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De Mme Martin à sa fille Pauline CF 147 - 5 décembre 1875.

 

A sa fille Pauline

5 décembre 1875.

Ma chère Pauline,

Ta dernière lettre m'a fait encore plus de plaisir que les autres, et, pour comble de bonheur, ta tante me dit qu'elle est très contente de toi, que tu es bien obéissante et bien mignonne. Je te remercie, ma Pauline, de faire ainsi notre joie à tous. Le bon Dieu t’en récompensera en ce

monde et en l'autre, car on est bien plus heureux, même dans la vie présente, quand on fait bravement son devoir.

C'est donc mercredi l'Immaculée‑Conception; c'est une grande fête pour moi ! En ce jour, la Sainte Vierge m'a accordé bien des grâces signalées. Demande à ta tante si elle se rappelle le 8 décembre 1851 (en cette fête de l'Imma­culée‑Conception, elle fut soudain arrêtée au milieu d'un travail qui l'absorbait, par ces paroles qu'elle entendit très distinctement: « Fais faire du Point d'Alençon. »). Pour moi je ne l'ai point oublié.

Je n'ai pas oublié non plus le 8 décembre 1860, jour où j'ai prié notre Mère du Ciel de me donner une petite Pauline (née  7 septembre 1861), mais je n'y puis penser sans rire, car j'étais abso­lument comme une enfant qui demande une poupée à sa mère et je m'y prenais de même. Je voulais avoir une Pauline comme celle que j'ai et je mettais les points sur les i, dans la crainte que la Sainte Vierge ne comprenne pas bien ce que je désirais. Il fallait sans doute et premièrement qu'elle ait une belle petite âme, capable de devenir une sainte, mais je voulais aussi qu'elle soit très gentille. Quant à cela, elle n'est guère jolie, mais moi je la trouve belle et très belle, c'est comme cela que je la voulais !

Cette année, j'irai encore trouver la Sainte Vierge de grand matin, je veux être la première arrivée; je lui donnerai mon cierge comme d'habitude, mais je ne lui demanderai plus de petites filles; je la prierai seulement que celles qu'elle m'a données soient toutes des saintes et que moi, je les suive de près, mais il faut qu'elles soient bien meilleures

que moi.

Je lis en ce moment, la Vie de sainte Chantal. Je te le disais, il y a quinze jours, et je comptais bien finir le premier volume en deux heures. Mais j'ai trouvé cela si beau que je n'ai pas été si vite; j'y ai mis quinze jours et je commence le second volume aujourd'hui.

Je suis ravie d'admiration. C'est d'autant plus intéressant pour moi que j'aimais beaucoup la Visitation; mais je l'aime plus que jamais. Que je trouve heureuses les personnes qui y sont appelées ! Enfin, je ne parle plus que de sainte Chantal et de tout ce que j'ai lu.

Louise en est en colère; quand le second volume est arrivé, elle a dit: «  Bon ! il y en a encore pour quinze jours à n'entendre parler que de sainte Chantal et de saint François ! »

Ma pauvre Pauline, j'ai si grand froid aux mains que j'ai peine à écrire; avec cela, je n'y vois pas, je peux dire que j'écris à tâtons. J'ai les yeux bien mauvais, c'est à mon Point d'Alençon que je me fatigue le moins, mais à écrire je vois double et suis souvent obligée de fermer les yeux et de les couvrir de ma main pour les reposer; c'est encore pire aujourd'hui que d'habitude.

Je suis bien contente de Céline; c'est une excellente enfant qui prie le bon Dieu comme un ange, apprend bien et est très docile avec Marie; on en fera certainement quel­que chose de bon, avec la grâce de Dieu.

Le bébé est un lutin sans pareil; elle vient me cares­ser en me souhaitant la mort: « Oh ! que je voudrais bien que tu mourrais, ma pauvre petite Mère ! »On la gronde, elle dit: « C'est pourtant pour que tu ailles au Ciel, puisque tu dis qu'il faut mourir pour y aller. » Elle souhaite de même la mort à son père, quand elle est dans ses excès d'amour.

Depuis la dernière lettre de sa tante, Marie est plus obéis­sante et ne va plus à la première Messe, à moins que je ne le lui permette. Je suis bien heureuse de voir l'influence

que ma sœur a sur elle. D'abord, elle la vénère comme une sainte et l'aime beaucoup, on sent qu'elle en est très privée. Je ne serais pas surprise qu'elle se fît, un jour, reli­gieuse à la Visitation; elle n'a point du tout des goûts mon­dains, au contraire, je tiens plus qu'elle à ce qu'elle soit bien mise.

Un soir, tout dernièrement, en faisant ma prière, après avoir lu Mme de Chantal, j'ai pensé tout à coup que Marie serait religieuse; mais je ne m'y suis pas arrêtée parce que, je l'ai remarqué, il arrive toujours le contraire de ce que je prévois.

Ne lui dis pas cela, elle se figurerait que je le désire, et vraiment, je ne le désire que si c'est la volonté de Dieu. Pourvu qu'elle suive la vocation qu'il lui donnera je serai contente.

Voilà Céline qui s'amuse avec la petite au jeu de cubes, elles se disputent de temps en temps. Céline cède pour avoir une perle à sa couronne. Je suis obligée de corriger ce pauvre bébé, qui se met dans des furies épouvantables; quand les choses ne vont pas à son idée, elle se roule par terre comme une désespérée croyant que tout est perdu, il y a des moments où c'est plus fort qu'elle, elle en est suffoquée. C'est une enfant bien nerveuse, elle est cependant bien mignonne et très intelligente, elle se rappelle tout.

Ton père parle souvent de toi et il est heureux de te voir toujours au Tableau d'Honneur. Il vient de recevoir une lettre de M. le Curé de Montsort qui, disait‑il, avait une affaire importante à lui communiquer ? Nous étions assez intrigués. Le bon Curé arrive à l'instant, et c'est tout simple­ment pour l'inviter à déjeuner, demain, chez M. le Curé de Mieurzé; ils y partiront douze, en voiture.

Je vais terminer ma lettre, car je n'ai plus rien de nouveau à te dire; je suis assaillie par les enfants qui jouent près de moi, chacune me parle à son tour, il faut donc que j'écrive en parlant. Enfin, Dieu merci, voilà Louise qui vient les chercher pour les mettre au lit.

Adieu, ma chère Pauline, à bientôt le bonheur de te voir, je m'en fais une grande joie.

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