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Co-Témoin 1 d'office - Aimée de Jésus et du Coeur de Marie, O.C.D.

Le promoteur de la foi présenta d'abord deux co-témoins d'office le 16 mars 1911, au cours de la 67ème session (f. 1111v), à savoir deux carmélites déchaussées de Lisieux:

1. Soeur Aimée de Jésus (Léopoldine Féron).

2. Soeur Jeanne-Marie de l’Enfant-Jésus (Jeanne-Marie Halgaud).

 

Née le 24 janvier 1851 à Anneville-en-Saire (diocèse de Coutances), soeur Aimée de Jésus entra au Carmel de Lisieux le 13 octobre 1871 où elle prit l'habit le 19 mars 1872 et fit profession le 8 mai 1873. Physiquement forte, de caractère actif et dynamique, elle était d'un réalisme plutôt déconcertant: « il ne fallait pas d'artistes dans la communauté, il ne fallait viser qu'au pratique, et avoir de bonnes infirmières, robières, lingères, etc., et rien de plus » (Circulaire nécrologique, p. 5). Elle était irréductiblement opposée à l'entrée de Céline au Carmel. Elle ne voulait pas, en effet, que quatre soeurs vécussent ensemble dans un même monastère et elle avait peur des talents de celle qui était la dernière à se présenter. On sait que soeur Thérèse avait demandé à Dieu un signe manifestant que son papa était allé «tout droit au ciel» en formulant ainsi sa requête: « Si ma soeur A. de J. consent à l'entrée de Céline ou n'y met pas d'obstacle, ce sera la réponse que papa est allé tout droit avec vous », ce qui eut lieu (MA « A » 82v). Au fond, sous des apparences rudes et bourrues, soeur Aimée cachait un coeur vraiment généreux. Elle mourut le 7 janvier 1930 *.

Des plus sincères, elle révèle dès le début de sa déposition qu'elle n'avait pas avec Thérèse de « relations... particulièrement intimes » et déclare humblement avoir été « l'un des instruments dont Dieu s'est servi pour la sanctifier.» Elle estime que Thérèse « aurait été une excellente prieure, qu'elle eût agi toujours avec prudence et charité, sans jamais abuser des droits de l'autorité.» Elle rapporte une bonne riposte que lui fit un jour l'abbé Youf, aumônier du Carmel, au sujet de la présence de quatre soeurs et d'une cousine dans le même Carmel (f. 1117r).

Le témoin déposa le 17 mars 1911, au cours de la 68ème session, f. 1113r-1118r de notre Copie publique.

[Session 68: - 17 mars 1911, à 8h.30]

[1114v] [Averti de la portée et de la gravité du serment prêté, le co-témoin répond régulièrement et correctement à la première demande].

[Réponse à la seconde demande]:

Je m'appelle Léopoldine Féron, en religion soeur Aimée de Jésus et du Coeur de Marie. Je suis née à Anneville en Saire, diocèse de Coutances, le 24 janvier 1851, du légitime mariage de Ambroise Féron, cultivateur, et de Cécile Enault. Je suis religieuse professe du Carmel de Lisieux, où j'ai fait profession le 8 mai 1873.

 

[Le témoin répond correctement de la troisième à la sixième demande].

[Réponse à la septième demande]:

J'aime toutes nos soeurs pour l'amour du bon Dieu et je ne crois pas qu'aucun sentiment humain puisse troubler la sincérité de mes réponses.

 

[1115r] [Réponse à la huitième demande]:

J'étais au monastère lorsque la Servante de Dieu y entra en 1888, et j'ai vécu avec elle dans la communauté jusqu'à sa mort. Cependant nos relations n'étaient pas particulièrement intimes, et à cause de cela bien des détails de sa vie ont dû m'échapper.

 

[Réponse à la neuvième demande]:

J'estime et j'aime la Servante de Dieu comme une âme très sainte, cependant sans enthousiasme et sans attrait sensible.

