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Notes préparatoires de Sr Marie du Sacré-Cœur


 

Thérèse naquit le 2 janvier 1873 et fut baptisée le 4 janvier. Je fus choisie pour être sa marraine. Quelques mois après, elle fut l’objet d’une protection spéciale
Des âmes du Purgatoire auxquelles ma mère  la confiait chaque matin avant de se rendre à la messe de 5 h ½, où mon Père l’accompagnait  toujours.
Or un jour, ils trouvèrent la petite hors de son berceau.Ma mère la cherchait avec anxiété, lorsqu’elle l’aperçut assise sur une chaise, la tête reposant sur l’oreiller de son lit. Elle ne put comprendre comment elle avait pu être portée là, et vit dans cette circonstance que l’enfant avait dû être l’objet d’une protection visible de son Ange gardien, ou des âmes du Purgatoire, auxquelles  comme je l’ai dit, ma mère avait une particulière dévotion.

Dès l’âge de deux ans, on remarquait en elle une intelligence au dessus de son âge. Ma mère écrivait : « cette enfant a une intelligence extraordinaire, comme je n’en ai jamais vu à aucune d’entre vous. »Il n’était pas nécessaire de  la gronder quand elle était en défaut, il suffisait de lui dire que ce n’était pas bien, ou que cela faisait de la peine au Bon Dieu. Un jour, je la surpris à la porte de ma chambre, où elle voulait entrer, mais étant trop petite pour ouvrir, elle ne trouva d’autre moyen pour témoigner de son désespoir que de se rouler par terre. Elle avait alors 18 mois ; je lui dis simplement : « ma petite Thérèse, il ne faut pas faire cela, cela fait de la peine au Bon Dieu. Elle ne recommença plus jamais. Si petite qu’elle était,  elle voulait assister aux leçons que je donnais à Céline, et avait déjà assez d’empire sur elle-même pour ne pas dire un seul mot, pendant les deux heures que durait la leçon. Pour l’occuper, je lui donnais des perles à enfiler, et si son petit travail se trouvait interrompu par quelque accident.
Elle ne se plaignait pas pour cela, mais versait en silence de grosses larmes qu’elle essayait de cacher afin de ne pas distraire sa sœur  (de la leçon), Elle était d’une franchise extraordinaire, ma mère écrivait encore : « La petite ne mentirait pas pour tout l’or du monde.Elle dit un jour à la bonne qui faisait de petits mensonges joyeux : « Vous savez bien, Victoire, que cela offense le Bon Dieu. »La leçon porta son fruit tellement la bonne fut surprise de se voir reprise par une enfant si jeune )elle avait besoin de s’accuser de ses moindres fautes et courait aussitôt vers ma mère en disant : Maman j’ai poussé Céline une fois, je l’ai battue une fois, mais je ne recommencerai plus. ». Bientôt elle se mit à compter ses petits actes de vertu sur un chapelet fait tout exprès pour la circonstance. Alors, on entendait plus parler que de pratiques ! Une voisine dit un jour à la bonne : « Qu’est-ce que cette petite veut donc dire ? Quand elle joue dans le jardin avec sa sœur, c’est un débat de pratiques ! j’essaie de comprendre ce que cela signifie ? »A cet âge, ses pratiques consistaient à céder à Céline en maintes circonstances,  car elle avait déjà une volonté bien arrêtée  et quand elle disait non, rien ne pouvait la faire céder. Ma Mère écrivait encore : « Voilà les deux petites qui s’amusent ensemble au jeu de cube. Ce pauvre bébé se met dans des colères épouvantables quand les choses ne vont pas à son idée »C’est alors que Thérèse trouvait l’occasion de se servir de son chapelet de pratiques.Elle avait dans le regard une expression tellement angélique qu’on ne se lassait pas de l’entendre réciter ces lignes : « Petit enfant à tête blonde où crois-tu qu’est le Bon Dieu, ? Quand elle répondait –Il est Là-haut dans le ciel bleu … »
On sentait qu’elle comprenait ce qu’elle disait tant son regard était céleste !
(ma mère nous disait :Thérèse a toujours le sourire sur les lèvres, elle a une figure de prédestinée ; elle écrivait en parlant de Thérèse à quatre ans : cette enfant n’aime à parler que du bon Dieu, elle ne manquerai pas pour tout à faire ses prières. A la mort de ma mère, la cérémonie de l’Extrême Onction s’imprima profondément dans son âme. Je vois encore dit-elle l’endroit où on me fit agenouiller. Je ne parlais à personne des sentiments profonds qui remplissaient mon cœur, je regardais et j’écoutais en silence. Plus tard au Carmel, elle me dit en rappelant ce temps de sa toute petite enfance : « il me semble que je jugeais des choses comme aujourd’hui. » Il me semble  en effet extraordinaire : à ce moment de la mort de ma mère.On n’avait pas le temps de s’occuper d’elle et elle  n’essayait pas non plus d’attirer l’attention. Mais je me gardais bien de lui demander ce qu’elle pensait, pour ne pas développer davantage les sentiments profonds dont elle parle et que je remarquais   sur sa physionomie. Je la trouvais trop avancée pour son âge.
Vers l’âge de six ans Thérèse vit dans une vision prophétique l’épreuve qui attendait notre bon Père. J’étais dans une chambre près de celle où elle se trouvait lorsque je l’entendis appeler d’une voix tremblante : Papa ! Papa !
Je compris qu’il se passait là quelque chose de surnaturel, car mon Père était absent depuis plusieurs jours, elle raconte elle-même ce fait étrange (ch XI - H. d’une âme ) mais ce ne fut que bien plus tard au carmel que le bon Dieu nous éclaira complètement sur cette vision : voici ce qu’elle écrit à ce sujet : Bien souvent, mon imagination me représente la scène mystérieuse que j’avais vue…bien souvent, j’ai cherché à lever le voile qui m’en dérobait le sens, car j’en gardais  au fond du cœur  la conviction intime, cette vision avait un sens qui devait m’être révélé un jour. Ce jour s’est fait attendre longtemps, mais après 14 ans le Bon Dieu a lui-même déchiré le voile mystérieux ….
Etant en licence avec Sr Marie du Sacré-Cœur, nous parlions comme toujours des choses de l’autre vie et de nos souvenirs d’enfance, quand je lui rappelai la vision que j’avais eu à l’âge de 7 ans ; tout à coup, en rapportant les détails de cette scène étrange, nous comprîmes en même temps ce qu’elle signifiait. C’était bien Papa  que j’avais vu courbé par l’âge, c’était bien lui, portant sur son visage vénérable,  sur sa tête blanchie, le signe de sa glorieuse épreuve.
