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Conseils et souvenirs de Marie de la Trinité

 

Des notes... d'après mes souvenirs

1. « Vous montrer le prix des souffrances... »

Je me souviens qu'avant ma profession je reçus par ma chère Maîtresse une grâce bien particulière. Nous avions lavé toute la journée et j'étais brisée de fatigue, accablée de peines intérieures. Le soir avant l'oraison, je voulus lui en dire deux mots, mais elle me répondit:  « L'oraison sonne, je n'ai pas le temps de vous consoler; d'ailleurs, je vois clairement que j'y prendrais une peine inutile, le bon Dieu veut que vous souffriez seule pour le moment. »  Je la suivis à l'oraison, dans un tel état de découragement que, pour la première fois, je doutai de ma vocation. Il faisait alors une tempête épouvantable: le vent et la pluie faisaient trembler les grands vitraux du chœur et je tremblais moi même de crainte et d'anxiété.— Jamais je n'aurai la force d'être carmélite, me disais je, c'est une vie trop dure pour moi ! D'ailleurs le bon Dieu me montre bien qu'il se lasse de mes infidélités, je suis complètement abandonnée, c'est fini ! je ne poursuivrai pas.
J'étais à genoux depuis quelques minutes dans ce combat et ces tristes pensées, quand tout à coup, sans avoir prié, sans même avoir désiré la paix, je sentis en mon âme un changement subit, extraordinaire; je ne me reconnaissais plus. Ma vocation m'apparut belle, aimable; je vis les charmes, le prix de la souffrance. Toutes les privations et les fatigues de la vie religieuse me semblèrent infiniment préférables aux satisfactions mondaines; enfin je sortis de l'oraison absolument transformée.
   Après la collation, je me proposai gaiement pour laver la vaisselle; je ne pensais plus à mon mal de tête, j'aurais recommencé de bon coeur une journée de lessive pour souffrir davantage.  Le lendemain, je racontai à ma soeur Thérèse de l’Enfant-Jésus ce qui s'était passé la veille; et comme elle paraissait très émue, je voulus en savoir la cause. « Ah ! me dit elle, que Dieu est bon ! Hier soir vous me faisiez une si profonde pitié que je ne cessai point au commencement de l'oraison de prier pour vous, demandant à Notre Seigneur de vous consoler, de changer votre âme et de vous montrer le prix des souffrances. Il m'a exaucée!»
En achevant ces mots elle versa des larmes, et je pleurai moi même de joie et de reconnaissance. Chose étonnante ! depuis cette grâce, moi qui étais très impressionnée par l'orage, je me trouve entièrement délivrée de cette frayeur.

2. La joueuse de quilles et la toupie.
   Comme je suis enfant de caractère, le petit Jésus m’inspira pour m'aider à pratiquer la vertu de m'amuser avec lui. Je choisis le jeu de quilles. Les quilles me figuraient les âmes; il y en avait de toutes grandeurs et de toutes couleurs, afin de personnifier celles que je voulais atteindre : petits enfants, grands pécheurs, prêtres, religieux, etc. La boule du jeu c'était mon amour. Quand la partie devenait trop difficile, je passais ma boule au divin Enfant.
Au mois de décembre 1896, les novices reçurent différents bibelots pour l'arbre de Noël. Et voilà que par hasard, il se trouva au fond de la boite enchantée un objet bien rare au Carmel: une toupie ! Mes compagnes dirent: « Que c'est laid ! A quoi cela peut-il servir ? »  Moi qui connaissais bien le jeu, j'attrapai la toupie en m'écriant: « Mais c'est très amusant, ça pourrait marcher sans s'arrêter une journée entière, moyennant de bons coups de fouet ! »  Et là dessus, je me mis en devoir de leur donner une représentation qui les jeta dans l'étonnement...
   Ma soeur Thérèse de l'Enfant Jésus m'observait sans rien dire, et le jour de Noël, après la messe de Minuit, je trouvai dans notre alpargate la fameuse toupie avec cette délicieuse petite lettre (...).

