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Sr Marie du Sacré Coeur à Sr Françoise Thérèse - Vendredi 10 Août 1917

Sœur Marie du Sacré Coeur à Sr Françoise Thérèse    

+ Jésus                                                                            Vendredi 10 Août 1917


Ma petite sœur chérie,

Nous avons ce soir une occasion pour Caen et j'en profite pour te donner à la hâte quelques détails.

Sr Geneviève et Sr Madeleine sont parties ce matin vers 8 heures, quelques instants après Jeanne entrait dans le parloir où elles étaient elle a embrassé Céline avec tendresse et les a accompagnées toutes deux dans la voiture jusqu'au cimetière à 8h1/4 cinq voitures stationnaient devant la grille du Carmel une voiture à 2 chevaux pour Mgr, une pour les 2 médecins, une pour les membres du Tribunal une pour les prêtres de Bayeux (Tribunal) invités par Mgr, une pour nos deux sœurs.

En voyant partir Sr Geneviève j'avoue que N. Mère et moi nous étions un peu angoissées nous demandant quelles émotions l'attendaient là-bas et suppliant le bon Dieu de lui donner la force nécessaire. Il me semblait pourtant que notre petite Thérèse l'accueillerait avec son doux sourire et imprimerait sur cette cérémonie qui nous paraissait si triste quelque chose de céleste. C'est ce qu'elle a fait. A 11h. 1/2 nos deux chères sœurs rentraient au monastère (pour repartir à 1 h 1/2) et la première parole de Sr Geneviève à N. Mère fut celle-ci "O ma Mère, n'ayez pas de peine, que c'était touchant et beau !" Puis elle nous donna quelques détails sur ce qui venait de se passer on a retrouvé presque tous les ossements. Tous les prêtres une quinzaine environ entouraient le cercueil de notre chère petite sainte et prenaient dans leurs mains ces ossements précieux avec un respect touchant. Mr. Dubosq était si ému qu'il tremblait un peu nous dit Sr Geneviève.

Mais tout le travail n'a pu être achevé ce matin et c'est maintenant qu'on enveloppe dans la soie et le fin lin ces restes si chers que le bon Dieu veut déjà glorifier.

Hier, plus de 1500 personnes s'étaient rendues au cimetière. C'était une vraie manifestation religieuse. Lorsque le cercueil fut déposé au bord de la tombe Mgr entonna le Laudate pueri Dominum. C'était un spectacle imposant disent nos sœurs tourières de voir cette foule silencieuse et recueillie. Un soldat qui se trouvait peu éloigné de la grille franchit l'obstacle et il fit toucher son casque au cercueil, tous voulaient passer quelque objet. Aujourd’hui le beau char de 1ère classe va encore se rendre au cimetière mais pour rien car les ouvriers de Mr. Bengol [pour Borniol] (celui qui a fait le beau cercueil de palissandre) ont demandé de porter sur leurs épaules les restes vénérés. L'un de ces ouvriers a été prisonnier en Allemagne et doit son retour en France à "la petite sainte" comme il l'appelle.

J'oubliais de te dire qu'on a retrouvé intact au milieu des débris de vêtements complètement perdus et noircis par l'humidité un ruban de soie blanche sur lequel étaient écrits en lettres dorées ces paroles : "Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre. Après ma mort je ferai tomber une pluie de roses". Le ruban est resté blanc et les lettres brillantes ce que l'on regarde comme extraordinaire et miraculeux. Ce ruban servait à nouer un bouquet de roses que nous avions placé lors de la dernière exhumation dans le cercueil aux pieds de notre petite sœur.

J'oubliais de te dire encore que Jeanne est retournée à 11h. chercher Sr Geneviève et Sr Madeleine au cimetière et que pendant le trajet elle s'est jetée au cou de Sr Geneviève en lui disant : "Pardonne moi ma petite sœur chérie toutes les peines que nous vous avons faites au sujet de Thérèse, nous avons eu de grands torts envers vous. Oh ! combien je me repens aujourd'hui, promets-moi de ne plus y penser, jamais.

Je n'ai pas d'autres détails à te donner chère petite sœur, plus tard moi ou Sr Geneviève te raconterons le reste. - Nous avons bien reçu ta petite lettre confiée aux personnes dont tu parles.

Nos Carmélites sont sorties en manteau blanc avec leurs grands voiles.

C'est Mr Bengol qui a donné le cercueil de palissandre.

Tu as dit recevoir aujourd'hui une dépêche, si tu avais vu nos sœurs supplier Notre Mère de te l'envoyer. J'avais beau dire que j'allais t'écrire rien n'y faisait.

Adieu, petite sœur chérie, il est temps que je te quitte pour ne pas perdre l'occasion

                                                                                        Ton aînée

                                                                                 Sr Marie du S. Coeur

                                                                                             r. c. ind.

Par prudence Mgr de Teil ne dit presque rien dans la Croix. Respects affectueux à tes bonnes Mères.

Ci-joint la photographie du petit cercueil (en trois poses) quand Mr. Bengol nous aura envoyé celle du cercueil de palissandre nous te la communiquerons. Notre Mère regrette beaucoup d'avoir empêché le voyage de la Sœur qui se proposait de venir. Nous étions loin de nous attendre à ce qui s'est passé. Longtemps il a été question de ne pas même y faire aller nos sœurs tourières.