Comme la Face adorable de Jésus qui fut voilée durant sa Passion, ainsi la face de son fidèle serviteur devait être voilée aux jours de ses douleurs  afin de pouvoir rayonner dans la céleste patrie auprès de son Seigneur. C’est du sein de cette gloire ineffable que notre Père chéri nous a obtenu la grâce de comprendre la vision que sa petite Reine avait eu, à un âge où l’illusion n’est pas à craindre. C’est du sein de la gloire qu’il nous a obtenu cette douce consolation de comprendre que dix ans avant notre grande épreuve, le bon Dieu nous la montrait déjà comme un Père fait entrevoir à ses enfants l’avenir glorieux qu’il leur prépare et se complaît à considérer d’avance les richesses sans prix qui doivent être leur partage ….                                     
                                 MALADIE ETRANGE
Vers l’âge de 10 ans, Thérèse fut atteinte d’une maladie étrange, maladie qui venait certainement du démon, qui comme elle le dit elle-même dans son manuscrit, avait reçu un pouvoir extérieur sur elle. Voici ce qu’elle écrit :
« Je crois que le démon avait reçu un pouvoir extérieur sur moi, mais qu’il ne pouvait approcher de mon âme, ni de mon esprit, si ce n’est pour m’inspirer des frayeurs très grandes. IL voulait se venger sur moi du  tort  que notre famille devait lui faire dans l’avenir, mais il ne savait pas que la douce Reine du ciel veillait sur sa fragile petite fleur et s’apprêtait à faire cesser la tempête au moment où sa fleur devait se briser sans retour. »
Elle dit que pendant cette maladie, elle n’a pas perdu un seul instant l’usage de sa raison. En effet, je ne l’ai jamais entendue dire un mot qui n’ai pas de sens, et elle n’a jamais été un seul instant en délire. Mais elle avait des visions terrifiantes qui glaçaient tous ceux qui entendaient ces cris de détresse. Un jour que le docteur était présent  à l’une de ces crises, il dit à mon Père : la science est impuissante devant ces phénomènes, il n’y a rien à faire Certains clous attachés aux murs de sa chambre lui apparaissaient tout à coup sous la forme de gros doigts carbonisés, et elle s’écriait :  « J’ai peur ! j’ai peur ! Oh les gros doigts noirs, ils me menacent. »Ses yeux si calmes et si doux, avaient une expression d’épouvante impossible à décrire.
Une autre fois, mon Père vint s’asseoir près de son lit, il tenait à la main son chapeau. Thérèse le regardait sans dire un seul mot, car elle parlait très peu durant sa maladie. Puis comme toujours, en un clin d’œil elle changea d’expression. Que voyait-elle ? Ses yeux fixaient le chapeau et elle jeta un cri lugubre : « Oh la grosse bête noire ! » Ces cris avaient quelque chose de surnaturel, il faut les avoir entendus pour s’en faire une idée.Mon Père se leva aussitôt et partit en pleurant, puis il me dit : « ma pauvre petite fille est folle, elle ne me reconnaît plus !- Moi je voyais bien l’action du démon dans ces crises épouvantables, mais je n’osais lui dire  ce que j’en pensais de peur d’augmenter sa peine, car il me semblait que l’histoire du Saint homme Job était celle de mon vénérable Père, et que Satzn avait reçu le pouvoir de l’accabler de maux pour éprouver sa foi.
Jee puis dire que le démon essaya même de tuer notre petite sœur. Son lit était placé dans une grande alcôve, et à la tête et aux pieds, il y avait un très grand espace vide où elle essayait de se précipiter. Cela lui est même arrivé plusieurs fois, et je me demande comment elle ne s’est pas brisé la tête sur le pavé, mais elle n’avait pas une égratignure. Souvent je parvenais à l’arrêter non sans peine, car je sentais une force extraordinaire qui l’emportait malgré moi.Voyant cela, j’agissais par ruse, je faisais semblant de n’avoir aucune peur de la voir tomber.
Alors elle se tenait tranquille, mais si je manifestais la moindre frayeur, elle recommençait comme de plus belle. Elle m’interrogeait du regard pour voir si j’avais peur ; il y avait dans ce regard une perspicacité inouïe, je sentais la présence d’un autre esprit que le sien. C’est à ces symptômes et à d’autres semblables,que je voyais clairement une action diabolique, car ce n’était pas cette enfant si douce, si obéissante qui aurait pu agir ainsi, elle qui ne redoutait rien tant que de nous faire de la peine. D’autres fois, elle se tapait la tête avec violence contre le bras du lit. Parfois encore, elle voulait me parler, et aucun son ne se faisait entendre,   elle articulait seulement les mots, sans pouvoir les prononcer. Un autre jour, je crus qu’il me faudrait la voir mourir de faim. Elle avait les dents tellement serrées qu’il lui était impossible d’ouvrir la bouche. Par bonheur il lui manquait une dent, et je dis toujours en recourant à ma ruse ordinaire : « oh ! cela ne m’inquiète plus que tes dents soient serrées, je pourrais te nourrir avec du bouillon par ce petit trou là ! »Immédiatement les dents se desserrèrent.
Mais la crise la plus terrible fut celle dont elle parle dans sa vie. Je crus qu’elle allait y succomber et que cette heure qui précéda la vision de la Ste Vierge, était la dernière. La  voyant épuisée dans cette lutte douloureuse, je voulus lui donner à boire, mais elle s’écria avec terreur : « Ils veulent me tuer ! Ils veulent m’empoisonner ! »C’est alors que je me jetai avec mes sœurs aux pieds de la Sainte Vierge, la conjurant d’avoir pitié de nous.Mais le ciel semblait sourd à nos supplications. Par trois fois je renouvelai la même prière. A la troisième fois je vis Thérèse renouveler. A la troisième fois, je vis Thérèse fixer la statue de la Ste Vierge, son regard était irradiée, comme en extase. Je compris qu’elle était sauvée, qu’elle voyait non l’image de Marie mais la Ste Vierge elle-même. Cette vision me parut durer quatre à cinq minutes, puis deux grosses larmes tombèrent de ses yeux, et son regard doux et limpide se fixa sur moi avec tendresse. Je ne m’étais pas trompée, Thérèse était guérie. Quand je fus seule avec elle, je lui demandai pourquoi elle avait pleuré. Elle hésita à me confier son secret, mais voyant que je l’avais deviné elle me dit : «  C’est parce que je ne la voyais plus ! »

