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De M. Guérin à Mère Agnès. 18 juillet 1895.

 

De M. Guérin à Mère Agnès. 18 juillet 1895.

 

La Musse, le 18 Juillet 1895

Mon petit Paulin,

     Je te retourne la lettre de Léonie à laquelle je réponds par ce même courrier. Je lui fais mes dernières objurgations, je lui montre l'avenir qui l'attend et qu'elle s'est préparé, ses larmes, ses regrets et le vide de sa vie. Je lui dis de tenter un nouvel essai bien vigoureux de trois mois, au bout desquels elle n'aura plus qu'à rentrer dans le monde pour toujours ou à rester comme dame bienfaitrice. Je t'avouerai que je ne crois pas à l'efficacité de ce nouvel essai et je m'attends à son retour prochain. C'est une pauvre nature incapable de réagir et je ne serais pas surpris que Dieu mette une fin à sa pénible existence en la rappelant à lui. C'est bien triste, mais nous n'y pouvons rien. Il faut se résigner et s'estimer bien heureux que sur cinq Dieu en a choisi quatre dont la cinquième moins bien douée sera néanmoins une de ses [lv°] élues dans le ciel. Je tends le dos aux misères qui m'attendent de ce côté et je vois une nouvelle épreuve qui va m'arriver.

     Tu ne saurais croire, ma chère enfant, à quel point je suis lâche. Je bénis Dieu de l'honneur qu'il me fait en prenant mon enfant, je suis glorieux et cependant les plus noires pensées hantent mon esprit. Je me vois seul dans ma grande maison avec ma chère femme et je vois les privations de mon petit benjamin pendant que je suis dans l'abon­dance. Je compte les jours qui me séparent du moment fatal et la tristesse m'accable jour et nuit malgré tous mes efforts pour n'en rien laisser paraître afin de ne pas augmenter le sacrifice de ma femme et de Marie. Cependant, elles s'en aperçoivent et ma peine s'en augmente. Telle a été ma situation d'esprit depuis trois semaines.

     Depuis quatre ou cinq jours, il s'est opéré un revirement. J'envi­sage toute la grandeur de l'honneur que Dieu me fait, je pense qu'il n'a fait que me prêter mon enfant, je la vois plus heureuse que dans le monde et enfin je comprends mieux que je la perdrai moins qu'en la mariant. Toutes ces réflexions, je me les suis déjà faites, mais [2r°]

la lâcheté m'empêchait d'en voir toute l'importance. J'ai renouvelé maintes et maintes fois mon sacrifice à Dieu, je lui ai consacré ma chère petite fille et maintenant je suis transfiguré. J'en ai renouvelé l'as­surance ce matin à la pauvre enfant et nous avons fixé le 15 Août pour jour de son entrée. Je ne veux plus maintenant me concentrer dans le mutisme où j'étais, je veux lui parler souvent de l'éventualité prochaine parce qu'ainsi on s'aguerrit et on s'habitue. Je suis sûr que la séparation se fera sans déchirement et qu'après nous serons dans la paix et dans la joie. Ta tante est vraiment admirable par son courage et c'est elle qui me réconforte. Mais maintenant les rôles vont changer et c'est moi qui consolerai tout le monde.

         Je t'embrasse bien fort, mon bien-aimé petit Paulin, ainsi que tous mes petits oiseaux du Carmel. Respects affectueux à la bonne Mère Marie de Gonzague et grande reconnaissance à Madame Thérèse de St Augustin.

Ton oncle,

I. Guérin

Nous retournerons à Lisieux le Mercredi [2v°] 31 Août. J'écris à Léonie que si elle doit revenir, je ne puis pas la recevoir avant le 15 Août.

 

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