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Souvenirs d'une sainte amitié

par Sœur Thérèse de Saint-Augustin

Souvenirs-ste-amitie

 

Les « Souvenirs d'une sainte amitié » sont transcrits sur un petit cahier 17,5 X 11,3 cm, à couverture de papier bleu, contenant 15 pages manuscrites. Datation : l'indication « Fait quelques mois après sa mort » qui suit la signature. Cependant, comme on rencontre ici et là des réminiscences de l'Histoire d'une Ame, il est probable que ce cahier soit la mise au propre de notes anté­rieures, ce qui expliquerait les emprunts à HA. Les « messages posthumes » consignés après la signature sont évidemment postérieurs au 6 septembre 1910. Pour faciliter la lecture, on a introduit des sous-titres, numérotés.


1. Notre union.

Il m'est bien doux, sœur chérie, de garder le souvenir de notre union ici-bas. Plus que jamais nous sommes sœurs et Jésus notre Epoux divin a resserré les liens qui nous unissaient. Continuez-moi votre affection fraternelle, obtenez-moi la grâce d'arriver comme vous au plus haut degré de l'amour. Redites en ma faveur à Celui que vous avez tant aimé : « O mon Aigle adoré que là où je suis celle que j'ai aimée soit avec moi. »

Près de la fleur embaumée que Jésus devait bientôt cueillir le divin Maître avait placé une petite pâquerette. Son Cœur était le soleil de ces deux fleurs chéries. La fleurette champêtre, image de ma pauvre petite âme devait seule profiter de cette union bénie. C'est avec un réel bonheur que j'attribue à ma Sœur bien-aimée les grâces que j'ai reçues depuis plusieurs années et celles que sa puissante protection m'obtient chaque jour.

 

2. La Rosée divine.

Aussitôt que nous nous connûmes nous éprouvâmes l'une pour l'autre un attrait irrésistible. Le lien de nos âmes fut la dévotion à la Sainte Enfance. Nous aimions l'Enfant Jésus dans ses abaissements, dans la Crèche, dans les bras de sa Mère ; nous l'aimions surtout prenant au sein de sa Mère le festin de ses premiers mois d'exil. Nos âmes se plongeaient dans ce délicieux mystère caché au plus grand nombre mais que Jésus et sa divine Mère découvraient à nos cœurs. Nous aimions à recevoir ensemble la rosée virginale, à respirer le parfum de ce lys embaumé.

Un jour je lui demandai de composer un cantique sur notre sujet préféré.

—         C'est impossible, me répondit-elle, je ne connais nullement la poésie.

—         Qu'est-ce que cela fait, il n'est pas question de l'envoyer à l'Académie, il s'agit seulement de me faire plaisir et de satisfaire un désir de mon âme.

—         J'hésite encore un peu parce que je ne sais pas si c'est la volonté du bon Dieu.

—         Oh ! pour cela je vais vous donner un conseil. Avant de commencer vous allez dire à Notre-Seigneur : « Mon Dieu, si ce n'est pas votre volonté je vous demande la grâce de ne pouvoir réussir, mais si cela doit procurer votre gloire, venez à mon aide. »  

Je crois qu’après cela, vous pourrez être sans inquiétude.

 

3. Tableau de la Vierge Mère.

[visible dans la photo de communauté TH n°16 et n°17, du 20 avril 1895]

Depuis de longues années, j'avais un grand désir que je savais être partagé par ma sœur chérie, celui d'avoir un tableau représentant la Sainte Vierge allaitant l'Enfant Jésus. Je la suppliais de demander à sa chère petite sœur de mettre son talent à reproduire sur la toile ce ravissant mystère. Un jour revenant du parloir elle me dit :

—         Je viens de voir Céline, je lui ai parlé de votre désir. C'est aussi sa grande dévotion et ce travail lui sourit beaucoup. Mais elle trouve que c'est bien difficile, n'ayant pas de modèle, cependant elle va essayer.

—         Que vous me faites plaisir, samedi je ferai la Sainte Commu­nion à cette intention. Pour me plaire, il faudra qu'il y ait quelque chose de divin.

Je fis la Communion promise en demandant à la Sainte Vierge d'inspirer son enfant et de guider son pinceau. Ce que je demandai surtout à notre Mère du Ciel, c'était qu'en la regardant l'âme éprou­vât un effet surnaturel, une grâce, comme une vision divine.

