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Circulaire de sr Françoise-Thérèse

 

Abrégé de la vie et des vertus de notre vénérée et bien-aimée Sœur Françoise-Thérèse Martin, soeur de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, décédée en ce Monastère de la Visitation Sainte-Marie de Caen, le 16 Juin 1941 à 11 heures et demi du soir, à l'âge de 78 ans, dont 41 ans de profession religieuse ; du rang des soeurs choristes, passée à celui des sœurs associées.

Le passereau trouve une demeure et l'hirondelle un nid pour y déposer ses petits ; pour moi j'ai choisi vos autels, mon Roi et mon Dieu.
(Psaume 83).

Après avoir, à différentes reprises, cherché une demeure auprès des tabernacles du Seigneur, c'est à l'ombre de notre sanctuaire que notre chère Sœur Françoise-Thérèse se fixa pour jamais, embrassant la vie cachée de la Visitation, dans toute la joie de son cœur.
Marie-Léonie fut la troisième des neuf enfants accordés par Dieu à Mr et Mme Martin. Nous n'avons plus à faire l'éloge de ses vertueux Parents, après ce qu'en a fait connaître celle qui fut le plus beau fleuron de leur couronne : « Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus ».
Marie et Pauline remplissaient déjà de joie la maison paternelle quand ce troisième lis vint à éclore en ce parterre béni, le 3 Juin 1863. Il fut accueilli avec la plus chaude tendresse et, le lendemain, régénéré dans les eaux du baptême en la belle fête du Saint Sacrement ; pieuse coïncidence qui fit toujours tressaillir de joie l'âme profondément eucharistique de notre bien-aimée Sœur. Relevons encore qu'elle reçut en cette même fête son passeport pour le Ciel, par le Sacrement de l'Extrême-Onction.
Cependant, au lieu de s'épanouir, la blanche fleur inclina bientôt sa corolle ; la santé chancelante de l'enfant donnait continuellement des inquiétudes à sa bonne Mère, qui la vit, pendant 16 mois, entre la vie et la mort.
Un pèlerinage à Notre-Dame de Sées, accompli à pied par son père, et une neuvaine à la Bienheureuse Marguerite-Marie obtinrent enfin du ciel l'amélioration implorée. « Si elle doit devenir une sainte un jour, guérissez-la », avaient dit dans l'élan de leur foi toute surnaturelle Mr et Mme Martin.
Mais le Seigneur, dans ses desseins impénétrables, devait encore faire passer par le creuset de l'épreuve ces deux grands chrétiens. A mesure que l'enfant se développait, on constatait avec peine qu'elle était moins douée que ses sœurs. Dès qu'elle eut atteint l'âge de commencer ses études elle se montra très espiègle, ne tirant aucun profit des cours qui lui étaient donnés, pensant plutôt à s amuser et à taquiner ses petites compagnes. Avec une sincère humilité, elle avouera plus tard avoir été une très mauvaise écolière, par exemple, ne comprenant rien au calcul, surtout aux divisions, elle se contentait d'aligner des chiffres au hasard, les uns sous les autres, faisant ainsi la désolation de sa Maîtresse.
La pieuse Madame Martin ne cessait de recommander à sa sœur, religieuse à la Visitation du Mans, sa troisième fille qui lui causait tant d'inquiétudes. Après un séjour de Léonie au pensionnat du Monastère, la chère Tante exprimait ainsi son appréciation sur sa petite nièce, alors âgée de 9 ans :
« Léonie, pour le peu de temps que je l'ai eue, m'a donné bon espoir pour l'avenir. C'est une enfant difficile à élever et dont l'enfance ne donnera aucun
    agrément, mais je crois qu'ensuite elle vaudra autant que ses sœurs. Elle a un cœur d'or, son intelligence n'est pas développée et reste au-dessous de son âge ;
    cependant, elle ne manque pas de moyens et je lui trouve un bon jugement ; avec cela, une force de caractère admirable. Quand cette petite aura la rai-
    son et qu'elle verra son devoir, rien ne l'arrêtera ; les difficultés, quelques grandes qu'elles soient, ne seront rien pour elle ; elle brisera tous les obstacles
    qui ne lui manqueront pas sur son chemin, car elle est bâtie pour cela. Enfin, c'est une nature forte et généreuse, tout à fait à mon goût, mais si la grâce
    de Dieu n'était pas là, que serait-ce ?... »


Le 28 Mai 1875, fête de la Très Sainte Trinité, elle fit sa première Communion en l'église Notre-Dame d'Alençon, souvenir qui s'imprima si profondément dans la mémoire de sa Sainte petite Sœur qu'elle la relatera plus tard dans son admirable autobiographie : « l'Histoire d'une âme ».
Mr et Mme Martin essayèrent à nouveau de faire bénéficier Léonie de la bonne éducation que Marie et Pauline recevaient à la Visitation du Mans où leur tante, Sœur Marie-Dosithée Guérin, les entourait de la plus maternelle sollicitude. Mais notre fillette, trop indisciplinée, ne put jamais se plier au règlement du Pensionnat et revint à Alençon pour y recevoir des leçons particulières. Se rendant compte de son infériorité, elle en souffrait silencieusement ; plus tard, elle nous dira : « J'ai cru longtemps avoir été changée en nourrice, jusqu'au jour où « ma Mère m'assura ne m'y avoir jamais mise ; ce me fut un vrai soulagement ! »
Son âme affectueuse se dilatait dans la chaude atmosphère familiale où elle se plaisait à prodiguer les effusions de sa tendresse à chacun des siens, surtout aux deux chères benjamines qui le lui rendaient largement.
« Ma chère petite Léonie, dira Sainte Thérèse, tenait une bien grande « place dans mon cœur ; elle m'aimait beaucoup ; le soir, en revenant de ses « leçons, elle voulait me garder quand toute la famille était en promenade, il « me semble encore entendre les gentils refrains qu'elle chantait de sa douce « voix pour m'endormir. »
Vers l'année 1876, Mme Martin eut une dernière entrevue avec sa bien- aimée sœur Visitandine qui achevait rapidement de se sanctifier dans le cloître.
Elle: la supplia de lui faire sentir visiblement, après sa mort, son crédit auprès de Dieu en prenant pitié de sa pauvre enfant.
Tandis qu'au foyer on s'entretenait tristement de la mort prochaine de la vénérée tante, Léonie dit à Marie : « Moi, je Voudrais lui écrire avant quelle ne « meure et lai donner mes commissions pour le Ciel ; je veux quelle demande « pour moi au Bon Dieu la Vocation religieuse. » La chère aînée ne prêta, sur le moment, aucune attention sérieuse à ce désir qu'elle croyait sans fondement, mais notre petite volontaire composa toute seule sa missive dont voici le contenu :

Ma chère Tante,
Je conserve comme une relique l'image que vous m'avez donnée, je la regarde tous les jours, comme vous me l'avez dit, pour devenir obéissante. Marie me l'a encadrée. Ma chère Tante, quand vous serez au Ciel, demandez au Bon Dieu, s'il vous plaît, qu'il me fasse la grâce de me convertir et aussi qu'il me donne la vocation de devenir une vraie religieuse, car j'y pense tous les jours. Je vous en supplie, n'oubliez pas ma petite commission, car je suis sûre que le Bon Dieu vous exaucera.
Au revoir, ma chère et bien-aimée Tante, je vous embrasse de tout mon cœur.
Votre nièce bien affectionnée, Léonie.

A la lecture de ces lignes, Mme Martin, grandement surprise par cette déclaration spontanée, la communiqua à sa belle-sœur de Lisieux, Mme Guérin, en ajoutant : « Mais où va-t-elle chercher ces idées-là ? Ce n'est certes pas moi qui les  lui mets dans la tête, je suis même persuadée qu'à moins d'un miracle, jamais  ma Léonie n'entrera en Communauté. Je vous avoue que cette petite lettre  réveille mon courage et je me prends à espérer que, peut-être, Dieu a des vues de miséricorde sur cette enfant. S'il ne fallait que le sacrifice de ma vie pour  qu'elle devienne une sainte, je le ferais de bon cœur. »
Racontant l'histoire de cette lettre à sa fille Pauline, alors pensionnaire à la Visitation, la chère Maman précisait :
« Je disais, le soir, à Marie :  Il y a une chose qui m'étonne, c'est qu'elle  a écrit : une vraie religieuse. Marie, toute surprise à son tour, m'a répondu : « J'ai absolument voulu qu'elle efface Vraie ; je lui ai fait remarquer que cela ne signifiait rien, mais elle a tenu bon en disant : « Je t'en prie, laisse-moi mettre cela, moi je veux qu'il en soit ainsi. »
Marie lui a demandé, le lendemain : « Qu'est-ce que cela signifie : une vraie religieuse ? » Léonie lui a répondu : « Cela signifie que je veux être une religieuse tout à fait bonne et enfin être une sainte. »