                                         1ère Communion
Thérèse fit sa première Communion le 8 mai 1884. Elle souffrit beaucoup de l’attente qui lui fut imposée, elle ne pouvait comprendre cette loi qui lui paraissait si sévère d’être retardée d’un an, pour deux jours seulement, parce qu'elle était née disait-elle deux jours trop tard.
Un jour, nous rencontrâmes Mgr Hugonin qiui se rendait à la gare : « O Marie me dit-elle, veux-tu que je cours lui demander la permission de faire ma première Communion ! » J’eus bien de la peine à la retenir. Malgré sa timidité naturelle, elle aurait bravé tous les obstacles, pour voir son désir réalisé. Elle ne pouvait comprendre qu’on laissa si longtemps les enfants sans leur permettre de recevoir le Bon Dieu. Quand je lui disais qu’au premier temps du christianisme, les tout-petits enfants recevaient la Ste Eucharistie  après leur baptême, elle témoignait une grande admiration, mais aussi un grand regret de n’avoir pu jouir du même privilège : « Pourquoi donc me disait-elle, n’est-ce plus comme cela maintenant ?
A Noël, nous voyant aller à la messe de minuit, et elle rester à la maison parce qu’elle était trop petite, elle me disait encore :  « Si tu voulais m’emmener avec toi,j’irais communier moi aussi, je me glisserais parmi la foule on ne s’en apercevrait pas ! Est-ce que je pourrais faire cela ? » et elle était bien triste quand je lui disais que c’était impossible.
Cet amour pour la Ste Eucharistie fut un des traits caractéristiques de sa piété. Plus tard au Carmel sa grande souffrance fut de ne pas communier tous les jours. Elle disait quelque temps avant sa mort à Mère Marie de Gonzague qui avait peur de la Communion quotidienne : » Ma mère, quand je serai au ciel, « je vous ferez changer d’avis. » C’est ce qui arriva : après sa mort, l'aumônier qui succéda à Mr l’abbé Youf nous donna tous les jours la Ste Communion, et Mère Marie de Gonzague au lieu de se révolter comme autrefois, en fut très heureuse.