Quelques mois plus tard ma petite sœur chérie m'aborda en me présentant une photographie d'un air triomphant. « Regardez, me dit-elle, c'est la reproduction du petit tableau de Céline, êtes-vous contente? Est-ce assez virginal!... »

Nos âmes se fondaient ainsi dans les mêmes pensées ; malgré cette intimité en disions-nous bien long ? Oh ! non, un mot, le plus souvent un regard et tout était compris. Ce silence nous donnait quel­quefois de joyeuses récréations. « Eh bien, disions-nous, y a-t-il assez longtemps que nous avons parlé intimement ? Est-il possible de tant s'aimer, de si bien se comprendre et de parler si peu ? »

Mais pourquoi de si longs discours quand deux cœurs battent à l'unisson ? Quelquefois il nous arrivait d'énoncer ensemble la même pensée.

 

4. Un truc.

Dans un épanchement intime elle me dit :

—         Il y a une manière d'arriver à la sainteté sans avoir trop de mal, enfin il y a un truc, le connaissez-vous ?

—         Je ne sais, lui répondis-je, si je connais ce truc, je vais vous dire ce que je comprends. Je comprends qu'il ne faut nullement compter sur soi-même mais se confier en Dieu et s'abandonner à Lui. Je pense que pour les âmes qui restent petites le bon Dieu leur épargne les difficultés et leur abrège le chemin.

—         C'est très bien, vous avez, le truc. Il y a des âmes qui ont des idées de perfection à perte de vue, qui tournent dans un labyrinthe dont elles ne peuvent sortir et qui n'aboutit à rien. Pour nous, nous sommes deux âmes privilégiées.

Comme je lui faisais remarquer que toutes les Carmélites sont des âmes privilégiées elle ajouta :

—         C'est vrai, mais dans les privilégiées il y a les privilégiées et nous sommes de ce nombre.

 

5. Faire sa couronne ?

A la fin de cet entretien, elle me demanda si je pensais à faire ma couronne.

—         Non, lui dis-je, ce n'est pas le sujet habituel de mes pensées, quelquefois cela me vient à l'esprit, mais c'est rare, et vous ?

—         Oh ! il n'y a pas de danger que je la fasse, j'aime bien mieux en laisser le soin au bon Dieu. Si je m'en mêlais elle ne serait pas assez belle.

 

6. On n'aime pas être humilié.

—         Cela vous ferait-il de la peine, me dit-elle, un autre jour, si quelqu'un vous disait que vous êtes orgueilleuse ?

—         Oui, beaucoup, je ne pourrais m'empêcher de penser qu'on a raison, parce que c'est vrai, mais venir me le dire en face, c'est autre chose.

—         Que c'est rare de parler ainsi, on dit toujours : vous pouvez dire de moi tout ce que vous voudrez, je me crois encore plus misé­rable. On ne veut pas convenir qu'on n'aime pas à être humilié.

 

7. Une petite comédie.

Ma petite sœur chérie voulait quelquefois mettre à l'épreuve ma faible vertu. Un jour que je venais de terminer ma grande retraite, elle se mit près de moi à la récréation et voici que commença une série de petites taquineries qui ne lui ressemblaient pas. J'acceptais tout sans dire un mot, avec une patience qui ne m'était pas ordinaire. Vers la fin, elle me dit :

« Je voulais voir si vous aviez fait une bonne retraite et je constate qu'elle a été très bonne car depuis que je suis auprès de vous, je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour vous impatienter et je ne peux y réussir. »

J'étais loin de soupçonner quel pouvait être le motif de cette petite comédie. J'étais simplement un peu stupéfaite de sa manière d'agir. Quand je la connus, je pensai qu'elle s'entendait parfaitement à éprouver son monde.

 

8. Un brin de mousse.

Je lui parlais de la gloire qu'elle aurait au Ciel.

—         Non, me dit-elle, ce ne sera pas ce que vous croyez, le bon Dieu a toujours exaucé mes désirs et je lui ai demandé d'être un petit rien. Quand un jardinier fait un bouquet, il se trouve toujours un petit espace vide entre les magnifiques fleurs qui le composent ; pour le remplir et lui donner une forme gracieuse il y met de la mousse. Voilà ce que je serai au Ciel, un petit brin de mousse parmi les belles fleurs du bon Dieu.

—         Oh ! ma petite sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, vous serez bien surprise de ce qui vous attend mais je vous assure que vous ne serez pas un brin de mousse.