Quelques semaines plus tard, le 24 Février 1877, la vénérée Sr Marie-Dosithée rendait sa belle âme à Dieu, laissant sa famille religieuse embaumée du parfum de ses éminentes vertus. C'est alors qu'un changement notable se manifesta en notre Léonie ; on ne tarda pas à lui reconnaître de rares qualités de jugement et de cœur qui suppléeront toujours à son instruction restée médiocre ; l'intervention du Ciel était palpable.
Au mois de Juin suivant, Mme Martin, atteinte d'un mal inexorable, entreprit avec ses filles, Marie, Pauline et Léonie, un pèlerinage à Lourdes, pour solliciter sa guérison. Dans sa foi profonde, elle entendait aussi attirer sur sa troisième enfant l'intervention toute-puissante de la divine Mère. « Je tiens à emmener Léonie, écrivait-elle à sa belle-sœur ; je baignerai son front de l'eau miraculeuse, afin que la Sainte Vierge ouvre son intelligence ». Cette confiance ne pouvait être trompée.
Peu après, le 28 Août 1877, l'admirable et si vraie chrétienne qu'était Mme Martin, épuisée par la souffrance et se sentant mourir, remettait entre les mains du Bon Dieu, dans le plus parfait abandon, sa jeune et nombreuse famille. Elle la laissait plongée dans une immense douleur, mais tout imprégnée des exemples de sa noble vie qui l'avaient fait comparer si justement à la « Femme forte », dont la Sainte Ecriture nous fait l'éloge.
Du séjour bienheureux, cette digne Mère acheva ce qu'avait commencé la tante Visitandine, de sorte que Léonie devint dès lors un sujet de consolation pour son bon Père et pour ses soeurs.
Monsieur Martin, soucieux du bonheur et de l'avenir de ses filles voulut leur assurer la tendre et vigilante direction de leur tante, Mme Guérin, et vint pour cela se fixer à Lisieux, où Léonie put terminer son éducation au Pensionnat des Dames Bénédictines.
Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus nous dépeint avec un charme exquis l'intimité d'une de ces soirées où tous réunis sous la lueur discrète de la lampe familiale, le vénéré Père, comme un vrai patriarche, tenant sur ses genoux sa « petite Reine », surveillait les devoirs de sa « bonne Léonie », ainsi qu'il se plaisait à la nommer. Le trait de celle-ci offrant à ses petites sœurs, poupée, corbeille et trousseau relaté dans l'Histoire d'une âme, dénote son cœur d'or ; elle ne pouvait, en effet, les voir admirer quelque objet lui appartenant sans le leur offrir spontanément.
En 1883 elle partagea l'affliction profonde de sa famille lors de la mystérieuse maladie dont fut atteinte la  petite Thérèse. Avec ses aînées, elle vécut des heures pénibles au chevet de la douce malade, s'ingéniant à la distraire et a la récréer. Navrée, le jour où l'on constata que l'enfant ne reconnaissait même plus Marie, elle la porta près de la fenêtre d'où la fillette pouvait apercevoir sa grande sœur lui tendant les bras. Vaine tentative, après laquelle les trois jeunes filles désolées tombèrent à genoux, priant et suppliant la Reine du ciel avec une indicible ferveur. Elle eut alors la joie de contempler sur les traits de 1'heureuse miraculée, le rayonnement céleste du sourire ineffable de la Vierge immaculée à sa petite Fleur.


L'année suivante, l'enfant privilégiée de Marie eut l'inexprimable bonheur de s'unir à Jésus pour la première fois et de recevoir le sacrement de Confirmation. « Ce fut ma chère petite Léonie qui me servit de marraine en ce jour, écrira-t-elle plus tard. Elle était si émue qu'elle ne put empêcher ses larmes de couler tout le temps de la cérémonie.
Autrefois, Léonie avait accompagné Mme Martin aux réunions des tertiaires de Saint-Francois-d'Assise, et, secrètement, nourrissait le désir de se consacrer à Dieu dans l'Ordre séraphique. Le 7 Octobre 1886 elle obtenait la permission de tenter un essai de vie religieuse au Monastère des Révérendes Mères Clarisses d'Alençon. Hélas ! l'austérité de la Règle eut bien vite raison de sa délicate santé, et, le 1er Décembre suivant, elle dut quitter ce fervent Monastère.
Pressée cependant par l'intime désir « d'habiter dans la maison du Seigneur » et ne pouvant songer à rejoindre ses soeurs aînées, Marie et Pauline, au Carmel, Mlle Léonie dirigea ses pas vers notre Monastère de la Visitation, où elle sollicita son entrée, le 16 Juillet 1887. Un séjour de quelques mois acheva de la convaincre que l'heure de Dieu n'avait pas encore sonné, sa santé n'étant pas suffisamment affermie, elle rentra donc aux Buissonnets, où sa famille bien-aimée l'accueillit avec compassion et tendresse.
En son absence, Monsieur Martin avait fait, avec ses deux dernières filles, Céline et Thérèse, le pèlerinage de Rome ; aussi, que de souvenirs intéressants et pieux furent narrés à la chère grande sœur, qui se dilata peu à peu dans cette douce intimité.
Un très grand vide allait à nouveau se creuser en ce foyer privilégié. La petite Reine tant aimée s'apprêtait à prendre son essor vers la montagne bénie qu'elle devait embaumer par le charme  unique de sa sainteté. La veille du départ, tandis que l'on osait à peine parler dans la crainte de trahir une émotion trop vive, Léonie, la pressant tendrement sur son cœur, lui donna quelques avis affectueux afin de la mettre en garde contre une déception possible, semblable à celle qu'elle venait d'expérimenter. Mais la divine Sagesse avait sur ces deux âmes des desseins bien différents, ce fut un adieu définitif que la petite Thérèse fit aux siens, le lendemain, en franchissant les portes du Carmel.
Après ce suprême sacrifice, Mr Martin, qui, dans sa foi généreuse, s'estimait trop honoré de voir toutes ses enfants marquées du choix divin, s'offrit lui-même au Seigneur pour consacrer à sa seule gloire ses dernières années. Avec une admirable résignation, il reçut l'épreuve de la pénible maladie qui devait le conduire au terme de l'exil. Léonie et Céline entourèrent leur bon Père des attentions les plus délicates, s'efforçant par leur piété filiale de suppléer à l'absence des cœurs affectueux qui, du fond de leur cloître, l'enveloppaient invisiblement de tendresse et de prières. Elles-mêmes allaient bien souvent puiser, près des grilles du Carmel, les conseils et le réconfort dont elles sentaient vivement le besoin.
En 1890, les deux sœurs eurent la consolation de faire un pèlerinage à Paray-le-Monial, et là, notre chère Léonie, qui ne perdait pas de vue son ardent désir de vie religieuse, supplia la Bienheureuse Marguerite-Marie de lui obtenir la grâce d'être enfin toute à Dieu.
En se constituant l'Ange Gardien de leur Père chéri, Mlle Céline permit à sa sœur de franchir à nouveau le seuil de notre Monastère, le 24 Juin 1893. Après un généreux postulat, sa réception à la prise d'habit mit le comble à ses vœux. Elle reçut le nom de Sr Thérèse-Dosithée, ce dernier en souvenir de Sr Marie- Dosithée, sa sainte Tante Visitandine. Son bonheur fut d'autant plus grand, que sa bien-aimée Céline put assister à la cérémonie, tandis qu'au Carmel tous les cœurs battaient à l'unisson du sien.
Heureuse de la voir porter son nom, Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus lui écrivit, dans une sainte émulation :
« Laquelle des Thérèse sera la plus fervente ? Celle qui sera la plus humble, la plus unie à Jésus, la plus fidèle à faire toutes ses actions par amour. Ne laissons passer aucun sacrifice, tout est si grand dans la vie religieuse ! »
Néanmoins, malgré sa bonne volonté, la chère novice ne put soutenir longtemps l'effort fourni jusqu'alors. A cette époque, nos anciennes Mères demandaient aux jeunes Soeurs l'accomplissement intégral de la Règle, et l'on n'usait pas des adoucissements reconnus maintenant indispensables à la formation des sujets. Aussi plusieurs d'entr'eux, de santé délicate, durent-ils s'avouer incapables de persévérer et notre pauvre enfant fut du nombre.
Lorsqu'elle revint à Lisieux, son Père vénéré avait échangé la terre pour le ciel. Le Seigneur avait rappelé à Lui son fidèle serviteur, le 29 Juillet 1894, pour lui décerner la couronne de gloire et d'immortelle félicité si noblement méritée. Deux mois plus tard, Mlle Céline, ayant achevé sa tâche de dévouement filial, avait embrassé, à son tour, la vie du Carmel.
Ce fut donc dans l'accueil très affectueux de son oncle et de sa tante, Mr et Mme Guérin, que Mlle Léonie trouva un adoucissement à sa peine. Auprès d'eux, elle se sentait en famille, car tous deux avaient toujours entouré d'une même sollicitude leurs nièces et leurs propres enfants.
Leur fille aînée avait épousé le Docteur La Néele, et la dernière, Marie, devait les quitter sous peu pour être Carmélite. Aussi comme une fille uniquement aimée, Mlle Léonie fut-elle choyée de ses bons parents, dont elle était en même temps la douce consolation.
Mais, au Carmel, des cœurs fraternels suivaient avec compassion, les péripéties successives de la pauvre exilée et unissaient leurs prières aux siennes. Le jour de sa profession, Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, ardemment désireuse de la voir partager le bonheur intime dont elle jouissait, avait formulé cette prière :
« O Jésus ! laites que ce soit Votre Volonté que Léonie soit Visitandine et si elle n'a pas la Vocation, je vous demande de la lui donner. Vous ne pouvez pas me refuser cela. »
Cette audacieuse supplique de la  petite Reine  toucha le Cœur du Divin Roi. Après sa mort, les difficultés, qui avaient jusque-là retenu notre colombe hors de l'arche, s'aplanirent et elle put redire avec le psalmiste : « Seigneur, vous avez brisé mes liens ; je vous offrirai une hostie de louange. »
En notre Famille religieuse un changement s'était opéré ; des deuils réitérés nous avaient obligées de recourir à notre Monastère de Boulogne-sur-Mer qui, charitablement avait répondu à notre appel en nous envoyant deux très Honorées Sœurs destinées à gouverner alternativement notre Communauté. Elles apportaient de leur cher berceau de profession d'autres vues sur l'adaptation progressive des jeunes Sœurs à notre Sainte Règle. Aussi plusieurs anciennes postulantes sollicitèrent à nouveau leur admission. Encouragée par cet exemple Mlle Léonie entra définitivement parmi nous, le 28 Janvier 1899.