3. Ne pas pleurer devant le bon Dieu.
   Un jour que je pleurais, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus me dit de m'habituer à ne pas laisser paraître ainsi mes petites souffrances, ajoutant que rien ne rendait la vie de communauté plus triste que l'inégalité d'humeur.
Je lui répondis: « Vous avez bien raison, je l'avais moi-même pensé, et désormais je ne pleurerai plus jamais qu'avec le bon Dieu; à lui seul je confierai mes peines, il me comprendra et me consolera toujours. »  Elle reprit vivement:
—  Pleurer devant le bon Dieu ! gardez vous bien d'agir ainsi. Vous devez paraître triste bien moins encore devant lui que devant les créatures. Comment ! Ce bon Maître n'a pour réjouir son Coeur que nos monastères; il vient chez nous pour se reposer, pour oublier les plaintes continuelles de ses amis du monde; car le plus souvent, sur la terre, au lieu de reconnaître le prix de la Croix, on pleure et on gémit. Et vous feriez comme le commun des mortels?... Franchement, ce n'est pas de l'amour désintéressé. C'est à nous de consoler Jésus, ce n'est pas à lui de nous consoler.
   « Je sais bien qu'il a si bon coeur que, si vous pleurez, il essuiera vos larmes; mais ensuite il s'en ira tout triste, n'ayant pu reposer en vous sa tête divine. Jésus aime les coeurs joyeux, il aime une âme toujours souriante. Quand donc saurez vous lui cacher vos peines, ou lui dire en chantant que vous êtes heureuse de souffrir pour lui ? »

4. Gagner la vie de ses enfants.
Autrefois, dans le monde, en m'éveillant le matin, je pensais à ce qui devait probablement m'arriver d'heureux ou de fâcheux dans la journée: et si je ne prévoyais que des ennuis, je me levais triste. Maintenant c'est tout le contraire; je pense aussitôt aux peines et aux souffrances qui m'attendent et je me lève d'autant plus joyeuse et pleine de courage, pensant aux belles occasions que j'ai en vue pour prouver mon amour à Jésus et gagner la vie de mes enfants, puisque je suis mère des âmes. Ensuite, je baise mon crucifix; je le pose délicatement à ma place sur l'oreiller, tout le temps que je m'habille, et je lui dis: « Mon Jésus, vous avez assez travaillé, assez pleuré, pendant les trente trois années de votre vie sur cette pauvre terre ! Aujourd'hui, reposez vous... C'est à mon tour de combattre et de souffrir ».


5. Propter retributionem...
Il n'y a qu'un verset à sexte que je prononce tous les jours à contrecoeur. C'est celui ci: Inclinavi cor meum ad faciendas justificationes tuas in œternum, propter retributionem.
« Intérieurement, je m'empresse de dire: O mon Jésus, vous savez bien que ce n'est pas pour la récompense que je vous sers; mais uniquement parce que je vous aime, et pour sauver des âmes. »


6. Aveugle et ignorant le calcul.
Je lui demandais si Notre Seigneur n'était pas mécontent de moi, en voyant toutes mes misères. Elle me répondit:   « Rassurez vous, Celui que vous avez pris pour époux a certainement toutes les perfections désirables; mais, si j'ose le dire, il a en même temps une grande infirmité: c'est d'être aveugle ! Et il est une science qu'il ne connaît pas: c'est le calcul. Ces deux grands défauts, qui seraient des lacunes fort regrettables dans un époux mortel, rendent le nôtre infiniment aimable.
 « S'il fallait qu'il y voie clair et qu'il sache calculer, croyez vous qu'en présence de tous nos péchés, il ne nous ferait pas rentrer dans le néant ? Mais non, son amour pour nous le rend positivement aveugle !
« Voyez plutôt: Si le plus grand pécheur de la terre, se repentant de ses offenses au moment de la mort, expire dans un acte d'amour; aussitôt sans calculer, d'une part, les nombreuses grâces dont ce malheureux a abusé, de l'autre, tous ses crimes, il ne voit plus, il ne compte plus que sa dernière prière, et le reçoit sans tarder dans les bras de sa miséricorde. « Mais, pour le rendre ainsi aveugle et l'empêcher de faire la plus petite addition, il faut savoir le prendre par le coeur ; c 'est là son côté faible... »

