttent avec leurs défauts ou imperfections !  J'atteste que ces pages sont, en toute vérité, conformes à ce que j'ai vu et entendu. »

En somme, en livrant sans fard toutes ses fai­blesses, Céline acceptait noblement de servir de repoussoir à l'image idéale de la sainteté thérésienne. Ou mieux, elle entendait montrer, dans le concret, comment il était possible, en dépit d'un lourd handi­cap, de progresser dans la « Petite Voie ». Elle s'y étalait si crûment qu'on lui proposa de déperson­naliser le récit, en rejetant dans l'anonymat certains passages qui la présentaient sous un jour trop désa­vantageux. Elle demanda à réfléchir et, le lendemain, prononça sur un ton très ferme : « Non, laissez les choses telles qu'elles sont. Ce n'est pas parce que le monde entier verra que j'ai des défauts que j'en aurai un de plus. » A une amie qui lui confiait son étonnement et sa peine de voir si brutalement accusé le contraste entre les deux sœurs, elle répondit avec sa belle franchise : « Notre Thérèse devait fournir rapidement une somme élevée de perfection, et elle nous conduisait, surtout moi, sa Céline, par le chemin qu'elle suivait... Le bon Dieu permettait que son apparente rigueur ne me décourageât pas, mais m'incitât à la perfection. Il était dans ses desseins que, chez moi, les vertus, les grâces, fussent « à retardement ». Chez Thérèse, la « bombe » de grâces éclatait sur le coup ! »

Conçu dans cet esprit, l'ouvrage est essentielle­ment pratique. Rien d'un traité de spiritualité ou d'ascétisme : des anecdotes piquantes, des conver­sations enregistrées, des confidences assorties de pré­cieuses leçons, la vie captée à sa source et se faisant exemplaire. On a là, en deux cents pages, toute la pédagogie de l'Enfance Spirituelle. La Maîtresse des Novices est saisie sur le vif, campée dans son petit royaume. Elle parle, elle agit, elle conseille, elle reprend, elle se livre tout entière, s'efforçant d'en­traîner dans son sillage celle dont les réticences et les difficultés, avouées sans détour, provoquent des réponses qui éclairent et stimulent. Toutes les vertus fondamentales sont ainsi passées en revue : humilité, confiance, amour de Dieu, charité fraternelle, zèle des âmes, fidélité à la Règle, pauvreté, renoncement, force dans la souffrance. La finale a trait à la dernière maladie et à la mort de la Sainte.

Le volume des Conseils et Souvenirs complète heureusement les Manuscrits autobiographiques, la Correspondance et les Novissima Verba de Thérèse. C'est comme une série d'instantanés où on la décou­vre, sans nul apprêt, sans pose, intuitive, alerte, jail­lissante, avec une incomparable maîtrise d'elle- même. Plusieurs éditions successives n'ont pas épuisé l'intérêt d'un ouvrage accessible aux moins cultivés, et qui plaît aux doctes eux-mêmes, car s'y révèle en filigrane une doctrine solide et sûre.  

Déjà d'autres travaux préoccupaient notre Carmé­lite. Des écrits récents, faisant écho à des rumeurs incontrôlables, tendaient à obscurcir le visage de M. Martin, à le présenter, au sein de son foyer, comme une sorte de personnage secondaire, mi-ascète, mi-rêveur, totalement dépourvu de sens pratique et d'énergie. Ces insinuations indignaient Céline, mieux placée que quiconque pour apprécier la valeur morale de son père, sa vaillance qui, parfois, frisait la témérité et inquiétait les siens, enfin son autorité incontestée. Comment rétablir la vérité ? Par ailleurs, tout un courant, venu notamment d'au-delà des mers, poussait à la glorification des parents de Thérèse. Le Carmel, qui savait ce qu'une Cause comporte de soucis et d'efforts, se montrait plutôt réticent. Il importait toutefois de ne pas laisser disparaître le témoin le plus autorisé sans recueillir sa déposition sous ser­ment devant l'Autorité ecclésiastique. C'est ce qui amena Sœur Geneviève à exhumer de la poussière des dossiers tout ce qui concernait M. et Mme Martin. On la vit donc, à quatre-vingt-quatre ans, travaillant à la loupe parmi tout un monceau de notes, élaborer ces deux brochures qui paraîtront en 1953 et 1954, et qui s'intituleront : « Le Père » et « La Mère de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. » Après avoir tracé le portrait moral de ces chrétiens magnanimes, Céline insiste sur leur maladie et leur mort. Elle fournit aussi, en appendice, avec dessin à l'appui, de précieux détails topographiques sur la maison et le jardin de la rue Saint-Blaise à Alençon. Ceux qui assistèrent à ce long effort de mise au point et de composition s'édifièrent tout ensemble de la juvénile ardeur et de la rigoureuse probité historique de cet auteur plus qu'octogénaire.

Assurément ces publications n'ajoutaient rien de neuf à la biographie des parents de Thérèse. Elles valent surtout par ce je ne sais quoi d'ardent, de spontané et de simple que Sœur Geneviève mettait en tout ce qu'elle faisait. Ces témoignages suffi­raient-ils à écarter la légende ? Il est permis d'en douter, car les fausses rumeurs ont la vie dure ; il est toujours quelque apocryphe pour rôder autour de demeures où s'éveille la sainteté. Sœur Geneviève ne se faisait guère d'illusions à cet égard. « Les propos erronés, écrit-elle dans la lettre d'introduction, pas­sent de bouche en bouche et finissent par couvrir totalement la vérité, comme les couches successives de sédiments cachent le coquillage et la splendeur de sa nacre. »


Le 11 juillet 1954, eut lieu la consécration solennelle du Sanctuaire thérésien, élevé à cette occasion, par décret du Saint-Siège, à la dignité de Basilique Mineure. Sœur Geneviève s'était elle-même employée, par une abondante correspondance, à obtenir des divers pays qui avaient offert un autel, des reliques de Saints, qu'elle disposa elle-même dans les diffé­rents coffrets destinés à être scellés dans la pierre. Elle écouta avec reconnaissance le radio message où Pie XII exaltait dans la Carmélite, et recommandait à tous ses fervents, l'humilité, la confiance et l'amour qui caractérisent sa petite Voie. Cet événement imprima un nouvel essor aux études thérésiennes. Avec l'agrément pontifical se préparait activement l'édition phototypique intégrale des Manuscrits Autobiographiques. Elle sortirait en 1956, soulevant dans le monde catholique un intérêt passionné. Sœur Geneviève, qui avait, plus que toute autre, encouragé cette publication, et qui en avait suivi de très près la laborieuse mise au point critique, se réjouit de cette réussite.

Elle fut amenée à réviser un autre ouvrage depuis quelque temps épuisé, et qu'il fallait compléter et adapter, compte tenu des récentes parutions. Il s'agissait là d'un nombre incalculable de textes venus d'un peu partout et fondus dans un creuset commun. Les ressaisir, les confronter avec l'authentique, les ramener à l'original, les regrouper, imposait un effort presque surhumain, étant donné les conditions dans lesquelles besognait Sœur Geneviève, à demi aveugle, les mains gourdes, incapable de se déplacer aisément. Elle s'en disait elle-même accablée.

Il lui faut affronter une autre sorte d'épreuve. Le 24 février 1956 marquait le soixantième anniversaire de sa Profession. Depuis quelque temps, on parlait sous cape de ces noces de diamant. Elle voudrait écarter ce « jubilé épouvantail », comme elle dit. Sur son désir, les dons reçus à cette occasion contri­bueront à renouveler et enrichir le trésor liturgique de la Basilique. Au jour redouté, une cérémonie simplifiée se déroule dans la chapelle du Carmel, sous la présidence de Mgr Jacquemin, Évêque de Bayeux. Le discours est prononcé par le Très Révé­rend Père Marie-Eugène de l'Enfant-Jésus, ancien Visiteur Apostolique des Carmélites de France. Une bénédiction autographe du Saint-Père, deux lettres du Cardinal Ottaviani et du Très Révérend Père Préposé Général des Carmes Déchaussés, soulignent l'événement.

Trois jours après, la grippe frappait la jubilaire et menaçait de l'emporter. Depuis six mois, des tortures presque continuelles tourmentaient ses nuits. Elle les supportait dans la paix, évitant le plus possible de déranger son infirmière. Elle s'encourageait en songeant aux martyrs, notamment à saint Sébastien, deux fois couronné, car, délivré miraculeusement de la mort, il affronta à nouveau son persécuteur. « C'est incroyable comme je suis aidée du bon Dieu, confiait- elle. Jamais je n'aurais voulu lui demander de souf­frir, mais maintenant je le remercie. »

Ainsi débilitée, il semblait qu'une nouvelle crise dût promptement avoir raison d'elle. « Je suis des­cendue dans la vallée des ombres de la mort, écrit- elle. A la vérité, je n'y crains rien et j'y suis bien abandonnée, sans le sentir. » Contre toute attente, elle se rétablit. Vers la fin d'avril, quand se tinrent à Lisieux, pour la seconde fois, les assises générales des Fédérations des Carmels de France, il lui fallut recevoir à nouveau les quelque deux cent soixante Supérieures et Déléguées admises à visiter l'intérieur du Monastère. Elle se prêta de bonne grâce à ce défilé, attentive, en dépit de la fatigue, à donner à chacune une marque personnelle d'intérêt.

***

D'autres tâches l'attendaient. Le jour même du jubilé de Sœur Geneviève, Mgr Jacquemin lui avait fait connaître son intention d'autoriser l'ouverture du Procès informatif de la Cause de Louis Martin. Le 22 mars 1957, il signait l'Ordonnance pour la recherche des écrits du Serviteur de Dieu. Le 10 octobre sui­vant, l'Évêque de Sées, Mgr Pasquet, en faisait autant pour Zélie Guérin. Si l'on voulait éviter le dédale d'un procès historique, il était urgent d'inter­roger les derniers témoins directs.

Munie des Articles qui orientaient les recherches, Céline se prépara aux interrogatoires, avec la con­science qu'elle apportait en tout. Elle disait volon­tiers que seules l'intéressaient les Causes des person­nages qui avaient une mission : par exemple Jeanne d'Arc, libératrice de la France, Thérèse, messagère de l'Enfance Spirituelle, Maria Goretti et Dominique Savio, témoins et apôtres de la pureté. Si elle souhai­tait voir glorifier ses parents — les deux à la fois, en des procès distincts mais moralement jumelés — c'était pour que soit proposé à la famille, de plus en plus menacée de désagrégation, le modèle d'un foyer idéal.

Elle déposa donc devant le Tribunal de Bayeux, qui siégeait, pour la circonstance, au parloir du Carmel, et qui, outre sa compétence propre, agissait par commission rogatoire pour le compte du Tribunal de Sées. Au début d'avril et en juin pour M. Martin, puis en novembre et décembre 1957 pour Madame Martin, Sœur Geneviève fut interrogée, en un cer­tain nombre de séances dont plusieurs durèrent jusqu'à quatre heures. Elle parle d'un jour où elle a été « sept heures sur la sellette ». Les juges admi­rèrent sa présence d'esprit et goûtèrent plus d'une fois les mots à l'emporte-pièce et les réminiscences du vieux folklore normand dont elle émaillait ses déclarations. Quant à elle, elle s'étonne d'avoir supporté si allègrement cette fatigue.