Son départ causa un grand vide dans sa famille d'adoption. Monsieur Guérin qui, prudemment, avait prolongé de quelques mois le séjour de sa nièce dans le monde, s'était décidé à la conduire lui-même au cloître, malgré la peine qu'il ressentait de cette dernière séparation. Le surlendemain, dans une lettre affectueuse, Madame Guérin lui exprimait ainsi ses sentiments : « Je voyais, ma chère petite Léonie, que tu souffrais beaucoup dans le monde et je souffrais moi-même de ta peine. Te voilà arrivée au but de tes désirs, que le Bon Dieu veuille bien continuer de guider ta nacelle afin qu'elle arrive sûrement au port. Ton année d'épreuve est terminée, maintenant c'est une vie nouvelle que tu « commences, vie que tu connais déjà en partie. Avance avec courage ; compte beaucoup sur le Bon Dieu, remets-lui tout comme tu le fais, d'ailleurs, attends tout de Lui. Nous t'aiderons. Oh ! oui je te l'assure, dans nos faibles prières, le Seigneur entendra souvent ton nom. »
Après quatre mois seulement de postulat, Mlle Léonie reçut le Saint Habit avec le nom de Sr Françoise-Thérèse, en souvenir de sa petite sœur très aimée.
Le noviciat était alors confié aux soins vigilants de notre Très Honorée Sœur Louise-Henriette Vaugeois, professe de notre cher Monastère de Boulogne. L'intelligente Maîtresse sut comprendre l'âme de sa nouvelle novice qu'elle jugea très droite, simple et humble. Ne paraissant jamais surprise des remarques qu'on pouvait lui faire, notre chère Sr Françoise-Thérèse s'en humiliait franchement, profondément convaincue de ses déficiences. Elle ne se troublait pas non plus des difficultés rencontrées dans ses emplois et riait, la première, de ses mésaventures. Très affectionnée à toutes ses compagnes, elle se plaisait à le leur témoigner, sautant parfois au cou de l'une d'entr'elles en disant : « Que je l'aime cette petite sœur-là ! »
Son cœur étroitement attaché à sa digne Maîtresse fut brisé lorsque celle-ci, rappelée en son Monastère de profession, dut laisser son petit bercail aux mains de notre Très Honorée Sœur Marie-Aimée de Songnis.
Très différente de caractère, la nouvelle Directrice, qui possédait de remarquables aptitudes pour la formation des novices, les entraînait avec virilité à la conquête des fortes vertus. La transition fut pénible à notre chère Sœur, aussi versa-t-elle des torrents de larmes ; on la voyait même parfois se présenter devant sa Maîtresse, armée de deux mouchoirs pour les étancher !..
La trouvant, en effet, suffisamment affermie dans sa voie, la sage Directrice, tout en la soutenant avec bonté, estima le moment venu de travailler à l'affranchir des liens qui la tenaient encore trop captive d'elle-même.
Une certaine lenteur à s'adapter aux détails pratiques de la vie religieuse, jointe à un soin exagéré et trop méticuleux de tout ce qui était à son usage, fournissait ample matière à de fréquentes répréhensions. Cependant, malgré les humiliations répétées et reçues avec paix et douceur, notre fervente novice ne perdait rien de sa gaîté, son esprit enjoué animait les récréations, provoquant et prenant- en bonne part les aimables plaisanteries de ses Sœurs. La charité chez elle dominait en toute rencontre ainsi que le témoigne le trait suivant : une journée de licence ayant été donnée pour une fête de l'Epiphanie, en laquelle notre bien-aimée Sœur avait tiré la fève, elle trouva le soir son lit garni de six boules d'eau chaude, petite malice de ses compagnes qui la savaient très frileuse ; sans se troubler aucunement, elle s'en réserva une et alla cacher les autres dans le lit de celles de ses Sœurs qui souffraient le plus du froid.


L'année du noviciat s'achevait et notre très aimée Sœur Françoise-Thérèse voyait enfin poindre avec bonheur le beau jour de sa profession. Sa petite barque touchait au port ainsi que le lui écrivait son bon Oncle, Mr Guérin, en apprenant son admission à prononcer nos saints vœux. Il ajoutait : « Bien des vents contraires ont entravé ton voyage, parce que Dieu a voulu te mûrir et te rendre digne du grand honneur que tu sollicitais. Tu dois sans doute ce résultat aux grâces dont Dieu t'a comblée pour récompenser ta persévérance.  Je prends part à ta joie, ma chérie, parce que je sens qu'une partie de l'honneur qui t'est fait rejaillit sur nous. Depuis bien des années, n'as-tu pas été  beaucoup notre fille ? Nous avons travaillé de notre mieux à ta perfection.  Aujourd'hui, notre mission est terminée. Aide-nous, ma chère enfant, à en  remercier le Bon Dieu, et crois bien que ta douce présence nous manque beaucoup, à ta tante et à moi. »

Du Carmel de Lisieux lui parvinrent les vœux les plus affectueux des quatre cœurs qui vibraient si fraternellement avec le sien. Ceux de Sr Marie du Sacré-Cœur, sa chère aînée, étaient ainsi conçus : « Comment t'exprimer  ce qui se passe dans mon cœur à la veille d'un si grand jour ? Quelle alliance ! Quel honneur pour celle qui est l'objet d'un tel privilège !... Demain, à neuf heures, nous t'entourerons de notre amour et de nos prières. Ne  crois pas que nous serons loin de toi, oh ! non, pour l'âme il n'y a pas de  distances. Et puis, à tes côtés, se trouveront aussi notre père et notre mère  chérie ma tante du Mans qui rayonne de bonheur en voyant sa petite Visitandine réaliser ses vœux les plus chers, notre Thérèse, entourée des quatre  petits anges depuis longtemps déjà dans la Patrie... Oui, demain le Ciel  tout entier sera en fête... j'ai mis ta couronne aux pieds de la Sainte Vierge  (celle de chez nous que tu connais, qui a souri à Thérèse). Je l'ai même suspendue à son cou et nous l'avons toutes baisée ;     quel bonheur pour nous de  te l'offrir !.... »
Sa petite cousine, Sœur Marie de l'Eucharistie lui exprimait aussi la part qu'elle prenait à sa joie : « Louons le Seigneur, qui a fait éclater sa miséricorde sur notre famille. Un sixième lis va lui être consacré et ce n'est pas le  moins brillant, ayant acheté à force d'épreuves, sa vocation. Oh ! comme  je lui suis unie de cœur et d'esprit et comme tout le Ciel est en fête ; que de  saints t'accompagnent en ce beau jour ; ton cortège est tout céleste ; il n'a  rien de terrestre. »
Le 2 Juillet 1900, en notre fête patronale de la Visitation, notre heureuse Sœur Françoise-Thérèse se consacrait pour toujours au Seigneur. Rayonnante sous sa couronne de roses, elle paraissait transfigurée ; n'était-elle pas l'Epouse de Jésus, le Roi du Ciel et de la terre ? Avec sa Sainte petite Sœur, elle pouvait chanter dans l'élan de sa reconnaissance :
«    Tu fais vibrer de ta lyre les cordes
«    Et cette lyre, ô Jésus, c'est mon cœur.
«    Alors je puis de tes miséricordes
«    Chanter la force et la douceur. »
Dans la vie de Communauté, notre nouvelle professe fut appelée à se dévouer successivement comme aide dans tous les emplois. Son goût de l'ordre, porté jusqu'à l'extrême, se manifesta d'abord au réfectoire, où, avec une délicate attention, elle veillait soigneusement à ce qu'aucune de ses Soeurs, ne manquât de quoi que ce soit.
Mais son cœur exultait de joie lorsque l'obéissance l'appelait à la Sacristie, tant était grand son esprit de foi et ardent son amour pour la Sainte Eucharistie. Jusqu'à l'âge de 73 ans et plus, elle tint à conserver la faveur de marquer le linge d'autel, sa piété lui faisait trouver une très pure jouissance à travailler aux pales, corporaux et purificatoires qui touchaient de si près la divine Hostie. Nous ne saurions traduire le bonheur avec lequel elle répondait la Sainte Messe et l'on ne pouvait lui faire plus grand plaisir que de lui réserver, dans la suite, ce privilège.
Treize ans à peine s'étaient écoulés depuis la bienheureuse mort de l'Ange du Carmel et déjà une gloire extraordinaire environnait son nom ; l'on parlait de soumettre à la Sainte Eglise l'examen de ses vertus. En 1910, Monseigneur Lemonnier, évêque de Bayeux et Lisieux, ayant reçu de la Sacrée Congrégation des Rites l'autorisation d'ouvrir le Procès diocésain, on prévint notre Très Honorée Mère que notre chère Sœur Françoise-Thérèse aurait à préparer sa déposition. Très émue par la grandeur et la gravité de l'acte qui lui était demandé, et soucieuse de ne rien omettre comme de ne rien ajouter, elle s'enveloppa de prière et de recueillement pour rédiger ses déclarations.
Cependant, craintive et défiante d'elle-même, notre édifiante Sœur, qui voyait toujours Dieu en ses Supérieures et leur témoignait la plus filiale confiance, eut particulièrement recours à leurs conseils en cette circonstance : « Notre Mère  est pour moi, d'un dévouement sans pareil, écrivait-elle à ses Sœurs du Carmel,  je suis touchée jusqu'aux larmes d'avoir tant d'assistance ; jamais je ne me  tirerais d'affaire sans cela, j'en conviens humblement. Enfin, pourvu que j aie  assez d'esprit peur aimer le Bon Dieu de toutes mes forces, ne plus vivre que  d'amour et d'humilité, cela me suffit !... »


