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Mémoire sur Mère Geneviève

 

MÉMOIRE SUR MÈRE GENEVIÈVE DE SAINTE-THÉRÈSE

Confidences de Mère Geneviève à Thérèse
Récit écrit par cette dernière après le 8 septembre 1890
J.M.J.T.

 « Eh bien, mon enfant, je vais vous confier un petit secret. Un jour que j'étais dans ma petite chambrette, j'avais fait une neuvaine à Notre Bienheureux Père saint Jean de la Croix ; j'entendis une voix qui me dit ces mots au milieu des plus grandes consolations : "Etre l'épouse d'un Dieu", et la voix s'arrêtait comme pour me laisser mieux savourer toute la douceur de ces paroles... Et puis la voix reprit : "Quel titre !..." et la voix s'arrêtait encore, et elle reprenait : "Quel privilège!" Je ne sais, ma pauvre enfant, où j'étais, mais je goûtais certainement les joies de l'extase, et quand elle fut passée, je me trouvai toute baignée de larmes, mais c'était de bien douces larmes « Il y a bien longtemps de cela ; j'avais alors votre âge : dix-sept ou dix-huit ans, mais le souvenir m'en est resté avec une telle force que, lorsque j'entendais chanter aux prises de voile l'Amo Christum, je croyais, ma pauvre enfant, que mon cœur allait sortir de ma poitrine... Ah ! c'est que je comprenais la grâce de notre vocation ! « Quand j'étais petite, j'avais alors environ trois ans, M. de Beauregard venait souvent dans la communauté où j'étais avec trois ou quatre petites filles de mon âge, mais c'était toujours moi qu'il appelait : "Bertrand, petite pécheresse, monte dans ma chambre" ; plus tard, au moment de son départ, il me dit qu'il lui semblait dès ce moment que le bon Dieu avait posé sa main sur ma tête!... Eh bien, il ne s'est pas trompé Vous prierez pour moi quand je serai devant celui qui juge les justices « Ma pauvre enfant, vous pouvez dire que le bon Dieu a fait pour vous des miracles en vous conduisant comme par la main.... Et votre bon Père qui était là, à votre (v°) prise d'habit !... Mais maintenant, si le bon Dieu l'éprouve par la souffrance, c'est qu'il lui réserve une bien belle place dans le ciel. »


Mémoire sur Mère Geneviève. Récit (printemps 1892)

(1r°)     Etant encore toute petite, à l'âge où les autres enfants ne peuvent se soutenir entre les bras de leur mère. Mère Geneviève se tenait très droite : son père se plaisait à l'asseoir dans sa main. Au lieu d'avoir peur de tomber, elle se tenait sans bouger et regardait fièrement les personnes qui étaient autour d'elle; quand M. Bertrand la posait à terre, elle ne cessait de répéter : « Encore, encore ! » Dans la maison où elle habitait, il y avait plusieurs locataires, entre autres Mme de Messemay, et d'autres dames nobles ; il y avait aussi un jeune homme appelé Aimable. Les manières charmantes de la petite fille et son esprit précoce la faisaient rechercher par toutes les personnes de la maison. Aimable avait collé derrière une porte un grand Alphabet pour faire lire la petite Claire, qui était très contente de cet exercice ; mais quand le grand Aimable, après lui avoir donné sa leçon, la posait à terre, elle s'enfuyait bien vite. On lui demanda pourquoi ; elle répondit : « Je n'aime pas Aimable, parce qu'il me fait des grimaces. » En effet, pour la faire rire, il s'amusait à faire des grimaces qui n'étaient pas du goût de la petite fille. Cependant, grâce à ce grand Alphabet, elle savait toutes ses lettres â dix-huit mois, et bientôt après, un Monsieur lui ayant demandé si elle savait lire, elle répondit : « Oui, Monsieur, je sais bien lire ; il n'y a que le latin que je ne sais pas encore lire très couramment. » (Je ne suis pas sûre si c'est le latin ou l'écriture des lettres.)


(1v°) Il y avait dans la maison un Monsieur qui savait plusieurs langues ; vous comprenez si cela me semblait beau et intéressant ; aussi j'allais souvent le trouver et je lui disais : "Monsieur, voudriez-vous avoir la bonté de me dire en anglais comment je dois demander la collation à Maman." Ce Monsieur me l'ayant dit, je descendais l'escalier quatre à quatre et je venais auprès de Maman lui baragouiner ce que j'avais appris. "Mais que me dis- tu donc là, me disait-elle avec étonnement, veux-tu bien me laisser? — Mais, maman, je vous demande la collation en anglais." Puis, bien vite, je remontais l'escalier. "Monsieur, voudriez- vous me dire la même chose en espagnol ?" Encore plus promptement, je redescendais en récitant ma leçon, puis, arrivée près de Maman, je la lui disais avec un air bien fier ; comme elle ne me comprenait pas, je me hâtais de lui dire : "Mais, Maman, je vous parle en espagnol." J'en faisais autant pour les autres langues, demandant à Monsieur de me dire telle ou telle chose dans la langue que je voulais savoir. « Un jour que Maman était malade, M. de Beauregard vint pour lui rendre visite; j'étais seule en bas pour le recevoir. "Petite, me dit-il, puis-je voir ta Mère?" Toute fière de le recevoir, je lui répondis que oui et que j'allais l'accompagner s'il voulait bien monter. Mais, ma pauvre petite, je ne savais pas que ma Mère était si malade, car le médecin avait ordonné qu'on lui mette les sangsues, et c'était justement pendant que je montais l'escalier en faisant la conversation avec M. de B. Arrivée la porte, je l'ouvris bravement; mon père alors se retourna pour voir qui était là. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant M. de B. ! Pour moi, je fus bien étonnée de voir ma Mère couchée avec toute une pendaison de sangsues