7. Se présenter devant Dieu les mains vides.
   J'avais une frayeur extrême des jugements de Dieu et, malgré tout ce qu'elle pouvait me dire, rien ne la dissipait. Je lui posai un jour cette objection: On nous répète sans cesse que Dieu trouve des taches dans ses anges, comment voulez vous que je ne tremble pas, moi qui suis l'imperfection même ? Elle me répondit:
« Il n'y a qu'un moyen pour forcer le bon Dieu à ne pas nous juger du tout, c'est de se présenter devant lui les mains vides.
- Comment cela ?
  C'est tout simple: ne faites aucune réserve, donnez vos biens à mesure que vous les gagnez. Pour moi, si je vis jusqu'à quatre-vingts ans, je serai toujours aussi pauvre; je ne sais pas faire d'économies... tout ce que j'ai, je le dépense aussitôt pour acheter des âmes.
   Si j'attendais au moment de la mort à présenter mes petites pièces et les faire estimer à leur juste valeur, Notre Seigneur ne manquerait pas d'y découvrir de l'alliage que j'irais certainement déposer en purgatoire.
   N'est il pas rapporté que de grands saints, arrivant au tribunal de Dieu les mains chargées de mérites, s'en vont quelquefois dans ce lieu d'expiation, parce que toute justice est souillée aux yeux du Seigneur ?
- Mais, repris je, si Dieu ne juge pas nos bonnes actions, il jugera nos mauvaises, et alors ?
—Que dites-vous là ? Notre Seigneur est la Justice même; s'il ne juge pas nos bonnes actions, il ne jugera pas nos mauvaises. Pour les victimes de l'amour, il me semble qu'il n'y aura pas de jugement; mais plutôt que le bon Dieu se hâtera de récompenser par des délices éternelles son propre amour qu'il verra brûler dans leur coeur. »

8. Au moment de communier...
« Au moment de communier, je me représente quelquefois mon âme sous la figure d'un petit bébé de trois ou quatre ans qui, à force de jouer, a ses cheveux et ses vêtements salis et en désordre.—Ces malheurs me sont arrivés en bataillant avec les âmes.—Mais bientôt la Vierge Marie s'empresse autour de moi. Elle a vite fait de me retirer mon petit tablier tout sale, de rattacher mes cheveux et de les orner d'un joli ruban ou simplement d'une petite fleur... et cela suffit pour me rendre gracieuse et me faire asseoir sans rougir au festin des anges. »

9. Amour véritable et désintéressé.

 Dans une circonstance, j'avais vu Notre Mère parler de préférence à l'une de nos soeurs et lui témoigner, me semblait il, plus de confiance et d'affection qu'à moi. Je racontais ma peine à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, croyant recevoir de sympathiques condoléances, lorsqu'à ma grande surprise, elle me dit:
 « Vous croyez aimer beaucoup Notre Mère ?
—Certainement ! Si je ne l'aimais pas, il me serait indifférent de lui voir préférer les autres à moi.
—Eh bien ! je vais vous prouver que vous vous trompez absolument; ce n'est pas Notre Mère que vous aimez, c'est vous même. Lorsqu'on aime réellement, on se réjouit du bonheur de la personne aimée, on fait tous les sacrifices pour le lui procurer. Donc, si vous aviez cet amour véritable et désintéressé, si vous aimiez Notre Mère pour elle-même, vous vous réjouiriez de lui voir trouver du plaisir à vos dépens; et, puisque vous pensez qu'elle a moins de satisfaction à parler avec vous qu'avec une autre, vous ne devriez pas avoir de peine lorsqu'il vous semble être délaissée. »

10. Pleurer dans une coquille.
J'avais l'habitude de pleurer continuellement et pour des riens, ce qui lui causait une peine très grande.
Un jour qu'elle me grondait et que je pleurais comme une Madeleine, il lui vint une idée lumineuse: prenant sur sa table de peinture une coquille de moule, et me tenant les mains pour m'empêcher de m'essuyer les yeux, elle se mit à recueillir mes larmes dans cette coquille et mes pleurs se changèrent bientôt en un rire joyeux. Ensuite elle me dit:
« Allez... désormais je vous permets de pleurer tant que vous voudrez, pourvu que ce soit dans la coquille. »
Or, huit jours avant sa mort, j'avais pleuré toute une soirée en pensant à son prochain départ. Elle s'en aperçut et me dit:
« Vous avez pleuré.—Est-ce dans la coquille ?
Je ne pouvais mentir... et mon aveu l'attrista. Elle reprit:
« Je vais mourir, et je ne serai pas tranquille sur votre compte, si vous ne me promettez de suivre fidèlement ma recommandation. J'y attache une importance capitale pour votre âme. »
   Je n'avais qu'à me rendre et je donnai ma parole, demandant toutefois, comme une grâce, la permission de pleurer librement sa mort.
« Pourquoi pleurer ma mort ? Voilà des larmes bien inutiles. Vous pleurerez mon bonheur ! Enfin, j'ai pitié de votre faiblesse et je vous permets de pleurer les premiers jours. Mais après cela, il faudra reprendre la coquille. »
Je dois dire que j'ai été fidèle, bien qu'il m'en ait coûté des efforts héroïques. Quand je voulais pleurer, je m'armais avec courage de l'impitoyable instrument, mais quelque besoin que j'en eusse, le soin que je devais prendre à courir d'un oeil à l'autre distrayait ma pensée du sujet de ma peine, et cet ingénieux moyen ne tarda pas à me guérir entièrement de ma trop grande sensibilité.

