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Le mot de la psychiatre

 

Une étrange maladie 

la maladie de Thérèse à l’âge de 10 ans,
de Pâques à la Pentecôte 1883
par le Dr Marie-Dominique FOUQUERAY psychiatre.

 

Psychiatre depuis 1984, et licenciée en théologie depuis 1995, le Dr Fouqueray, en complément de son activité libérale de psychiatre, étudie la psychologie de personnes déclarées saintes pour connaître comment elles ont traversé les épreuves de la vie avec leurs défauts et faiblesses pour en faire un chemin de conversion et de sainteté. Thérèse Martin, docteur en sciences de l’amour fait partie de celles-ci, d’autant qu’elle est un phare pour éclairer les petites âmes du 3ième millénaire.

Où Thérèse parle-t-elle de son étrange maladie ?

Dans le manuscrit A, du folio 25v ° jusqu’au folio 31: « Maintenant, je dois parler de la douloureuse épreuve qui vint briser le cœur de la petite Thérèse, lorsque Jésus lui ravit sa chère maman ( rappel du premier traumatisme que fut la mort de sa mère à 4 ans et demi, le 28 Août 1877) jusqu’au 31 r° du manuscrit A. Il est important de préciser que la maladie étrange est arrivée quand Thérèse avait 10 ans, débutant le 25 Mars 1883, à Pâques, et durant jusqu’à la Pentecôte le 13 Mai 1883, selon le manuscrit A, folio 27v° à 31v°.

On peut lire son texte intégral dans la section suivante: "Ce qu'elles en ont dit", avec les récits de ses deux soeurs les plus impliquées: Marie comme infirmière, et Pauline comme support familial.

 

Quelle valeur donner aux écrits de Thérèse ?

Thérèse a une excellente mémoire. Elle écrit son manuscrit A en 1895, à la demande de sa sœur « Sr Agnès de Jésus (sa seconde maman qui était en fait sa sœur Pauline Martin). Elle a alors 22 ans, soit 12 ans après son étrange maladie. C’est une relecture de ce qu’elle a vécu qu’elle livre à son lecteur. Elle est capable de décrire ses ressentis et ses symptômes comme si c’était hier, ce qui en fait une excellente patiente en psychanalyse, elle écrivait dans les temps libres au Carmel, ce qui est restreint et est comme une séance de psychanalyse ponctuée pour elle par le son de la cloche rappelant l’heure de la prière. Nous savons que c’est elle qui écrit, dans sa chambre, il est possible de voir les photos de son écritoire, sa plume et encrier, la composition de l’encre…Elle écrit par obéissance à Mère Agnès, elle avait horreur de la « feintise », elle désire chanter les miséricordes du Seigneur à travers ses faiblesses. Elle a conscience de sa faiblesse et petitesse, puisqu’elle en parle bien des fois dans d’autres passages.

Quelle gravité a cette maladie ?


Le Dr Notta consulté en 1883 à la demande de l’oncle Guérin, déclare que Thérèse est atteinte d’une maladie très grave (Manuscrit A, folio 27 verso). Tout en précisant qu'il ne s'agissait pas d'hystérie,
le Dr Notta était dans l’impossibilité de poser un diagnostic précis de la maladie de Thérèse, compte tenu des connaissances médicales de l’époque.
Il propose de la soigner par des enveloppements humides, traitement qui est pratiqué encore aujourd’hui pour des patients psychotiques qu’on désigne sous le nom de « packing » enveloppement humides, hydrothérapie pour essayer de contenir les mouvements anormaux ou angoisses difficiles à supporter.
Le packing est une technique de traitement consistant à envelopper transitoirement un patient de linges froids et humides. Cette technique est utilisée soit pour des enfants souffrant d'autisme infantile soit pour des adultes psychotiques, notamment en période de récupération. Elle est aussi  utilisée parfois pour des troubles de personnes âgées où, comme pour les autres indications, il s'agit de les aider à reprendre une certaine conscience de leur image du corps.

Quel est le contexte du déclenchement de la maladie étrange ? et les premiers symptômes ?

1) Thérèse apprend par surprise en été 1882 que sa sœur Pauline allait rentrer dans un couvent. Or pour Thérèse c’était une trahison, car sa sœur Pauline avait promis de l’attendre. Et Thérèse comprenait qu’elle allait perdre sa seconde Mère. Voici ses expressions fortes qui décrivent bien ce qu’elle vit :
« Ah ! Comment pourrais-je dire l’angoisse de mon cœur ? »
« En un instant, je compris ce qu’était la vie…je vis qu’elle n’était qu’une souffrance et qu’une séparation continuelle »
« Je versai des larmes bien amères…j’étais faible, si faible…une épreuve qui semblait être bien au-dessus de mes forces !
« L’ayant appris par surprise, ce fut comme si un glaive s’était enfoncé dans mon cœur » (voir saint Luc 2, 35).
« Je vois encore la place où je reçus le dernier baiser de Pauline » Thérèse a une mémoire visuelle très développée. Cette hypermnésie peut-être liée aux chocs traumatiques qu’elle a vécu auparavant. D'abord de la séparation familiale quand Mme Martin ne pouvait plus nourrir sa fille et Thérèse pour vivre a dû être mise en nourrice à Sémallé, chez Rose Taillé, en Mars 1873 pendant 13 mois. Ensuite, du second traumatisme causé par la mort de sa mère quand elle a 4 ans et demi le 28 Août 1877.

