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De Mme Guérin à Thérèse - 28 juillet 1895

 

De Mme Guérin à Thérèse.
28 juillet 1895
Ma Chère petite Thérèse,
C'est à toi que je veux écrire en ce douloureux anniversaire. Il y a déjà un an que ton bon Père a fini
cette triste vie d'exil. Tout ici nous parle de lui et des derniers moments qu'il a passés au milieu de
nous. Mais sais-tu comment j'aime toujours à me le représenter, c'est donnant le bras à son cher petit
Benjamin. Sans doute ce temps est beaucoup plus éloigné mais c'est celui de son bonheur. Sa petite
Thérèse !..... qu'il était fier de l'avoir près de lui, et n'avait-il pas bien l'air d'un saint Patriarche? Ce
temps est déjà loin et l'enfant a bien grandi; et les vertus imprimées de si jeune âge dans son cœur ont
grandi avec elle ! Qu'il doit être heureux maintenant le bon Père; si comme je l'espère, il est au Ciel, la
vue de ses chers enfants doit être un bonheur pour lui.
Nous arrivons de la grand-messe, et Mr le Curé a annoncé pour demain matin la messe anniversaire
pour Mr Martin.
Me voilà condamnée à ne pouvoir y assister, je suis obligée de garder la maison pendant quelques
jours, et de retarder notre retour à Lisieux. C'est un contre-temps, mais si tu étais près de moi, tu me
dirais : Ma petite Tante, c'est le bon Dieu qui le permet ainsi, ne vous tracassez pas. - Ah ! c'est que
je suis bien loin, ma chère petite Thérèse, d'avoir la perfection que tu me supposes. Je me vois, au
contraire, remplie de défauts, mon amour-propre se fait de la peine de tout, c'est là mon supplice. Toi
qui sais si bien prier le petit Jésus, demande-Lui, qu'il me guérisse de cette maladie. II me faudrait
la gaieté de la Carmélite, et pour y arriver, je ne sais comment m'y prendre. Je compte sur toi, ma
petite Thérèse, pour m'obtenir cette grâce-là. Dis-moi, autrement que par un long regard, comment
m'y prendre ... Ah ! tu voudrais m'appeler une sainte, tu fais bien de ne pas oser, car je suis une drôle
de sainte. C'est à toi, petit Benjamin chéri, que j'ai recours pour apprendre à le devenir ! C'est sur tes
traces aussi que je voudrais voir marcher ma petite Marie. Tu seras son modèle ! Pauvre enfant ! que
les derniers jours sont durs ! Et lorsqu'elle sera entrée comment sera-t-elle ? qui me le dira vraiment !
..... Il me semble que ce temps-là n'arrivera jamais, et pourtant il approche à grands pas. Je demande
au bon Dieu qu'elle soit une sainte religieuse comme toi, ma Thérèse. Je ne me dissimule pas qu'elle
aura bien à souffrir, car les petites figures gaies du parloir ne disent rien des peines intérieures et des

souffrances du dedans. Mais Dieu la soutiendra, j'espère, comme il a soutenu ses chères Cousines. Je
mets toute ma confiance en Lui.
Parlons maintenant de notre chère Léonie. Eh bien ! vraiment en conscience, je ne la trouve pas
trop mal. Les premiers jours il y a eu des hauts et des bas. Très-gaie pendant deux ou trois jours,
elle est redevenue plus triste à la suite. Nous l'avons distraite, et nous avons mis tout en œuvre pour
l'empêcher de rêver. Marie l'a distraite, et elle a eu à faire à forte partie. Hier, elle m'a fait plaisir, elle
a voulu essayer à faire un dessin de crochet pour nappe d'autel trouvé dans un journal. Elle n'a pas
encore réussi, cela ne m'étonne pas, car c'est très-difficile et je ne réussirais pas mieux qu'elle, mais
elle y a mis beaucoup d'application et au moins pendant ce temps son esprit est occupé et n'est pas
dans les nuages. Elle ne s'ennuie plus à La Musse et a l'air contente d'y rester quelques jours de plus ;
en un mot, les nouvelles que j'ai à vous donner de ma Léonie sont bonnes, dis-le bien à Pauline et à
mes deux autres chères filles. - Si tu savais, ma Thérèse, quel orage nous avons eu vendredi à 6 heures
du soir. Nous étions à dîner. Les éclairs se succédaient sans interruption, lorsqu'un éclair plus brillant
que tous les autres illumine la salle, le coup de tonnerre retentit presque en même temps. Jeanne avait
peur et se serrait contre son père et Marie. Moi, comme sous le coup de la commotion, je me lève et je
m'écrie : « Ah ! mais ! cette fois c'est fini ! ... » Puis, me rasseyant avec tout mon sang froid : « Mais
n'ayez pas peur, nous avons vu l'éclair, il n'y a plus de danger. » Le tableau était tellement curieux
si l'on y ajoute Léonie qui n'avait pas peur, et qui, étant morte de faim, ne perdait pas un coup de
dent, que ton oncle est parti de rire de si bon cœur ... Toutes ont suivi, et mes paroles, et mon ton,
et mes manières ont été reproduits de toutes les façons. - Ajoute à cela Maria qui, morte de peur
dans sa cuisine, se jetait tout affolée sur la première personne qu'elle rencontrait et c'était Alexandre
(Alexandre Mariette). Tu auras le tableau d'une scène d'orage à La Musse ... Il faut cependant ajouter
que le tonnerre est tombé sur un arbre de La Musse en dehors du mur du parc du côté de St-Sébastien
(Céline comprendra bien) et la mère Simon qui était à traire ses vaches à La Vieille Musse a ressenti la
commotion et en était encore incommodée hier. Les vaches dansaient.
Je te quitte, ma chère petite Thérèse, en t'embrassant de tout mon cœur. Dis à ma petite Céline que
je ne l'oublie pas, qu'elle n'ait pas de chagrin si je ne lui ai pas écrit. L'année dernière c'était ma
compagne, et je ne l'oublie pas. Embrasse-la bien, bien fort pour sa marraine. Remercie bien cette
bonne Marie du S.C. de sa lettre si affectueuse, et dis à ma petite Pauline que je l'aime beaucoup,
beaucoup. Embrasse-les toutes les deux pour moi et présente mon respect à Mère Marie de Gonzague.
Ta tante toute dévouée
C. Guérin
Jeanne et Léonie me chargent de toutes leurs amitiés. Ton oncle vous embrasse toutes de tout cœur.
J'oublie de te dire que c'est à Navarre que nous avons appris que le tonnerre était tombé à La Musse.
Mr le Curé me dit : « Il paraît que le tonnerre est tombé sur un peuplier dans votre propriété. » Je lui
réponds : « Mais non ! Mr le Curé. » - En revenant nous examinons les arbres et nous découvrons en
effet un peuplier frappé de la foudre. Il faut aller au loin pour savoir les nouvelles de chez soi ! - Ce
n'est pas étonnant que la mère Simon ait ressenti une commotion car elle n'était pas bien loin. Et les
pauvres vaches qui dansaient ! ... J'aurais dû laisser la plume à Marie pour te peindre tout ce tableau, il
eût été pris sur le vif et vous eût amusées.

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