En février, août et septembre 1958, elle intervient encore dans les Procès de non-culte et des écrits. Le 6 septembre, elle fait sa dernière déposition. Ce même jour, toutes épreuves soigneusement relues par elle, elle donne le « bon à tirer » pour la Correspon­dance de Mme Martin. Son projet d'érection d'une statue de Thérèse, au centre d'un jardin, dans l'axe du chemin qui mène aux Buissonnets, vient enfin d'être exécuté. Le 12 septembre, elle a voulu monter au grenier où se trouvent certains coffres d'archives. Depuis plusieurs années, elle souhaitait faire cette exploration.

Le 13 octobre 1958, en présence de l'Évêque de Bayeux, de Mgr Pioger, Évêque Auxiliaire de Sées, et de Mgr Fallaize, ancien Vicaire Apostolique du Mackenzie, on procède à l'exhumation des restes de M. et Mme Martin, et à leur transfert sur le plateau du Chemin de Croix, au chevet de la Basilique. Sœur Geneviève s'émeut d'apprendre que le seul objet trouvé intact sur chacun des corps, en dehors d'un Christ de métal, est le scapulaire de Notre- Dame du Mont-Carmel. Plus poignante encore l'observation, faite par les trois médecins, de pro­fondes lésions vertébrales chez Mme Martin, au niveau de l'omoplate gauche, là où le cancer exerçait ses terribles ravages. La preuve de l'héroïsme s'ins­crit dans le squelette.

Il faut maintenant recueillir, trier, laver à l'alcool et classer sous cachet de cire, sans en rien prélever, en dehors des ossements enfermés dans les nouveaux tombeaux, la poussière et les débris contenus dans le cercueil. Sœur Geneviève s'y emploie avec son infirmière : labeur méticuleux, harassant, où elle met toute sa piété filiale. Le 12 décembre la trouve encore coupant des cartons avec une peine inouïe et dispo­sant, pour ces souvenirs, les boîtes de différentes grandeurs et les étiquettes appropriées. Littérale­ment, elle est à bout de forces, mais avec le sentiment très doux que sa tâche est enfin terminée.

Depuis quelque temps, sans qu'on s'en aperçût autour d'elle, elle se sentait terriblement vieillir. Elle y voyait une source de richesse. Elle montrait plus de sérénité que par le passé à porter la souffrance des choses qui changent. Parlant de certaines parures qui avaient fait l'objet de tous ses soins, et que le goût moderne du dépouillement avait mises à l'écart, elle disait : « Je remercie le bon Dieu d'avoir permis que je voie cela de mon vivant, et que je puisse m'en détacher avec amour. » — « Elle passe, la figure de ce monde », répétait-elle devant certaines traditions devenues périmées, à la vue d'usages antiques rejetés dans l'ombre. Tout son élan se porte vers le Ciel. Le verset de l'Apocalypse : « Voici que je viens bientôt. Oui, je viens bientôt » la fait tressaillir. Le dénouement prochain l'emplit d'une immense espé­rance. « Ce n'est pas pour être délivrée des souf­frances et des travaux, précise-t-elle. C'est pour être enfin près de mon Jésus que j'aime depuis si long­temps, près de la Sainte Vierge, ma Mère chérie, et de saint Joseph ; pour connaître enfin tous les détails de leur vie humaine. »

Sa confiance demeure inébranlée. Le 8 décem­bre 1958, elle écrit encore : « Mes nuits sont souvent pénibles, mes jours chargés de besogne. « Une chose n'en attend pas une autre. » Tout cela, avec les mille petites misères de la vieillesse, m'est un fardeau que je ne prends pas souvent avec un sourire mais avec un soupir. Je ne voudrais pas que le bon Dieu l'entende. Et pourtant, je regarde toutes mes imper­fections comme des trésors et je les convoque à comparaître à mon jugement, car toutes mes fautes sont ma force. Comme je les regrette et m'en humilie sincèrement, je pense qu'elles attireront sur moi la pitié du bon Dieu, et quand il a pitié il fait misé­ricorde. »

Elle a savouré le beau livre de Mgr Baunard, le Vieillard. Elle y découvre cette strophe, qu'elle s'applique d'enthousiasme : J'approche mes cent ans, c'est mon jour qui s'achève ; C'en est plus que le soir, c'en est presque la nuit ; Mais, sur mon front, voici qu'à l'orient se lève L'aube d'un jour plus beau. Salut, salut à lui ! De votre face, ô Christ, c'est la blanche lumière Qui dans mon triste cœur éveille un grand espoir ; Descends, rayon du ciel, apparaissez, mon Frère, Jésus, il est temps de nous voir.

 

CHAPITRE VII

L'intrépide au cœur d'enfant


Sœur Geneviève de la Sainte Face était un carac­tère. Alerte et vive, les yeux observateurs sous les arcades sourcilières très accusées, le menton vigou­reux, les lèvres bien dessinées, avec un pli légère­ment impérieux, un visage aux aguets, ou, si l'on veut, en éveil : telle elle apparaissait aux visiteurs qui avaient la faveur de la voir au parloir. Mère Agnès de Jésus esquissait son portrait en cette strophe acrostiche :

Céline, Chevalier sans reproche et sans peur, Épouse de Jésus, de Thérèse la sœur, Le Ciel est dans son nom, l'art divin dans son âme. Il n'est pas de secrets que ne perce sa flamme, Non plus que de beautés qu'elle ne veuille aimer. Enfin l'humilité seule a pu la charmer.

Le dernier vers fait allusion au travail que la grâce opéra dans cette âme, sous le signe de l'Enfance Spirituelle ; le premier définit une nature droite et forte, faite pour le combat. Ce contraste éclatera tout au long du chapitre qui tente d'évoquer, avant qu'elle ne quitte la scène, la physionomie morale de notre Carmélite.

Il serait peu de dire qu'elle était volontaire et personnelle. C'était une personnalité, capable de promptitude dans la décision, de ténacité et de fougue dans l'exécution. Elle ignorait l'à-peu-près ; elle n'aimait pas les délais ni les transactions, tout en sachant user, au besoin, de finesse normande pour aboutir à ses fins. Elle dut, pour faire face à ses tâches multiples, déployer une énergie incroyable. On la voyait, presque octogénaire, se porter à l'étage des archives, appuyée sur sa canne, fouiller un coffre, ouvrir et dépouiller un monceau de dossiers, pour retrouver une date, un trait, un texte, tant elle mettait de conscience au labeur. Ah ! certes, elle n'était pas de ces « traînantes, qui constituent, disait- elle, un poids-mort, un frein à l'élan général ! » Elle se reproche plutôt d'intervenir avec trop d'impé­tuosité. « Je remarquais avec admiration, écrit-elle, que, dans ses dernières années, Sœur Marie du Sacré-Cœur laissait émettre devant elle, à la récréa­tion, toute espèce d'opinions sans jamais y mêler son mot. Elle restait là calme et sereine dans sa petite voiture, tandis que, moi, je ne pouvais m'empêcher de bondir et de dire carrément ma pensée. Ce qui m'arrive encore malgré mes soixante-douze ans passés. « Fille du tonnerre » je serai, hélas ! toujours sensible aux émanations de l'atmosphère, et le bon Dieu sera obligé de me prendre comme je suis, vibrante et guerrière. » Quelques mois avant sa mort, elle se déchaînera contre une religieuse étran­gère, coupable d'avoir dessiné, pour illustrer un ouvrage de spiritualité, des images grimaçantes abîmant le visage du Christ et de ses saints : « Je veux écrire à cette Sœur qu'elle a commis un vrai sacrilège. »

Ce volontarisme la soutenait jusque dans l'effort intellectuel. Bien que dépourvue de formation secon­daire et de culture spéciale, elle aime s'instruire, comprendre, chercher le dernier mot de tout. Elle le confesse sans ambages : « J'ai toujours pesé et disséqué les propositions émises autour de moi, j'allais aux preuves de ce qui avait été avancé, et j'étais mal à l'aise tant que la question n'était pas pleinement résolue. » Sa curiosité est insatiable. Elle réagit sur tout. En ses dernières années, elle entreprend de lire l'Histoire de l'Église de Daniel Rops, elle glane dans la revue Ecclesia, dans les études de missiologie, dans l'Ami du Clergé; la Vie de Dom Guéranger la passionne ; elle se penche surtout sur la Bible, aimant à confronter trois ou quatre traductions différentes ; après l'Évangile, les Épîtres de saint Paul constituent son livre de chevet. A quatre-vingt- neuf ans, elle note encore par écrit les plus beaux versets de saint Jean, mais, en même temps, elle s'intéresse aux récentes acquisitions des géologues sur la période glaciaire et aux hypothèses des paléon­tologues sur l'âge de l'humanité.

Ce qui la frappe est aussitôt couché sur papier et classé. Elle doit cela à son oncle Guérin. Elle est d'ailleurs la première à en plaisanter, témoin ce bout-rimé adressé à Mère Agnès de Jésus :

Je suis une vieille archiviste.
De mes trésors longue est la liste.
Je saisis tout ce qui existe.
À ne rien jeter je persiste,
Et, quand il faut, à l'improviste,
J'utilise tout en artiste.

Bénissons ce don qu'elle dit « inné ». Il nous a valu la conservation d'une documentation d'un prix inestimable sur Thérèse et sur sa famille.

Sœur Geneviève n'a rien d'une idéaliste. Essen­tiellement pratique, elle se montre d'une ingéniosité remarquable dans l'arrangement et l'utilisation des choses. Encore enfant, au retour de promenade, elle taillait en pleine étoffe des robes de poupée, à l'image de celles qu'elle avait attentivement examinées à la devanture des magasins. C'est elle encore, au début du siècle, lors des menaces d'expulsion, qui, de loin et sur plan sommaire, concevra la restauration et l'aménagement de l'immeuble acquis en Belgique, par le docteur La Néele, pour le compte du Carmel.

De ses talents incontestables, Céline ne tire pas vanité. Alléguant l'exemple scripturaire de Béséléel, que « Dieu combla de savoir pour toutes sortes d'ouvrages », elle disait : « Le Seigneur est toujours le même ; il donne ce dont on a besoin ; aussi pourrait- on me dire que je fais des prodiges, sans que j'en conçoive de l'orgueil. » Elle sait au besoin réprimer les premiers mouvements d'amour-propre. Des ouvriers s'étaient émerveillés du croquis, qu'elle avait tracé pour eux, d'un bassin pour le développe­ment et le lavage des photographies. « Cette Sœur est un véritable architecte », s'exclamaient-ils. L'éloge lui ayant fait plaisir, elle se mortifia en sacrifiant à Jésus le crayon à bout de fer auquel elle était très attachée.

Ce que Sœur Geneviève a surtout à surveiller, c'est son extrême sensibilité. Elle s'enthousiasme vite ; elle a besoin de se confier, d'être comprise. Fidèle en amitié, la moindre attention excite sa reconnaissance ; le manque d'égards la peine en pro­fondeur. Peu maîtresse d'elle-même, elle dissimule mal son irritation quand on l'interrompt en plein labeur ou qu'on bouleverse ses projets. Primesautière comme elle est, il lui arrive de riposter avec vivacité, sans s'apercevoir qu'elle blesse. S'en rend-elle compte après coup, aussitôt — car elle est la loyauté même — elle s'en confesse humblement. Son œil exercé décèle promptement qualités et défauts du prochain; sa mémoire fidèle en tient registre. Telle est, dans le bilan, la part de la nature. Elle-même la constate avec une implacable lucidité, en exagérant toutefois la note péjorative.