Alphonse Henri Notta

Il est né le 27 février 1824 à à Fourqueux / Seine-et-Oise,

et décédé le 23 juillet 1914 à Lisieux / Calvados.

Notta-ltDocteur en médecine, ayant exercé toute sa vie à Lisieux (externe en médecine en 1846 — interne en 1847).

Sa thèse de doctorat porte sur des "Recherches sur la cicatrisation des artères", elle a été terminée en 1850. Il est membre de l'Académie nationale de médecine (section de pathologie chirurgicale) à partir du 10 décembre 1878 ; et membre de la Société anatomique de Paris dès 1847.

Une page sur son "Mémoire sur l'oblitération des artères ombilicales et sur l'artérite ombilicale" est disponible en ligne sur le site de la Bibliothèque électronique de Lisieux : http://www.bmlisieux.com/curiosa/artombil.htm.
 2) Le 2 Octobre 1882 : deux évènements vont provoquer à nouveau des réactions fortes chez Thérèse. En cette journée du 2 octobre 1882, sa sœur Pauline rentre au Carmel. Ce matin là, Thérèse ne peut pas accompagner sa sœur car c'est sa rentrée scolaire comme demi-pensionnaire. Pour Thérèse, quitter la cellule familiale lui était déjà difficile, ainsi que de retourner en classe à l’Abbaye.
Le premier traumatisme conscient que Thérèse décrit est celui du décès de sa mère à Alençon le 28 Août 1877. Elle le décrit comme un état de sidération: son père lui fait embrasser le front tout froid de sa maman sans qu’elle exprime la moindre émotion ; elle a 4 ans et demi, elle ne se souvient pas d’avoir pleuré, ce qui signifie qu’elle n’a pas pleuré la mort de sa mère. Les conséquences de ce décès sont le changement de caractère : d’heureux, il devient triste ; Thérèse devient hypersensible à l’excès, un rien va provoquer des pleurs révélant une immaturité affective traumatique.
La perte de sa seconde mère Pauline réactive tout cela. Les parloirs qui suivent au Carmel sont une souffrance terrible pour Thérèse, qui ne peut plus parler à Pauline que quelques minutes, c'est une grande frustration. Pauline n’a pas conscience de la fragilité de sa sœur, et provoque un nouveau traumatisme pour Thérèse qui avait toute confiance en elle. Ce sera le lit de son étrange maladie, avec l’émergence de symptômes. Vers la fin de l’année 1882, commence un mal de tête continuel sans que cela n'empêche Thérèse de poursuivre ses études et du coup, personne n’y fait attention. Les premiers symptômes de son étrange maladie commencent à se manifester. 

Pendant la semaine sainte 1883, Thérèse et Céline se retrouvent chez l’oncle Guérin,  Mr Martin étant parti avec Léonie et Marie à Paris. L'absence du père fragilise Thérèse. Les paroles de son oncle réactivent son terrain d’hypersensibilité à l’évocation de la douceur de sa maman, comme un volcan endormi qui se réveille subitement. Nous avons ici le facteur déclenchant : l'évocation des souvenirs traumatiques. Mr Guérin se met à parler de Zélie, la mère de Thérèse, avec tellement de douceur que cela va déclencher pleurs et tremblements chez une Thérèse hypersensible depuis le traumatisme de la mort de sa mère, et l'apparition d'une fatigue ne lui permettant pas d’aller au cercle catholique. Thérèse est envahie par ses émotions qu’elle n’arrive plus à gérer et cela provoque chez elle des réactions corporelles non contrôlables avec même des hallucinations.       

