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Le carnet rouge de Marie de la Trinité

 

Ce "Carnet rouge" est un carnet à couverture rouge, de 21 x 13,5 cm, contenant 139 pages.

Marie de la Trinité détruira ses brouillons de notes préparatoires au procès apostolique,

mais elle les transcrira dans son carnet rouge, les modifiant à l'occasion.

Elle ajoutera aussi plusieurs éléments nouveaux qui ne se trouvent pas dans ses dépositions des deux Procès.

(La pagination est entre crochets).


J'ai connu personnellement Sr  Thérèse de l'Enfant-Jésus, depuis mon entrée au Carmel de Lisieux, 16 Juin 1894, jusqu'au jour de sa mort, 30 Septembre 1897, c'est-à-dire pendant 3 ans et 3 mois. Pendant tout ce temps, j'ai eu avec elle des rapports très intimes. Dès le premier jour de mon arrivée, la R  Mère Prieure Agnès de Jésus me la donna pour « Ange » et pour « Maîtresse » ; nos âmes ne tardèrent pas à s'unir profondément, nous n'avions pas de secrets l'une pour l'autre.
J'ai préparé ma déposition sur les souvenirs inoubliables de ces rapports intimes. La lecture de sa Vie écrite par elle-même ne m'a rien appris, la Servante de Dieu m'ayant confié de vive-voix tous les détails de l'histoire de son âme qui y sont rapportés.

Sa Foi.
Sr  Thérèse de l'Enfant-Jésus agissait en toutes choses avec tant de perfection et avec un air si recueilli qu'on pouvait juger qu'elle ne perdait pas la présence de Dieu.
Je lui parlais un jour du vœu de plusieurs saints : Faire toujours le plus parfait. Elle me dit alors : « Il n'y a pas besoin d'avoir fait ce vœu pour le pratiquer, pour moi je m'efforce toujours d'agir comme si je l'avais fait; d'ailleurs je ne comprends pas qu'une âme qui aime le bon Dieu, et surtout une carmélite, puisse agir autrement, car c'est un [3] devoir de notre vocation. »
Ce qui surtout rendait héroïque sa fidélité exemplaire, c'était le désarroi dans lequel vivait la communauté en ce temps-là, sous le gouvernement regrettable de la Mère Marie de Gonzague. N'ayant d'autre stimulant que sa foi et son amour pour Dieu, entourée de mauvais exemples, elle mérita vraiment la louange adressée au juste dans l'Ecclésiastique : « Quel est celui qui a été éprouvé et trouvé sans reproche ? Que cette épreuve lui soit un sujet de gloire ! Qui a pu violer la loi et ne l'a pas violée, faire le mal et ne l'a pas fait ? C'est pourquoi l'assemblée publiera ses bienfaits » (Eccli., XXXI, 10, 11). « Quand toutes manqueraient à la règle, me disait-elle, ce n'est pas une raison pour nous justifier ; chacune devrait agir comme si la régularité, la perfection de l'Ordre ne tenait qu'à sa conduite personnelle."
[4] Sur ce point de régularité et de perfection dans les actes, elle ne me passait rien et ne voulait supporter aucune négligence de ma part. Un jour, entre autres, elle me reprit sévèrement de ce que mon lit était mal fait : « Vous donnez là une preuve, me dit-elle, que vous n'êtes guère unie au bon Dieu. Si vous aviez fait le lit de l'Enfant-Jésus, est-ce ainsi que vous l'auriez fait ?... Qu'êtes-vous donc venue faire au Carmel si vous n'agissez pas avec esprit intérieur ? Mieux aurait valu pour vous rester dans le monde pour vous rendre au moins utile par quelques œuvres extérieures. » Mais aussitôt qu'elle me voyait reconnaître humblement mes torts, son ton s'adoucissait et elle me parlait comme une sainte des mérites de la foi, des âmes que nous sauvons par notre fidélité, des marques d'amour que nous pouvons donner au bon Dieu.
[5] J'avais pour la Servante de Dieu une très vive affection, mais toute surnaturelle. Je constatais avec étonnement que plus je l'aimais plus aussi j'aimais le bon Dieu et quand mon amour pour elle refroidissait, j'étais forcée de reconnaître que j'étais dans de mauvaises dispositions, ma ferveur était ralentie. Un jour, elle me donna une image au verso de laquelle elle avait écrit cette sentence de N.P. S' Jean de la Croix : « Quand l'amour que l'on porte à la créature est une affection toute spirituelle et fondée sur Dieu seul, à mesure qu'elle croît, l'amour de Dieu croît aussi dans notre âme... » Ainsi qu'il lui arrivait souvent, elle avait répondu à ma pensée, sans même que je la lui exprime.
Nos rapports étaient tout spirituels. Elle était attentive à me reprendre de tous mes manquements : « Je vous dois la vérité, me disait-elle, je vous la dirai jusqu'à ma mort. Je suis sévère, [6] c'est vrai, mais je sens que le temps presse, il faut que je me hâte de vous former à la perfection, parce que je ne dois pas rester longtemps sur la terre. >
Je retirais toujours un grand profit spirituel de mes épanchements d'âme avec elle : « La principale cause de vos souffrances, de vos combats, me disait-elle, vient de ce que vous regardez trop les choses du côté de la terre et pas assez avec esprit de foi. Vous recherchez trop vos satisfactions. Et pourtant, savez-vous quand vous trouverez le bonheur ? C'est quand vous ne le rechercherez plus. Croyez-moi, j'en ai fait Vexpérience. "
J'admirais sa foi en ses Supérieurs. Quels qu'ils fussent, elle traitait avec eux comme avec Dieu même et en parlait toujours avec grand respect. Quand Mère Marie de Gonzague était Prieure, elle me reprenait quand il m'arrivait de critiquer sa conduite ou de l'appeler [7] « le loup » (surnom que nous lui avions donné entre novices). « C'était bon quand elle n'était pas Prieure, mais à présent qu'elle est revêtue de l'autorité, nous devons la respecter ; si nous agissons envers elle avec esprit de foi, le bon Dieu ne permettra jamais que nous soyons trompées ; même à son insu, elle nous donnera toujours la réponse divine."
C'est animée de ces sentiments surnaturels que me rencontrant un jour allant en direction chez Mère Marie Marie de Gonzague, elle me dit : « Avez-vous pensé à prier pour recommander votre direction au bon Dieu ? C'est très important pour obtenir que les paroles de la Mère Prieure soient pour nous l'organe de la volonté divine. Autrement, vous allez perdre votre temps !" 
Son esprit de foi se révéla surtout dans son emploi de sacristine. Je me suis trouvée quelquefois avec elle pendant qu'elle préparait la Messe du lendemain et j'étais vivement édifiée [8] de voir avec quelle foi, quel respect et quel soin elle s'en acquittait. Elle m'exprimait son bonheur d'avoir, comme les prêtres, le privilège de toucher les vases sacrés, de préparer comme Marie, les langes de l'Enfant-Jésus. Elle les baisait avec amour ainsi que la grande hostie qui allait être consacrée. Un jour, je la rencontrai sous le cloître, son recueillement me frappa, elle semblait porter quelque chose de précieux qu'elle abritait soigneusement avec son scapulaire. Au moment où je la croisai, elle me dit à voix basse d'un ton ému : « Suivez-moi, je porte Jésus ! » Elle venait de retirer de la table de Communion la petite plaque dorée sur laquelle elle avait découvert une parcelle assez notable de la sainte Hostie. Je la suivis jusqu'à la sacristie où, après qu'elle eut déposé son Trésor, elle me fit mettre à genoux près d'elle pour prier, jusqu'à ce qu'elle pût le remettre au prêtre qu'elle avait fait avertir.
Son désir de la Communion était intense. Elle enviait le sort de [9] ceux qui communiaient tous les jours, car en ce temps-là la communauté n'avait pas ce privilège. Pour se consoler de cette privation, elle demandait avec moi au bon Dieu de rester dans son cœur d'une communion à l'autre : « Ah ! lui disait-elle, je ne puis recevoir la sainte Communion aussi souvent que je le désire, mais, Seigneur, n'êtes-vous pas Tout-Puissant ?... Restez en moi comme au Tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite Hostie. »
Un jour de communion, comme elle était très fatiguée, Mère Marie de Gonzague voulut lui faire prendre un remède avant la Messe. Dans sa douleur de perdre la Communion, elle la conjura avec larmes de ne le prendre qu'après la Messe ; elle plaida si bien sa cause qu'elle l'obtint et même, depuis ce jour, fut aboli l'antique usage de perdre la Communion en pareil cas.
Les livres de la Sainte Ecriture, particulièrement les saints Evangiles faisaient ses délices, leurs sens cachés devenaient [10] lumineux pour elle, elle les interprétait admirablement. Dans ses conversations, dans mes directions avec elle, toujours quelques passages de ces livres divins venaient, comme de source,  à l'appui de ce qu'elle me disait.
C'était à croire qu'elle les savait par cœur. « Si j'avais le temps, me disait-elle un jour, j'aimerais à commenter le Cantique des Cantiques, j'ai découvert dans ce Livre des choses si profondes sur l'union de l'âme avec son Bien-Aimé !  » Elle m'expliqua un jour ce passage : « Nous vous ferons des chaînes d'or marquetées d'argent. » — « Quelle chose étrange ! me dit-elle. // serait plus compréhensible que l'Epoux dise à sa bien-aimée : « Nous vous ferons des colliers d'argent marquetés d'or, ou des colliers d'or marquetés de pierres précieuses », car habituellement on ne rehausse pas un bijou de prix par un métal inférieur. Pendant mon oraison, Jésus m'a donné la clef du mystère, j'ai compris que ces [11] colliers d'or figuraient l'amour, la charité et qu'ils ne pouvaient être agréables à Jésus qu'autant qu'ils étaient marquetés d'argent c'est-à-dire d'humilité, de simplicité, d'esprit d'enfance. Oh ! qui pourra dire, ajouta-t-elle toute pénétrée, la valeur que Dieu attache à ces humbles vertus puisque, seules, elles sont trouvées dignes de rehausser l'éclat de la charité !   »
La Servante de Dieu avait une grande dévotion à l'Office divin. Elle y était si recueillie qu'elle me disait y faire quelquefois plus facilement oraison qu'à l'oraison même. Sa tenue était irréprochable. Elle me faisait souvent des recommandations à ce sujet en y attachant une grande importance. « Si vous aviez audience à la Cour d'un Roi terrestre, me disait-elle, votre mise et votre tenue seraient correctes, tous vos mouvements seraient étudiés ; combien plus devez-vous être réservée en présence du Roi des rois et de la Cour céleste qui lui fait cortège ? Se priver, à cause de cette divine [12] Présence, de remuer, de toucher soit à son visage ou à ses vêtements, fait extrêmement plaisir au bon Dieu, parce qu'il voit qu'on fait cas de Lui et qu'on L'aime. »
Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus avait pour la Face adorable de Jésus un culte tout spécial, elle voyait en Elle le miroir des humiliations et des souffrances de Jésus durant sa Passion. La vue de cette divine Face allumait dans son âme un désir passionné de Lui ressembler, ainsi qu'elle me l'exprimait. Elle était fière de porter son nom. Très heureuse de voir ses deux novices : Sr Geneviève et moi, partager sa même dévotion, elle composa pour nous trois une Consécration à la sainte Face. Elle me composa aussi un Cantique sur le même sujet. Ces deux pièces ont été imprimées dans l'édition complète de l'Histoire d'une Ame pages 304 et 375.
Le Chemin de la Croix avait aussi beaucoup d'attrait pour son âme, elle [13] aimait à le faire le plus souvent possible « autant, me disait-elle, pour le bien personnel qu'elle en retirait, que pour délivrer, par ce moyen, les âmes du purgatoire. »
Sa dévotion envers la Sr Vierge était touchante ; ses rapports avec elle étaient ceux d'une enfant avec la mère la plus chérie. Elle lui confiait tout et attendait son secours avec confiance. Quand j'étais en direction avec elle et que j'avais des choses coûteuses à lui dire, elle me conduisait devant la statue miraculeuse qui lui a souri dans son enfance, et me disait : « Ce n'est pas à moi que vous allez dire ce qui vous pèse, mais à la Sr Vierge. » Je m'exécutais et elle écoutait près de moi ma confidence. Ensuite, elle me faisait baiser la main de Marie, me donnait ses conseils et la paix renaissait dans mon âme.
La Servante de Dieu avait un culte pour les Saints Anges et particulièrement pour son Ange Gardien qu'elle aimait à invoquer souvent. Elle [14] me disait que, par respect pour lui, elle s'efforçait d'avoir toujours une tenue digne. Elle me reprenait chaque fois qu'elle me voyait plisser le front ou contracter mon visage : « Le visage est le reflet de l'âme, me disait-elle, il doit toujours être calme et serein comme un petit enfant toujours content, même lorsque vous êtes seule parce que vous êtes constamment en spectacle à Dieu et aux Anges. »
Elle avait une affection filiale pour N.M. Sr Thérèse et N.P. St Jean de la Croix. Les œuvres de ce dernier surtout la ravissaient, elle m'en citait de longs passages, de mémoire, avec une onction indéfinissable. Elle me disait qu'au moment de ses grandes épreuves, ces ouvrages l'avaient réconfortée et fait un bien immense.
Elle m'avait dit avoir demandé à tous les Saints de l'adopter pour enfant et de lui obtenir leur double amour pour le bon Dieu ; en retour, elle leur avait abandonné la gloire [15] qu'ils lui feraient acquérir. Parmi ses privilégiés, elle me citait S* Joseph, les Sr Innocents, Sr Cécile, le B  Théophane Vénard et la B  Jeanne d'Arc. Elle aimait à m'entretenir des vertus caractéristiques de chacun pour m'exciter comme elle à les imiter.
Sr Thérèse de PEnfant-Jésus eut à subir de terribles tentations contre la foi. Un jour qu'elle me parlait des ténèbres dans lesquelles était son âme, je lui dis tout étonnée : « Mais ces cantiques si lumineux que vous composez démentent ce que vous me dites !» — « Ah ! me répondit-elle avec un douloureux sourire, je chante ce que je i eux croire, mais c'est sans aucun sentiment. Je ne voudrais même pas vous dire jusqu'à quel point la nuit est noire dans mon âme, de crainte de vous faire partager mes tentations... » Elle ne m'aurait pas fait cette confidence que jamais je ne m'en serais doutée, à la voir parler et agir tout comme si elle avait été gratifiée de consolations spirituelles.
[16]    