Le 19 avril 1940, elle écrit à Mère Agnès de Jésus, qui aime provoquer et recevoir ses confidences : « Je me fais l'effet d'une petite balance nommée trébuchet, dont on se sert en médecine pour peser au milligramme, car il est bien vrai de dire que je suis sensible au moindre milligramme et qu'un milligramme me fait trébucher. Mais il en sera tou­jours ainsi, je le sens bien. Je sens encore que je serai toujours comme vif-argent, accomplissant des choses non encore pensées. C'est bien regrettable d'avoir si peu d'équilibre et de pondération, car une foule d'imperfections en sont la conséquence. Mais je pense que le bon Dieu aime à se tirer des diffi­cultés et qu'il n'est pas embarrassé pour se faire un passage au milieu d'un abîme de boue. » — « Je voulais toujours, note-t-elle dans Conseils et Sou­venirs, que les détails de ma vie s'emboîtent comme un jeu de patience. Gare à qui les dérangeait ! Si une circonstance imprévue venait briser cette combi­naison et brouiller l'arrangement, je paraissais mécontente. »

C'est très bien vu, mais sans les contreparties qui s'imposent. À côté d'un incontestable passif, il faut signaler l'actif des luttes parfois héroïques que Sœur Geneviève livrait contre elle-même, et dont ses plus proches avaient le spectacle. À chacune de ses Com­munions, elle implorait, pour la journée, la patience et la bienveillance du jugement. Écrivant à une reli­gieuse beaucoup plus jeune qu'elle, et qui fêtait ses vingt-cinq ans de Profession, elle lui déclare : « Inutile de vous dire que je prie pour vous, mais il m'est très utile de vous demander de le faire pour moi. Aujourd'hui, vous avez tous droits sur le Cœur de l'Époux ; demandez-lui donc qu'il me donne, non pas votre douceur, car je ne voudrais pas vous en priver, mais une douceur semblable à la vôtre, richesse dont j'ai grand besoin. » Le 4 juin 1958, sept mois avant sa mort, elle envoie ce billet à une de ses sœurs qu'elle craint d'avoir mal édifiée : « Oh ! que vous m'avez touchée hier soir par votre bonté, votre douceur, votre affection ; moi qui me montrais si volontaire, je vous en demande bien pardon ! y> Et elle signe du nom dont on aimait la désigner aux Buissonnets : « Petit Célin repentant. »

Si l'on craint parfois ses ripostes, on en sourit surtout, car elle a l'art, sur ce ton chantant qui trahit la basse Normandie, d'y mêler des propos savoureux, des anecdotes, qui dérident, au parloir, ses inter­locuteurs. Ne s'est-elle pas constitué une enveloppe d'images amusantes, destinées à distraire ceux qui lui font visite ? Aux compliments d'un docteur, elle réplique avec une solennité pleine d'humour : « Mais... vous ne saviez pas que j'étais une grande âme ? » Quand, autour d'une affaire délicate, on discute sans trouver d'issue : « Remettons à demain, s'écrie-t-elle. C'est la nuit que les suggestions me viennent. » Ou encore : « Disons des bêtises. C'est du choc des idées que jaillit la lumière ». A-t-elle employé un vocable insolite, « Quel mot dans ma bouche ! » s'exclame-t-elle drôlement, reprenant l'expression d'une religieuse d'autrefois. Au cours d'une conver­sation sur les défauts extérieurs, elle lance : « La Sainte Vierge elle-même nous aurait peut-être agacées par la manière de mettre son voile ou son tablier. » Quand on lui parle d'un Serviteur de Dieu dont la biographie est tissée de faits sensationnels : « Ce n'est pas mon Saint ! » professe-t-elle, après le Père Pichon. Elle ironise même sur ses déficiences. « J'ai besoin de prières pour devenir patiente, mais je souf­frirai toute ma vie de la privation de cette vertu, et je mourrai sans en avoir joui ; je sens que c'est incor­rigible. Aussi, mourant comme j'ai vécu, sans patience, je ne pourrai pas attendre à la porte du Ciel, et j'y entrerai tout droit. » Elle se compare aux ânons dont l'entêtement est proverbial, « qui ne sont pas délicats et marchent n'importe où, sur les pierres, dans la boue, au bord des précipices », ne se laissant arrêter par aucune difficulté.

***

Ce qui charme surtout en elle — Thérèse, nous l'avons dit, y était très sensible — c'est sa façon directe, concrète, sincère, sans détours, en un mot : sa simplicité. Elle la porte partout et en toutes circon­stances, envers les petits comme à l'égard des grands. Après s'être extasiée en face d'une nichée de poussins ou devant les petits lapins blancs que les novices lui présentent, elle entretient avec aisance un Prince de l'Église. Oserons-nous dire qu'elle en agit de même avec Jésus ? Dans l'intimité, elle le tutoie. Elle l'aspire de toutes ses forces. « Oh ! si seulement on ne voyait plus en moi rien de moi-même, rien que Jésus ! » Même familiarité avec Marie, sa « Maman du Ciel ».

Au terme de sa vie, un texte du Père Faber la plonge dans le ravissement. Elle s'y reconnaît trait pour trait. « La simplicité approche très près de Dieu, parce que la hardiesse est une de ses grâces les plus naturelles. Elle approche parce qu'elle n'ima­gine pas jusqu'à quel point elle avance. Elle ne pense pas du tout à elle-même pour considérer sa propre indignité, et c'est pourquoi elle se précipite, tandis qu'un esprit qui aurait davantage conscience de ses actes ne s'avancerait qu'avec lenteur ; elle se trouve en pleine liberté là où un autre genre de sainteté attendrait des permissions. Ces âmes simples viennent à Dieu vraiment avec une sorte de hardiesse amou­reuse (effrontery of love) qui n'a peur de rien, et, quand elles sont près de Dieu, elles se réjouissent simplement et ne font rien de plus. Il y a parfois quelque chose, je dirai presque : de sans-façon, dans la manière dont ces âmes reçoivent les grandes grâces

et les confidences divines comme des choses toutes naturelles, et l'Esprit-Saint semble se jouer avec leur simplicité et leur sincérité. Ce sont des enfants perpétuels. »

Nous tenons là le mot magique qui éclaire tout l'intérieur de Sœur Geneviève. « C'est le propre des enfants, note-t-elle, de vivre dans l'humilité et la dépendance, d'avoir un esprit simple, une tendre reconnaissance pour les moindres bienfaits, d'accepter sans raisonner ce que le père de famille impose, comme c'est aussi leur vertu de n'avoir peur de rien lorsqu'ils sont sous l'égide paternelle. » Cet idéal, Thérèse le lui a communiqué de son vivant, et plus encore après sa mort. Elle aurait pu lui dire : « Il vous est bon que je m'en aille », car son influence fraternelle s'avéra plus déterminante quand com­mença sa mission posthume. Céline, qui fait cette remarque, a admirablement saisi la géniale intuition qui constitue la clef de l'Enfance Spirituelle : Dieu étant l'Amour Miséricordieux, la misère l'attire et provoque l'océan de ses grâces ; il suffit pour cela de la reconnaître, de l'accepter, de l'aimer, en ne cessant d'offrir au Seigneur des efforts impuissants, qu'il couronnera à son heure.

A la base, une foi absolue en l'infinie Charité. « J'ai mon bon Dieu à moi, écrit Céline. Il m'est un Père, que j'aime à la folie, à la passion... Mon seul désir est de le connaître de plus en plus, d'atteindre les dernières limites de cette connais­sance, sur la terre, et plus tard au Ciel... et pour cela, je sens qu'il faut atteindre les dernières limites de l'humilité, c'est pourquoi je la demande avec instance. Voilà toute ma pauvre petite âme. »

Bien que tout enveloppé de la poésie de Noël, le cantique du XVIIIe siècle où l'on chante : « Heu­reux mystère ! Jésus, souffrant pour nous, d'un Dieu sévère apaise le courroux », ne trouve pas grâce aux yeux de Sœur Geneviève. Encore moins les sermons qui, sur le mode oratoire, opposent la rigoureuse Justice du Père à la Miséricorde du Fils. « Hier soir, écrit-elle à Mère Agnès de Jésus — c'était en février 1936 — je suis sortie, le cœur serré, de l'orai­son. J'avais médité sur la Passion dans une nouvelle Vie de Notre-Seigneur. Bien mal m'en a pris. Mon amour pour le bon Dieu est froissé à chaque ligne. Pour qu'il n'en soit pas ainsi, il faudrait que je l'aime moins et que je ne le sente pas aussi bon, car c'est un vrai martyre. Pour moi, il ressort de cette lecture que Dieu est sévère, qu'il avait soif du sang de son Fils, fait victime pour les hommes. On ne parle que de sacrifice sanglant, d'expiation. Aucune place à la miséricorde, au pardon. Il faut que la dette du péché soit payée « rubis sur l'ongle » à ce Maître inflexible, à ce Juge inexorable. Vraiment, avec les pensées que j'ai sur le bon Dieu, je me demande si je ne suis pas hérétique... Mais alors, qu'il change lui-même mon cœur ! Moi, je ne vois pas « la grande Victime du Calvaire » comme tout le monde. Ces interprétations me font mal. Pour me reposer de tout cela... je reviens à l'Évangile, à l'Écriture, à ma petite Thérèse. »

Le Christ, à l'avance, avait lavé Sœur Geneviève de tout soupçon d'hérésie : « Qui me voit, voit mon Père, avait-il dit à Philippe. » Aussi est-ce guidée par Jésus que Céline s'en va à la découverte du Père. Ce nom de Jésus lui est si cher qu'elle met à le prononcer une tendresse caressante. Elle admire surtout la condescendance divine : « Étant enfant, écrit-elle en son autobiographie, j'allais jouer avec la fille du Préfet. Mais quand elle désirait ma compagnie, elle m'envoyait chercher par sa gouvernante, ou, de son balcon, me faisait signe d'aller à elle. Jamais elle ne vint chez nous. Elle nous faisait « monter », Thérèse et moi, sans jamais « descendre » jusqu'à nous. Et le bon Dieu, lui, descend... » — Commentant à sa façon le chant des anges à Bethléem, ce Gloria qui s'élève vers le Ciel à l'heure où le Verbe de vie « est humilié jusqu'aux bas-fonds », Sœur Geneviève conclut : « C'est donc que Dieu estime que la gloire est pour lui quand il s'est abaissé jusqu'à se faire cette petite loque qu'est un enfant naissant. » Elle reprend là le mot audacieux de Bossuet sur le Tout- Puissant « qui s'enrichit par l'humilité ».

Devant pareil exemple, comment prétendre s'exal­ter ? La sagesse du publicain s'impose. Céline n'en veut point d'autre. « Sur quoi m'appuierais-je pour avoir confiance ? Ah ! je le sais bien, ce sera sur mes misères, sur mes défauts, sur mes fautes mêmes. C'est en leur cortège que je me présenterai, pleine d'assurance, devant le bon Dieu, car alors sa pitié sera mon partage. Il me sauvera, non pas à cause de mes bonnes œuvres, mais à cause de sa bonté.

II n'est pas inutile de faire remarquer que Sœur Geneviève ne raisonne ni en quiétiste, pour qui l'abandon passif est tout, ni en protestante, pour qui la foi seule suffit, indépendamment des oeuvres. Elle sait qu'il faut une foi agissante ; elle multiplie les efforts pour se corriger, pour se dévouer, pour faire plaisir à Jésus. Mais elle sait aussi que ces œuvres ne valent que par les mérites du Christ. C'est pourquoi, imitant Thérèse, elle ne fonde son espoir du Ciel que sur l'infinie Charité. des œuvres. Elle sait qu'il faut une foi agissante ; elle multiplie les efforts pour se corriger, pour se dévouer, pour faire plaisir à Jésus. Mais elle sait aussi que ces œuvres ne valent que par les mérites du Christ. C'est pourquoi, imitant Thérèse, elle ne fonde son espoir du Ciel que sur l'infinie Charité. De même, quand elle déclare qu'elle s'appuie sur sa misère, sur ses fautes mêmes, il faut entendre qu'ayant vaillamment combattu et souffert pour vaincre ses défauts, elle a conscience que Dieu seul peut l'en libérer, et que, dans son immense Miséricorde, il s'apitoiera d'autant plus sur elle qu'il la voit plus humblement pauvre ; ainsi d'une mère à l'égard de son enfant infirme.