Thérèse en état de stress post-traumatique

Suite à tous les stress que Thérèse a vécus depuis l'été 1882, sa santé se dégrade étrangement en décembre : elle est prise continuellement de maux de tête, de douleurs au côté. Elle mange peu, dort mal ; des boutons apparaissent. Son caractère change également : elle se fâche parfois avec Marie, et se chamaille même avec Céline, pourtant si proche d'elle. Au parloir du carmel, Pauline s'inquiète pour sa jeune sœur, à qui elle prodigue conseils et réprimandes affectueuses.
Pendant les vacances de Pâques, comme on l'a vu, la crise se déclenche. Cependant, il y a aussi des moments de normalité, ce qui montre bien que Thérèse n'est pas atteinte de psychose ou de schizophrénie, qui envahiraient complètement alors son champ de conscience.
Plusieurs fois par jour, elle souffre de tremblements nerveux, d'hallucinations et de crises de frayeur. Puis elle est prise d'un grand état de faiblesse et, bien qu'elle garde toute sa lucidité, on ne peut la laisser seule. Pourtant, la malade répète qu'elle veut assister à la prise d'habit de Pauline, prévue le 6 avril. Le matin du jour fatidique, après une crise particulièrement forte, Thérèse se lève comme par miracle et, apparemment guérie, se rend avec sa famille au carmel. Elle passe ainsi toute la journée, pleine de gaieté et d'entrain. Mais le lendemain, c'est une rechute brutale : la malade délire et semble privée de sa raison. Le médecin, très inquiet, ne trouve toujours pas l'origine de son mal. Louis Martin se demande si sa « pauvre petite fille » ne va pas mourir ou sombrer dans la folie.
Toute la famille prie pour Thérèse, on fait dire une neuvaine de messes à l'église Notre-Dame des Victoires à Paris, on place dans sa chambre une statue de la Vierge. Mais la malade ne retrouve provisoirement la raison que lorsqu'elle reçoit une lettre de sa sœur carmélite, qu'elle lit et relit maintes fois.
Le 13 mai 1883, jour de la Pentecôte, Léonie, Marie et Céline tentent de calmer Thérèse qui ne les reconnaît pas. Impuissantes à la soulager, elles s'agenouillent au pied du lit et se tournent vers la statue de la Vierge. Thérèse racontera plus tard : « Ne trouvant aucun secours sur la terre, la pauvre petite Thérèse s'était aussi tournée vers sa mère du Ciel, elle la priait de tout son cœur d'avoir enfin pitié d'elle... ». Thérèse est alors bouleversée par la beauté de la Vierge et surtout par le sourire qu'elle lui adresse : « Ah ! Pensais-je, la sainte Vierge m'a souri, que je suis heureuse... ». À ce moment, la malade se détend devant ses sœurs stupéfaites. Dès le lendemain, toute trace de la maladie disparaît, si ce n'est deux petites alertes dans le mois suivant. Thérèse demeure fragile, mais elle ne souffrira à l'avenir d'aucune nouvelle manifestation de ces troubles.
Le médecin ayant conseillé à la famille d'éviter à la fillette toute émotion forte, elle est désormais choyée à l'excès par son entourage.
Fin mai 1883, elle peut reprendre les visites à Pauline, au parloir du carmel. Questionnée par sa sœur Marie, Thérèse qui s'était pourtant promis de garder le secret du sourire de la Vierge, finit par tout lui raconter. Les carmélites crient au miracle et la pressent de questions. Sa joie se change alors en souffrance : elle s'imagine avoir trahi la Vierge. D'autant qu'un doute insidieux s'infiltre en elle : n'a-t-elle pas simulé sa maladie ? Elle écrira : « Je me figurais avoir menti... je ne pouvais me regarder sans un sentiment de profonde horreur. Ah ! Ce que j'ai souffert, je ne pourrai le dire qu'au ciel ! » Le doute et la culpabilité vont la harceler pendant cinq années.

Histoire:
Avant le 19e siècle, des individus qui montraient des symptômes similaires pensaient être possédés par des esprits. Un très fort intérêt pour le spiritualisme, et l'hypnose s'en suit durant les 19e et début du 20e siècles. Voilà pourquoi Thérèse interprètera tout naturellement sa maladie comme l'oeuvre du démon, qui a "reçu un pouvoir" sur elle.  