11. Me faire magnétiser par Notre Seigneur.
   Je lui parlais un jour de magnétisme, lui racontant que, dans la pension où j'avais été élevée, plusieurs jeunes filles s'y amusaient imprudemment. Je lui disais ce que j'avais vu: des phénomènes vraiment extraordinaires, lesquels ne s'étaient jamais produits sur moi, parce que, lorsqu'il s'agissait de livrer sa volonté au magnétiseur — condition indispensable du succès de l'opération —je me sentais prise d'une grande frayeur, et refusais obstinément.
Ces détails parurent intéresser vivement soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ; et le lendemain elle me dit: « Que votre conversation d'hier me fit de bien ! Oh! que je voudrais me faire magnétiser par Notre Seigneur ! C'est la première pensée qui m'est venue, à mon réveil. Avec quelle douceur je lui ai remis ma volonté ! Oui, je veux qu'il s'empare de mes facultés, de telle sorte que je ne fasse plus des actions humaines et personnelles, mais des actions divines, inspirées et dirigées par l'Esprit d'amour. »

12. Se priver de la communion.
Je voulais me priver de la sainte Communion pour une infidélité qui lui avait causé beaucoup de peine, mais dont je me repentais amèrement. Je lui écrivis ma résolution et voici le billet qu'elle m'envoya: LT 240.

13. Bouillotte et teinture.
Pendant sa maladie, elle me confia ce trait touchant :
   « Un soir, à l'heure du grand silence, l'infirmière vint me mettre aux pieds une bouteille d'eau chaude et de la teinture d'iode sur la poitrine.  J'étais consumée par la fièvre, une soif ardente me dévorait. En subissant ces remèdes, je ne pus m'empêcher de me plaindre à Notre Seigneur:  « Mon Jésus, lui dis-je, vous en êtes témoin, je brûle et l'on m'apporte encore de la chaleur et du feu ! Ah ! si j'avais, au lieu de tout cela, un demi verre d'eau, que je serais bien plus soulagée !... Mon Jésus ! votre petite fille a bien soif ! Mais elle est heureuse pourtant de trouver l'occasion de manquer du nécessaire, afin de mieux vous ressembler et pour sauver des âmes. »
    Bientôt l'infirmière me quitta, et je ne comptais plus la revoir que le lendemain matin, lorsqu'à ma grande surprise, elle revint quelques minutes après, apportant une boisson rafraîchissante:  « Je viens de penser à l'instant que vous pourriez avoir soif, me dit elle, désormais je prendrai l'habitude de vous offrir ce soulagement tous les soirs. »  Je la regardai, interdite, et quand je fus seule, je me mis à fondre en larmes. Oh ! que notre Jésus est bon ! Qu'il est doux et tendre ! Que son coeur est facile à toucher ! »

14. Toutes les pénitences du Vendredi Saint...
    Le matin de ce Vendredi Saint [1896], elle sut si bien faire croire que son crachement de sang serait sans conséquence, que la Mère Prieure lui permit d'accomplir toutes les pénitences prescrites par la règle, ce jour là. Dans l'après midi, une novice l'aperçut nettoyant des fenêtres. Elle avait le visage livide et, malgré son énergie, semblait à bout de forces. La voyant si épuisée, cette novice qui la chérissait fondit en larmes, la suppliant de lui permettre de demander pour elle quelque soulagement. Mais sa jeune maîtresse le lui défendit expressément, disant qu'elle pouvait bien supporter une légère fatigue en ce jour où Jésus avait tant souffert pour elle.

