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De Mme Guérin à sœur Marie du Sacré-Cœur. 10 juillet 1895.

 

De Mme Guérin à sœur Marie du Sacré-Cœur. 10 juillet 1895.

 

La Musse, 10 Juillet 1895.

Ma chère Marie,

Tu es bien notre fille aînée, et je reconnais toujours ton cœur si bon, si affectueux et si généreux pour les tiens ! Que doit-il donc être pour le bon Dieu, ce cœur-là si rempli de générosité! Personne ne le sait; cependant, je crois que je le devine un peu, en voyant les élans d'affection dont il est capable pour ceux qu'il aime ici-bas. Oui, ma bonne Marie, malgré ton humilité, qui te cache toujours à toi-même et aux autres, je te comprends.

       Ta lettre m'a fait beaucoup de bien, aussi je ne veux pas tarder à t'en remercier, je t'assure que je ne suis pas triste (à l'approche de l'entrée de sa fille Marie au Carmel), par moments, il est vrai, l'angoisse me déchire le cœur mais le bon Dieu vient à mon secours. Il permet qu'elle ne dure pas trop longtemps, car il sait qu'il a à faire à tout ce qu'il y a de plus faible. Par moments je me dis : Faut-il que j'aie du monde à recevoir au moment où j'ai le cœur si triste! Et lorsque j'ai pris ma résolution, je m'aperçois que je me distrais encore. C'est égal, je m'en veux quelquefois d'avoir fait des invitations à ce moment.

         Ce qui, pour moi, augmente encore beaucoup ma peine, c'est lorsque je vois mon mari triste et souffrant. Il est cependant si admi­rable dans sa soumission! Mais les hommes ne sont pas faits pour souffrir! Les femmes peuvent supporter bien plus longtemps la souf­france.

       Je devine bien que tout n'est pas rose non plus pour ma petite Marie et que l'épreuve vient souvent la visiter. Pauvre enfant! que ces derniers jours-là sont durs ! Par moments, je voudrais les voir passés, dans d'autres je voudrais les prolonger, et j'en reviens toujours à cette conclusion : Prenons le temps comme le bon Dieu nous le donne et ne nous laissons pas envahir par la tristesse. Comme vous nous le dites : la vocation religieuse n'est-elle pas la plus grande grâce de la vie, donc ne faut-il pas y préparer nos cœurs?

         Mais si tu connais le cœur d'une mère, tu verras qu'en plus de sa peine, elle souffre pour son enfant plus que pour elle-même, elle tremble à l'approche de ce grand jour. Pauvre petite enfant, élevée à une si grande grâce!

           Demande bien pour moi, ma bonne Marie, le don de la prière pour obtenir que le bon Dieu fasse de nous des saints et, s'il veut bien recevoir ma chère petite parmi ses Épouses, qu'elle devienne une petite sainte, que tous les jours elle se perfectionne davantage. Enfin, ma chère Marie, pour tout dire, que Jésus prie en nous.

           Je crois que je pourrais t'écrire un volume, tant j'ai le cœur plein, mais je ne puis exprimer ce que je veux dire ou je l'exprime mal, je sais cependant que tu sauras me comprendre et je ne crains pas avec toi. Je t'ai découvert mon cœur aussi bien que je l'ai pu...

           Si tu as encore toi ou tes sœurs un petit quart d'heure de loisir avant mon retour, pense à moi et emploie-le pour moi encore. Merci à ma petite Thérèse d'avoir intercédé en ma faveur.

         Adieu, ma bonne Marie, je t'embrasse de tout mon cœur. Em­brasse bien tes sœurs pour moi, en particulier la chère petite Prieure, qui a écrit une si jolie lettre à son Oncle. Il est bien occupé en ce moment à préparer son discours (peut-être le « rapport au pèlerinage de Saint Vincent- de-Paul à la Délivrande », prévu pour le 21 juillet ?), c'est sans doute pour cela qu'il ne lui écrit pas aujourd'hui, mais il me charge de bien l'embrasser ainsi que vous toutes. Tous nos chers enfants se joignent à nous.

Ta Tante toute dévouée
C. Guérin

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