Céline n'est pas parvenue d'un seul coup à cette attitude. En une poésie, datée du mois d'août 1919 et intitulée «... et ton Dieu sera ta gloire », elle retrace, non sans bonheur, son itinéraire spirituel. Quand sa jeunesse s'ouvrait à la Beauté d'en haut, c'était l'euphorie des victoires personnelles.

Je voulais, dans ce stade, athlète plein d'ardeur,
Vite gagner le prix. rêvais de courir à l'assaut des vertus :

Le noviciat, sous la main de Thérèse, a dissipé cette présomption et ouvert d'autres perspectives : Oui, souvent, bien souvent, sur le chemin tombée,

J'ai laissé quelque peu de ma laine aux buissons,
Et de l'humilité, au soir de la journée,
Je reçus les leçons.
Leçons sans amertume et pleines d'espérance,
Car, si je suis petite, oh ! que Jésus est grand !
Je suis faible ; Il est fort, et sa surabondance
Supplée à mon néant.

Plus de rêves splendides ! Plus de plans person­nels ! Sœur Geneviève s'en remet à Jésus, qu'elle servira de toutes ses forces, sans compter ses mérites.

Je veux que tu sois tout, tout en moi, car je t'aime... Mon idéal, c'est toi.

 

A cette clarté, on comprend le rôle capital qu'elle assigne à l'humilité. « L'humilité fut toujours ma vertu favorite, mon amie et ma conseillère, et c'était sans trêve que je demandais au bon Dieu de me l'accorder. » Non pas l'humilité écrasée, qui frôle la dépression, mais l'humilité confiante qui se repose en meilleur que soi. « Je ne désire qu'une chose, c'est que le bon Dieu ait pitié de moi, et on ne fait pitié que lorsqu'on est dans un état pitoyable. »

Peut-être objectera-t-on que de tels propos sont faciles et de peu de portée chez une religieuse associée à la gloire thérésienne, entourée, appréciée, recher­chée, comme la relique vivante d'un grand passé. Ce serait se méprendre du tout au tout. Non seulement Sœur Geneviève a pratiqué l'effacement volontaire, fuyant le parloir, se dérobant aux manifestations d'estime, souffrant d'être présentée aux personnages de marque, mais elle a connu et accepté l'humi­liation. Elle ne réagit pas pendant la longue période où on la tient éloignée du Chapitre. Pas davantage quand on choisit pour Maîtresses des novices des religieuses plus jeunes qu'elle, les Mères Marie-Ange de l'Enfant-Jésus, Isabelle du Sacré-Cœur et Thérèse de l'Eucharistie, qui n'avaient pas comme elle vécu à l'école de la Sainte. « Si notre Mère ne pense pas à moi, se borne-t-elle à dire, c'est que j'ai des défauts dont je ne me rends pas compte. Je dois me sou­mettre sans comprendre. »

Plus tard, c'est du dehors que vinrent les épreuves. On la disait diminuée, atteinte de maladie mentale, transférée hors du Monastère. Ce fut au point que le Révérend Père Rodrigue de Saint-François de Paule, Postulateur de la Cause de Thérèse, enjoignit de la « produire ». Elle entra alors dans le Conseil et, à ce titre, accompagna les Dignitaires ecclésias­tiques introduits dans le cloître. L'un d'eux, comme étonné de sa vivacité d'esprit, laissa échapper un : « Il faudra que je démente », dont le sens pour Céline n'avait rien de caché. Elle qui bondissait quand on s'attaquait à la mémoire des siens, restait sereine lorsqu'il s'agissait d'elle-même.

Même désintéressement au sujet de ses œuvres. Nous avons dit ce que le livre L'Esprit de sainte Thérèse, lui avait coûté d'efforts. Elle n'en écrit pas moins à Léonie, après envoi du manuscrit à Mon­sieur Dubosq : « Je ne sais si c'est ce qu'il faut, mais, si on le brûle, je ne serai pas attrapée. N'ayant agi que pour Jésus seul, je serai toujours bien payée du mal que je me suis donné. » Vers la fin de sa vie, elle avait consacré de longs moments à rédiger pour un haut personnage romain un mémoire sur la Voie d'Enfance. Le hasard voulut que le document, fidè­lement retransmis, s'égarât au Carmel et qu'on n'en reparlât plus. Ce silence l'étonna, la peina, mais elle ne souffla mot.

Dans un papier préparé en prévision de sa mort, elle écrit : « Si notre Mère désire ne pas me faire de circulaire, qu'elle dise que je le lui ai demandé. Cela pourrait faciliter son projet. Si, au contraire, son intention est d'en faire une, que ce ne soit que pour y parler de ma Thérèse bien-aimée. Qu'elle sache me faire plaisir en faisant connaître mes innom­brables défauts, pour donner de l'éclat aux incom­parables vertus de ma petite sœur. De même que, dans un tableau, l'ombre fait valoir les clairs, je m'estimerai bien heureuse de servir en cela à quelque chose, pour la gloire de Dieu et de ma Thérèse. »

La croix « terriblement quotidienne » est parfois lourde à porter. « Je n'ai pas la force » soupire Sœur Geneviève, le 6 août 1939, à l'aube de la Trans­figuration. Mais Thérèse lui parle au cœur : « Je sentis avec douceur que mon espérance serait comblée, que je n'avais rien à craindre ici-bas, parce que j'aurai toujours la force de ne pas avoir la force, que savoir cela était le cadeau de fête du Ciel à la petite Céline exilée. »

Son principal objet d'humiliation fut la lutte inces­sante qu'elle dut livrer jusqu'au bout pour vaincre une sensibilité trop vive et qui, parfois, fusait au- dehors. Mise en vedette, comme elle l'était néces­sairement, ses mouvements d'humeur ne pouvaient passer inaperçus. Ils risquaient de surprendre. Elle n'en éprouvait ni désolation, ni aigreur. Jamais on ne la vit découragée ou s'efforçant de masquer ses « sorties ». Elle demeura toujours fidèle au « qui perd gagne » et observa loyalement la règle du jeu. Elle accepta de voir son âme réduite à un « tas » de décombres — c'est le titre d'une de ses plus charmantes poésies — rêves et illusions jonchant le sol, les vertus se desséchant dans ce terrain ingrat. Mais elle comptait sur l'Amour pour tout purifier et faire surgir des ruines une authentique sainteté, celle du Christ qui est « le seul Saint ».

Il y aurait une multitude de textes à citer sur ce point. Cueillons, parmi les pensées du soir, ces lignes où elle joue agréablement de ses quatre-vingt- huit ans d'âge. « Ma longue vie se termine par des zéros superposés. C'est si vrai. J'ai beaucoup peiné, travaillé, souffert, mais que sont ces œuvres en elles- mêmes chez une créature imparfaite comme moi ? De la rocaille. Heureux encore si mes zéros ne sont pas trop souvent maculés de taches d'encre ! Mais cela répond tout à fait à mon vœu de n'avoir qu'une page de zéros à offrir au bon Dieu. Car je préfère qu'il n'y ait rien à rétribuer, à louer en moi. Je veux me couvrir uniquement des œuvres de Jésus, et que mon Père des Cieux me juge et m'aime d'après elles. »

Plus elle approche du terme, plus Sœur Geneviève se simplifie dans une attitude intérieure où l'analyse peut discerner une face d'humilité et une face de confiance, mais qui n'est en fait qu'un mouvement unique, un élan filial vers le Cœur paternel. Peu avant sa mort, elle confie à une amie : « Je vis la vie de foi pure... Dans le monde, les étrangers me croient inondée de délices au spectacle de la gloire de notre petite Sainte. Quelle illusion ! Je crois que jamais je n'ai été dans un tel désert spirituel. » Malgré tout, elle œuvre, elle prie, elle lutte, elle souffre, elle offre son néant, car son tempérament est à l'antipode de la passivité morne : « Je me nourris de ce testa­ment que m'a légué ma Thérèse : « C'est l'Amour seul qui compte. » Et l'Amour, c'est le total abandon, la confiance aveugle du petit enfant en son Papa chéri des Cieux, ce qui ne peut aller sans une humi­lité profonde, qui devient, sans qu'on s'en doute, une vertu naturelle comme elle l'est chez les tout petits. »

« Notre Thérèse nous conduit par sa voie ; c'est mieux que si nos derniers jours se passaient dans l'extase. J'ai toujours pensé et même désiré avoir « ma Passion », avant que Jésus me reçoive dans ses bras. » — « Que vous dire de mon âme, confie- t-elle à une religieuse ? Rien, rien du côté du Ciel, pas la moindre consolation... Il est vrai que la paix du cœur règne. C'est le principal. « La plus grande grâce que Dieu peut nous faire, dit saint Paul, ce n'est pas seulement de croire en Lui, mais aussi de souffrir pour Lui. » Cette parole me revient souvent à l'esprit et me fortifie au milieu de mes ténèbres. Je pense que cet état de ténèbres est le prélude de la lumière dans laquelle bientôt nous entrerons. »

Sœur Geneviève n'a pas oublié la leçon de l'ascen­seur. Elle escompte le geste final qui l'arrachera à sa misère. Le 6 août 1958, à sa dernière fête ici-bas, elle voit en songe un fleuve languissant, charriant des débris de plantes, qui, aux approches de l'estuaire, se purifie, s'enfle et s'anime en une masse d'eau imposante, balayant toute souillure. « Je pense, écrit- elle, que cette image est celle de ma pauvre vie, si encombrée de toutes sortes d'imperfections, que mon Jésus fera disparaître quand il la redressera, au moment où je m'élancerai dans ses bras. » Cet espoir ne sera pas frustré ; la suite de ce récit le montrera amplement.

Céline a hérité de sa sœur sa certitude inconfusible de « l'excessive charité » de Dieu. Deux versets scripturaires lui servent de refrains. Elle les pose en épigraphe en tête d'un de ses carnets de notes. « Béni soit Dieu, le Père des miséricordes, le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos afflictions » (II Cor. i, 3-4). — « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui ployez sous le fardeau, et je vous soulagerai » (Matth. xi, 28). Elle les fait suivre de cette mention : « Les deux colonnes sur lesquelles j'ai bâti mon édifice. » Elle y découvre ce qu'elle appelle « le caractère » ou « les mœurs du bon Dieu ». Aussi frémit-elle d'indi­gnation devant les formules maladroites, unilatérales ou trop peu nuancées, qui imputent à la Providence et à ses desseins vengeurs ou purificateurs tout le lot des souffrances sous lesquelles gémit l'humanité.