 

[Les autres demandes ayant été omises, on passe à la vingt-et-unième et à la vingt-troisième demande, objets de la convocation du co-témoin. Réponse donnée à la vingt-et-unième demande]:

J'ai été un des instruments dont Dieu s'est servi pour la sanctifier, car mes défauts qu'elle a charitablement supportés, l'ont fait parvenir à un degré éminent de sainteté. Sa charité envers le prochain était désintéressée et surnaturelle. Sa conduite envers des soeurs capitulantes me parut héroïque, car lors de [1115v] l'élection de mère Agnès de Jésus, sa soeur, au priorat en 1893, les voix furent très partagées; ma soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ne laissa jamais voir le plus petit sentiment d'animosité aux soeurs qui n'avaient point voté pour mère Agnès de Jésus, le secret du vote n'ayant pas été suffisamment gardé. Ma soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, jusque dans les bras de la mort, a eu le courage de se faire souffrir pour ne pas gêner les autres. Je me rappelle que le dimanche qui précéda sa mort, une de nos soeurs tourières vint la garder pendant la messe, et se plaça contre son lit de manière à la gêner, sa respiration étant alors très pénible. La Servante de Dieu n'en laissa rien paraître;

 

CO-TÉMOIN 1 D'OFFICE: Aimée de Jésus O.C.D.

 

ce ne fut qu'après la sortie de la soeur tourière que notre chère patiente, ayant eu une crise de suffocation, fut obligée d'en avouer la cause. Comme je l'ai dit, je n'ai eu que peu de rapports avec ma soeur Thérèse de l’Enfant Jésus; j'aurais donc dû lui paraître plutôt indifférente; cependant, je sentais, dans ces rapports peu fréquents, la tendresse de son affection pour moi et une charité qui provenait de son ardent amour pour Dieu et de sa profonde humilité. Une seule fois pendant sa maladie j'ai pu lui rendre un petit service: je n'oublierai jamais ni la douceur de son regard m'exprimant sa vive reconnaissance, ni son sourire angélique.

[1116r] Sa force fut héroïque pendant l'épreuve de la maladie de son vénérable père, par son admirable soumission et par son exactitude à se rendre aux exercices de communauté, au moment où ses soeurs concertaient des affaires de famille. Je l'ai vue alors en récréation pendant que ses soeurs étaient absentes, et elle nous parlait avec une sérénité parfaite, tandis que des grosses larmes qui lui échappaient montraient bien qu'elle n'était pas insensible à ces souffrances.

Dès son entrée au Carmel elle se fit remarquer par son maintien religieux; dans son extérieur, rien de puéril ni de frivole, malgré son jeune âge. Elle ne donnait aucune prise à devenir le jouet de la communauté; son caractère très sérieux empêchait de la traiter comme une enfant. Son calme était imperturbable, et dans les contrariétés de la vie quotidienne elle laissait ses soeurs s'agiter, sans s'émouvoir. Une fois seulement j'ai vu ma soeur Thérèse de l’Enfant Jésus sortir un peu de ce calme: sa soeur (Geneviève de Sainte Thérèse) avait eu quelques semaines avant sa profession une vive contrariété, qu'elle ne put dissimuler; cette peine lui était arrivée de la part de mère Marie de Gonzague, alors maîtresse des novices. Je ne savais au juste pour quelle raison soeur Geneviève avait été humiliée, mais je dis d'une manière générale à ma [1116v] soeur Thérèse de l’Enfant Jésus: « Mère Marie de Gonzague a bien le droit d'éprouver ma soeur Geneviève, pourquoi s'en étonner?.» Sur ce, la Servante de Dieu me répondit avec émotion: « Il s'agit d'un genre d'épreuves qu'on ne doit pas donner » - Source Pre. - '. Cette réponse me surprit alors et me parut l'effet d'une affection trop naturelle, mais je n'en savais rien au juste, puisque j'ignorais de quelle épreuve il s'agissait. Aujourd'hui et depuis longtemps déjà, j'ai la conviction que ce fut par esprit de discernement qu'elle me répondit ainsi, je suis sûre qu'elle aurait été une excellente prieure, qu'elle eût toujours agi avec prudence et charité, sans jamais abuser des droits de l'autorité.