Son Espérance
L'espérance en Dieu était une des vertus caractéristiques de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus, il est impossible de la pousser plus loin qu'elle ne l'a fait. Elle aimait à répéter « qu'on obtient de Dieu autant qu'on en
espère ». Elle me disait qu'elle sentait en elle des désirs infinis d'aimer le bon Dieu, de le glorifier et de le faire aimer et qu'elle espérait fermement que ses désirs seraient tous réalisés et au-delà ! Elle disait que c'était méconnaître la toute-puissance et la bonté infinie de Dieu que de restreindre ses désirs et ses espérances, mais qu'au contraire c'était Le glorifier que de les développer en soi. « Je passerais pour insensée, me disait-elle, si j'énumérais tout ce que j'espère du bon Dieu ! Mes désirs infinis sont ma richesse et pour moi se réalisera la parole de Jésus : " A celui qui a, on donnera et il abondera. » (Matt., XXV, 29.) " On [17] versera dans votre sein une bonne mesure, bien pressée et débordant encore... " » (Luc, VI, 38.)
Son espérance en Dieu ne connut aucune défaillance, même quand son âme fut plongée dans les plus épaisses ténèbres, quand ses prières n'étaient pas exaucées, quand tout allait à rencontre de ce qu'elle aurait voulu. « Le bon Dieu se lassera plutôt de m'éprouver que moi de douter de Lui, me dit-elle un jour ; quand même II me tuerait j'espérerais encore en Lui. »
Un jour je lui manifestai ma crainte que le bon Dieu soit fâché contre moi à cause de mes imperfections sans cesse renaissantes : « Rassurez-vous, me répondit-elle, Celui que vous avez pris pour Epoux a certainement toutes les perfections désirables ; mais, si j'ose le dire, II a en même temps une grande infirmité ; c'est d'être aveugle ! et il est une science qu'il ne connaît pas : c'est le calcul ! Ces deux grands défauts, qui seraient des lacunes fort regrettables [18] dans un époux mortel, rendent le nôtre infiniment aimable. S'il fallait qu'il vît clair et qu'il sût calculer, croyez-vous qu'en présence de tous nos péchés, II ne nous ferait pas rentrer dans le néant ? Mais non, son amour pour nous le rend positivement aveugle ! Voyez plutôt : Si le plus grand pécheur de la terre, se repentant de ses offenses au moment de la mort, expire dans un acte d'amour, aussitôt, sans calculer d'une part les nombreuses grâces dont ce malheureux a abusé, de l'autre tous ses crimes, il ne compte plus que sa dernière prière, et le reçoit sans tarder dans les bras de sa miséricorde. »
Dans ma première année de noviciat, je rencontrais beaucoup d'opposition pour réussir dans ma vocation. Au moment où tout semblait désespéré, Sr Thérèse de PEnfant-Jésus me demanda : « Avez-vous confiance de réussir quand même ? » — « Oui, lui répondis-je, je suis si [19] convaincue que le bon Dieu me fera cette grâce, que rien ne peut m'en faire douter.» — « Gardez bien votre confiance, me dit-elle résolument, il est impossible que le bon Dieu n'y réponde, car 11 mesure toujours ses dons à notre confiance. Cependant, je vous avoue que si je vous avais vue faiblir dans votre espérance, j'aurais douté moi-même tellement tout espoir est perdu du côté humain. »
Elle me demanda un jour si j'abandonnerais, après sa mort, sa petite voie de confiance et d'amour. — « Sûrement non ! lui dis-je, j'y crois si fermement qu'il me semble que si le Pape me disait que vous vous êtes trompée, je ne pourrais pas le croire. » — Oh ! reprit-elle vivement,. il faudrait croire le Pape avant tout ; mais n'ayez pas la crainte qu'il vienne vous dire de changer de voie, je ne lui en laisserai pas le temps car si, en arrivant au Ciel, j'apprends que je [20] vous ai induite en erreur, fobtiendrai du bon Dieu la permission de venir immédiatement vous en avertir. Jusque-là croyez que ma voie est sûre et suivez-la fidèlement.
Je lui demandai comment elle se préparait à ses Communions ;, elle me répondit : « Au moment de communier, je me représente quelquefois mon âme sous la figure d'un enfant de trois ou quatre ans qui, à force de jouer, a ses cheveux et ses vêtements salis et en désordre. Ces malheurs me sont arrivés en bataillant avec les âmes. Mais bientôt la Vierge Marie s'empresse autour de moi; elle a vite fait de me retirer mon petit tablier tout sale, de rattacher mes cheveux et de les orner d'un joli ruban ou simplement d'une petite fleur... et cela suffit pour me rendre gracieuse et me faire asseoir sans rougir au festin des anges. »
« Quand vous êtes malade, me disait-elle, dites-le tout simplement à [21] la Mère Prieure, puis abandonnez-vous au bon Dieu, sans trouble, soit que l'on vous soigne ou que l'on ne vous soigne pas. Vous avez fait votre devoir en le disant, cela suffit. Le reste ne vous regarde plus,, c'est l'affaire du bon Dieu. S'il vous laisse manquer de quelque chose, c'est une grâce, c'est qu'il a confiance que vous êtes assez forte pour souffrir quelque chose pour Lui.  »
Pour elle, jamais elle n'aurait dit qu'elle souffrait si on ne l'y obligeait. On sentait que cela lui était à charge qu'on s'occupe d'elle. « Le bon Dieu voit tout, me disait-elle, je m'abandonne à Lui, II saura bien inspirer Notre Mère de me faire soigner, si la chose est nécessaire. >
Elle me raconta le trait suivant, arrivé cinq mois avant sa mort : « Un soir, l'infirmière vint me mettre aux pieds une bouteille d'eau chaude et de la teinture d'iode sur la poitrine. J'étais consumée par la fièvre, une soif [22] ardente me dévorait. En subissant ces remèdes, je ne pus m'empêcher de me plaindre à Notre-Seigneur : " Mon Jésus, lui dis-je, vous en êtes témoin, je brûle et l'on m'apporte encore de la chaleur et du feu ! Ah ! si j'avais au lieu de tout cela un demi-verre d'eau !... Mon Jésus ! votre petite fille a bien soif ! Mais elle est heureuse pourtant de trouver l'occasion de manquer du nécessaire afin de mieux vous ressembler et pour sauver des âmes. " Bientôt l'infirmière me quitta, et je ne comptais plus la revoir que le lendemain matin, lorsqu'à ma grande surprise elle revint quelques minutes après, apportant une boisson rafraîchissante... Oh ! que notre Jésus est bon ! Qu'il est doux de se confier à Lui !  t>
Quand j'avais des peines de famille, elle me disait : « Confiez-les au bon Dieu et ne vous en inquiétez pas davantage : tout tournera à bien pour eux. Si vous vous en inquiétez vous-même, le bon Dieu ne s'en inquiétera [23] pas et vous priverez vos parents des grâces que vous leur auriez obtenues par votre abandon. »

Sa charité pour Dieu.
On peut dire avec vérité que la vie de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus n'a été qu'un acte d'amour pour Dieu. Elle a réalisé à la lettre le conseil de S* Paul : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, quoi que vous fassiez, faites tout pour l'amour de Dieu. » Le 29 Juillet 1894, la Communauté tira au sort quelques pieuses sentences, le billet qui lui échut en partage fut celui-ci : « Si à chaque instant, il vous était demandé : Que faites-vous ? Votre réponse devrait être : J'aime ! Au réfectoire ? — J'aime ! — Au Chœur ? — J'aime ! — Partout ? — J'aime ! » Ce billet qu'elle garda jusqu'à sa mort lui fit un grand plaisir   et elle me dit : « // est l'écho de mon âme ; depuis longtemps c'est ainsi que [24] j'entends l'amour et que je m'exerce à le pratiquer. » Certains passages des œuvres de N.P. S* Jean de la Croix sur l'amour la ravissaient, elle me les citait fréquemment et principalement celui-ci : « II est de la plus haute importance que l'âme s'exerce beaucoup à l'amour, afin que se consumant rapidement, elle ne s'arrête guère ici-bas et arrive promp-tement à voir Dieu face à face. » Et encore : « Au soir de cette vie, vous serez jugé sur l'amour. Apprenez donc à aimer Dieu comme il doit être aimé et laissez-vous vous-même*. »
Elle me parlait de l'amour de Dieu pour nous avec une telle onction que souvent elle en répandait des larmes. Elle me suggéra et me prépara à m'offrir, comme elle, en victime à l'Amour miséricordieux du bon Dieu.
Un jour, je manifestai de l'orgueil en refusant de reconnaître les torts qu'elle me reprochait. A ce moment la cloche nous appelant à une [25] réunion de la Communauté, nous nous quittâmes brusquement. Peu après, je compris que je lui avais fait de la peine et, m'approchant d'elle, je lui dis simplement : « J'ai été bien méchante tout à l'heure... > Aussitôt je vis ses yeux se remplir de larmes. Me regardant avec beaucoup de tendresse, elle me dit : « Si vous saviez ce qui se passe en moi ! Non, je n'ai jamais éprouvé si vivement avec quel amour Jésus nous reçoit quand nous lui demandons pardon après l'avoir offensé. A peine commen-ciez-vous à m'exprimer votre repentir que mon cœur s'est ému et j'ai senti pour vous plus d'amour qu'auparavant. S'il en est ainsi de moi, pauvre petite créature, que doit éprouver le bon Dieu quand le pécheur revient vers Lui ? Plus vite encore que je ne l'ai fait -— car Lui n'attend pas que les paroles sortent de nos lèvres — au premier mouvement du cœur repentant, non seulement Il [26] pardonne, II oublie et rend son amour au pêcheur, mais II l'aime bien davantage encore qu'avant sa faute. Ah ! si fêtais seule, je sanglotterais... c'est trop d'amour !  »
Tout servait à augmenter son amour. Je lui racontai, un jour, certains faits de magnétisme dont j'avais été témoin. Le lendemain elle me dit : « Que votre conversation d'hier m'a fait de bien ! Oh ! que je voudrais me faire magnétiser par Jésus!... Avec quelle douceur je lui ai remis ma volonté ! Oui, je veux qu'il s'empare de mes facultés, de telle sorte que je ne fasse plus des actions humaines et personnelles mais des actions toutes divines inspirées et dirigées par l'Esprit d'Amour. »
Je lui fis part de mon intention d'expliquer sa Petite Voie d'Amour à mes Parents et amis. — « Oh ! me dit-elle, faites bien attention en vous expliquant, car notre Petite Voie mal comprise pourrait être prise pour du [27] quiétisme ou de l'illuminisme. » Elle m'expliqua alors ces fausses doctrines inconnues pour moi ; je me rappelle qu'elle me cita M  Guyon comme hérétique. « Ne croyez pas, me dit-elle, que suivre la voie de l'amour, c'est suivre une voie de repos toute de douceurs et de consolations. Ah ! c'est tout le contraire. S'offrir en victime à l'Amour, c'est se livrer sans réserve au bon plaisir divin, c'est s'attendre à partager avec Jésus ses humiliations,  son  calice d'amertume...   »
« J'avais désiré être très riche, me dit un jour Sr Thérèse de l'E.-Jésus, afin d'avoir la consolation de sacrifier au bon Dieu tous les plaisirs que j'aurais pu me donner avec une belle fortune. Le bon Dieu qui exauce tous mes désirs, combla aussi celui-là. Au moment de ma Profession, j'appris que l'entreprise où mon Père avait placé une forte somme était sur le point de réussir. Je ne saurais [28] dire combien mon cœur était heureux de pouvoir, en m'unissanî à Jésus, lui offrir la fortune que j'espérais à ce moment. »
De son amour pour Dieu, naissait un zèle ardent pour le salut des âmes, particulièrement pour les âmes des prêtres. C'est pour eux spécialement qu'elle avait embrassé sa vie de Carmélite. Elle me disait qu'en priant et en se sacrifiant pour leur sanctification on travaillait en même temps au salut des âmes dont ils étaient chargés. Elle avait un amour maternel pour les âmes et les appelait « ses enfants ». Elle pensait à eux continuellement et travaillait avec ardeur pour « gagner leur vie éternelle » ainsi qu'elle le disait.
Un jour de lessive, je me rendais à la buanderie sans me presser, examinant en passant les fleurs du jardin. Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus s'y rendait de même, mais d'un pas alerte. Elle m'eut bientôt [29] croisée et me dit en m'entraînant : « Est-ce ainsi qu'on se dépêche quand on a des enfants à nourrir et qu'on est obligé de travailler pour les faire vivre ? Dépêchons-nous, car si nous nous amusons, nos enfants mourront de faim !  »
Elle me disait encore : « Autrefois, dans le monde, en m'éveillant le matin, je pensais à ce qui devait probablement m'arriver d'heureux ou de fâcheux dans la journée ; et, si je ne prévoyais que des ennuis, je me levais triste. Maintenant, c'est tout le contraire ; je pense aux peines, aux souffrances qui m'attendent ; et je me lève d'autant plus joyeuse et pleine de courage, que je prévois plus d'occasions de témoigner mon amour à Jésus et de sauver des âmes. Ensuite, je baise mon crucifix, je le pose délicatement sur l'oreiller tout le temps que je m'habille et je lui dis : " Mon Jésus, vous avez assez travaillé, assez pleuré pendant les 33 années de [30] votre vie sur cette pauvre terre ! Aujourd'hui, reposez-vous...  C'est à mon tour de combattre et de souffrir."
Elle me dit une autre fois : « A l'Office de Sexte, il y a  un verset que je prononce tous les jours à contrecœur. C'est celui-ci : " Inclinavi cor meum ad faciendas justificationes tuas in œternum, propter retri-butionem. " (Ps 118) Intérieurement je m'empresse de dire: " O mon Jésus, vous savez bien que ce n'est pas pour la récompense que je vous sers ; mais uniquement parce que je vous aime et pour sauver des âmes. " »
Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus avait un si grand désir de la Communion qu'elle demandait avec instance à Jésus de rester en elle d'une Communion à l'autre. Elle avait confiance d'être exaucée et elle me disait que rien n'était impossible à la toute-puissance de Dieu et qu'il ne lui aurait pas inspiré cette demande s'il [31] n'avait voulu la réaliser. Voici la formule de sa prière, dans son Acte d'offrande à l'Amour Miséricordieux : « Je le sais, ô mon Dieu, plus vous voulez donner, plus vous faites désirer, je sens en mon cœur des désirs infinis et c'est avec confiance que je vous demande de venir prendre possession de mon âme. Ah ! je ne puis recevoir la Sr Communion aussi souvent que je le désire, mais, Seigneur, n'êtes-vous pas Tout-Puissant ? Restez en moi comme au Tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite hostie... »
Dans le cantique : « J'ai soif d'amour » qu'elle me composa pour ma Profession, elle voulait exprimer la même pensée dans ces vers : « Toi le grand Dieu que tout le Ciel adore « Tu vis en moi prisonnier nuit et jour... »
Et à ce propos, elle me disait : « Pour ses petites victimes d'amour, le bon Dieu fera des prodiges... mais habituellement ils s'opéreront dans la foi;  [32] autrement elles ne pourraient pas vivre.   »
Je dis un jour à la Servante de Dieu : « Si j'étais infidèle, je n'irais pas au Ciel tout droit ? » -— « Oh ! ce n'est pas cela, me répondit-elle, le bon Dieu est si bon qu'il s'arrangerait de façon à ce que vous ne perdriez rien, mais c'est Lui qui perdrait de l'amour !...  »
« Qui donc vous a enseigné votre petite voie d'amour qui dilate tant le cœur ? » lui dis-je une autre fois. — « C'est Jésus tout seul qui m'a instruite, me répondit-elle. Aucun livre, aucun théologien ne m'a enseignée et pourtant je sens dans le fond de mon cœur que je suis dans la vérité. Je n'ai reçu d'encouragement de personne, sauf de Mère Agnès de Jésus   et quand l'occasion s'est présentée d'ouvrir mon âme, j'étais si peu comprise que je disais au bon Dieu, comme St Jean de la Croix : ' Ne m'envoyez plus désormais de messagers qui ne savent pas me dire ce que je veux. "
[33]    