    Le soir venu, l’héroïque enfant devait monter seule l'escalier du dortoir; s'arrêtant à chaque marche pour reprendre haleine, elle regagnait péniblement sa cellule, et y arrivait tellement épuisée qu'il lui fallait parfois—elle l'avoua plus tard—une heure pour se déshabiller.

16. Mon secret : invoquer la Sainte Vierge.
    Les novices lui témoignaient leur surprise de la voir deviner leurs plus intimes pensées:
   « Voici mon secret, leur dit elle: je ne vous fais jamais d'observations sans invoquer la Sainte Vierge, je lui demande de m'inspirer ce qui doit vous faire le plus de bien; et moi même je suis souvent étonnée des choses que je vous enseigne. Je sens simplement, en vous les disant, que je ne me trompe pas et que Jésus vous parle par ma bouche. »

17. « Ma voie est sûre ».
    « Si je vous induis en erreur avec ma petite voie d'amour, disait-elle à une novice, ne craignez pas que je vous la laisse suivre longtemps. Je vous apparaîtrais bientôt pour vous dire de prendre une autre route; mais si je ne reviens pas, croyez à la vérité de mes paroles: On n'a jamais trop de confiance envers le bon Dieu, si puissant et si miséricordieux ! On obtient de lui tout autant qu'on en espère!... »

18. Mourir après la communion ?
   La veille de la fête de Notre-Dame du Mont Carmel une novice lui dit :
 « Si vous alliez mourir demain, après la communion, ce serait une si belle mort qu'elle me consolerait de toute ma peine, il me semble. »
Et Thérèse répondit vivement :
« Mourir après la communion ! Un jour de grande fête ! Non, il n'en sera pas ainsi : les petites âmes ne pourraient pas imiter cela. Dans ma petite voie, il n'y a que des choses très ordinaires ; il faut que tout ce que je fais les petites âmes puissent le faire ».

19. Lever son petit pied...
   Je me décourageais à la vue de mes imperfections,  raconte l'une d'entre elles [les novices]; Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus me dit:
   « Vous me faites penser au tout petit enfant qui commence à se tenir debout, mais ne sait pas encore marcher. Voulant absolument atteindre le haut d'un escalier pour retrouver sa maman, il lève son petit pied afin de monter la première marche. Peine inutile ! il retombe toujours sans pouvoir avancer. Eh bien, soyez ce petit enfant ; par la pratique de toutes les vertus, levez toujours votre petit pied pour gravir l'escalier de la sainteté, et ne vous imaginez pas que vous pourrez monter même la première marche ! non ; mais le bon Dieu ne demande de vous que la bonne volonté. Du haut de cet escalier, il vous regarde avec amour.
Bientôt, vaincu par vos efforts inutiles, il descendra lui-même, et, vous prenant dans ses bras, vous emportera pour toujours dans son royaume où vous ne le quitterez plus. Mais si vous cessez de lever votre petit pied, il vous laissera longtemps sur la terre.


20. Rester petite.
    « Le seul moyen de faire de rapides progrès dans la voie de l'amour, disait-elle encore, est celui de rester toujours bien petite; c'est ainsi que j'ai fait; aussi maintenant je puis chanter avec notre Père saint Jean de la Croix :
« Et m'abaissant si bas, si bas,
Je m'élevai si haut, si haut,
Que je pus atteindre mon but !... »

21. Au milieu des repenties.
    Pour m'aider à accepter une humiliation, elle me fit cette confidence :
   « Si je n'avais pas été acceptée au Carmel, je serais entrée dans un Refuge, pour y vivre inconnue et méprisée, au milieu des pauvres " repenties ". Mon bonheur aurait été de passer pour telle à tous les yeux; et je me serais faite l'apôtre de mes compagnes, leur disant ce que je pense de la miséricorde du bon Dieu...
—Mais comment seriez vous arrivée à cacher votre innocence au confesseur ?
—Je lui aurais dit que j'avais fait dans le monde une confession générale et qu'il m'était défendu de la recommencer. »

22. Le visage, reflet de l'âme.
 « Le visage est le reflet de l'âme, ajouta- t-elle, vous devez sans cesse avoir un visage calme et serein, comme un petit enfant toujours content. Lorsque vous êtes seule, agissez encore de même, parce que vous êtes continuellement en spectacle aux Anges. »

