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Ce qu'elles en ont dit


une si étrange maladie...

Le récit de Thérèse

Manuscrit A, 27 r° - 31 v°

Les récits de Marie

dans ses souvenirs et témoignages

Commentaires de Pauline

dans la correspondance


Le 2 Octobre (1882) était le jour fixé pour la rentrée de l'Abbaye, il me fallut donc y aller malgré ma tristesse... L'après-midi ma Tante vint nous chercher pour aller au Carmel et je vis ma Pauline chérie derrière les grilles... Ah ! que j'ai souffert de ce parloir au Carmel ! Puisque j'écris l'histoire de mon âme, je dois tout dire à ma Mère chérie, et j'avoue que les souffrances qui avaient précédé son entrée ne furent rien en comparaison de celles qui suivirent... Tous les Jeudis nous allions en famille au Carmel et moi, habituée à m'entretenir coeur à coeur avec Pauline, j'obtenais à grand'peine deux ou trois minutes à la fin du parloir, bien entendu je les passais à pleurer et m'en allais le coeur déchiré... Je ne comprenais pas que c'était par délicatesse pour ma Tante que vous adressiez de préférence la parole à Jeanne et à Marie au lieu de parler à vos petites filles... je ne comprenais pas et je disais au fond de mon coeur : «Pauline est perdue pour moi!!!» Il est surprenant de voir combien mon esprit se développa au sein de la souffrance ; il se développa à tel point que je ne tardai pas à tomber malade.
             La maladie dont je fus atteinte venait certainement du démon, furieux de votre entrée au Carmel, il voulut se venger sur moi du tort que notre famille devait lui faire dans l'avenir, mais il ne savait pas que la douce Reine du Ciel veillait sur sa fragile petite fleur, qu'elle lui souriait du haut de son trône et s'apprêtait à faire cesser la tempête au moment où sa fleur devait se briser sans retour...
             Vers la fin de l'année je fus prise d'un mal de tête continuel mais qui ne me faisait presque pas souffrir, je pouvais poursuivre mes études et personne ne s'inquiétait de moi, ceci dura jusqu'à la fête de Pâques de 1883. Papa étant allé à Paris avec Marie et Léonie, ma Tante me prit chez elle avec Céline. Un soir mon Oncle m'ayant emmenée avec lui, il me parla de Maman, des souvenirs passés, avec une bonté qui me toucha profondément et me fit pleurer ; alors il dit que j'avais trop de coeur, qu'il me fallait beaucoup de distraction et résolut avec ma Tante de nous procurer du plaisir pendant les vacances de Pâques. Ce soir-là nous devions aller au cercle catholique, mais trouvant que j'étais trop fatiguée, ma Tante me fit coucher ; en me déshabillant, je fus prise d'un tremblement étrange, croyant que j'avais froid ma Tante m'entoura de couvertures et de bouteilles chaudes, mais rien ne put diminuer mon agitation qui dura presque toute la nuit. Mon Oncle, en revenant du cercle catholique avec mes cousines et Céline, fut bien surpris de me trouver en cet état qu'il jugea très grave, mais il ne voulut pas le dire afin de ne pas effrayer ma Tante. Le lendemain il alla trouver le docteur Notta qui jugea comme mon Oncle que j'avais une maladie très grave et dont jamais une enfant si jeune n'avait été atteinte. Tout le monde était consterné, ma Tante fut obligée de me garder chez elle et me soigna avec une sollicitude vraiment maternelle. Lorsque Papa revint de Paris avec mes grandes soeurs, Aimée les reçut avec une figure si triste que Marie crut que j'étais morte... Mais cette maladie n'était pas pour que je meure, elle était plutôt comme celle de Lazare afin que Dieu soit glorifié... Il le fut en effet, par la résignation admirable de mon pauvre petit Père qui crut que «sa petite fille allait devenir folle ou bien qu'elle allait mourir.» Il le fut aussi par celle de Marie !... Ah ! qu'elle a souffert à cause de moi... combien je lui suis reconnaissante des soins qu'elle m'a prodigués avec tant de désintéressement... son coeur lui dictait ce qui m'était nécessaire et vraiment un coeur de Mère est bien plus savant que celui d'un médecin, il sait deviner ce qui convient à la maladie de son enfant...
