Imprimer

Souvenir de Marie sur sa première communion

Extraits des souvenirs autobiographiques de Marie du Sacré-Coeur

Ma première Communion fut avancée d’un an à cause de ma tante qui tomba gravement malade. Comme j’étais très avancée pour le catéchisme le première Maîtresse me dit que si j’étais bien sage je ferais ma première Communion à 9 ans, parce qu’on voulait donner à ma tante cette consolation avant de mourir. Cette pensée me donna un grand courage, j’avais un grand désir de faire ma 1ère Communion et j’apprenais mon catéchisme avec une ardeur sans pareille. Les questions religieuses m’intéressaient beaucoup. C’était une fête pour moi d’aller réciter ma leçon à Mr l’abbé Boulangé. Je vois encore le parloir où il nous faisait le catéchisme. Quand il faisait des questions auxquelles mes compagnes ne savaient pas répondre, je grillais d’envie qu’il s’adresse à moi. Je me disais: Oh ! que je voudrais qu’il m’interroge ! Je comprends si bien ! » C’est ce qui arrivait la plupart du temps, aussi était-il très-content de moi. Je ne me contentais pas de bien apprendre le catéchisme je faisais beaucoup de pratiques pour que le petit Jésus soit bien heureux dans mon cœur, qu’il s’y trouve bien reçu, car je pensais dans l’intime de mon âme qu’il avait fait croire à tout le monde que ma tante allait mourir justement parce qu’il était pressé de se donner à moi et cette pensée me comblait de joie. Pourtant c’était bien vrai, ma tante était très malade et toute la communauté était persuadée qu’elle n’aurait pas la consolation de me voir faire ma 1ere Communion. Moi, j’étais sûre du contraire j’avais une foi inébranlable. Un jour que nous allions voir ma tante à son infirmerie et qu’elle pouvait à peine nous parler tant elle était oppressée l’infirmière essaya de me faire comprendre qu’il fallait avant tout s’abandonner à la volonté du bon Dieu car elle savait bien que je priais avec ardeur pour la guérison de ma tante. Alors je la regardai stupéfaite et je lui dis: « Mais, ma Sœur, si je faisais comme cela je n’arriverais à rien. Si par malheur, ce n’était pas la volonté du bon Dieu, je serais donc sûre de n’être pas exaucée ! Aussi je ma garde bien de lui parler de sa volonté, mais je tâche de changer sa volonté. » La bonne Sœur se mit à rire et ne put rien me répondre.

C’était à St Joseph que je m’adressais pour obtenir cette guérison, j’avais une très grande confiance en lui et pour toucher son cœur voici ce que je faisais: Au fond de la petite « bergerie » (l’endroit du jardin où nous prenions nos ébats en récréation) il y avait une statue de St Joseph dans une niche entourée de jasmin. Je ramassais soigneusement toutes les petites fleurs qui tombaient à ses pieds et les enfilant l’une dans l’autre j’en faisais des couronnes que je lui jetais avec une grande dévotion dans les deux espaces vides de la niche. C’était pour moi la plus grosse des pratiques que d’enfiler ces fleurs car je ne pouvais courir et m’amuser avec mes compagnes. Elles avaient beau m’inviter à prendre part à leurs jeux je répondais invariablement: J’aime mieux faire des couronnes à St Joseph. Quand j’arrivais à la récréation ma première pensée était de voir si le jasmin s’était effeuillé non parce que cela me faisait plaisir, mais parce que je redoutais beaucoup ce genre d’amusement auquel je me livrais pour obtenir la guérison de ma tante. Il me semble me rappeler qu’un beau jour la maîtresse m’obligea à laisser là toutes mes couronnes et me dit de jouer comme tout le monde. Je ne me le fis pas répéter deux fois, car je pensais: St Joseph voit bien que ce n’est pas ma faute si je l’abandonne ce n’est donc pas cela qui l’empêchera de guérir ma tante Enfin quelques semaines avant ma première Communion elle se trouva si mal que tout espoir semblait perdu. Nos maîtresses nous regardaient d’un air consterné et nous n’allions plus la voir à l’infirmerie de peur de lui causer la moindre fatigue. Mais la confiance ne quittait pas mon cœur. A chaque religieuse que je rencontrais je disais: « ma Sœur, comment va ma tante ? » Et si on me donnait de mauvaises nouvelles, je me contentais en entrant à la chapelle de regarder St Joseph, mais d’un certain regard qui, je le croyais devait lui en dire bien long… Et quand je l’avais regardé ainsi, soit pour le gronder, soit pour le remercier je m’en allais toute rassurée et convaincue que ma tante guérirait. Maman de son côté m’écrivait des lettres ravissantes pour encourager ma foi. Je me souviens encore de ces paroles: « Ma petite Marie, le bon Dieu ne te refusera rien le jour de ta première Communion, il faut que ce jour-là ta tante puisse te dire: « Le bon Dieu m’a guérie ! Tu l’as si bien prié pour moi ! » Ah ! ces lettres de maman qui faisaient l’admiration de nos maîtresses elles ont été brûlées par mégarde ! Combien de fois je les ai entendues nous dire qu’il n’y avait pas de mère comme la nôtre…elles avaient bien raison. Enfin j’obtins la grâce tant désirée, ma tante guérit malgré toutes les prévisions contraires, elle put assister à ma première Communion, et vécut encore sept ans ; elle mourut un an après ma sortie de pension. Elle me disait près de mourir qu’elle me devait sept ans de vie.

