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De Marie Guérin à sœur Geneviève. 12 juillet 1895. fragment

 

De Marie Guérin à sœur Geneviève. 12 juillet 1895. fragment

 

(...) suppression du premier folio

 

[2r°] moments de peine que je ressens encore le plus d'affection pour toi.

       Pour le 14 Août, je demanderai à Papa lorsqu'il me parlera de mon entrée, cette date me tente beaucoup et je prierais bien le bon Dieu pour qu'il m'accorde cette grâce, mais je m'abandonne. Je ne veux pas y tenir trop, ce sera peut-être le moyen de l'obtenir.

       C'est cette pauvre petite Jeanne qui me parle le plus de mon entrée, son plus grand désir serait que je ne retourne plus à Caen avant mon entrée, parce qu'elle dit que ce serait trop pénible de m'y voir venir pour la dernière fois. Il faudra pourtant bien que j'y aille, je l'ai promis à Léonie, puis je voudrais bien aller chez Le Chesne (dentiste). Tu me diras ce qu'il faut faire.

       Tu sais, tu m'avais dit que tu ne comprenais pas qu'il y ait tant d'invitations de faites pour la Musse au moment de mon entrée, tu m'avais même dit à ce sujet : si j'étais toi, j'en parlerais. Bien m'en a pris de ne pas en dire [2v°] un mot car c'est le plus grand chagrin de Jeanne de voir que la dernière semaine nous n'aurons personne. Elle a même fait tout son possible pour avoir Marguerite Lahaye, parce que, dit-elle, cela donne de la distraction et empêche de penser au sacrifice. Je l'avais bien deviné et c'est pourquoi je ne voulais pas empêcher les invitations.

         Oh! que c'est dur, mon Dieu, les derniers jours!!!... je ne sais plus comment je vis, et j'ai plutôt envie de pleurer... Papa était plus gai depuis deux jours, mais aujourd'hui il recommence à être triste. Il ne s'inquiète que de moi et chaque fois que l'on revient d'une partie de plaisir il ne cherche qu'une chose : savoir si je me suis bien amusée. Le reste ne l'inquiète guère. Quant à maman, elle doit être bien courageuse, car elle est toujours gaie.

       Je ne t'ai pas fait de peine, n'est-ce pas, moi je n'en ai plus, cela n'a duré qu'un moment. J'ai bien réfléchi à ce que tu m'as dit et je trouve aussi que je suis une égoïste. Depuis ta lettre je me suis mise avec ardeur à combattre ce défaut quand je le rencontre, parce que je crois tout de même au fond qu'il n'est [2v°tv] pas très enraciné en moi. — Mme Lahaye a dit l'autre jour à Jeanne qu'elle pensait bien que je serais carmélite, parce que j'avais l'air trop angélique. « L'air trop angélique » m'a fait mourir de rire, c'est malheureusement qu'il n'y ait que l'air et pas la chanson. Je suis arrivée au milieu de la conversation et je les ai trouvées toutes les deux en larmes. Elle ne sait pas que c'est pour le mois d'Août, j'ai interrompu leur conversation par mon arrivée, mais Jeanne le lui dira.

       Si tu savais comme je m'amuse avec les deux bébés, je ne fais que pouponner la petite Marie (Marie Lahaye, née le 6 janvier 1895), j'en profite pendant que je jouis encore des bébés qui ont toujours eu pour moi une affection particulière.

Je t'aime, va, et plus que tu ne le crois et n'ai aucune peine, je suis même très contente de la lettre que tu m'as écrite (on devine, tout au long de cette réponse, que Sœur Geneviève avait réprimandé sévèrement sa cousine. Ce serait la cause de la suppression du premier folio), j'ai besoin de temps en temps d'un stimulant.

Ta petite chérie qui sait bien que tu l'aimes beaucoup.
Marie

 

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