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Souvenirs autobiographiques de Marie du Sacré-Coeur

Cahier de 1909

 

J.M.J.T.

Jésus !

à ma Mère chérie – souvenir de sa petite sœur et petite fille Marie du S.Coeur

Ma petite Mère chérie, pour vous faire plaisir je vais essayer de me rappeler quelque chose de ma pauvre vie qui est si loin de ressembler à celle de notre ange. Mais puisque j’ai le bonheur de l’avoir pour sœur, je jouirai au ciel de tous les dons de la nature et de la grâce que le bon Dieu lui a faits. J’en jouirai autant que s’ils étaient à moi car pour elle comme pour vous, ma petit mère, je préfère que vous soyez plus favorisée que moi. Oh ! je ne dis pas que le Seigneur ne m’a pas favorisée ; si j’avais été fidèle à toutes les grâces qu’Il m’a faites, il y a longtemps que je serais sainte. Mais sa miséricorde est infinie et il attend avec une patience infinie aussi que l’âme qu’il poursuit de son amour se donne tout à fait à Lui. C’est cela qu’il a fait pour moi. Quelle bonté ! Quand lui donnerai-je enfin tout ce qu’il attend de moi.

C’est aujourd’hui la Toussaint et nous sommes au soir de cette fête pleine de mélancolie. [le soir toutes les églises sonnaient le glas pour les morts] J’entends les glas qui pleurent ceux qui ne sont plus de ce monde, mais qui vivent au-delà de ce monde… Pauvres infortunés qui sont passés de cette vallée de larmes dans un désert plus triste encore et qui attendent de nous des secours ! Hélas ! il n’ont pas su se secourir eux-mêmes et faire, des peines de cette vie leur Purgatoire ! O ma petite Mère, je demande à Jésus qu’il n’en soit pas ainsi pour nous, mais qu’il nous purifie avant notre mort afin qu’à notre dernier soupir nous tombions aussitôt dans ses bras. Ce que vous m’avez dit ce soir, je le pense comme vous. Oui, je veux pendant que je le puis encore ne refuser au bon Dieu aucun sacrifice, car après on ne pourra plus rien lui donner. Il nous sera impossible de lui donner une seule preuve de notre amour ! C’est effrayant de penser cela. Quelle vie précieuse que celle que nous menons sur la terre… Et dire que la plupart du temps on sent à peine ces vérités qui sont si lumineuses à certains jours.

Si je continue, ma petite Mère, je ne vois pas ce que je vais vous dire de ma vie. Donc je commence par vous donner un détail sur un trait dont je n’ai aucun souvenir. J’étais trop petite pour pouvoir me le rappeler, c’est maman qui me l’a raconté. Je commençais à peine à marcher que déjà je montrais mon penchant à l’indépendance. Un jour qu’elle me tenait par la main essayant mes premiers pas je me mis tout à coup à courir. Maman craignant de me voir tomber m’appelait en disant … « Obéis, Marie, obéis ! » Mais sans même me détourner je répétais en courant toujours « obéis, obéis… » Plus tard nous eûmes une bonne qui eut le triste talent de glacer d’épouvante par un seul regard mes trois petites sœurs Pauline, Léonie et Hélène ; Il n’y eut que moi qu’elle ne prit pas dans ses filets. Je voyais cette pauvre petite Hélène toute triste lorsqu’il lui arrivait de faire une tache à ses bas ou à son tablier, elle n’osait pas jouer dans la crainte qu’il ne lui arrive quelque malheur et ensuite d’être grondée par Louise. Mais moi j’en aurais bien fait exprès pour lui montrer que je n’avais pas peur d’elle et lorsqu’elle me faisait quelque reproche je lui répondais aussitôt: « Je suis bien libre moi » aussi elle m’avait surnommée: « Je suis bien libre » et c’était elle qui avait peur de moi. Puisque je suis sur le chapitre de Louise, je dirai que cette pauvre fille rendit mes deux petites sœurs Léonie et Hélène bien malheureuses. Elle aimait cependant beaucoup la petite Hélène qui était ravissante et d’une douceur d’ange, mais comme Louise manquait de jugement elle ne voyait pas qu’elle terrorisait cette pauvre enfant et lui faisait beaucoup de mal. Maman s’en aperçut un jour et lui dit « Mais il me semble que vous rendez ces enfants malheureuses, je vous défends de les gronder pour des riens comme vous le faites ». Puis voyant que ces deux petites étaient toujours autour d’elle et avaient l’air de bien l’aimer, cette pauvre petite Mère eut confiance en Louise [long passage rayé]. Mon Dieu, que vos desseins sont impénétrables mais aussi admirables. Léonie était loin d’être douée comme Hélène. C’était une enfant absolument indisciplinée, personne ne pouvait en venir à bout, il n’y avait que la crainte qui la faisait marcher. Maman était désespérée ; à qui la confier ? où la mettre en pension ? Elle ne tenait nulle part, aussitôt qu’on lui laissait un peu de liberté, elle en profitait pour mettre le désordre partout, ou bien il lui arrivait quelque accident, on ne pouvait jamais être tranquille sur son compte. Je me rappelle qu’un jour (nous étions alors demi pensionnaires à la Providence) elle voulut attraper sa collation qui était sur le haut d’un buffet, pour y arriver elle mit des chaises les unes sur les autres monta dessus et vint tomber sur des bouteilles qu’elle entraîna dans sa chute, les morceaux lui entrèrent dans le front et y firent des marques qu’elle a encore. La Sœur affolée courut à la maison prévenir papa qui vint aussitôt et retira avec des pinces les morceaux de verre qu’elle avait dans le front. A partir de ce jour maman la garda chez nous et c’est alors qu’elle demanda à la Ste Vierge de lui envoyer une fille dévouée et honnête sur laquelle elle puisse compter pour s’occuper de ses enfants. Et Louise arriva justement le 8 7bre fête de la Nativité.

Ma petite Mère chérie j’ai oublié de vous raconter le petit acte de vertu dont je me souviens. Je devais avoir de quatre à cinq ans. Vous rappelez-vous que papa avait sur son établi une peau d’orange desséchée dans laquelle il mettait des centimes ou des sous. Je trouvais cela si merveilleux qu’un jour où l’on m’avait donné une orange je lui demandai de me faire aussi une petite soucoupe comme la sienne et toute triomphante je vous la montrai en disant: Moi j’ai une peau d’orange. Aussitôt cela vous fit envie et pour gagner « une perle à ma couronne » (car c’était par ce moyen que maman nous faisait céder) je vous la donnai. Il me semblait que je faisais un acte héroïque et cette pauvre peau d’orange avait encore plus de prix à mes yeux parce que vous la vouliez. Aussi courant bien vite auprès de maman je lui dis: « Maman j’ai donné ma peau d’orange à Pauline, est-ce que j’irai dans le cel [sic] ? Oui ma petite fille, oui, tu iras dans le cel me répondit maman. Cette espérance seule pouvait me consoler de la perte de ma fortune. Hélas ! ma petite Mère chérie, je trouve qu’en y réfléchissant la plupart du temps ce n’est que cela que nous avons à offrir au bon Dieu. Les grands sacrifices se rencontrent rarement, mais les tout petits, « les petites peaux d’orange desséchées » on en a autant que l’on veut. Ainsi en ce moment je n’ai qu’à lui donner ma petite soucoupe jaune et je suis sûre, très sûre qu’il y mettra non pas des sous comme ce pauvre petit père, mais des diamants pour le Paradis ; c’est-à-dire des âmes. Et savez-vous pour l’instant quelle est ma petite peau d’orange ? Et bien c’est la maison que l’on bâtit derrière les arbres juste en face de notre cellule. Toute la campagne que j’aimais tant à voir va disparaître à mes yeux., déjà je ne vois plus les petites maisons blanches dont les fenêtres étincelaient le soir au couchant du soleil. Cela me faisait penser au Ciel, je me disais que dans le Ciel, c’est ainsi que les bienheureux se reflèteraient mutuellement le soleil de Justice et que les âmes les plus simples brilleraient elles aussi comme des soleils. J’ai donc offert au bon Dieu ce tout petit sacrifice en union avec tous ceux que Jésus a accomplis pour les pauvres pécheurs afin que pour eux ne s’élève pas le mur redoutable de sa justice qui leur cacherait pour jamais leur souverain Bien ! Oh ! quand on pense à ce malheur irréparable ! Que je voudrais sauver des âmes ! Mais pour cela il faut être sainte car il n’y a que les saints qui soient puissants sur son Cœur. Mais je suis son épouse et son amour pour moi l’aveugle peut-être ?..

Maintenant, ma petite Mère chérie, que je vous ai cité le seul acte de vertu que je me rappelle je vais vous citer mes actes d’indépendance, car je justifiais bien mon surnom, ‘Je suis bien libre’ – Un jour de Pâques je m’en allais à la grand’Messe avec Louise, j’étais toute seule car vous étiez encore trop petite pour y venir. Auprès de l’église de Montsort, qui était alors en réparations, il y avait comme un grand étang de chaux entouré de sable. Je m’approche pour voir, Louise me dit de ne pas aller plus loin parce que cette chaux me brûlerait les pieds. Mais il suffisait qu’elle me dise cela pur lui montrer que j’étais bien libre et que je voulais me rendre compte par moi-même si ce qu’elle me disait était vrai. Je saute sur le talus de sable aussitôt je commence à enfoncer dans la chaux et voyant sa prédiction se réaliser je me croyais déjà brûlée vive. Je jetais des cris désespérés. Enfin on me retira de cette chaux mais il fallut me ramener à la maison, mes jolies petites bottines toutes neuves étaient complètement brûlées.

Quand j’entendais à la Messe la petite sonnette au moment de l’élévation et que je voyais aussitôt tout le monde baisser la tête, je me disais: « C’est trop fort de nous forcer comme cela à baisser la tête, moi ça me plaît mieux de regarder, je suis bien libre… » Et en effet je regardais je vois encore la blanche hostie entre les mains du prêtre. Mais alors je compris, sans pourtant approfondir cette pensée pourquoi tous les fronts s’inclinaient. La première fois que je regardai la Sainte hostie en faisant mon acte d’indépendance je sentis une impression de douceur et de paix.

A cet âge-là je ne voulais pas non plus saluer les personnes que nous connaissions, cela m’humiliait de faire un salut. Je me rappelle qu’un jour en allant au pavillon l’occasion s’en présenta, mais je détournais la tête comme une petite sauvage. Maman avait beaucoup de peine de me voir un caractère aussi singulier et elle me dit que je ne me ferais aimer de personne. Mais cette parole contribua encore à m’enraciner dans mon esprit altier. Pensant qu’on était obligé à faire des politesses et des révérences je me disais: Non je ne m’assujettirai pas à cela, ça me déplaît de chercher à ce qu’on m’aime, et je répondis à maman: « Ça m’est égal que les gens ne m’aiment pas pourvu que tu m’aimes cela me suffit. »

Comme je l’ai dit maman nous mit demi-pensionnaires à la Providence. Vous vous rappelez ma petite Mère avec quelle intrépidité je vous défendais. Vous étiez si douce, si mignonne ! Aussitôt qu’on vous faisait pleurer tout mon sang bouillonnait dans mes veines. Je ne me plaisais pas à la Providence. La maîtresse qui s’occupait des petites était loin de m’édifier. Je la voyais toujours manger des oranges ou des bonbons. Je n’en revenais pas ! Et puis quand elle nous grondait souvent après nous avoir appelées auprès de son bureau, elle nous tirait les oreilles. Cette manière me révoltait. Le soir quand je rentrais à la maison je racontais à maman tout ce qui m’avait fait souffrir. Enfin j’en étais venue à avoir une telle antipathie pour les religieuses que je ne pouvais plus les voir.

Plusieurs grandes élèves aimaient à la folie la religieuse dont je parle parce qu’elle était jolie. Moi qui n’avais que sept ans et demi je les trouvais bien sottes de s’attacher à elle ayant fait à mes dépens une expérience qui m’apprenait déjà ce qu’on peut attendre de la créature. Un jour pendant le dîner elle m’envoya chercher son couteau qu’elle avait oublié sur son bureau. Je m’élance toute contente de lui rendre service, mais il était tout gluant, plein de sucre d’orge et je voulus l’essuyer. Je me fis au pouce une grande coupure et j’arrivai le doigt plein de sang au réfectoire. C’est à peine si elle fit attention à moi. Je ne dis rien, mais je pensai intérieurement. Ce n’est pas près qu’on m’y reprenne ! Qu’elle me fasse les yeux doux tant qu’elle voudra pour obtenir quelque chose de moi, je la connais maintenant. Il me semblait que c’était une telle ingratitude que je ne pouvais l’approfondir. Il y avait aussi dans la même classe que moi des élèves dissipées et mal élevées, plus que cela !!! La maîtresse ne s’apercevait de rien. Comme je ne voulais rien cacher à maman je lui disais tout ce que j’avais vu et entendu, c’est alors que cette bonne petite Mère me disait: surtout, ma petite fille, dis bien tout cela à confesse. Commence par ce qui coûte le plus.(Mais je n’avais pas à m’accuser d’avoir pris part à ces indécences, j’en avais horreur ; maman le savait bien. Je crois d’ailleurs pouvoir vous confier, ma petite Mère chérie, que jamais je n’ai offensé gravement le bon Dieu) Et elle me contait cette histoire qui me faisait dresser les cheveux sur la tête: ‘ Il y avait un enfant qui n’osait pas dire ses péchés et quand elle venait à confesse, le prêtre voyait sortir de sa bouche la tête d’un gros serpent et aussitôt elle disparaissait, enfin un jour elle eut le courage d’avouer sa faute et le gros serpent sortit tout entier et à sa suite une multitude de petits serpents car lorsqu’on a chassé le plus gros les autres s’en vont tout seuls comme par enchantement » J’avais retenu cela et pour rien au monde je n’aurais voulu cacher un péché. Un jour où je craignais d’avoir avalé un gros serpent avec quel bonheur j’accueillis la nouvelle que nous allions aller à confesse. Je me vois encore assiéger la porte du confessionnal. Nous étions plusieurs à attendre et j’avais si grand’peur de n’avoir pas le temps de passer. Alors je me mettais pour ainsi dire la peau à l’envers pour qu’il ne reste pas dans mon cœur un seul serpent.

J’ai oublié de raconter encore un acte qui prouve combien j’avais un caractère altier et indépendant. –Dans je ne sais trop quelle circonstance, la maîtresse voulut me punir en me mettant un chapeau de gendarme qu’elle avait fait avec un journal. C’était pendant le dîner, il fallait que je supporte tout le temps du réfectoire ce chapeau de gendarme sur ma tête. Mais à peine l’eût-elle posé qu’il était par terre ; plusieurs fois elle se dérangea pour me le remettre à peine avait-elle le dos tourné que je lui faisais faire un saut, je crois qu’à la fin elle fut obligée de me l’attacher avec une épingle.