 

(2r°) qu'on lui mettait autour du cou. M. de B. dit à ma Mère : "Ah, Mme Bertrand, bien sûr que vous n'êtes pas visible aujourd'hui, mais je reviendrai." Alors mon Père se confondit en excuses, demandant pardon pour sa fille. (Elle était alors âgée d'environ trois ans au plus.) Puis je reconduisis M. le Curé à la porte, mais cette fois j'étais toute penaude et je ne savais quoi lui dire ; j'avais alors bien du chagrin, mais maintenant, quand je pense à cette scène, je ne puis m'empêcher de rire, car c'était vraiment comique. »  Etant un jour chez son institutrice, elle voulut voir par une fenêtre élevée ; trop petite pour y atteindre, elle se hissa comme elle put en montant sur quelque chose. Mais elle ne savait pas que la chatte de sa maîtresse était en dehors de la croisée, donnant au soleil sur un oreiller. Aussi, en montant, elle le renversa et la chatte tomba au loin avec son lit. Elle ne se fit aucun mal, mais quelques méchantes compagnes, heureuses d'avoir quelque chose à rapporter à leur maîtresse, s'empressèrent d'aller chercher la chatte et dirent à leur institutrice que la petite Claire lui avait cassé une patte en la jetant exprès par la fenêtre. La maîtresse alors imposa à la pauvre petite fille la plus sévère punition qui était en usage au pensionnat et qui consistait à être coiffée d'un certain chapeau de pénitence. L'action des compagnes de Mère Geneviève était d'autant plus vilaine qu'étant beaucoup plus âgées qu'elle, elles étaient sûres de la faire punir plus facilement. Mère Geneviève supporta cette punition avec une

 

(2v°) patience d'ange ; elle ne dit rien pour s'excuser ; seulement, me dit-elle, «j'avais mon petit cœur bien gros, mais je ne dis rien du tout ».  La veille de la naissance de son petit frère, Mère Geneviève, alors âgée de neuf ans, était avec son frère Jules dans une chambre qui se trouvait dans un bâtiment séparé de celui où se trouvait la chambre de leurs parents. Mère Geneviève, qui devait être marraine, ne cessait de parler avec son frère de ses projets d'avenir pour sa filleule, car elle espérait bien que ce serait une petite sœur. « Jules, disait-elle, je l'appellerai Joée... » Elle ajoutait à ce nom un grand nombre d'autres qui étaient ses privilégiés. Mais au milieu de la nuit, impatiente de voir si elle avait une petite sœur, elle se leva, mit seulement son petit jupon et se mit en route pour la chambre de sa mère ; elle allait bien doucement sur la pointe du pied, mais, arrivée au terme de son voyage, elle eut une grande déception, car son Père, ayant entendu un léger bruit, sortit de sa chambre et voyant sa petite fille à cette heure nocturne, voyageant ainsi par la grande maison aussi légèrement vêtue, au risque d'attraper du mal, il la gronda d'être curieuse et lui dit que, pour pénitence, elle ne saurait que le lendemain si oui ou non le bon Dieu lui avait donné une petite sœur. « Le lendemain matin, dit Mère Geneviève, pendant que je déjeunais avec mon frère, je vis entrer mon Père qui, se plaçant devant Jules, ôta son chapeau avec majesté et dit en le saluant : "Jules, je t'annonce que tu as un petit frère." Vous jugez de mon désappointement... Pour Jules, il était radieux et me disait avec ironie : "Je l'appellerai Joée, je l'appellerai comme ceci, je l'appellerai comme cela..." » Enfin il disait tous les jolis noms que la petite marraine avait résolu de donner à sa filleule. Cependant, elle se consola le