             Cette pauvre Marie était obligée de venir s'installer chez mon Oncle car il était impossible de me transporter alors aux Buissonnets. Cependant la prise d'habit de Pauline approchait ; on évitait d'en parler devant moi sachant la peine que je ressentais de n'y pouvoir aller, mais moi j'en parlais souvent disant que je serais assez bien pour aller voir ma Pauline chérie.  En effet le Bon Dieu ne voulut pas me refuser cette consolation ou plutôt Il voulut consoler sa Fiancée chérie qui avait tant souffert de la maladie de sa petite fille... J'ai remarqué que Jésus ne veut pas éprouver ses enfants le jour de leurs fiançailles, cette fête doit être sans nuages, un avant-goût des joies du Paradis, ne l'a-t-Il pas montré déjà 5 fois ?... Je pus donc embrasser ma Mère chérie, m'asseoir sur ses genoux et la combler de caresses... Je pus la contempler si ravissante, sous la blanche parure de Fiancée... Ah ! ce fut un beau jour, au milieu de ma sombre épreuve, mais ce jour passa vite... Bientôt il me fallut monter dans la voiture qui m'emporta bien loin de Pauline... bien loin de mon Carmel chéri. En arrivant aux Buissonnets, on me fit coucher, malgré moi car j'assurais être parfaitement guérie et n'avoir plus besoin de soins. Hélas, je n'étais encore qu'au début de mon épreuve !... Le lendemain je fus reprise comme je l'avais été et la maladie devint si grave que je ne devais pas en guérir suivant les calculs humains... Je ne sais comment décrire une si étrange maladie, je suis persuadée maintenant qu'elle était l'oeuvre du démon, mais longtemps après ma guérison j'ai cru que j'avais fait exprès d'être malade et ce fut là un vrai martyre pour mon âme...
             Je le dis à Marie qui me rassura de son mieux avec sa bonté ordinaire, je le dis à confesse et là encore mon confesseur essaya de me tranquilliser, disant que ce n'était pas possible d'avoir fait semblant d'être malade au point où je l'avais été. Le Bon Dieu qui voulait sans doute me purifier et surtout m'humilier me laissa ce martyre intime jusqu'à mon entrée au Carmel où le Père de nos âmes m'enleva tous mes doutes comme avec la main et depuis je suis parfaitement tranquille.
             Il n'est pas surprenant que j'aie craint d'avoir paru malade sans l'être en effet, car je disais et je faisais des choses que je ne pensais pas, presque toujours je paraissais en délire, disant des paroles qui n'avaient pas de sens et cependant je suis sûre de n'avoir pas été privée un seul instant de l'usage de ma raison... Je paraissais souvent évanouie, ne faisant pas le plus léger mouvement, alors je me serais laissé faire tout ce qu'on aurait voulu, même tuer, pourtant j'entendais tout ce qui se disait autour de moi et je me rappelle encore de tout...
             Il m'est arrivé une fois d'être longtemps sans pouvoir ouvrir les yeux et de les ouvrir un instant pendant que je me trouvais seule...
             Je crois que le démon avait reçu un pouvoir extérieur sur moi mais qu'il ne pouvait approcher de mon âme ni de mon esprit, si ce n'est pour m'inspirer des frayeurs très grandes de certaines choses, par exemple pour des remèdes très simples qu'on essayait en vain de me faire accepter. Mais si le Bon Dieu permettait au démon de s'approcher de moi il m'envoyait aussi des anges visibles... Marie était toujours auprès de mon lit me soignant et me consolant avec la tendresse d'une Mère, jamais elle ne témoigna le plus petit ennui et cependant je lui donnais beaucoup de mal, ne souffrant pas qu'elle s'éloigne de moi. Il fallait bien cependant qu'elle aille au repas avec Papa, mais je ne cessais de l'appeler tout le temps qu'elle était partie, Victoire qui me gardait était parfois obligée d'aller chercher ma chère «Mama» comme je l'appelais... Lorsque Marie voulait sortir il fallait que ce soit pour aller à la messe ou bien pour voir Pauline, alors je ne disais rien...