Sa Charité pour le prochain.
La grande charité de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus pour le prochain m'avait toujours beaucoup frappée. Elle la manifestait en toute occasion, et ces occasions étaient fréquentes.
Pendant plus de trois ans elle eut, comme première d'emploi, la Sœur la plus exerçante qu'on puisse rencontrer ; par ses nombreuses manies et exigences elle ferait perdre la patience à un ange ; c'est l'appréciation de toutes celles qui la connaissent. Il faut une vertu héroïque pour se plier à tous ses caprices ; malgré ses manières vives, elle n'avance à rien à cause de ses mille minuties. Quand elle voyait Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus allant faire une commission pressée, elle allait devant elle et marchant ensuite à tous petits pas, elle l'empêchait de la devancer. Toute la journée elle l'étourdissait de ses sermons ; ses dis- [34] cours étaient de vraies charades, jamais elle n'exprimait nettement sa pensée ; après maints détours de phrases obscures, la conclusion était presque invariable : « Je vous ai mise sur la voie, devinez le reste !... » Un jour qu'elle me parlait de la sorte, je lui dis d'un ton impatienté : « Je suis pressée, dites-moi franchement ce que vous voulez, je ne comprends pas ce que vous dites !» — « Oh ! ma petite sœur, me répondit-elle, jamais Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus ne m'a parlé comme vous le faites ! » Je rendis compte de la chose à la Servante de Dieu, qui me dit : « Oh ! soyez bien douce avec elle, elle est malade, puis c'est de la charité de lui laisser croire qu'elle nous fait du bien et cela nous donne l'occasion de pratiquer la patience. Si déjà vous vous plaignez, vu le peu de rapports que vous avez avec elle, que diriez-vous si vous étiez à ma place obligée de l'écouter toute la journée ? [35] Et bien, ce que je fais vous pouvez le faire, ce n'est pas bien difficile ; il faut veiller à ne pas s'agacer intérieurement, à adoucir son âme par des pensées charitables ; après cela on pratique la patience comme naturellement. » J'avoue que j'ai été si souvent édifiée de la patience et de la charité de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus envers cette sœur que j'estime que, pour cela seulement, elle aurait bien gagné d'être canonisée.
Aux travaux communs ou à la récréation, elle recherchait de préférence la compagnie des Sœurs qu'elle voyait un peu tristes et s'efforçait de les épanouir par son entrain et les services qu'elle leur rendait. Quand elle ne pouvait y parvenir, elle priait pour elles, ainsi qu'elle me le dit un jour.
Elle demanda et obtint d'être placée comme aide d'une sœur avec laquelle aucune n'avait pu tenir. Cette sœur, qui est maintenant retournée dans le monde, était affligée d'une [36] noire mélancolie et d'un caractère violent ; elle fit subir bien des peines à la Servante de Dieu par ses injustices, ses paroles dures et méchantes. Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus supportait tout sans se plaindre jamais et par sa douceur apaisait sa compagne au point que celle-ci finissait par reconnaître ses torts et s'en humiliait près d'elle. La Servante de Dieu profitait de ces bons moments pour la raisonner, lui remonter le moral, si bien que cette sœur avouait que personne au monde ne l'avait comprise et lui avait fait autant de bien que Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus.
Mieux que personne, à cause de l'intimité de nos âmes et des conseils qu'elle me donnait, il m'était facile de découvrir ses actes de vertu cachés. C'est ainsi que, dans les travaux communs, je la voyais prendre de préférence la part la plus difficile, la moins attrayante. Un jour je lui demandais ce qui était le mieux [37], ou d'aller rincer le linge à l'eau froide ou de rester à laver à l'eau chaude dans la buanderie. Elle me répondit : « Oh ! ce n'est pas difficile à savoir ! Quand cela vous coûte d'aller à l'eau froide, c'est signe que cela coûte aussi aux autres, car nous sentons toutes à peu près les mêmes choses, alors allez-y ; si, au contraire, il fait chaud, restez de préférence à la buanderie. En prenant les plus mauvaises places on pratique et la mortification pour soi et la charité pour les autres, puisqu'on leur abandonne les meilleures places. » Elle me disait d'aller à la récréation dans le but, non pas de me récréer, mais de récréer les autres. « Là, plus qu'ailleurs peut-être, disait-elle, nous trouvons des occasions de nous renoncer pour pratiquer la charité. Par exemple, si quelqu'une vous raconte une histoire ennuyeuse, écoutez-la avec intérêt pour lui faire plaisir; rendez-vous agréable à toutes, vous n'y réussirez, il est vrai, qu'en vous renon- [38] çant vous-même, mais ensuite vous sortirez de la récréation avec une vigueur nouvelle pour avancer dans le chemin de la vertu. » Je remarquai avec quelle perfection elle pratiquait tous ses conseils, elle était toujours prête à se déranger pour rendre service et elle le faisait avec un sourire si aimable qu'on aurait pu croire que c'était l'obliger que de la mettre à contribution.
J'ai été témoin de sa charité héroïque envers la Sœur qui lui était si antipathique, et dont elle parle dans sa Vie, page 172 ; elle ne m'a jamais pourtant entretenue de ses combats à l'égard de cette Sœur, mais je lui étais trop unie et l'étudiais trop de près pour ne pas les avoir devinées ; quand je voulais lui en parler, elle détournait adroitement la conversation,  ce qui me confirmait dans la vérité.
Quand elle reçut les lumières si vives sur la charité, dont elle parle [39] dans sa Vie, chap. X, elle me les communiqua, et depuis ce jour je remarquais les progrès de cette vertu dans son âme ; je puis dire qu'elle était devenue toute charité tellement resplendissait dans ses actions le « commandement nouveau du Seigneur  » qu'elle avait si bien compris. Elle ne disait plus qu'on la dérangeait quand on venait à contre-temps et même inutilement la troubler dans son travail. C'était immédiatement qu'elle rendait le service qu'on lui demandait. « Faire attendre un service, le promettre pour plus tard, ce n'est pas accomplir parfaitement la charité », me disait-elle. Elle avait une si grande complaisance que je remarquais bien des Sœurs en abuser et lui demander son aide comme une chose due. C'était au point que j'en étais parfois révoltée, mais elle, elle trouvait la chose toute naturelle et sa charité la rendait ingénieuse pour faire plaisir à tout le monde. Aux approches de la [40] fête de la Mère Prieure, presque toutes les Sœurs lui apportaient leurs cadeaux de fête pour qu'elle les embellisse par quelques peintures. Chacune voulait être servie la première, et au lieu de reconnaissance elle recevait souvent des reproches : « Vous avez mieux soigné l'ouvrage de ma Sœur une telle, vous avez commencé par elle... etc. » II y en avait d'assez peu délicates pour exiger des peintures très compliquées, elle se surmenait et se fatiguait beaucoup pour les contenter, mais elle y arrivait rarement. Tous ces insuccès, si pénibles parfois à la nature,: semblaient ne pas l'effleurer : « Quand on travaille pour le bon Dieu, me disait-elle, on n'attend aucune reconnaissance de la créature et ses, reproches  ne peuvent pas  nous  enlever  la paix.   J>
Elle m'apprenait à surnaturaîiser mes affections. S'apercevant que, je me recherchais auprès de notre [41] R  Mère Agnès de Jésus, ce qui était pour moi une source de peines, elle me dit un jour : « Vous croyez aimer beaucoup Notre Mère ? — Certainement ! si je ne. l'aimais pas, il me serait indifférent de lui voir préférer les autres à moi. — Eh ! bien, je vais vous prouver que vous vous trompez absolument ; ce n'est pas Notre Mère que vous aimez, c'est vous-même. Lorsqu'on aime réellement, on se réjouit du bonheur de la personne aimée, on fait tous les sacrifices pour le lui procurer. Donc, si vous aviez cet amour véritable et désintéressé, si vous aimiez Notre Mère pour elle-même, vous vous réjouiriez de lui voir trouver du plaisir à vos dépens ; et, puisque vous pensez qu'elle a moins de satisfaction à parler avec vous qu'avec une autre, vous ne devriez pas avoir de peine lorsqu'il vous semble être délaissée. » Ces paroles furent pour mon âme un trait de vive lumière. Pour la première fois de [42] ma vie, je compris le véritable amour et je convins que, jusqu'à présent, je n'avais pas su aimer.
Le 13 Juin 1897, elle m'écrivit au verso d'une image de Noël : < Que le divin petit Jésus trouve en votre âme une demeure toute parfumée des rosés de l'Amour, qu'il y trouve encore la lampe ardente de la charité fraternelle qui réchauffera ses petits membres glacés, qui réjouira son petit cœur en Lui faisant oublier l'ingratitude des âmes qui ne l'aiment pas assez. »
II me reste à parler de la charité qu'elle exerça envers moi-même. C'est bien grâce à elle que j'ai réussi à être carmélite. Mon manque de vertu, de santé et aussi le peu de sympathie que je rencontrais dans la
Communauté, parce que je venais d'un autre Carmel, me créa mille difficultés presque insurmontables. Dans ces moments pénibles, seule la Servante de Dieu me con- [43] solait, m'encourageait et saisissait adroitemsnt les occasions de plaider ma cause près des Sœurs qui étaient contre moi. « Que de bon cœur je donnerais ma vie, me répétait-elle, pour que vous soyez carmélite ! » Aussi le jour de ma Profession, 30 Avril 1896, elle m'avoua qu'elle le comptait parmi les plus beaux de sa vie ; sa joie semblait égaler la mienne. En souvenir, elle me peignit une image de la Sainte Face et composa trois poésies pour chanter mon bonheur. (Deux de ces poésies : « Glose sur le Divin » et « J'ai soif d'Amour » ont été imprimées dans l'Histoire d'une Ame.) Le soir de ce beau jour, je trouvai notre lit couvert par elle de myosotis, avec ce billet : « Ma petite sœur chérie, je voudrais avoir des fleurs immortelles à vous offrir en souvenir de ce beau jour, mais ce n'est qu'au Ciel que les fleurs ne se flétriront jamais et... Ces myosotis vous diront au moins que [44] dans le cœur de votre petite sœur restera toujours gravé le souvenir du jour où Jésus vous a donné le Baiser de l'Union qui doit se terminer ou plutôt s'accomplir aux Cieux. 
[44 suite]

Sa Prudence
Si Thérèse de l'Enfant Jésus fit toujours paraître une prudence et une maturité bien au dessus de son âge. A la voir agir et raisonner on eut cru qu'elle avait l'expérience des années. Bien souvent, en ce temps là, à cause de la mentalité [« Mentalité »; premier jet: « malice noire ». Nouvel exemple de la tendance du témoin à dramatiser... Plus loin: « esprits erronés »: l'adjectif est biffé] de Mère Marie de Gonzague et de certains esprits de la communauté, il y avait des différends, même des scènes; alors quand les choses étaient trop envenimées, c'était toujours Sr Thérèse de l’Enfant Jésus qui, avec un tact et une habileté peu ordinaires, remettait la paix dans la Communauté.
A cause de sa sagesse étonnante, [45] je la consultais comme un oracle; elle éclairait tous mes doutes, sans hésitation et avec précision elle m'indiquait ce que je devais faire ou éviter. J'ai eu toujours à me féliciter d'avoir suivi ses conseils et quand je voulais aller à l'encontre j'avais à le regretter.
Je lui écrivis un jour que pour me punir d'une infidélité, j'avais résolu de me priver de la Communion du lendemain. Voici le billet qu'elle m'envoya: « Petite fleur, chérie de Jésus, cela suffit bien que, par l'humiliation de votre âme, vos racines mangent de la terre... il faut entrouvrir ou plutôt élever bien haut votre corolle, afin que le Pain des Anges vienne, comme une rosée divine, vous fortifier et vous donner tout ce qui vous manque. »
A la fin d'une grande retraite, je lui parlais de mes résolutions et de la nouvelle ferveur dont j'étais animée. Mais elle me dit: «
Prenez garde [46] à vous! J'ai toujours remarqué que l'enfer est décharné contre une âme qui sort de retraite. Les démons s'unissent pour nous faire tomber dès nos premiers pas afin de nous décourager. En effet, une fois tombées, nous disons: « Comment pourrais je tenir mes résolutions, puisque dès à présent, j'y ai manqué ? » Si nous raisonnons ainsi, les démons sont vainqueurs. Il faut donc chaque fois qu'ils vous renverseront vous relever sans étonnement et dire à Jésus avec humilité: « S'ils m'ont fait tomber, je ne suis pas vaincue, me voilà encore debout prête à recommencer le combat pour votre amour. » Alors Jésus, touché de votre bonne volonté, sera lui-même votre force. »

Un jour, je voulais me priver de l'oraison pour me dévouer à un travail pressé, elle me dit: « A moins d'une grande nécessité, ne demandez jamais permission de manquer les exercices de Communauté pour un travail quelconque, c'est là un dévouement qui ne peut pas faire plaisir à Jésus. Le vrai dévouement, c'est de ne pas perdre une minute et de se dépenser entièrement pendant les heures destinées au travail. »

Ma trop grande sensibilité me faisait pleurer souvent et pour des riens. Sr Thérèse de l’Enfant Jésus, constatant que cette faiblesse mettait obstacle à mon avancement spirituel, s'ingénia pour me guérir, de m'imposer de pleurer chaque fois dans une coquille. Ce moyen original me réussit parfaitement.