(3r°) jour du baptême, ayant un charmant compère du nom d'Armand, qui lui avait fait cadeau d'une belle paire de gants et de délicieuses pralines. « Arrivée à l'église, le prêtre qui faisait le baptême demanda, après les cérémonies d'usage : "Quel nom voulez-vous donner à l'enfant. — Armand, me hâtai-je de répondre. — Il n'y a pas de saint Armand, reprit le prêtre, choisissez un autre nom. — Il s'appellera Auguste, dit mon Père. — Pourquoi, me dit tout bas mon petit compère, n'as-tu pas dit Boniface : je m'appelle aussi comme cela. - Ah ! bien, moi je ne pouvais pas deviner que tu te nommes Boniface, il fallait me le dire plutôt." J'avais déjà bien des déceptions, mais je n'étais pas au bout : arrivés à la sacristie, on nous dit de signer. Armand signa, mais quand vint mon tour, ne sachant pas le faire, je dis sans me déconcerter le moins du monde : "Armand, signe pour moi." Mais, ô douleur ! le prêtre le remarqua et me dit : "Comment, une marraine qui ne sait pas signer !" Vous jugez de ma confusion... « Je perdis de vue mon petit compère, mais, deux ans après, je fus envoyée chez ses parents pour faire une commission ; nous nous saluâmes avec beaucoup de révérence, mais quand j'eus fini ma visite, étant déjà rendue à la porte du jardin, sa mère qui était d'une politesse excessive, le gronda bien fort en disant : "Comment, petit mal élevé, tu laisses ainsi cette petite demoiselle s'en retourner seule sans l'accompagner jusqu'à la porte?" Aussitôt Armand courut après moi en larmoyant : "Pardon, Mademoiselle, excusez-moi. — ... Mais, Monsieur, il n'y a pas de mal du tout, vous ne m'avez pas offensée." » Après beaucoup de cérémonies, révérences et politesses, la grande demoi-selle de onze ans quitta en riant de tout son cœur son ancien compère devenu un Monsieur si poli et si bien élevé.


(3v°) Il y avait derrière la maison un endroit du toit où l'on pouvait marcher. Ce toit donnait chez un voisin qui avait des acacias magnifiques lorsqu'ils étaient fleuris. Mère Geneviève, avec sa petite cousine et ses frères, se faisaient un bonheur de passer par une mansarde pour aller cueillir de belles branches de fleurs, et ensuite de faire une magnifique procession sur le toit, mais ceci n'était pas du goût de M. Bertrand qui disait que les enfants lui cassaient ses ardoises ; aussi lorsqu'ils entendaient quelque bruit, bien vite ils se hâtaient de rentrer par la fenêtre. M. Bertrand ayant un brevet qui lui permettait de porter une décoration. Mère Geneviève pensa qu'elle aussi devait en porter ; aussi elle en acheta une en plomb et l'ayant portée à Mme de Messemay, cette dame, qui la chérissait beaucoup, lui mit un joli ruban blanc pour l'attacher à sa petite robe. Un Monsieur la voyant ainsi lui dit : « Mais, ma petite fille, avez-vous un brevet pour porter cette décoration ? On ne doit pas en porter sans permission. » Il parlait ainsi pour s'amuser, mais Mère Geneviève répondit avec un sérieux comique : « Monsieur, Papa en a un. » Il y avait à côté de la maison un petit garçon qui vendait des fleurs de lys peintes sur des morceaux d'étoffes. Mère Geneviève en acheta une et, l'ayant découpée et collée sur un petit drapeau blanc, elle le donna à son petit frère ; les autres enfants le trouvaient si beau qu'ils voulaient le lui acheter, mais elle ne le voulait pas. Un jour que le petit Auguste était assis sur

 

(4r°) un meuble dans une salle au rez-de-chaussée, la porte de la chambre étant restée ouverte, des forcenés qui passaient, ayant vu cet enfant qui tenait son petit drapeau blanc, lui appliquèrent le plat de leur sabre sur ses petites jambes, au risque de les briser, et cela en haine de la fleur de lys. M. Bertrand prit son fils, qui heureusement n'avait que quelques meurtrissures, et alla à la mairie montrer les jambes de l'enfant et demander justice.

Mme de Messemay étant partie pour une autre ville, Mère Geneviève et sa cousine s'imaginèrent que dans la grande armoire où se trouvaient autrefois ses belles robes, elles trouveraient quelque chose de reste pour leurs poupées. Mère Geneviève étant la plus petite fut chargée d'aller à la découverte ; elle grimpa donc de planche en planche, mais ne trouva ni perles ni rubans, pas le moindre petit morceau de soie ou de broderie ; bien désappointée, elle descendit de la grande armoire. Sans doute, sans s'en apercevoir, elle donna une secousse au meuble ; toujours est-il que lorsque la petite fille eut mis pied à terre, à peine avait-elle fait un pas de côté que la gigantesque armoire tomba et se brisa avec un grand fracas. Madame Bertrand arriva toute effrayée, croyant trouver une des enfants écrasée, mais sa fille n'avait rien, pas même une égratignure. Mère Geneviève ne pouvait s'empêcher de dire que, sans un secours extraordinaire, l'armoire aurait dû tomber sur elle et la faire mourir.

Mère Geneviève avait un corbeau qui se nommait Jacquot ; elle le laissait en liberté et, lorsqu'elle voulait le faire venir, elle se mettait à sa fenêtre en appelant : « Jacquot, Jacquot » ; aussitôt l'oiseau se hâtait d'accourir. « J'aime beaucoup


