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De Jeanne Guérin à Céline - 21 août 1887.

De Jeanne Guérin à Céline. 21 août 1887.

 

La Musse, 21 Août 87.

                       Ma Chère petite Céline,

J'ai reçu ta bonne et aimable lettre, Merci d'avoir pensé aux voyageuses, tu es toujours bien la même, aussi gaie et aussi spirituelle, et j'ai vu que ton cœur aussi n'avait pas changé puisque tu voulais bien faire trêve à tes nombreuses occupations pour m'écrire.

Marie et moi, nous parlons souvent de vous, nous sommes si heureuses en ce moment, dans le calme et la solitude, que nos pensées se portent sans cesse vers vous, fidèles admiratrices de la nature et des merveilles de Dieu. Oui, je crois que vous seriez comme nous bien heureuses ici, rien ne vient troubler le silence de notre retraite, si ce n'est le bruissement du vent dans les arbres, le chant des petits oiseaux et des cris‑cris, et quelquefois un train qui passe au pied de la colline. Puis la nature est si belle, l'horizon que l'on découvre est si vaste, ce pays est vraiment enchanté ; et cependant on y trouve des épines comme partout ailleurs puisque Marie a commencé par y être malade. Et puis enfin on y souffre de l’absence de tous ceux qui nous sont chers et que l'on voudrait voir heureux avec nous. Quelle différence avec Trouville cependant, où l'on est fatigué de voir le monde, ici nous ne voyons absolument personne si ce n'est Monsieur Martel qui vient tous les jours à quatre heures, avec une religieuse de l'Espérance qui soigne les malades, elle est très bien et hier soir elle nous parlait de sa privation d'être loin de son couvent, de ses sœurs. Elle nous disait que le plus long espace de temps qu'elle passe dans son couvent à Paris est de huit à dix jours, le reste du temps elle [2 r°] court le monde pour soigner les malades et gagner des âmes à Jésus-Christ. Je la plains bien cette pauvre sœur, elle n'est peut-être pas si malheureuse que cela, mais je crois qu'il lui faut une fameuse dose d'espérance pour remplir ses devoirs d’état.

Nous avons de bien jolis points de vue ici, ce n'est que l'embarras d'en choisir. J'ai commencé une petite vue du Château dans les arbres, et je passe mes journées à peindre, à lire, à me promener, à jouer au billard et à travailler un peu, mais fort peu. J'espère que je te mets au courant de toutes mes occupations. Cela est long de passer huit jours sans se voir, je le trouve du moins, peut-être ne t'es-tu pas trop aperçue de la longueur du temps, petite indifférente, la toilette d’Antoinette Marais t'a peut-être tourné la tête au point de te faire oublier ta Jeanne. En attendant pour que mon souvenir ne s'efface pas trop de ta [2 v°] mémoire je reviendrai Jeudi ou Vendredi. Adieu, ma chère petite Céline, je t'embrasse de tout mon cœur et te prie de donner un bon baiser de ma part à Thérèse.

Ta cousine qui t'aime tendrement

Jeanne.

Je te prie d'embrasser mon oncle pour moi et papa si tu le vois.

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