Un de mes souvenirs d’enfance qui m’est resté gravé est lorsque nous allions voir la petite Hélène en nourrice. Je n’avais pourtant que cinq ans et demi, mais il me semble que je sentais les choses aussi profondément qu’à présent. D’abord la petite Hélène était en nourrice du côté du Chêne un ferme qui appartenait à nos parents à quatre ou cinq lieues d’Alençon. Comme cela me semblait bon ! Je trouvais que c’était bien triste d’avoir une si gentille petite sœur si loin de chez nous. Je vois encore maman embrasser la petite Hélène en s’en allant. Et moi je me disais: que j’ai de chagrin de quitter ma petite sœur ! Comme maman doit être malheureuse ! pauvre maman ! mais pourquoi donc qu’elle ne l’emmène pas avec nous ! Je trouvais que la bonne femme qui gardait ma petite sœur était bien heureuse et je ne pouvais comprendre un pareil mystère. Alors j’ai pensé pour la première fois que la vie était remplie de sacrifices. Mais je ne disais rien de mes sentiments car il m’aurait été impossible de les exprimer.

Je me rappelle aussi très bien de mes petits frères, du second surtout. Pour le faire rire je dansais avec vous, ma petite Mère et avec Léonie et Hélène aussi je crois sur un lit qui se trouvait en face de son berceau. Nous en avons défoncé le sommier ; il riait aux éclats ce qui m’amusait beaucoup de voir qu’il commençait à nous comprendre à cinq ou six mois à peine. Il avait l’air si intelligent. Quand je lui disais: « il a été méchant le petit Joseph ! » aussitôt il faisait une petite lippe et sans aucun cri de grosses larmes perlaient à ses petits yeux d’ange. Alors je disais bien vite: « Non, non il est mignon ! » Et il se mettait à sourire. Je n’ai jamais vu un pareil bijou. Maman disait en regardant ses petits doigts: « Il a les mains bien faites mon futur petit prêtre… »Je vois encore dans le bureau son petit cercueil. Maman lui avait mis une couronne de roses blanches et elle disait en le regardant: « Mon Dieu ! faut-il mettre cela dans la terre !! mais puisque vous le voulez que votre volonté soit faite. Quel courage ! quelle foi ! J’avais huit ans et ce spectacle s’est gravé profondément dans mon cœur. Je regardais maman avec admiration. Elle ne pleurait pas, elle ne pouvait pas pleurer dans ces circonstances et son énergie étonnante faisait dire au monde qu’elle n’avait pas de peine de la mort de ses enfants, que sa foi était tellement grande qu’elle était heureuse de les donner au bon Dieu. Pauvre petite Mère ! Heureusement que Celui qui lit au fond des cœurs a compté toutes ses angoisses.

Je me souviens aussi très bien de la naissance de la première petite Thérèse (Marie Mélanie Thérèse). Elle était belle à ravir. On fut encore obligé de la mettre en nourrice [passage supprimé], mais à Alençon. Nous allions la voir souvent, quand maman ne pouvait pas. Louise notre bonne y allait avec nous. Je l’accompagnais toujours pour voir ma petite sœur car j’aimais beaucoup petits frères et petites sœurs. Je peux dire que c’était une des joies de ma vie d’enfant. Je n’avais pourtant que dix ans, mais cette nourrice dont la propreté était parfaite et la maison très bien tenue ne m’inspirait aucune confiance. Je ne lui trouvais pas l’air franc et puis quand nous arrivions elle donnait toujours le sein à la petite qui s’y précipitait avec un tel élan qu’il me semblait que c’était comme une pauvre petite affamée qui mourait de faim. Je ne disais rien, à dix ans qu’aurais-je pu dire ? Mais lorsque nous étions sorties je faisais mes réflexions à Louise, je lui disais que j’étais sûre que ma petite sœur n’était pas bien soignée chez cette femme-là et que je le dirais à maman, qu’elle se précipitait sur sa nourrice comme quelqu’un qui meurt de faim etc… Louise me répondait que je n’y connaissais rien, que tous les enfants étaient comme cela, que ce n’était pas la peine que j’en parle pour tracasser cette pauvre petite Mère, qu’elle avait assez de mal sans cela etc…Mais un jour, n’y tenant plus je dis en regardant le pain: Ah ! si cette pauvre petite Thérèse en avait seulement un morceau, au moins elle ne mourrait pas de faim. Louise me regarda stupéfaite pressentant ce qui allait arriver. En effet maman nous interroge et dès le lendemain la pauvre petite était à la maison. Hélas ! c’était déjà trop tard, elle était trop faible pour prendre le dessus et bientôt elle alla rejoindre les deux petits anges qui l’avaient précédée au Ciel. Maman eut tant de peine de sa mort que lorsque nous allions aux « Promenades » avec elle, nous évitions de passer du côté de la rue de la Barre où la petite Thérèse avait été en nourrice, jamais elle ne put revoir cette rue-là. Et moi j’avais aussi un dard dans le cœur car je me reprochais de ne pas avoir dit plus tôt ce que je pensais et par crainte de Louise d’avoir été cause de la mort de ma petite sœur. Maintenant je suis bien heureuse que tous ces anges soient rendus au port à l’abri des naufrages de cette mer orageuse de la vie.

Puisque je suis sur le chapitre de mes petites sœurs, je vais continuer le même sujet et parler de Céline qui était pour moi la joie des joies. J’étais à la Visitation quand on m’apprit que nous avions une nouvelle petite sœur. Je m’écriai aussitôt: « Quel bonheur ! » La maîtresse se mit à sourire en me disant: vous n’en avez donc pas assez comme cela ! » Mais moi, je n’en trouvais jamais trop. Quand vinrent les vacances quelle joie de voir notre petite sœur. Elle était en nourrice à Semallé. Sa nourrice l’aimait beaucoup et l’appelait « mon saint Ange ! » Quand les mois de nourrice furent passés que de larmes elle versa pour rendre la petite à Maman. Mais moi j’étais heureuse de la voir venir chez nous. Elle était mignonne plus que je ne puis dire.

C’était un vrai bijou, si petite ! que c’était curieux de voir un si petit enfant courir comme une petite souris à travers la maison. Elle exerça ses premiers pas sur le haut du bureau de maman. Louise qui tenait dans ses bras cette poupée vivante la posa un instant sur le bureau pour s’amuser et tout en agitant ses petits pieds elle se mit à dire Encô…encô (encore !) Je ne pouvais en croire mes oreilles de voir qu’elle comprenait ce qu’il fallait dire pour que l’on continue de s’amuser avec elle. Enfin j’étais émerveillée de ma petite sœur. Louise en était fière aussi, on aurait cru qu’elle lui appartenait tant elle la choyait. Rien de trop beau pour Céline, elle soignait sa toilette comme celle d’un princesse. Aussi quand Louise nous menait en promenade toutes ensemble il n’était pas rare d’entendre les personnes que nous rencontrions se dire entre elles: Quelle est donc cette jolie petite fille ? Et les autres de répondre: « Mais c’est la petite Martin! » Alors le bonheur de Louise était à son comble ; arrivée à la maison elle racontait cela à cette pauvre petite mère qui travaillait avec ardeur à son point d’Alençon pendant que nous étions à nous promener et pour tout compliment maman lui disait que c’était de l’orgueil.8

Si je continue ainsi, ma petite Mère chérie, mes histoires n’auront pas de fin, il faut bien que vous ne vous attendiez à n’avoir de moi qu’un embrouillamini sans pareil car je ne sais rien faire de réglé.

Maintenant je reviens au point où j’en étais: Je vous parlais du temps que nous avons passé ensemble à la Providence d’Alençon. Avant de quitter ce sujet je veux que vous sachiez que la maîtresse qui me malédifiait par sa gourmandise s’est convertie. C’est le Père Pichon qui l’a convertie dans une retraite qu’il donna à la Providence. Je ne sais par quel hasard il m’en parla je crois que c’est en lui racontant mon enfance que son nom revenant sur mes lèvres, il me dit: « Ah !... cette Sœur ! vous la connaissez !! Mais c’est une de mes enfants. C’est moi qui lui ai ouvert le Ciel. Et il ajouta « Oh ! Qu’elle avait grand besoin de conversion !! »

Maman voyant l’aversion profonde que j’avais pour toutes les religieuses de cette communauté (hélas ! elles n’étaient pas cause si l’une d’elles remplissait mal son devoir) résolut de me mettre en pension à la Visitation du Mans. J’avais huit ans alors, j’étais loin de soupçonner les durs sacrifices que j’aurais à faire.

C’était du nouveau, j’allais voyager… aller en pension au loin… c’était distingué ! Je ne m’analysais pas tout cela, mais j’en avais comme une certaine idée. Louise qui ne m’aimait pas trop parce que j’étais très volontaire me dit que lorsque je serais partie elle ne me pleurerait pas et moi pour lui prouver que je ne la regrettais pas je lui dis que je serais si contente de mon côté de n’être plus avec elle que j’en allumerais un feu de joie dans le jardin. Cette pauvre Louise elle avait laissé dans mon imagination d’enfant des impressions profondes de sa malice. – Un jour elle m’avait habillé une petite poupée à peu près grande comme le doigt en première Communiante. J’étais ravie mais voilà que je fais quelque chose qui lui déplaît. Quoi ? Je ne me le rappelle pas. Sans doute de dire à maman quelque chose qu’elle ne voulait pas que je dise. Enfin elle prend ma poupée et lui arrache la robe qui faisait mon admiration en la déchirant par morceaux. J’étais absolument interdite, mais surtout indignée, je la trouvais si méchante que j’en étais suffoquée. Pour lui montrer que je n’avais pas peur d’elle je lui dis crânement: « Je m’en vais le dire à Maman » Mais cette pauvre petite Mère qui avait d’autres soucis qu’une robe de poupée mise en lambeaux, ne comprit qu’imparfaitement ce que je considérais comme de la noire malice. Elle gronda Louise, mais celle-ci sut si bien se défendre qu’on ne fit plus guère attention à moi.

Enfin le jour arriva où nous partîmes pour la Visitation: j’ai si peu de mémoire que je ne me rappelle pas du voyage. Ce que je me rappelle c’est le parloir où je vis ma tante derrière la grille. Ce n’était pourtant pas la première fois car maman nous avait déjà conduites à la Visitation pour voir ma tante. Mais alors ce n’était pas pour entrer et nous passions presque toute la journée dans la cour de la chapelle à jouer et à courir. Dans une de ces visites ma tante me donna une image qui m’impressionna si profondément que j’ai retrouvé écrit au dos: « Souvenir de ma Tente [sic] du Man [sic], je la jarderai [sic] toujour [sic]. » Je l’ai en effet gardée toujours car je l’ai encore dans notre bréviaire, elle m’a suivie jusqu’au Carmel. C’est un Enfant Jésus au milieu d’un champ de lys tenant une faux à la main et moissonnant des lys. Au bas de l’image se trouvent ces paroles: « Heureux le lys resté sans tache jusqu’à l’heure de la moisson, sa blancheur brillera éternellement au Paradis ». Cette image me faisait rêver toute petite, et elle me fait rêver encore. Enfin, grâce à cette image peut-être la Visitation avait pour moi un certain charme secret de poésie et de sainteté.

Oui, mais…la poésie s’évanouit bien vite de mon esprit quand je vis qu’il fallait quitter maman. Alors j’ai senti que je quittais tout… tout ce qui peut vous protéger et vous aimer. Je regardais ma tante, si sainte pourtant et si bonne mais je n’avais plus aucun goût pour aller avec elle. Les Religieuses ! ah ! comme elles me paraissaient austères ! Aussi je me dis tout bas: Qu’est-ce que je vais devenir quand je n’aurai plus maman ! Je n’oserai rien dire à ces sœurs là, au dîner elles me feront manger du gras. C’était une grosse affaire pour moi, car la viande qui avait du gras me soulevait le cœur. Alors je dis à maman: « Veux-tu demander qu’on ne me donne pas de gras. » Pour me faire plaisir, maman fit la commission à ma tante, mais je m’aperçus très bien que ma recommandation était inutile et qu’on ne ferait pas attention à mes goûts. Enfin on nous fit entrer toutes les deux dans le couvent. On s’occupa tellement de nous que je ne pensais pas à me faire de la peine de la séparation, j’étais distraite par tout ce que je voyais de nouveau. Et puis maman m’avait si bien dit que les religieuses de la Visitation étaient toutes des Saintes (ce qui était vrai) que je me trouvais à mon aise au milieu d’elles. Nous étions rentrées je crois un jour ou deux avant la rentrée générale des élèves ce qui me faisait apprécier davantage la sainteté des bonnes religieuses par la solitude qui régnait partout. Mais au bout de quelques temps voilà que j’entends le son d’un piano. Aussitôt mon bonheur s’évanouit. Je me dis: « Ah ! c’est comme à la Providence, non, ces religieuses ne sont pas plus saintes que les autres, elles ont des pianos ! Bien sûr qu’il y a des élèves qui sont préférées, je verrai encore ici des injustices et beaucoup de choses qui me déplairont. Les riches doivent être mieux vues etc. etc. Dans ma petite tête de huit ans il y avait tout un monde de pensées et d’appréciations dont on était loin de se douter. Je continuai mes observations sans rien dire et heureusement je m’aperçus bien vite que je m’étais trompée. Mes maîtresses étaient de vraies saintes. Ma tante était pour nous d’un dévouement sans égal, nous allions la voir souvent. Comme elle n’était pas au pensionnat cela nous mettait en rapport avec la communauté. Et souvent dans nos promenades avec elle nous rencontrions des religieuses qui paraissaient prendre un vif intérêt aux petites nièces de Sr Marie Dosithée. Vous, ma petite Mère, vous étiez d’un caractère si ouvert, si aimable que j’étais fière d’avoir une si mignonne petite sœur. A la Visitation, je ne fus pas obligée de vous défendre parce que tout le monde vous aimait. Moi je vous aimais aussi plus que je ne puis dire et j’étais bien heureuse d’entendre chanter vos louanges. Pourtant je m’y prenais d’une manière singulière quand on venait me faire des compliments de vous. Alors j’avais l’air indifférent, ou bien j’atténuais les qualités qu’on me faisait remarquer. Je répondais par exemple: c’est vrai qu’elle est bien gentille Pauline, mais les autres le sont aussi. On raconta à ma tante mes réflexions saugrenues lui disant que j’étais jalouse de ma petite sœur.Ah ! la jalousie était bien loin de ma pensée ! Je dis à ma tante que je répondais de cette façon parce que ces compliments s’adressent à vous je les regardais comme si on me les avait faits à moi-même et que je croyais que c’était ainsi qu’il fallait faire. Ma tante se mit à rire et me fit comprendre ma sottise.