(4v°) les corbeaux, me dit Mère Geneviève. Dans la vie des saints, on en parle fréquemment : c'était l'un d'eux qui était chargé de nourrir saint Paul premier ermite, et le bon Dieu s'est souvent servi de ces oiseaux pour faire des merveilles. J'aimais donc beaucoup mon Jacquot. Ma Mère ne l'aimait pas autant et, quand il venait dans sa chambre, elle se hâtait de le chasser; mais mon ami voyait le coup prêt â l'atteindre : avec finesse, il volait sur le lit ou sur la table où ma mère avait posé son tricot, il tirait toutes les aiguilles, puis s'envolait en croassant d'un air moqueur sans avoir reçu aucun coup. « Nous demeurions alors dans une maison éloignée de la ville ; aussi pour faire venir le vitrier, nous attendions qu'il y eut plusieurs carreaux de cassés et, à la place, nous collions du papier. Un matin, nous trouvâmes dans la salle à manger qui n'avait pas encore été desservie, tous les verres renversés ! Notre étonnement fut grand, mais ne dura pas longtemps, car bientôt nous avons compris que cela était l'ouvrage de notre Jacquot. En effet, la nuit nous avions entendu du bruit : c'était mon oiseau qui avait bravement enfoncé des vitres de papier pour pénétrer dans la salle, puis légèrement il avait volé sur la table ; avec sa petite patte, il avait doucement renversé un verre, de façon à ce que le vin qui restait lui tombât dans le bec, qu'il avait eu soin de mettre en dessous de la table ; la même cérémonie avait eu lieu pour tous les autres verres,

 


(5r°) dont pas un seul n'était cassé. « Mais si Jacquot aimait beaucoup le vin, il n'aimait pas moins la viande. Un jour, deux religieuses s'apprêtaient à se mettre â table dans une des pièces du rez-de-chaussée ; un bon rôti les attendait, mais mon Jacquot l'ayant avisé, il sauta dessus et l'emporta, au grand ébahissement des pauvres religieuses. Cette fois, j'eus beau l'appeler, il ne me répondit que lorsqu'il ne resta plus rien de son rôti, qu'il mangea commodément installé sur un toit voisin. « Il était aussi très dévot et se rendait â l'église en compagnie des religieuses, se perchait sur leur prie-Dieu et dansait en faisant exactement les mêmes mouvements qu'elles, (chantant) : "Quoi-Qoui-Qoui - Qoui-Qoui", dans le même ton que les bonnes sœurs disaient leurs prières. Jacquot eut une fin digne de lui, car il mourut dans le bénitier de l'église.»

Après lui avoir reproché ses frisures, M. de B(eauregard) lui reprocha encore de porter des collerettes. « Je portais alors des collerettes, comme c'était la mode ; elles étaient pourtant bien simples, mais, je ne sais pourquoi, elles déplurent à M. de B. qui me dit de ne plus en porter. Cette fois, je fis mon sacrifice, (car), l'ayant dit â ma mère, elle me répondit : "Ma fille, il faut obéir à ton confesseur." Depuis lors, je laissai mes collerettes qui étaient pourtant bien gentilles. J'avais aussi un châle rouge qui lui déplaisait beaucoup ; je n'avais pourtant pas de vanité en le portant, car




(5v°) ce n'était qu'un châle d'Indienne que je donnai à finir à la fille d'un fermier.

« Nous étions placées à l'église, ma Mère et moi, près du banc des prêtres en face de la chaire ; il y avait aussi, en face de nous, deux personnes de mauvais genre auxquelles je ne faisais nulle attention. Il n'en était pas de même pour elles, car, à mon insu, elles passaient tout le temps de la messe à me considérer et à essayer de me faire rire en faisant des grimaces. « Dans le banc des prêtres, il y avait un jeune ecclésiastique qui se nommait M. Duchesne ; je ne le connaissais que de vue et ne lui avais jamais parlé. Un jour, je le rencontrai dans la rue où demeuraient les deux personnes dont je vous ai parlé ; j'étais sur un trottoir et lui sur un autre. Je le saluai, comme j'avais l'habitude de le faire à tous les prêtres, et continuai mon chemin, mais j'avais à peine fait quelques pas que des personnes de ma connaissance sortirent de leur maison en me priant d'entrer chez elles. "Mlle Bertrand, me dirent-elles, ne savez-vous pas ce qui se dit contre vous? Regardez donc en face." Je regardai et je vis dans la maison qui m'était désignée mes deux voisines d'église qui riaient, parlaient fort, faisaient de grandes démonstrations de joie. Je ne compris rien à tout cela, mais les personnes qui m'avaient fait entrer chez elles me l'expliquèrent : "Mademoiselle, il est de notre devoir de vous instruire de




(6r°) la calomnie qui se fait contre vous : ces personnes que vous voyez rire vous appellent partout Mlle Duchesne, elles disent qu'à la messe vous faites des sourires au jeune prêtre qui est devant vous, et c'est pour vous épier qu'elles vont à l'église." « Je contins mon émotion et remerciai de l'avertissement, mais, rentrée à la maison, je me jetai en fondant en larmes dans les bras de ma Mère. Après avoir appris le sujet de mes larmes, elle fut aussi étonnée que moi de cette noire calomnie que rien ne pouvait motiver, les personnes qui en étaient les auteurs n'ayant jamais eu de rapport avec nous. Aussitôt, je partis avec ma Mère et nous allâmes tout droit chez elles ; leur surprise fut grande en nous voyant entrer. "Mesdames, leur dit ma Mère, je viens vous demander quel mal vous a fait ma fille pour que vous osiez ainsi attaquer sa réputation?..." Nos interlocutrices restèrent sans mot dire et moi je repris : "Vous dites. Mesda-mes, que je fais des sourires à un jeune prêtre qui se trouve en face de moi à l'église ; pour y réussir, vous ne savez quelles grimaces inventer ; je ne me rappelle pas avoir jamais souri, mais sachez que si cela m'est quelquefois arrivé, ce n'a été que des sourires de pitié." Depuis cette visite, je n'ai plus entendu parler de ces personnes ; je ne les ai même plus revues. »         