Quelques mois plus tard, elle était appelée à témoigner devant le Tribunal ecclésiastique, siégeant à Bayeux, et notre très Honorée Mère Jeanne-Marguerite Decarpentry l'accompagnait dans cette ville, où elles reçurent l'hospitalité la plus bienveillante chez les Révérendes Mères Bénédictines.
Notre modeste Sœur, loin de se laisser éblouir par les respectueux égards dont on l'entourait, confiait intimement : « Thérèse travaille beaucoup mon âme en ce moment, sur l'humilité. Plus je la vois élevée en gloire, plus je sens le  besoin de m'abaisser. J'ai soif de disparaître, d'être comptée pour rien, quelle  grâce !... »
Le 30 Septembre 1912, 15e anniversaire de son entrée au Ciel, l'aimable petite Sainte vint visiter sa bonne Léonie, qui perçut dans la soirée de suaves et pénétrantes odeurs de roses. Relatant ce fait à ses chères aînées, elle concluait : « J'en ai été extrêmement consolée quoique cela n'ait duré que quelques instants,  si bien que dans ma joie, je me suis prise à dire : « O ma petite Sœur bien- aimée, tu es là près de moi, j'en suis sûre. » Depuis je me sens plus fervente ;  le petit rien voudrait devenir saint lui aussi. Hélas ! quelquefois il se révolte ; il a de la peine à pratiquer la petitesse. »


L'interrogatoire du Procès apostolique, en 1915, devait se poursuivre au Carmel de Lisieux. Les Supérieurs ecclésiastiques donnèrent à Sœur Françoise-Thérèse l'ordre de s'y rendre. Sa Charité entreprit ce second voyage avec la plus douce consolation. Comment traduire « l'Ecce quam bonum » qui jaillit du cœur des quatre Sœurs lorsqu'elles se trouvèrent réunies pour la glorification de leur Benjamine ?... Notre chère Sœur n'avait, jusqu'ici, suivi que de loin les ascensions successives de cette âme privilégiée vers les sommets de la Sainteté, maintenant elle allait pouvoir les revivre en les reconstituant dans le cadre béni qui en avait été le témoin.
Avec une dévotion qui ne se peut exprimer, elle parcourut les lieux sanctifiés par cet ange terrestre, se plaisant particulièrement à prolonger son oraison dans l'austère cellule de la petite Sainte. Puis que de célestes entretiens eut-elle avec ses sœurs ! Cette réunion inespérée leur faisait goûter la douce intimité d'autrefois, surnaturalisée par leur consécration virginale. « Oh ! je suis trop heureuse », s'écriait souvent notre Léonie, joignant les mains et regardant le Ciel.
Le bonheur de ces âmes d'élite sur lesquelles reposaient visiblement les bénédictions du Seigneur était fraternellement partagé par toutes les religieuses du fervent Carmel. Notre chère Sr Françoise-Thérèse fut délicatement entourée et fêtée, on lui chanta de gracieux couplets exaltant les vertus de la future et grande Sainte, dont le glorieux triomphe rejaillissait sur sa famille bénie.
Mais tout est éphémère ici-bas, le terme de ce séjour fut assombri par la pensée d'une séparation définitive. Dans un dernier refrain, on se donna rendez-vous en l'éternelle Patrie.
«    O Sœur, ne pleurez pas si l'heure qui s'achève
«    Semble nous préparer de bien tristes adieux,
«    Car cet exil d'un jour passera comme un rêve,
«    Et bientôt, pour toujours, nous serons dans les Cieux ! »


De retour à la Visitation, notre heureuse Sr Françoise-Thérèse reprit le cours de sa vie humble et cachée. Si, jusque-là, une crainte excessive de faillir, l'avait encore quelque peu paralysée, elle allait désormais, dans le sillage de sa Sainte chérie, se dilater et approfondir toujours plus les secrets de la petite voie d'enfance spirituelle, qui convient si bien aux filles de Saint François de Sales. Elle conservait au fond de son cœur, avec une certaine mélancolie, la pensée des heures pleines de charme passées à Lisieux. Avec quel plaisir dut-elle savourer ces lignes tracées par sa bien-aimée Sœur Marie du Sacré-Cœur : « Et nous,  petite Sœur, que penses-tu du souvenir que tu nous as laissé, souvenir qui me  fait rêver du Ciel où le revoir sera éternel ?... Comme toi, je sens davantage,  depuis ton départ, le poids de l'exil, car, crois-le bien, il manquera quelque  chose à notre bonheur tant que nous ne serons pas réunies. Un instant nous  avons goûté ensemble les joies de la famille, nous avons vécu un peu notre vie d'autrefois ; il m'a semblé que nous ne nous étions jamais séparées ; ces  17 ans avaient fui loin de nous et nous étions toutes à notre bonheur présent. Ainsi Là-haut, lorsque nous jetterons un regard sur notre vie terrestre,  elle nous paraîtra un  songe, comme le dit notre Mère Sainte Thérèse : « Une « nuit passée dans une mauvaise hôtellerie. »  Oui, vraiment notre vie d'ici-bas n'est que cela et je me sens comme toi, pleine de courage pour gravir la montagne de la perfection, car je sais bien  que c'est Jésus qui me portera dans ses bras, si je mets en Lui toute ma confiance. »
Depuis quelques années la santé, toujours précaire, de notre chère Sœur s'était notablement altérée et allait lui occasionner un bien sensible sacrifice. Jusqu'alors elle avait pu donner largement sa voix douce et harmonieuse au chant du Saint Office, louant le Seigneur de toute son âme. Elle avait même été favorisée, dans cet exercice, au début de sa vie religieuse, d'une manifestation fort touchante de sa Sainte petite Sœur, qu'elle rapporte dans une lettre au Carmel. Pendant l'Office des Matines, elle vit, tout à coup, une main lumineuse se poser sur son livre ; cette vision fut rapide comme un éclair, mais aussitôt, notre bien-aimée Sœur eut le sentiment très net d'une visite fraternelle et se dit : « C'est  ma petite Thérèse, mon second Ange Gardien, qui veut m'exciter à la ferveur ». Elle en garda une impression très vive et bienfaisante. Et l'on pouvait ajouter foi à son témoignage, car elle n'était nullement portée à désirer les grâces extraordinaires.
Avec l'âge, ne pouvant plus soutenir la fatigue de la psalmodie, elle dut y renoncer et passer au rang des Sœurs Associées. Epanchant sa peine dans le cœur doublement maternel de sa chère  Pauline, la Révérende Mère Agnès de Jésus, elle reçut cette réponse : « Oh ! ne te laisse pas attrister, ma petite « Léonie. Pourvu que ton âme chante sans cesse les louanges du Bon Dieu,  tout est bien. Et puis, rappelle-toi la main lumineuse de notre Thérèse. Cette  fois, elle est venue invisiblement fermer ton livre, mais c'est pour ouvrir plus grand ton cœur. »