             Mon Oncle et ma Tante étaient aussi bien bons pour moi ; ma chère petite Tante venait tous les jours me voir et m'apportait mille gâteries. D'autres personnes amies de la famille vinrent aussi me visiter, mais je suppliai Marie de leur dire que je ne voulais pas recevoir de visites ; cela me déplaisait de «voir des personnes assises autour de mon lit en rang d'oignons et me regardant comme une bête curieuse.» La seule visite que j'aimais était celle de mon Oncle et ma Tante.
              Depuis cette maladie je ne saurais dire combien mon affection pour eux augmenta, je compris mieux que jamais qu'ils n'étaient pas pour nous des parents ordinaires. Ah ! ce pauvre petit Père avait bien raison quand il nous répétait souvent les paroles que je viens d'écrire. Plus tard il expérimenta qu'il ne s'était pas trompé et maintenant il doit protéger et bénir ceux qui lui prodiguèrent des soins si dévoués... Moi je suis encore exilée et ne sachant pas montrer ma reconnaissance, je n'ai qu'un seul moyen pour soulager mon coeur : Prier pour les parents que j'aime, qui furent et qui sont encore si bons pour moi !
             Léonie était aussi bien bonne pour moi, essayant de m'amuser de son mieux, moi je lui faisais quelquefois de la peine car elle voyait bien que Marie ne pouvait être remplacée auprès de moi...
             Et ma Céline chérie, que n'a-t-elle pas fait pour sa Thérèse ?... Le Dimanche au lieu d'aller se promener elle venait s'enfermer des heures entières avec une pauvre petite fille qui ressemblait à une idiote ; vraiment il fallait de l'amour pour ne pas me fuir... Ah ! mes chères petites Soeurs, que je vous ai fait souffrir !... personne ne vous avait fait autant de peine que moi et personne n'avait reçu autant d'amour que vous m'en avez prodigué... Heureusement, j'aurai le Ciel pour me venger, mon Epoux est très riche et je puiserai dans ses trésors d'amour afin de vous rendre au centuple tout ce que vous avez souffert à cause de moi...
             Ma plus grande consolation pendant que j'étais malade, c'était de recevoir une lettre de Pauline... Je la lisais, la relisais jusqu'à la savoir par coeur... Une fois, ma Mère chérie, vous m'avez envoyé un sablier et une de mes poupées habillée en carmélite, dire ma joie est chose impossible... Mon Oncle n'était pas content, il disait qu'au lieu de me faire penser au Carmel il faudrait l'éloigner de mon esprit, mais je sentais au contraire que c'était l'espérance d'être un jour carmélite qui me faisait vivre... Mon plaisir était de travailler pour Pauline, je lui faisais des petits ouvrages en papier bristol et ma plus grande occupation était de faire des couronnes de pâquerettes et de myosotis pour la Sainte Vierge, nous étions au beau mois de mai, toute la nature se parait de fleurs et respirait la gaîté, seule la «petite fleur» languissait et semblait à jamais flétrie... Cependant elle avait un Soleil auprès d'elle, ce Soleil était la Statue miraculeuse de la Ste Vierge qui avait parlé deux fois à Maman, et souvent, bien souvent, la petite fleur tournait sa corolle vers cet Astre béni... Un jour je vis Papa entrer dans la chambre de Marie où j'étais couchée ; il lui donna plusieurs pièces d'or avec une expression de grande tristesse et lui dit d'écrire à Paris et de faire dire des messes à Notre-Dame des Victoires pour qu'elle guérisse sa pauvre petite fille. Ah ! que je fus touchée en voyant la Foi et l'Amour de mon Roi chéri !
J'aurais voulu pouvoir lui dire que j'étais guérie, mais je lui avais déjà fait assez de fausses joies, ce n'était pas mes désirs qui pouvaient faire un miracle, car il en fallait un pour me guérir... Il fallait un miracle et ce fut Notre-Dame des Victoires qui le fit. Un Dimanche (pendant la neuvaine de messes), Marie sortit dans le jardin me laissant avec Léonie qui lisait auprès de la fenêtre, au bout de quelques minutes je me mis à appeler presque tout bas : «Mama... Mama...». Léonie étant habituée à m'entendre toujours appeler ainsi, ne fit pas attention à moi. Ceci dura longtemps, alors j'appelai plus fort et enfin Marie revint, je la vis parfaitement entrer, mais je ne pouvais dire que je la reconnaissais et je continuais d'appeler toujours plus fort : «Mama...». Je souffrais beaucoup de cette lutte forcée et inexplicable et Marie en souffrait peut-être encore plus que moi ; après de vains efforts pour me montrer qu'elle était auprès de moi, elle se mit à genoux auprès de mon lit avec Léonie et Céline puis se tournant vers la Sainte Vierge et la priant avec la ferveur d'une Mère qui demande la vie de son enfant, Marie obtint ce qu'elle désirait...