(folio 6v°, vierge)



(7r°) « Mon petit frère aimait beaucoup les artichauts crus, mais je ne lui en donnais pas toujours, de peur que cela ne lui fasse du mal. Un jour, il en cacha un dans sa poche et alla se régaler seul loin de la maison. Quand il rentra, je vis à ses petites dents noires qu'il avait mangé du fruit défendu : "Auguste, tu as encore mangé de l'artichaut !" Sa surprise fut grande. "Mais, ma bonne Clarisse, qui a pu te dire cela? C'est incroyable!... J'étais si bien caché.... Tu sais donc tout? " « Une autre fois, revenant de sa pension, il me dit : "Si tu savais, ma bonne Clarisse, comme nous aimons les fêtes du Saint-Sacrement ! Figure-toi que tout le long des allées du jardin, il y a de magnifiques pieds de fraisiers. Quand la petite clochette sonne, aussitôt nous nous prosternons tous avec un empres-sement qui ravit notre bon supérieur, mais tu penses bien, ma bonne Clarisse, que nous ne perdons pas notre temps : nous mangeons toutes les fraises qui sont à la portée de nos dents." « J'aimais beaucoup à entendre le chant des carmélites ; souvent, le dimanche, j'assistais à leurs vêpres avec mon petit frère ; il était sage et se tenait bien recueilli, quoique l'office lui parut souvent un peu long. Aussi, dès que le chœur faisait une pause, pour dire par exemple le Pater noster, aussitôt Auguste me tirait par ma robe en disant tout bas : "C'est fini, viens vite, ma bonne Clarisse." Mais bientôt le chant recommençait et mon pauvre petit frère était obligé de se remettre en prières, en attendant une nouvelle pause qui lui permettait de renouveler son désir de sortir; cependant, je ne quittais la chapelle que lorsque les vêpres étaient entièrement terminées. « Après la mort de ma Mère, j'allais


(7v°) souvent visiter ma cousine Thérèse ; je sentais que sa piété et son expérience pouvaient m'être d'un grand profit. Mais ses entretiens paraissaient bien sérieux à mon petit frère; il remuait, tournait autour de moi, me tirait par ma robe, puis s'approchant, il me disait tout bas : "Viens vite, ma bonne Clarisse, je ne me plais qu'avec toi Ma cousine me disait alors : "Mais qu'a donc ton petit frère? Comme il devient remuant ! Veut-il quelque chose?... — Non, non, ma bonne cousine, ce n'est rien, il va rester bien sage", puis je faisais un signe à Auguste qui, voyant qu'il n'avait rien à espérer, restait patiemment à m'attendre. Mais quelle joie quand nous sortions ! "Vite, ma bonne Clarisse, conte-moi une histoire, j'aime tant à t'entendre "» M. de Beauregard ayant été nommé évêque, il lui fallut choisir un confes-seur. Le chapelain du Carmel, M. de Rochemonteux attira aussitôt ses regards, mais il était jeune et Mère Geneviève, se sentant déjà la vocation, se disait : « Il ne faut pas que je le choisisse pour confesseur, car ma cousine Thérèse dirait : "Voyez- vous, tous ces jeunes prêtres, ils ne sont bons qu'à enthousias-mer les jeunes filles et à les envoyer au couvent." Ma cousine avait pour confesseur un vieux chanoine de cathédrale ; cependant j'allai la trouver et je lui dis : "Ma bonne cousine, je vous prie de me désigner un confesseur. — Mais choisis celui que tu voudras ; tu es assez grande et tu es libre. - Ma bonne cousine, celui que vous me nommerez sera celui que je prendrai..." J'étais bien convaincue que ma cousine allait m'adresser à quelque bon vieux chanoine de cathédrale. Cependant comme elle ne faisait rien sans conseil, elle entendit



(8r°) parler du chapelain des carmélites comme d'un jeune saint, et quelle ne fut pas ma surprise quand elle m'annonça que son choix s'était fixé sur M. de Roche(monteux).... Je dissimulai mon bonheur et la remerciai simplement. Maintenant, pensai-je, elle ne pourra plus me faire de reproches quand elle connaîtra ma vocation. » (Je crois que c'est à M Dulys que la vieille cousine alla demander conseil.) A l'âge de dix-sept ans, Mère Geneviève alla pour la première fois au Carmel ; je ne sais si c'était pour parler de sa vocation, mais ce n'était pas, certainement, pour demander à entrer ; je crois que c'était afin de remercier M() Dulys de sa protection. Elle vit plusieurs Mères, je crois que c'est au tour et non pas au parloir. L'une d'elle lui dit : « Mademoiselle, quel âge avez- vous ? — Oh ! Madame, je suis bien vieille ; j'ai dix-sept ans. » Mère Geneviève devait avoir environ vingt ans quand son entrée fut décidée. Les choses se passèrent comme il est dit dans sa Circulaire. Au parloir, elle ne fit rien voir de son émotion, mais, rentrée dans sa chambre, elle versa un torrent de larmes.