Cependant, Sr Françoise-Thérèse nourrissait un intime et très ardent désir : celui de posséder une relique insigne de « sa petite Thérèse ». Le Ciel sembla vouloir exaucer ses vœux d'une manière aussi touchante qu'imprévue. Ne pouvant disposer des Restes bénis, les Révérendes Mères Carmélites, ses sœurs, se demandaient comment lui procurer cette légitime consolation, lorsqu'à la seconde exhumation, l'une d'elles, enveloppant de soie la précieuse Relique du Chef de la Sainte, vit une des molaires s'en détacher complètement. « Ce sera pour Léonie », pensa-t-elle aussitôt. Et peu après nous recevions, avec une immense gratitude, cet inestimable présent.
La renommée mondiale de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus attirait à nos grilles des visiteurs grandement désireux de connaître la propre sœur de la « Petite Fleur lexovienne ». Pour respecter les exigences de notre clôture, on dut bien souvent leur refuser cette satisfaction. Sr Françoise-Thérèse, comme aide de la sœur portière, eut parfois l'occasion de recevoir elle-même de semblables demandes ; avec finesse, elle trouvait alors moyen de répondre dans le sens qui pouvait le mieux satisfaire son humilité.
Un ecclésiastique s'étant présenté dans ces conditions au guichet du tour, notre bonne Sœur lui dit : « Nous allons demander à Notre Mère, mais je ne  crois pas que la chose soit possible. — Oh ! je le regretterais beaucoup, répartit le digne Prêtre. — Pourtant, Mr l'Abbé, je puis vous assurer que vous n'y  perdrez rien ; cela ne vaut pas la peine ! » Stupéfait d'une telle réponse, il se retire sans mot dire. Rencontrant Mr l'Aumônier, à quelques pas du Monastère, il lui fit part de sa  double  déception, mais ayant appris la clef du mystère, il fut très édifié et admira combien la sœur de la petite Sainte avait de bas sentiments d'elle-même.
Autant notre chère Sœur s'estimait incapable, autant elle exaltait les talents de ses sœurs, sans en concevoir la plus légère envie. Elle admirait sans restrictions tout ce qui sortait du Carmel de Lisieux : publications, portraits, etc., où elle retrouvait, assurait-elle, tant au moral qu'au physique, la plus authentique expression de sa Petite Thérèse. Aussi, combien souffrait-elle des discussions soulevées parfois, du dehors, à ce sujet.


Elle avait un culte très particulier pour le tableau de la Sainte Face, d'après le Saint Suaire de Turin, exécuté avec tant d'exactitude et de piété, par sa chère Céline. Elle confiait à celle-ci : « Comment te dépeindre mon bonheur en recevant ta belle Sainte Face ; ce  vrai portrait de mon Jésus est sans prix pour mon cœur. L'autre jour, mon oraison du soir a été trop courte, j'avais ce trésor sous les yeux. En considérant  ses traits divins, je repassais dans mon esprit la douloureuse Passion et tout en  moi se fondait de douleur et d'amour. »

Revenons à ses sentiments à l'égard de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. Avec quel vibrant enthousiasme suivit-elle les phases triomphales de sa Béatification et de sa Canonisation.
Dans sa touchante délicatesse, la Révérende Mère Agnès de Jésus, nous tenait au courant de tous les événements qui s'y rattachaient, et, de leur côté, nos Très Honorées Mères mettaient tout en œuvre pour célébrer le plus dignement possible la gloire de la céleste Thaumaturge. Le cœur rempli d'une joie toute surnaturelle, notre bien-aimée Sœur suivait avec une vive émotion les cérémonies qui se déroulaient dans notre chapelle et s'unissait aux hommages et aux chants d'allégresse qui jaillissaient de nos âmes vers « l'enfant chérie du monde entier ». En ces occasions, nos Vénérées Mères éprouvaient le besoin de la mettre partout à l'honneur ; nous nous édifiions alors de la charmante simplicité avec laquelle elle recevait nos plus fraternelles félicitations et se laissait couronner de roses.
Grâce à la générosité du Carmel de Lisieux, l'une de nos Sœurs Tourières eut l'insigne faveur de représenter à Rome, pour les fêtes de la Canonisation, notre chère Sr Françoise-Thérèse, qui, dans sa vénération pour l'Auguste Chef de la Sainte Eglise, chargea l'heureuse messagère de baiser en son nom la mule du Saint Père. A cette demande transmise par Monseigneur notre Evêque, Pie XI répondit en souriant : « Oui je le veux bien, parce que c'est un acte de foi ».
Le 28 septembre suivant, Son Eminence le Cardinal Vico, Légat de Sa Sainteté aux fêtes de Lisieux, venait au nom du Souverain Pontife, visiter celle qu il appelait « Sœur Léonie » et lui apportait, en l'honneur de ses 25 ans de profession religieuse, un magnifique portrait du Saint-Père, enrichi d'une spéciale bénédiction Après un paternel entretien dans notre salle de Communauté, ou, modestement agenouillée aux pieds de Son Eminence, notre Sœur, bien émue, répondait à ses bienveillantes questions, le Cardinal, accompagné de sa suite et d un nombreux clergé, se rendit au jardin pour bénir une belle statue de la nouvelle Sainte offerte par le cher Carmel.
Retrouvant avec bonheur son humble place en Communauté, notre édifiante Sœur ne songea plus qu'à s'enfoncer dans une vie toute d'intimité avec Dieu. « En « vieillissant — écrivait-elle à sa bien-aimée Pauline — qu'elle appelait la  petite Mère  de son âme, je vois toujours plus que tous les honneurs humains ne sont  que vanité et affliction d'esprit, aussi ma vie effacée me plaît ; elle se passe  presque entièrement dans notre chère cellule à faire des reprises pour la lingerie,  tout en chantant quelques strophes des poésies de ma Thérèse, de sa petite voie  très aimable et toujours plus goûtée et vécue. »


Sa Charité vivait habituellement avec sa Sainte petite Sœur qu'elle appelait « sa Directrice chérie ». Déjà elle lui attribuait la grâce d'accepter plus joyeusement ses déficiences, et maintenant la suppliait d'achever son œuvre en l'affranchissant de ses lenteurs et susceptibilités, afin de réaliser ces belles paroles : « Je planais tellement au-dessus de toutes choses que je m'en allais fortifiée des humiliations. »  Cette pensée me plaît extrêmement, confiait-elle encore à Mère  Agnès, après l'une de ses solitudes, surtout dans les occasions fréquentes où je  me vois propre à rien, la dernière. J'ai beaucoup souffert de mon infériorité,  j'ai senti très vivement l'isolement du cœur ; à présent, grande grâce de ma  retraite, son fruit très délicieux, c'est à peine si tout ce fatras vient effleurer mon  âme. Ce que je rêve : c'est de m'effacer de plus en plus !... »
En 1930, atteinte d'une grippe qui ne tarda pas à se compliquer de congestion pulmonaire, son état devint assez grave pour lui permettre de recevoir les derniers Sacrements. Notre fervente Sœur en eut des transports de joie tant elle les avait ardemment souhaités. Elle exultait à la pensée de s'en aller bientôt dans la vraie Patrie et baisait avec piété ses mains purifiées par les saintes onctions. Ses insomnies lui permettaient de formuler de brûlantes aspirations d'amour qui nous remuaient profondément ; un télégramme de Sa Sainteté Pie XI, lui apportant une suprême bénédiction, mit le comble à son bonheur. Mais ce n'était pas encore l'heure de la délivrance ; un mieux se fit sentir, et, peu à peu, à sa grande déception, notre chère convalescente reprit des forces suffisantes pour continuer son pèlerinage ici-bas. Lors d'une visite à son ancienne Fille, notre Très Honorée Sœur Marie-Aimée s'était jetée au pied d'une image de la  petite Thérèse, qu'elle aimait tant, en lui disant : « Je vous en prie, aimable Sainte, laissez-nous  encore votre chère  Léonie , ne nous la prenez pas !... » Ce touchant appel, uni à nos ardentes prières, fut miséricordieusement entendu et exaucé par le Ciel. Sa dévouée infirmière, notre inoubliable Sœur Joseph-Gabriel de Formigny écrivant au Carmel, rendit d'elle cet élogieux témoignage : « Que de sujets d'édification m'a donnés notre chère Sr Françoise-Thérèse pendant ses jours de  grandes souffrances ! Combien j'ai eu d'occasions d'admirer sa foi, son amour  du bon Dieu, sa profonde délicatesse de sentiments ; elle fait honneur à notre  chère petite Sainte Thérèse, dont elle reproduit les vertus. Aussi quelle joie pour nous de la conserver, toutes mes fatigues se sont comme envolées quand elle  a été hors de danger ».


Son Eminence le Cardinal Suhard, alors évêque de Bayeux et Lisieux, écrivait de son coté à la Rde Mère Agnès de Jésus, après une visite faite à notre vertueuse Sœur :
« Je reviens de Caen où je suis allé porter ma bénédiction à Sr Françoise-Thérèse. La chère malade est vraiment aux mains de Dieu, et, de la conversation très courte que j'ai eue avec elle, je sors tout édifié, c'est comme un écho « du Paradis, il fait bon vivre dans cette atmosphère. »
Combien nous fûmes heureuses lorsque notre vénérée Sœur revint au milieu de nous ! A maintes reprises déjà nous avions apprécié sa générosité dans la souffrance ; nous devions encore nous édifier de son endurance, lorsqu'avec l'âge, ses infirmités s'accroissant, un effort continuel lui devint nécessaire pour suivre nos exercices réguliers. Sans jamais s'écouter, elle plaisantait agréablement sur sa démarche plus pesante et ses mouvements moins agiles, fredonnant à ce sujet quelque gai refrain, comme d'ailleurs elle avait coutume d'en émailler nos récréations.
Le caractère le plus saillant de sa physionomie morale était la vertu de religion ; son amour pour la Sainte Eglise se traduisait par le plus profond respect à l'égard de ses Représentants, surtout du Souverain Pontife dont elle étudiait à fond les enseignements. Tous les ecclésiastiques étaient l'objet de sa vénération, elle priait beaucoup pour eux et aimait à répéter après sa Sainte petite Sœur : Je voudrais que l'âme du Prêtre Ressemblât à l'ange du Ciel. Ah ! je voudrais qu'il pût renaître Avant de monter à l'autel. Afin d'opérer ce miracle Il faut que, brûlantes d'amour, Des âmes, près du tabernacle, S'immolent la nuit et le jour.