Un jour, je voulais lui faire valoir un acte de vertu que j'avais pratiqué —  « Quoi d'étonnant! me dit elle, que vous ayez agi ainsi. Quand on pense à toutes les lumières, à toutes les grâces que Jésus vous accorde, vous auriez été bien coupable d'agir autrement. Qu'est ce que cela en compa  [48] raison de ce qu'il a le droit d'attendre de votre fidélité ? Vous devriez plutôt vous humilier de laisser échapper tant d'occasions de pratiquer la vertu ! »  Sa répartie me fut une leçon salutaire; maintenant encore elle m'empêche d'avoir de la complaisance en moi même quand je fais quelque chose de bien.

Un jour de fête au réfectoire, on avait oublié de me donner du dessert. Après le dîner, j'allai voir Sr Th. de l’Enfant Jésus à l'infirmerie et, trouvant là ma voisine de table, je lui fis comprendre assez adroitement que j'avais été oubliée. Sr. Th. de l'Enfant J. m'ayant entendue, m'obligea d'aller en avertir la Soeur chargée du service, et comme je la suppliais de ne pas me l'imposer: « Non, me dit elle, ce sera votre pénitence, vous n'êtes pas digne des sacrifices que le bon Dieu vous demande, il vous demandait la privation de votre dessert, car c'est Lui qui a permis qu'on vous [49] oublie, il vous croyait assez généreuse pour ce sacrifice, et vous trompez son attente en allant le réclamer! »  Je puis dire que sa leçon porta des fruits et me guérit pour toujours de l'envie de recommencer.

Je remarquais surtout sa prudence dans les directions que j'avais avec elle. Aucune question curieuse ni embarrassante, même sous le prétexte de faire du bien. Elle écoutait mes confidences avec intérêt, mais ne les provoquait pas. Je m'étais bien aperçue de ce qu'elle écrivit plus tard dans sa vie (p. 184): « Quand je parle avec une novice, je veille à me mortifier, j'évite à lui adresser des questions qui satisferaient ma curiosité... car il me semble que l'on ne peut faire aucun bien en se recherchant soi même. »
Une fois je lui exposai des scrupules au sujet de la pureté, elle me dit: « C'est étonnant comme les âmes [50] perdent facilement la paix à propos de cette vertu ! Le démon ne l'ignore pas, c'est pourquoi il les tourmente tant à ce sujet. Et pourtant, il n'y a pas de tentation moins dangereuse que celle là. Le moyen de s'en délivrer, c'est de les regarder avec calme, ne pas s'en étonner, encore moins les craindre. Habituellement à la première attaque, on s'épouvante, on croit tout perdu; c'est justement de cette peur, de ce découragement dont le diable se sert pour faire tomber les âmes. Pourtant, soyez sûre qu'une tentation d'orgueil est bien plus dangereuse et le bon Dieu bien plus offensé quand on y succombe, que lorsque l'on fait une faute, même grave, contre la pureté, car il a égard à la fragilité de notre nature pervertie, tandis que pour une faute d'orgueil il n'y a pas d'excuse. Et c'est cependant une faute que les âmes commettent souvent et facilement sans s'en inquiéter ! Une tentation d'orgueil [51] devrait être crainte plus que le feu, tandis qu'une tentation contre la pureté ne peut qu'humilier notre âme et par là lui faire plus de bien que de mal. »

Dans une autre occasion, elle me dit: « Remarquez la méthode employée pour faire briller les cuivres: on les enduit de boue, de matières qui les salissent et les rendent ternes, après cette opération, ils resplendissent comme l'or. Eh bien, les tentations sont comme cette boue pour l'âme, elles ne servent qu'à faire briller en elle les vertus opposées à ces mêmes tentations. » 

Je lui dis ma peine d'avoir de nombreuses distractions dans mes prières: « Moi aussi j'en ai beaucoup, me répondit elle, mais aussitôt que je m'en aperçois, je prie pour les personnes qui m'occupent l'imagination et ainsi elles bénéficient de mes distractions. »

Je lui dis un jour: « J'ai grand peur du jugement au moment de ma mort, car on nous [52] répète sans cesse que  Dieu trouve des taches dans ses anges »  et qu'Il « jugera les justices mêmes ».—  « C'est vrai, me répondit elle, mais si vous ne voulez plus avoir peur, faites comme moi, prenez le moyen de forcer le bon Dieu à ne pas vous juger du tout, en vous présentant devant Lui les mains vides, c'est à dire ne gardez rien pour vous, donnez tous vos mérites aux âmes au fur et à mesure que vous les acquérez, de la sorte le bon Dieu ne pourra plus juger ce qui n'est plus à vous! »—Mais, repris je, si Dieu ne juge pas mes bonnes actions, il jugera mes mauvaises, et alors ?—  « Que dites vous là ! Notre Seigneur, qui est la Justice même, ne pourra juger vos mauvaises actions s'Il ne juge pas vos bonnes ! Rassurez vous, pour les victimes de l'Amour il n'y aura pas de jugement, le bon Dieu se hâtera de récompenser, par [53] des délices éternelles, son propre amour qu'Il verra brûler dans leur coeur. »
La Servante de Dieu suivait l'attrait de mon âme pour la conduire à Jésus. Elle me disait qu'elle ne voudrait jamais contraindre les âmes à suivre sa voie, à moins que celles ci n'y soient inclinées et ne le veuillent, parce que le bon Dieu les conduit par différentes voies et que chacune doit y marcher selon la volonté divine. C'est ainsi, qu'à cette époque, très enfant de caractère, je me servais d'une méthode assez originale pour pratiquer la vertu: celle de réjouir l'Enfant Jésus en jouant avec Lui toute espèce de jeux spirituels. Cette méthode me faisant faire de sérieux progrès, Sr Thérèse de l'Enfant Jésus m'y encouragea par la lettre suivante qu'elle déposa dans notre cellule, la nuit de Noël 1896.


[55] Un jour que je me désolais de mon peu de courage, Sr Thérèse de l'Enfant Jésus me dit: « Vous vous plaignez de ce qui devrait causer votre plus grand bonheur. Où serait votre mérite, s'il fallait que vous combattiez seulement quand vous vous sentez du courage ? Qu'importe que vous n'en ayez pas, pourvu que vous agissiez comme si vous en aviez! Si vous vous sentez trop lâche pour ramasser un bout de fil, et que néanmoins vous le fassiez pour l'amour de Jésus, vous avez plus de mérite que si vous accomplissiez une action beaucoup plus considérable dans un moment de ferveur. Au lieu de vous attrister, réjouissez-vous donc de voir qu'en vous laissant sentir votre faiblesse, le bon Dieu vous ménage l'occasion de lui sauver un plus grand nombre d'âmes ! »  [56]


Sa Justice
La vertu de justice brilla particulièrement en Sr Thérèse de l’Enfant Jésus. Ses novices recouraient à elle en toute confiance parce qu'elles la savaient juste; elle nous donnait ses conseils, tranchait nos difficultés sans qu'il s'y mêlât aucune recherche d'elle même, aucune considération humaine, c'est pourquoi, je regardais ses décisions comme étant l’expression même de la volonté de Dieu.
Elle était fidèle à son devoir et rien n'aurait pu l'en détourner; pour moi, quand je voulais me rappeler le texte de nos règlements, je n'avais qu'à la regarder agir.
Elle ne témoignait extérieurement aucune préférence pour ses novices, chacune pouvait s'en croire la plus aimée et pourtant elle comptait parmi elles sa propre soeur et une cou [57] sine germaine... Je me rappelle que Sr Geneviève, sa soeur, qui connaissait bien la photographie, tira quelques groupes de Communauté. Sr Thérèse m'invitait alors à me placer près d'elle, ce qui me faisait le plus grand plaisir; cependant, prenant en pitié Sr Geneviève qui se fatiguait beaucoup aux préparatifs, je voulus plusieurs fois lui céder cette place enviée, mais la Servante de Dieu m'en empêcha, disant: « Non, ce ne serait pas juste, c'est à votre tour, Sr Geneviève est à côté de moi dans des groupes de famille et vous, vous n'y êtes pas. »
Elle aimait la vérité et subissait avec peine les dissimulations imposées par le triste caractère de Mère Marie de Gonzague. Au moment de l'injustice criante qui eut lieu au sujet de la Profession de Sr Geneviève, elle fut prise d'une sainte indignation et ne craignit pas de défendre tout haut les droits méconnus de l'autorité. Elle me fit alors penser à Notre Seigneur flagellant les vendeurs du Temple [58]   j'admirais son courage, qui certes ne venait pas d'une affection naturelle pour ses soeurs, mais d'un amour de justice et d'une profonde douleur de voir le bon Dieu offensé [PA 481, où ce trait est plus développé, à la demande de M. Dubosq, sous-promoteur de la Foi. Sur cet incident, survenu en janvier 1896, cf. CG II, 1182-1184].  Elle souffrait de voir Mère Marie de Gonzague vivre dans l'illusion sur ses défauts et tenta tous les moyens de lui ouvrir les yeux sur la vérité. Elle s'exposa ainsi bien des fois à la malveillance de cette pauvre Mère aveuglée par sa triste passion de jalousie, mais peu lui importait ! Elle ne visait qu'à faire du bien à cette âme malheureuse qu'elle aimait malgré tout.

Sa Force
Sr Thérèse de l'Enfant Jésus poussa la vertu de force morale jusqu'à l'héroïsme.
Quand j'entrai au Carmel, sa soeur, notre Rde Mère Agnès de Jésus, était Prieure et je fus bien édifiée de la force d'âme qu'elle fit paraître quand elle assistait, [59] impuissante, aux scènes scandaleuses de jalousie que faisait journellement la Mère Marie de Gonzague à sa Petite Mère tant aimée. Il faut en avoir été témoin pour se faire une idée de la violente persécution qu'eut à subir Mère Agnès de Jésus: « C'est un prodige, me disait la Servante de Dieu, qu'elle n'en soit pas morte de chagrin. »  Et moi je trouve que c'est un égal prodige que Sr Thérèse de l'Enfant Jésus, dont le coeur était si sensible et si affectueux, ait pu supporter aussi sans mourir le contrecoup de tant de peines. Et pourtant sa sérénité d'âme n'en fut jamais troublée, on la trouvait toujours gracieuse et aimable même au milieu de l'orage. « Le bon Dieu qui permet ce mal en tirera le bien, me disait elle, notre Petite Mère est une sainte, c'est pourquoi il ne l'épargne pas... sûrement, au Ciel, elle aura la couronne des martyrs. »  Elle me disait aussi que c'était pour nous un devoir de prier pour la conversion de Mère Marie de Gonzague et qu'elle [60] avait plus de chagrin de voir le bon Dieu offensé par elle, que de voir souffrir sa Petite Mère [PO 463; PA 483. Les propos sont nettement atténués aux Procès].
C'est la même pensée qu'elle m'exprima dans une autre occasion, où je lui disais que je n'aimais pas voir souffrir les âmes saintes. — « Je suis loin d'être comme vous, me répondit elle. Les saints qui souffrent ne me font jamais pitié! Je sais qu'ils ont la force de supporter leurs souffrances, que c'est pour eux des occasions de grands mérites et de gloire pour le bon Dieu; mais ceux qui ne sont pas saints, qui ne savent pas profiter de leurs souffrances, oh! que je les plains! ils me font pitié ceux là! Je mettrais tout en œuvre pour les consoler et les soulager. »

Dans la Communauté j'ai souvent entendu les anciennes vanter la force d'âme de Sr Thérèse de l'Enfant Jésus au moment des pénibles épreuves de son Père, et elle même, en me les racontant, me disait: « Ces épreuves [61] sont pour moi le sujet d'une action de grâce perpétuelle; ces humiliations d'autrefois sont aujourd'hui ma gloire. »

Nous parlions un jour du bonheur des martyrs et de notre espérance de le devenir à cause des persécutions religieuses. Elle me disait: « Pour moi, je m'exerce déjà à souffrir joyeusement; par exemple, lorsqu'on prend la discipline, je m'imagine être sous les coups des bourreaux pour la confession de la foi; plus je me fais de mal, plus je prends un air joyeux. J'agis de même pour toute autre souffrance corporelle, au lieu de laisser mon visage se contracter par la douleur, je fais un sourire ! »
Une autre fois, elle vint toute rayonnante me dire: « Notre Mère vient de me raconter la persécution qui sévit de toutes parts contre les Communautés religieuses. Quelle joie ! le bon Dieu va réaliser le plus beau rêve de ma vie! Quand je pense que nous vivons dans l'ère des martyrs!... Ah ! ne nous faisons plus [62] de peine des petites misères de la vie, appliquons-nous à les porter généreusement pour mériter une si grande grâce ! »


Un jour que je pleurais, Sr Thérèse de l'Enfant Jésus me dit de m'habituer à ne pas laisser paraître ainsi mes petites souffrances, ajoutant que rien ne rendait la vie de communauté plus triste que l'inégalité d'humeur. — « C'est vrai, lui dis je, désormais je ne pleurerai plus qu'avec le bon Dieu. »  Elle reprit vivement: « Pleurer devant le bon Dieu! gardez vous d'agir ainsi. Vous devez paraître triste, bien moins encore devant Lui que devant les créatures. Comment ! ce bon Maître n'a pour réjouir son Coeur que nos Monastères; il vient chez nous pour se reposer, pour oublier les plaintes continuelles de ses amis du monde; car le plus souvent sur la terre, au lieu de reconnaître le prix de la Croix, on pleure et on gémit, et vous feriez comme le commun des mortels ?... Franchement ce n'est pas de l'amour désintéressé [63] C'est à nous de consoler Jésus, ce n'est pas à Lui de nous consoler ! Je le sais, il a si bon coeur que, si vous pleurez, il essuiera vos larmes; mais ensuite il s'en ira tout triste, n'ayant pu reposer en vous sa tête divine. Jésus aime les coeurs joyeux. Il aime une âme toujours souriante. Quand donc saurez vous Lui cacher vos peines, ou lui dire en chantant que vous êtes heureuse de souffrir pour Lui ?»