 

 

(8v°, vierge)




(9r°) « Etant à la châtaignerie avec mon Père, je me plaisais à faire apprendre le catéchisme aux enfants du village ; j'en pris d'abord quelques-uns, mais bientôt ils se disaient entre eux : "Tu ne sais pas, la demoiselle des châtaigniers fait apprendre le catéchisme, allons-y aussi." Si bien que j'eus bientôt autour de moi tout un petit peuple. Je me souviens en particulier qu'un jour, deux petites filles vinrent me trouver, en disant : "Mam'zelle, voulez-ti nous faire apprendre notre catéchisme ? — Certainement, mes enfants ; comment vous appelez-vous ?" La plus petite, qui était la plus gentille, se hâta de répondre : "J'm'appelle Marguerite, Mam'zelle, mais on m'dit Gothon ; dites comme vous voudrez, c'm'est ben égal. — Eh bien, ma petite fille, je t'appellerai Marguerite. Et quel est ton nom, toi ?", dis-je à la plus grande, qui était très laide, mais paraissait douce et très bonne. "Moi, Mam'zelle, on m'appelle Madeluche." Marguerite reprit bientôt la parole : "Vous n'savez pas, Ma-m'zelle, j'viens d'chez l'maître d'école, mais y n'peut pas v'nir à bout de moi, aussi y m'fiche des coups ; mais ça m'rend pas meilleure et j'ne fais rin du tout ; c'est vrai ça, Mam'zelle, que j'suis paresseuse comme une rate ; mais j'cré qu'avec vous, j'vas ben apprendre, car j'ne suis pas sotte et j'ai ben envie d'faire ma Ie Comm." « J'encourageai mes deux nouvelles élèves et bientôt je vis qu'elles étaient très intelligentes ; mais autant Madeluche était douce et facile, autant Margue-rite était vive et ardente. Pendant le catéchisme, j'allais me cacher derrière un pilier de l'église et, au retour, j'interrogeais mes enfants : "Voyons, Marguerite, dis-moi ce qu'a dit M. le Curé ce matin." Marguerite se levait,


(9v°) prenait le coin de son tablier et le roulait entre ses doigts : "Oh, j'sais ben, Mam'zelle, M. le Curé a dit comme ça... Il a dit.... ah ! mais j'sais ben.... j'ai ça quasi sus l'bout d'la langue... Il a dit, il a dit..." Et la pauvre enfant en restait là; alors je disais à Madeluche : "Voyons toi, vas-tu pouvoir nous dire quelque chose? — Mam'zelle, je crois que oui", et timidement, elle répétait tout ce qu'avait dit M. le Curé, au grand étonnement de ses compagnes.... « Au retour d'un sermon, je vis un jour Marguerite dans tous ses états : "Vous n'savez pas, Mam'zelle, M. le Curé a dit qu'toutes celles qu'iraient à l'assemblée qui va y avoir, et (elle ?) n'ferait pas leur Ie Comm. c't'année ; j'suis ben mal contente, car j'm'en faisais une fête. — Et toi, dis-je à Madeluche, regrettes-tu beaucoup l'assemblée ? - Oh ! non, Mam'zelle, ça m'est égal. — Oui, reprit Marguerite, j'te connais ben, va, mais fais d'la Sainte tant qu'tu voudrais ; moi j'té dis que j'suis mal contente de point aller à l'assemblée." Une autre fois, Marguerite me dit : "Si vous saviez, Mam'zelle, comme j'srai belle l'jour d'ma Ie Comm. Mamma m'a acheté un biau déshabillé blanc et une belle coiffe, tout ça c'est ben biau." Je demandai à Madeluche comment elle serait habillée : "J'n'en sais rien, Mam'zelle, j'm'en occupe pas du tout ; Maman me mettra comme elle voudra." « Cependant, malgré ce contraste frappant, Marguerite faisait de réels progrès ; le grand jour approchait, mais hélas ! la pauvre petite fille tomba malade ; je me hâtai d'aller la voir ; du plus loin que sa mère m'aperçut, elle accourut à ma rencontre... "Ah, Mam'zelle, comment vous r'mercier? Ma fille n'est pas reconnaissable : elle qui, dans l'temps, n'voulait rin faire, maintenant elle cherche l'occasion d'rendre service ; c'est plus la même ; j'ne sais

 

(10r°) pas comment vous avez fait." « Heureusement, ma petite malade se remit promptement et, le jour de sa première communion, elle fut remarquée de tout le monde par sa piété et sa gentillesse. Il n'en fut pas de même de ma pauvre Madeluche : "L'avez-vous vue ? disait-on. Est-elle laide et a-t-elle l'air sot avec sa bouche ouverte...." Ah, me disais-je en entendant parler ainsi, si son visage n'est pas joli, son âme est bien belle et agréable au bon Dieu. « Plus tard, étant au Carmel, on vint me dire que Marguerite me demandait au parloir. Elle était restée bonne et aimable, se faisant aimer de ceux qui l'entouraient. "Vous vous rappelez de Madeluche, n'est-ce pas ? me dit-elle. Eh ben, telle que vous l'avez connue, telle qu'elle est restée ; elle est mariée, elle a des enfants et fait l'édification du village." Si j'avais voulu, Marguerite serait souvent revenue me voir, mais je ne fis rien pour l'y engager, aimant mieux n'aller que le moins possible au parloir.