Elle voyait également en toutes ses Supérieures le rayonnement de l'autorité divine, aussi les entourait-elle de mille attentions filiales ; très respectueuse de leurs intentions, elle s'assurait de leur être toujours en parfait accord de pensée dans les petits détails de ses emplois.
Par contre, elle ne comprenait pas qu'on pût se mettre en opposition avec les directives du Vicaire de Jésus-Christ ou de ses délégués, aussi les ennemis de la Sainte Eglise étaient si fortement stigmatisés par elle que nous la comparions alors au sévère Saint Jérôme qui, selon notre Saint Fondateur, se courrouçait quasi toujours.
Son attitude recueillie dans la prière révélait son ardente piété ; nos petites retraites préparatoires à la fête de la Pentecôte lui étaient particulièrement chères. En l'une d'elles, notre chère Sœur notait : « Que je savoure ces paroles : Le bon  Dieu travaille en nous, il n'est pas besoin de Le voir, de Le sentir. Heureusement, car je suis toujours et de plus en plus une pauvre bûche, je demande à Jésus  d'y mettre le feu et à l'Esprit d'Amour de l'activer. Enfin, leur toute petite ne  veut qu'aimer, elle ne sait rien dire et faire autre chose, parce qu'elle est trop  petite et cette petitesse fait tout son bonheur et toute sa force ».
La Sainte Hostie était le centre de sa vie : « Je me traînerais plutôt à « genoux que de manquer une communion », nous affirmait-elle. Elle goûtait de véritables délices au pied du Saint Sacrement exposé et demandait humblement qu'on voulût bien multiplier ses heures d'adoration. Allant et venant sous les cloîtres, notre pieuse Sœur égrenait son chapelet qu'elle tenait jour et nuit entre ses mains : « C'est mon bonheur, — disait-elle à la fin de sa vie, — de semer  des Ave Maria ». En prononçant cette prière, elle accentuait avec componction ces mots : « priez pour nous, pauvres pécheurs ». Elle se plaisait à invoquer la Très Sainte Vierge sous son beau titre d'Immaculée ; « c'est Marie qui nous sauvera, affirmait-elle, nul ne pourra lui résister, car Elle est terrible comme une armée rangée en bataille ».
Vraie Fille de nos Saints Fondateurs, avec quel accent de conviction ponctuait-elle leur éloge. « Oh ! que je l'aime notre Bienheureux Père, c'est vraiment  un Saint incomparable. » Et quand elle rencontrait l'une ou l'autre d'entre nous ayant comme elle tenté un essai de vie religieuse dans un ordre plus austère, elle lui disait : « Que serions-nous devenues si notre bon Saint Fondateur n'avait  pas institué la Visitation ? Combien nous lui devons de reconnaissance, ainsi  qu'à notre Sainte Mère qui l'a si parfaitement secondé ». Sa Charité ne cessait pas de regarder comme sa céleste Bienfaitrice, notre Sainte Sœur Marguerite-Marie qui semblait lui avoir accordé, avec la grâce de sa guérison, un zèle très ardent pour le culte du Sacré-Cœur. L'une de ses lectures favorites était l'Histoire de l'Eglise, dont elle nous citait volontiers des passages qu'elle commentait avec feu. L'esprit d'adoption, exposé dans la doctrine lumineuse et pleine d'onction de Dom Marmion, ravissait son âme. Par dessus tout, elle aimait suivre le cycle liturgique et nous savions, aux approches de Noël, l'entendre apporter, à nos Assemblées d'après Vêpres, les grandes antiennes qu'elle ne se lassait pas de méditer. Pour cette fête également venait le petit dialogue entre l'Enfant Jésus et saint Jérôme :
Jésus. — Jérôme, que me donnes-tu pour mon jour de naissance ?
Jérôme. — Divin Enfant, je vous donne mon cœur.
Jésus. — C'est bien, mais donne-moi encore quelque chose.
Jérôme. — Je vous donne toutes les prières et toutes les affections de mon cœur.
Jésus.— Donne-moi quelque chose de plus.
Jérôme. — Je vous donne tout ce que j'ai, tout ce que je suis.
Jésus.      Je désire que tu me donnes encore quelque chose de plus.
Jérôme. —  Divin Enfant, je n'ai plus rien ; que voulez-vous que je vous
donne encore ?
Jésus. — Jérôme, donne-moi tes péchés ?..
Jérôme. — Que voulez-vous en faire ?
Jésus. — Donne-moi tes péchés, afin que je te les pardonne tous.
Jérôme. — Oh ! Divin Enfant, vous me faites pleurer !

A ces derniers mots, son émotion, maîtrisée jusqu'alors, ne pouvait plus se contenir et ce petit récit s'achevait dans les larmes.
Pour le temps de la Passion, elle avait adopté cette courte et fervente prière : « O Face adorable de Jésus, qui remplirez les justes de joie pendant toute l'éternité, abaissez sur nous vos Regards divins ».
Les « Annales de Sainte-Thérèse de Lisieux », que notre chère Sœur recevait régulièrement, étaient toujours vivement attendues ; elle s'y délectait et avait grande hâte de nous faire partager les consolations qu'elle y avait puisées : « Voyez, ma Sœur, tel article, et puis, tel autre. Prenez bien votre temps ; tout est à lire. ». Elle-même en faisait la lecture à celles d'entre nous dont la vue était affaiblie. Il fut bien touchant, lorsque nous eûmes le bonheur d'abriter plusieurs de nos chères Sœurs exilées de leurs Monastères, de l'entendre lire à deux grandes infirmes la vie de sa Sainte petite Sœur, relevant certains passages par quelques vibrantes appréciations : « Vous le voyez, ce n'est pas de la sainteté à 1'eau de rose, comme on l'a dit quelquefois. C'est de la vraie vertu héroïque, ne trouvez- vous pas ? »
Les années n'enlevaient rien à la vivacité des sentiments affectueux qu'elle nous témoignait en mille occasions. Aidée par une mémoire très fidèle, notre cordiale Sœur avait toujours un mot délicat pour nous rappeler les anniversaires de nos épreuves ou de nos joies. Elle montrait une particulière bienveillance aux nouvelles venues et savait la doubler de tendresse lorsqu'elle les voyait dans la peine. Apercevant des larmes dans les yeux d'une jeune postulante, elle l'attendit un soir, après Matines, à la porte de sa cellule, pour la presser silencieusement dans ses bras ; la petite Sœur en fut si touchée qu'elle sentit aussitôt toutes ses angoisses s'évanouir.
Sa Charité venait vers nous avec un air affable et souriant, toujours imprégné de respect. Que de fois, pendant cette dernière guerre, s'efforça-t-elle de consoler l'une de nos Sœurs, dont la famille était continuellement exposée. « Ma  Sœur, lui disait-elle d'un ton convaincu, vous n'avez rien à craindre, notre  petite Thérèse veille sur les vôtres, elle s'en occupe et les garde. Ne vous tourmentez pas, je les lui confie ».

Les malades étaient, pour notre compatissante Sœur, l'objet des plus exquises attentions. Malgré sa fatigue et ses propres souffrances, elle s'offrait toujours pour veiller celles dont l'état donnait de sérieuses inquiétudes, et cette consolation lui fut accordée jusque dans un âge avancé. Notre Très Honorée Mère Jeanne-Marguerite Decarpentry, touchée de ses soins assidus, qu'elle expérimentait personnellement, écrivait à la Rde Mère Agnès de Jésus :
« Vous savez sans doute, ma bonne Mère, que Sr Françoise-Thérèse entoure ma vieillesse de multiples et affectueuses attentions, venant me chercher  pour me conduire en chaise roulante au chœur et aux Assemblées de Communauté avec une parfaite exactitude. Je demande à Notre-Seigneur de 1'en récompenser et je vois avec consolation son courage se maintenir dans la pratique de nos saintes observances, malgré le poids de l'âge qu'elle commence à ressentir, et une faible santé. »
Notre chère S Françoise-Thérèse apportait à son travail, quel qu'il fût, une application et un sein remarquables, se mettant aimablement à la disposition de ses officières en toutes circonstances : « Ma Sœur, disait-elle, demandez-moi  ce que vous voudrez, je suis prête à vous venir en aide ». Effectivement, elle se donnait sans compter et rendait mille services cachés. Pourvu qu'elle évitât de la peine aux autres, la sienne ne comptait pas, et son cœur était satisfait. Elle remplissait encore maints petits offices qu'elle s'était attribués, dans le but d'alléger la tâche de ses Sœurs. Mais ses multiples prévenances venaient parfois à l'encontre de nos plans ; Sa Charité était si vigilante à mettre en place objet qui lui semblait oublié, que nous devions bien nous garder de déposer çà et là notre travail, sous peine de ne plus le retrouver à l'endroit où nous l'avions laissé. Invariablement, dans ce cas, nous savions à qui nous adresser pour le recouvrer ; cependant notre minutieuse Soeur, sans se troubler, n'en continuait pas moins à mettre de l'ordre dans la maison du Seigneur.