Un prédicateur de retraite ayant affirmé que Dieu prend la responsabilité de toutes nos épreuves et qu'il les veut positivement, puisque, le pouvant, il ne les empêche pas, elle se débat, elle se trouble de ce verdict sommaire, qui lui semble insultant pour la bonté divine. C'est l'origine de deux années de recherches, au cours desquelles elle tourne et retourne la question sous toutes ses faces. Elle met ses pensées par écrit ; elle critique les textes qui ne vont pas dans son sens. Elle définit quelques points fermes : prise en bloc, la douleur vient du péché ; considérée dans le détail, elle est, en général, le fait des causes secondes, événements, hommes, mauvais anges. Ce qui fait question, c'est l'intervention directe de Dieu en cette affaire. Notre Céline entend la réduire le plus possible, quelque peu oublieuse du mystère, dont seul, l'au-delà nous livrera le secret. Elle n'admet pas, en tout cas — et qui songerait à l'en blâmer ? — qu'on présente le Père comme un véritable bourreau, expert à torturer ses amis pour les mieux associer à sa croix. Il plaint, il réconforte, il aide ceux qui pleurent. De même repousse-t-elle les réflexions aventureuses, fussent-elles signées de noms illustres, qui sembleraient conférer à la souf­france une certaine primauté. « Avant tout, il y a la Charité », s'écrie-t-elle avec saint Paul.

Voici un des nombreux passages où Sœur Gene­viève traduit, en une prose parfois haletante, et avec certaines gaucheries de forme, ce débat intérieur. « C'est à cause de l'endurcissement de notre cœur, à cause de nos péchés, que notre bon, si bon Dieu, se voit dans la dure nécessité de nous abandonner au châtiment. Pourquoi l'homme vivant se plaindrait- il ? Que chacun se plaigne de ne pas aimer assez son Dieu. Qu'il se plaigne de son péché, puisque c'est de nos crimes, de nos abominations, de notre manque d'amour, que nous portons la peine. « Cependant, dit l'Écriture, le Seigneur ne rejette pas pour tou­jours ; mais quand il afflige, il a compassion selon sa grande miséricorde, car ce n'est pas de bon cœur qu'il humilie et qu'il afflige les enfants des hommes. » Nous ne saurions croire combien il lui en coûte de nous laisser souffrir ; son cœur de Père en est broyé. Il est comme obligé de détourner la tête afin de ne pas voir ses enfants en proie à la douleur, mais c'est pour leur bien, alors il s'arme de courage, sachant que, plus tard, nous n'aurons pas assez d'expressions de reconnaissance pour lui dire le merci de nos pauvres cœurs pour un tel bienfait. »

Sœur Geneviève tient farouchement le côté de la chaîne où s'affirme l'extrême miséricorde d'un Dieu qui ne peut se réjouir de nos larmes. La vieillesse l'alertera davantage sur l'autre côté où s'inscrit, non pas seulement le prix de la souffrance pour l'ascen­sion de l'âme et le rachat des pécheurs — elle en a toujours été convaincue — mais aussi l'action directe du Seigneur dans l'éveil des vocations de crucifiés. Le 10 février 1956, elle écrit à l'un de ses confidents : « L'autre nuit, j'ai compris que c'était la souffrance acceptée par amour, qui donnait de la valeur à ma vie : souffrances physiques assimilables au martyre. Jusqu'ici, j'ai beaucoup souffert de toutes façons, du cœur, de l'esprit, souffert aussi dans les travaux ardus, pesants, que saint Paul classe dans sa liste de tribulations. Mais ce qui couronne la vie, c'est la souffrance personnelle, comme celle de Job, atteint dans sa propre chair. Saint Paul a terminé la sienne, si tourmentée, par le martyre du sang. Notre-Seigneur a dit : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît et qu'il entrât ainsi dans sa gloire ? » La souffrance, par elle-même, est sans valeur, témoin celle des démons et des damnés, mais, acceptée avec un amoureux abandon à Dieu, c'est un sceau divin mis sur notre vie... Il me semblait que j'y voyais clair, et j'ai remercié le bon Dieu, avec effusion, de permettre que je passe par ce creuset. » L'épreuve finale — en attendant la lumière de gloire — la poussera plus avant encore dans la compréhension sereine d'un problème qui l'avait si obstinément hantée.

 

Devant cette âme qui scrute hardiment les abîmes où les théologiens ne pénètrent qu'en tremblant, peut-être certains lecteurs penseront-ils : « Que nous voilà loin des pistes solitaires où s'effectue la Montée du Carmel ! » Il est évident qu'un tel effort de recherche ne correspond que médiocrement aux purs principes sanjuanistes. Sœur Geneviève a peu fré­quenté l'auteur de La Nuit obscure. Toutefois, nous l'avons dit, elle était contemplative à sa manière, tout entière dominée par l'obsession du Christ, le regardant, l'interrogeant, l'étreignant, avec quelque chose qui s'apparente au style franciscain d'un saint Bonaventure. La vue paisible de son néant avait paré au risque de déséquilibre que comporte une activité débordante.

Au demeurant, Céline comprend et aime profon­dément sa vocation de Carmélite. A l'occasion de ses Noces d'or, et en réponse à certaines allégations du livre de Maxence Van der Meersch sur la Sainte de Lisieux, elle rend un témoignage qui est un magni­fique éloge de la vocation religieuse. « Malgré les épreuves souvent très cuisantes qui ont jalonné ma route, je trouve, en fin de compte, que Notre-Seigneur n'a pas failli à sa promesse et « qu'en quittant tout », j'ai trouvé non seulement « le centuple », mais je renchéris, « le milluple », en joie et en paix inté­rieure. » Elle dresse soigneusement le bilan des inconvénients, des avantages d'une telle destinée, elle énumère les éléments qui peuvent troubler ou épanouir le climat d'une Communauté. Invoquant l'exemple de Mère Agnès de Jésus et de Thérèse, elle célèbre leur allégresse profonde : « au sein des difficultés les plus grandes, la paix du Ciel inondait leurs âmes, les fortifiait : le vrai bonheur était le lot de leur vie, comme il est celui de toutes les âmes ferventes. Et c'est le grand nombre dans nos déserts. »

Le 30 novembre 1947, reprend le thème en une longue notice manuscrite, relative aux sujets de prédications. Elle voudrait que soient rappelées la beauté de l'existence carmélitaine, les vertus pratiques qu'elle exige, les grandeurs et les servitudes de cette cohabitation, qui doit devenir une communion dans le Christ.

Elle insiste, et en descendant jusqu'aux applica­tions concrètes, sur la portée des engagements pris. « Si on s'examine sous le rapport des vœux, c'est celui de pauvreté qui est le moins suivi. « Il n'y a pas d'âne si mal bâté que celui d'une Communauté », disait le Père Pichon, et c'est vrai, parce qu'il appar­tient à tous, sans être à personne. » Pour sa part, elle pécherait plutôt par excès de « conservatisme ». Habile comme elle est, et tirant parti de tout, elle ne se résigne pas à détruire ni à voir détruire et constitue ainsi des réserves où elle puise en temps opportun. « Je reconnais, écrit-elle, que je suis très ramassière. Je vois tout de suite à quoi les choses peuvent servir, même celles qui ont le moins d'aspect et que d'autres jetteraient. Je les mets de côté pour le cas échéant. Mais il me semble que c'est par une sorte d'esprit d'ordre que j'agis ainsi, et sans attache. Ce m'est plutôt une souffrance, et je donnerais ma succession à une autre avec bien de la joie. » Il y avait certainement là, outre l'atavisme normand, une vue de la Providence. Combien de photographies, de documents, d'objets divers, relatifs à Thérèse, eussent été sacrifiés comme de nulle valeur, sans l'instinct d'épargne qui animait Céline !

L'âge mortifiera cette tendance naturelle. Celle qui régnait en maîtresse sur l'ensemble des documents et souvenirs thérésiens, au point de dire plaisamment que « le soleil ne se couchait pas sur ses états », devra bien constater le démembrement de ses charges. « Ayant vécu si longtemps, mes forces ont fait défaut, et mes « possessions » ont été dispersées, aux mains de celle-ci, de celle-là. Comme je suis « archiviste » et que toutes ne le sont pas, il s'est trouvé, comme dit l'Écriture, « que tel père amasse et que son fils dilapide ». J'ai vu cela de mes yeux et j'ai béni le bon Dieu de le voir, car si ces partages étaient sur­venus après ma mort, je ne m'en serais pas aperçue, tandis que j'ai senti les détachements un par un. Oh ! quelle grâce ! »

« Vieillir, écrira-t-elle encore, avoir le temps d'être volée contre notre gré, ou empruntée à fonds perdus avec notre consentement, avoir le temps d'égrener nos petites perles sur le chemin de la vie, cela m'a fait faire une réflexion consolante sur le dépouille­ment qui, paradoxe frappant, devient un enrichisse­ment incomparable. »

Céline se montrait attentive à demander les per­missions et à rendre compte. L'autorité, pour elle, avait un caractère sacré. Elle l'avait respectée et aimée sous les traits de Mère Marie de Gonzague, qui d'ailleurs, lui montra une réelle bienveillance. Elle garda même attitude envers de jeunes religieuses promues au priorat ou au sous-priorat. Quant à Mère Agnès de Jésus, l'affection fraternelle qu'elle lui vouait ne fit jamais tort à la déférence ni à l'esprit d'obéis­sance qui était dû à la Supérieure. Sœur Geneviève discutait parfois, mais s'inclinait toujours. Nous dirons, usant de la jolie formule du moraliste Mersch, que, dans le domaine de sa compétence, elle n'aban­donnait pas nécessairement aux responsables en charge « l'avant-dernier mot », elle s'expliquait, elle argumentait, elle objectait ; mais, toujours et de grand cœur, elle leur laissa « le dernier mot ».

Même docilité à l'égard de la Règle. La vie carmélitaine a des austérités qui prennent forme dans tout un réseau d'observances et d'usages souvent cruci­fiants. Sœur Geneviève, nous l'avons vu, eut fort à faire pour s'y adapter. Dans sa vieillesse, elle souf­frait d'y voir porter atteinte si peu que ce soit.

Elle aimait surtout le beau souffle apostolique qui inspira à Thérèse d'Avila sa Réforme et qui sous- tend le recueillement et l'immolation du cloître. Elle parlait du salut des âmes avec une telle conviction que l'Évêque de Saigon, pour avoir conversé avec elle, voulait l'emmener en Indochine. L'épisode de Pranzini l'avait marquée, et aussi l'apostasie du trop fameux Père Hyacinthe Loyson, pour lequel Thérèse avait sollicité ses prières. Après la mort de la Sainte, elle adressa au malheureux défroqué l'Histoire d'une Ame et les passages des lettres où sa sœur s'entre­tenait de lui. Elle lui écrivit à deux reprises. Il répondit, sans laisser d'espoir, par l'envoi de détails biographiques et de portraits de son pseudo foyer. Sa mort, apparemment impénitente, désola notre Carmélite. Elle se réjouira, vers la fin de sa vie, d'apprendre certains détails qui fortifiaient l'hypo­thèse d'une conversion in extremis.

Le 30 octobre 1909, informée par le docteur La Néele d'un grave scandale clérical dans la région de Lisieux, Sœur Geneviève écrit à Léonie : « Il me semble que ce n'est pas le moment d'abandonner une âme quand tout le monde l'abandonne. Que je voudrais être aumônier de prison, pour aller, à mon gré, relever les âmes abattues !... J'ai bien plus de compassion que de dégoût pour les lys flétris. Oh ! que serions-nous nous-mêmes si le bon Dieu ne nous avait préservées, car on est capable de tout, abso­lument de tout ! »

Comme sa mère d'Avila, comme ses parents et sa glorieuse sœur, Céline a une âme catholique. Elle vibre passionnément à tout ce qui touche au règne de Dieu. Elle est « fille de l'Église », elle épouse sa cause et tous ses intérêts. Elle professe n'avoir jamais voulu que la vérité et demande, à plusieurs reprises, qu'on brûle ses écrits, « sans merci et en recevant son merci », s'il s'y trouve des erreurs. Ce sens apos­tolique, cette fidélité romaine, mettent le dernier cachet à sa vie intérieure. L'enfant qu'elle est devenue à l'école de Thérèse gardera jusqu'au bout une âme de combattante, au cœur de chevalier.

