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Biographie de sr St Jean de la Croix

 

Sœur Saint-Jean de la Croix

1851-1906

La jeunesse

Alice-Émelie Bougeret est née le 25 juillet 1851 à Torigny-sur-Vire. Son père, Louis, marchand de nouveautés, à l'aise dans ses affaires, avait épousé Eugénie Pannier-Desrivières dont il eut quatre enfants en quatre ans. Alice suivie par deux gar­çons était la seconde fille.

Nous manquons de détails sur ce que fut sa jeu­nesse dans ce bourg agréable et vivant des bords de la Vire qu'avait autrefois choisi l'illustre famille des Matignon pour lieu de résidence. Elle suivit de bonnes études au Pensionnat du Bon Sauveur de Saint-Lô qui jouit depuis toujours d'une excellente réputation dans la région. Mais tandis qu'Adèle, son aînée d'un an, se faisait remarquer par son exubérance et son entrain au travail comme au jeu, Alice se distinguait par sa piété et son exacti­tude à observer le règlement. Une de leurs mai- tresses note qu'il faudrait équilibrer les disposi­tions de l'une par celles de l'autre pour donner un peu plus de vie à la cadette et un peu plus de sagesse à l'aînée!

Sa famille apprit avec un vif chagrin son intention d'entrer au Carmel de Lisieux. Son père, particuliè­rement, en fut très attristé et ne put durant de longs mois cacher sa mélancolie. Alice a presque vingt-cinq ans quand elle quitte Torigny pour le Carmel où elle est admise le 21 avril 1876. Elle y vivra trente ans.

 

Au Carmel

Elle trouva la maison en chantier. En effet l'année 1876 s'annonçait abondante en postulantes et la Mère Prieure forma le projet hardi d'achever la construction du monastère pour pouvoir disposer de cellules en nombre suffisant. La dot de Sœur Marie-des-Anges et le legs d'une parente permet­taient d'engager les travaux sans trop de risques et le 8 juin, M. Delatroëtte, supérieur du Carmel, bénissait la première pierre. Au mois de novembre de cette même année, l'abbé Youf donna à la com­munauté une retraite de dix jours qui enchanta les sœurs.

Ce fut lui qui prêcha la prise d'habit d'Alice Bouge­ret devenue Sœur Saint-Jean de la Croix, le 8 décembre 1876.

Le 17 janvier 1878, elle faisait sa profession et elle recevait le voile le 19 mars. Cette fois-ci, ce fut le Père Norbert Paisant, prémontré, qui avait donné, lui aussi, une excellente retraite aux carmé­lites en octobre, qui prêcha cette cérémonie. Il ne se doutait pas alors qu'il serait le relecteur des Poésies de Thérèse pour la première édition de l'Histoire d'une Ame.

Son père auquel elle demeurait très attachée décède le 12 juillet 1880. Peu de temps aupara­vant il lui avait fait remettre un message par l'un de ses frères, avec un bouquet de pensées : « Dis à Alice de penser toujours à son père. » L'extrême réserve de l'ancienne collégienne de Saint-Lô se retrouve chez la carmélite. Elle est tou­jours aussi peu expansive et demeure dans une solitude silencieuse, comme en retrait de la vie fra­ternelle. Elle ne sait pas exprimer les sentiments de son cœur très aimant sauf en de rares occasions. Ainsi quand, le 13 février 1900, parvint la nouvelle du décès de Mme Guérin, elle dit avec tendresse à Sœur Marie de l'Eu­charistie : « O ma petite sœur, combien je prends part à votre chagrin! Voyez-vous, toute votre famille, je l'aime comme si elle était la mienne. » Comme au collège encore, Sœur Saint-Jean de la Croix était d'une régularité parfaite. « Nous ne nous rappelons pas l'avoir vue manquer au silence, à la ponctualité la plus scrupuleuse pour se rendre, dès le premier coup de cloche, à nos saints exer­cices », écrit Mère Agnès. Sa vertu était austère, sa vie spirituelle sans élans ni illuminations, sa voie était celle de l'obéissance exacte aux conseils de son directeur et aux bonnes pensées que lui inspi­raient ses pieuses lectures.


Avec Thérèse

C'est en octobre 1882 qu'elle rencontra pour la première fois la petite Thérèse Martin venue visiter sa sœur Pauline. C'est d'ailleurs au cours de cette rencontre avec les carmélites que Mère Marie de Gonzague donna à Thérèse le nom «de l'Enfant Jésus» (Ms A, 31 v°).

Quelques semaines plus tard, Sœur Saint-Jean de la Croix offre à la petite fille une image-souvenir du troisième centenaire de Sainte Thérèse d'Avila au dos de laquelle elle a écrit : « A ma petite Thérèse de l'Enfant-Jésus. Dire trois fois « O Marie, conçue sans péché (etc.) chaque jour devant cette image. Dans les intentions de Sœur Saint-Jean de la Croix rel. C. ind. »

Ce qui ne l'empêcha pas d'être opposée à l'entrée de Thérèse au Carmel. Elle estimait qu'à quinze ans elle serait trop jeune pour comprendre la vie carmélitaine. Mère Agnès de Jésus écrira : «Une des sœurs m'avoua plus tard que, voyant avec quelle ardeur je travaillais à favoriser son entrée, elle s'était dit : « quelle imprudence de faire entrer au Carmel une enfant si jeune! Quelle imagination a cette sœur Agnès de Jésus! Elle en aura des déceptions!...» Elle m'avoua qu'elle s'était bien trompée ».