La Servante de Dieu était d'un courage incomparable, elle a suivi sa Règle sans adoucissement jusqu'à complet épuisement de ses forces. Jamais elle ne disait qu'elle souffrait à moins qu'on ne l'obligeât, par obéissance, à le dire. Elle commença à souffrir sérieusement de la gorge, trois ans avant sa mort, mais on n'y prit pas garde. C'est à la fin du Carême 1896, qu'elle avait accompli dans toute la rigueur de notre Ordre, qu'elle fut prise du crachement de sang dont elle parle dans sa Vie. En [64] ma qualité d'aide infirmière, elle m'en fit part dans la matinée du lendemain, Vendredi Saint; son visage était rayonnant de bonheur dans l'espoir d'aller bientôt voir le bon Dieu; elle m'exprima aussi sa joie de ce que Mère Marie de Gonzague lui avait facilement permis, malgré cet accident, de pratiquer tous les exercices de pénitence de ces deux derniers jours saints. Elle me fit promettre le secret de cette triste nouvelle (qu'elle appelait heureuse !) pour ne pas affliger Mère Agnès de Jésus. Je gardai donc pour moi seule le poids de cette immense peine, augmentée d'une révolte intérieure contre l'imprudence de Mère Marie de Gonzague qui, non seulement ne la faisait pas soigner, mais s'exposait à augmenter son mal par sa permission insensée. Or, ce Vendredi Saint, elle jeûna comme nous toute la journée, ne mangeant qu'un peu de pain sec et buvant de l'eau, à midi et à 6 heures du soir. De plus, en dehors des Offices, elle ne cessa de faire des nettoyages [65] très fatigants. L'après midi, l'ayant vue montée sur une échelle pour laver des carreaux et frappée de sa mine pâle et défaite, je la suppliai, en pleurant, de me laisser achever son ouvrage, mais elle me le refusa. Le soir, elle prit encore la discipline pendant trois Miserere. Aussi, en rentrant épuisée dans sa cellule, elle fut reprise du même crachement de sang que la veille.


Depuis lors sa santé déclina avec des alternatives de mieux et de pire, ce qui ne l'empêchait pas de suivre tous les exercices de Communauté et de paraître toujours souriante.
Elle me confia que, souvent pendant l'Office divin, le coeur lui manquait par la violence qu'elle se faisait pour psalmodier et rester debout et que, tentée de sortir, elle secouait sa fatigue par cette parole:  « Si je meurs, on le verra bien ! »  (Parole d'un soldat allant s'emparer d'un drapeau ennemi.)
Quand je m'apercevais qu'elle était [66] à bout de forces, j'allais demander à Mère Marie de Gonzague de la dispenser au moins de l'Office des Matines, mais mes démarches n'avaient aucun succès, il m'était répondu à peu près: « Qu'est ce que c'est qu'une jeunesse comme vous autres, qui faites attention à vos moindres maux et cherchez à vous dispenser des fatigues de la Règle ! Autrefois on n'aurait jamais manqué Matines ! Si Sr Thérèse de l'Enfant Jésus n'en peut plus, qu'elle vienne me le dire elle même ! »  Mais la Servante de Dieu n'allait jamais se plaindre et quand elle s'apercevait que j'y allais pour elle, elle me suppliait de ne pas le faire, m'assurant que Notre Mère était au courant de ses fatigues et, puisqu'elle n'y prenait pas garde, qu'elle était inspirée par le bon Dieu qui voulait exaucer son désir d'aller sans soulagement jusqu'au bout de ses forces.
Elle y alla, en effet, car la veille du jour où elle ne devait plus se relever, [67] elle vint encore à la récréation du soir. J'ai gardé un souvenir bien douloureux de cette dernière récréation. En entrant dans la salle de Communauté, la Servante de Dieu, oppressée et brûlante de fièvre, vint s'asseoir sur ses talons à côté de moi. Elle me dit à voix basse: « Je viens près de vous pour que vous me gardiez, je sens que je n'aurais pas la force de soutenir une conversation, vous allez donc avoir l'air de m'entretenir, de cette façon d'autres ne vont pas me parler. Je vous l'avoue, je me sens bien malade mais je ne veux pas encore le dire, Mère Agnès de Jésus en aurait tant de peine !... Hier soir, j'ai mis plus d'une 1/2 heure à remonter dans notre cellule, j'étais obligée de m'asseoir presque à chaque marche de l'escalier pour me reprendre. Arrivée dans notre cellule, il m'a fallu des efforts inouïs pour me déshabiller seule, j’ai cru un moment que je ne pourrais y arriver... Si vous saviez à quel état d'impuissance réduit la maladie !... »  Cette déclaration me perça le coeur. Malgré sa défense, j'avertis Mère Marie de Gonzague et depuis lors on s'occupa sérieusement de la soigner. [68]


Sa Tempérance
Sr Thérèse de l'Enfant Jésus était très mortifiée, mais d'une mortification aimable et qui ne se faisait pas remarquer. Pour moi qui la suivais et l'étudiais de près, elle m'édifiait dans tous ses actes, c'est pourquoi je recevais ses conseils et ses remontrances comme j'aurais reçu ceux d'un ange visible. Elle n'usait des personnes et des choses que par nécessité, pour l'accomplissement de son devoir ou par charité, sans jamais y rechercher son plaisir. J'admirais en particulier son détachement envers ses soeurs selon la nature, ne leur donnant pas plus de témoignages d'affection qu'à ses autres soeurs.
Dernièrement, j'exprimai mon étonnement à sa soeur aînée, Sr Marie du Sacré-Coeur, de ce [69] qu'ayant eu une soeur si extraordinairement sainte, elle n'avait presque pas recherché sa compagnie et avait semblé plutôt la délaisser.—  « C'est certain, me répondit elle, mais comment vouliez vous que j'aille de son côté ? J'en avais pourtant bien envie ! mais par fidélité elle ne voulait pas me parler... »


Au réfectoire, j'étais sa voisine de table et malgré toute mon attention, je n'ai jamais pu remarquer ce qu'elle aimait ou n'aimait pas: elle mangeait de tout indifféremment. Quand elle fut bien malade et que l'infirmière l'obligea de dire son goût, elle avoua alors que certains mets lui avaient toujours fait mal; or je l'avais vue les manger avec la même indifférence que les autres aliments.
Les conseils de mortification qu'elle me donnait me faisaient plus facilement remarquer la sienne, car elle ne me donnait pas un conseil sans l'accomplir elle même parfaitement. C'est ainsi qu'elle me recommandait de ne pas faire de [70] mélanges dans ma nourriture pour la rendre plus agréable; de ne pas m'appuyer le dos contre le mur en mangeant (ceci demande une grande attention, puisque les bancs assez étroits sont attenants au mur); de terminer mon repas par quelque chose qui ne flatte pas le goût, comme une bouchée de pain sec. « Tous ces petits riens, me disait elle, ne nuisent pas à la santé, ils ne nous font pas remarquer et ils maintiennent notre âme dans un état surnaturel de ferveur. »
Elle me recommandait aussi, quand j'étais assise dans notre cellule, d'éloigner notre petit banc du mur pour ne pas m'y appuyer. Bref, elle me rappelait à la mortification dans tous mes actes, ce qui me donnait une preuve de l'attention qu'elle y apportait elle même.
Au dernier Carême, l'année de sa mort (elle était déjà bien malade) Mère Marie de Gonzague, pour lui adoucir son jeûne, lui faisait prendre le matin, un tout petit [71] morceau de chocolat, mais elle, pour tempérer cette douceur, mettait dans sa bouche aussitôt après, un petit morceau de bois de gentiane. Elle cachait soigneusement cette mortification que je n'ai découverte que par ruse.
De son propre aveu, le froid fut la plus pénible mortification corporelle qu'elle endura au Carmel; elle la supporta héroïquement sans se plaindre, ni rechercher du soulagement. Elle me reprenait quand je laissais paraître que j'avais froid, soit en marchant courbée ou en grelottant. J'avais mis un jour nos alpargates à sécher sur une chaufferette et les avais mises chaudes à mes pieds pour me réchauffer. Sr Thérèse de l'Enfant Jésus, s'en étant aperçue, me dit: « J'aurais fait ce que vous venez de faire, j'aurais pensé commettre une grande immortification; à quoi nous servirait d'avoir embrassé une vie austère, si nous cherchions à nous soulager dans tout ce qui peut nous faire souffrir ? Sans un ordre de l'obéissance nous ne devons pas nous soustraire à la plus petite pratique de mortification. »  [72]


Son Obéissance
La Servante de Dieu fut héroïque dans son obéissance. Pour rien au monde, elle n'aurait voulu faire quoi que ce soit sans permission. Un jour qu'elle avait oublié de demander une permission, je lui dis qu'elle pouvait faire la chose et qu'ensuite elle en rendrait compte. Elle me répondit vivement:  « Non, bien sûr ! A moins d'un cas bien extraordinaire, je ne me permettrais jamais d'agir ainsi, quand je ne suis pas munie de permission, je préfère m'abstenir; c'est ainsi pour mes permissions de la semaine, je n'en use pas, tant que j'ai oublié de les demander. Ces petits assujettissements nous font pratiquer notre voeu d'obéissance dans la perfection, mais si nous nous y soustrayons, à quoi bon avoir fait ce voeu ? »

Non seulement Sr Thérèse de l'Enfant Jésus accomplissait jusqu'au scrupule [73] tous nos règlements écrits et nos usages, mais elle prouva surtout l'héroïcité de son obéissance dans sa fidélité exemplaire à accomplir à la lettre et sans raisonnements la multitude de petits règlements que Mère Marie de Gonzague établissait ou détruisait au gré de ses caprices, règlements instables dont la Communauté tenait peu de compte. Et ce qui était le plus admirable, c'était qu'elle obéissait ainsi non seulement aux ordres de sa Mère Prieure, mais elle obéissait avec la même promptitude à n'importe quelle Soeur de la Communauté. J'en ai fait moi même l'expérience plus d'une fois à ma grande édification et confusion. Un jour, entre autres, je lui dis: « Allez faire telle chose. »  Immédiatement, elle quitta son occupation, qui certainement avait plus d'attrait pour elle, et se rendit où je l'envoyais. Et pourtant elle était ma Maîtresse et nullement obligée de faire ce que je lui disais. Aussi, depuis ce jour, quand je lui demandais quelque chose, je m'empressais d'ajouter: [74] « si cela vous plaît, ou si cela ne vous dérange pas, je vous laisse libre, etc. »  tellement je craignais qu'elle prenne mes demandes pour un ordre.
Il est recommandé dans nos règlements de ramasser les plus petits morceaux de bois qu'on peut rencontrer par la maison parce qu'ils peuvent servir à allumer le feu. Sr Thérèse de l'Enfant Jésus poussait la fidélité à cette pratique jusqu'à recueillir soigneusement les petits bois provenant de la taille de ses crayons.
Après sa Prise d'Habit, notre Rde Mère Agnès de Jésus lui apprenant à s'asseoir sur ses talons, comme il est d'usage au Carmel, lui avait dit de s'asseoir du côté droit. Elle prit ce conseil pour un ordre et, jusqu'à sa mort, elle s'y assujettit ne voulant jamais se permettre de changer de côté, même pour se délasser.
Elle était très régulière et quittait ce qu'elle faisait au premier coup de la cloche. Elle veillait extrêmement à ne pas [75] me parler pendant le grand silence, il n'y avait qu'un pressant motif de charité qui pût la faire déroger à cette loi.
Pour me donner une leçon d'obéissance, elle me confia un jour l'acte héroïque qu'elle accomplit étant postulante et novice: « Notre Maîtresse, me dit elle, me commanda de lui dire chaque fois que j'avais mal à l'estomac. Or, cela m'arrivait tous les jours et ce commandement fut pour moi un véritable supplice. Quand le mal d'estomac me prenait j'aurais préféré cent coups de bâton plutôt que d'aller le dire, mais je le disais chaque fois par obéissance. Notre Maîtresse—qui ne se souvenait plus de l'ordre qu'elle m'avait donné—me disait: " Ma pauvre enfant, jamais vous n'aurez la santé de faire la Règle, c'est trop fort pour vous! " Ou bien, elle demandait pour moi quelque remède à Mère Marie de Gonzague qui répondait mécontente: " Mais enfin, cette enfant là [se] plaint toujours ! on vient au Carmel pour [76] souffrir, si elle ne peut pas porter ses maux qu'elle s'en aille ! " J'ai pourtant continué bien longtemps par obéissance à confesser mes maux d'estomac au risque d'être renvoyée jusqu'à ce qu'enfin le bon Dieu, prenant en pitié ma faiblesse, permit qu'on me déchargeât de l'obligation de faire cet aveu. »


Sa Pauvreté
Sr Thérèse de l'Enfant Jésus pratiqua la pauvreté dans toute sa perfection. Je remarquais son attention à ne rien perdre et à tirer parti de tout, pour éviter la moindre dépense.
Elle baissait très bas la mèche de sa petite lampe de façon à n'en recevoir que la lumière indispensable. Elle raccommodait jusqu'au bout ses vêtements et tout ce qui était à son usage pour éviter de les renouveler. Par ce même esprit de pauvreté, elle écrivait toujours à lignes très rapprochées pour user moins [77] de papier. Quand, au réfectoire, il lui arrivait de prendre quelques grains de sel de trop, au lieu de les jeter, elle supportait l'inconvénient de les garder en réserve pour un autre repas.
Elle me recommandait souvent cette vertu de pauvreté, m'assurant qu'il était très enviable de manquer du nécessaire, parce qu'alors on pouvait se dire vraiment pauvre. Elle me disait que lorsque je ne pouvais éviter de faire acheter et qu'on m'apportait un choix, je devais sans hésiter, prendre ce qu'il y avait de moins cher, pour imiter les pauvres.