—         Eh ! bien, vous verrez au Ciel que je vous dis la vérité.

Ne pouvant arriver à la convaincre, je la laissai dans son sentiment, me gardant bien de le partager, car sur ce sujet j'étais aussi incrédule que saint Thomas.

[La Rose mousse, romance de Scudo choisie par Thérèse comme soutien mélodique des poésies PN-44 et PN-51, développe une comparaison analogue. Pour rehausser la beauté d'une rose, un ange n'a d'autre ressource que de l'encadrer d'un collier de mousse : « Seule l'herbe des bois pouvait orner encore / Tant de beauté !]

 

9. Mon sang coulera.

Je la rencontrai pendant une licence, ayant un air des plus joyeux et dans un transport d'amour elle me dit :

—         Je sais maintenant quelle sera ma mort.

—         Et moi aussi, lui dis-je, vous êtes bien certaine de mourir de la poitrine.

—         Oh ! ce n'est pas cela. Quel bonheur mon sang coulera.

On parlait beaucoup à ce moment d'événements, de massacres. Et sa physionomie respirait un bonheur surnaturel.

 

10. Le cœur des Saints.

A propos de l'union de nos âmes, je lui montrais un passage des Vertus Chrétiennes de Monseigneur Gay.

« Au Ciel, en pleine gloire, là où tout est ordre, harmonie, fixité, sainteté, parce que Dieu y est toute chose, mais Dieu auteur de la nature aussi bien que de la grâce, il arrivera que ceux qu'on aura aimés ici-bas à des titres particuliers de nature et de grâce, on les aimera encore incomparablement plus qu'ici de tous les amours spéciaux réunis et ces sortes d'amour on ne les ressentira point pour d'autres, fussent-ils saints comme des Séraphins et beaux comme des Archanges. Les causes saintes de dilection ne cesseront point d'exister dans l'âme des bien­heureux. »

Je ne puis exprimer l'expression de bonheur répandue sur ses traits. « Oh ! que c'est beau », me disait-elle, et son âme se plongeait avec ravissement dans la perspective que pendant l'éternité notre affec­tion mutuelle ne cesserait d'exister avec un caractère spécial.

Voilà bien le cœur des Saints donnant tout à Dieu sans aucune réserve, mais aimant en Lui les âmes qui leur sont unies, avec une force, une tendresse, une délicatesse que seul peut donner l'amour divin.

O mon Dieu, je vous remercie de m'avoir fait rencontrer une âme privilégiée, une sainte, d'avoir joui de son amitié et de lui avoir donné la mienne. Je vous remercie surtout de ne pas mesurer aux limites du temps cette affection si pure commencée dans votre amour, mais de lui promettre l'éternité où rien ne saurait finir.

 

11. Je mourrai bientôt.

Au mois d'avril 1895 elle me fit cette confidence : « Je mourrai bientôt, je ne vous dis pas que ce soit dans quelques mois, mais dans deux ou trois ans. Je sens à tout ce qui se passe dans mon âme que mon exil est près de finir. »

Le 30 septembre 1897, l'Aigle divin emportait son petit oiseau au foyer de l'Amour.

 

12. La porte noire (songe).

Le 8 janvier 1897, je me trouvais seule dans le dortoir, vers 11 heures et demie du matin, lorsque j'entendis au-dessus de ma tête comme le craquement de poutres qui se démolissaient. Je compris aussitôt que le bruit était surnaturel et que la mort viendrait nous visiter dans l'année. Mais quelle serait sa victime ? C'est le secret qui me restait caché et que je ne désirais pas pénétrer. Le reste de la journée je n'y pensai plus et le soir je m'endormis sans en avoir le plus léger souvenir. Pendant la nuit je me trouvai en songe dans un appartement très grand et sombre. J'étais seule. J'entendis distinctement ces paroles : « Monsieur Martin demande sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus. » Je ne sais qui parlait, je ne voyais personne. A ce moment j'eus comme une impression que dans un endroit plus sombre que celui où j'étais on préparait la petite Reine à rejoindre son Père chéri. Que lui faisait- on ? Je l'ignore, mais j'entendis une voix qui disait : « Il faut qu'elle soit très belle pour aller avec Monsieur Martin. » Pendant ce temps, je vis devant moi une porte ouverte et malgré qu'elle fût ouverte elle était extrêmement noire, pas le plus petit rayon de lumière. Dans ce noir était Monsieur Martin que je ne distinguai pas, je vis seulement de la gaze rouge et de l'or depuis les épaules jusqu'à la ceinture. Je me trouvai ensuite de l'autre côté de cette porte si noire, mais là tout était lumineux. C'était un soleil éclatant. Je passai sans l'apercevoir devant Monsieur Martin qui était assis ayant auprès de lui sa petite Reine que je ne vis pas, je distinguai très bien un pan de sa robe blanche. Puis tout s'est évanoui. Ce qui m'a beaucoup frappée dans ce songe c'est qu'il n'y avait aucun intervalle entre la porte noire et l'endroit lumineux.