Je reviens à la première Communion de Thérèse elle s’y prépara avec une ferveur extraordinaire …

Sa grande peine était d’être retardée d’un an, étant née le 2 Janvier, il lui fallait pour ces deux jours, attendre une une année entière,et elle ne pouvait comprendre une loi si sévère. Son désir était si grand de faire sa première communion qu’elle me demanda un jour où nous rencontrâmes Mgr Hugonin qui se rendait à la gare, la permission d’implorer sa grâce auprès de lui. Elle se prépara à sa première communion avec une ferveur extraordinaire, faisant  chaque jour de nombreux actes de vertus qu’elle marquait sur un petit livre spécial. Je lui avais donné aussi une petite feuille sur le « renoncement » qu’elle méditait avec délices, elle avait alors dix ans. Cette préparation immédiate dura trois mois, mais depuis longtemps comme elle l’écrit, elle préparait ce beau jour à la première Communion de Céline, elle voulait entendre les exhortations qu’on lui faisait, et quand on lui disait de s’en aller  parce qu’elle était trop jeune, elle témoignait d’un véritable chagrin,  disant que ce n’était pas trop de 4 ans pour se.préparer à recevoir le Bon Dieu. Aussi lorsqu’il s’agit de sa première Communion à elle, elle écoutait avidement mes conseils. Dans son regard il y avait un saint enthousiasme. on sentait que son âme aspirait de toutes ses forces à s’unir à Jésus. Le jour de sa première communion, il me semblait plutôt voir un ange qu’une créature mortelle.
A cette époque, elle me demanda de faire tous les jours une demi-heure d’oraison ; je ne voulus pas le lui accorder  Alors elle me demanda un quart d’heure seulement. Je ne le lui permis pas davantage : je la trouvais tellement pieuse et comprenant d’une façon si élevée les choses du ciel, que cela me faisait peur pour ainsi dire. Je ne voulais pas développer sa piété, la trouvant déjà trop développée et craignant que le bon Dieu ne la prit trop vite pour Lui.