             Ne trouvant aucun secours sur la terre, la pauvre petite Thérèse s'était aussi tournée vers sa Mère du Ciel, elle la priait de tout son coeur d'avoir enfin pitié d'elle... Tout à coup la Sainte Vierge me parut belle, si belle que jamais je n'avais rien vu de si beau, son visage respirait une bonté et une tendresse ineffable, mais ce qui me pénétra jusqu'au fond de l'âme ce fut le «ravissant sourire de la Ste Vierge». Alors toutes mes peines s'évanouirent, deux grosses larmes jaillirent de mes paupières et coulèrent silencieusement sur mes joues, mais c'était des larmes de joie sans mélange... Ah ! pensai-je, la Ste Vierge m'a souri, que je suis heureuse... mais jamais je ne le dirai à personne, car alors mon bonheur disparaîtrait. Sans aucun effort je baissai les yeux, et je vis Marie qui me regardait avec amour ; elle semblait émue et paraissait se douter de la faveur que la Ste Vierge m'avait accordée... Ah ! c'était bien à elle, à ses prières touchantes que je devais la grâce du sourire de la Reine des Cieux. En voyant mon regard fixé sur la Sainte Vierge, elle s'était dit : «Thérèse est guérie!» Oui, la petite fleur allait renaître à la vie, le Rayon lumineux qui l'avait réchauffée ne devait pas arrêter ses bienfaits ; il n'agit pas tout d'un coup, mais doucement, suavement, il releva sa fleur et la fortifia de telle sorte que cinq ans après elle s'épanouissait sur la montagne fertile du Carmel.
             Comme je l'ai dit, Marie avait deviné que la Sainte Vierge m'avait accordé quelque grâce cachée, aussi lorsque je fus seule avec elle, me demandant ce que j'avais vu, je ne pus résister à ses questions si tendres et si pressantes ; étonnée de voir mon secret découvert sans que je l'aie révélé, je le confiai tout entier à ma chère Marie... Hélas ! comme je l'avais senti, mon bonheur allait disparaître et se changer en amertume ; pendant quatre ans le souvenir de la grâce ineffable que j'avais reçue fut pour moi une vraie peine d'âme, je ne devais retrouver mon bonheur qu'aux pieds de Notre-Dame des Victoires, mais alors il me fut rendu dans toute sa plénitude... je reparlerai plus tard de cette seconde grâce de la Ste Vierge. Maintenant il me faut vous dire, ma Mère chérie, comment ma joie se changea en tristesse. Marie après avoir entendu le récit naïf et sincère de «ma grâce» me demanda la permission de la dire au Carmel, je ne pouvais dire non... A ma première visite à ce Carmel chéri, je fus remplie de joie en voyant Pauline avec l'habit de la Sainte Vierge,
ce fut un moment bien doux pour nous deux... Il y avait tant de choses à se dire que je ne pouvais rien dire du tout, mon coeur était trop plein... La bonne Mère M. de Gonzague était là aussi, me donnant mille marques d'affection ; je vis encore d'autres soeurs et devant elles, on me questionna sur la grâce que j'avais reçue, me demandant si la Ste Vierge portait le petit Jésus, ou bien s'il y avait beaucoup de lumière, etc. Toutes ces questions me troublèrent et me firent de la peine, je ne pouvais dire qu'une chose : «La Sainte Vierge m'avait semblé très belle... et je l'avais vue me sourire.» C'était sa figure seule qui m'avait frappée, aussi voyant que les carmélites s'imaginaient tout autre chose (mes peines d'âmes commençant déjà au sujet de ma maladie), je me figurai avoir menti... Sans doute, si j'avais gardé mon secret, j'aurais aussi gardé mon bonheur, mais la Sainte Vierge a permis ce tourment pour le bien de mon âme, peut-être aurais-je eu sans lui quelque pensée de vanité, au lieu que l'humiliation devenant mon partage, je ne pouvais me regarder sans un sentiment de profonde horreur... Ah ! ce que j'ai souffert, je ne pourrai le dire qu'au Ciel !...         