Ma première Communion fut avancée d’un an à cause de ma tante qui tomba gravement malade. Comme j’étais très avancée pour le catéchisme le première Maîtresse me dit que si j’étais bien sage je ferais ma première Communion à 9 ans, parce qu’on voulait donner à ma tante cette consolation avant de mourir. Cette pensée me donna un grand courage, j’avais un grand désir de faire ma 1ere Communion et j’apprenais mon catéchisme avec une ardeur sans pareille. Les questions religieuses m’intéressaient beaucoup. C’était une fête pour moi d’aller réciter ma leçon à Mr l’abbé Boulangé. Je vois encore le parloir où il nous faisait le catéchisme. Quand il faisait des questions auxquelles mes compagnes ne savaient pas répondre, je grillais d’envie qu’il s’adresse à moi. Je me disais: Oh ! que je voudrais qu’il m’interroge ! Je comprends si bien ! » C’est ce qui arrivait la plupart du temps, aussi était-il très-content de moi. Je ne me contentais pas de bien apprendre le catéchisme je faisais beaucoup de pratiques pour que le petit Jésus soit bien heureux dans mon cœur, qu’il s’y trouve bien reçu, car je pensais dans l’intime de mon âme qu’il avait fait croire à tout le monde que ma tante allait mourir justement parce qu’il était pressé de se donner à moi et cette pensée me comblait de joie. Pourtant c’était bien vrai, ma tante était très malade et toute la communauté était persuadée qu’elle n’aurait pas la consolation de me voir faire ma 1ere Communion. Moi, j’étais sûre du contraire j’avais une foi inébranlable. Un jour que nous allions voir ma tante à son infirmerie et qu’elle pouvait à peine nous parler tant elle était oppressée l’infirmière essaya de me faire comprendre qu’il fallait avant tout s’abandonner à la volonté du bon Dieu car elle savait bien que je priais avec ardeur pour la guérison de ma tante. Alors je la regardai stupéfaite et je lui dis: « Mais, ma Sœur, si je faisais comme cela je n’arriverais à rien. Si par malheur, ce n’était pas la volonté du bon Dieu, je serais donc sûre de n’être pas exaucée ! Aussi je ma garde bien de lui parler de sa volonté, mais je tâche de changer sa volonté. » La bonne Sœur se mit à rire et ne put rien me répondre.

C’était à St Joseph que je m’adressais pour obtenir cette guérison, j’avais une très grande confiance en lui et pour toucher son cœur voici ce que je faisais: Au fond de « la petite bergerie » (l’endroit du jardin où nous prenions nos ébats en récréation) il y avait une statue de St Joseph dans une niche entourée de jasmin. Je ramassais soigneusement toutes les petites fleurs qui tombaient à ses pieds et les enfilant l’une dans l’autre j’en faisais des couronnes que je lui jetais avec une grande dévotion dans les deux espaces vides de la niche. C’était pour moi la plus grosse des pratiques que d’enfiler ces fleurs car je ne pouvais courir et m’amuser avec mes compagnes. Elles avaient beau m’inviter à prendre part à leurs jeux je répondais invariablement: J’aime mieux faire des couronnes à St Joseph. Quand j’arrivais à la récréation ma première pensée était de voir si le jasmin s’était effeuillé non parce que cela me faisait plaisir, mais parce que je redoutais beaucoup ce genre d’amusement auquel je me livrais pour obtenir la guérison de ma tante. Il me semble me rappeler qu’un beau jour la maîtresse m’obligea à laisser là toutes mes couronnes et me dit de jouer comme tout le monde. Je ne me le fis pas répéter deux fois, car je pensais: St Joseph voit bien que ce n’est pas ma faute si je l’abandonne ce n’est donc pas cela qui l’empêchera de guérir ma tante Enfin quelques semaines avant ma première Communion elle se trouva si mal que tout espoir semblait perdu. Nos maîtresses nous regardaient d’un air consterné et nous n’allions plus la voir à l’infirmerie de peur de lui causer la moindre fatigue. Ma la confiance ne quittait pas mon cœur. A chaque religieuse que je rencontrais je disais: « ma Sœur, comment va ma tante ? » Et si on me donnait de mauvaises nouvelles, je me contentais en entrant à la chapelle de regarder St Joseph, mais d’un certain regard qui, je le croyais devait lui en dire bien long… Et quand je l’avais regardé ainsi, soit pour le gronder, soit pour le remercier je m’en allais toute rassurée et convaincue que ma tante guérirait. Maman de son côté m’écrivait des lettres ravissantes pour encourager ma foi. Je me souviens encore de ces paroles: « Ma petite Marie, le bon Dieu ne te refusera rien le jour de ta première Communion, il faut que ce jour-là ta tante puisse te dire: « Le bon Dieu m’a guérie ! Tu l’as si bien prié pour moi ! » Ah ! ces lettres de maman qui faisaient l’admiration de nos maîtresses elles ont été brûlées par mégarde ! Combien de fois je les ai entendues nous dire qu’il n’y avait pas de mère comme la nôtre…elles avaient bien raison.

Enfin j’obtins la grâce tant désirée, ma tante guérit malgré toutes les prévisions contraires, elle put assister à ma première Communion, et vécut encore sept ans ; elle mourut un an après ma sortie de pension. Elle me disait près de mourir qu’elle me devait sept ans de vie.

Je reviens au temps qui précéda ma première Communion. J’étais si scrupuleuse que cela empoisonnait ma vie, toutes les pensées les plus extravagantes qui me traversaient l’esprit j’allais immédiatement les dire à la 1ere maîtresse du pensionnat, celle qui nous préparait à notre 1ere Communion. J’avais si grand peur de n’en pas faire une bonne ! Mais il n’y avait pas que la 1ere Maîtresse à entendre mes folies, car je puis dire que c’était des folies. La peur d’avoir de mauvaises pensées m’en donnait et alors à chaque fois que j’allais à confesse (ce qui était pour moi un vrai supplice) je disais et redisais jusque dans les plus petits détails, mais non sans pousser de gros soupirs ! tout ce qui m’avait traversé l’esprit. Je n’oubliais pas l’histoire des gros serpents et j’avais trop peur qu’il s’en cache dans mon cœur, aussi je forçais à sortir même ceux qui n’y étaient pas. Un jour à la fin de ma confession, Monsieur l’Aumônier me dit: « Désormais, je vous défends de me dire un seul mot sur tout cela ».

Ah ! le soulagement que j’ai éprouvé, il m’est impossible de l’exprimer ! A partir de ce moment là tous mes scrupules se sont évanouis comme par enchantement.

Pour nous exciter à faire de nombreux actes de vertu on nous les faisait compter sur ce qu’on appelait des chapelets de pratiques. Je n’étais pas toujours très fidèle à tirer mes perles, mais je savais bien me tirer d’affaire quand même. Un jour c’étaient des actes d’amour que l’on devait faire. Quand je vis la maîtresse avec son papier et son crayon pour prendre note de nos vertus ; je me dis: que vais-je devenir ? J’ai oublié ! Mais jusqu’à ce qu’elle arrive à mon rang j’ai encore le temps…vite, vite, dépêchons-nous: « Mon bon Jésus, je vous aime, mon bon Jésus, je vous aime !... » Et quand elle arrive à moi je réponds crânement: « soixante !... » Mais je pense tout de même qu’ils étaient trop précipités mes actes d’amour et qu’une autre fois il faudrait m’y prendre d’une autre façon.

Enfin le beau jour de ma première Communion arriva jour sans nuages ! jour le plus beau de ma vie avec celui de ma profession. Ah ! de celui-là je puis dire ce que j’entendais souvent répéter à maman dans une poésie délicieuse dont je n’ai retenu que ces lignes:

Beau jour entre les jours ! ton souvenir me reste

Comme un fidèle ami, dont rien n’a séparé

Tu m’apparais toujours, transparent, azuré

Comme au temple le soir une vapeur céleste

Sur le tabernacle sacré !

On me donna à réciter l’acte de foi. Avec quel sentiment profond je le prononçai au nom de mes compagnes, mais surtout au mien. Quand je m’approchais pour recevoir la Sainte Hostie je n’étais préoccupée que d’une seule chose: faire une bonne première Communion ; on m’avait dit que de cet acte dépendait toute la vie. Puis je me recueillis de mon mieux, mais comme une enfant, je ne reçus aucune lumière particulière pour la direction de ma vie et n’eus point de consolation extraordinaire. Seulement je le répète, j’étais bien recueillie. Vers la fin de la messe Sœur M. Paule la 1ere maîtresse du pensionnat s’approcha tout près de la grille du chœur et comme une mère vigilante passa quelques morceaux de chocolat à celles qu’elle pensait être les plus délicates. De moi on ne s’occupa pas et j’éprouvai du bonheur d’être oubliée des créatures et qu’on me laisse seule avec mon Jésus. Enfin on me fit signe de rentrer au couvent car la Cérémonie de la 1ere Communion se faisait dans la Chapelle extérieure à cause des parents. J’aperçus alors papa et maman, ils étaient aux premiers rangs à une place d’honneur comme tous les parents des premières communiantes. J’éprouvai alors un sentiment de noble fierté. Qu’ils me parurent beaux en ce jour-là mes bien aimés parents. Pour moi il n’y en avait point de semblables dans toute l’assemblée. Du reste papa était en effet très-beau et d’une distinction naturelle rare. Maman avait une robe de soie noire toute simple, mais son air noble et digne la paraît à mes yeux d’un éclat sans égal. Oh ! que je me trouvais privilégiée d’être leur enfant.

Ce jour là on ne nous fit pas dîner au réfectoire avec les autres pensionnaires, mais on nous avait préparé dans une salle à part, une table autour de laquelle on avait disposé des guirlandes de fleurs. Dire ce que cela me ravit ! Tout était donc céleste en ce jour ?... L’après-midi nous sortîmes de nouveau dans la chapelle extérieure pour les Vêpres, l’Acte de consécration et le renouvellement des Promesses du Baptême. Ensuite papa et maman montèrent au parloir pour voir ma tante, nous étions toutes les deux avec eux, mais ils furent bien surpris de voir qu’il fallait dire adieu à leurs petites filles en un si beau jour, ils pensaient pouvoir nous emmener jusqu’au lendemain. Ma tante leur dit que le règlement le défendait pour mieux assurer le recueillement des enfants en un jour aussi saint. Le soir de ma première communion une fois rentrée dans ma petite cellule de pensionnaire (car nos lits séparés par une cloison en planches et entourés de rideaux ressemblaient à de vraies petites cellules) je me mis à fondre en larmes. La Maîtresse accourut vers moi bien inquiète se demandant ce qui pouvait me faire pleurer ainsi. Mais je ne pouvais lui répondre. Enfin à travers mes sanglots je lui dis: « C’est parce que le jour de ma première Communion est passé ! »

Le lendemain on nous rendit à nos parents. Ah ! ce lendemain qu’il fut empreint pour moi de mélancolie. J’avais donc retrouvé papa et maman, moi qui souffrais d’en être séparée ! Avec eux il me semblait être au Ciel, mais ce ciel devait être bien court puisque le soir même ils devaient nous quitter ! Aussi mon bonheur était loin d’être complet. Nous fîmes une promenade à la campagne. Bientôt je me vis dans un champ plein de grandes pâquerettes et de bleuets. Mais pour les cueillir il fallait quitter la main de mon père chéri, je préférais rester auprès de lui. Je le regardais, je regardais maman…il y avait dans mon petit cœur de 9 ans des abîmes d’amour et de tendresse pour eux. Je pensais aussi beaucoup à mes petites sœurs Léonie et Hélène qui étaient restées à Alençon. Léonie surtout m’inquiétait. Je me disais: Je voudrais l’avoir avec moi ; c’était un point noir dans ma vie que de la savoir avec cette bonne dont j’ai parlé déjà et qui avait tant d’empire sur elle. Enfin nous revînmes à la Visitation avec un gros bouquet de bluets que vous aviez cueillis avec maman. Mais quelle ne fut pas ma douleur quand je vis que l’on passait ce bouquet de l’autre côté de la grille à Sr M. Paula qui n’y faisait même pas attention. Oh ! ces bleuets ils étaient pour moi si pleins de poésie ! Cela me semblait bien triste de les donner à quelqu’un que j’aimais si peu. Non, je n’aimais pas beaucoup Sr M. Paula. Pourquoi ? Je n’en sais rien. J’aimais beaucoup mieux mes autres maîtresses, c’est pourtant à elle que j’avais fait toutes mes confidences. Mais je les faisais par devoir (ce qui prouve que j’avais du mérite !). Et puis ce jour-là, cette pauvre sœur me paraissait encore moins aimable qu’à l’ordinaire car elle s’apprêtait à nous ouvrir la porte et elle me faisait l’effet d’un geôlier de prison.

Puisque je suis sur ce chapitre, je veux vous dire ma petite Mère, (ce que vous savez bien), à quel point j’ai souffert d’être en pension loin de nos parents. Non, c’est en vain que j’essaierais de décrire ce martyre. Vous y avez passé comme moi, alors vous savez ce que c’est ! C’est surtout à partir de ma première Communion que j’en ai le plus souffert. Avant, le désir de faire ma première Communion me faisait oublier la séparation, mais après, n’ayant plus rien à espérer, j’étais inconsolable de me voir si loin d’eux. J’enviais le sort des chiffonniers qui s’en vont de porte en porte remuer avec un bâton les débris que l’on jette à la rue. « Au moins, pensais-je, ils voient la maison ! ils sont en liberté, ils peuvent voir papa et maman ! » Aussi quand j’entendais Sr Marie Claire nous chanter en récréation:

 Quand dans l’azur glisse un léger nuage,

 Je rêve encore celle que j’aime tant 

 Ses traits chéris, sa pure et douce image

 Du haut du Ciel qui bénit son enfant ! »

Mon cœur se remplissait de tristesse, je regardais moi aussi l’azur du Ciel et j’aurais voulu voler sur les nuages pour retrouver ma mère chérie. Hélas ! il me fallait rester sur la terre étrangère ; heureusement j’avais pas petite Pauline, la douce compagne de mon exil. Elle, ne se plaignait jamais, elle avait une force d’âme étonnante. Ainsi quand je voyais arriver la fin des vacances, je m’en allais toujours de la maison en sanglotant et rien ne pouvait tarir la source de mes larmes, même pas les regards curieux des passants et des employés de la gare, car je pleurais tout le long du voyage. Mais petite Pauline chérie ne versait pas une seule larme et dans la seule crainte de faire de la peine à nos parents. Oui, elle avait cette force étonnante dans un âge si tendre. Papa l’appelait sa perle précieuse et il avait bien raison ! Mais papa m’aimait beaucoup aussi et avant de partir il me faisait souvent de petits cadeaux croyant me consoler. Pauvre père ! c’était tout le contraire, ses tendres délicatesses me perçaient encore davantage le cœur. Un jour il m’apporta une sorte de petite breloque ravissante en forme de médaillon. C’était un petit baromètre miniature. Pauline voulut le voir, mais il lui échappa des mains et se cassa. J’eus le cœur bien gros non pas tant parce que le verre était cassé mais parce que je sentais que le cœur de ma petite si douce, si délicate était brisé lui aussi car papa l’avait un peu grondée de sa maladresse. Pauvre petite sœur chérie ! Jésus a compté tous les petits brisements et les grandes douleurs de votre cœur.. Oui… et bientôt tout cela sera changé en cris d’allégresse. Déjà ne commencez-vous pas à chanter votre Nunc dimittis car en votre petite fille Thérèse ! vous voyez déjà le fruit « de ce que votre âme a souffert et votre cœur en est rassasié » dès ici-bas ! Que sera-ce là-haut ?...