Elle se reprochait pourtant, dans ses retraites annuelles, de s'écarter trop facilement de ses charges personnelles et d'user ainsi d'un temps qui ne lui appartenait pas, ce qui à ses yeux intéressait la sainte Pauvreté. Et pourtant notre Sœur l'aimait son cher vœu, tout ce qui était à son usage lui semblait trop beau ou trop bon, elle n'acceptait aucune particularité, même pendant ses maladies, et voulait en tout se fondre dans la vie de Communauté. Après sa mort, des personnes amies ayant demandé à notre Très Honorée Mère un souvenir de notre chère Sœur, on se trouva bien embarrassé, Sr Françoise-Thérèse n'ayant gardé à sa disposition que quelques médailles détériorées, un pauvre porte-plume et plusieurs feuillets imprimés, au revers desquels elle avait écrit quelques notes.
Tant qu'elle le put, notre dévouée Sœur tint à prendre sa part des travaux communs ; nos Sœurs du voile blanc se réjouissaient lorsque son tour venait d'aller à la vaisselle ; sachant bien, qu'alors, la gaîté n'y manquerait pas ; elles se sentaient à l'aise en compagnie de notre aimable Sœur qui les affectionnait tout particulièrement. Comment n'aurait-elle pas été ravie des occasions qui lui permettaient de participer aux offices les plus humbles du Monastère puisqu'elle ne rêvait que l'effacement ?.. « O très aimable petitesse et anéantissement, s'écriait-elle, que j'en suis donc éprise, puisque c'est la voie la plus courte et la plus sûre  pour entrer et demeurer à jamais dans le Cœur de notre Bien-Aimé, le Roi des  humbles et des petits ! »
Le plus doux réconfort de Sr Françoise-Thérèse était de vivre en communion de pensées et de sentiments avec ses très aimées sœurs Carmélites, toutes fusionnées dans le même idéal de vie religieuse qu'avait vécu leur Sainte petite Thérèse. Elles s'encourageaient réciproquement à le poursuivre, utilisant dans ce but toutes les énergies contenues dans la puissante et tendre affection qui les unissait si étroitement.
« Ta lettre m'a bien intéressée, ma petite sœur aimée, écrivait un jour  Sœur Marie du Sacré-Cœur à sa chère Léonie,  j'aime tant à savoir ce  que tu fais : c'est bien petit en apparence, comme ce que je fais moi-même  dans mon Office de provisoire, avec mes poires, mes pommes, carottes, betteraves etc... Mais, aux yeux du bon Dieu, il n'y a pas de grandes choses ici- bas il n'y a que des riens, même les œuvres les plus magnifiques sont néant  devant Lui, seulement, si dans nos œuvres de néant, Il aperçoit briller 1'amour, elles deviennent grandes à ses yeux. »
« Merci de ta longue lettre qui nous a fait tant de plaisir, continuait-elle dans  une autre circonstance ; que peut-il y avoir de plus intéressant pour nous que les progrès de notre petite Visitandine dans le chemin de 1'Amour et du total  abandon ? Oui, elle y court, elle y vole à tire d'ailes et pourquoi ? parce  qu'elle veut bien, comme notre Thérèse,  être un petit grain de poussière  foulé sous les pieds des passants ». Voilà le secret de sa marche rapide vers le  sommet de la montagne de l'Amour. »
Citons encore cette dernière lettre que la si regrettée marraine de Thérèse écrivait à sa chère Visitandine, six mois avant de partir pour le Ciel. Quelle surnaturelle et apostolique virilité dans cet adieu ? On m'a dit que tu étais fatiguée ; ce n'est pas étonnant à ton âge ; nous  nous en allons du côté du Ciel et le chemin a été si long que nous nous  ressentons du voyage. Qui entrera la première au Ciel ? Ce sera peut-être moi,  la plus infirme. Mais je ne veux rien demander au bon Dieu, car nous avons  plus que jamais l'occasion de sauver des âmes, cela vaut la peine de rester sur  la terre à souffrir des années encore s'il le veut.  Adieu, petite sœur chérie, je t'embrasse tendrement. Ayons bon courage.  Le Ciel est au bout du combat.
Ta pauvre aînée. »

Depuis le départ pour le Ciel de sa chère  Marie, le 19 Janvier 1940, notre vénérée Sr Françoise-Thérèse nous semblait se hâter, elle aussi, vers l'éternelle Patrie. Ses infirmités croissantes l'avaient obligée, au début de l'hiver, à quitter sa chère petite cellule pour se fixer dans une chambre d'infirmerie dont une fenêtre donnait sur notre Chapelle ; privilège que son âme si pieuse sut grandement apprécier. Comme toujours, elle trouva le moyen de multiplier ses attentions délicates à l'égard de ses compagnes de souffrances, s'oubliant elle-même pour les soulager.
Très reconnaissante des moindres services que nous étions heureuses de lui rendre, elle nous remerciait avec une touchante confusion et continuait, malgré sa fatigue, à suivre fidèlement nos exercices de Communauté : « Oui, je souffre  beaucoup, — avouait-elle, — mais je ne veux pas m'arrêter, je veux aller «jusqu'au bout ».
Au mois de Mai, elle fut atteinte d'une grippe qui l'affaiblit sensiblement ; de douloureux rhumatismes ayant fait dévier sa taille, le cœur se trouvait comprimé et lui faisait endurer de pénibles suffocations. La voyant rapidement décliner, notre Très Honorée Mère, profitant d'une légère amélioration dans son état, voulut lui donner une dernière jouissance et saisit l'occasion de son 78e anniversaire pour la fêter dans l'intimité. Elle la plaça donc près d'elle au réfectoire, et, à la récréation nous lui chantâmes quelques couplets. Deux bien grandes joies illuminèrent cette journée : par le Carmel de Lisieux lui parvint la bénédiction du Saint-Père que la Rde Mère Agnès de Jésus avait sollicitée l'année précédente, pour la 40e année de sa Profession religieuse et dont la réception avait été jusqu'ici retardée par suite des événements. Cette Bénédiction était ainsi conçue :
« Nous bénissons de tout cœur, à l'occasion du 40e anniversaire de sa profession religieuse, notre chère fille en Jésus-Christ, Françoise-Thérèse, de la Visitation de Caen, et par l'intercession de sa bienheureuse Sœur, Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Nous implorons pour elle la grâce de la plus haute sanctification dans la plus fervente humilité. »
Dans tout l'élan de sa foi, notre ardente Sœur baisait avec respect la signature autographe du grand Pontife qu'elle aimait à nommer notre Pasteur Angélique, et ne se lassait pas de contempler son portrait. Avec quelle émotion devait-elle, peu après, signer d'une main tremblante l'expression de sa gratitude à Sa Sainteté Pie XII. Ce furent les dernières lignes qu'elle écrivit ici-bas. Et nous avons appris que le Saint-Père avait célébré Lui-même une messe pour le repos de son âme si profondément catholique, si attachée à la Sainte Eglise.
Notre vénérée Sr Françoise-Thérèse conservait pieusement le Crucifix de Profession de sa Sainte petite Sœur, que nous devions rendre au Carmel, après sa mort. Elle eut l'annonce, ce jour, que la Rde Mère Agnès de Jésus faisait à notre Communauté le don total de ce précieux trésor, accompagné d'un magnifique Thabor destiné à l'exposer dans une vitrine où nous pourrons le vénérer. Son bonheur fut inexprimable car elle aimait tant sa Famille religieuse, et craignait, qu'après son départ, l'union entre les deux Monastères ne s'affaiblît. Ce sentiment, bien connu de sa chère  Pauline, lui valut encore cette assurance qui lui fit grand plaisir : « Ne crains rien, ma petite Léonie, si tu t'envoles vers le Ciel, je  ne manquerai pas de m'envoler souvent à ta Visitation ; d'ailleurs, j'en sentirai  moi-même le besoin. »
Au soir de ce beau jour, nous organisâmes une petite procession pour reconduire notre très aimée Sœur à son infirmerie, en chantant :
     Au Ciel ! au Ciel ! au Ciel !
     Par ton chemin si doux,
     Thérèse, guide-nous !
Au bras de notre Très Honorée Mère, la vénérée infirme que nous aimions à nommer : « notre relique vivante », rayonnait de bonheur. Rien ne pouvait la faire plus doucement tressaillir que la pensée de la bienheureuse éternité qu'elle sentait toute proche. Nous étions attristées, en la voyant s'affaiblir de jour en jour, sans nous douter cependant que l'appel du Seigneur était imminent. « Qu'on ne  se fasse pas d'illusion, — nous assurait-elle, — je parais aller mieux mais je  sens une destruction dans tout mon être ; oui, mon exil s'achève » !..
Comme une angoissante oppression l'étreignait parfois, elle tranquillisait ainsi le cœur maternel : « Le divin Voleur est à la porte, ma Mère, mais ne vous  faites pas de peine s'il me prend la nuit, je suis prête ; tout est donné, abandonné ». Ses entretiens ne portaient plus que sur le Ciel, elle nous paraissait l'image vivante de la vierge sage qui, sa lampe pleine d'huile, attendra venue de l'Epoux. Sa confiance était entière, son abandon complet, aussi n'avait-elle aucune inquiétude. Sans se faire d'illusion, notre édifiante infirme nous affirmait qu'il fallait beaucoup souffrir pour mourir et qu'il lui restait à gravir un Calvaire, d'autant plus quelle voulait aller tout droit au Ciel comme les petits enfants.
Ce désir s'appuyait sur sa faiblesse même, ainsi qu'elle le confiait à ses sœurs du Carmel :
« Je suis devenue si petite, que j'ai l'audace de croire que je n'irai pas en  Purgatoire. Je dis à mon Jésus de me préparer Lui-même à sa venue, ne voulant me mêler de rien, car je ne ferais autre chose que de tout gâter. »
Quelques semaines avant sa mort, dans sa dernière lettre au Carmel, elle se révélait encore :
« Un petit mot de mon âme, si grande pécheresse, et qui ne peut avoir peur du bon Dieu ! Bien au contraire, c'est ma misère extrême qui me donne cette confiance, et je pense avec joie qu'en quittant les bras chéris et si maternels  de Notre Mère aimée, je tomberai tout naturellement dans ceux de Jésus et  de ma Maman du Ciel. Quelle audace ! »