" Ton soleil ne se couchera plus car Yahweh sera pour toi une lumière éternelle et ton Dieu sera ta gloire !.. " (Textes d'Isaïe particulièrement chers à Sr Geneviève).


Chapitre VIII

Viens, Seigneur Jésus


Le 24 juillet 1897, Sœur Geneviève de la Sainte Face, seule au chevet de Thérèse, qui marchait à grands pas vers la mort, lui fit cette confidence : « Vous êtes mon idéal, et cet idéal, je ne puis l'atteindre. Oh ! que c'est douloureux ! Je suis comme un petit enfant qui n'a pas conscience des distances : dans les bras de sa mère, il tend sa petite main pour saisir le rideau, un objet... Il ne se rend pas compte qu'il est très loin !» — « Oui, répondit mystérieusement la Sainte, mais, au dernier jour, le bon Dieu approchera sa petite Céline de tout ce qu'elle aura désiré, et elle saisira tout. »

C'était, sous une autre image, le thème de « l'ascen­seur » divin : la grâce couronnant en beauté l'obsti­nation de toute une vie dans un effort ingrat. Céline va connaître à plein ce dénouement. Depuis long­temps, elle le pressentait, elle y aspirait. Le 24 décembre 1926, elle écrivait à Léonie : « Pendant mon action de grâces, je songeais à la mort, comme à mon habitude, et je me disais que c'était la plus grande action de ma vie et la plus méritoire, action que je ne ferai qu'une fois. Alors, j'éprouvai un immense désir d'accomplir cette action aussi parfaitement qu'il est possible et je me dis que cela ne me suffirait pas de mourir d'amour dans un acte d'amour parfait, mais que je voulais que ce soit l'amour qui brise mes liens.

« J'eus alors comme la certitude que je serais exaucée. Le bon Dieu ne peut pas donner de tels désirs s'il ne voulait pas les réaliser. A la vérité, je me sens tout à fait indigne de cette grâce, et ma misérable vie, tout extérieure, toute faite d'embarras terrestres, ne paraît pas m'y disposer, mais c'est justement à cause de mon indigence que cette grâce me paraît plus facile à obtenir. Je me présenterai devant le bon Dieu, non pas les mains vides, mais avec l'attirail de tous mes méfaits. Je convoque toutes mes fautes à mon jugement. Des bonnes actions, il n'en faut plus parler. Je les ai données au bon Dieu à mesure, et il les a dépensées pour les âmes... J'arriverai donc avec le cortège de toutes mes misères, et le bon Dieu me sera si doux que, ne pouvant supporter la vue de tant de bonté, le lien qui me retenait encore sur la terre se brisera. »

L'appel d'en haut parut retentir au lendemain de ce 12 décembre 1958 où nous avons laissé Sœur Geneviève épuisée par le travail auquel elle s'était livrée pour envelopper sous scellés les débris de cendres et d'objets retrouvés dans le cercueil de ses parents, et qui n'avaient pas à prendre place dans le nouveau tombeau. Manifestement, elle avait excédé ses forces. Son énergie seule la soutenait. « Je ne sais vraiment pas ce que j'ai aujourd'hui », soupira- t-elle. Avant d'achever la journée, elle voulut longue­ment, et en termes d'une exquise délicatesse, remer­cier la Sœur qui, depuis tant d'années, avait été son admirable infirmière. Elle ajouta gravement : « J'ai terminé tout ce que j'avais à faire ; maintenant, le bon Dieu va pouvoir me prendre. »

Après une nuit agitée, elle s'éveilla dans un état de faiblesse extrême, le cœur ne battant plus qu'à vingt-cinq pulsations. Le Docteur, appelé d'urgence, jugea le cas très grave, sinon désespéré. Elle ne pou­vait contenir sa joie. « C'est aujourd'hui le dimanche Gaudete. Réjouissez-vous, le Seigneur est proche. Oui, oui, il vient me chercher. Oh ! quel bonheur ! Depuis si longtemps que je l'attends ! »

On sentait frémir en elle le rêve d'éternité qui l'avait toujours possédée. « Je veux voir Dieu », s'écriait Thérèse d'Avila, quand, toute petite, on la rattrapa sur la route des Maures, où elle partait avec son jeune frère, en quête du martyre. « Je veux voir Dieu », chantai! l'âme de Céline, face à la grande échéance.

En raison de travaux de réparation à la chapelle de la Châsse, la statue de la Vierge du Sourire avait été descendue. On l'amena à l'infirmerie, ce qui fit à notre malade l'effet d'une visite mariale. Dans la soirée, elle reçut l'Extrême-Onction, s'unissant atten­tivement aux rites et aux prières du prêtre. On bénissait, en ce 14 décembre, de nouvelles cloches à l'Abbaye des Bénédictines de Lisieux. Céline était marraine de l'une d'entre elles. Sa filleule allait-elle sonner son départ pour le Ciel ?

Des remèdes énergiques eurent raison de la crise, dans l'immédiat, mais les causes du mal subsis­taient : insuffisance du myocarde, arythmie, avec complication de déficience rénale et poussées de congestion aux poumons. Le diagnostic restait des plus pessimistes : le moindre accident pouvait, en un éclair, emporter la patiente. Elle était veillée continuellement, assise le jour, dans son fauteuil, à demi couchée, la nuit, dans le lit, qu'elle ne quitterait plus au cours des cinq dernières semaines.

Il était dit que cette maladie déconcerterait toutes les prévisions. S'agissant d'une personne âgée de près de quatre-vingt-dix ans et recrue d'infirmités et de labeur, on pouvait s'attendre à une fin imminente et paisible, comme d'un cierge qui s'éteint. Or Sœur Geneviève prolongera soixante-quinze jours durant cette lutte contre la mort, et elle endurera, en com­plète lucidité, de véritables tourments de corps et d'âme.

À partir de l'instant où elle fut terrassée et con­damnée à une immobilité particulièrement pénible pour une personne aussi active, elle montra une douceur inaltérable, supportant vaillamment ses mul­tiples douleurs ; elle manifesta aussi une disponi­bilité totale à l'égard de tous ceux qui l'approchaient. Elle se prêtait à tous les traitements, veillait à déranger le moins possible son entourage, triomphait de la lassi­tude ou de la détresse, pour agrémenter ses propos d'une bonne humeur communicative, et ne s'in­quiétait que de la fatigue de celles qui se prodiguaient à son chevet. Les appréciations à cet égard sont unanimes. En voici une, particulièrement autorisée, en date du 25 décembre : « Gaie, lucide, courageuse, s'intéressant à tout, avide de précisions et d'expli­cations... tout autant que du Ciel, son beau sourire, sa patience dans la souffrance montrent à quel point l'inspire l'Enfance Spirituelle authentique. Elle a un rayonnement de jeunesse d'âme qui fait du bien à tous ceux qui l'approchent. Vraiment, après avoir témoigné par ses écrits, ses dépositions, elle témoigne par sa vie, à une heure où on ne pose pas. Du reste, tout en elle est simple, spontané. »

Pour être complet, il faut ajouter que les religieuses commises aux soins de Sœur Geneviève ne marchan­dèrent jamais ni leur temps ni leur peine, et qu'elles se montrèrent d'un dévouement et d'une délicatesse admirables, profitant en outre des leçons d'une telle fin. Quant à la Communauté, elle faisait face coura­geusement au surcroît de labeur que l'événement imposait. Il y avait autour de ce lit de mourante une unanimité morale, un élan de charité, dont toutes gardent le souvenir.

***

Trois phases dans cette longue agonie : jusqu'au 18 janvier, périodes alternées de rémission et d'alertes — de cette date au 5 février, paroxysme de douleur dans une mystérieuse épreuve intérieure — puis détente relative, qui aboutit brusquement à la mort.

Au cours des premières semaines, incapable de s'alimenter, soutenue par des piqûres et du sérum, secouée de vomissements incoercibles qui la fatiguent à l'excès, Sœur Geneviève attend, dans une allègre sérénité, le moment de la grande rencontre. « Si je tombe dans le coma, dit-elle le 23 décembre, ma mort ne sera peut-être pas bien belle, mais je pense que c'est maintenant qui compte, et je vois bien que le bon Dieu m'aide, je me sens calme et pleine de confiance. » La Mère Prieure ayant déclaré qu'on constatait en elle les fruits de l'Enfance Spirituelle, elle remarque humblement : « Peut-être que la Petite Thérèse veut montrer en sa Céline qu'on peut rester petit et simple, même dans la plus extrême vieillesse. Mais il faut toujours dire : « Toutes nos œuvres, Seigneur, c'est vous qui les avez faites. » Oui, c'est lui tout seul, car je pourrais bien être prise de tenta­tions de tristesse et aussi de peur. Et c'est vrai que je n'ai pas du tout, mais pas du tout, peur du bon Dieu. Oh ! je vais être si heureuse de le voir, de voir son Humanité ! Je l'ai tant désiré ! Pourtant, je l'ai bien offensé, mais, quand même, je n'ai pas peur, et je convoque toutes mes misères à son Tribunal. Je suis bien sûre que Jésus me dira, comme à la femme de l'Évangile : « Va, ma fille, tes péchés te sont remis ! »

Le soir même, elle revient sur ce chapitre : « Oui, je crois que le bon Dieu veut montrer combien ceux qui marchent dans la « petite Voie » d'humilité, de simplicité et de confiance, lui sont agréables, et comme il les aide à l'heure de l'épreuve, car, de nous-mêmes, nous ne sommes bons à rien. » — « Je vois clair comme le jour, dira-t-elle encore, qu'il n'y a que l'Enfance Spirituelle qui peut nous donner la paix véritable du cœur et la grâce d'être dans les mains du bon Dieu comme un petit enfant. »

La veille de Noël, la pensée de la Miséricorde s'impose à elle. « Comment voulez-vous que j'aie peur du bon Dieu ? J'ai toujours tourné autour de Lui. Je me souviens que, quand on m'a apporté l'image du Saint Suaire de Turin, j'ai pleuré de joie de voir sa vraie figure. J'ai essayé de la peindre, mais, maintenant, je la verrai pour de bon. Je crois que j'en « re-mourrai » de bonheur. Et aussi de voir la vérité en toutes choses, moi qui ai toujours eu faim et soif de la justice. »

Depuis longtemps, elle méditait les beaux versets prophétiques : « Son lever est certain comme celui de l'aurore » (Osée). « Oui, sur toi, Jéhovah se lèvera, et sa gloire resplendira sur toi ; ton Soleil ne se couchera plus, mais Jéhovah sera pour toi une lumière éternelle, et ton Dieu sera ta gloire. Moi, Jéhovah, je hâterai ces choses en leur temps » (Isaïe). « Je ne puis dire, écrivait-elle, les vibrations de mon cœur à ces paroles ; elles surpassent tout sentiment... Que ce soit mon Dieu qui soit ma gloire. » Jusqu'à la fin, elle s'encouragera par ces phrases d'espoir. La journée de la Nativité du Seigneur en fut tout embaumée. « Je suis, disait-elle, comme un voyageur harassé qui, enfin, voit les portes de la maison pater­nelle s'ouvrir devant lui. »

En la Saint-Etienne, une religieuse lui mit sous les yeux le portrait de son petit neveu, un bambin de trois mois, sur les genoux de sa mère. Elle en fut tout émue et ne se lassait pas de le regarder. « C'est mon image, c'est ainsi que je veux être dans les bras du bon Dieu. Cet enfant est là, abandonné, avec toute sa faiblesse, et c'est justement pour cela que sa mère en a pitié et qu'elle le presse sur son cœur avec tant d'amour. S'il était un peu plus grand, il pourrait se suffire, et sa mère en aurait moins de pitié. C'est comme ce tout petit que je veux être, et le bon Dieu, mon Père, mon Papa chéri, me pren­dra dans ses bras. J'aurai sa pitié. Avoir sa pitié, c'est tout. » Le docteur, à qui elle demandait si le Seigneur viendrait bientôt la chercher, déclarait qu'elle était « unique », qu'il avait bien vu des malades désirer mourir, mais pour échapper à la souffrance, tandis qu'elle, elle le souhaitait pour voir Dieu.