Mais je reviens à mon sujet. – Si j’avais de la peine de quitter nos chers parents, vous rappelez-vous, ma petite Mère, quelle joie enivrante c’était pour nous d’entrevoir les vacances. Hélas ! elles étaient bien rares pour nous, ces vacances, nous ne sortions que trois fois par an: au 1er jour de l’an nous avions huit jours de vacances, à Pâques 15 jours et aux grandes vacances six semaines ou deux mois. Quelques jours avant les vacances vous me demandiez de vous faire le tableau des joies qui nous attendaient. Ce n’était pas de la musique imitative mais c’était certainement de la poésie imitative. Je commençais par l’arrivée de maman au parloir ; puis j’imitais le bruit de la petite sonnette du tour qui appelait la portière. Din, den! don! din! den! don!... Enfin la sœur chargée de cet office allait avertir la maîtresse: « Madame Martin demande ses enfants. » Petite Pauline en m’entendant jetait de temps en temps des petits cris de joie. Nous sortons, nous nous jetons dans les bras de maman, puis nous nous rendons à la gare avec elle…Nous voilà dans le train bien installées. Alors j’imitais la locomotive en faisant des Boum ! Boum ! Boum ! Boum ! qui vous faisaient dire: Assez ! Marie…Assez ! Vous ne pouviez plus contenir la joie qui débordait de votre petit cœur, c’était trop fort pour vous. Ensuite j’imitais les sentinelles qui annonçaient à chaque arrêt du train le nom des endroits où descendent les voyageurs. Puis je criais bien haut: « Bourg-le-roi ! Bourg-le-roi ! » (C’était la gare la plus rapprochée d’Alençon) Nos cœurs battaient déjà bien fort. Mais quand je criais: Alençon ! c’était bien autre chose…Ah ! voilà papa qui est à la gare à nous attendre avec nos petites sœurs: Léonie, Hélène et Céline ! (Bientôt ce sera le tour de petite Thérèse !) Oh ! quelle joie ! quelle ivresse ! nous voilà dans la rue du Pont Neuf, on aperçoit la maison ! Plus tard ce sera la rue St Blaise alors petite Thérèse sera née mais Hélène se sera envolée au Ciel. Alors, ma petite Mère, en vous faisant le tableau de notre départ pour les vacances j’ajoutais tristement: Mais…plus d’Hélène !

Et nos yeux se remplissaient de larmes. Et ces joies si pures avaient perdu leurs charmes. La petite Hélène mourut le 22 fév. 1870 le jour de mes dix ans. Quand ma tante m’apprit sa mort je jetai un cri de douleur. Vous, ma Mère chérie, comme en toute circonstance, vous possédiez votre âme si pure, si profonde…dans la paix. Mais quelle douleur aussi s’exprima sur vos traits: je ne l’oublierai jamais. Alors comme je me reprochai amèrement tout ce que j’avais refusé à ma petite filleule car j’étais la marraine d’Hélène. Elle voulait toujours coucher avec moi, quand nous étions en vacances, mais comme j’aimais beaucoup mes aises, je préférais être toute seule dans mon grand lit. Je me souvenais de tous ses petits désirs d’enfant et enfant moi-même savez-vous ce que je faisais pour essayer de me consoler. Le soir quand la maîtresse du dortoir avait fait sa ronde pour voir si toutes les petites étaient bien installées dans leur « chapelle blanche » je me reculais contre la cloison laissant ainsi une grande place libre dans mon lit et je disais: « ma petite Hélène, viens… viens… je t’en supplie ! Oh ! pardonne-moi de t’avoir refusé ce qui te faisait tant de plaisir ! » Et en disant cela combien j’avais le cœur gros !

Enfin quand le bon Dieu nous envoya ce nouvel ange qui s’appelle « petite Thérèse » la joie suprême de nos vacances c’était d’aller la voir en nourrice.Quand je me voyais sur la route qui conduisait chez la petite Rose, je ne me possédais pas de bonheur. Les champs de blé émaillés de grandes pâquerettes de bleuets et de coquelicots me ravissaient, je buvais à pleins bords à la coupe de la vie entourée de tous ceux que j’aimais tant. Papa m’avait donné une montre creuse dans laquelle par conséquent il n’y avait rien même pas de cadran c’était simplement un boîtier de montre. Mais sur le verre je lisais l’heure comme s’il y avait un cadran. Papa s’en amusait. Pour avoir le plaisir de me voir tirer de ma poche cette montre unique en son genre il me disait de temps en temps « Marie, dis-nous donc quelle heure il est ? » Je ne me trompais pas beaucoup et comme il regardait à la sienne et me donnait l’heure exacte, cela me donnait de l’assurance pour une autre fois.. Nous emportions chez la petite Rose nos provisions pour la journée, mais nous préférions de beaucoup du pain noir et du lait frais. Elle n’en pouvait croire ses yeux. Ses enfants dévoraient à belles dents notre pain blanc et nous, nous suppliions maman de nous donner de ce bon pain noir qui nous semblait exquis parce que nous n’en avions jamais.

Mais les vacances passaient vite et bientôt je voyais maman parler de mettre notre trousseau en ordre pour la rentrée, alors mon cœur se serrait et je perdais les quinze derniers jours à me lamenter. C’était toujours maman qui nous reconduisait à la Visitation. Il y avait à quelques mètres de la gare une petite barrière où ce bon petit père s’empressait de courir pour nous voir une dernière fois. Quand le train passait devant cette barrière il agitait son mouchoir en signe d’adieu et nous étions à la portière haletantes d’émotion agitant aussi nos mouchoirs, essayant de sourire, malgré nos larmes, à celui que nous aimions tant ! et qui bientôt allait disparaître à nos yeux. O mon Dieu, vous seul savez le martyre que nous avons souffert ! A quelque distance de là le train passait devant le cimetière. Alors maman se levait pour apercevoir de loin la tombe de ses petits anges, quand nous étions seules dans le wagon elle les priait tout haut. Que d’impressions profondes ce spectacle produisait dans mon âme ! C’est bien vrai que le cœur des enfants est comme une cire molle qui reçoit toute empreinte: celle du mal comme celle du bien.

Et moi qui ai reçu de telles empreintes de bien, qui ai vu sous mes yeux des vertus poussées jusqu’à l’héroïsme, ah ! comment se fait-il que je sois si peu héroïque. Mon Dieu, ayez pitié de ma misère !

Quand nous étions arrivées à la Visitation, alors commençaient de nouvelles scènes de larmes quand il fallait dire adieu à notre mère chérie. Un jour elle oublia de nous donner avant de partir la clef de la malle. Je m’en aperçus à temps, elle venait de sortir. J’ouvre vite la porte de la cour de la chapelle qui donnait sur la rue. Je la vois en effet mais elle était déjà loin alors je crie: Maman ! maman ! Voyant qu’elle ne m’entendait pas je veux m’élancer pour courir après elle, mais la sœur tourière qui était là m’arrête. J’ai beau lui dire que nous n’avons pas la clef de la malle, que nous ne pourrons avoir nos affaires, que maman est là à quelques pas..rien ne l’adoucit. C’est un vrai geôlier elle ferme la porte et nous ramène au Couvent. Je ne sais pas comment j’ai pu supporter d’être ainsi enchaînée je me le demande encore. Ah ! si je n’avais pas eu ma tante à qui je ne voulais pas faire de peine, je suis sûre que je ne serais pas restée 7 ans derrière les grilles car alors je n’avais pas la vocation d’être derrière des grilles ; je n’avais pas encore entendu l’appel de Jésus ! cet appel qui rend doux ce qui est amer à la nature. Ne l’a-t-il pas dit lui-même: « Nul ne vient à moi si mon Père ne l’attire » Maintenant qu’il m’a attirée je me trouve derrière mes grilles la plus heureuse des créatures, je me trouve en possession de la vraie liberté. Ah ! c’est à présent que je puis dire en toute vérité: « Je suis bien libre moi ! »

Ma petite Mère, je n’ai encore que dix ans, il ne faut pas que je mette de la confusion dans mon interminable récit.

Ma tante m’aimait beaucoup parce que j’étais d’une franchise sans pareille ; tout ce que je faisais de mal je le lui disais aussitôt. Même quand je fus dans la grande salle d’études et que par conséquent je n’étais plus comptée parmi les petites, aussitôt que je l’entendais passer dans le long corridor qui conduisait à la petite classe, je demandais permission de sortir et courant vers elle je lui disais d’un air contrit: Ma tante j’ai encore perdu mon temps au commencement de l’étude, j’ai fait ceci et cela. C’était un besoin pour moi de m’accuser, après j’avais l’âme en paix. Ma tante était ravie de ces dispositions comme elle l’écrit dans ses lettres à maman. Mais en grandissant je lui donnais plus de soucis. Quand je venais lui dire par exemple, (toujours en m’accusant) « Ma tante, je trouve qu’il y a beaucoup de répétitions dans l’Évangile ; notre Maîtresse de style nous enseigne pourtant à éviter les répétitions. »Cette fois elle prit un air sévère et presque indigné et me dit « Vas-tu maintenant trouver à redire aux paroles de Notre Seigneur » Moi qui lui disais cela pour m’accuser je pensais tout bas: « Eh bien, ce n’est pas près que je lui conte des folies de ce genre puisqu’elle en fait tant d’affaire. » J’avais alors onze ou douze ans. Une autre fois pourtant je lui dis: « Ma tante j’ai dit mon Pater à l’envers pour voir le diable, croyez-vous que j’ai fait un péché ? » En effet une de mes compagnes m’avait dit: vous savez, quand on dit le Pater à rebours, c’est-à-dire en commençant par la fin le diable vous apparaît. Je voulais savoir si c’était vrai car ma curiosité était aiguisée. Mais pour être bien sûre que le diable ne me ferait pas de mal, je le dis pendant la Messe au moment de la Communion. Alors je regardais la Sainte hostie et je disais en moi-même. Vous êtes là mon Jésus, je vous vois, surtout protégez-moi bien et ne laissez pas le diable m’emporter. Je n’osais pas prononcer le dernier mot du Pater craignant de voir le diable m’apparaître, enfin je me risquai à faire cet acte de bravoure et j’en fus quitte pour la peur.

Ma tante commençait à s’inquiéter sur mon compte car j’avais en effet des idées bien drôles. Cette bonne tante avait un autel de Notre Dame des Sept douleurs qu’elle paraît de son mieux avec de grandes gerbes de fleurs artificielles qu’elle avait faites elle-même. Elle en avait de mauves pour la Semaine Sainte. Ces fleurs avaient l’avantage de me déplaire beaucoup ainsi que la pauvre Sainte Vierge et le pauvre bon Jésus ! La Sainte Vierge avait l’air si pitoyable ! Il semblait que son Jésus qu’elle tenait appuyé sur ses genoux allait lui échapper tellement elle levait les bras au Ciel. Je trouvais cette chapelle triste autant qu’il est possible. Et quand ma tante m’emmenait avec elle pour lui aider à parer son autel, et qu’elle me faisait épousseter les nombreuses fleurs en cuir qui en ornaient le tour et le devant mon malheur était à son comble. Elle essayait pourtant cette pauvre tante de m’inspirer des pensées de dévotion et de componction, mais tout ce que je pouvais faire c’était de me contenir pour ne pas lui faire de la peine en lui révélant mes secrètes pensées qui étaient loin d’être pacifiques.

Un jour il me vint comme d’habitude une idée saugrenue pendant qu’elle me faisait m’extasier devant son splendide autel. Je lui dis: Mais ma tante, je trouve qu’on met des fleurs aux Saints, non pas pour eux mais pour nous, car, vous voyez bien, les fleurs sont tournées de notre côté tandis que la Sainte Vierge ne voit que des fils de fer ! Je trouve qu’on devrait tourner les fleurs devant elle. Alors ma bonne tante me fit comprendre que pour m’honorer moi-même je ne mettais pas ma robe à l’envers afin d’avoir sur moi le beau côté et la lumière se fit dans mon esprit farouche.

 Je réussissais bien dans mes études. Une année je remportai neuf prix. C’était beau pour la Visitation où l’on ne donnait que des récompenses absolument méritées ; je me souviens que cette même année une de mes compagnes s’en alla sans en avoir un seul. Mais cela me coûtait tant d’aller les chercher que mon plaisir en était diminué de moitié, parce qu’il me fallait traverser toute la noble assemblée des religieuses réunies pour cette fête dans leur grande salle de récréation. « La Chambre » et j’étais très-intimidée. Chaque trimestre on distribuait aussi ce qu’on appelait les décorations. C’étaient de grands rubans larges comme la main terminés par une frange d’or ou d’argent que l’on mettait le dimanche en forme de bandoulière. Il y avait le ruban d’instruction religieuse (blanc) le ruban d’honneur (bleu)

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le ruban d’application (violet) de travail (vert).

Un jour en me décernant un ruban la maîtresse ajouta ces mots: par indulgence... A cause de cela je ne voulus pas le porter, pensant que puisque je ne l’avais pas mérité tout à fait ce n’était pas la peine.

Ma tante qui veillait sur nous avec une sollicitude vraiment maternelle avait une telle peur que nous n’ayons des pensées de vanité qu’un jour de sortie où je m’étais attaché les cheveux avec un ruban mauve clair elle en parut toute contristée et me dit je ne sais trop quoi pour me faire enlever mon ruban. Elle trouvait toujours nos toilettes trop belles, elles étaient pourtant bien simples. Enfin un jour pour en atténuer un peu l’élégance elle s’avisa de rentrer une petite dentelle formant le col de la robe si bien que Melle Pauline votre marraine qui nous faisait sortir ce jour-là nous dit: « Mes pauvres enfants ! mais vous avez l’air d’aller à la guillotine avec ce cou dégagé ! » Moi qui, pour l’amour du bon Dieu, avais supporté en silence cette grosse mortification, je m’écriai:: O Mademoiselle, ce n’est pas maman qui a fait nos robes ainsi, c’est ma tante qui a absolument voulu rentrer la dentelle ! »

Notre sainte tante commença aussi à s’inquiéter un peu de ces jours de sorties avec Melle Pauline. Son frère ayant au Mans un grand magasin de nouveautés: c’était chez lui qu’elle descendait. Et ma tante me fit un jour cette question: Y a-t-il beaucoup d’employés chez Mr Romet ? O ma Tante, au moins cent ! – Il y en avait peut-être quinze…- O ma pauvre enfant faut-il exagérer de la sorte ! » Pourtant elle alla aux renseignements et quoiqu’il n’y en eut que quinze elle s’arrangea de façon à faire cesser ces sorties. Je n’en eus pas de peine. Que m’importait de sortir comme les autres élèves tous les mois, puisque ce n’était pas avec mes parents.

J’avais 13 ans quand, pendant les vacances du premier de l’an le bon Dieu nous envoya notre petite Thérèse. Quand j’entrai le matin dans la chambre de maman elle me dit: « Va embrasser ta petite sœur. » Je m’approchai du berceau, que j’étais heureuse ! Mais ce bonheur ne dura pas longtemps. C’est pendant ces quelques jours de vacances qu’elle faillit mourir. Mais la foi de notre Mère chérie, sa prière ardente la rappela à la vie. Maman nous a donné tous ces détails dans se lettres.