23. Ce que Jésus a le droit d'attendre.
   Je voulais qu'elle me félicitât d'avoir pratiqué un acte de vertu héroïque à mes yeux ; mais elle me dit:  « Qu'est ce petit acte de vertu, en comparaison de ce que Jésus a le droit d'attendre de votre fidélité ? Vous devriez plutôt vous humilier de laisser échapper tant d'occasions de lui prouver votre amour. »

24. Récréer les autres.
    A la récréation plus qu'ailleurs, disait notre angélique Maîtresse vous trouverez l'occasion d'exercer votre vertu. Si vous voulez en retirer un grand profit, n'y allez pas avec la pensée de vous récréer mais avec celle de récréer les autres ; pratiquez- y un complet détachement de vous- même. Par exemple, si vous racontez à l'une de vos soeurs une histoire qui vous semble intéressante, et que celle-ci vous interrompe pour vous raconter autre chose, écoutez-la avec intérêt, quand  même elle ne vous intéresserait pas du tout, et ne cherchez pas à reprendre votre conversation première. En agissant ainsi, vous sortirez de la récréation avec une grande paix intérieure et revêtue d'une force nouvelle pour pratiquer la vertu; parce que vous n'aurez pas cherché à vous satisfaire mais à faire plaisir aux autres. Si l'on savait ce que l'on gagne à se renoncer en toutes choses !...

25. Travailler pour faire vivre ses enfants.
    Un jour de lessive je me rendais à la buanderie sans me presser regardant en passant les fleurs du jardin. Soeur Thérèse de l’Enfant-Jésus  y allait aussi, marchant rapidement. Elle me croisa bientôt et me dit:   « Est-ce ainsi qu'on se dépêche quand on a des enfants à nourrir et qu'on est obligé de travailler pour les faire vivre ? »

26. Combattre sans courage.
    Je me désolais de mon peu de courage, ma chère petite soeur me dit :
 « Vous vous plaignez de ce qui devrait causer votre plus grand bonheur. Où serait votre mérite s'il fallait que vous combattiez seulement quand vous vous sentez du courage ? Qu'importe que vous n'en ayez pas, pourvu que vous agissiez comme si vous en aviez ! Si vous vous trouvez trop lâche pour ramasser un bout de fil, et que néanmoins vous le fassiez pour l'amour de Jésus, vous avez plus de mérite que si vous accomplissiez une action beaucoup plus considérable dans un moment de ferveur. Au lieu de vous attrister, réjouissez-vous donc de voir qu'en vous laissant sentir votre faiblesse, le bon Jésus vous ménage l'occasion de lui sauver un plus grand nombre d'âmes ! »

27. Comment Jésus nous reçoit après une faute.
    Je lui avais fait de la peine, et j'allais lui en demander pardon. Elle parut très émue et me dit:
 « Si vous saviez ce que j'éprouve ! Je n'ai jamais aussi bien compris avec quel amour Jésus nous reçoit, quand nous lui demandons pardon après une faute ! Si moi, sa pauvre petite créature, j'ai senti tant de tendresse pour vous, au moment où vous êtes revenue à moi, que doit il se passer dans le coeur du bon Dieu quand on revient vers lui ?... Oui, certainement, plus vite encore que je ne viens de le faire, il oubliera toutes nos iniquités pour ne plus jamais s'en souvenir... il fera même davantage: il nous aimera plus encore qu'avant notre faute !... »

28. Les saints qui souffrent...
Voyant une de nos soeurs très fatiguée, je dis à ma soeur Thérèse de l'Enfant Jésus: " Je n'aime pas à voir souffrir, surtout les âmes saintes. " Elle reprit aussitôt :
« Oh ! je ne suis pas comme vous ! Les saints qui souffrent ne me font jamais pitié ! Je sais qu'ils ont la force de supporter leurs souffrances, et qu'ils donnent ainsi une grande gloire au bon Dieu; mais ceux qui ne sont pas saints, qui ne savent pas profiter de leurs souffrances, oh ! que je les plains ! ils me font pitié ceux là ! Je mettrais tout en œuvre pour les consoler et les soulager. »

29. Distractions dans la prière.
Je me désolais de mes nombreuses distractions dans mes prières: « Moi aussi, j'en ai beaucoup, me dit-elle, mais aussitôt que je m'en aperçois, je prie pour les personnes qui m'occupent l'imagination, et ainsi elles bénéficient de mes distractions. »