Diagnostic de cette étrange maladie

Thérèse souffre d'un état de stress post-traumatique (ESPT). Cet état se définit comme un ensemble de symptômes qui se développent lorsqu’une personne a été exposée à un événement traumatisant générateur d’une détresse importante et soudaine. Chez Thérèse, c'est la trahison de Pauline qui part au couvent sans l'attendre, c'est la blessure d'abandon de sa seconde maman. Deux chocs existentiels pour l'enfant, qui n'avait pas fait le deuil de sa première maman, morte en 1877. Face à ce type d’événement, il est normal de ressentir un choc : c’est la réaction dite de « stress aigu », qui dure habituellement moins d’un mois. Chez certaines personnes, cette période de stress persiste de manière anormalement longue, de plusieurs semaines à plusieurs mois, accompagné de troubles qui sur un terrain psychologique fragile peut provoquer une crise dissociative péritraumatique. C'est ce qui arrive pour Thérèse à 10 ans.
Cette maladie étrange est aujourd'hui diagnostiquée comme une crise dissociative, d'un trouble dissociatif de la personne. C'est un trouble de l’identité, comme un phénomène de désagrégation psychique, ayant un impact important dans les connexions du cerveau. La personne traumatisée revit en permanence l’événement à travers des souvenirs, des rêves ou des flash-backs qui la saisissent par surprise. Parfois, les sensations physiques ressenties au moment du traumatisme resurgissent à l’improviste. Ces symptômes s’accompagnent d’une tendance à fuir tout ce qui pourrait rappeler le traumatisme. Cette attitude d’évitement peut aboutir à l’amnésie partielle ou totale des événements.
La personne atteinte éprouve également un certain sentiment d’anesthésie émotionnelle et de détachement. Elle a l’impression d’avoir perdu le contact avec son environnement, le sentiment d’évoluer en permanence dans le brouillard, anormalement froide et distante.
D’autres symptômes peuvent survenir : troubles du sommeil, irritabilité, détresse, difficultés à se concentrer ou hypervigilance (peur exagérée du monde extérieur). Le trouble anxieux généralisé et sévère caractéristique de cet état de stress post-traumatique se manifeste parfois par des crises d’angoisse ou des attaques de panique. Si la personne a ou croit avoir une part de responsabilité dans l’événement traumatique (lors d’un accident de la route, par exemple), l’anxiété s’accompagne souvent d’une perte d’estime de soi.
Au bout de plusieurs mois, ces symptômes ont un fort impact négatif sur la vie quotidienne et le bien-être. Des complications peuvent survenir, telles des culpabilités et fragilité psychiques. Chez Thérèse, elle va rester encore en partie immature et c'est la grâce de Noël 1886 qui l'aidera à franchir des étapes de maturation.

Le traitement

1) D'abord l'écoute : donner au malade la possibilité de parler pour l'aider à intégrer ce qui a été très difficile pour lui. L'état de stress post-traumatique peut être traité efficacement par une intervention psychologique. 
2)  Une thérapie cognitivo-comportementale sur les processus de la pensée liés au traumatisme, lorsque les souvenirs reviennent.  L'état de stress post-traumatique se résorbe souvent avec le temps. 
3) La thérapie EMDR, qui permet de retraiter les souvenirs traumatisants du passé. C'est une thérapie d’intégration neuro-émotionnelle par des stimulations bilatérales alternées (mouvements oculaires ou autres), découverte en 1987 par une psychologue américaine Francine Shapiro. Elle permet la remise en route d’un traitement naturel d’informations douloureuses bloquées (par exemple après un choc traumatique), la mobilisation de ressources psychiques et la restauration d’une estime de soi déficiente.
4) En cas de nécessité, un antidépressseur peut être nécessaire.

 

Conclusion

En traversant de nouveau l'angoisse d'abandon avec le départ imprévu de Pauline, Thérèse va s'exercer à traverser l'angoisse, en passant du chemin de l'angoisse d'abandon, au chemin de l'abandon et de la confiance. D'abord entre les mains de ses soeurs, puis entre les mains de la Vierge Marie avec la neuvaine faite à Notre-Dame des Victoires. C'est par la mort de sa mère Zélie que le traumatisme est entré dans la vie de Thérèse et c'est par la grâce venant du sourire de la statue de Marie, mère de Dieu, que vient l'apaisement chez Thérèse. Ce sourire de Marie est pour Thérèse une expérience spirituelle indicible mais fondamentale: Marie va devenir pour Thérèse sa vraie mère, ce don que Jésus fait à saint Jean au pied de la croix (Jn 19, 27). Mais cette grâce mettra du temps à être pleinement accueillie dans le coeur de Thérèse. Et elle va préparer l'accueil d'une autre grâce plus marquante qui sera la grâce de Noël, que Thérèse appelle sa conversion, et qui sera le début de sa course de géant. Thérèse aura encore à lâcher d'autres attitudes "égotiques" (liées à son Ego) pour laisser toute la place à Jésus. Lorsque sous la pression de sa soeur Marie, elle va raconter cette grâce du sourire, ce sera alors pour elle le commencement d'une nouvelle épreuve, celle des scrupules. Car tant que cette grâce n'est pas pleinement intégrée dans le coeur profond de Thérèse, elle se transformer en scrupule: Thérèse croit qu'elle a rêvé ou imaginé cette grâce...

Voilà donc un exemple très clair du cheminement de la grâce de Dieu en une personne. Il faudra encore d'autres épreuves pour que Thérèse puisse dire sous l'impulsion de l'Esprit Saint : "Dans le coeur de l'église, ma mère, je serai l'amour", summum de son don total. Ou encore lorsqu'elle écrira à la fin de sa vie: " Oh je voudrais chanter Marie pourquoi je t'aime",  ce qui est bien au-delà de son expérience du sourire de Marie. 

 

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