Le 11 Juin, veille de la fête du Saint Sacrement, elle s'était montrée très gaie en récréation ; elle fêtait dans son coeur, en ce jour qui lui restait cher l'anniversaire de son baptême. A l'Assemblée, elle nous redit le passage de 1'Acte d'offrande à l'Amour Miséricordieux : « Je ne puis recevoir la Sainte Communion aussi souvent que je le désire, mais Seigneur n'êtes-vous pas Tout-puissant,  restez en moi comme au Tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite  hostie ». Elle accentua, très émue, ces derniers mots, ne songeant pas sans doute, à la réalité qu'ils allaient prendre, puisque sa Communion du matin devait lui servir de Viatique.
Le lendemain, notre courageuse Sœur commença très tôt à se lever comme elle avait coutume de le faire, dans la crainte de n'être pas prête à temps pour recevoir son Dieu. Quelques minutes après, son infirmière, venant l'aider a se vêtir, la trouva sans connaissance. Notre Très Honorée Mère aussitôt informée, jugeant son état très grave, pria Monsieur l'Aumônier de lui donner, avant la Messe, les derniers Sacrements. La chère malade ne put, que quelques heures après, essayer de nous traduire ses pensées, mais elle ne devait plus recouvrer 1'usage de la parole, suprême sacrifice pour cette âme si aimante et si expansive.
Deux Sœurs tourières du Carmel de Lisieux vinrent dans l'après-midi lui apporter le réconfort de la fraternelle tendresse de ses bien-aimées Carmélites qui, à cette heure, lui étaient plus proches que jamais. Par un spécial privilège nous pûmes les recevoir en clôture et donner ainsi à notre chère Sr Françoise-Thérèse la consolation de les reconnaître et de leur sourire une dernière fois.
Cet état de douloureuse impuissance devait se prolonger cinq jours. Durant ce temps, nous l'entourions de nos prières ; chaque soir, Monsieur l'Aumônier venait lui renouveler la grâce de la Sainte Absolution, la bénir et présider la récitation du chapelet qui nous groupait toutes auprès du lit de notre vénérée malade.

Le matin, après la Sainte Communion, notre Très Honorée Mère venait achever son action de grâces près de sa chère fille qui s'y unissait avec bonheur. Elle égrenait sans cesse le chapelet de sa bien-aimée Sœur Marie du Sacré-Cœur qu'elle avait demandé et obtenu du Carmel, et tenait d'une main ferme le Crucifix de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, les baisant pieusement tour a tour. Elle se montrait touchée lorsque nous lui chantions doucement quelques couplets de sa Sainte chérie, tels que celui-ci:
« Mourir d'amour, c'est un bien doux martyre « Et c'est celui que je voudrais souffrir. « O Chérubins, accordez votre lyre « Car, je le sens, mon exil va finir. »

On lui présenta une statue de la Très Sainte Vierge, fac-similé de celle qui avait miraculeusement guéri la petite Thérèse  ; la regardant avec un ineffable sourire, elle lui tendit les bras pendant que nous murmurions ces vers qui lui étaient si familiers :
« Toi qui vins me sourire au matin de ma vie,  Viens me sourire encor, Mère, voici le soir !.. »

C'était en effet un beau soir que le déclin de cette vie qui s'achevait avec tant de sérénité. Toute consumée par l'Amour miséricordieux dont elle s'était constituée la « petite victime », notre humble Sœur n'attendait plus que le moment béni de s'abîmer à jamais dans son éternel embrassement.
Quelques heures avant de nous quitter, à l'imitation de sa Sainte petite Sœur, elle effeuilla sur son crucifix des roses que ses deux sœurs avaient eu la délicatesse de cueillir, dans le jardin du Carmel, pour les envoyer à leur chère Léonie.
Au soir du 16 Juin, notre édifiante mourante baissa sensiblement ; d'une main, elle étreignait encore son crucifix et son chapelet ; dans l'autre, on plaça le cierge bénit. Notre Très Honorée Mère et celles de nos Sœurs qui la veillaient redoublèrent de prières, invoquant surtout la Très Sainte Vierge sous les titres de : « Notre- Dame du Mont-Carmel, et Notre-Dame de la Visitation , Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, ses vénérés et saints Parents, qui à cette heure suprême devaient l'assister invisiblement.
Une atmosphère surnaturelle se faisait sentir, quand tout à coup, la douce agonisante, sortant de la torpeur qui l'enveloppait depuis quelques heures, fixa d'un regard limpide et lumineux notre bonne Mère et les chères Sœurs tourières du Carmel agenouillées à ses côtés. Très émue, notre Mère la bénit une dernière fois et, au milieu de ses larmes, l'embrassa pour sa  Pauline  et sa  Céline  tant aimées ; ses yeux alors se refermèrent et, sans aucune contraction, après quelques légers soupirs, elle s'endormit paisiblement dans le baiser du Seigneur. Nous étions au jour anniversaire de la grande apparition du Sacré-Cœur à notre Sainte Sœur Marguerite-Marie.
Le « Magnificat » fut la première prière qui jaillit bientôt du cœur maternel, tant était pressant le besoin de rendre grâces à Dieu des faveurs sans nombre dont Il avait comblé cette âme humble et fidèle. Sous sa parure de roses blanches, notre chère Sr Françoise-Thérèse semblait refléter la paix et le bonheur de l'au-delà, un sourire céleste demeurait sur ses lèvres, nous ne nous lassions pas de la contempler.
Le jour de la fête du Sacré-Cœur nous dûmes renoncer à l'exposition du T. S. Sacrement afin de conduire au chœur notre bien-aimée Sœur, car il fallait contenter la foule qui demandait à la voir. Des milliers de personnes se succédèrent à nos grilles, répondant au Chapelet que récitait à haute voix notre pieux Aumônier, et nous priant de faire toucher des objets, fleurs, images au crucifix de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, placé entre les mains de la chère défunte.
Les personnes venues de Lisieux pour assister à son inhumation eurent encore la consolation de revoir ses traits, qui, malgré l'excessive chaleur, ne laissaient paraître, au bout de quatre jours, aucun signe de décomposition.


Le samedi 21, eurent lieu les obsèques présidées par Nosseigneurs les Grands Vicaires, représentant Son Excellence Monseigneur Picaud, notre Evêque si dévoué, retenu par la maladie. Monseigneur Germain/Directeur du Pèlerinage de Lisieux, célébra le Saint Sacrifice de la Messe, accompagné des chants de la Schola de Saint-Étienne de Caen. Cinq petits clercs de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, dans leur blanc costume, précédèrent un cortège de 29 Prêtres qui, entrant en clôture, formèrent autour du cercueil de notre humble Sœur une imposante et belle couronne sacerdotale. Monseigneur Lemercère donna l'absoute, assisté de Nosseigneurs Adam et des Hameaux.
Nous conduisîmes ensuite processionnellement la dépouille mortelle de notre vénérée Sœur dans la crypte intérieure de notre Monastère, où nous avons le privilège et la suprême consolation de la conserver au milieu de nous.
Près de la Rose de Lisieux, notre regrettée Sœur, comme une  petite violette, après avoir embaumé, dans le silence, sa famille du cloître, exhalera son parfum, nous osons l'espérer, sur la Sainte Eglise, sur notre Saint Ordre, celui du Carmel, et sur le monde entier.
Et exaltavit humiles !
Dieu soit béni !
Imprimatur Bayeux, le 12 Septembre 1941.
FRANÇOIS-MARIE, Evèque de Bayeux et Lisieux.


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