Imprimer

Monsieur Guérin

 

     Étude sur Isidore Guérin


Isidore Guérin (né le 2 janvier 1841) et ses deux sœurs, Marie-Louise et Zélie, sont les enfants d’une de ces nombreuses familles françaises marquées par l’exode rural au début du XIXème siècle.
Les Guérin sont des agriculteurs ; ils ont migré, de génération en génération (leur père déjà était gendarme, après avoir servi l’Empereur comme soldat) des campagnes de l’Orne à sa Préfecture, Alençon. Isidore a profité de la mise en place de l’enseignement public et de son fleuron : le lycée napoléonien. Il obtient les baccalauréats ès-lettres et ès-sciences en  1860 et 1863. Cette formation lui permettra d’intégrer l’Ecole Supérieure de Pharmacie de Paris puis de devenir Pharmacien de première classe en 1866. En achetant une officine à Lisieux (ainsi qu’une droguerie en 1870, qui sera incendiée en 1873), il se glisse parmi les notables lexoviens. Son mariage, à certains égards stratégique, le 11 septembre 1866 avec Céline Fournet, descendante d’une famille de manufacturiers de Lisieux, renforce encore sa position sociale. Le fils de gendarme est devenu un notable comme en témoigne sa nomination au Conseil d’hygiène du département. Sans conteste, il est « le » personnage important des familles Martin et Guérin  du vivant de sainte Thérèse.

Des documents conservés dans le fonds thérésien des archives du monastère du Carmel de Lisieux témoignent de cette notabilité:
•    Comme beaucoup d’autres notables de son époque, il tient un livre de raison pour recueillir  par écrit à la fois ce qu’il hérite de ses ascendants et ce qu’il apporte à la postérité qu’il espère. Des événements marquants, des acquisitions, des étapes de sa vie privée ou publique  sont répertoriés chronologiquement. Chef de famille, il collationne, selon la même logique chronologique, tout ce qui concerne les membres de sa famille, directe ou par alliance. Paradoxalement, ce chef de famille auto-proclamé (le livre de raison est une production privée) mourra sans descendance. Un fils unique mort-né, Paul, une première fille, Jeanne, mariée mais sans progéniture biologique, et une seconde, Marie, carmélite morte prématurément, feront de lui un patriarche sans postérité.
•    Un cliché photographique, placé dans les premières pages du livre de raison, garde la trace d’une autre représentation de cette notabilité construite. Un arbre généalogique  rassemble l’ascendance et la descendance du pharmacien de Lisieux. Les racines imaginaires (une alliance improbable avec une famille « de Guérin ») et un sommet avorté (un médaillon de sa fille en carmélite) synthétisent la force et la fragilité du parcours d’Isidore.
•    D’autres clichés nous font revivre les plaisirs de la villégiature vécus par les familles Martin et Guérin. Des silhouettes élégantes et radieuses posent devant le lieu par excellence de la distinction sociale : un château. En effet, en 1888, les Guérin héritent en indivision du  Château de la Musse, dans l’Eure, acheté 25 ans plus tôt par un cousin germain de la mère de Céline Fournet. Mais la même fugacité frappera ce bien symbolique. Il sera vendu à un aristocrate en 1899, avant de devenir sanatorium en 1932. Actuellement il abrite un centre de désintoxication pour alcooliques. 

Si Isidore Guérin a connu le succès, il a aussi souffert dans sa chair (la maladie ne l’a pas épargné), dans son cœur et dans ses espérances. Sa personnalité n’en sera que plus riche. Ce notable est un homme sentimental et doux. Engagé et généreux, ses convictions intransigeantes, marquées du sceau d’une idéologie étroite, lui feront mener des combats parfois douteux au regard de nos opinions démocratiques apaisées. La lente émergence de la République, sur les décombres de la Monarchie et de l’Empire, face à une Eglise catholique rétive et cléricale, aide à comprendre les dérives nationalistes et antisémites de son activité journalistique.

Isidore Guérin a reçu une éducation chrétienne, mais tout cela s’efface pendant les études parisiennes. Sa sœur, Marie-Dosithée, depuis le monastère de la Visitation du Mans où elle est moniale, doit lui recommander, non sans humour, de fréquenter le sanctuaire de Notre Dame des Victoires, Refuge des pécheurs. La correspondance de la visitandine et du carabin garde la mémoire de séances de spiritisme qu’Isidore semble préférer aux églises de la Capitale. Après son mariage, Isidore n’ira plus à la Messe de Pâques. Lentement il verse dans l’athéisme des élites du XIXème siècle. Cela dit, il va développer ultérieurement une véritable religion, tout aussi typique de ces notables d’une République péniblement naissante. Leur nostalgie de l’harmonie religieuse de l’Ancien Régime est patente. Tous leurs efforts tendent à restaurer ce que la Révolution a fait vaciller. Ils bâtissent une Société de combat et de défense face à la Société des Droits de l’Homme et de la Triade républicaine : Liberté, Egalité, Fraternité. Isidore va ainsi multiplier les appartenances à des sociabilités de restauration et de réparation. Il sera de tous les cercles de notables chrétiens contribuant à la création d’Œuvres permettant l’accès à la culture et à la religion pour les plus pauvres. En 1874, il fonde la Conférence Saint Vincent de Paul à Lisieux qui allie la prière à l’action caritative. La même année, il intègre la fabrique paroissiale. Ainsi, avec d’autres laïcs, il gèrera les biens matériels de sa communauté de Foi. Quand il fonde le Cercle Catholique, c’est pour réunir des amis amateurs de livres spirituels. Cette Société de notables chrétiens se dévoue à la maintenance du religieux dans l’espace social et public, menacé par l’esprit laïciste. Ad intra, ces catholiques fervents propagent la pratique de l’Adoration  nocturne. Ad extra, ils protègent les Frères des Ecoles Chrétiennes lorsqu’ils seront persécutés. Un Calvaire, érigé aux frais d’Isidore Guérin, se dresse encore aujourd’hui à l’entrée de la Commune de Lisieux. Cette sentinelle urbaine est le parfait résumé de ce dévouement à la cause de la religion dans l’espace républicain. Cela dit, ce zèle, tout extérieur, s’enracine dans une véritable consécration baptismale : le cinq septembre 1900, Isidore s’engage pour toujours dans le Tiers Ordre carmélitain sous le nom de Frère Élie du Saint Sacrement.

Enfin, l’oncle de sainte Thérèse est aussi un publiciste qui propage ses opinions et celles de son milieu.  De 1891 à 1896, il se fait journaliste. De nombreux articles parus  dans Le Normand, qu’il a relancé financièrement et dont il sera l’éditorialiste, témoignent  de son engagement politique. Son idéologie se dévoile. Il se pose en défenseur de l’Eglise et de l’Ordre moral, non sans les dérives propres de cette opinion publique agonistique. Le nationalisme et l’antisémitisme défendent tout à la fois le plus proche, le sol, et le plus pur, le sang contre autant d’ennemis imaginaires : l’étranger, l’apatride, le juif supposé déicide.

Après une longue maladie, Isidore Guérin meurt à Lisieux en 1909, le 28 septembre - peu avant l'ouverture du Procès de l'Ordinaire pour sa nièce Thérèse...

 Frère Marc Fortin ocd