« Une autre fois, deux petits garçons vinrent ensemble me trouver. "Ma-m'zelle, voulez- ti nous apprendre â lire? — Oui, mes enfants, quel âge avez-vous? — Moi, dit l'ainé, j'ai six ans et j'm'appelle Pierre; mon frère en a cinq et s'appelle Jean." Je me suis mis à leur expliquer la religion et, entre autres choses, je leur recommandai de ne jamais jurer, leur disant que cela était très vilain et déplaisait beaucoup au bon Dieu. Le lendemain, Pierre entra chez moi, tout courroucé contre son petit frère :



(10v°) "Vous n'savez pas, Mam'zelle? Vous nous avez dit de n'point jurer; eh ben, Jean vient d'jurer. — Comment, mon petit Jean, tu as fait une si vilaine action ? — Mam'zelle, n'y avait-y pas d'qué ? Pierre a pris d'la poussière sus l'chemin et m'la jetée dans la goule !.... — Pierre, toi qui es l'aîné, tu as eu tort de jeter de la poussière dans la bouche de ton petit frère, mais toi, Jean, tu n'aurais pas dû jurer." » « Le jour qui avait été fixé pour mon entrée au Carmel, je devais me trouver libre à 6 heures du soir ; mes affaires étant terminées, mon confesseur me dit que, si je voulais, je pourrais attendre le lendemain. Mais je lui répondis : "Mon Père, puisque je suis libre ce soir à 6 heures, j'entrerai à 6 heures." Pensez, ma pauvre enfant, si j'étais bien inspirée : le lendemain de mon entrée, je reçus une lettre du supérieur de l'établissement dans lequel mon petit frère était en pension. Il me disait que mon frère était malade, mais qu'il espérait que mes bons soins et l'air de la campagne le remettraient promptement. Ainsi, si je n'étais pas entrée le soir du jour où je me suis trouvée libre, j'aurais peut-être manqué ma vocation : les obstacles survenant les uns après les autres m'auraient retardée et peut-être auraient fini par m'empêcher d'entrer au Carmel.

« Il y avait au Carmel une de mes amies que j'avais connue dans le monde (elle était alors novice blanche). Avant mon entrée, on



(11r°) parlait un jour à la récréation de moi et d'une autre postulante qui, devant entrer prochaine-ment, trouvait des obstacles à sa vocation. Mon amie dit tout simplement : "Oh ! pourvu que Mlle Bertrand entre ! Je ne tiens pas à l'autre, elle peut bien rester où elle est." Aussitôt plusieurs religieuses dirent entre elles : "Voyez- vous, voilà une amitié particulière qui va commencer." « Je ne savais rien de tout cela. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise, après mon entrée, de voir mon amie toute changée à mon égard. Elle me conduisait dans tous les lieux où je devais aller, mais se montrait réservée et même froide. Je ne lui demandai pas ce qui avait occasionné ce changement, mais plus tard, ayant été admise à prononcer ses saints vœux, elle me dit en licence le motif de sa conduite, et j'admirai sa prudence et sa vertu. « Le matin de ma profession, j'étais si troublée que je demandai à aller trouver le confesseur et ce ne fut que sur son ordre que je prononçai mes saints vœux. « Il y avait dans le monastère plusieurs sœurs qui avaient des vésicatoires. Peu de temps après mon entrée, il s'en trouva une nouvelle qui ne voulait pas se nommer. Un jour, au lavage, une sœur dit sans réflexion : "C'est sans doute sœur Geneviève qui a un vésicatoire ; elle ne veut pas le dire, de peur de ne pas être reçue." Ma maîtresse qui était présente, entendant cela, s'imagina que c'était vrai et que je le lui avais caché ; aussi se montra-t-elle très sévère à mon égard. Moi qui ne soupçonnais rien, je continuais à être avec elle comme à l'ordinaire, sans pouvoir m'expliquer sa sévérité qui était incompréhensible. Un jour, j'allai la trouver pour lui demander la permission de me laver les pieds. "N'avez-vous que



(11v°) cela à me demander ? me dit-elle sévèrement. — Oui, ma bonne Sœur, je ne crois pas avoir autre chose. — Comment, petite fourbe, petite fausse, vous n'avez que cela? Et le vésicatoire que vous avez au bras et que vous cachez? " Ma surprise était extrême, je lui assurai que je n'avais pas de vésicatoire, mais sans parvenir à la calmer ; enfin, je finis par lui montrer mes bras pour lui prouver que je ne la trompais pas.

« Quelque temps avant ma prise d'habit, la bonne sœur robière m'appela et me dit : "Ma sœur Geneviève, je vais vous traiter en privilégiée : regardez le manteau que je vais vous donner." Puis elle tira de son armoire le manteau en question. Il avait appartenu à une sœur qui était morte très vieille.