 

Souvenirs autobiographiques p. 74-75 :

Enfin, ma Mère chérie, avant et après votre prise d’habit vint la grande épreuve de la maladie de Thérèse. Vous en trouverez les détails dans ma déposition. Ah ! ma Mère, il me semblait alors que l’histoire du Saint homme Job était la nôtre et que Satan se présentant devant le Seigneur, lui avait dit comme autrefois: « Ce n’est pas étonnant si votre serviteur vous loue, vous le comblez de biens ! Frappez-le donc dans sa propre personne et vous verrez s’il ne maudira pas votre nom… » Mais le Nom du Seigneur ne fut point maudit, il fut toujours béni au milieu des épreuves les plus cuisantes. 

 

Témoignage au PO, folios 311-312 : 

[311r] Vers l'âge de dix ans, la Servante de Dieu fut atteinte d'une maladie étrange, maladie qui venait certainement du démon qui, comme elle le dit elle-même dans son manuscrit, avait reçu un pouvoir extérieur sur elle. Elle dit que, pendant cette maladie, elle n'a pas perdu un seul instant l'usage de la raison. En effet, je ne l'ai jamais entendue dire un mot qui n'eût pas de sens, et elle n'a jamais été un instant en délire. Mais elle avait des visions terrifiantes qui glaçaient tous ceux qui entendaient ses cris de détresse. Certains clous, attachés aux murs de la chambre, lui apparaissaient tout à coup sous la forme de gros doigts carbonisés, et elle s'écriait: « J'ai peur, j'ai peur!.» Ses yeux, si calmes et si doux, avaient une expression d'épouvante impossible à décrire. Une autre fois, mon père vint s'asseoir près de son lit; il tenait à sa main son chapeau. Thérèse le regardait sans dire un seul mot, car elle parlait très peu pendant cette maladie. Puis, comme toujours, en un clin d'oeil, elle changea d'expression. Ses yeux fixaient le chapeau et elle jeta un cri lugubre: « Oh! la grosse bête noire!.» Ses cris avaient quelque chose de surnaturel; il faut les avoir entendus, pour s'en faire une idée. Un jour que le médecin était présent à l'une de ces crises, il dit à mon père: « La science est impuissante devant ces phénomènes: il n'y a [311v] rien à faire.» Je puis dire que le démon essaya même de tuer notre petite soeur. Son lit était placé dans une grande alcôve, et à la tête et aux pieds il y avait un espace vide où elle essayait de se précipiter. Cela lui est même arrivé plusieurs fois, et je me demande comment elle ne s'est pas brisé la tête sur le pavé; mais elle n'avait même pas une égratignure. D'autrefois elle se frappait la tête avec violence contre le bois du lit. Parfois encore elle voulait me parler et aucun son ne se faisait entendre.Mais la crise la plus terrible de toutes fut celle qu'elle raconte dans sa « Vie.» Je crus qu'elle allait y succomber. La voyant épuisée dans cette lutte douloureuse, je voulus lui donner à boire, mais elle s'écria avec terreur: « Ils veulent m'empoisonner.» C'est alors que je me jetai avec mes soeurs aux pieds de la Sainte Vierge. Par trois fois, je renouvelai la même prière. A la troisième fois, je vis Thérèse fixer la statue de la Sainte Vierge. Son regard était irradié et comme en extase. Elle me confia qu'elle avait vu la Sainte Vierge elle-même. Cette vision dura 4 à 5 minutes, puis son regard se fixa sur moi avec tendresse. Dès lors, il ne [312r] parut plus trace de son mal. Dès le lendemain elle reprit sa vie ordinaire, et à part une ou deux chutes qui se produisirent sans cause apparente, en se promenant dans le jardin pendant la semaine qui suivit sa guérison, on ne vit plus aucun accident quelconque de ce genre dans toute la suite de sa vie.

 

Témoignage au PA, folios 562-565 :