 Pendant sa retraite de seconde Communion, Thérèse se vit assaillie de la maladie des scrupules. C’était surtout la veille de ses confessions qu’ils redoublaient, elle venait me raconter tous ses prétendus péchés, quoique cela lui coûta beaucoup. J’essayait de la guérir en lui disant que je prenais sur moi ses péchés, qui n’étaient pas même des imperfections, et je ne lui permettais d’en accuser que deux ou trois que je lui indiquais. Elle était si obéissante, qu’elle suivait mes conseils à la lettre. Voici ce qu’elle a écrit à ce sujet dans son manuscrit :
« Marie m’était pour ainsi dire indispensable ; je ne disais qu’à elle mes scrupules, et j’étais si obéissante que jamais mon confesseur n’a connu ma vilaine maladie, je lui disais juste le nombre de péchés que Marie m’avait permis de confesser, pas un  de plus,  aussi j’aurais pu passer pour l’âme la moins scrupuleuse, malgré que je le fusse au dernier degré. Elle fut délivrée de ses peines par la prière ; ce fut par ses frères et sœurs qui l’avait précédée  là-haut qu’elle s’adressa, et bientôt la paix vint de nouveau inonder son âme. « Lorsque Marie entra au carmel, (dit-elle) j’étais encore bien scrupuleuse. Ne pouvant plus me confier à elle, je me tournais du coté des Cieux. Ce fut aux quatre petits anges qui m’avaient précédée la-haut, que je m’adressai  car je pensai que ces âmes innocentes, n’ayant jamais connu les troubles ni la crainte, devaient avoir pitié de leur pauvre petite sœur qui souffrait sur la terre.
Je leur parlais avec une simplicité d’enfant, leur faisant remarquer qu’étant la dernière de la famille, j’avais toujours été la plus aimée,  la plus comblée des tendresses de mes sœurs,  Leur départ pour le ciel ne me paraissait pas une raison de m’oublier au contraire,   que s’ils étaient restés sur la terre, ils m’auraient sans doute donné aussi  des preuves d’affection. Leur départ pour le ciel ne me paraissait pas une raison de m’oublier, au contraire, se trouvant à même de puiser dans les trésors divins, il devaient y prendre pour moi la paix  et me montrer ainsi qu’au ciel on sait encore aimer. La réponse ne se fit pas attendre, bientôt la paix vint inonder mon âme de ses flots délicieux, et je compris que si j’étais aimée sur la terre je l’étais aussi dans le ciel.
Depuis ce moment, ma dévotion grandit pour mes petits frères et sœurs et j’aime à m’entretenir souvent avec eux, à leur parler des tristesses de l’exil, de mon désir d’aller les rejoindre bientôt dans la Patrie.

Lorsque Thérèse voulut à son tour entrer au Carmel, elle ne trouva d’appui qu’en Mère Agnès de Jésus. J’étais si triste de la voir si tôt quitter mon Père que j’aurais mis volontiers des obstacles à son entrée. Mais comme ma conscience m’aurait reproché ma conduite, je me bornais à ne rien dire contre ce projet, c’était tout ce que je pouvais faire. Mon oncle combattait aussi de son côté et le Supérieur y mettait une complète opposition. Mais rien ne la faisait changer de résolution, et son courage m’a semblé bien des fois poussé jusqu’à l’héroïsme  Quand elle venait au parloir demander conseil à Mère Agnès de Jésus pour sortir des difficultés inextricables, j’admirais la constance de cette enfant de quatorze ans.


                                     VIE RELIGIEUSE

Dès son postulat, Thérèse de l’Enfant-Jésus n’eut pour pain de chaque jour, qu’une sécheresse amère. De plus, elle ne trouvait aucun appui du côté de sa Mère Prieure. Celle-ci était habituée à être caressée et adulée de tout le monde, et comme Sr Thérèse de l’E-J ne se recherchait jamais, et ne pouvait pas se satisfaire en aucune occasion, elle passait inaperçue,  ou plutôt on avait pour elle que de la froideur. Cependant ce n’était pas sans effort qu’elle passait devant la cellule de notre Mère sans vouloir y entrer. Voyant qu’elle n’avait jamais l’ombre d’une joie, j’en éprouvais de la peine et, un jour que nous passions ensemble devant sa cellule, je lui fit signe d’entrer avec moi,.Mais elle descendit rapidement l’escalier pour ne pas succomber à la tentation de se rechercher en quoi que ce soit.
Notre Mère ne désapprouvait pas sa conduite par ses paroles sans doute, mais par ses actes. Elle ne manifestait aucune sympathie pour la jeune postulante, la grondant souvent, ou bien n’y faisant aucune attention.
Un jour, sur l’ordre de la maîtresse des novices, Sr Thérèse de l’E-J se rendait au jardin pour sarcler, ce qui lui coûtait beaucoup. Notre Mère la rencontra, et dit à sa maîtresse d’un air mécontent : « Qu’est-ce qu’une novice qu’il faut envoyer tous les jours à la promenade ? »Je regardais Sr Thérèse de l’Enfant-Jésus, me demandant si elle n’allait pas s’excuser, et dire qu’elle allait au jardin pour y travailler…. mais elle ne répondit que par un sourire plein de douceur. Dans les rares directions qu’elle avait avec notre Mère, elle était encore grondée presque tout le temps, et s’en allait le cœur déchiré. Même durant ses retraites, elle ne trouvait aucun appui, elle était privée de toute consolation tant du ciel que de la terre Elle n’était encore que postulante qu’elle m’écrivait : « Le pauvre agnelet
ne peut rien dire à Jésus,  et surtout Jésus ne lui dit absolument rien ! Priez pour lui, afin que sa retraite plaise quand même, au Cœur de celui qui seul, lit au plus profond de l’âme. ! Pourquoi chercher du bonheur sur la terre ?  je vous avoue que mon cœur en a une soif ardente, mais il voit bien ce pauvre cœur, que nulle créature n’est capable d’étancher sa soif, au  contraire,  plus il boit à cette source enchantée, plus sa soif devient ardente. Je connais une autre source, c’est celle où après avoir bu,  on a encore soif, mais d’une soif qui n’est pas haletante, qui est au contraire très douce, parce qu’elle a de quoi satisfaire. Cette source c’est la souffrance connue de Jésus seul.