Sa Chasteté
Tout dans la Servante de Dieu respirait la pureté. Je ne saurais dire le bien qu'elle fit à mon âme au sujet de cette vertu. Elle m'apprit à voir toute chose avec pureté. « Tout est pur pour les purs», aimait elle à me répéter, « le mal ne se trouve que dans une volonté perverse ». Elle m'avoua qu'elle n'avait jamais [78] été tentée contre la pureté.
Cette âme si pure me dit un jour: « Je fais toujours une extrême attention, quand je suis seule, soit en me levant, soit en me couchant, à avoir la réserve que j'aurais si j’étais devant d'autres personnes. Et d'ailleurs, ne suis je pas toujours en présence de Dieu et de ses Anges!  Cette modestie m'est devenue tellement habituelle que je ne saurais agir autrement. »

Son Humilité
L'humilité de Sr Thérèse de l'Enfant Jésus fut vraiment héroïque. Elle recherchait l'humiliation comme un trésor. Souvent elle me suppliait de lui rapporter toutes les paroles désagréables que j'entendais non seulement sur elle mais, ce qui devait lui être plus pénible, sur sa chère Petite Mère et ses autres soeurs. Sachant le plaisir réel que je lui causais je ne lui cachais aucune des paroles amères que je pouvais entendre.
[79] Elle exprime elle même la joie qu'elle éprouvait en ces occasions, dans l'Histoire d'une Ame, chap. X: « Ah ! vraiment c'est plus qu'un plaisir, c'est un festin délicieux qui comble mon âme de joie. Comment une chose qui déplaît tant à la nature peut elle donner un pareil bonheur ? Si je ne l'avais expérimenté, je ne le pourrais croire. »
Un jour, elle m'aborda par ces paroles: « Une table abondante et choisie vient d'être servie en votre honneur; heureusement pour vous j'ai passé à ce moment là et, comme une mère pour son enfant, j'ai recueilli avidement ces mets substantiels, je vous les apporte parce que je pense qu'ils vous feront le bien et le plaisir qu'ils me feraient à moi-même. » Ces mets étaient des paroles humiliantes, des mauvais jugements contre moi. « Promettez moi, me dit elle en finissant, que vous agirez pour moi comme j'agis pour vous ? Voyez comme je vous donne des preuves d'un véritable amour; puisque vous m'aimez, donnez moi ces mêmes preuves. »

[80] Bien des fois en récréation ou ailleurs, quand je lui disais: « Qu'est ce que vous pensez ? dites moi quelque chose ? »  — « Ce que je pense ? répondait elle avec un profond soupir, ah ! que je voudrais être inconnue et comptée pour rien !... »
C'est dans sa dévotion à la Sainte Face qu'elle puisait ses désirs d'humiliations. Constamment elle me répétait d'un ton pénétrant ce passage d’Isaïe (chap. 53): « Son Visage était comme caché, Il nous a paru un objet de mépris, le dernier des hommes... etc. »  Oh ! que je voudrais, ajoutait elle, que mon visage fût caché comme le sien afin qu’ici-bas personne ne puisse me reconnaître. »
Dans les poésies qu'elle m'a composées, toujours elle me propose l'humilité de Jésus pour modèle, par exemple dans cette strophe:
« Pour moi sur la rive étrangère
« Quels mépris n'as tu pas reçus !...
« Je veux me cacher sur la terre,
[81] « Etre en tout la dernière
    « Pour toi, Jésus. »
Non seulement la Servante de Dieu laissait paraître cette joie surnaturelle quand je lui racontais des rapports contre elle, mais je remarquais en elle la même sérénité quand des Soeurs lui jetaient à l'improviste des paroles dures et désagréables.
Une religieuse ancienne ne pouvait pas comprendre que Sr Thérèse de l'Enfant Jésus, si jeune, s'occupât des novices, et elle lui faisait sentir sans ménagement l'opposition qu'elle ressentait à son égard. Un jour, à la récréation, elle lui dit des paroles amères, entre autres qu'elle avait plus besoin de se diriger elle même que de diriger les autres. De loin, j'examinais attentivement la scène, l'air d'angélique douceur de la Servante de Dieu contrastait singulièrement avec l'air passionné de son interlocutrice, et je l'entendis lui répondre: « Ah ! ma soeur, vous avez bien raison, je suis encore bien plus imparfaite que vous ne le croyez ! »
Un jour, je lui racontais certains procédés à mon égard, que je trouvais injustes, elle me dit: «C'est une chose très [82] juste qu'on nous méprise, qu'on ait pour nous des manques d'égards: c'est nous traiter comme nous le méritons. »
Pour m'aider à accepter une humiliation, elle me fit cette confidence:
« Si je n'avais pas été acceptée au Carmel, je serais entrée dans un Refuge pour y vivre inconnue et méprisée au milieu des pauvres " repenties ". Mon bonheur aurait été de passer pour telle. Je me serais faite l'apôtre de mes compagnes, leur disant ce que je pense de la miséricorde du bon Dieu... »  Et comme je lui demandais comment elle serait parvenue à cacher son innocence à son confesseur, elle me répondit: « Je lui aurais dit que j'avais fait dans le monde une confession générale et qu'il m'était défendu de la recommencer. »
Le 30 novembre 1895, elle me fit connaître son Acte d'offrande comme Victime à l'Amour, dont elle parle dans sa Vie (p. 148). Je lui manifestai alors un grand désir de l'imiter. [83] Elle approuva ma résolution et il fut décidé que je ferais cet acte le lendemain. Mais restée seule, et réfléchissant à mon indignité, je conclus qu'il me fallait une plus longue préparation. Je retournai donc voir Sr Thérèse de l’Enfant Jésus et lui expliquai les raisons pour lesquelles je voulais différer mon offrande.. Aussitôt, son visage prit une expression de grande joie: « Oui, me dit elle, cet Acte est encore plus important que ce que nous pouvons imaginer, mais savez vous la préparation que le bon Dieu demande de nous ? Eh bien, c'est de reconnaître humblement notre indignité. Ah! puisqu'Il vous fait cette grâce, livrez vous à Lui sans crainte. »

Ce qu'elle appelait sa Petite Voie d'enfance spirituelle était le sujet continuel de nos entretiens. « Les privilèges de Jésus sont pour les tout petits, me répétait elle. »  Elle ne tarissait pas sur la confiance, l’abandon, la simplicité, la droiture, l’humilité du petit enfant et [84] me le proposait toujours comme modèle. Un jour, que je lui manifestai mon désir d'avoir plus de force et d'énergie pour pratiquer la vertu, elle reprit: « Et si le bon Dieu vous veut faible et impuissante comme une enfant, croyez vous que vous aurez moins de mérite ?... Consentez donc à trébucher à chaque pas, à tomber même, à porter vos croix faiblement, aimez votre impuissance; votre âme en retirera plus de profit que si, portée par la grâce, vous accomplissiez avec élan des actions héroïques qui rempliraient votre âme de satisfaction personnelle et d’orgueil. »

Je me décourageais à la vue de mes imperfections, Sr Thérèse de l’Enfant-Jésus me dit: « Vous me faites penser au tout petit enfant qui commence à se tenir debout, mais ne sait pas encore marcher. Voulant absolument atteindre le haut d'un escalier pour retrouver sa maman, il lève son petit pied afin de monter la 1ère marche. Peine inutile ! il retombe toujours sans pouvoir avancer. Eh bien, [85] consentez à être ce petit enfant; par la pratique de toutes les vertus, levez toujours votre petit pied pour gravir l'escalier de la sainteté. Vous n'arriverez même pas à monter la première marche, mais le bon Dieu ne demande de vous que la bonne volonté. Du haut de cet escalier, il vous regarde avec amour. Bientôt, vaincu par vos efforts inutiles, il descendra lui même, et, vous prenant dans ses bras, vous emportera pour toujours dans son Royaume où vous ne le quitterez plus. Mais si vous cessez de lever votre petit pied, il vous laissera longtemps sur la terre. »

Une autre fois où je m'attristais encore de mes défaillances, elle me dit: « Vous voilà encore sortie de la Petite Voie! La peine qui abat et décourage vient de l'amour propre, la peine surnaturelle relève le courage, donne un nouvel élan pour le bien; on est heureux de se sentir faible et misérable, parce que plus on le reconnaît humblement, attendant tout gratuitement du bon Dieu sans aucun mérite de notre part, [86] plus le bon Dieu s'abaisse vers nous pour nous combler de ses dons avec magnificence. »
Elle me dit encore: « Le bon Dieu m'a fait comprendre que le seul moyen de faire de rapides progrès dans la voie de l'amour, c'est de rester toute petite; aussi maintenant je chante avec N.P. St Jean de la Croix:
« Et m'abaissant si bas, si bas,
Je m'élevai si haut, si haut,
Que je pus atteindre mon but ! »

[86 bis] Elle ne cessait de me mettre en garde contre le démon de l'orgueil: « Il tourne sans cesse autour de nous, disait elle. On s'aveugle, on s'enténèbre si facilement... Voyez le pauvre Lamennais qui avait pourtant écrit de si belles choses sur l'humilité! Tout ce que l'on peut dire et écrire ce n'est rien. Ce qui préserve, c'est d'être à chaque instant dans la disposition d'accepter humblement d'être reprise, même si l'on n'a pas conscience d'avoir eu tort, et surtout ne pas s'excuser intérieurement. L'humble paix qui s'ensuivra sera la récompense de notre effort. Il nous est bon et même nécessaire de nous voir quelquefois à terre, de constater notre imperfection; cela fait plus de bien que de se réjouir de ses progrès.—Pour vous aider répétez avec confiance cette prière, particulièrement au moment du combat: " Jésus doux et humble de coeur, rendez mon coeur semblable au vôtre. " Aussitôt vous sentirez l'apaisement et la force de pratiquer l'humilité. »
[suite de 86]
Pourquoi désirez vous tant être oubliée et comptée pour rien ? lui demandai je un jour, moi je trouve cela très agréable d'être aimée et considérée.— « Je suis bien de votre avis! me répondit elle, et c'est justement parce que j'ai soif d'amour et de gloire que je méprise ceux de la terre qui ne sont que mirages et illusions. Au Ciel seulement j'en pourrai jouir réellement et pleinement; là, il me faudra, pour me satisfaire, l'amour de tous les coeurs et s'il me manquait seulement l'amour d'un seul, il me semble que je ne pourrais [87] m'empêcher de dire à Jésus, comme Aman pour Mardochée: « Seigneur, tant que celui là ne m'aimera pas, mon bonheur ne sera pas complet. »

Ses Dons surnaturels
Les dons surnaturels: miracles, extases, etc., que l'on admire ordinairement dans la vie des saints, ne furent pas le partage de la Servante de Dieu. Sa vie ici bas ne sortit pas, pour ainsi dire, de l'ordinaire; c'est là son cachet particulier qui la rend imitable et accessible à tous. Le bon Dieu lui faisait sentir qu'il le voulait ainsi pour la donner comme modèle aux nombreuses âmes qui marchent dans la voie commune et ordinaire de la perfection, dans la nuit de la foi. Elle m'en parlait quelquefois avec sa simplicité habituelle. Je me souviens qu'un jour je lui exprimai le désir que sa mort eût lieu pendant son action de grâces après la Communion. « Oh ! non, reprit elle vivement, ce n'est pas ainsi que je désire [88] mourir, ce serait une grâce extraordinaire qui découragerait les " petites âmes " parce qu'elles ne pourraient pas imiter cela ! Il faut qu'elles puissent tout imiter en moi... »
Son haut degré de perfection, d'union à Dieu et aussi sa grande intelligence naturelle la rendaient très perspicace, de sorte que bien souvent je crus qu'elle avait le don de lire dans mon âme, tellement les conseils qu'elle me donnait si à propos convenaient aux besoins secrets de mon âme. Je lui en fis la remarque et elle me répondit: « Je n'ai pas du tout ce don, mais voici mon secret: Je ne vous fais jamais d'observations sans invoquer la Ste Vierge, je lui demande de m'inspirer ce qui doit vous faire le plus de bien. Après cela, je vous avoue que souvent moi même je suis étonnée de certaines choses que je vous dis, sans réflexion de ma part. Je sens seulement que je ne me trompe pas et que c'est la volonté du bon Dieu que je vous les dise. »

Il m'arriva un jour un fait [89] assez extraordinaire. Je n'étais pas contente de ce qu'elle n'avait pas voulu me recevoir alors que j'avais été la trouver en temps inopportun et je voulus lui faire sentir ma mauvaise humeur en ne lui parlant pas de la journée. Le soir, elle vint me trouver et comme je me disposais à lui faire des reproches, je fus soudainement saisie, en la voyant, d'un sentiment surnaturel qui changea complètement mes dispositions si bien qu'au lieu d'exécuter mon projet, je ne pus que m'excuser de l'avoir dérangée inutilement et reconnaître humblement que j'avais été bien imparfaite. J'étais comme sous l'action d'une force supérieure qui me contraignait suavement d'agir ainsi et me faisait comprendre que je ne traitais pas avec une personne quelconque mais avec une sainte particulièrement aimée de Dieu. Depuis lors, dans mes rapports avec elle, je ne pus me défendre d'un certain respect mêlé d'une admiration chaque jour grandissante pour cet ange de vertus.

[90] J'ai été subitement et merveilleusement consolée plus d'une fois par la seule puissance de sa prière. Avant ma Profession, je me trouvais un jour brisée de fatigue et accablée de peines intérieures. Le soir, avant l'oraison, je voulus lui en dire deux mots, mais elle me répondit: « L'oraison sonne, je n'ai pas le temps de vous consoler; d'ailleurs je vois clairement que j'y prendrais une peine inutile, le bon Dieu veut que vous souffriez seule pour le moment. »  Je la suivis à l'oraison, dans un tel état de découragement que, pour la 1ère fois, je doutai de ma vocation. J'étais à genoux depuis quelques minutes, accablée de ces tristes pensées, quand tout à coup, sans avoir prié, sans même avoir désiré la paix, je sentis un changement subit dans mon âme; je compris les charmes de la souffrance et je sortis de l'oraison absolument transformée. Le lendemain, je racontai à Sr Thérèse de l'Enfant Jésus ce qui s'était passé et comme elle paraissait très émue, je voulus en savoir la cause: « Que Dieu est bon ! me dit elle [91] alors, hier au soir, vous me faisiez une si profonde pitié que je ne cessai point, au commencement de l'oraison, de prier Notre Seigneur de changer les dispositions de votre âme et de vous montrer le prix des souffrances. Il  m'a exaucée ! »
Avant de quitter sa charge de Prieure en 1896, Notre Rde Mère Agnès de Jésus devait nous faire faire Profession à Sr Geneviève et à moi, car notre temps de Noviciat était expiré. Les difficultés que souleva alors Mère Marie de Gonzague furent si grandes que je dus être retardée après les élections. J'eus le pressentiment de cette épreuve. Sr Thérèse de l'Enfant Jésus à qui je communiquai mes appréhensions m'engageait inutilement d'en faire le sacrifice. Un soir je ne cessai de pleurer remplie de cette triste pensée... lorsque subitement mes idées changèrent, sous le coup d'une grâce puissante, et qui fut durable, j'acceptai l'épreuve non seulement avec résignation mais avec joie... Le lendemain, je demandai à Sr Thérèse de l'E. Jésus [92] si elle avait prié pour moi.
« Oh ! oui, me répondit elle, je m'y sentais fortement poussée hier soir pendant le silence. » Je compris tout. L'heure où elle avait tant prié était précisément celle où la grâce avait surabondé dans mon coeur.
La Servante de Dieu me parla bien des fois de son espérance de passer son Ciel à faire du bien sur la terre. Dans sa dernière composition récréative, qu'elle écrivit en février 1897, année de sa mort, elle mit dans la bouche de St Stanislas Kostka l'expression de ses pensées à ce sujet. « Ce qui m'a plu en composant cette pièce, me dit elle ensuite c'est que j'ai exprimé ma certitude qu'après la mort on peut encore travailler sur la terre au salut des âmes. St Stanislas, mort si jeune, m'a servi admirablement pour dire mes pensées et mes aspirations à ce sujet. »

Voici le passage copié textuellement: (St Stanislas s'adressant à la Ste Vierge venant lui annoncer sa mort prochaine): « Je ne regrette [93] rien sur la terre et cependant j'ai un désir, un désir si grand que je ne saurais être heureux dans le ciel s'il n'est pas réalisé... Oh ! Marie, dites moi que les Bienheureux peuvent encore travailler au salut des âmes... Si je ne puis travailler dans le paradis pour la gloire de Jésus je préfère rester dans l'exil et combattre encore pour Lui ! »

(La Ste Vierge :) Tu voudrais augmenter les gloires De Jésus ton unique amour
Pour Lui dans la céleste cour Tu remporteras des victoires...
Oui, mon enfant, les Bienheureux Peuvent encore sauver des âmes
De leur amour les douces flammes Attirent des coeurs vers les Cieux.