30. La vie n'est pas triste !
J'avais beaucoup de peine de la voir malade et je lui répétais souvent: « Oh ! que la vie est triste!»  Mais elle me reprenait aussitôt, disant :
« La vie n'est pas triste ! Elle est au contraire très gaie. Si vous disiez: " L'exil est triste ", je vous comprendrais. On fait erreur en donnant le nom de vie à ce qui doit finir. Ce n'est qu'aux choses du ciel, à ce qui ne doit jamais mourir qu'on doit donner ce vrai nom ; et, à ce titre, la vie n'est pas triste, mais gaie, très gaie !... »

31. Dévotion de Sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus pour N.P. St Jean de la Croix.

Notre sainte petite Thérèse avait pour N.P. St Jean de la Croix une grande estime et une profonde reconnaissance pour le bien qu'il avait fait à son âme par ses écrits. Elle dit dans l'Hist. d'une Ame « Ah ! que de lumières n'ai‑je pas puisées dans les livres de St Jean de la Croix! A l'âge de 17 et 18 ans je n'avais pas d'autre nourriture. » —Dès son Noviciat, en 1890, elle avait lu ses oeuvres. Dans nos conversations c'était son sujet favori, nous y revenions sans cesse. Elle me citait de mémoire, avec une onction indéfinissable, de très longs passages du saint Docteur, surtout les paroles qui l'avaient réconfortée, au temps de très grandes épreuves, entre autres celui‑ci:

« O âmes qui voulez marcher dans la joie et la sécurité, si vous saviez combien il vous est bon d'être affligées pour parvenir à cet état, vous ne chercheriez nulle part de consolation, vous ne voudriez pas autre chose que la croix avec son fiel et son vinaigre, vous vous estimeriez souverainement heureuses de l'avoir en partage... En souffrant avec patience les épreuves extérieures, vous mériteriez que le Seigneur arrête sur vous ses regards divins, afin de vous purifier par des peines plus intimes encore ... » (La Vive Flamme d’amour, explication du v. 5 ).  « Ainsi, ajoutait notre Sainte avec une ardeur céleste, bien accueillir la souffrance nous mérite la grâce d'une plus grande souffrance, ou plutôt d'une purification plus profonde pour arriver à la parfaite union d'amour. Ah! quand j'eus compris cela, la force me fut donnée pour tout souffrir. »

Un jour, elle me dit: « Le seul moyen de faire de rapides progrès dans la voie de l'amour, c'est de rester toute petite. Aussi maintenant je chante avec N.P. St Jean de la Croix :

     En m'abaissant si bas, si bas,
     Je m'élevai si haut, si haut,
     Que je pus atteindre mon but!

Pour souvenir de ma Prise de Voile (7 Mai 1896) elle me donna une image de N.P. St Jean de la Croix, qui était la photographie d'une peinture de sa soeur Notre Rde Mère Agnès de Jésus. Au bas de l'image, elle avait écrit: « Par amour, souffrir et être méprisée... » Et au verso figurent trois pensées choisies dans les Ecrits de notre Bx Père.

Pour ma Profession, elle m'avait offert la « Glose sur le Divin » de Notre Père, qu'elle avait traduite en vers français, me faisant remar­quer que la pensée qui lui plaisait le mieux était « que l'Amour sait tirer profit de tout: du bien, du mal qu'il trouve en nous. »

Etant chargée de l'ermitage de N.P. St Jean de la Croix. On passait devant cette statue du Saint carme chaque fois qu'on entrait au choeur, j'avais imaginé, comme décoration, de représenter la montagne du Carmel. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus m'en exprima toute sa satisfaction. Elle me fit notamment remarquer ces deux sen­tences qui lui plaisaient davantage: « Il n'y a point de chemin par ici, parce qu'il n'y a point de loi pour le juste. » — « Tout m'a été donné sans le chercher, quand je ne l'ai pas voulu par amour‑propre. »