J'ai remarqué la délicatesse de l'humilité dans la Servante de Dieu par son silence à ne jamais dire un mot pour faire sentir que nous devions lui être reconnaissantes pour les bienfaits temporels dont sa famille nous comblait. Jamais elle n'a fait valoir, pour mortifier les autres, les dons naturels et surnaturels qu'elle avait si largement reçus du bon Dieu. Elle savait si bien s'effacer, qu'il fallait avoir des rapports intimes avec elle pour apprécier sa vertu; aussi j'avoue à ma confusion que je n'ai pas reconnu assez tôt toutes les rares qualités dont le bon Dieu l'avait douée.

 

[1117r] [Réponse à la vingt-troisième demande]:

La Servante de Dieu étant très simple et très modeste, appliquée à dissimuler sa vertu, on n'aperçut pas de son vivant, dans la communauté, toute la perfection de sa vie, telle qu'elle nous apparaît maintenant. Néanmoins, je puis attester que même pendant la vie de soeur Thérèse toutes nos soeurs la considéraient comme une âme exceptionnellement vertueuse, en qui se montraient particulièrement remarquables les vertus d'humilité, de charité et de douceur. À part la petite imperfection que j'ai signalée ci-dessus (et encore ce n'était peut-être pas une imperfection), je n'ai jamais relevé dans sa vie le moindre manquement.

Au temps de ma soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, nous avions pour aumônier monsieur l'abbé Youf; cela me fait plaisir de rappeler son souvenir, et de rendre témoignage de l'estime qu'il avait pour cette petite soeur. Un jour, où je croyais avoir à me plaindre de ses soeurs aînées, il me dit: « Ne vous plaignez pas; si vous avez, d'un côté, quelque chose à souffrir, vous devez vous trouver trop heureuse de posséder un trésor tel que la plus jeune: c'est une âme d'élite qui monte de vertus en vertus; elle serait la gloire du Carmel, si on la connaissait.» [1117v] Monsieur l'abbé Youf me disait cela vers la fin de la vie de la Servante de Dieu. La présence simultanée dans la communauté de quatre soeurs et d'une cousine germaine (soeur Marie de l'Eucharistie) a pu donner occasion à des froissements et à des appréciations parfois défavorables; jamais, à ma connaissance, on n'a mis en cause la perfection de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus.

 

[Le co-témoin ajoute ceci au sujet de la vingt-neuvième demande]:

A l'époque de la première communion d'une de mes nièces en 1902, je conjurais notre petite soeur Thérèse de convertir le père de cette enfant (mon propre frère) et de le ramener à la pratique de la religion. Je ne fus pas exaucée pour cette date, mais je redoublai de confiance et la Servante de Dieu prit soin enfin de l'âme de mon frère bien aimé. Deux ans après j'eus la consolation de le voir revenir bien sincèrement au bon Dieu. Sa conversion fut remarquable car, pour réparer le mauvais exemple qu'il avait donné par son éloignement des sacrements, il voulut, malgré son état de grave maladie, sa faiblesse et ses souffrances, aller se confesser et communier à l'église. Il supporta généreuse-[1118r] ment les douleurs de son mal et édifia ceux qui l'entouraient par sa vive piété; c'est en pleine connaissance qu'il voulut recevoir les derniers sacrements et

 

CO-TÉMOIN 1 D’OFFICE: Aimée de Jésus O.C.D.

 

sa mort a été très édifiante. J'ai longtemps différé de publier cette grâce, notre angélique soeur sait combien mon coeur lui en a été reconnaissant, et aujourd'hui je lui offre de nouveau ma bien vive gratitude.

 

[Est ainsi terminé l’interrogatoire de ce co-témoin. Lecture des Actes est donnée. Le co-témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

J’ai déposé comme ci-dessus selon la vérité, je le ratifie et je le confirme.

Signé: Soeur AIMÉE DE JÉSUS