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De sœur Marie‑Dosithée à M. et Mme Guérin - 8 février 1875.

 

De sœur Marie‑Dosithée à M. et Mme Guérin. 8 février 1875.

 

Vive + Jésus    

De notre Mère du Mans

                                                                       le 8 février 75

Mon cher Frère et ma chère sœur

Votre bonne lettre m'a fait comme d'habitude le plus grand plaisir et malgré le travail que nous avons ces jours-ci pour la réception de Mgr notre nouvel évêque (Mgr Hector-Albert Chaulet d'Outremont (27/2/1824 ‑ 14/9/1884) jusqu’'alors évêque d'Agen. Succédant à Mgr Fillion (+ 1874), il a fait son entrée au Mans le 2 février 1875. Il devait avoir une profonde influence spirituelle sur les religieuses de la Visitation. Sœur Marie‑Dosithée en bénéficiera surtout à l'occasion d'un triduum prêché en janvier 1876), je vais employer tous mes petits moments pour pouvoir vous répondre. Pour commencer je vais user de la permission que mon cher frère m'a donnée, de le gronder. Il est toujours inquiet et soucieux de ses affaires et pourtant il se confie en Dieu ! je te dirai mon cher ami que lorsqu'on se confie en Dieu on ne doit pas être inquiet, on doit s'abandonner et faire comme un homme d'affaire soigneux et vigilant ferait pour son maître; il ferait tout ce qui dépend de lui, mais il ne se tourmenterait de rien; fais cela et tu verras que tu ne te préoccuperas plus de tes affaires et que tu en auras laissé tout le succès au soin paternel de ton Père céleste [1v°] il s'en occupera lui, et tout ira bien; toute ton affaire consiste à veiller soigneusement comme si tout dépendait de toi et à ne te confier qu'en Dieu de qui dépend tout le succès: jette tes inquiétudes dans le Seigneur et il aura soin de toi (Ps 54, 23)! Tu ferais bien mieux mon cher frère de penser à tous les biens que tu as reçus de la main du Seigneur, qu'à te tracasser. Dis-moi, si tu avais 30 mille livres de rente et avec cela une femme tracassière et sans vertu, avec des enfants pareils, ou comme… Léonie, serais-tu heureux ? non sans doute et bien je te dis qu'au lieu de penser à ceci ou à cela tu dois t'abandonner au Seigneur qui t'a déjà donné gratuitement une compagne si vertueuse et deux si charmantes petites filles, et s'il t'a donné cela il te donnera encore en son temps la réussite dans tes affaires; si tu sais le remercier de ces grâces reçues et t'abandonner à lui pour le reste ! Oui je l'affirme il ne faut plus te tourmenter en aucune façon, et lorsque ces pensées te viendront ne pas vouloir seulement les regarder ! Pour ta pénitence tu me diras à Pâques si tu t'es amendé sur ce point. Mon Dieu ! mon cher frère, nous serons bientôt en l'éternité, et lors nous verrons [2r°l combien toutes les affaires de ce monde sont peu de chose, et combien il importait peu qu'elles se fissent ou ne se fissent pas. Maintenant néanmoins nous nous empressons comme si c'étaient des choses grandes.

Quand nous étions petits enfants avec quel empressement assemblions-nous des morceaux de tuiles, de bois, pour faire de petites maisons et si quelqu'un nous les défaisait, nous pleurions et en étions bien fâchés : maintenant nous connaissons bien que cela importait fort peu. Un jour nous en ferons de même au ciel, (alors) que nous verrons que nos affections au monde n'étaient que de vraies enfances !

Je ne veux pas ôter le soin que nous devons avoir de ces choses, car Dieu nous les a commises en ce monde pour exercice; mais je voudrais bien ôter l'ardeur et la chaleur de ce soin. Faisons nos enfances puisque nous sommes enfants, mais aussi, ne nous exterminons pas à les faire et si nos desseins ne réussissent par suivant nos désirs, ne nous en tourmentons pas beaucoup; car quand viendra le soir, auquel il se faudra mettre à couvert, je veux dire la mort, toutes ces maisonnettes ne seront pas à propos ! il faudra se retirer en la maison de notre père. Soigne fidèlement tes affaires; mais sache que tu n'as point de plus dignes affaires que celles de ton salut, lequel je sais que par la grâce de Dieu, tu ne négliges, pas.

[2v°] Que vous dirai-je ma très chère sœur, sinon qu'il ne m'est pas possible de répondre comme je le désirerais à vos si bonnes lettres; vous êtes si affectueuse, si bonne et si indulgente pour moi qui ne le mérite pas ! mais qui veut pourtant chaque jour m'efforcer de le mériter en vous aimant toujours plus. Oui certainement, je prierai bien pour le retour à Dieu de Mr. votre bon Père (M. Fournet), trop de motifs m'y engagent, car quoique le premier et le plus grand soit la gloire de Dieu et le salut de cette âme; néanmoins que ne ferai-je pas pour vous! pour votre consolation je me mettrai en dix ! je vois avec plaisir que vous vous portez tous bien; car quoique votre petite Marie ait été malade, j'espère pourtant que ce ne sera rien. Et moi aussi Je me porte bien; c'est incroyable je me crois guérie de ma maladie de poitrine, je suis forte et nullement susceptible; mais je suis entrée dans une autre confrérie dont je ne me serais jamais doutée être membre: me voilà boiteuse et je crois pour toute ma vie. Voilà plus de deux mois qu'il m'était venu une grosseur au pied, c'était comme un nœud de nerfs, cela ne me gênait pas pour marcher, alors je ne m'en suis pas mise en peine, alors on m'a fait rester à l'infirmerie pendant trois semaines où il m'a fallu subir toutes les prescriptions du docteur, qui a dit que c'était du rhumatisme avec irritation, on m'a mis des cataplasmes etc. . . etc. et enfin un vésicatoire, je suis descendue de l'infirmerie mais je marche plus mal qu'avant; si c'était la volonté du bon Dieu que je puisse seulement aller assez pour pouvoir faire la Ste commu­nion et descendre [2v tv] à la communauté, je m'estimerais heureuse; mais s'il ne le veut pas je ne laisserai pas d'être heureuse. Je vous embrasse bien tous et me recommande à vos prières. Embrassez bien pour moi vos deux bonnes petites.

Votre sœur affectionnée

Sr M. Dosithée Guérin

De la Von Ste Marie.

 

[1v°‑tv] J'ai relu ta lettre et certainement je ne me suis pas trompée, peut être m'as-tu dit les choses d'une autre façon que tu ne les pensais; alors je suis fâchée de la lettre que je t’ai écrite; peut-être as-tu été blessé de ce que je te disais, alors je t'en demande pardon, je n'aime pas à dire des choses qui peuvent humilier; mais tu comprendras bien que je t'ai parler simplement et de cœur pour répondre à ta franchise.

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