Sœur Geneviève, qui gardait sous son caractère fortement trempé, une jolie pointe de candeur, avait l'habitude d'achever l'année en écrivant : « Joseph, Marie, Jésus », voulant que le Nom divin eût sa dernière pensée. Le Ier janvier, la même formule, mais inversée, lui servait de premier salut à ceux qu'elle aimait plus que tout. Pour la dernière fois, elle exécuta ce rite, y mettant toute sa piété filiale. Elle eut, ce jour-là, l'heureuse surprise d'un télé­gramme du Pape Jean XXIII, lui apportant, « en gage des plus abondantes grâces de paix et d'abandon à Dieu une spéciale Bénédiction Apostolique ».

Le 18 janvier, on s'aperçut qu'elle tenait l'œil gauche fermé. On lui demanda si elle en souffrait. « Mais non, précisa-t-elle d'un ton dégagé, c'est qu'il est mort... Mais cela ne fait rien du tout... Je l'ai donné au bon Dieu. Oh ! il ne faut pas lui en vouloir de s'être éteint, parce qu'il a bien travaillé durant sa vie, et qu'à présent, il ne pourrait rien faire ; aussi j'en remercie le bon Dieu. »

Comme on lui disait : « Toute votre famille se prépare à vous accueillir », elle répondit : « Oui, j'en serai bien heureuse, mais ce qui m'intéresse le plus, et à beaucoup près, c'est Notre-Seigneur et la Sainte Vierge... Tout savoir de lui, de sa vie, je ne peux pas y penser ! » Dans la soirée, de façon assez inattendue, se manifestèrent de nouveaux symp­tômes alarmants. Elle accueillit avec son plus beau sourire cette brusque aggravation.

Le lendemain, sur sa requête, son infirmière demanda pardon pour elle au jardinier, de toute la peine qu'elle avait pu lui faire, quand elle s'occupait des travaux. Elle reçut encore la Communauté avec un mélange d'affection et de gaieté, qui mettait en relief son étonnante présence d'esprit. Songeant à saint Sébastien dont la fête était toute proche, elle entonna le vieux refrain :

"O grand saint Sébastien A qui Dieu ne refuse rien..."  Ne serait-il pas son introducteur dans l'au-delà ? Vain espoir. Les pronostics de Sœur Geneviève furent déjoués dans l'immédiat. Vivement désappointée, elle s'écria : « Je vais faire comme saint Sébastien, je vais guérir de mes premières blessures. Je mourrai en incrédule de ma mort. »

Le 21, dans un entretien avec la Mère Prieure, elle tint à souligner le rôle capital de l'humilité dans l'Enfance Spirituelle. Elle ajouta : « L'humilité a été la compagne de ma vie ; c'est par elle que je suis entrée dans la Petite Voie. L'humilité, c'est le tapis sur lequel j'ai toujours voulu marcher. »

Le lendemain, elle put recevoir l'Hostie dans l'après-midi. Mais la période la plus douloureuse de la maladie commençait. Cet état, proche de l'agonie, se prolongea plus de quinze jours. De plus en plus accablée, torturée par la soif et ne pouvant plus boire, rongée par un feu intérieur et traversée des aiguillons acérés du rhumatisme, Sœur Geneviève éprouvait de surcroît, au plus profond d'elle-même, comme un sentiment de déréliction. « Quand donc la porte s'ouvrira-t-elle ? Est-ce que le bon Dieu m'aime encore, puisqu'il ne vient pas me chercher ? Oh ! ma Thérèse, vois dans quelle détresse je suis ! » Elle ressentait dans le dos des coups violents. « Comment n'entendez-vous pas ? » gémissait-elle. Elle supplia, à plusieurs reprises, qu'on allumât le cierge bénit et qu'on jetât sur elle de l'eau bénite.

Il lui devint impossible de communier tous les jours. Elle avait elle-même décroché du mur son petit crucifix, qu'elle gardera désormais dans la main droite, sans jamais desserrer l'étreinte au cours de ces semaines de terrible crise intérieure. De temps en temps, elle le portait à ses lèvres et murmurait d'une voix entrecoupée, syllabe par syllabe, pour s'encourager elle-même : « Brisez la toile de cette douce rencontre. O mon Jésus, je veux vous aimer de tout mon cœur, à la folie, de toutes mes forces, oui, de toutes mes forces, à la folie... » Elle tenait de même le chapelet enlacé au poignet et s'y agrippait de toute sa foi.

Elle offrait ce martyre pour la Cause de ses parents. « Ce n'est pas pour les voir exaltés. Oh ! non ! C'est pour faire du bien aux foyers chrétiens. Je n'ai toujours cherché que la gloire de Dieu, oui, le faire connaître et aimer. » Elle priait aussi pour les prêtres, qui avaient toujours constitué une de ses principales préoccupations. On lui suggéra de penser à l'unité des chrétiens et au Concile Œcuménique, le Pape venant de rendre publique son intention de le réunir. Elle parut fort intéressée et haleta dans un souffle : « Un seul troupeau, un seul pasteur ! »

Le mystère de la souffrance lui révélait tous ses secrets, maintenant qu'elle était plongée tout entière dans la fournaise. Sa physionomie se transformait. Elle prenait des expressions qui saisissaient les reli­gieuses qui venaient la voir par intermittence. Ses réflexions montraient que l'âme allait toute dans le sens du Calvaire : « Ça coûte cher ! J'avais tant désiré le martyre, avoir une Passion. » — « C'est le bon Dieu qui fait cela. » — « Il est bon, le bon Dieu ! Oh ! qu'il est bon ! » La question qui l'avait toujours troublée, celle de l'action directe du Ciel dans nos souffrances humaines, trouvait sa solution à son regard de mourante, dans une sorte d'intuition supérieure, dans une expérience personnelle qui, l'unissant tout ensemble au Christ et à sa croix, lui montrait que l'Amour immole par amour. Elle-même le soulignait en évoquant les notes où elle avait consigné ses pensées sur ce sujet. « Il n'y a que l'amour uni à la souffrance qui compte. Oui, l'amour uni à la souffrance. » — « C'est Jésus qui le veut. » — « Amor Sacerdos immolat. L'Amour est le Prêtre sacrificateur. » Ce vers de l'hymne pascale la consolait.

Jusqu'au 5 février, Sœur Geneviève sera littérale­ment sous le pressoir, dans l'attente d'un trépas toujours différé. Le cœur flanchait puis repartait, provoquant des sensations d'étouffement. Elle avait, disait-elle, « la poitrine pleine d'eau ». L'enflure du corps, les douleurs rhumatismales dans une jambe et aux talons, lui rendaient intolérable le séjour au lit ; sa faiblesse interdisait de l'en sortir. A cela s'ajoutait l'anxiété de l'âme, soumise à un étrange travail qui lui arrachait des cris plaintifs : « C'est indéfinissable, inexprimable !... Que c'est dur !... que c'est long !... que c'est cruel !... » Puis, tout aussitôt : « Jésus, j'ai été éprise de Lui... Je veux l'aimer avec passion. » Alors qu'on lui humectait la bouche avec de la glace : « J'ai soif des eaux de la vie éternelle », soupirait-elle, comme se parlant à elle-même.

Quand on la louait de son courage ou qu'on faisait allusion à sa mort d'amour, elle rectifiait sur-le-champ, citant un texte du prophète Isaïe : « Toutes nos œuvres, Seigneur, c'est vous qui les avez faites pour nous. » Le 27 janvier, on l'entend murmurer : « Un petit agneau sur le bûcher ! Oh ! pitié, mon Jésus ! En moi, je sens des évolutions qui ne sont pas naturelles et qu'on ne peut pas expliquer. C'est comme des effluves de feu et des effluves de glace. » — « Et vous ne vous sentez pas aidée par le Ciel ? », insinue-t-on à ses côtés. — « Oh ! non ! pas du

tout. Je n'ai que vous, mes chéries, qui me soula­giez. Autrement, tout est caché. » Elle s'inquiète de celles qui la soignent, de leur fatigue, de leurs repas, de leur repos. « Elles n'y tiendront pas ! »

En dehors de certains moments de prostration, elle n'a pas perdu sa vitalité d'esprit. Elle a encore des mots à l'emporte-pièce, des propos pleins d'origi­nalité, qui font sourire les docteurs, autant qu'ils les étonnent et les édifient : « Il est écrit dans l'Évangile que Notre-Seigneur inclina la tête et expira. Moi aussi, j'essaye d'incliner la tête, mais, hélas ! la mort ne vient pas. » Quand on lui prend le pouls, elle interroge : « Comment va-t-il, mon vieux cœur ? » En demandant un peu d'eau à ce qu'elle nomme son « État-Major », elle chante le refrain populaire : « Les amis ne sont pas si fous que de s'en aller sans boire un coup ! » « Jamais, observe-t-on, on n'a vu mourant si amusant !» — « Ni si souffrant », se hâte-t-elle d'ajouter.

À certaines heures, les tourments qui la quittent rarement, atteignent au paroxysme. Accablée, mais non découragée, elle se tourne vers le Ciel : « Quelle détresse ! Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonnée ? Je ne meurs pas dans les trans­ports. Je souffre en moi-même une détresse... du corps et de l'âme. Mon Dieu ! Ayez pitié de moi. » Puis encore : « Je sens des symptômes de mort et des assauts de vie. » On en vient autour d'elle à souhaiter l'issue fatale. Elle-même supplie qu'on ne fasse rien pour prolonger ses jours. « Je ne peux pas être plus préparée, et tout est tellement dans la paix ! » Sa confiance demeure inaltérée : « O mon Dieu, tu connais ma folie, et mes fautes ne te sont pas cachées, mais tu me pardonneras tout... tout... tout... »

Le 30 janvier, elle croit mourir, mais, une fois de plus, la vie ne veut plus la quitter. « Je sens des frissons partout, les uns bouillants comme du feu, et les autres glacés. Je suis sur un gril rouge comme saint Laurent. J'ai les jambes comme mortes... le sang ne circule plus. J'endure un vrai martyre. » Puis, regardant avec attendrissement celles qui la veillent : « Et vous y passez avec moi !... Mon Dieu, ayez pitié de mes petites infirmières !» — « En voilà une agonie qui peut compter, soupire-t-elle le 3 février. Mais je ne voudrais pas moins souffrir... » A plusieurs reprises, elle répète : « Quand est-ce que je vais rendre l'âme ?... C'est une flagellation. »

Le désir de voir Jésus montait en elle, à la façon d'une flamme qui consume tout. Était-ce la suprême purification, comme une image du Purgatoire ? Ou plutôt la consommation d'un désir véhément de racheter les pécheurs et de coopérer à la mission de Thérèse ? Dans cette résistance insolite de l'orga­nisme à toutes les forces de destruction, dans cette ferveur de charité que déceptions et nuit de la foi ne parvenaient pas à entamer, les témoins pressentaient obscurément l'action d'une puissance surnaturelle. Une missive datée du 3 février traduit cette impression unanime. Elle émane de la Mère Prieure du Carmel.