En effet, les sœurs qui croyaient voir une enfant furent comme saisies de respect en sa présence; elles admirèrent avec étonnement son maintien digne et modeste à la fois, « son air profond et résolu et, dès les premiers jours, les vertus qu'elles lui virent pratiquer». Sœur Saint-Jean de la Croix ajoute : « Je suis très étonnée de ce que je vois car Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus est extraordinaire, elle nous en remontre à toutes. » C'est si vrai qu'il lui arrive à elle, l'ancienne, de demander conseil à Thérèse pour sa vie spirituelle. Celle-ci a bien compris sa sœur « passionnée pour l'oraison, la lecture et trouvant tout son bonheur auprès du tabernacle». Elle comprend que sa régularité ne doit pas être celle d'une horloge bien huilée, mais qu'elle doit être l'expression de l'amour attentif d'une « épouse fidèle ». Nous trouvons cette expression dans la poésie « Comment je veux aimer » qu'elle a écrite en décembre 1 896 à la demande de Sœur Saint-Jean de la Croix. Elle lui rappelle encore, à elle la timorée, l'accueil de Jésus à Marie-Madeleine et combien elle a besoin de s'épanouir dans la con­fiance.

Nous retrouvons Sœur Saint-Jean de la Croix, silencieuse et maladroite au pied du lit où Thérèse se débat contre la maladie en juillet-août 1897. Chaque jour, ou presque, elle passe là quelques minutes entre 20 heures et 21 heures. Ces visites fatiguent Thérèse et agacent considérablement Mère Agnès. Thérèse sourit cependant généreusement à sa sœur qui, pour la réconforter et peut- être parce qu'elle ne sait pas parler à une malade, lui dit : «Vous avez bonne mine, on ne croirait pas que vous êtes malade.» Mère Agnès marmonne : « Elle ne croyait pas Sœur Thérèse de l'Enfant- Jésus bien malade» et Thérèse confie : « Quand on souffre tant on n'aime pas être regardée en riant... et puis on n'est pas libre, on est gêné... Mais j'ai pensé que Notre Seigneur sur la croix avait été regardé avec ironie; alors je lui ai offert cela de bon cœur. » (DE II, 476.)

 

Après la mort de Thérèse

Après la mort de Thérèse, Sœur Saint-Jean de la Croix composa une prière pour l'invoquer chaque jour et elle gardait toujours cette prière dans l'un de ses livres d'office : « Ma petite sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, je vous salue par le Cœur de Jésus, et je vous offre ce même Cœur de votre divin Époux. Je le remercie de toutes les grâces dont il vous a comblée. Je vous supplie de m'associer sur la terre à l'amour que vous avez pour lui dans les Cieux. Priez le séraphin qui a dû transpercer votre cœur de la flèche du divin amour de bien vouloir faire en moi ce qu'il a fait en vous... Puisque nous sommes les enfants des Saints, ayez pour moi, je vous en prie, la tendresse d'une Mère ; assistez-moi jusqu'au soir de ma vie et bénissez-moi. » Cette prière est signée: «Un tout petit rien ».

Il est permis de rapprocher cette prière filiale de Sœur Saint-Jean de la Croix envers Thérèse au ciel de celle que Thérèse adressait aux saints, en 1896, leur demandant de « l'adopter pour enfant » et d'avoir part à leur « double amour », dans son Manuscrit B, folio 4 recto.

 

Dernière maladie et mort

En avril 1906, elle ressent de violentes douleurs d'estomac. Le vendredi 8 juin, elle vient à l'Office choral pour la dernière fois, et le 19 juillet, après avoir lutté jusqu'au bout elle descendait à l'infir­merie où l'attendait une lente et pénible agonie. De fréquents vomissements la privaient souvent de la communion : «Ah! ma Mère, moi qui avais tant demandé au Bon Dieu de ne pas perdre une seule communion jusqu'à ma mort! » Mais elle fait l'admiration des sœurs par sa résignation, sa patience, son humilité et son esprit d'abandon à la volonté de Dieu.

Le 23 août, elle recevait l'Extrême-Onction : «que je suis heureuse, il n'y a plus rien entre le Bon Dieu et moi! O ma Mère, dites-moi bien toujours votre volonté. Lorsqu'il me paraîtra difficile de l'accom­plir, j'aurai la grâce pour me fortifier. Je sais que votre volonté, c'est celle du Seigneur, et je veux mourir dans la volonté du Seigneur. » C'est dans ces dispositions qu'elle s'endormit pai­siblement le 3 septembre à six heures du matin. Elle avait 55 ans. Elle fut inhumée le 5 septembre.

P. Gires


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