C’est dans cette année là aussi que j’eus la fièvre typhoïde. Je tombai malade au printemps et on me mit à l’infirmerie. J’y passai plusieurs jours, ma tante venait me voir souvent. J’aspirais après ses visites, car j’étais bien seule, je ne pouvais voir ma Pauline chérie parce qu’on avait peur qu’elle gagne la fièvre et je n’avais aucune distraction. Mon lit n’était même pas placé près de la fenêtre mais dans un coin de l’appartement et je ne pouvais avoir aucune vue sur le jardin. Avec cela j’avais une soif ardente et rien pour me désaltérer, la bonne sœur infirmière était inexorable et par prudence ne voulait pas me donner à boire, ou très peu. J’offrais cela au bon Dieu, mais je me disais tout de même: Oh ! si j’étais donc chez nous ! je m’en irais à la cave et là je boirais tout mon content du bon cidre qui me fait tant d’envie ! Je connais maman elle ne me refuserait pas, j’en suis sûre. »

Enfin, voyant que je n’allais pas mieux, au contraire, le médecin dit qu’il fallait me rendre à ma famille et au plus tôt. Quand ma tante m’apprit cette nouvelle je ne lui laissai pas voir ma joie, mais elle était bien grande. Je commençais à me désespérer de ne pas avoir maman pour me soigner, il me semblait que j’étouffais…Je descendis l’escalier avec beaucoup de peine, demandant si Pauline allait venir avec moi ; pour me consoler on me le promit dans quelques jours. C’est Monsieur Vital Romet, le parrain de Céline, qui me reconduisit à la maison. Quand cette pauvre petite Mère

me vit si malade elle fut bien triste ; pour moi il me semblait, dès que j’eus mis le pied sur le seuil de la maison, que je renaissais à la vie. Aussitôt maman m’installa dans sa chambre et je restai couchée pendant longtemps. J’avais le délire, et ma tête était comme un poids énorme que je ne pouvais remuer. A chaque mouvement que je faisais sur l’oreiller il me semblait que c’était une grosse pierre que je ne pouvais soulever. J’entendis un jour le médecin dire à maman: cette enfant a dû prendre du chagrin, car c’est plutôt une fièvre bilieuse qu’une fièvre typhoïde, c’est le chagrin qui est la cause de cette maladie. Je me disais tout bas: « C’est bien vrai cela ! ». Et j’étais presque contente qu’on ait des preuves de mes peines si amères. Maman me soigna pendant cette maladie comme une mère seule peut le faire. Elle passait des heures auprès de mon lit à me distraire, à m’écouter malgré le travail dont elle était accablée. C’est alors que j’eus le temps de lui ouvrir mon cœur tout entier et qu’elle comprit tout ce que j’avais souffert loin d’elle. J’ai vu dans une de ses lettres à mon oncle qu’elle l’avait compris car elle lui écrivait: Je n’aurais jamais cru à une telle profondeur de sentiments dans cette enfant-là Elle m’a fait des confidences qui m’ont percé le cœur. » (Si ce n’est pas exactement les paroles, c’est toujours le sens)

Quand je fus guérie, cette pauvre petite mère me proposa très sérieusement de me faire achever mon éducation à Alençon. Mais je lui dis: Non, maman, ma tante aurait trop de peine j’aime mieux retourner à la Visitation.

Je revins donc à la Visitation et alors commença une nouvelle période de ma vie qui ne me laisse pas sans quelques regrets. – Hélas ! mon cœur s’attacha à la créature et se dépensa pour elle ! Vous savez, ma petite Mère, à quel point j’aimais Edith… Edith, je ne commençais qu’à la connaître car elle entra à la Visitation à 13 ans. Mais aussitôt que je la vis, je me sentis porter vers elle. Sa distinction, son air angélique me ravirent. Bientôt je lui dis l’affection que j’avais pour elle et elle m’aima aussi..Elle me confia qu’elle avait la vocation religieuse mais que ses parents qui étaient très mondains l’en empêcheraient et qu’il fallait beaucoup prier pour elle. Alors, je la trouvais encore plus divine et je l’aimai à la folie. Avec Edith commencèrent toutes mes folles rêveries. Comme la plupart de mes compagnes elle appartenait à la noblesse, alors j’aurais voulu être noble aussi, avoir comme elle un château et un parc, me promener le soir en rêvant sous des bosquets enchanteurs, connaître le monde dont je comprenais pourtant la vanité. Edith ne resta que quelques mois à la Visitation ; ses parents remarquant ses pieuses dispositions la reprirent chez eux. Mais mon amour persévérant ne l’abandonna point et je continuai à rêver à mon Edith. Ce que son souvenir me faisait souffrir ! Ce n’était plus la souffrance pure de mon enfance, mais une souffrance de rêveries qui empoisonnait ma vie. Pendant les vacances je ne pensais qu’à Edith et pressentant que les plaisirs du monde la feraient chanceler dans ses résolutions, je disais au bon Dieu sous forme de prière ces vers que j’avais appris à la Visitation

Sur son front abattu, fanez, fanez les roses

Effacez-y, Seigneur, et jeunesse et beauté

Mettez une amertume au fond de toutes choses,

Sur chaque illusion, une réalité…

Edith, en effet, oublia son beau rêve de vie religieuse et l’année où j’entrai au Carmel, après bien des années, je la revis une dernière fois, entourée de ses trois fils dont l’aîné avait 6 ans. Elle attendait un quatrième ou plutôt un cinquième enfant car elle avait perdu une petite fille asphyxiée dans son berceau. J’eus de la peine à la reconnaître, toute sa beauté s’était flétrie comme la fleur des champs. Pour moi, je m’apprêtais à voler enfin vers l’unique Beauté qui ne passe pas… Mes rêves de noblesse et de grandeur étaient dépassés !...

Je sortis de pension à 15 ans et demi. Je quittai la Visitation sans regret, j’y avais trop souffert. Ma tante m’avait donné la prière à St Joseph « O Père et Protecteur des vierges » me conseillant de la réciter tous les jours. Mais j’avais lu sur cette feuille une ligne qui me faisait trembler: « Prière spéciale pour les prêtres et les religieuses ». Je me dis: C’est bien cela, ma tante voudrait que je sois religieuse, il n’y a pas de danger que je fasse cette prière là !. J’en avais une peur bleue. Un jour maman me dit: « Je crois que Pauline sera religieuse… Et toi, Marie, que feras-tu ? – Je ne sais pas… mais je ne serai pas religieuse ! – et pourquoi donc ? Qu’est-ce qui te déplaît tant ? –Ah ! maman, tout me déplaît, d’abord je veux être libre et puis quand on est religieuse il faut épousseter des autels et cela me déplaît beaucoup. »

Et pourtant je ne pouvais entendre parler de mariage. Une seule fois maman en parla devant moi et pour rire car je n’avais encore que seize ans. Je me mis à fondre en larmes et je la conjurai de ne jamais aborder ce sujet. Je suis sûre qu’elle était ravie de me voir ces dispositions, tout en étant fort surprise puisque je ne voulais pas être religieuse. Mais je ne lui disais pas le fond de ma pensée. La question: mariage m’humiliait beaucoup, je trouvais les jeunes filles bien à plaindre d’être ainsi livrées en esclavage. Et moi je ne voulais pas vendre ma noble liberté à un mortel.

Comment ai-je fait pour rester près de deux ans sans ma Pauline chérie ? Je n’en sais rien ! Maintenant qu’elle est devenue « ma petite Mère » il me semble que si le bon Dieu m’en séparait j’en mourrais de chagrin. C’est ce qui serait arrivé certainement si elle était partie en Chine, moi je serais bien sûr partie au Ciel.

Je m’occupais beaucoup de mes petites sœurs, je passais toutes mes matinées à faire la classe à Céline. J’y mettais une application sans pareille, au point que je ne faisais pendant ce temps-là aucun travail manuel, voulant être toute à mon affaire. J’aurais eu 20 élèves je ne me serais pas donné plus de mal. Aussi quand Thérèse qui n’avait que trois ans voulut suivre sa Céline je fis bien quelques difficultés, craignant que ce bébé ne trouble nos études. Mais elle était si sage, si mignonne que je ne pus lui refuser. Elle venait donc s’installer dans ma chambre auprès de Céline et ne bougeait pas tout le temps que durait la leçon. Je lui donnais des perles à enfiler ou quelque chiffon à coudre. Pourvu qu’elle soit avec Céline elle était à son bonheur. Quelquefois son aiguille se désenfilait et elle essayait en vain de la renfiler, elle était bien trop petite pour une opération aussi difficile ! Mais elle n’osait rien demander de peur qu’une autre fois on ne lui ouvre pas la porte. Alors de grosses larmes tombaient sur ses joues, mais elle ne levait pas les yeux craignant que je m’en aperçoive. Je m’en apercevais cependant et je renfilais l’aiguille alors un sourire d’auge venait illuminer son doux visage. Quel chérubin ! Non, je ne puis dire combien j’aimais ma petite Thérèse. Un jour je la trouve à la porte de ma chambre, elle avait devancé l’heure de la leçon, je fis semblant de ne pouvoir ouvrir la porte ; alors pour témoigner son chagrin profond elle se coucha par terre à mon grand étonnement, sans dire un seul mot, sans jeter un cri. Deux ou trois fois elle eut recours à ce grand moyen pour exprimer sa douleur ; mais je lui dis que cela faisait de la peine au petit Jésus, et plus jamais elle ne recommença.

L’après-midi je travaillais avec maman et je parlais aussi, quand elle voyait que je parlais sans faire marcher mon aiguille elle me disait qu’il fallait travailler en parlant. Ce qui me mettait quelquefois hélas ! de mauvaise humeur et je ne disais plus rien. Pauvre petite Mère ! Ah ! si j’avais eu plus d’abnégation, que de joies je lui aurais données et qu’elle n'a pas eues !... On peut dire qu’elle a creusé son sillon dans les larmes et qu’elle n’a pas vu les épis d’or dont il devait se couvrir un jour.

Dans une de ces conversations intimes elle me raconta ce qui suit: vers l’âge de vingt ou vingt-deux ans ses parents n’ayant pas de fortune, sa mère lui fit apprendre chez un fabricant de Point d’Alençon à faire cette dentelle. Mais bientôt elle s’aperçut que dans cette maison sa vertu n’était pas en sûreté et elle le confia à sa mère. A partir de ce jour elle n’y retourna plus. Mais que faire ? Où trouvera-t-elle des ressources pour l’avenir ? Elle était dans cette inquiétude lorsque le jour de la fête de l’Immaculée Conception, étant seule dans sa chambre occupée à faire son lit, elle entendit distinctement ces paroles: « Fais faire du Point d’Alençon ». A ces mots elle resta interdite. Cette voix d’où vient-elle ? Elle l’a compris, cependant elle demeure pensive se répétant avec étonnement: « Fais faire du Point d’Alençon. » Elle était si loin en effet de songer à une pareille entreprise. Elle court vers sa sœur et lui raconte ce qui vient de se passer. Et cette bonne petite Mère ajoutait: -Comment avons-nous pu sans aucune ressource pécuniaire pour ainsi dire, sans aucune idée de commerce, mener tout à bonne fin, trouver des maisons à Paris qui veuillent bien nous donner leur confiance. Et c’est pourtant ce qui est arrivé et en peu de temps, car dès le lendemain nous nous mettions à l’œuvre. Et chose remarquable: lorsqu’il s’agit de signer un contrat avec la première maison que nous nous engagions à fournir, ma sœur qui était l’aînée et dont on réclamait la signature étant absente, ce fut moi qui donnais la mienne. N’était-ce pas providentiel ? Cette chère sœur en effet entrait à la Visitation quelques mois plus tard, me laissant seule à combattre au milieu du monde. C’est pourquoi sans doute la Ste Vierge s’était adressée à moi seule lorsque j’entendis ces paroles: « Fais faire du Point d’Alençon »

Maman me raconta aussi qu’après la mort de la petite Hélène elle se tourmentait beaucoup, se demandant si elle n’était pas au Purgatoire passe qu’elle avait fait un léger mensonge à propos d’une poire qu’elle avait ramassée dans le jardin sans vouloir l’avouer. Cette pauvre petite mère se tourmentait outre mesure, elle souffrait tellement de cette pensée qu’elle en perdait tout courage. Elle alla s’agenouiller aux pieds de la statue de la Ste Vierge qu’elle aimait tant pour chercher quelque consolation à sa douleur. Une douce voix, celle de sa Mère du Ciel, se fit entendre encore une fois: « Elle est là, à côté de moi… » Elle relève la tête croyant voir l’ange qu’elle a perdu. – O ma bonne Sainte Vierge, s’écrie-t-elle, elle est là ma petite Hélène ! elle est à côté de vous !... » Elle regarde cette place bénie où Marie lui a dit qu’est son enfant, et ses larmes de douleur se changent en larmes de joie.

Je reviens maintenant à mes folies de jeunesse:

Je rêvais toujours d’Édith, je lui écrivais de temps en temps, j’avais tellement conjurai maman de me le permettre qu’elle avait fini par céder. Ah ! l’amour des créatures ! Quelle chaîne mon Dieu ! quel filet qui vous enlace ! Quel esclavage ! quelle illusion ! Quel temps perdu ! je lisais les lettres de Mme de Sévigné pour apprendre à rendre les miennes intéressantes et spirituelles. Oui… voilà d’où j’en étais ! Un jour je demandai à maman de nous faire photographier (toujours pour Edith !) le bon Dieu me punit cette fois de mon orgueil, jamais je n’avais été si mal. J’allais aussi de temps en temps voir ma tante quand maman allait chercher ma petite Pauline pour les vacances. Je retournai aussi à la Visitation pour la retraite des anciennes élèves et je me rappelle que ma tante voulut absolument que j’aille parler de ma vocation au Père Jésuite qui prêchait la retraite. Ma vocation je n’y pensais même pas, je n’en avais pas ! Enfin pour lui faire plaisir je me rendis au parloir où il faisait ses directions et, sans autre préambule je lui dis que je venais pour savoir ma vocation. Je n’avais qu’un seul désir c’était qu’il me donne séance tenant une décision afin qu’il n’en soit plus question. Je lui dis aussi que ma tante désirait que j’aie un directeur et s’il voulait bien me prendre sous sa direction. Je lui demandai son adresse. Enfin me voilà partie point du tout affolée de ma trouvaille de directeur et bien décidée à ne jamais lui écrire. Voilà où aboutit ma retraite Comme vous le pensez, ma petite Mère, je n’eus pas de grandes confidences à faire à ma pauvre tante qui espérait me voir sortir du parloir toute transformée

Revenue à la maison je repris ma vie comme à l’ordinaire. Maman ne me trouvait pas très pieuse elle l’écrivait à ma tante et je recevais des sermons de sainteté qui, je l’avoue, ne me faisaient pas grand effet. Je disais à maman: « Je t’assure que j’aime beaucoup le bon Dieu, bien plus que tu ne le penses ! Ainsi j’aime beaucoup à regarder le tabernacle. Ce n’est pas la peine que mes lèvres remuent tout le temps pour le prouver. Moi, je préfère cacher mes sentiments… » - Mais maman me répondait finement - « Il n’y a point de feu sans fumée. » Le fait est que je n’étais pas d’une piété extraordinaire hélas ! mon cœur était trop enlacé !

