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Sr Marie du Sacré-Cœur à Sr Françoise-Thérèse - 2 octobre 1905 1906

De Sœur Marie du Sacré-Cœur à Sr Françoise-Thérèse [2 octobre 1905 ?]

Jésus ! Lundi soir [2 octobre 1905 ?]

Ma petite sœur chérie,

A l'instant notre Mère me remet ta lettre et je trouve comme toi qu'il y a un temps infini que nous ne t'avons écrit mais aussi que tu ne nous as écrit, vilaine petite paresseuse. Sr Geneviève t'ayant envoyé une lettre de dix pages paraît-il, j'attendais toujours une réponse à cette lettre pour t'écrire de nouveau. Depuis huit jours tous les soirs je me mets devant mon écritoire et je me dis : Ma petite Visitandine m'attend, j'en suis sûre, allons partons vite à Caen. - Et puis je reste pensant que nos lettres vont se croiser. Maintenant qu'il n'y a plus de danger me voici.

Du reste, ma chérie, je serais venue à toi quand même car le temps me semblait trop long et puis samedi soir nous entrons toutes en retraite qui sera prêchée cette année encore par Monsieur l'Abbé. J'en suis bien contente car je ne puis te dire à quel point cela me coûte d'aller me confesser à un Père qui ne fait que passer et qui ne nous connaît pas. Maintenant que ma vocation est trouvée je n'ai plus qu'à marcher en paix dans la voie qui m'est tracée et mes Supérieurs me suffisent je n'ai pas besoin d'autres conseils qui me casseraient la tête. Il en est ainsi pour toi, je le vois, ma petite sœur chérie, puisque c'est ta bonne Mère qui t'a consolée et donnée la paix. Que nous sommes heureuses ! que nous avons d'actions de grâces à rendre au bon Dieu ! Ce matin Marguerite Tostain nous a demandé au parloir elle est toujours bien gentille et nous a parlé de toi, mais quelle différence on sent entre sa manière de voir et la nôtre. Enfin, nous habitons sur les hauteurs, nous voyons devant nous un horizon qui touche à l'infini, nous découvrons déjà quelque chose de l'éternité et les pauvres gens du monde hélas ! ils ne comprennent rien à rien, notre vie est pour eux chose étrange le chemin qu'ils suivent est si ténébreux auprès du nôtre !

Mon oncle est venu aussi cette après-midi. Ah ! pour lui ce n'est plus la même chose, car c'est un vrai saint. Mais aussi l'épreuve ne lui est pas épargnée, la Croix c'est bien son lot ici-bas. Mais le plus admirable, c'est qu'il apprécie la Croix ; il nous disait tantôt qu'il ne donnerait pas les souffrances qu'il avait endurées depuis 10 ans surtout pour tout le bonheur de ce monde. Ce qui fait sa croix en ce moment et celle de Francis aussi c'est cette pauvre Jeanne toujours bien souffrante ; elle ne se remet pas du tout et pour moi elle ne se remettra jamais ; je crois qu'elle a une maladie intérieure, mais n'en parle pas. Elle s'affecte beaucoup elle voudrait guérir envers et contre tout, c'est vrai que sa vie est un vrai martyre, mais je t'assure qu'elle en est une aussi pour son pauvre mari et pour son père. Il faut bien prier pour elle afin qu'elle se résigne à la souffrance puisque le bon Dieu la lui envoie. Quelle pauvre vie !

Est-ce une vie véritable que celle que l'on mène ici-bas. Non, mais après viendra la vraie vie, l'éternelle vie qui nous dédommagera bien de toutes les tristesses de celle-ci.

Je ne t'ai pas dit, ma petite sœur bien aimée à quel point ta lettre m'a fait plaisir ; je vois que ton seul désir est de faire plaisir à ton Jésus. Aussi il te regarde non comme son petit ânon mais comme son épouse chérie qui partage ici-bas les humiliations de sa vie cachée mais qui partagera au Ciel sa gloire. Notre Jésus a été comme nous. Il a fait de petits riens, il a raboté des planches pour aider le bon St Joseph, il a rendu mille petits services à sa mère.....

Pour un Dieu quels abaissements ! Mais il n'a pas trouvé que c'était trop pour nous prouver son amour et Il voulait nous dire aussi par là que les œuvres les plus obscures deviennent grandes et sublimes quand c'est l'amour qui les anime.

La Ste Face est chez l'éditeur mais elle n'est pas encore tirée, aussitôt qu'elle le sera tu en recevras plusieurs.

Jeudi le Père Prévost nous arrive.

Voilà tout ce que je sais de neuf ma petite sœur chérie maintenant il faut que je m'en aille vite sonner matines.

Je t'embrasse avec tout l'amour de mon coeur. Ne m'oublie pas auprès de ta bonne Mère

Ta petite sœur qui t'aime tant

M. du S.Cœur.

r.c.ind.

J'oubliais de te dire que Mme Tifenne est venue nous voir il y a 15 jours. Cette pauvre dame est bien désabusée de la vie à présent, elle qui ne comprenait pas qu'on entre au Carmel elle nous a dit qu'elle le comprenait bien maintenant. Elle espère aller te voir mais je ne sais pas si c'est pour cette année.

Mercredi matin. Vas-tu être heureuse. Sr Geneviève vient de me donner pour toi la photographie de la Ste Face. Je ne savais pas qu'elle l'avait tirée avant de l'envoyer, ainsi qu'une photographie de Thérèse qu'elle a retouchée. Elle l'a fait critiquer par une grande artiste de Paris qui est à l'Abbaye en ce moment. Il n'y a pas une seule faute de dessin.