Imprimer

De Jeanne La Néele à Sr Geneviève - 31 octobre 1894

 

De Jeanne La Néele à Sr Geneviève le 31 octobre 1894

Ma chère petite Céline,

Me voilà condamnée au repos et encore à la souffrance ; pour combien de temps je ne sais ?.. Francis me promet la guérison pour le mois de Janvier. J’espère qu’il est bon prophète, depuis quatre ans que je la demande et l’attends en vain. Cette fois je ne t’ai pas eue près de moi pour me soigner, ma chère petite Céline. Il y a deux ans, te rappelles-tu ? Tu remplissais près de moi le rôle de garde malade. Tu me consolais si gentiment quand tu me voyais pleurer et je vois encore tes yeux pleins de larmes en me voyant souffrir. Puisque je ne puis entendre tes bonnes paroles, veux-tu m’écrire quelque chose pour m’aider à supporter mes misères ?

Si tu savais comme c’est dur, ma chérie, je ne parle pas des souffrances corporelles, mais je veux parler des tortures morales qui m’assiègent et ne me laissent pas de répit. Toute la journée étendue sur ma chaise longue dans ma petite salle, tenant un tricot ou un ouvrage au crochet quelconque, un livre pour rompre la monotonie du travail.

Voilà comment je passe ma journée, des idées noires qui me hantent le cerveau, telles que celle-ci. Je ne guérirai jamais, et puis un découragement profond m’envahit. A ce moment le ciel est d’airain, j’ai beau prier, il me semble que je ne puis recevoir aucune consolation. Puis quelques minutes après il n’y paraît plus un beau ciel bleu a remplacé le ciel sombre et Francis ne se doute guère quand il rentre de ses visites de la tempête qui a été soulevée en son absence dans la pauvre tête de sa femme.

Enfin tu me connais, ma Céline, je ne sais pourquoi je te raconte tout cela. Je te dirai cependant que le bon Dieu me donne bien des consolations et de la force. Je n’ai pleuré qu’une seule fois depuis ces huit longs jours. Si tu savais comme je pense à toi, ma chérie. Ce matin dans ma méditation, il me semblait entendre N.S. me dire :  « Et toi, tu ne veux pas faire comme elle, tu ne veux pas aimer la souffrance. Tu vois tes quatre petites sœurs du Carmel, elles aiment la douleur, elles cherchent la croix et elles l’embrassent avec délices. Tu ne veux donc pas être une sainte. »

Comme cela me semble difficile d’aimer la douleur et cependant c’est là, ma chérie, le véritable secret pour être heureux. Apprends-moi donc je t’en prie à souffrir chrétiennement et d’une manière méritoire pour le ciel. J’ai trouvé par hasard un flacon sur lequel il y a une étiquette représentant une tête de mort. Cela me console de le regarder. Dire que dans vingt, trente, cinquante ans, peut-être même bien moins que cela, c’est comme elle que je serai. A quoi bon tant me tracasser pour cette vie ? et désirer toujours le bonheur.

1er 9bre Je reprends ma lettre aujourd’hui jour de la Toussaint, j’ai pu aller à la messe de midi en voiture et après le déjeuner j’ai été adorer le St Sacrement à la Visitation , en voiture encore bien entendu. C’est aujourd’hui la fête de notre Saint Oncle, aussi si tu savais comme je l’ai prié, ainsi que ta bonne et Ste mère. Ils sont tous les deux réunis au ciel à jouir de la récompense des élus.

Je m’aperçois en relisant ma lettre que je parle tout le temps de moi. Pardonne, ma chérie, à ta pauvre cousine qui a laissé déborder le trop plein de son cœur dans le tien. Je te demanderai de bien prier pour que je souffre avec résignation et que je guérisse si c’est la volonté de Dieu. Je ne pourrai aller à Lisieux d’ici longtemps je pense, je ne suis pas plus malade que les autres années, je trouve au contraire un grand progrès. Mais puisqu’il faut souffrir pour guérir tout à fait, je souffrirai avec l’aide de Dieu et tes ferventes prières.

Je t’embrasse mille fois bien fort ainsi que tes sœurs
Ta Jeanne

Présente je te prie mon respectueux souvenir à la Mère Marie de Gonzague. dit que tu étais bien heureuse, je n’ai pas besoin qu’on me le dise pour le croire. Je serais bien.

Si Pauline te permet de m’écrire, réponds-moi, je te prie la semaine prochaine, c’est à ce moment là que j’aurai je pense le plus besoin de tes encouragements.

Je viens de voir papa qui m’a donné de bonnes nouvelles de ma petite Céline chérie, il m’a surprise du contraire. Francis me charge de ses amitiés toutes fraternelles pour ses quatre petites sœurs.

 J.L.  

Retour à la liste des correspondants