Je reviens au temps qui précéda ma première Communion. J’étais si scrupuleuse que cela empoisonnait ma vie, toutes les pensées les plus extravagantes qui me traversaient l’esprit j’allais immédiatement les dire à la 1ère maîtresse du pensionnat, celle qui nous préparait à notre 1ère Communion. J’avais si grand peur de n’en pas faire une bonne ! Mais il n’y avait pas que la 1ère Maîtresse à entendre mes folies, car je puis dire que c’était des folies. La peur d’avoir de mauvaises pensées m’en donnait et alors à chaque fois que j’allais à confesse (ce qui était pour moi un vrai supplice) je disais et redisais jusque dans les plus petits détails, mais non sans pousser de gros soupirs ! tout ce qui m’avait traversé l’esprit. Je n’oubliais pas l’histoire des gros serpents et j’avais trop peur qu’il s’en cache dans mon cœur, aussi je forçais à sortir même ceux qui n’y étaient pas. Un jour à la fin de ma confession, Monsieur l’Aumônier me dit: « Désormais, je vous défends de me dire un seul mot sur tout cela ». Ah ! le soulagement que j’ai éprouvé, il m’est impossible de l’exprimer ! A partir de ce moment là tous mes scrupules se sont évanouis comme par enchantement. Pour nous exciter à faire de nombreux actes de vertu on nous les faisait compter sur ce qu’on appelait des chapelets de pratiques. Je n’étais pas toujours très fidèle à tirer mes perles, mais je savais bien me tirer d’affaire quand même. Un jour c’étaient des actes d’amour que l’on devait faire. Quand je vis la maîtresse avec son papier et son crayon pour prendre note de nos vertus ; je me dis: que vais-je devenir ? J’ai oublié ! Mais jusqu’à ce qu’elle arrive à mon rang j’ai encore le temps…vite, vite, dépêchons-nous: « Mon bon Jésus, je vous aime, mon bon Jésus, je vous aime !... » Et quand elle arrive à moi je réponds crânement: « soixante !... » Mais je pense tout de même qu’ils étaient trop précipités mes actes d’amour et qu’une autre fois il faudrait m’y prendre d’une autre façon. Enfin le beau jour de ma première Communion arriva jour sans nuages ! jour le plus beau de ma vie avec celui de ma profession. Ah ! de celui-là je puis dire ce que j’entendais souvent répéter à maman dans une poésie délicieuse dont je n’ai retenu que ces lignes: Beau jour entre les jours ! ton souvenir me reste Comme un fidèle ami, dont rien n’a séparé Tu m’apparais toujours, transparent, azuré Comme au temple le soir une vapeur céleste Sur le tabernacle sacré ! On me donna à réciter l’acte de foi. Avec quel sentiment profond je le prononçai au nom de mes compagnes, mais surtout au mien. Quand je m’approchais pour recevoir la Sainte Hostie je n’étais préoccupée que d’une seule chose: faire une bonne première Communion ; on m’avait dit que de cet acte dépendait toute la vie. Puis je me recueillis de mon mieux, mais comme une enfant, je ne reçus aucune lumière particulière pour la direction de ma vie et n’eus point de consolation extraordinaire. Seulement je le répète, j’étais bien recueillie.