                                              FOI        
Sr Thérèse de l’Enfant-Jésus avait une foi ardente qu’elle témoigna dès son enfance par son amour pour la Ste Eucharistie. Après sa première Communion, elle n’aspirait qu’après le  moment où elle pourrait recevoir Notre-Seigneur pour la seconde fois. Elle osa solliciter cette Communion si désirée, et le jour de l’Ascension fut celui de sa seconde Communion. Je me rappelle son attitude si recueillie surtout l’expression angélique  de son visage. Les paroles de St Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus qui vit en moi » revenaient sans cesse à sa pensée. Sa foi se manifestait encore dans les épreuves  qu’elle regardait comme des grâces. Au moment de la maladie de mon Père elle m’écrivait : « Jésus est venu nous visiter ……Il nous a trouvé digne de passer par le creuset de la souffrance …Quelle joie nous attend au ciel pour un moment de souffrance …..
C’est le Seigneur qui a fait cela. et le seigneur aime incomparablement mieux Papa que nous ne l’aimions, Papa, c’est le petit enfant du Bon Dieu. Le Bon Dieu pour lui épargner de grandes souffrances veut que nous souffrions pour Lui.C’est à nous de le remercier. Et elle demanda à notre Mère de faire dire des Messes, nous disant que c’était le temps de son Purgatoire (Cette dernière phrase est barrée)
Cette grande épreuve de la maladie de notre Père, elle l’a mise au nombre des jours de grâces de sa vie, en marquant la date précise, et la soulignant de ces mots : « notre grande richesse »sa foi lui faisant regarder les épreuves comme des grâces.
Sa foi se manifeste aussi dans les épreuves intérieures. Pendant sa retraite de profession, 7bre 1890, elle m’écrivait : « Je vous assure que votre petite fille n’entend guère les harmonies célestes. Son voyage de Noces est bien aride. Son fiancé lui fait, il est vrai, parcourir des pays fertiles et magnifiques, mais la nuit lui empêche de rien admirer, et surtout de jouir de toutes ces merveilles.
Vous allez peut-être croire qu’elle s’en afflige ? Mais non, au contraire, elle est heureuse de suivre son fiancé à cause de l’amour de LUI seul, et non pas à cause de ses dons…Lui seul il est si beau, si ravissant, même quand il se tait….même quand il se cache …..Comprenez votre petite fille …Elle est lasse des consolations de la terre, elle ne veut plus que son Bien-aimé tout seul…… »
Elle avait encore un grand esprit de foi envers ses Supérieurs. Un mois avant sa mort, elle passa par une crise des plus douloureuses, sans qu’il soit possible de lui trouver aucun soulagement. Le médecin de la Cté étant en vacances,  nous demandîmes à notre Mère Prieure de faire entrer le Dr La Néele, mais elle le refusa nettement. Elle fut en proie aux plus cruelles tortures sans aucun adoucissement. Quand nous nous plaignions de cette manière d’agir,, cet ange de paix nous disait : « Mes petites sœurs il ne faut pas murmurer   contre la volonté du Bon  Dieu, c’est Lui qui permet que notre Mère ne me donne pas de soulagement.