Le lendemain à mon réveil je compris tout. C'était l'explication du bruit que j'avais entendu la veille. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus devait mourir dans l'année. Ce fut un coup terrible pour mon cœur. Aussitôt que je pus lui parler je lui dis :

—         J'ai une bonne nouvelle à vous apprendre, pour vous, car pour nous elle n'est pas gaie.

—         Oh ! qu'est-ce que c'est, dites moi, est-il question de ma mort.

—         Oui, je crois que vous mourrez cette année.

—         Est-ce possible que j'aie un si grand bonheur ! Mais comment le savez-vous, est-ce bien sûr ?

—         Aussi certain que ces choses peuvent l'être.

Je lui racontai le bruit que j'avais entendu.

—         Mais cela ne dit pas que c'est pour moi.

—         Oui, c'est bien pour vous, et la preuve, c'est que dans mon rêve vous avez été nommée.

—         Quel bonheur ! mon nom a été prononcé.

Je ne puis rendre l'expression de joie qui brillait dans ses yeux ; elle désirait ardemment tout savoir et moi pour lui être agréable je désirais le lui dire, mais afin de nous mortifier l'une et l'autre nous résolûmes d'attendre un jour de licence et trois semaines se passèrent sans en dire un seul mot. Enfin le jour tant désiré arriva, elle vint dans notre cellule, la neige tombait à flocons ; après l'avoir admirée quelques instants nous pensâmes que nous avions des choses plus inté­ressantes à dire que de nous extasier devant elle, je commençai mon récit.

Pendant qu'elle m'écoutait, je remarquais sur sa physionomie un bonheur extraordinaire ; quand j'eus fini, elle me dit :

—         Que c'est beau ! Ce n'est pas un rêve, c'est un songe et c'est pour moi que vous l'avez eu, ce n'est pas pour vous. J'aime mieux que vous l'ayez eu préférablement à moi, j'y crois davantage.

—         Mais pourquoi, lui dis-je, avez-vous l'air si heureux ?

—         Si vous saviez le bien que vous me faites ; est-ce que je ne vous ai pas parlé de l'état de mon âme ?

—         Non, je ne sais rien.

—         Comment se fait-il que je ne vous aie rien dit ? Mais j'y vois une permission du bon Dieu et je préfère maintenant que vous ne l'ayez pas su, ce que vous me dites me fait plus de bien. Puisque le bon Dieu vous l'a fait connaître, je vais aussi vous en parler. Je ne crois pas à la vie éternelle, il me semble qu'après cette vie mortelle il n'y a plus rien. Je ne puis vous exprimer les ténèbres dans lesquelles je suis plongée. Ce que vous venez de me raconter est exactement l'état de mon âme. La préparation qu'on me fait et surtout la porte noire est si bien l'image de ce qui se passe en moi. Vous n'avez vu que du rouge dans cette porte si sombre, c'est-à-dire que tout a disparu pour moi et qu'il ne me reste plus que l'amour.

Quand je vis les souffrances de ma sœur chérie, je pensai que ce rouge et l'or qui l'accompagnait pouvaient bien signifier aussi les grandes douleurs qui l'attendaient et la gloire qui en serait la récompense.

Quand elle descendit à l'infirmerie elle me dit « que votre rêve se réalise bien ».

Lorsque j'allais la voir je lui demandais :

 Et la « porte noire » nous savions ce que cela voulait dire.