Vers la fin de la messe, Sœur M. Paule la 1ère maîtresse du pensionnat s’approcha tout près de la grille du chœur et comme une mère vigilante passa quelques morceaux de chocolat à celles qu’elle pensait être les plus délicates. De moi on ne s’occupa pas et j’éprouvai du bonheur d’être oubliée des créatures et qu’on me laisse seule avec mon Jésus. Enfin on me fit signe de rentrer au couvent car la Cérémonie de la 1ère Communion se faisait dans la Chapelle extérieure à cause des parents. J’aperçus alors papa et maman, ils étaient aux premiers rangs à une place d’honneur comme tous les parents des premières communiantes. J’éprouvai alors un sentiment de noble fierté. Qu’ils me parurent beaux en ce jour-là mes bien-aimés parents. Pour moi il n’y en avait point de semblables dans toute l’assemblée. Du reste papa était en effet très-beau et d’une distinction naturelle rare. Maman avait une robe de soie noire toute simple, mais son air noble et digne la paraît à mes yeux d’un éclat sans égal. Oh ! que je me trouvais privilégiée d’être leur enfant. Ce jour là on ne nous fit pas dîner au réfectoire avec les autres pensionnaires, mais on nous avait préparé dans une salle à part, une table autour de laquelle on avait disposé des guirlandes de fleurs. Dire ce que cela me ravit ! Tout était donc céleste en ce jour ?... L’après-midi nous sortîmes de nouveau dans la chapelle extérieure pour les Vêpres, l’Acte de consécration et le renouvellement des Promesses du Baptême. Ensuite papa et maman montèrent au parloir pour voir ma tante, nous étions toutes les deux avec eux, mais ils furent bien surpris de voir qu’il fallait dire adieu à leurs petites filles en un si beau jour, ils pensaient pouvoir nous emmener jusqu’au lendemain. Ma tante leur dit que le règlement le défendait pour mieux assurer le recueillement des enfants en un jour aussi saint. Le soir de ma première communion une fois rentrée dans ma petite cellule de pensionnaire (car nos lits séparés par une cloison en planches et entourés de rideaux ressemblaient à de vraies petites cellules) je me mis à fondre en larmes. La Maîtresse accourut vers moi bien inquiète se demandant ce qui pouvait me faire pleurer ainsi. Mais je ne pouvais lui répondre. Enfin à travers mes sanglots je lui dis: « C’est parce que le jour de ma première Communion est passé ! » Le lendemain on nous rendit à nos parents. Ah ! ce lendemain qu’il fut empreint pour moi de mélancolie. J’avais donc retrouvé papa et maman, moi qui souffrais d’en être séparée ! Avec eux il me semblait être au Ciel, mais ce ciel devait être bien court puisque le soir même ils devaient nous quitter ! Aussi mon bonheur était loin d’être complet. Nous fîmes une promenade à la campagne. Bientôt je me vis dans un champ plein de grandes pâquerettes et de bleuets. Mais pour les cueillir il fallait quitter la main de mon père chéri, je préférais rester auprès de lui. Je le regardais, je regardais maman…il y avait dans mon petit cœur de 9 ans des abîmes d’amour et de tendresse pour eux. Je pensais aussi beaucoup à mes petites sœurs Léonie et Hélène qui étaient restées à Alençon.

Retour aux premières communions.