Dans ce cœur pourtant il y avait de nobles sentiments et j’avais juré de retirer de l’esclavage cette pauvre Léonie de la tutelle de Louise…Et voilà que du front de cette enfant tombe …un bandeau: le bandeau de la crainte. Quoi donc ?... Elle n’est plus fascinée par ce vautour…qui depuis l’âge de cinq ans la tenait dans ses serres ! Non ! elle est fascinée maintenant, comme tous les enfants par sa mère qui lui sourit. Désormais elle ne la quittera plus, elle s’attachera à ses pas jusqu’au moment où le bon Dieu dans ses impénétrables desseins nous ravira cette mère incomparable.

Qui donc a opéré ce prodige ? Puisque comme je l’ai dit Léonie ne venait jamais du côté de maman malgré toutes les avances qu’elle lui faisait. Sa réponse était toujours: « J’aime mieux aller avec Louise », impossible de la sortir de là ! Bien souvent j’entendais cette pauvre petite mère dire avec tristesse qu’elle avait une enfant qui ne l’aimait pas. Ce fut une des peines cruelles de sa vie. C’était donc un prodige bien grand de la voir tout à coup se jeter dans les bras de sa mère. J’ai toujours vu là une intervention surnaturelle. Notre sainte tante du Mans venait de mourir. Et c’est juste après son départ pour le ciel, qu’elle est venue enfin au secours de sa pauvre Léonie, près de laquelle elle avait autrefois essayé de se dévouer. Maman en effet sur les instances de ma tante la mit en pension avec nous à la Visitation. Mais elle n’y resta que trois mois, elle était trop indisciplinée et nos parents furent obligés de la reprendre. C’est pourquoi je crois et je suis même certaine que le bon Dieu s’est servi de Louise comme d’un instrument pour dompter cette nature qui semblait indomptable et qui est devenue humble et douce comme un ange sous l’action de la grâce.

Peu de temps après cet événement, maman sentit les dernières atteintes du mal affreux qui allait nous la ravir. C’était une tumeur au sein occasionnée par un coup qu’elle s’était donné dans son enfance. Il fut question d’une opération et elle se rendit à Lisieux pour consulter le Docteur Notta. Mais il était déjà trop tard. Alors il fut décidé que nous irions en pèlerinage à Lourdes. Maman nous emmena toutes les deux avec Léonie. Avec quelle foi elle baigna le front de sa petite Léonie avec de l’eau miraculeuse. « Au moins, disait-elle à la Sainte Vierge, « si vous ne me guérissez pas, guérissez mon enfant ! Ouvrez son intelligence, faites-en une sainte. » Elle fut exaucée de ce côté-là, mais pour elle il n’y eut point de guérison et elle revint de Lourdes plus malade qu’auparavant. Son mal fit de rapides progrès et vous, ma petite Mère, qui vous réjouissiez de voir votre temps de pension achevé pour vivre toujours à ses côtés, il vous fallut au bout de quelques semaines seulement dire adieu pour toujours à cette mère chérie. Quand je pense à tant de douleurs, mon cœur en est encore transpercé.

Après le voyage de Lourdes, mon oncle vint à Alençon pour voir maman. Et au milieu du dîner sans autre préambule il lui dit: « Ma pauvre sœur, il ne faut pas te faire illusion, mets ordre à tes affaires car tu n’en n’a s pas pour plus d’un mois. » Papa était atterré et il fit ensuite des reproches à mon oncle de lui avoir dit les choses ainsi, sans aucun ménagement.- « Mais, c’est elle-même qui me l’a demandé. » répondit-il. –« Eh bien, il ne fallait pas l’écouter », dit avec sagesse ce pauvre petit père. « Tu ne sais pas quel mal tu lui as fait.» Mon oncle eut bien de la peine, car il l’aimait beaucoup et lorsqu’il se trouva seul avec elle il lui dit « Je regrette ce que je t’ai dit, car enfin je ne connais pas l’avenir, le bon Dieu peut encore te guérir. » Mais maman lui répondit qu’elle ne craignait pas la mort et qu’elle ne regrettait la vie qu’à cause de ses enfants. Et elle ajouta: Que deviendra ce pauvre Louis avec ses cinq filles ! Enfin je les abandonne tous au bon Dieu ! » C’est alors que mon oncle lui conseilla de demander à papa de venir demeurer à Lisieux. Mais elle lui répondit qu’elle ne ferait jamais cela, qu’elle savait trop bien que pour lui faire plaisir il n’hésiterait pas et qu’elle craignait trop qu’il ne fût malheureux ensuite de voir sa vie si complètement changée. Ce bon petit Père ayant appris de mon oncle ces détails après la mort de maman, n’hésita pas en effet à changer sa vie pour le bien de ses enfants. Il savait qu’à Lisieux nous trouverions une nouvelle famille et il voulut nous procurer cet avantage.

La prédiction de mon oncle se réalisa. Au bout de quelques semaines notre Mère chérie alla rejoindre au Ciel les quatre petits anges qui l’y attendaient. Mais que de souffrances cruelles elle endura pendant ce dernier mois de sa vie. C’est alors que Louise qui avait demandé en grâce de rester seulement pour la soigner (car cette pauvre fille avait d’étranges contrastes elle nous aimait beaucoup) l’assista jusqu’à la fin avec un grand dévouement. Elle ne quitta la maison qu’à notre départ pour Lisieux.

Cette pauvre petite mère, toujours oublieuse d’elle-même ne voulait personne la nuit pour la veiller.

J’entendais de ma chambre ses gémissements et ses prières. « O vous qui m’avez créée,disait-elle, ayez pitié de moi ! » Une nuit que je l’entendais gémir ainsi j’accourus, malgré sa défense. Elle s’était levée et se traînait péniblement auprès d’une table pour prendre ce qui lui était nécessaire. Elle me supplia de ne pas recommencer, disant qu’elle pouvait se suffire seule. Mais papa ne voulut point le supporter et demanda une religieuse garde-malade pour passer les nuits. Jamais je n’oublierai son regard attristé lorsqu’elle vit la sœur entrer dans sa chambre. C’était l’avant-veille de sa mort. Ce jour-là, même mon oncle et ma tante appelés par un télégramme accoururent pour la voir une dernière fois. Maman jeta sur ma tante un regard si profond que je ne l’oublierai jamais. Il me semble qu’elle lisait dans l’avenir le dévouement qu’elle aurait pour nous. Quelques jours auparavant, elle avait exhalé cette plainte amère: « Ah ! quand je ne serai plus là, qui s’occupera de ma pauvre Léonie ? Qui l’aimera.?- Alors je la rassurai en lui disant: -« Moi ! maman, je te le promets. » Et je tins ma promesse, j’ai toujours eu pour elle une affection toute particulière, je l’ai toujours protégée.

Le soir de la mort de maman, je restai longtemps auprès de son lit avec la sœur et je voulais y passer la nuit. Mais elle me dit qu’il n’y avait rien à craindre et m’envoya me reposer. Hélas!...vers onze heures ce pauvre petit père entra dans ma chambre et me dit en sanglotant: « Ta petite Mère n’est plus ! » Ah ! quelle peine j’avais de n’avoir pas été là à ses derniers moments ! Mais la sœur elle-même avait été surprise et avait appelé en toute hâte papa et mon oncle qui n’étaient arrivés que pour recevoir son dernier soupir. C’est à peine si la réalité pouvait entrer dans mon esprit, je passai la nuit à pleurer. Le lendemain je m’en allais souvent dans la journée auprès de ma mère chérie, je ne me lassais pas de la regarder. Elle paraissait avoir vingt ans. Que je la trouvais belle ! Je sentais auprès d’elle une impression surnaturelle. Il me semblait (ce qui était vrai), qu’elle n’était pas morte mais plus vivante que jamais. Oui, car elle était entrée dans la vraie vie où l’on ne connaît plus la mort.

Quelques semaines après le départ de notre Mère chérie pour le Ciel, papa nous appela toutes les deux et nous confia sa résolution de quitter Alençon pour aller demeurer à Lisieux. J’avais été prévenue par mon oncle mais je fis comme si je ne savais rien. Ce bon petit père nous dit: « Je vous demande votre avis, mes enfants, car comme c’est uniquement pour vous que je fais ce sacrifice je ne voudrais pas vous en imposer un. » Je lui répondis que nous ne voulions également que son bonheur et que nous ne pouvions supporter qu’il se sacrifie ainsi pour nous. Mais il vit bien que nous n’avions aucune répugnance à quitter Alençon et ce père généreux décida sur le champ notre déménagement prochain. – « Je vais, me dit-il remporter au pavillon la Sainte Vierge de ta chambre, elle est si grande pour être bien emballée, elle arriverait là-bas en morceaux. » Mais je lui dis: « Oh ! non, papa je préfère qu’on l’emmène avec nous, maman l’aimait tant cette Vierge-là ! » (J’avais vu cette pauvre petite Mère quelques jours avant sa mort réciter son chapelet à genoux devant cette statue. Elle était haletante et pouvait à peine se soutenir mais elle le dit à genoux quand même jusqu’à la fin.)

Je me rappelais aussi qu’un jour où j’avais demandé qu’on l’enlève de ma chambre pour m’en donner une plus petite, parce que je la trouvais trop grande et ressemblant à une statue de classe !... Maman me répondit: « Quand je ne serai plus là, ma fille, tu feras ce que tu voudras, mais tant que je vivrai cette Ste Vierge ne sortira pas d’ici. » Cette parole, je l’avais retenue et elle était sacrée pour moi.

Puisque je suis sur le chapitre de la Ste Vierge il faut que je raconte son histoire. Cette statue avait été donnée à papa avant son mariage par Mademoiselle Félicité Baudoin, une vieille demoiselle, une sainte qui lui était toute dévouée et avait payé les premiers frais de son établissement lorsqu’il fonda son magasin d’horlogerie. Quand j’étais toute petite, pour être plus près de la Sainte Vierge, je me rappelle que je m’agenouillais sur la commode où elle était placée, pour faire ma prière. Plus tard je le vis dans le jardin du Pavillon, au fond d’une allée dans un bosquet de feuillage. Et comme j’étais déjà raisonneuse je me disais: Vraiment chez nous, c’est comme chez Mr le Curé il y a une Ste Vierge dans le jardin. Dans ma petite idée je trouvais que c’était trop pieux. Hélas ! comme l’esprit du monde s’infiltre, même dans l’âme des enfants !

Elle poussait trop loin son courage. J’ai oublié de raconter la dernière messe où elle assista avec moi. J’ai cru que je ne la reconduirai pas en vie à la maison. Ah ! quelle messe d’angoisses je passai. Plusieurs personnes nous regardèrent avec étonnement se demandant sans doute comment on avait pu faire sortir une malade en un si pitoyable état ! Mais elle avait voulu coûte que coûte y aller, ne se trouvant pas assez mal pour manquer la Messe un Dimanche. (C’était une basse Messe). Enfin cette Sainte Vierge revint à la maison et fut placée comme je l’ai dit dans ma chambre. Pendant le mois de Mai, maman payait une bonne femme pour aller lui acheter de l’aubépine. Jamais les branches n’étaient trop grandes ; pour qu’elle soit contente il fallait que la Ste Vierge fût perdue dans les fleurs. Alors cette bonne petite Mère se mirait dans son mois de Marie qui m’a laissé des impressions si fraîches de piété et de poésie que je ne saurais les dire.

Ah ! ma Mère, je ne sortirai pas de tous ces détails. Il faut pourtant que j’en finisse avec mes souvenirs du temps passé…

Après la mort de maman ma vie ne fut plus la même. Je ne pensais plus alors à rêver à Édith mais à me dévouer à mes petites sœurs et à papa. Ah ! papa combien je l’aimais ! Pour rien au monde je n’aurais voulu lui causer la moindre peine. Je puis dire que je n’ai rien à me reprocher à son sujet. Si, j’ai quelque chose à me reprocher: lui qui aimait tant l’exactitude je me mettais toujours en retard pour arriver à la grand’messe le Dimanche et sous ce rapport je l’ai fait souffrir. Je dis que je ne rêvais plus à Edith, c’est vrai. Et cependant je me suis encore dévouée, aux Buissonnets, à faire 10 mètres de guipure pour orner le berceau de son premier enfant. Quelle folie !

Enfin je n’avais que dix sept ans et demi et avant de me jeter dans vos bras, ô mon Dieu, je devais faire encore plus d’un détour ! Hélas ! que n’y suis-je volée tout droit comme ma petite Thérèse. Non, il fallait que mon cœur s’accroche à toutes les épaves de bonheur que m’apportait le flot de la vie. Le temps des illusions n’était pas encore tout à fait passé pour moi. Mais cette épave c’est vous qui me l’avez jetée pour me conduire à Vous, ô Bonté infinie ! Car vous aussi, ô mon Dieu, vous rêvez de la créature… Mais vous n’en rêvez pas comme nous ! Vous en rêvez pour la diviniser. Vous en rêvez quelquefois, ô Mystère ! pour en faire votre épouse… Et c’est ce rêve d’amour que vous avez réalisé pour moi !

Je venais d’avoir 21 (22) ans lorsque vous me dites en confidence, ma Mère chérie, que vous aviez la vocation d’être Carmélite. Je savais depuis longtemps que vous vouliez être religieuse à la Visitation du Mans et cet avenir plus ou moins éloigné m’attristait beaucoup. Car comment penser à me séparer de vous que j’aimais tant ! de vous qui faisiez le charme de ma vie. Mais le jour où vous m’avez parlé du Carmel, j’eus encore plus de peine. Le Carmel je ne le connaissais pas, j’ignorais même qu’il y eut un Carmel à Lisieux, mais je savais que c’était un ordre austère où l’on jeûnait huit mois de l’année, où l’on faisait toujours maigre et j’étais désespérée que le bon Dieu vous appelle à une pareille vie. Il fallait pourtant me résigner à cette pensée. Nous avions le même confesseur, je m’apercevais bien que vous saviez parfaitement dire votre âme, tandis que moi j’étais comme une bûche. Du reste qu’aurait confié mon âme. Votre désir d’entrer au couvent ne faisait point germer en moi la vocation, je n’avais donc rien à dire. Pourtant je souffrais beaucoup et je me rappelle qu’un jour en revenant de confesse je me mis à fondre en larmes lorsque je me trouvais seule dans ma chambre. J’ouvris alors l’Imitation et j’y lus ces paroles: « Ayant repris cœur après l’orage, rappelez vos forces à la vue de mes miséricordes, car je suis près de vous, dit le Seigneur, pour rétablir toutes choses, non seulement avec mesure mais avec abondance et en comblant la mesure ».