[562]  A 10 ans, Thérèse fut atteinte d'une étrange maladie, qui, selon moi, ne pou­vait venir que du démon, à cause des phénomènes surnaturels qui se produi­saient. Cette maladie se déclara quelques mois après l'entrée au Carmel de mère Agnès de Jésus, vers la fin de mars 1883. A partir du 7 avril jusqu'au 10 mai, jour où la Sainte Vierge l'a guérie, elle resta dans un état navrant. Elle avait plusieurs fois la semaine, des crises de terreurs si extraordinaires, qu'un savant docteur, monsieur Motta(Notta), aujourd'hui décédé, di­sait n'avoir jamais rencontré pareil cas. Je l'ai entendu avouer à mon père son impuissance. Il prononça même ces pa­roles: « Qu'on appelle cela du nom que l'on voudra, mais pour moi, ce n'est pas de l'hystérie.»  [563] Les objets les plus insignifiants pre­naient à ses yeux la forme de monstres horribles et elle jetait des cris de terreur. Fréquemment, elle était poussée par une force inconnue à se précipiter la tête en avant, de son lit sur le pavé. D'autres fois, elle se frappait la tête avec violence contre le bois du lit. Quelquefois, elle voulait me parler: aucun son ne se faisait entendre, elle articulait seulement les mots, sans pouvoir les prononcer. Une particularité qui me frappa beau­coup, c'est que, à diverses reprises, sous cette influence que je crois diabolique, elle se mettait tout à coup à genoux, et, sans s'aider de ses mains, appuyant sa tête sur le lit, cherchait à faire revenir ses pieds en avant. Or, dans cette attitude qui de­vait infailliblement la découvrir, elle res­tait toujours modestement enveloppée, à mon grand étonnement: ne pouvant m'expliquer cela, je l'attribuais à une in­tervention céleste. Dans l'intervalle des crises, elle restait dans un état d'épuisement. La crise la plus terrible de toutes fut celle dont elle parle dans sa vie. Je crus qu'elle allait y succomber. La voyant é­puisée dans cette lutte, je voulus lui don­ner à boire, mais elle s'écria avec terreur: « Ils veulent me tuer; ils veulent m'em­poisonner ».  C'est alors que je me jetai avec mes soeurs aux pieds [564] de la Sainte Vier­ge la conjurant d'avoir pitié de nous. Mais le ciel semblait sourd à nos suppli­cations. Par trois fois je renouvelai la même prière. A la troisième fois, je vis Thérèse fixer la statue de la Sainte Vier­ge; son regard était irradié, comme en extase. Je compris qu'elle voyait, non la statue, mais la Sainte Vierge elle‑même. Cette vision me parut durer quatre ou cinq minutes, puis deux grosses larmes tombèrent de ses yeux, et son regard doux et limpide se fixa sur moi avec tendresse. Je ne m'étais pas trompée, Thérèse était guérie. Quand je fus seule avec elle, je lui demandai pourquoi elle avait pleuré. Elle hésita à me confier son secret, mais, s'apercevant que je l'avais deviné, elle me dit: « C'est parce que je ne la voyais plus ».
[Quelques symptômes de ce mal ap­parurent‑ils encore au cours de la vie de la Servante de Dieu ? ]: Jamais aucune trace de ce mal ne réap­parut, ni même rien d'analogue: elle n'était ni impressionnable ni nerveuse. Mon oncle, monsieur Guérin, pharmacien, m'avait dit après la guérison de Thérèse, de prendre grand soin de ne pas la con­trarier, or je ne me suis pas fait faute de la contrarier à l'occasion, et jamais rien de fâcheux ne s'en est suivi.
[Au cours de ses cri­ses, la Servante de Dieu conservait‑elle l'usage de la raison, ainsi par exemple lorsqu'elle criait: «Ils veulent me tuer, ils veulent m'empoisonner »?]:  J'ai la certitude que, même au plus fort de ses crises, la Servante de Dieu gardait l'usage sain [565] de ses facultés supé­rieures; elle subissait une contrainte dans ses sens, mais ne perdait pas conscience d'elle‑même. Je m'en rendais compte par­faitement en l'observant, et elle‑même m'a assuré plus tard que, pendant les crises, elle entendait et comprenait tout ce qu'on disait autour d'elle, et qu'en par­ticulier, dans la grande crise finale qui dura environ une heure, elle n'avait pas cessé un seul instant de prier intérieure­ment la très Sainte Vierge.

 

 

De sr Agnès à Thérèse - vers le 2 avril 1883

Ma pauvre petite malade,
Que c'est méchant de me mettre comme cela en pénitence et en souffrance depuis huit jours déjà (le soir de Pâques). Je suis un peu fâchée, presque beaucoup; et la preuve c'est que si je te tenais dans mes bras, il faudrait me surveiller pour m'empêcher de t'étouffer. Allons, Mademoiselle la baigneuse (l'hydrothérapie est prescrite par le Dr Notta), mademoiselle la trembleuse, mademoiselle la fiévreuse, mademoiselle la dormeuse, mademoiselle la buveuse, il ne faut pas vous aviser de porter vendredi (prise d'habit de sœur Agnès) tous ces titres de noblesse terreuse et véreuse... il faut vous guérir bien vite pour venir embrasser la pauvre boudeuse et la remettre en joie car savez-vous qu'elle n'est plus rieuse mais toute songeuse et pleureuse depuis le commencement de votre maladie.
Oui, petit Poupon chéri, je veux te voir toute remise le jour de mes noces, et ce vouloir je l'obtiendrai de la bonté de Dieu, de la Sainte Vierge et de ton bon vouloir à toi aussi. Mange beaucoup, beaucoup, c'est comme cela qu'on se guérit; la petite nièce de ta Mère Marie de Gonzague était malade comme toi, tout à fait comme toi, et les bonnes tranches de rôti l'ont guérie et rendue fraîche comme une rose. Adieu petite rose blanche, je prie le bon Jésus de prendre sa palette et son pinceau pour colorer d'un carmin céleste et durable la pâleur de tes joues mignonnes.
Ton Agnès qui t'embrasse de tout son cœur.

 

De sr Agnès à Céline. 3 ou 4 avril 1883. extrait.

Mon petit Célin chéri,
Je me réjouis de Vendredi pour t'embrasser, j'espère que tu seras heureuse aussi et que ce jour se passera sans larmes ni regrets puisque notre Thérèse va mieux. Que c’est donc aimable de la part du Bon Dieu de me la guérir ces jours-ci.

Sr Agnès à Marie  - avril 1883. extrait.