« Comme Sœur Geneviève me disait : « Dans quel fond je suis ! » je répondis : « Réduite à rien et dans la suprême humiliation. » — « Oh ! oui, c'est cela exactement. — Mais saint Jean de la Croix précise que c'est alors que l'âme atteint l'état le plus élevé auquel elle puisse parvenir en cette vie. — Oui, mais je ne le sens pas ! »

La lettre continue : « Quelle identification au Jésus du Calvaire ! C'est la chose la plus profondément émouvante et éclairante que j'ai expérimentée en religion. Quelle gloire l'attend ! »

***

 

Le 5 février marquait le soixante-quatrième anni­versaire de la Prise d'Habit de Sœur Geneviève. Les vomissements ayant momentanément cessé, elle put communier. Elle fit un accueil charmant à la Commu­nauté, venue la saluer « sur son bûcher ». Les pau­pières alourdies de fatigue, elle s'excusait plaisam­ment, en citant les deux vers qu'elle-même et Thérèse avaient jadis affichés dans la chambre de Léonie, très portée à la somnolence :

Mes yeux se ferment à la lumière du jour
Quand, après mon dîner, je ne fais pas un tour.

Bien que les deux poumons fussent congestionnés et que le cœur demeurât extrêmement déficient et capricieux, il semblait que le mal fût en légère régres­sion. L'étau s'était quelque peu relâché. On lui parla des télégrammes reçus, des amis en émoi, des nou­velles demandées de partout. Elle eut un sourire malin. « C'est vous dire combien ma mort sera saluée avec actions

de grâces ! Mais c'est encore moi qui la saluerai le plus bas ! » Comme on s'interrogeait sur l'avenir : « Oh ! laissons, protesta-t-elle, on a avancé tant de dates, et ça finit en queue de poisson... C'est comme la montagne qui enfante une souris. » Elle songeait avec mélancolie à l'occasion manquée : « Oh ! comment se fait-il, dans une vie si précaire, et à quatre-vingt-dix ans, qu'on ne puisse la lâcher ? »

Le 10 février, se trouvant un peu moins fatiguée, elle revint d'elle-même sur les jours tragiques qu'elle avait vécus : « Je souffre encore mais ce n'est pas pareil. Vous ne pouvez pas savoir. Je crois que le démon a eu sur moi une certaine permission pour me tourmenter. Je ne pouvais pas comprendre que vous n'entendiez pas les coups sombres, mais très forts qu'il me donnait... Heureusement, il ne peut rien du tout, car le Seigneur combat pour moi. » Le 11, elle fit cette réflexion humble et résignée : « Quand est-ce que le bon Dieu, dans sa grande bonté, jugera que j'ai assez souffert ? »

Le 13 février, la Mère Prieure lui lut la lettre d'une âme consacrée qui, en péril de vocation, se réjouissait d'apprendre que la sœur de sainte Thérèse pensait à elle. « Est-ce qu'elle ne me méprise pas ? » interrogeait-elle. La malade leva les bras et répéta plusieurs fois : « La mépriser ! Mais je l'aime, oui, je l'aime, et je prierai pour elle toujours ; dites-le lui. »

L'amélioration amorcée le 5 février s'accentuait de jour en jour. La congestion aux poumons avait pres­que disparu, l'urémie également. Les traits n'étaient plus tirés. La malade avait recouvré sa voix normale. Bien qu'elle ne pût supporter qu'un peu de liquide, ses forces semblaient revenir. Elle restait toutefois aux prises avec toutes sortes de misères, notamment un rhumatisme aigu qui lui sciait les pieds. Elle connaissait encore des heures d'atroce supplice. « Oh ! dites-moi, demandait-elle le 17 février, est-ce aujourd'hui que mon Soleil ne se couchera plus ?... O heureux matin où l'on dira : Sœur Geneviève est morte ! »

Le lendemain, comme elle en exprimait le désir avec instance, le docteur essaya de l'asseoir dans son fauteuil. Elle s'y prêta vaillamment, mais dut bien constater que ses jambes ne la portaient guère. Quand elle eut regagné le lit, elle s'estima heureuse d'avoir par elle-même, comme saint Thomas, fait l'expérience de ce dont elle était capable. Ce même jour, elle dit d'un ton enjoué : « Puisqu'ils ne veulent pas de moi là-haut, eh bien ! je vais manger. » Et elle détailla le menu, tout en ayant soin d'ajouter : « en attendant que le bon Dieu, dans sa grande bonté, trouve qu'il est temps de venir me chercher. » C'était le dernier mot de l'abandon. Après tant de désirs fiévreux, elle accédait à la sainte indifférence, qui s'en remet totalement au plan divin. Sans doute le Maître n'attendait-il, pour venir la prendre, que ce suprême témoignage d'amour.

Plus que jamais elle se laissait faire, acceptant les servitudes et le rythme affligeant de la vie de malade. Comme on la calait dans le lit avec des oreillers, elle s'écria : « Suis-je emprisonnée !... avec quatre, cinq et six points d'exclamation !... Enfin, il faut que je me raisonne. » Et ce même jour : « Après tout, à quoi me servirait-il de sortir d'ici ? C'est là que le bon Dieu me veut. »

Le 22, elle se confie à sa fidèle infirmière : « Je ne fais que penser à tout ce qui m'est arrivé dans cette maladie. Je vous assure qu'elle a été bien mysté­rieuse. Vous souvenez-vous quand vous me disiez : « Ma petite Céline, peut-être que le bon Dieu viendra vous chercher ce soir ! » En vous écoutant, je me disais : « Mais voyons, est-ce que je suis Céline ? Est-ce que j'ai existé ? Est-ce que j'ai eu une per­sonnalité ? Si vous saviez comme j'étais enfermée loin de tout ! Vous ne pouvez pas vous en faire une idée. Oh ! que c'était étrange ! et quelles souffrances ! On ne peut se l'imaginer. Cela me fait songer à une histoire que nous lisions, Thérèse et moi quand nous étions petites. » Et elle entreprit de refaire ce récit, mais sa verve s'essoufflait vite. Le 23, la Communauté fut frappée de l'épuisement qui se marquait sur son visage. Le 24 était l'anniversaire de sa Profession Monsieur l'Aumônier lui apporta la Communion. Comme il lui avait présenté ses vœux par lettre, elle le remercia d'un sourire. Elle ne cessait d'admirer deux belles gerbes de fleurs, providentiellement offertes au Tour, la veille de ce jour. Dans la matinée même, survint une crise d'étouffement, accompagnée d'une baisse de tension des plus inquiétantes. Le médecin jugea le danger imminent. Malgré sa faiblesse et sa prostration, la mourante conserva entièrement sa lucidité. Dans l'après-midi, elle fit approcher la Sœur qui la soignait pour lui dire : « Je crois tout de même que, cette fois, c'est le bon coup. Oh ! quel bonheur ! » Comme on s'apprêtait à lui faire une piqûre, elle fit remarquer doucement : « Pourquoi ne pas laisser la lampe s'éteindre peu à peu, puisque je ne souffre pas et que tout est dans la paix ? »

Veillée continuellement par ses Sœurs en prière, elle passa la nuit dans le calme, heureuse de la déli­vrance annoncée. A l'aube, elle s'agita quelque peu, mais sans souffrir. « C'est bien pour aujourd'hui », lui dit la Mère Prieure. — « Aujourd'hui ! » répéta- t-elle, comme savourant sa joie. — « Oui, vous luttez, c'est un dur combat ! Mais vous aurez la victoire, car Jésus est avec vous. » Sur un ton de triomphe, le regard voilé, mais extrêmement lucide, Sœur Gene­viève reprit : « Jésus ! ». Ce fut sa dernière parole. Elle exprimait la tendresse de toute sa vie.

Une légère sueur perlait à son front. Le visage, néanmoins, restait pacifié, presque épanoui. Vers 9 h., la Communauté récita l'Acte d'Offrande à l'Amour Miséricordieux. La malade manifesta par des signes qu'elle s'y unissait. Comme le médecin arrivait, l'ensemble des religieuses se retira. C'est alors que, s'immobilisant soudain, redressée sur ses oreillers, Sœur Geneviève ouvrit tout grands ses yeux pleins de lumière et les fixa en haut, dans une attitude de suave allégresse. Le docteur, impressionné, s'agenouilla, puis s'effaça, comprenant que c'était la fin. La Communauté revint aussitôt et put contempler ce spectacle qui dura de huit à dix minutes. Il y avait chez l'agonisante une sorte de majesté, une tranquillité souveraine, où se lisait la certitude de l'accueil plein de tendresse que lui ferait son Père. Le maintien resta ferme, la tête demeura droite, jusque dans la mort. Seuls le souffle qui s'éteignit imperceptiblement, et une légère contraction de la gorge, marquèrent le trépas. C'était le mercredi 25 février 1959, à 9 h. 25 du matin. Sœur Geneviève de la Sainte Face avait quatre-vingt-neuf ans et dix mois.

Le décès à peine connu, le glas des cloches de la Basilique fit écho à celui du Carmel, mais quelque chose de triomphal émergeait au sein des regrets. La radio annonça la nouvelle et, de partout, affluèrent les télégrammes de condoléances. Celui du Pape Jean XXIII, qui avait jadis présidé le Jubilé de la défunte, était empreint d'une émouvante tendresse paternelle.

Le corps fut exposé jusqu'au 27 au soir, dans le Chœur intérieur où les moniales disent l'Office. Ce fut, pendant les trois jours, un défilé incessant de fidèles, venus parfois de très loin, même de l'étranger. On ne se lassait pas de contempler, derrière les grilles ce visage que Thérèse avait tant aimé, et qui portait, avec la marque de la croix, une auguste sérénité. « Cela nous vaut une retraite », observaient certains assistants.

Les funérailles eurent lieu le samedi 28 février. Elles furent honorées de la présence de quatre Évêques : ceux de Bayeux et d'Évreux, l'Auxiliaire de Sées et Mgr Fallaize. Après la messe, S. Exc. Mgr Jacquemin, Ordinaire du lieu, monta en chaire pour souligner les liens exceptionnels d'intimité qui avaient uni Soeur Geneviève à sa glorieuse petite Sœur. Il insista surtout sur l'ultime leçon de cette vie et de cette mort : l'efficacité souveraine de la Voie d'Enfance Spirituelle pour porter l'âme aux sommets de l'union et féconder son apostolat.

Le clergé, venu très nombreux, pénétra alors dans la clôture et se rangea dans le Chœur, devant les religieuses. Les trois absoutes furent chantées a capella par les Pères Carmes. La première fut donnée par le Très Révérend Père Paul Philippe, Commissaire Général du Saint-Office, qui était à la fois le représentant du Saint-Siège et le délégué per­sonnel de S. Em. le Cardinal Ottaviani ; la seconde revint au Très Révérend Père Général des Carmes Déchaussés ; la troisième à S. Exc. Mgr Jacquemin.

Les Pères Carmes, vêtus de leur manteau blanc, prirent ensuite le cercueil et le portèrent à l'entrée du caveau, sous la chapelle de la Châsse, là où repo­saient déjà, à l'ombre de Thérèse, Mère Agnès de Jésus et Sœur Marie du Sacré-Cœur. Un verset de psaume, gravé dans la pierre, protège leur dernier sommeil. Sœur Geneviève elle-même l'avait choisi, car il traduit son rêve de toujours, enfin réalisé : « Vous les avez cachées, Seigneur, dans le secret de votre Face. »

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