Je me sentis aussitôt consolée et je vous dis: « Regarde donc ce que j’ai tiré dans l’Imitation. Mais c’était un mystère pour nous deux. Quelques jours après une personne que nous connaissions nous parla avec enthousiasme d’un saint Père Jésuite venant de prêcher une retraite aux environs de Lisieux. C’est un Saint, ajouta-t-elle, un vrai saint comme on n’en rencontre pas. Mais vous pouvez le voir il va donner une mission à l’usine Lambert. Par curiosité j’allai voir le Saint, j’assistai à sa Messe et pour n’avoir rien à me reprocher j’entrai au confessionnal en me disant: Faut-il que je me confesse ? Faut-il que je dise au contraire le vrai but de ma visite. Je m’arrêtai à ce dernier parti et je commençai par ces mots: Mon Père, je suis venue vous trouver pour voir un saint. Il rie un peu de ma simplicité et me dit: eh bien, mon enfant, confessez-vous. Je fis ma confession comme à l’ordinaire et je partis sans en avoir dit plus long. Je me dis en m’en allant: si j’avais su je ne me serais pas dérangée. Mais voilà que le soir un désir ardent de retourner trouver le bon Père s’empara de moi. Comment faire ? Je ne sortais pas seule malheureusement et il fallait que je confie mon projet à Victoire pour qu’elle vienne m’accompagner. Je franchis tous les obstacles et le lendemain matin j’assistais de nouveau à sa Messe. J’entre ensuite au confessionnal et je lui dis: Mon Père je viens encore vous trouver, car j’y suis poussée irrésistiblement. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Il me fit quelques questions, me demanda si je voulais être religieuse. Non, mon Père – Vous voulez donc vous marier – Oh ! non mon Père ! – Mais que voulez-vous donc faire ? Rester vieille fille ? – Oh ! non, bien sûr ! Alors ? … Je suis pressé, me dit-il car je dois prendre le train dans quelques instants, mais je reviens à Lisieux dans 15 jours prêcher une retraite au Refuge. Et là je vous donne rendez-vous. Vous écrirez toutes vos impressions sur la vie religieuse, pourquoi vous ne la voulez pas et enfin tout ce que vous aurez pensé pendant ces jours au sujet de votre vocation. Pour moi j’espère bien vous donner à Jésus… » J’étais prise dans ses filets…filets de miséricorde ! Je revins à la maison le cœur léger et rempli d’une joie secrète. Jésus avait donc sur moi aussi jeté un regard particulier d’amour. Je n’étais pas tentée d’imiter le jeune homme de l’Évangile et de m’en aller tristement loin de Lui.

Au jour convenu j’allai trouver le Père Pichon avec mes huit grandes pages où j’avais révélé tous les sentiments les plus intimes de mon cœur. Mais pour ne pas l’influencer je m’étais bien gardée d’écrire ce que j’avais pensé lors de ma dernière visite. Après ma confession je lui passai par la petite grille mon manuscrit et je me levai pour partir. Mais il me retint pendant une heure, le lisant devant moi, m’interrogeant et me faisant toutes ses réflexions séance tenante. Je puis dire que j’ai passé là un mauvais quart d’heure. Et moi qui n’avais pas voulu autrefois de directeur j’en avais un. Et je l’avais choisi de mon propre gré ! ou plutôt non, c’est le bon Dieu qui me l’avait choisi. Il arrivait au moment où j’en avais le plus besoin, au moment où j’allais perdre ma Pauline chérie. J’avoue qu’il fut pour moi « l’Ange du Seigneur ».

Il m’écrivait de temps en temps et moi je lui écrivais tous les quinze jours. Ah ! je l’aimais beaucoup, beaucoup ! Parce que cette affection était pure et qu’elle me portait au bon Dieu je ne craignais pas de la laisser grandir dans mon cœur. Pauvre cœur ! Il me semble que je prenais plaisir à l’entourer d’épines. Le P. Pichon débordé par sa correspondance et ses travaux apostoliques qui se succédaient sans interruption puisqu’il a prêché près de 900 retraites me laissait quelquefois bien longtemps sans répondre à mes lettres. Je lui en ai écrit quatorze sans recevoir un seul mot, mais rien, rien ne ralentissait mon ardeur et ma persévérante affection. Ses lettres aussi étaient si fraternelles. Mais c’est égal ! Maintenant que j’ai vieilli je vois bien que pendant ces jeunes années de ma vie je vivais encore d’illusions. Car ô mon Dieu, pourquoi donc s’attacher si éperdument à une créature quand ce serait un ange descendu du Ciel ? Est-elle capable de rassasier un seul instant la soif délirante d’un cœur fait pour vous et créé à votre image. Non, il faut l’Infini à cette créature finie, à ce néant. Quel mystère ! – En 1884 le P. Pichon fut appelé au Canada et de son départ, le bon Dieu tout seul sait ce que j’ai souffert encore. Ce bon petit Père me conduisit à Rouen pour lui faire mes adieux, puis nous l’accompagnâmes jusqu’au Havre afin de mieux me percer le cœur en voyant fuir le bateau qui l’emportait en Amérique.

Je me rappelle encore le lendemain matin le doux regard de ma petite Thérèse. J’étais en train de la coiffer lorsque je partis en sanglots. (Pauvre sotte !) Ça me fait du bien de le reconnaître aujourd’hui. Mais dans ce temps là je le reconnaissais déjà, car en voyant un nuage de tristesse sur le front de ce chérubin je m’en voulais d’être venue par mes larmes assombrir son ciel si pur. – Mais là, vous le savez, ma petite Mère, ne finissent pas mes tribulations avec le P. Pichon. A son retour en 1886 je fis encore de salutaires expériences pour le plus grand bien de mon âme. Vous vous rappelez ce voyage à Calais où j’allai en vain à sa rencontre avec papa. Ah ! jamais je n’oublierai sa bonté en cette circonstance. Quand je lui demandai de faire ce voyage il me répondit: « Je n’ai rien à te refuser ma grande… C’est le 3e Dimanche de septembre fête de N.D. des sept Douleurs que j’allai intercéder près de lui pour courir, c’est le cas de le dire, au devant d’une peine. Nous attendîmes deux jours à Calais puis à Douvres ce fameux bateau qui n’arrivait pas. Et ce qui ajoutait à ma peine, c’était de voir ce bon petit Père que j’avais fait venir si loin pour rien, c’était de penser à mes petites sœurs dont je m’étais privée, moi qui n’avais plus que quelques jours à passer avec elles.

De retour à Paris nous trouvâmes…le P. Pichon ! C’était à n’y pas croire. Je me plaignis amèrement de ma déception disant à papa que je ne comprenais pas que le bon Dieu ne m’ait pas laissé jouir de ma dernière joie. Mais il me répondit comme un saint: « Il ne faut pas murmurer, ma Marie, c’est qu’Il a jugé que tu avais besoin de cette épreuve et moi je m’estime heureux de lui avoir servi d’instrument en te laissant faire ce voyage ». Je n’en revenais pas de l’entendre parler ainsi. Ah ! ma Mère, c’était bien vrai, le bon Dieu voulait par là me détacher encore plus de la terre, même de ses joies les plus innocentes.Après avoir fait tant de folies pour la créature, n’en ferai-je donc jamais pour Lui ?...

Je suis partie bien loin, ma Mère chérie, je reviens à votre entrée au Carmel. Il allait donc finir pour moi ce temps si heureux où dans le petit cabinet de travail, nous passions ensemble de si bons moments. Vous aviez le don de charmer ma vie, car c’est bien à vous, ma petite Mère, que l’on peut appliquer ces paroles: « De celui qui m’aime il sortira des sources d’eau vive. » Et moi je buvais avec délices à cette source céleste. Quelquefois je vous demandais de me faire quelque poésie, pour ma fête par exemple, je ne vous laissais pas tranquille que vous ne m’ayez payé ce tribut. Je les ai toutes gardées précieusement. Celle du 15 Août 1887 adressée à la Ste Vierge finissait ainsi:

Marie, entends notre prière,

Bénis de notre amour le doux lien si fort !

Montre –toi toujours notre mère,

Et la main dans la main, dirige-nous au Port !

Puis quand venait le soir nous appelions papa qui était au belvédère, vous rappelez-vous ?... Quelquefois nous aurions bien préférer rester seules parce qu’il fallait alors nous oublier, cesser notre conversation intime et l’intéresser en faisant une lecture sérieuse. Mais nous l’aimions trop pour ne pas nous dévouer pour lui en toute occasion. C’était sa joie de passer ces soirées avec nous ! Vous rappelez-vous aussi les soupers dans le jardin auprès d’un rosier tout en fleurs. C’est cela qu’a chanté Thérèse:

O souvenir, tu me reposes,

Tu me rappelles bien des choses…

Les repas du soir, le parfum des roses,

Les Buissonnets pleins de gaîté

L’été.

Après le souper Céline apprenait ses leçons. Dans un quart d’heure il fallait que tout soit su par cœur ! Et puis vite elle nous les répétait comme un petit perroquet. Si par malheur nous lui disions qu’elle ne les savait pas, tout était perdu, les larmes coulaient elle était inconsolable. C’est à cette vie de famille, ma petite Mère, que vous avez dit adieu le 2 octobre 1882. Je n’oublierai jamais ce jour et je pourrai heure par heure vous en donner les détails. Quand je vis la porte de clôture se fermer sur vous que j’aimais tant, je jetai un cri de douleur. Ce pauvre petit père fut admirable comme toujours. Vous comprenez notre tristesse en revenant aux Buissonnets sans vous !...

Je repris ma vie avec courage, faisant de mon mieux pour combler le vide que laissait au foyer la petite colombe qui venait de s’envoler. Mais chaque semaine je revenais au Carmel comme à la source de tout mon bonheur. Ah ! combien je me repens aujourd’hui de n’avoir pas partagé avec mes petites sœurs ce parloir que je trouvais pourtant trop court pour moi. Si j’avais su que ma pauvre petite Thérèse en avait tant souffert ! J’étais loin de le soupçonner. Je me souviens cependant qu’un jour elle vous dit: « Regarde, Pauline, j’ai le petit jupon que tu m’as fait. » On ne fit guère attention à son petit gazouillement d’enfant et après je vis des larmes dans ses yeux. Pauvre petite ! Elle en pensait plus long que je ne croyais ! Son pauvre petit cœur souffrait profondément de ces instants si courts qui lui étaient accordés. Et je ne m’en doutais pas !

Enfin, ma Mère chérie, avant et après votre prise d’habit vint la grande épreuve de la maladie de Thérèse. Vous en trouverez les détails dans ma déposition. Ah ! ma Mère, il me semblait alors que l’histoire du Saint homme Job était la nôtre et que Satan se présentant devant le Seigneur, lui avait dit comme autrefois: « Ce n’est pas étonnant si votre serviteur vous loue, vous le comblez de biens ! Frappez-le donc dans sa propre personne et vous verrez s’il ne maudira pas votre nom… » Mais le Nom du Seigneur ne fut point maudit, il fut toujours béni au milieu des épreuves les plus cuisantes.

Puis vint l’heure pour moi aussi d’entrer au Carmel. Un jour, au parloir, je me rappelle que vous m’avez demandé quand je comptais y entrer. Comme je n’avais pas une vocation d’attrait, je vous répondis que j’entrerais quand le bon Dieu me le dirait, mais que jusque là il ne m’avait pas encore montré assez clairement sa volonté. Alors vous me dîtes: « Mais ne crois pas qu’Il t’apparaîtra pour cela. Il serait temps que tu prennes une décision. J’allais avoir 26 ans. – Je ne prendrai point de décision, repris-je, puisqu’il sait bien que je veux faire sa volonté il m’enverra plutôt un ange pour me la dire. » C’est alors, ma petite Mère, que vous écrivîtes au Père Pichon. Et quelques jours après je vis arriver une lettre dans laquelle il me demandait quel âge avait Céline et s’il me serait bientôt possible de répondre à l’appel du bon Dieu. Je ne me doutais de rien et je restai interdite. L’heure du sacrifice était donc venue pour moi ! Ah ! je la vis cette heure sans enthousiasme. Il me fallait dire adieu à un père que j’aimais ! Il fallait que j’abandonne mes petites sœurs ! Pourtant je n’hésitai pas un seul instant et je fis à papa cette grande confidence. Il poussa un soupir en entendant une telle révélation ! Il était bien loin de s’y attendre car rien ne pouvait faire supposer que je voulais être religieuse. Il étouffa comme un sanglot et me dit: « Ah !...Ah !... Mais…sans toi !!... Il ne put achever. Et moi pour ne pas l’attendrir je répondis avec assurance: « Céline est assez grande pour me remplacer, tu verras, papa que tout ira bien », alors ce pauvre petit père me dit: « Le bon Dieu ne pouvait me demander un plus grand sacrifice ! Je croyais que tu ne me quitterais jamais ! » Et il m’embrassa pour cacher son émotion.

Je pleure, ma petite Mère, en écrivant ces souvenirs. Est-ce que tout ne me crie pas de devenir une Sainte ?...

J’écrivis ensuite à mon oncle et à ma tante pour leur apprendre ma décision. Mais ils ne voulurent pas me croire, ils étaient absolument stupéfaits. Moi l’indépendante ! Moi qui avais toujours l’air de ne pouvoir souffrir les couvents j’allais me faire religieuse ! Ils ne pouvaient revenir de leur étonnement.

J’entrai au Carmel le 15 Octobre 1886. En passant sous le cloître pour me rendre au Chœur je jetai un regard dans le préau « C’est bien cela, pensai-je, que je me figurais, que c’est austère ! Enfin je ne suis pas venue ici pour y voir des choses riantes. » Voilà quel était mon enthousiasme !

J’entrai au Chœur où Mère Geneviève était en adoration devant le St Sacrement. Son air de paix de sainteté me frappa. Puis avec vous, ma petite Mère, on m’envoya faire un tour de jardin. Mon enthousiasme ne grandissait pas. Le jardin me paraissait si petit auprès de l’immense jardin de la Visitation du Mans et puis tout me semblait si pauvre. Je ne pensais même pas au bonheur d’être avec vous, je ne pensais qu’à me demander comment je ferais pour passer ma vie entre ces quatre murs. Ah ! ma Mère, j’ai trouvé Jésus entre ces quatre murs et en le trouvant j’ai trouvé le Ciel. Oui, c’est ici que j’ai passé les plus heureuses années de ma vie. Elles n’ont pourtant pas été exemptes de croix, car vous savez celles qui sont venues nous visiter ! D’abord l’épreuve de la maladie de notre père chéri, cette épreuve que Thérèse appelait « notre grande richesse »

Pendant l’exil de notre pauvre petit Père au Bon Sauveur, un jour, pendant la Messe, j’ai vu si clairement le prix de cette croix que je n’aurais pas voulu l’échanger pour tous les trésors de la terre. Et vous savez pourtant ce que nous avons souffert ! Ma petite Mère, dans le Ciel du Carmel, j’ai vu aussi pour vous des années de martyre et mon cœur en a été transpercé… Oui, à côté de la sainteté de Mère Geneviève, j’ai vu hélas, dans une autre, bien des misères et c’est vous, doux agneau qui étiez immolé à la jalousie de cette pauvre Mère***. Qui a compté toutes ces souffrances ? Qui a compris ce martyre ? Ah ! que de perles cachées brilleront un jour à votre couronne

Enfin, ma Mère chérie, une grande épreuve qui a peut-être dépassé toutes les autres, est venue nous atteindre dans notre solitude. Celle-là, le Ciel seul en a le secret…

Ma petite Mère, que vous dirai-je encore ? Ah ! si les épreuves ont fondu sur nous, les grâces y sont tombées aussi par torrents. Au Carmel se sont envolées à notre suite les deux petites colombes que nous avions laissées dans le nid paternel. Thérèse et Céline nous les avons vues à nos côtés ! Oui, elles sont venues là, partager notre vie ! Nous avons vu Thérèse mourir…d’amour ! Dites-moi si la mesure de nos joies n’a pas dépassé celle de nos douleurs ? … Mais notre vie n’est pas arrivée à son terme et plus d’une croix nous attend encore. Quelquefois je me demande avec angoisse ? Laquelle restera la dernière de nous trois ? Mais pourquoi ne pas s’abandonner à Celui qui proportionne sa grâce à la croix, à Celui qui nous a comblées de tant de bienfaits. Aussi je veux lui dire comme Thérèse: « Seigneur vous me comblez de joie par tout ce que vous faites ! » La Croix ne nous cache-t-elle pas en effet d’éternelles joies !...