                                    ESPERANCE

J’avais demandé à Sr Thérèse de l’Enfant Jésus de m’écrire ce que j’appelai sa petite voie de confiance et d’amour ;  après en avoir demandé la permission à Notre Mère, elle le fit pendant sa dernière retraite, au mois de 7 bre 1896. Cette lettre fait maintenant partie du manuscrit B….Après avoir lu ces pages embrasées, je lui disais que ces désirs du martyre étaient la marque de son amour, et qu’il m’était impossible d’atteindre si haut. C’est alors qu’elle m’écrivit la lettre du 17 sept  1896, imprimée également dans l’histoire d’une âme (p.351)et dans laquelle elle me disait : « Comment pouvez-vous me demander s’il vous est possible d’aimer le Bon Dieu comme je l’aime ? Mes désirs du martyre ne sont rien, ce ne sont pas eux qui me donnent la confiance illimitée que je sens dans mon cœur. Ah !je sens bien que ce n’est pas cela surtout qui plaît au Bon Dieu dans ma petite âme, ce qui lui plaît, c’est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c’est l’espérance aveugle que j’ai en sa miséricorde, voilà mon seul trésor.
Oh non ! je ne crains pas une longue vie écrit-elle encore, (ch IX p161) je ne refuse pas le combat, le Seigneur est la roche où je suis élevée, il est mon bouclier, j’espère en Lui. »
(Ici je passe deux grandes pages  numérotées 13bis, copies de l’Histoire d’une âme, ch XI p.216 et suivantes )
                                   CHARITE POUR DIEU

Sr Thérèse de l’Enfant-Jésus aimait Dieu d’un amour ardent et pensait à Lui sans cesse. Un jour je lui dis : Comment faites vous pour penser toujours au Bon Dieu ? « Ce n’est pas difficile, me répondit-elle, on pense naturellement à Quelqu’un  qu’on aime » - Alors, vous ne perdez jamais sa présence ? – Oh non, je crois que je n’ai jamais été trois minutes sans être unie à Lui.
Dès l’âge le plus tendre, elle s’était habituée à cette vie d’union. Rappelant ses souvenirs de cinq à six ans, elle dit : « En grandissant, j’aimais le Bon Dieu de plus en plus et je Lui donnais bien souvent mon cœur, me servant de la formule  que ma Mère m’avait apprise, je m’efforçais de plaire à Jésus dans toutes mes actions, et je faisais grande attention à ne l’offenser jamais.
Son amour pour Dieu était pur et désintéressé. Quelques semaines avant sa mort, elle me fit cette confidence : « Si le Bon Dieu me disait :Si tu meurt tout de suite, tu auras une très grande gloire. Si tu meurt à 80 ans, ta gloire sera bien grande, mais cela me fera beaucoup plus de plaisir …..alors je n’hésiterais pas à répondre :  « mon Dieu, je veux mourir à 80 ans, car je ne cherche pas ma gloire mais seulement  votre plaisir. »
Les grands Saints ont travaillé pour la gloire du Bon Dieu, ajoutait-elle, mais moi qui ne suis qu’une toute petite âme, je travaille pour son unique plaisir, et je serais heureuse de supporter les plus grandes souffrances même sans que le Bon Dieu ne le sache, si c'était possible,non pas afin de lui donner une gloire passagère, mais si je savais seulement que par là un sourire pût effleurer ses lèvres ». Je veux bien être malade toute ma vie, si cela fait plaisir au Bon Dieu.
Ecrit-elle quelques mois avant sa mort, et je consens même à ce que ma vie soit très longue. La seule grâce que je désire, c’est qu’elle soit toute brisée par l’amour.