(St  Stanislas :) Oh ! que je suis heureux... Douce Reine du Ciel, je vous en prie, quand je serai près de vous dans la Patrie, permettez moi de revenir sur la terre afin de protéger des âmes dont la longue carrière ici bas complétera la mienne... ainsi par elles, je pourrai présenter au Seigneur une abondante moisson de mérites. [94]

(La Ste Vierge :) Cher enfant tu protégeras Des âmes luttant en ce monde
Plus leur moisson sera féconde Et plus au Ciel tu brilleras !...

Une autre fois, je dis à Sr Thérèse de l’Enfant-Jésus en regardant le Ciel: « Que nous serons heureuses quand nous serons là haut ! — C'est vrai, reprit elle, mais pour moi si j'ai le désir d'aller bientôt dans le Ciel, ne croyez pas que ce soit pour me reposer ! Je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre jusqu'à la fin du monde. Après cela seulement je jouirai et me reposerai. Si je ne croyais fermement que mon désir pût se réaliser, j'aimerais mieux ne pas mourir et vivre jusqu'à la fin des temps afin de sauver plus d'âmes ». Elle avait un air inspiré et plein de certitude en prononçant ces paroles.
J'ai l'impression qu'elle eut révélation de ses gloires futures. A ce sujet, elle me dit un jour: «Mes désirs montent à l'infini... Ce que le bon Dieu me réserve après ma mort, ce que je pressens de gloire et d'amour dépasse tellement tout ce que l'on peut concevoir, que je suis forcée, par moments, d'arrêter ma pensée. J'en ai comme le vertige...   Et elle ajouta en riant: « Une autre que vous pourrait me prendre pour une folle ou une grande orgueilleuse !
 [95]

Sa Réputation de sainteté pendant sa vie
Pour moi, dès mon entrée au Carmel, j'ai toujours considéré comme héroïque la sainteté de Sr Thérèse de l'Enfant Jésus. Je la regardais agir avec admiration et je me rappelle qu'écrivant à mes parents et amis du monde, je leur faisais part de mes impressions à son sujet, ajoutant que je m'étonnais qu'une telle perfection puisse exister sur la terre et qu'à cause de cela j'étais persuadée que ma sainte petite compagne s'envolerait bientôt au Ciel. Dans cette persuasion, je gardais soigneusement comme des reliques tout ce qu'elle me donnait. Ayant obtenu la permission de lui couper les cheveux, au lieu de les brûler, je les conservais dans la conviction qu'ils serviraient à opérer des miracles après sa mort.

A part les soeurs de la Servante de Dieu qui partageaient mon opinion, le [96] reste de la Communauté, tout en l'estimant une bonne religieuse, paraissait indifférente à son égard. Plusieurs d'entre elles lui firent même sentir l'animosité qu'elles ressentaient contre ce groupe des « quatre soeurs Martin », comme elles appelaient dédaigneusement Sr Thérèse et ses soeurs.
Ce mouvement d'antipathie avait été éveillé et était entretenu par Mère Marie de Gonzague. C'était pourtant elle qui avait tout fait pour favoriser l'entrée des quatre soeurs dans la Communauté; son caractère jaloux le lui fit regretter amèrement, les qualités supérieures de ces sujets d'élite lui portaient ombrage et elle mettait tout en œuvre pour étouffer leur valeur ou au moins pour empêcher la Communauté de les apprécier. Sa conduite pour y arriver fut souvent inique et notre Rde Mère Agnès de Jésus fut en particulier, pendant son priorat, la victime de sa triste passion.
La Servante de Dieu lui portait moins ombrage parce qu'elle était toute jeune [97] et lui restait dépendante en sa qualité de novice; c'est pourquoi, bien que la traitant sévèrement, elle savait reconnaître ses vertus et disait avec admiration qu'elle n'avait jamais rencontré tant de maturité et de sainteté réunies dans une si jeune religieuse. Au fond, c'était la pensée intime de toute la Communauté, à part deux ou trois mauvais esprits. Mère Marie de Gonzague m'a dit même plusieurs fois: « S'il y avait à choisir une Prieure dans toute la Communauté, sans hésiter, je choisirais Sr Thérèse de l'Enfant Jésus, malgré son jeune âge. Elle est parfaite en tout; son seul défaut est d'avoir ses trois soeurs avec elle. »

Sa Précieuse Mort
Depuis son double crachement de sang, fin du Carême 1896, la santé de la Servante de Dieu déclina rapidement. La Prieure, Mère Marie de Gonzague, la fit d'abord ausculter par le Dr La Néele [98] qui n'attacha pas d'importance à ce grave accident, ce qui empêcha qu'elle fût soignée comme on aurait dû. Néanmoins, sa toux persistant, on fit venir vers le mois de Juillet suivant le Dr de Cornière; lui aussi dit qu'il n'y avait rien de grave, du moins pour le moment; il conseilla des fortifiants, lui fit des pointes de feu pour calmer ses douleurs de côté et ordonna des frictions pour rétablir la circulation du sang. Le traitement des frictions fut particulièrement pénible à la Servante de Dieu. Chaque matin, au réveil, Sr Geneviève allait lui frictionner tout le corps avec sa ceinture de crin; mais loin de lui faire du bien, cette opération achevait de l'épuiser et la laissait courbaturée pour toute la journée. Mais elle ne s'en plaignait pas et se laissait traiter comme on le voulait. Les pointes de feu la firent aussi beaucoup souffrir, le Docteur lui en fit jusqu'à 500 en une fois! Malgré ces durs traitements, [99] elle suivait encore tous les exercices de la Communauté. Elle ne s'arrêta complètement qu'au mois de Juin 1897.

C'est à ce moment que cessèrent mes rapports avec Sr Thérèse de l'Enfant Jésus, parce qu'on m'enleva (à mon grand chagrin !) ma charge d'aide infirmière et qu'il fut interdit aux novices d'aller lui parler pour ne pas la fatiguer; donc, depuis cette époque, je n'eus plus d'épanchement seule à seule avec elle. Cette privation me fut très pénible. Je lui écrivis ma peine à ce sujet et voici le billet qu'elle m'envoya: « 6 juin 1897. Ma chère petite soeur, votre lettre me réjouit l'âme, je vois bien que je ne me suis pas trompée en pensant que le bon Dieu vous appelle à être une grande sainte, tout en restant petite et le devenant chaque jour davantage. Je comprends très bien votre peine de ne plus pouvoir me parler, mais soyez sûre que je souffre aussi de mon impuissance et que jamais je n'ai si bien senti que vous tenez [100] une place immense dans mon coeur... Vous voulez savoir si j'ai de la joie d'aller en Paradis ? c'est une trop lente conductrice; je ne compte plus que sur l'amour. J'en aurais beaucoup si j'y allais, mais... je ne compte pas sur la maladie, demandez au bon Dieu que toutes les prières qui sont faites pour moi servent à augmenter le Feu qui doit me consumer. »

Un jour, n'en pouvant plus de peine et de combat de ce qu'on me tenait éloignée d'elle comme une étrangère, j'allai à l'infirmerie et j'exhalai mes plaintes devant une de ses soeurs: « Vos Soeurs et votre cousine, lui dis je, ne peuvent pas vous aimer davantage que moi et elles ont la consolation de venir vous voir quand elles veulent, je trouve que ce n'est pas juste ! »  Ma plainte amère fit de la peine à la Servante de Dieu, elle me renvoya en me reprochant sévèrement mon manque de vertu. Le soir, elle me fit remettre ce billet: « Ma chère petite soeur, je ne veux [101] pas que vous soyez triste, vous savez quelle perfection je rêve pour votre âme, voilà pourquoi je vous ai parlé sévèrement... J'aurais compris votre combat et vous aurais consolée doucement si vous ne l'aviez pas dit tout haut, et gardé dans votre coeur tout le temps que Dieu l'aurait permis. Je n'ai plus qu'à vous rappeler que notre grande affection doit être cachée. »

Une autre fois ayant besoin d'aller me consoler près d'elle, je me rendis à l'infirmerie, mais une Soeur m'en refusa l'entrée assez durement. Alors au comble du chagrin, j'allai devant le St Sacrement qui était exposé à l'oratoire. Aussitôt arrivée, ma peine s'évanouit complètement pour ne plus faire place qu'à une paix toute céleste, j'étais heureuse de voir tous les appuis de la terre me faire défaut, Jésus seul remplissait mon coeur et lui suffisait. Quelques jours après cette grâce inappréciable j'eus occasion de dire à Sr Thérèse de l'Enfant Jésus: « Ne vous inquiétez plus de moi, je n'ai plus de [102] peine. Je sens que vous priez pour moi et vos souffrances m'obtiennent bien des grâces. » — « Oh ! quelle consolation vous me donnez! me dit elle, j'en pleurerais bien... Que Jésus est bon d'exaucer ainsi mes prières pour vous! »
Le 12 Août, jour de mes 23 ans, elle m'écrivit sur une image d'une main tremblante: « Que votre vie soit toute d'humilité et d'amour afin que bientôt vous veniez où je vais... dans les bras de Jésus !.. »

« Quand je serai au Ciel, me dit elle, il faudra souvent remplir mes petites mains de prières et de sacrifices pour me donner le plaisir de les jeter en pluie de grâces sur les âmes. »
Que vous me manquerez quand vous ne serez plus là ! lui dis je un jour.— « Vous vous trompez bien! me répondit il avec un fin sourire; jusqu'ici vous n'avez vu que les plumes, après ma mort, vous goûterez le petit poulet ! »

[103] Ayant trouvé un livre illustré, rempli d'histoires récréatives, je le lui portai à l'infirmerie pour la distraire. Mais elle me le refusa, en disant: « Comment pouvez vous penser que ce livre puisse m'intéresser ! Je suis trop près de mon éternité pour vouloir m'en distraire... »

• Oh ! que la vie est triste ! »  lui dis je une autre fois.—»  Mais non, la vie n'est pas triste, reprit elle; si vous disiez: « l'exil est triste », je vous comprendrais. On fait une erreur en donnant le nom de vie à ce qui doit finir. Ce n'est qu'aux choses du Ciel, à ce qui ne doit jamais finir qu'on doit donner ce vrai nom, et à ce titre, la vie n'est pas triste, mais gaie, très gaie. »

Après le dernier lavage qu'on fit à la buanderie avant sa mort, j'allai la voir; elle avait souffert plus qu'à l'ordinaire et elle me dit en souriant: « Je suis bien contente d'avoir été si malade aujourd'hui pour compenser les [104] fatigues du lavage que je n'ai pas partagées avec vous. Ainsi je n'ai rien à vous envier. »

Elle était constamment brûlante de fièvre, ses lèvres en étaient toutes desséchées, et pourtant jamais on ne prit sa température pour se rendre compte du degré. Un jour, je vis Sr Marie du Sacré Coeur lui apporter une grappe de raisin pour étancher sa soif. Elle lui dit alors avec une douceur d'ange: « Me désaltérer! Ah! maintenant c'est fini! j'aurai toujours, toujours soif !... »—  « Vous devriez prendre davantage de lait ? »— « Plus j'en bois, plus j'ai soif, c'est comme si je versais du feu sur du feu. »  Même en bonne santé, elle n'avait jamais pu digérer le lait et maintenant elle se voyait réduite à ne plus pouvoir prendre autre chose.

Monsieur de Cornière venait assez souvent la voir, il assurait qu'elle souffrait un vrai martyre, mais n'ordonnait rien pour la soulager, parce que, [105] disait il, il n'y avait rien à faire. Trois jours avant sa mort, je la vis dans un tel état de souffrance que j'en étais douloureusement impressionnée, elle fit un effort pour me sourire encore et d'une voix entrecoupée par l'étouffement, elle me dit: « Ah ! si je n'avais pas la foi, jamais je ne pourrais supporter tant de souffrances! Je suis étonnée qu'il n'y en ait pas davantage parmi les athées qui se donnent la mort! »  La voyant si calme et si forte au milieu d'un tel martyre, je ne pus m'empêcher de lui dire qu'elle était un ange. —  « Oh ! non, reprit elle, je ne suis pas un ange... ils ne sont pas si heureux que moi ! »  Elle voulait me faire entendre qu'ils n'avaient pas comme elle le privilège de souffrir pour le bon Dieu.

Le jour de sa mort, après les Vêpres, je me rendis à l'infirmerie où je trouvai la Servante de Dieu soutenant avec un courage invincible les dernières luttes de l'agonie la plus terrible ! Ses mains étaient [106] toutes violettes, elle les joignait avec angoisse et s'écriait d'une voix que la violence de la douleur rendait claire et forte: « Oh ! mon Dieu !... ayez pitié de moi !... O Marie ! venez à mon aide !... Mon Dieu...Que je souffre!... Le calice est plein... plein jusqu'au bord !... Jamais je ne vais savoir mourir!... »  
Courage, lui dit Notre Mère, vous touchez au terme, encore un peu et tout va être fini.— « Non, ma Mère, ce n'est pas encore fini... je le sens bien... je vais encore souffrir ainsi peut être pendant des mois !... »
—Et si c'était la volonté du bon Dieu de vous laisser ainsi longtemps sur la croix, reprit Notre Mère, l'accepteriez vous ? »  Avec un accent d'héroïsme extraordinaire, elle dit: « Je le veux bien ! »  Et sa tête retomba sur l'oreiller avec un air si calme, si résigné que nous ne pouvions plus contenir nos larmes. Elle était absolument comme une martyre attendant de nouveaux supplices... Je quittai [107] l'infirmerie, n'ayant pas le courage de supporter plus longtemps un spectacle si douloureux. Je n'y revins qu'avec la Communauté pour les derniers moments et je fus témoin de son beau et long regard extatique au moment où elle mourut, vers 7 heures du soir, le jeudi 30 septembre 1897.