« Oh ! me répondait-elle, de plus en plus sombre. Votre rêve est mon seul rayon de lumière, je n'en ai pas d'autre. Je le sais par cœur jusque dans les plus petits détails. »

 

13. Thérèse ? Pas même une bonne religieuse

Dans une visite je la trouvai ayant un visage des plus radieux. Comme je lui demandais ce qui pouvait la rendre si heureuse, elle me dit :

« Je viens d'avoir un grand bonheur, je vais vous le confier. J'ai reçu la visite de l'une de nos sœurs. Si vous saviez, m'a-t-elle dit, comme vous êtes peu aimée et appréciée ici ; j'entendais il y a quelques jours une sœur qui disait à une autre : " Je ne sais pourquoi on parle tant de sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, elle ne fait rien de remarquable, on ne la voit point pratiquer la vertu, on ne peut même pas dire que ce soit une bonne religieuse. " Entendre dire sur mon lit de mort que je ne suis pas une bonne religieuse, quelle joie, rien ne pouvait me faire plus de plaisir. »

 

14. Une nature pas commode.

—         Dites-moi si vous avez eu des combats.

—         Oh ! si j'en ai eu. J'avais une nature pas commode, cela ne paraissait pas, mais moi je le sentais bien, je puis vous assurer que je n'ai pas été un seul jour sans souffrir, pas un seul.

—         Mais on prétend que vous n'en avez pas eu.

—         Ah ! les jugements des créatures. Parce qu'elles ne voient pas, elles ne croient pas. »

 

15. « Est-elle heureuse de la voir ! »

Quelques jours après son arrivée à l'infirmerie, j'allai la voir. Aussi­tôt qu'elle m'aperçut elle me tendit les bras et s'écria avec un accent de tendresse inexprimable : « Oh ! c'est ma sœur Thérèse de Saint-Augus­tin. » Puis s'adressant aux jeunes sœurs qui étaient présentes : « Je vous en prie, laissez-moi seule avec elle, je la vois si peu. » Quand nous fûmes seules elle m'exprima de nouveau le bonheur qu'elle avait de me voir. Chacune de mes visites était pour elle un nouveau sujet de joie. Une fois entre autres une sœur qui était près d'elle en fut tellement frappée qu'elle ne put s'empêcher de dire : « Quel regard, est-elle heureuse de la voir. »

 

16. Tout particulièrement...

Pendant une récréation notre chère petite malade avait eu la visite de la Communauté. Quand celle-ci fut partie elle dit à l'une de ses sœurs : « J'ai remarqué tout particulièrement ma sœur Thérèse de Saint-Augustin. Comme on voit bien qu'elle m'aime. »

 

17. Pas pour Sa récompense.

Un autre jour je lui dis :

—         Vous souffrez beaucoup, mais vous en serez bien récompensée.

—         Non, pas pour la récompense, pour Lui faire plaisir. Que je serais malheureuse si je n'étais pas abandonnée à la volonté du bon Dieu. Aujourd'hui, le Docteur dit que je suis perdue, demain que je suis mieux, il a même l'air de laisser entendre que je serai peut-être là au mois d'avril. Que cette alternative serait fatiguante ; mais tout cela n'effleure pas mon âme et n'en trouble pas la paix. Je m'abandonne.

—         Vous avez bien raison de ne pas vous troubler. J'en sais plus long que lui et je vous affirme que vous êtes perdue, que très certaine­ment vous ne serez pas ici au mois d'avril. Mais je crains que vous souffriez beaucoup.

—         Oh ! ne vous inquiétez pas de cela. Le bon Dieu ne m'en don­nera pas plus que je ne pourrai en supporter, il faut le laisser faire. »

 

18. De l'eau de javel.

—         Il y a des sœurs qui croient que vous aurez les frayeurs de la mort.

—         Elles ne sont pas encore arrivées. Si elles viennent je les sup­porterai, mais si je les ai elles ne seront pas suffisantes pour me purifier, ce ne sera que de l'eau de javel. C'est le feu de l'amour qu'il me faut.

 

19. Vous connaître telle que vous êtes.

—         Ma petite sœur chérie, je vous demande une grâce, c'est de venir m'assister au moment de ma mort.

—         Oh ! oui, je viendrai.

—         Et ne me laissez pas aller en Purgatoire. Mais obtenez-moi un acte d'amour parfait.

—         En purgatoire, mais vous n'irez pas. Les âmes aussi régulières que vous n'y vont pas. Vous êtes extrêmement fidèle, vous le portez sur vous. Si vous saviez combien je trouve votre vie méritoire. Vous serez bien surprise lorsque vous verrez le bien que vous aurez fait et les âmes que vous aurez sauvées. Vos yeux disent le bon Dieu. Quel bonheur je vais bientôt voir toutes les beautés de votre âme, vous connaître telle que vous êtes et je m'en réjouis, car sur la terre je ne vous connais pas.