24 mai 1909

Feuilles ajoutées: 12 p. en feuillets doubles 

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Ma petite Mère chérie j’ai oublié plusieurs choses dans le détail que je vous ai donné de ma pauvre vie. D’abord dans mes souvenirs d’enfance j’ai oublié de vous dire qu’à ma confirmation j’avais pris le nom de Joséphine pour témoigner à St Joseph ma grande dévotion. Mais quelle n’a pas été ma surprise et ma déception quand j’ai vu que la plupart de mes compagnes avaient eu la même idée que moi. Alors il me semblait que St Joseph n’allait pas faire attention à moi, ni m’aimer plus que les autres et j’avais bien de la peine.

Un autre souvenir d’enfance qui s’est gravé profondément dans ma mémoire: C’est lorsque le Dimanche papa nous amusait avec des billes de toutes couleurs. Quand je voyais rouler surtout sa grosse bille dorée, je la regardais avec admiration. Il me semblait avoir quelque chose de la richesse et de la puissance du bon Dieu puisqu’il avait le pouvoir de nous rendre si heureuses ! Et puis cette grosse bille dorée elle roulait dans une demi-obscurité, ce qui la rendait encore plus brillante, car vous savez que tout était fermé en bas le dimanche. Aussi le dimanche me paraissait-il un jour du Ciel. C’en était bien un en effet puisque

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ce bon petit Père l’observait si fidèlement et la grosse bille dorée brillait encore plus aux yeux du bon Dieu qu’aux miens.

Un autre souvenir me revient encore à chaque fois que j’entends mon oncle nous parler de vendre la propriété de Roulée. Je n’y suis allée qu’une fois avec papa j’avais alors dix ou douze ans, mais il m’a donné une si bonne petite leçon d’humilité que je ne l’ai jamais oubliée. Nous traversions tous les deux les grandes prairies qui composent la propriété et tout en faisant cette longue promenade je cueillais de temps en temps de petites fleurs et à la fin je dis à papa: « Je vais emporter ces fleurs à la Visitation en souvenir de Roulée.» Il me répondit: « C’est cela ! – Et puis tu feras avec tes amies de petits embarras en leur montrant les fleurs de ta propriété… »

Je ne puis vous dire, ma petite Mère, à quel point j’ai été attrapée et aussi mortifiée de voir que papa devinait ces pensées de sotte vanité que je ne m’avouais pas trop, mais qui cependant étaient réelles. Aussi mon bouquet je le jetai dans l’herbe pour montrer à papa que je n’y tenais pas.

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Je n’aimais pas beaucoup la toilette, mais dans ce mépris de toute coquetterie il y avait aussi de l’orgueil, car l’orgueil se niche partout, même dans ce qui semble de beaux sentiments d’humilité. Ainsi (je crois que je l’ai déjà dit) quand j’étrennais ma robe c’était un vrai martyre pour moi, mais surtout lorsque cette pauvre petite mère rêvait de nous mettre en blanc pour les processions de la fête de l’Assomption à Alençon c’était mon cauchemar. Aussi pour ne pas me faire de peine elle n’en parlait plus. Pourquoi tant de résistance de ma part ? Hélas ! c’est parce que je manquais de simplicité car vous, ma petite Mère vous ne demandiez pas mieux. C’était moi seule qui ne voulais pas. Ce n’était pas assez distingué pour moi, je trouvais que c’était bon pour les élèves de la Providence mais pas pour nous. Il est vrai qu’à Alençon on voyait des vieilles filles en blanc jusqu’à quarante et cinquante ans, ce qui n’était pas fait pour me donner du courage.

Je ne pouvais pas souffrir non plus de porter ma voilette. Il me semblait que c’était afficher ouvertement sa vanité que de s’emprisonner

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ainsi la figure dans le tulle pour faire la belle. Quand c’était un grand voile qui se nouait par devant comme nous en portions à Lisieux, j’aimais bien cela parce qu’alors on avait le visage vraiment caché, mais les petites voilettes blanches qui ne servent qu’à rendre le teint plus mat me déplaisaient souverainement. C’est pourquoi le jour de la première Communion de Léonie je n’avais pas le teint mat (quoique j’aie une de ces belles voilettes) mais cramoisi au point qu’en sortant de l’église la modiste qui avait fait mon chapeau demanda si je n’étais pas malade. Je répondis que non mais qu’il m’était impossible d’avoir la figure serrée et comprimée à ce point, et on me délivra de ce masque à la mode.

Si vous vous en souvenez, ma petite Mère, papa nous avait donné un beau médaillon en or. C’était encore la mode dans ce temps-là de se l’attacher au cou avec un velours noir. Loin d’en tirer de la vanité j’en avais comme une espèce de honte. Il me semblait que je ressemblais à un petit chien de salon quand j’avais autour du cou ce fameux velours.

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Mais je le reconnais bien, je n’en étais pas plus humble pour avoir ces sentiments- là, au contraire, je trouve plutôt que c’était de l’orgueil raffiné. En attendant je jouis au Carmel de la vraie liberté promise aux enfants de Dieu. Quand j’aperçois à travers la grille du chœur les personnes qui sont à la table de Communion je suis prise d’une sorte de stupéfaction. Je me dis: Est-ce possible que le monde soit si fou ! Que c’est donc laid de se parer avec des plumes d’oiseaux comme les sauvages ! Et je regarde autour de moi…Et je me demande par quel privilège je fais partie de ces vierges sages qui n’ont point à se demander: « Où habite la sagesse » car elles-mêmes marchent dans « ses voies.» C’est surtout les jours qui suivirent ma prise d’habit que j’appréciai le mieux mon bonheur. Chaque matin il me semblait prendre un habit de liberté, aussi était-il pour moi un habit de fête. C’était le cas de dire comme dans mon enfance « Je suis bien libre ! » Pour entrer au chœur, point d’autre toilette à faire que de rabattre ses manches. C’était à ne pas croire à mon bonheur !

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Je ne vous ai pas parlé, ma petite Mère, de mes impressions le jour de ma profession. Je n’en ai point d’autre souvenir sinon qu’il ressemble tout à fait à celui de ma première Communion. Mon âme était dans la paix: Jésus m’avait appelée et j’étais venue à Lui. Quel bonheur peut être comparé à celui de répondre à sa voix. Il m’avait appelée…Lui ! Et je m’étais bien gardée d’imiter le jeune homme de l’Evangile qui s’éloigna avec tristesse de Celui qui est la source intarissable de toute joie. Qui pourra comprendre ce que c’est que d’être appelé par Dieu. Quel mystère ! N’est-il pas le Maître de sa créature ? Et il l’invite à l’aimer… Il lui demande si elle veut l’aimer. Mais puisqu’il est Amour il ne peut agir autrement car l’amour doit être libre. Seulement ce qui est touchant c’est qu’il désire être aimé et qu’il apprécie l’amour de sa pauvre petite créature.

Le soir de ma profession je pleurai comme le soir de ma première communion parce que le second beau jour de ma vie était passé ! (C’est Thérèse qui m’a mis la couronne de roses le jour de ma profession).

Maintenant ma petite Mère, je veux vous parler de l’impression que me fit Thérèse le jour de son entrée au Carmel. Je ne puis pas

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dire que j’éprouvai un sentiment de bonheur quand je la vis franchir la porte de clôture. Non, car je pensais à ce pauvre petit Père qui allait être privé de son trésor. Mais elle ! Quelle céleste créature ! Il me semblait voir un ange. Et comme elle avait grandi ma petite Thérèse. A travers la grille on ne se rend pas bien compte comme lorsqu’on se trouve auprès de quelqu’un. Oui, elle m’a paru bien grande et aussi bien jolie. Le bon Dieu avait mis en elle toutes les grâces. Quand on pense qu’au Carmel sa beauté fut dès les premiers jours un sujet de jalousie pour la pauvre Th. de J. qui disait (pour s’en consoler) qu’elle n’avait rien de rare. J’entendais cela avec pitié, trouvant que ce diamant était trop brillant en effet pour vivre enfoui parmi ces grosses pierres… Aussi Jésus s’est chargé de la mettre en honneur et de la faire resplendir auprès de sa divine Face devant l’univers entier et ce… jusqu’à la consommation des siècles ! Ainsi partout où sera l’Epoux on entendra parler de sa petite Epouse, de celle qui a prié si magnifiquement le Dieu Enfant, le Dieu à la pauvre Face. »

Mais, ma petite Mère chérie, auprès de ce diamant a brillé aussi une belle perle fine.

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A cause du diamant la perle fine a souvent été meurtrie et foulée aux pieds car elle aussi était cachée et est encore cachée parmi les pierres. Mais un jour elle brillera d’un éclat si doux qu’elle sera pour les saints une lumière bienfaisante comme elle l’est déjà pour tant de malheureux ici-bas. O ma petite Mère, que de souffrances dans votre vie ! Qui pourra dire le martyre que vous a fait subir la jalousie humaine ou plutôt la jalousie du démon, car c’est lui qui est le principe de tout mal. Ah ! que j’ai souffert (biffé) de vous avoir vu tant souffrir. Mais si je vous ai vu souffrir, j’ai vu par là même vos vertus, votre charité, votre douceur qui ressemble à celle de Jésus. C’est pourquoi la perle fine et le diamant brillent du même éclat à ses yeux… Pour moi, mon Ciel serait assez beau de les contempler, leur gloire sera la mienne.

Vous voulez, ma Mère chérie, que je vous parle de la pièce de Jeanne d’Arc où j’ai joué un rôle assez convenablement pour la première fois de ma vie car vous savez que je n’étais pas forte à cela à cause de ma sotte timidité.

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Mais ce jour là je m’étais tellement oubliée pour les autres, me dévouant jusqu’à la dernière minute à les habiller afin qu’elles paraissent avec avantage, que le bon Dieu s’est chargé de ma personne. Je n’étais pas du tout intimidée et j’étais pleine de mon sujet.

Comme vous le savez Thérèse faisait le rôle de Jeanne d’Arc et je représentais la France. C’est moi qui ai chanté pour la première fois: Rappelle-toi Jeanne de tes victoires etc.. En disant: Je viens à toi les bras chargés de chaînes, je m’avançais vers elle afin qu’elle les enlève. Elle me faisait l’effet d’une véritable Jeanne d’Arc. Quel air noble et guerrier ! Ah ! c’en était bien une Jeanne d’Arc. J’avais rempli aussi, mais dans la 1ere partie le rôle de Ste Catherine, l’année précédente. (C’était en 1894. – En 1895, à la 2e partie de cette pièce où Sr M. du S.C. personnifiait la France, ce fut Sr Geneviève de la Ste Face qui représenta Ste Catherine).

Jeanne était seule et se parlant à elle-même elle disait: « Ah ! si Dieu me commandait de me retirer dans une solitude éloignée je n’hésiterais pas à quitter mes parents chéris afin de lui obéir. Mais c’est à la guerre qu’il me faut aller… Je dois combattre à la tête d’une armée… Oh ! non ! c’est impossible ! » Après quelques instants de silence, comme elle pleurait en se cachant le visage dans les mains je vins me placer auprès d’elle et la touchant

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légèrement je lui dis: « Jeanne ! » Et c’est alors que je chantai [un extrait de la Récréation Pieuse n° 1 de Thérèse]:

Je suis la Vierge Catherine,  
Je viens des Cieux te consoler
Ayant la mission divine
De te bénir, de te garder…
Comme toi, je fus sur la terre,
Une enfant chérie du Seigneur
Sa tendresse m’était si chère
Que je lui consacrai mon cœur.

Puis un peu plus tard ce second passage qui me fit presque pleurer lorsque je lui dis, en la regardant avec une tendresse que vous seule pouvez comprendre, ma petite Mère…

Je suis ta sœur et ton amie
Toujours je veillerai sur toi
Car dans l’éternelle Patrie
Tu seras placée près de moi.
Bientôt les célestes collines
Où paît le troupeau virginal
T’ouvriront leurs sources divines
Transparentes comme un cristal
Et dans les campagnes
Avec tes compagnes
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Tu suivras l’Agneau
Chantant le cantique nouveau. [RP 1 folio 12 verso]

Si vous aviez vu son air angélique en me regardant et aussi son expression d’amour si profond qui répondait au mien ! Je puis dire qu’à ce moment là j’ai goûté quelque chose du bonheur du Ciel.

Voici dans quelle circonstance elle dit qu’elle ferait pleuvoir des roses: l’année de sa mort on lut au réfectoire la vie de St Louis de Gonzague. La semaine où je fis la lecture on racontait ce trait charmant. – Une personne qui demandait sa guérison à St Louis de Gonzague connut qu’elle allait être exaucée, en voyant des roses tomber doucement sur son lit. Aussitôt après le réfectoire Thérèse me dit d’un accent que je n’oublierai jamais: « Moi aussi je ferai pleuvoir des roses après ma mort. » Et vous savez, ma petite Mère, si elle a tenu parole.

Que vous dirai-je encore ? On peut citer des faits, mais il y a dans l’âme des sentiments qui ne peuvent s’exprimer. Puisque nos âmes n’en font qu’une, vous savez tout ce qui se passe dans le cœur de votre petite Marie. Ah ! c’est la reconnaissance qui déborde le plus souvent de son cœur en présence de toutes les grâces que le bon Dieu nous a faites. Ma Mère chérie, la moindre de ces grâces n’est pas celle de vivre à vos côtés, de passer avec vous la mer orageuse de cette vie en attendant que nous jouissions ensemble de l’éternelle vie. Ah ! combien vous m’êtes chère ! Non, ma petite Mère, vous ne saurez qu’au Ciel combien je vous aime. 

Votre petite Marie.

29 juin fête de St Pierre et de St Paul 1910

 

 

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