Sa Réputation de Sainteté après sa mort
Aussitôt après sa mort, le visage de la Servante de Dieu devint remarquablement beau, un sourire céleste l'animait; je ne l'avais jamais vue si belle pendant sa vie. Elle respirait la paix et la béatitude.
Elle nous avait dit qu'il ferait beau temps le jour de sa mort; or, toute la journée du 30 septembre le temps fut froid et pluvieux, mais aussitôt qu'elle eut rendu le dernier soupir, tous les nuages se dissipèrent immédiatement [108] et des myriades d'étoiles apparurent. On aurait dit que tout le Ciel était en fête !
Quand Sr Thérèse de l'Enfant Jésus fut exposée à la grille du Choeur (selon l'usage) bien des personnes vinrent la voir et lui firent toucher, par dévotion, des objets de piété et des bijoux. A ce moment, il m'arriva un fait assez curieux. Contrairement à ce que m'avait recommandé la Servante de Dieu, je ne cessais de pleurer et ne pouvais me consoler de sa mort. Or, m'approchant d'elle pour lui faire toucher un chapelet qu'une personne venait de me donner, elle le retint entre ses doigts. Bien délicatement je les soulevais pour le reprendre, mais à mesure que je le dégageais d'un doigt il était immédiatement repris par un autre doigt. Je recommençai ainsi cinq ou six fois sans résultat. Ma petite soeur Thérèse me disait intérieurement: « Tant que vous ne me ferez pas un sourire, je ne vous le rendrai pas. »  Et moi je lui répondais: « Non, j'ai trop de chagrin, [109] j'aime mieux pleurer ! »  Cependant, les personnes qui étaient à la grille se demandaient ce que je pouvais bien faire si longtemps ! J'en étais très ennuyée et je suppliais ma petite Thérèse de me laisser emporter le chapelet; je tirai même dessus pour l'avoir de force. Ce fut inutile, c'est comme si elle avait eu des doigts de fer pour le retenir, et pourtant ses doigts étaient demeurés très souples. A la fin, n'en pouvant plus, je me mis à sourire... C'est ce qu'elle voulait, car aussitôt elle lâcha le chapelet d'elle même, et je pus l'emporter sans difficulté.

La vie de la Servante de Dieu fut publiée quelques mois seulement après sa mort, en 1898. L'effet produit dans les âmes par cette lecture fut merveilleux. Les lettres que nous avons conservées en font foi. La confiance en cette nouvelle petite sainte (comme on l'appelait) gagna vite les coeurs; on nous demandait de ses reliques, des neuvaines en son honneur, d'autres témoignaient déjà de son crédit auprès [110] de Dieu en nous faisant le récit des grâces qu'ils en avaient reçues.

A mesure que sa vie fut plus connue, la dévotion envers elle progressa. En 1910, la moyenne des lettres reçues au Carmel atteignait 100 par jour. En Juillet 1914, le nombre atteignait 350 à 400 lettres par jour. Depuis la guerre, ce nombre s'est à peu près maintenu, malgré que la correspondance soit arrêtée avec les nombreux pays envahis. [A la p. 110 du CRM, un papier a été collé sur une quinzaine de lignes; en voici le texte primitif: « Néanmoins, cette marche du début, tout en étant progressive, fut lente puisqu'en 1909, 12 ans après la mort de la Servante de Dieu, la moyenne des lettres reçues au Monastère ne dépassait pas 30 par jour. Mais à partir de cette époque, c'est à dire de l'Ouverture du Procès diocésain de la Servante de Dieu, sa dévotion s'étendit avec une rapidité remarquable si bien que l'année suivante, 1910, la moyenne de lettres atteignait 100 par jour. Ce nombre s'accrut de plus en plus et en août 1914, il atteignait 350 à 400 lettres par jour ». Depuis la guerre... etc.]
Le contenu d'une partie de ces lettres, jusqu'à 1913 inclusivement, a été publiée dans 4 brochures intitulées « Pluie de Roses ». Ces 4 volumes in 8° forment un total de 1.365 pages, contenant 1.488 [111] grâces obtenues par la Servante de Dieu.

Ce n'est pas seulement au loin que notre chère petite Soeur accomplit sa promesse de passer son Ciel à faire du bien sur la terre, sa Communauté est en premier lieu l'objet de sa protection sensible. Toutes nous aimons à le reconnaître. On peut dire qu'elle a transformé la Communauté. Je remarquais dernièrement une religieuse ancienne, qui avait méprisé la Servante de Dieu pendant sa vie, se recommander aux prières de la Communauté à l'occasion de sa grande retraite annuelle, en lui demandant de lui obtenir la fidélité de Sr Thérèse dans toutes les petites choses.
Chacune de nous s'exerce à l'imiter, à marcher dans sa Petite Voie d'Enfance spirituelle, de confiance et d'abandon. Déjà trois d'entre nous se sont illustrées dans cette imitation et sont mortes toutes jeunes en prédestinées; ce sont : Mère Marie Ange en 1909, Mère Isabelle du Sacré Coeur en 1914, Mère Thérèse de l'Eucharistie en 1915. Leurs [112] vies si édifiantes ont été publiées. Pour moi, le souvenir des vertus que j'ai vu pratiquer à la Servante de Dieu m'est le meilleur stimulant. Lorsque je veux m'encourager à bien faire, je n'ai qu'à me demander ce qu'elle ferait à ma place, aussitôt je connais la ligne de conduite à tenir pour agir dans la plus grande perfection.

Ma confiance en sa sainteté est telle que chaque jour je fais cette prière à l'Enfant Jésus: «Imprime en moi les grâces et les vertus enfantines afin qu'au jour de ma naissance au Ciel, les Anges et les Saints reconnaissent en moi Thérèse de l'Enfant Jésus. »
En toutes circonstances je recours à son intercession et je remarque avec reconnaissance que je ne l'ai jamais fait en vain.
Pour plus de commodité, j'avais fait à notre robe un gros pli solidement cousu à point de piqûre, afin de n'être pas obligée de former ce pli [113] chaque matin en mettant notre ceinture. Quelques jours avant la mort de la Servante de Dieu, elle me dit de découdre ce pli parce que c'était contre les usages. Néanmoins je le laissai encore, remettant à plus tard de le découdre. Le lendemain de la mort de Ste Thérèse de l'Enfant Jésus, ce malheureux pli ne me quittait pas l'esprit et je me disais: Elle voit que je l'ai encore et peut être en a t elle de la peine ?... Enfin je lui fis cette prière: « Chère petite soeur, si ce pli vous déplaît, défaites le vous même et je vous promets de ne plus le refaire. »
Chose étonnante ! Dés le lendemain, je m'aperçus que le pli n'existait plus! J'en eus comme un sentiment de frayeur et en même temps de grande consolation. Ce me fut un avertissement pour bien mettre en pratique tous ses conseils et ses recommandations.

Le 28 février 1909, elle m'a guérie subitement d'une dilatation d'estomac qu'aucun remède ne pouvait vaincre. J'en souffrais depuis plus de deux ans et le [114] mal allait toujours en empirant. Je vis le moment où la nécessité m'obligerait d'abandonner l'austérité de la Règle. Dans ma détresse et pleine de foi, je me fis une onction sur l'estomac avec l'huile qui brûle devant la Vierge qui a souri à la Servante de Dieu dans son enfance, suppliant ma petite soeur Thérèse de l'Enfant Jésus d'avoir pitié de moi et de me guérir de façon à ce que je puisse suivre ma Règle. Immédiatement tout malaise disparut, et cette grâce m'a été continuée jusqu'à ce jour.

Sr Thérèse de l'Enfant Jésus m'a aussi favorisée de ses parfums à différentes reprises: Parfum de violettes, spécialement un jour où je venais de pratiquer un acte d'humilité; parfum de roses émanant un jour des placards où sont renfermés ses livres et ses images; parfum d'encens dans des circonstances où j'allais rendre service à son sujet.

Le 15 septembre 1910, je me rendis au Tour, vers 6 heures du soir, [115] pour prendre un colis arrivé de Bar le Duc. Sur la table j'aperçus une planche humide et vermoulue. Comme je m'en approchais pour saisir le colis qui était sous la table, il s'échappa de ce morceau de bois, que je considérais comme une planche de rebut, une très forte et très délicieuse odeur d'encens. La pensée me vint alors que c'était un fragment du cercueil exhumé neuf jours auparavant. J'allai prévenir notre Rde Mère Prieure pour la faire jouir de ce prodige, mais elle ne sentit rien. Une novice avertie reconnut l'odeur d'encens. Voyant cela, Notre Mère alla chercher une autre soeur mais sans la prévenir aucunement: celle ci en approchant fut frappée de la même odeur d'encens. Notre Mère emporta cette précieuse relique à la récréation pour la montrer à la Communauté, mais nos Soeurs ne sentirent rien que l'humidité et la moisissure, bien qu'elles fussent averties que c'était une planche du cercueil de la Servante de Dieu. Cette [116] planche était en effet celle du côté de la tête du cercueil, qui était tombée et qu'on n'avait pu retrouver. Mr le Docteur La Néele, témoin expert à l'exhumation, à qui nous l'avons montrée, a parfaitement reconnu ce fragment. Il est à remarquer que ces parfums ne sont pas perçus aux moments où on s'y attendrait davantage: ainsi on a apporté à la Communauté, le jour même de l'exhumation, le couvercle entier du cercueil et des fragments des vêtements, personne de nous n'a senti alors aucun parfum provenant de ces objets.
La Servante de Dieu m'avait promis, peu de temps avant sa mort, qu'elle s'occuperait de ma famille et la protégerait. Elle a vraiment accompli sa promesse. Mes Parents ont visiblement senti son assistance en diverses épreuves très pénibles qu'ils eurent à supporter. Pour moi, j'ai eu la certitude qu'elle a assisté mon Père et ma Mère au moment de leur mort. Voici comment: [117] Papa mourut le 30 octobre 1912. Le sachant bien malade, quelques jours auparavant, j'avais confié à Sr Thérèse de l'Enfant Jésus le soin de me remplacer près de lui. Or, il m'a été rapporté qu'il fut subitement soulagé 2 ou 3 fois, dans ses grandes crises de souffrances, par la seule invocation de la Servante de Dieu. La nuit qui précéda sa mort, ma soeur aînée venant s'informer s'il avait besoin de quelque chose, il la remercia par ces paroles: « Laisse-moi, je n'ai besoin de rien, je suis en la compagnie de la Petite Soeur Thérèse. »  En me rapportant ce fait, ma soeur me dit qu'elle n'oubliera jamais la douce impression surnaturelle qu'elle ressentit alors. Mon Père mourut quelques heures plus tard pendant l'action de grâces de sa Communion.
Ma Mère mourut l'année dernière le 23 Juin 1915. Pour elle aussi j'avais chargé ma Petite Thérèse de me remplacer près d'elle et de lui obtenir la grâce de mourir dans un acte d'amour parfait. [118] Or, au moment même de sa mort, je reçus une grâce surnaturelle qui me donna l'assurance que ma prière avait été exaucée. Voici le détail de cette grâce:
[118 bis] Le 23 Juin 1915, jour de la mort de ma chère Maman, vers 2 heures du matin je fus soudain réveillée en entendant nettement près de moi un soupir très douloureux. Je pensai aussitôt que Maman avait besoin de prières et je suppliai ma petite Thérèse d'avoir pitié d'elle et de venir la chercher après lui avoir obtenu la grâce de mourir dans un acte de pur amour. J'essayai en vain de me rendormir, j'étais toujours pressée, par un mouvement surnaturel, de prier, de prier beaucoup et Sr Thérèse, je n'en doute pas, me mettait sur les lèvres tout ce que je devais demander pour Maman et je le faisais avec une confiance inébranlable d'être exaucée. Je priai ainsi jusqu'à quelques minutes avant 5 heures, lorsque tout à coup j'entendis entonner un Magnificat triomphal, continué, en plusieurs parties, par des voix célestes; je n'avais jamais rien entendu de si beau... Au 2e verset, je reconnus la belle voix de Papa qui dominait dans la partie basse, des voix d'enfants faisaient les parties hautes. Je devins glacée de saisissement, d'étonnement; je me rendais compte que j'étais bien éveillée et je me disais: En ce moment Maman meurt et Thérèse vient la chercher avec Papa et mes dix frères et soeurs. Les voix se perdirent dans le lointain... et quelques secondes après c'était le réveil de la Communauté. Je me levai en toute hâte ayant au coeur une joie, une paix que je ne puis décrire, persuadée que Maman était au Ciel.
A 9 heures du matin seulement j'appris que Maman avait rendu le dernier soupir à l'heure précise où j'avais entendu le Magnificat.  (C'est sous la foi du serment que j'ai eu la consolation de relater ce fait pour la gloire de notre Petite Sr Thérèse à son Procès de Béatification).

[118, suite]  Il y a 7 ans, ma plus jeune soeur, qui avait abandonné ses devoirs religieux depuis plusieurs années fit une neuvaine à Sr Thérèse de l'Enfant Jésus pour lui demander de lui obtenir sa conversion. Le soir du 9e jour, après s'être attardée à lire dans un roman, elle se coucha. A peine venait elle d'éteindre sa lumière qu'elle s'entendit appeler d'une voix forte: Marguerite ! Marguerite ! Et au même instant son coeur fut pénétré d'un tel repentir de ses fautes qu'elle se confessa dès le lendemain et mène depuis la vie la plus parfaite. Elle entra ici au Carmel, où notre Rde Mère m'a dit que, sans la santé qui lui fit défaut, c'était une des âmes les plus généreuses qu'elle ait connues. Elle espère toujours pouvoir se donner entièrement à Notre Seigneur dans la vie religieuse [PO 473 donne une version différente.  En CRM, une note ajoutée après coup précise : « Actuellement, elle a fait profession à la Visitation de Caen le 31 janvier 1918 »].

Mon ancien confesseur dans le monde, M, l'Abbé Charles, actuellement Curé de Bagnolet (Seine) prêtre très saint et très zélé ne m'écrit jamais sans se recommander aux prières de Sr Thérèse de l'Enfant Jésus; il dit qu'il a puisé dans ses écrits de grands bienfaits pour son âme. Il est venu faire sur sa tombe un triduum en action de grâces de tout ce qu'il lui doit. Il lui a confié sa Paroisse et lui attribue [119] tout le bien qui s’y fait. Il a été particulièrement heureux l'année dernière d'apprendre qu'un de ses paroissiens avait été favorisé sur le champ de bataille d'une apparition de la Servante de Dieu au jour et à l'heure anniversaire de sa mort, 30 septembre 1914 vers 7 h du soir, grâce qui avait déterminé sa parfaite conversion.

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