Ma petite Soeur chérie,
Il paraît que Thérèse ne va pas mieux, que tu as bien du mal ; j'étais toute triste ce matin en pensant à toi. Pauvre petite Soeur, si tu savais comme je ne te quitte pas, comme je t'aime, tu te sentirais mieux encore qu'autrefois appuyée et soulagée par un coeur incomparablement uni au tien. J'ai dans l'idée que bien souvent tu souffres de mon absence et puis que le découragement est tout près de cette souffrance. Oh ! ma chère Marie, pourtant tu ne peux te plaindre de l'isolement du coeur si tu regardes le mien. Quand tu pourras venir me voir je serai bien heureuse, mais il faut attendre s'il est possible que Thérèse soit beaucoup mieux. Pauvre petite, je souffre de la voir comme cela. Enfin il faut se résigner et aimer beaucoup, beaucoup le bon Dieu pour aimer un peu la Croix.

De sr Agnès à Thérèse - avril (?) 1883

Ma petite Thérésita bien-aimée,
Il y a bien longtemps que je n'ai eu de tes nouvelles, envoie-moi donc bien vite Papa ou Marie et fais-leur dire que tu es guérie, guérie pour tout de bon. Oh! que je serais heureuse!... Petite mignonne chérie je t'envoie un vrai moyen de me donner ce bonheur. Voici un petit scapulaire
tout miraculeux que tu porteras avec beaucoup de confiance pendant que nous ferons ici une neuvaine. Je me propose d'expliquer cela à Marie à la prochaine entrevue. Mais je veux que tu saches tout de suite, ma petite chérie, que ce scapulaire a déjà fait beaucoup de miracles, guéri des petites filles aussi malades et plus malades que toi encore... cela donne de l'espérance n'est-ce pas? Oui, moi je veux croire que mon pauvre Poupon va bientôt se tirer de son dodo, tout le paradis est en émoi, les puissances d'en haut, les Vertus des Cieux sont ébranlées, nous touchons au grand moment... Un beau jour, le bon Ange de ma Thérésita donnera le dernier coup d'aile et bien loin, bien loin fuira pour
jamais sa vilaine maladie. Adieu petite malade chérie, la plus chérie de toutes les petites malades d'ici-bas. Il y a toujours près de toi une petite Agnès, la plus aimante de toutes les Agnès, qui te couvre de baisers plus tendres encore
que silencieux... La connais-tu? Va, c'est bien toujours par le cœur. Ton petit Paulin, ta pauvre petite Maîtresse et un peu Mère et beaucoup sœur, Agnès de Jésus

 