Cette sœur étant toujours assise dans un fauteuil pendant les dernières années de sa vie, on ne faisait pas attention que son manteau était beaucoup trop court Ge pense qu'il avait rapetissé à force de le laver) et puis il était tout jaune ! « En le voyant, j'eus le cœur bien gros... moi qui me faisais une fête d'avoir un beau manteau blanc !... J'avais bien envie de pleurer ; cependant, je remer-ciai la robière sans rien lui dire de mon chagrin. Quelques jours après, une novice qui venait de prendre l'habit, ayant appris que je n'aurais pas un manteau





(12r°) neuf, se mit à pleurer en disant : "Moi qui avais tant désiré d'avoir un vieux manteau ! Ma sœur Geneviève a-t-elle de la chance !" Ah ! me disais-je, faut-il que je sois imparfaite! Ma compagne pleure parce qu'elle n'a pas un vieux manteau et moi je pleurerais d'en avoir un ? » (La Mère prieure ne permit pas que Mère Geneviève portât le manteau qui, malgré sa petite taille, ne lui venait pas même au genou.)

« J'étais à l'emploi de la roberie avec une jeune religieuse, et nous avions une bonne vieille pour première d'emploi. Un jour, nous avions une corbeille toute pleine de tuniques à raccommoder au petit point. Ma compagne et moi, nous avions si bien travaillé que le soir toute la corbeille fut vidée ; nous nous faisions une fête de la surprise que nous allions faire à notre première. Mais quand la bonne ancienne arriva, elle se mit à l'ouvrage comme d'habitude sans nous dire un mot. Nous nous regardions toutes les deux avec consternation, mais bientôt ma jeune compagne prit la parole : "Ma bonne sœur, n'êtes-vous pas contente? Voyez comme nous avons bien travaillé... - Oh! mes petites sœurs, je vous demande pardon, je ne savais pas que

 

 

 

 

(12v°) c'était pour moi que vous aviez fait tout cet ouvrage : je croyais que vous aviez travaillé pour le bon Dieu, c'est pour cela que je ne vous remerciais pas ; mais maintenant que je le sais, je vous en suis bien reconnaissante... Merci... Merci, mes bonnes petites sœurs...." Vous jugez, ma pauvre petite, de l'impression que nous ont faite ces paroles ; aussi, nous n'eûmes pas la tentation de recommencer.

« C'était l'usage à Poitiers que la dernière professe soit troisième infirmière ; aussi, aussitôt ma profession, je fus placée dans cet emploi. Mais j'étais si maladroite que je ne pouvais rien toucher sans le laisser tomber. Un jour, on me mit dans les mains un plat de pruneaux, me recommandant de le porter avec précaution ; mais à peine si j'avais fait trois pas, patatras, voilà le plat à terre et les pruneaux renversés. Ma Mère prieure, pour me punir, me faisait laisser la communion les jours où je cassais quelque chose. Un matin, avant la messe, il m'arriva de casser un objet. J'avais bien envie de ne le dire qu'après la messe, mais je pensai qu'il ne fallait pas faire cela, puisque je savais que Notre Mère me ferait laisser la communion

 

 




(13r°) si elle le savait. J'allai donc le lui dire : "Ma bonne Mère, je viens de casser telle chose. — Laissez votre manteau, ma sœur Geneviève."

« Il y avait à l'infirmerie une sœur du voile blanc, ma sœur Radegonde, qui était une vraie sainte. L'odeur qu'elle répandait autour d'elle était tellement repoussante que, la veille de sa mort, le médecin qui la soignait ne resta que très peu de temps et, quand il fut sorti du monastère, il alla demander quelque chose à boire chez les tourières, car le cœur lui manquait. "Il faut, dit-il, que ces dames soient des saintes pour supporter une pareille odeur, c'est à n'y pas tenir." Eh bien, pensez, ma pauvre enfant, que le jour de sa mort, toute mauvaise odeur avait disparu ; c'était un vrai miracle, car nous nous attendions à ne pas pouvoir la garder, le docteur nous l'ayant dit. Au lieu de cela, on respirait autour de son lit un vrai parfum. C'était en été et la chaleur était grande. Avec quel bonheur et quelle dévotion je me plaisais à lui faire des couronnes de roses et à les remplacer aussitôt qu'elles étaient fanées !

« Il y avait à l'infirmerie une malade qui avait, pour fermer les manches de ses tuniques, un grand nombre de petits cordons (je crois que c'était vingt- quatre). Un jour, elle me

 

 

 


(13v°) demanda de lui changer ses cordons qui étaient usés. J'allai aussitôt trouver la première infirmière pour lui demander des cordons ; elle m'indiqua où ils étaient et je fis ce travail, qui était un peu long. Quand j'eus fini, j'allai porter mon travail à la malade qui en fut bien contente. Mais bientôt l'infirmière vint me trouver : "Ma sœur Geneviève, qu'avez-vous fait ? Vous avez mis des cordons neufs à la tunique : vous auriez dû changer de bout ceux qui y étaient. — Ma sœur, je vous remercie de me le dire ; je vais défaire ceux que j'ai cousus et mettre les anciens." Bien vite, je retournai auprès de l'infirme, la priant de me rendre sa tunique. "Pauvre petite, me dit-elle, comme je vous donne du mal. — Oh ! ma sœur, cela ne fait rien du tout ; je vais bientôt vous la rapporter." Je recommençai mon ouvrage, car j'avais bien trop peur de faire une faute contre la Sainte pauvreté.

 

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