 

20. Le rêve

Deux jours avant sa mort, elle dit à l'une de ses sœurs : — « Vous ne pouvez vous figurer combien de fois je pense au rêve de ma sœur Thérèse de Saint-Augustin. Si on savait le bien qu'il m'a fait et quelles consolations il m'a données pendant mu maladie, il m'a aidée à la supporter. »

 

21. Derniers instants.

L'heure de la récompense allait sonner, l'agonie commençait et quelle agonie !... Quelles cruelles souffrances ! Le premier jour, j'allai la voir, elle m'accueillit avec son angélique sourire. Mon cœur se brisait à la pensée que ce serait bientôt fini. Je sortis de l'infirmerie afin de lui cacher des larmes que je ne pouvais plus retenir. Le 30 septembre, vers 4 heures 1/2 du soir, les ombres de la mort se répandaient de plus en plus sur l'angélique visage de notre sainte. C'était l'approche du Bien-Aimé. Vers 5 heures elle arrêta quelques instants sur moi ses yeux à demi éteints mais où se lisait encore la plus tendre affection. C'était son regard d'adieu : pour la dernière fois sur cette terre d'exil la corolle des deux petites fleurs si étroitement unies se tournait l'une vers l'autre... Ce dernier regard me rappelait sa promesse de penser à moi et tous les souvenirs de tendresse que la plume est impuissante à décrire. Bientôt, semblait-elle me dire, vous viendrez avec moi, la vie n'est qu'un jour, qu'il sera doux pour nos cœurs ce revoir éternel !...

A 7 heures 1/2, Jésus venait cueillir sa fleur bien-aimée. Les der­niers instants eurent quelque chose de solennel. Son regard brillant contemplait l'Invisible... Sous cette impression, je baissai les yeux, quand je les relevai cet Ange exilé regagnait la Patrie nous laissant embaumées du parfum de ses vertus et de son ardent amour. Je m'approchai pour lui donner un dernier baiser. Tout était fini...

 

22. Un perpétuel sourire.

Mais pouvons-nous dire qu'elle nous a quittées ? A chaque instant nous sentons sa présence, elle vit avec nous. Son souvenir est un perpétuel sourire.

Sr Thérèse de St Augustin
r.c.i.
Fait quelques mois après sa mort.

 

23. Messages posthumes.

Le 4 octobre 1897, jour de l'inhumation de sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, j'entrai au chœur pendant la 1" antienne des Laudes que l'on chantait à cette époque avant la Messe. Souvent je l'avais entendue sans qu'elle me fît aucune impression, mais à ce moment il en fut autrement. Je compris dans une lumière très vive le néant de la créature devant la majesté divine et que c'est surtout la destruction de nous-même qui glorifie le bon Dieu. Cette impression dura la plus grande partie de la Messe. Pendant l'élévation, je sentis auprès de moi ma sœur chérie et j'entendis intérieurement ces mots : « Oh ! ma petite sœur Thérèse de Saint-Augustin, si vous saviez combien ce que vous pensez est vrai... Je ne vous oublie pas. »

Quelques jours après, je me demandais si vraiment sœur Thérèse était allée droit au Ciel. Pendant que je récitais à l'Office ce verset : « Benedictus Dominus », j'eus de nouveau l'impression de sa présence auprès de moi et ces paroles : « Oh ! oui, bénissons le Seigneur » entendues intérieurement me donnèrent la ferme assurance qu'il en avait été ainsi.

Je demandais à ma chère petite sœur de m'obtenir la force de maîtriser mon imagination qui me détournait par ses importunités continuelles de l'attention à la présence de Dieu et me faisait passer le temps consacré à la prière dans un combat perpétuel. Voyant que je n'obtenais aucune amélioration je lui en fis le reproche. Aussitôt j'entendis au fond de mon cœur : « Je ne puis pas vous enlever un sujet de mérite. »

Le 6 septembre 1910, jour de l'exhumation, je fis à ma sœur chérie le petit reproche tout fraternel de garder sans cesse avec moi le plus profond silence ; en même temps je lui rappelai la promesse de venir m'avertir si le bon Dieu n'était pas content de moi. Au même instant, je compris : « Puisque je ne viens pas, vous devez penser que le bon Dieu est très content. » 

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