De sr Agnès à Thérèse - début mai (?) 1883

Ma petite Thérèse chérie
Puisque tu me fais gronder par Marie de ne plus t'écrire du tout, voici une grande feuille de papier que je vais remplir jusqu'au bout pour réparer ma faute. Pauvre petit Benjamin de mon cœur; si tu savais combien je t'aime, avec quelle tendresse je pense à toi tous les jours, à chaque moment du jour! Te rappelles-tu les petits vers que tu récitais pour la fête de Papa il y a deux ou trois ans ? Eh bien je te dis aujourd'hui ce que tu lui disais alors :
Le matin quand je me réveille
Après Dieu je pense à toi
Et puis le soir quand je sommeille
Dans mes rêves je te revois!
Oh oui, ma petite chérie, ton souvenir m'est bien présent. A chaque instant j'envoie mon bon Ange te porter mes caresses, fait-il bien toutes mes commissions? Mignonne, envoie-moi le tien de temps en temps après avoir mis sous ses ailes les si doux baisers de ton petit cœur.
Mère Marie de Gonzague a été bien contente du joli bouquet de l'autre jour, elle embrasse bien fort sa petite fille chérie et la garde dans son cœur tout près du petit Paulin... Au Carmel on aime Thérèse comme aux Buissonnets, on prie pour elle, on s'occupe d'elle, on parle d'elle sans cesse. Moi, j'attends
avec grande impatience le beau jour de sa guérison, j'ai déjà pris toutes mes mesures pour en faire vraiment un jour de fête. Notre Mère (Geneviève) m'a promis que je verrais la petite guérie au si doux parloir qu'elle aime tant, le parloir de ses confidences! Nous resterons là toutes deux tant que nous voudrons. Oh! c'est moi qui en aurai à te conter, ma pauvre chérie! depuis le temps que nous ne nous sommes rien dit que par le cœur... je vais faire provision jusque-là de toutes sortes de belles histoires carmélitaines pour ne pas me trouver au dépourvu un seul instant. Nous babillerons,
nous babillerons, nous rirons à qui mieux mieux !....
Allons mon bon Saint Gourgon, laissez-vous bien vite toucher et avancez ce doux moment! Qu'est-ce que c'est que de réfléchir comme cela depuis un temps infini sans rien faire du tout... Dépêchez-vous bien vite ou nous ne resterons pas bons amis tous deux... Voilà le printemps qui se passe, l'été
qui vient avec ses beaux jours de ciel bleu, faites-en profiter ma pauvre Thérésita... Et puis les petits oiseaux viennent de bâtir leurs nids, Papa m'a même dit qu'il en avait vu plusieurs dans le jardin, je voudrais bien que pas un petit oiseau ne s'envolât de sa maisonnette sans t'avoir pour témoin, ma petite fille chérie! Il y en a beaucoup au Carmel dès le matin; tout matin, je les entends chanter et je pense à toi, pauvre
petit oiseau enfoncé jusqu'au cou dans la plume depuis si longtemps. Il y a aussi de belles fleurs ici, surtout en ce moment: de la corbeille d'argent, des primevères, des pâquerettes doubles, de la giroflée et ma fleurette chérie, le myosotis qui me montre son œil bleu et semble dire : Pense à l'enfant de ton cœur, au petit œil bleu qui te sourit de loin.
Eh bien n'est-ce pas, petit enfant, qu'elles sont aimables les fleurs du Carmel? On voit bien, on sent bien qu'elles s'épanouissent sous l'aile des Anges, à l'ombre du Tabernacle où le petit Jésus de Thérèse habite et repose toujours. Adieu ma chérie, à toi mes plus tendres baisers, sans que tu t'en doutes je suis toujours à tes côtés, je te
soigne par le cœur, je te vois, je t'embrasse, je t'aime... Quand je vais voir ta Mère Marie de Gonzague,
nous parlons de toi toutes deux comme d'une petite fille bien-aimée, gâtée... Elle te chérit bien fort aussi cette douce Maman de ton âme.... Petit Benjamin, tout le monde t'aime, mais par dessus nous encore je sais un cœur qui nous surpasse en tendresse, c'est Celui du Saint enfant Jésus!... Oh! comme il regarde toujours sa petite Thérèse avec
amour! Comme il lui sourit, comme il la bénit. Adieu Poupon, guéris-toi bien vite, je suis toujours
Ton Agnès, ton petit Paulin.

De sr Agnès de Jésus à Thérèse - 14 ou 15 mai 1883

Ma petite Thérésita,
Quel bonheur que tu sois mieux! Que la Sainte Vierge est bonne! Aussi je lui ai offert ton beau bouquet, elle paraissait toute rayonnante devant les fleurs de sa petite fille chérie... Avec le bouquet moi, je lui ai dit un gros merci, aussi tendre que gros, je l'ai priée de continuer son ouvrage et de l'achever bientôt. Pauvre chérie, qu'il me tarde de revoir ton petit visage si cher à mon cœur. D'ici je le vois, c'est vrai,
mais depuis quelque temps ma longue-vue n'est plus bonne; pendant que tu étais si malade j'ai laissé tomber une larme sur le verre et tout à coup il s'est obscurci. Enfin, la Sainte Vierge nous tient ensemble sous son manteau, elle nous garde sur son cœur, elle nous bénit, elle nous aime et nous caresse de la même main! Comment dire après cela que Thérésita est loin d'Agnès, et Agnès de Thérésita? Comme il fait beau temps aujourd'hui! Regarde: oh! que le ciel est bleu! J'y vois passer de temps en temps de petites hirondelles gaies et légères comme une petite fille bien portante et je pense à mon Benjamin, et je prie les habitants du Ciel si bleu de faire tomber d'en haut une petite paire d'ailes pour mon hirondelle à moi. Avec cela elle courrait les champs, avec cela elle jouirait du beau soleil, avec cela elle viendrait se reposer de temps en temps au nid si doux de son Agnès, là-haut sur la montagne du Carmel, où il fait si bon, si bon! où l'on respire un air du Ciel, où l'on voit toujours même en hiver, du soleil et des fleurs...
Petite enfant, demandons à notre Mère chérie qu'elle ne laisse pas passer son mois sans nous réunir. Adieu! Aimons-la bien la Sainte Vierge, aimons-la, c'est une Mère et sous son regard, sous sa main, la petite barque de son cœur est toujours en sûreté et s'achemine en paix vers le Ciel.
J'embrasse ta petite barque mon chérubin, garde bien toujours à fond de cale la tendresse que je te connais pour moi. J'en ai besoin comme une petite mère a besoin d'être payée de retour dans l'amour qu'elle porte à son enfant.
Ton Agnès

 

 

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