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Les témoins du Procès

Les témoins du procès ordinaire.

 

              La publication, en 1973, des Actes du procès ordinaire, a fort réjoui les thérésiens qui disposaient enfin de dépositions intégrales. Mais pas pour tous. 48 témoins sont en effet entendus au procès ordinaire, on ne peut lire que 37 dépositions. En voici la raison : les témoins sont convoqués pour répondre sur les vertus héroïques, la réputation de sainteté et les miracles. Le premier point concerne Thérèse, les deux autres, surtout le temps d’après sa mort. Les éditeurs ont écarté, comme de moindre intérêt, onze dépositions concernant les seuls miracles. Ce qui conduit à dénaturer un peu la réalité du procès. Le postulateur choisit en effet ses témoins pour répondre à toutes les questions. De ce fait, la moitié des témoins n’a pas connu Thérèse. On a tendance – ce qui se comprend fort bien – à privilégier les témoignages qui permettent une meilleure connaissance de la moniale. Mais pour la réussite du procès, les déclarations du jésuite Auriault sur la doctrine thérésienne, du pasteur Grant, converti par Thérèse, et de l’évêque de Nardo, qui certifie une parole de Thérèse entendue lors d’une apparition (ma voie est sure), ont pesé autant que les récits, forcément favorables, de Mère Agnès et de Sr Geneviève.

           Cela dit, il convient aussi de rappeler l’importance irremplaçable, parmi les dépositions, de celles des carmélites. Toutefois, toutes les sœurs qui ont connu Thérèse ne déposent pas. Plusieurs, comme Marie de Gonzague et Marie de l’Eucharistie, sont décédées ; deux sœurs, malades, quittent la communauté en 1909 ; six autres, âgées ou peu concernées, ne sont pas appelées à la barre. Au total, en dehors des trois sœurs de Thérèse, six carmélites évoquent la vie de celle qui était une des leurs. Les principales dépositions des carmélites au procès font apparaître deux groupes différents. D’un côté, les deux sœurs Martin qui ont précédé Thérèse au carmel, Mère Agnès et Marie du Sacré-Cœur. De l’autre, les novices, Marie-Madeleine du Saint-Sacrement et sœur Marthe, deux converses, ainsi que Marie de la Trinité. Au milieu, Sr Geneviève, la sœur la plus proche de Thérèse et tout autant sa novice.

           Ces sœurs veulent toutes voir aboutir la canonisation de Thérèse, mais entre elles, on sent parfois une sorte de compétition qui tient à des conflits de personnes (Sr Geneviève et Marie de la Trinité) et plus encore à des différences de point de vue. Mère Agnès se réclame de son titre de mère de substitution de Thérèse et de celui de prieure pour dresser le portrait légitime de Thérèse. Marie de la Trinité, comme novice suivie avec attention et affection par sa maîtresse, proclame, notamment sur la réputation de sainteté, la primauté du regard des jeunes sœurs qui ont vu et entendu quotidiennement la Thérèse des derniers temps. Sr Geneviève joue sur les deux tableaux, sa déposition est essentielle, trop abondante toutefois, trop sûre, proche aussi des intentions affichées par Mère Agnès

           Toutes les sœurs ont préparé leur déposition avec une grande attention. Elles ont disposé, comme les autres témoins, d’un canevas précieux, les Articles de Mgr de Teil, composé en avril 1910. C’est un copieux argumentaire en quatre parties - Vie, vertus, réputation de sainteté, miracles - sur lequel le promoteur de la foi, M. Dubosq, va calquer les questions à poser aux témoins. Les trois sœurs de Thérèse sont entendues les premières en août et septembre 1910, les autres carmélites, en février et mars 1911. On ne doit pas copier sur sa voisine ni faire des commentaires entre carmélites sur les dépositions ! Mère Agnès a interrogé Mgr de Teil sur le mécanisme du procès, sur les manières de s’y exprimer, sur l’utilisation aussi des paroles de Thérèse. Comme prieure, elle informe celles qui sont appelées à déposer des règles d’un jeu que toutes ignorent.

           Chaque sœur prépare sérieusement sa déposition, à l’aide d’une documentation qui, pour la première fois, est rendue publique : on y trouve une franchise de ton et des précisions dérangeantes, parfois non reprise dans le procès. Trop sérieusement, selon le « redoutable » Mgr Verde qui rappellent, dans ses Animadversiones, que les témoins devaient répondre à des questions posées, non faire des dissertations sur les vertus de Thérèse. Mais comment déposer avec spontanéité quand on sait qu’il faut avant tout apporter des preuves ? Chacune le fait à sa manière, mais c’est Marie du Sacré-Cœur qui s’exprime avec le plus de sobriété, de la manière la plus directe et la moins calculée.

 

Par Claude Langlois, historien