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L'avocat du diable

 

 

  

Lorsque l'Église catholique fait un procès de béatification

ou de canonisation, il y a toujours une personne qui est

chargée d'argumenter contre la canonisation du candidat

ou de la candidate à la sainteté. Il s'agit du promoteur de

la foi, familièrement surnommé l'avocat du diable.

Pour la cause de Thérèse, c'est Mgr Verde qui est nommé.

 Verde-petit 

 

Les objections de Monseigneur Alexandre Verde

à la canonisation de Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus

 

           Toute canonisation, au sein de l’Eglise catholique, est l’aboutissement d’une procédure longue, compliquée et régie par les règles précises du droit canon. Au cours d’une série de procès, des juges se prononcent sur les dossiers que présentent d’une part les avocats favorables à la cause du « canonisable », d’autre part un objecteur en titre, le Promoteur de la Foi, chargé de lister tout ce qui peut faire obstacle à la reconnaissance de sainteté.

           Mgr Verde, dès janvier 1914, remplit cette fonction pour la cause de la sœur Thérèse de l’Enfant Jésus. Homme d’appareil - il était promoteur de la Foi depuis 1902 - il s’était déjà signalé par la rigueur avec laquelle il s’acquittait de sa tâche. Ce juriste n’entend pas se laisser ni séduire par le charme qui émane de l’Histoire d’une âme ni impressionner par la pluie de miracles attribués à la petite carmélite de Lisieux ou par l’important mouvement populaire qui se manifeste en faveur de la canonisation. Il lui incombe de faire respecter sans laxisme les normes édictées par Benoît XIV pour toute reconnaissance d’une sainteté authentique. Il s’y emploie dans les Adnimaversiones (objections au procès) terminées en avril 1914. Son argumentation, pour être brève, ne manque pas de consistance.

           On peut regrouper ses objections en une première série autour de l’Histoire d’une âme. Qui, sans le témoignage que Thérèse y donne sur elle-même , aurait pu deviner une héroïne de la foi, dans la religieuse décédée à 24 ans ? Sans doute son entourage avait remarqué sa grande piété, mais la jeune fille n’avait rien accompli d’extraordinaire. Sa sainteté était passée inaperçue de nombre de ses compagnes de couvent. Il est gênant que Thérèse ait écrit une autobiographie qui allait être utilisée comme un « autoplaidoyer », même si l’intention de la narratrice n’était pas de montrer ses mérites personnels mais la grâce de Dieu à l’œuvre dans la plus petite des âmes. Mieux eût valu le témoignage objectif d’un directeur de conscience étranger à la famille Martin. Il est gênant que souvent les témoins se rapportent à cet ouvrage pour interpréter leurs propres souvenirs ou pour s’entretenir dans l’idée que Thérèse est une sainte. Leur admiration naît d’une lecture et non d’une observation directe. Il est gênant enfin que le couvent de Lisieux ait publié si vite les manuscrits et qu’il ait organisé toute une propagande (indulgences, images, brochures…) pour diffuser le message thérésien. Verde insinue que la servante de Dieu est une sainte autoproclamée que l’on admire essentiellement à partir de son récit.

          L’autre série d’objections est centrée sur la vertu d’humilité. Le promoteur de la Foi ne manque pas de citer les propos rapportés par ses sœurs de sang sur les reliques qu’il faudrait recueillir, aurait dit Thérèse, sur son lit de mort : ce n’est guère une marque d’abaissement. Surtout, selon les normes de Benoît XIV, les vertus des serviteurs de Dieu doivent avoir un caractère  héroïque. Or les multiples petites humiliations banales éprouvées volontairement par sœur Thérèse ne présentent pas ce caractère  héroïque. Certes la carmélite a pu se convaincre que sa petite voie, faite de menus sacrifices quotidiens, plaisait à l’Enfant Jésus tout autant que des traits d’héroïsme fulgurant. Mais qu’elle propose, si jeune et de sa propre initiative, une doctrine innovante en matière de sainteté, cela révèle une assurance peu compatible avec une humilité extrême. Qui plus est : en même temps qu’elle prône l’humilité, elle expose ses mérites à la vue d’autrui, non sans prendre un certain plaisir littéraire à une rédaction qu’elle dit faire par obéissance à la Supérieure. Au reste, quelques témoignages discordants suffisent à affirmer que son existence peu sublime ne faisait pas d’elle un exemple de sainteté unanimement admis.

           En somme, le Promoteur suggère l’idée qu’il y aurait deux types de sainteté. La première est vécue dans l’obscurité par de pieux serviteurs de Dieu dont seul, le Père céleste connaît la valeur intime : les critères du jugement romain l’ignorent , si authentique soit-elle. La seconde se manifeste de façon extraordinaire et visible de l’extérieur. Elle attire d’emblée une vénération qui ne doit rien à des publications orientées. C’est à celle-ci que l’Église décerne la gloire des autels après la confirmation des miracles. Thérèse appartient au premier type de saints en dépit des grâces qu’elle répand du haut du ciel. Verde en conclut qu’il faut écarter ce dossier, sauf à modifier les règles habituelles.

           Les avocats de la cause de la canonisation surent habilement répondre à ces objections, plaçant de leur côté le Dieu du Magnificat qui élève les humbles, les obscurs, les petits  en la personne de la Vierge. Aussi Pie X donna-t-il son accord pour l’introduction de la Cause. Par la suite, devenu Secrétaire de la Sacrée Congrégation des rites, Mgr Verde se rangea, en 1921, à l’avis du nouveau pape, Benoît XV, selon lequel « l’universelle diffusion de l’Histoire d’une âme » témoignait d’une sainteté indubitable. Il suivit avec un réel intérêt les étapes ultérieures du procès et signa les documents officiels favorables à la canonisation.                                                                        

Anne Langlois

Professeur agrégée de lettres classiques - ayant traduit du latin les objections de Mgr Verde.


Lire ici l'ensemble des objections de l'avocat du diable

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