                           CHARITE ENVERS LE PROCHAIN
Dès ses plus tendres années, Thérèse aimait à donner l’aumône aux pauvres. Alors il y avait sur son visage une expression attendrie et respectueuse, on sentait que c’était Notre Seigneur qu’elle voyait dans ses membres souffrants.
A l’âge de 10 ans, elle demanda d’aller soigner une pauvre femme qui se mourait, et n’avait personne pour l’assister ; elle voulut de même porter des provisions et des vêtements à une autre, chargée d’enfants, qui lui inspirait une compassion toute particulière.Quand elle ne pouvait les soulager,, elle leur faisait l’aumône de ses prières. Un jour, étant en promenade avec mon Père, elle rencontra un vieillard infirme et s’approcha pour lui donner une petite pièce, mais celui-ci, ne se trouvant pas assez pauvre pour recevoir l'aumône, la refusa. Alors Thérèse bien triste d'avoir humilié celui qu'elle voulait soulager,  se consola par la pensée qu’elle prierait pour lui,  le jour de sa première Communion, ayant entendu dire que ce jour là, on obtenait tout du Bon Dieu ;
Et cinq ans plus tard, elle tint fidèlement sa résolution.
Au carmel, elle recherchait de préférence pendant les récréations, la compagnie de de celles qui paraissaient le plus délaissées. Elle avait pour compagne de noviciat, une jeune sœur converse d’un caractère très difficile et qui était jalouse de sa vertu. Elle avait toujours quelques pointes à lancer à Sr Thérèse de l’Enfant-Jésus.Mais celle-ci ne s’en éloignait pas pour cela, au contraire,c’était le plus souvent auprès d’elle qu’elle allait s’asseoir et elle usa de tant de douceur et de bonté, qu’elle gagna le cœur de sa compagne et eut sur elle un très grand ascendant.
Sa charité la porta à demander d’être aide à la lingerie d’une sœur d’un caractère
tel que personne ne voulait de sa compagnie. Cette sœur avait des idées noires et ne faisait presque rien. Je l’ai vue  alors que Sr Thérèse de l’Enfant Jésus était déjà malade, venir lui réclamer tout le linge de la semaine qu’elle lui avait donné à raccommoder ; et comme Sr Thérèse de l’Enfant Jésus n’avait pu achever complètement sa tâche, cette sœur au lieu de lui témoigner sa reconnaissance de ce qu’elle avait fait, étant si souffrante, lui adressa des reproches qui furent accueillis comme des louanges. Cette pauvre sœur  si malheureuse était en effet l’objet de la tendre compassion  de Sr Thérèse de l’Enfant Jésus. Un jour que je lui confiais tous les combats qu’elle me donnait, elle me dit : « Ah si vous saviez comme il faut lui pardonner ! Comme elle est digne de pitié, ce n’est pas sa faute si elle est si mal douée. C’est comme une pauvre horloge qu’il faut remonter tous les quarts d’heures, oui, c’est aussi pire que cela ……..eh bien, n’en aurez-vous pas pitié ? Oh comme il faut pratiquer la charité envers le prochain ! »
(I)Il y avait une sœur à l’infirmerie qui exerçait beaucoup la patience à cause de ses nombreuses manies. Ne pouvant travailler, elle demandait pour se distraire que l’infirmière passât  avec elle une heure tous les jours. Comme on témoignait de l’ennui de lui tenir compagnie, Sr Thérèse de l’Enfant Jésus nous dit, : « Que j’aurais été heureuse si on m’avait demandé cela ! Cela m’aurait peut-être coûté selon la nature, mais il me semble que je l’aurais fait avec tant d’amour, parce que je pense à ce que dit Notre Seigneur  « J’étais malade et vous m’avez soulagé »

Je passais souvent mes récréations à l’infirmerie près de son lit de souffrances, et je lui dis un jour qu’avec une autre malade cela me coûterait beaucoup de perdre les récréations, tandis qu’avec elle c’était une grande consolation pour moi.Elle reprit aussitôt : « Et moi, j’en aurais éprouvé un si grand bonheur ! Puisqu’on est sur la terre pour souffrir, plus on souffre plus on est heureux. On pratique bien plus la charité avec une personne  qui vous est moins sympathique ; Ah ! Qu’on sait mal arranger sa petite affaire sur la terre
Elle pratiqua la charité d’une façon héroïque, envers la sœur converse dont elle parle au chapitre dix de sa vie, page 193. Cette pauvre sœur était d’un caractère très brusque et sans éducation, on tressaillait d’impatience rien qu’à la toucher. Aussi quand je voyais pendant son noviciat Sr Thérèse de l’Enfant-Jésus se déranger de l’oraison pour la conduire au réfectoire, j’admirais la vertu que je trouvais héroïque, car elle le faisait avec tant de grâce qu’il fallait un vrai courage pour lui témoigner une charité si suave et si compatissante
Sa charité la faisait s’oublier en toutes circonstances ; pendant les trois mois qu’elle resta à l’infirmerie, elle ne put souffrir qu’on lui passât une seule nuit.Même la veille de sa mort, elle conjura qu’on la laissa seule, afin de n’être pas un occasion de fatigues.
En toutes ses actions on voyait briller cette vertu de charité. Pour obéir à l’infirmière, elle faisait tous les jours une promenade d’un quart d’heure dans le jardin.


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