Quelques mois avant l'entrée de sa soeur Céline dans notre Carmel, elle lui avait demandé de peindre pour la Communauté un grand portrait de N.P. St Jean de la Croix. C'est une peinture à l'huile mesurant 0m.95 de haut sur 0m75 de large. Ce «sujet connu est la statue du saint, appuyé sur la croix, qui domine un des autels latéraux dans la chapelle du Carmel de Lisieux. Plusieurs fois, elle m'avait exprimé son désir que N.P. St Jean de la Croix soit déclaré Docteur de l'Église, afin d'accréditer ses Écrits, pour le bien d'un plus grand nombre d'âmes. Je reste persuadée que, du Ciel, elle a travaillé à cet heureux et glorieux résultat qui comble de joie tous les enfants du Carmel. [Echange de bons procédés: sainte Thérèse de l'EJ. fut proclamée patronne des missions le 14 décembre 1927, en l’anniversaire de la mort du Saint (14 décem­bre 1591). En la vie de Thérèse de Lisieux s'était vérifiée la fécondité apostolique de l'amour telle que l'énonçait le Docteur du Carmel: « Il est de la plus haute importance... » etc.] 

Elle n'avait pas 15 ans que déjà elle répétait avec enthousiasme: « Seigneur, souffrir et être méprisée ! » quand aux fenêtres du « Belvé­dère » elle contemplait, avec sa soeur Céline, le Ciel étoilé.

Texte B sur cette dévotion de Thérèse à St Jean de la Croix - écrit en 1942

Ste Thérèse de l'Enfant Jésus avait un amour très particulier pour N.P. St Jean de la Croix, amour plein de reconnaissance pour le bien, le réconfort puisé dans ses écrits. Elle aimait à m'en parler et me citait, de mémoire, les passages qui l'avaient le plus frappée: « C’est le saint de l'amour par excellence », disait‑elle. Et, de fait, elle n'a vu, dans ses écrits, que sa doctrine d'amour portée au plus sublime degré, alors que bien des âmes ne s'arrêtent qu'à ses renoncements, mort à la nature et s'en épouvantent. En réalité, la « petite » voie de Sr Th. de l’Enfant J. n'est autre que la voie « étroite », et il faut se faire bien petit pour s'y engager. Je l'entends encore me dire avec un accent inimitable y joignant gestes gracieux:

« Et m'abaissant si bas, si bas,
Je m'élevai si haut, si haut
Que je pus atteindre mon but. 

Ce but de l'amour auquel tendaient tous ses vœux. Pour ma Profession, elle composa en vers la « Glose sur le Divin » de N. Bx Père, et elle me fit remarquer la pensée qui la ravissait davantage: « L'amour sait profiter autant du mal que du bien qu'il trouve en nous. » Dans le « Cantique Spirituel », elle aimait à me citer:

« Quand vous me regardiez
Vos yeux imprimaient en moi votre grâce,
C'est pourquoi vous m'aimiez avec tendresse;
Et par là les miens méritaient
D'adorer ce qu'ils voyaient en vous.
Daignez ne pas me mépriser;
Car si autrefois vous avez trouvé mon teint noir,
Maintenant vous pouvez bien me regarder,
Depuis que vous‑même m'avez regardée,
Vous avez laissé en moi grâce et beauté.
Jouissons l'un de l'autre, mon Bien‑Aimé
Et allons nous voir dans votre beauté... »
(Str. II et XXXIII et début de la str. XXXVI.)

— Au sortir d'une grippe qui mit sa vie en danger, en janvier 1929, soeur Marie de la Trinité écrivait à Mère Agnès: « Ah ! que de grâces je lui dois (à Thérèse) surtout celle de mettre mon âme dans la pleine vérité de sa petite voie de confiance et d'abandon. Ainsi cette nuit je pensais que je pourrais bien mourir de cette grippe, eh bien je me sens toute préparée à la mort, non pas par moi, j'en suis bien incapable ! mais j'ai la per­suasion qu'au dernier moment le bon Dieu me donnera tout ce qui me manquera. Je me rappelle avec une si grande douceur ce passage du Cantique de N.P.St Jean de la Croix que Sr Th. de l'Enfant Jésus et moi aimions tant à répéter: « Quand vous me regardiez   Vos yeux imprimaient en moi votre grâce   C'est pourquoi vous m'aimiez avec tendresse... »  Et encore:   « Depuis que vous m'avez regardée   Vous avez laissé en moi grâce et beauté. »

Oui, c'est ce regard de Jésus, mon divin Epoux, qui sera ma préparation à paraître pleine d'assurance devant Lui... je ne craindrai pas alors de lever mes yeux pleins d'amour reconnaissant vers les siens, si purs, qui m'auront purifiée, d'un seul regard, et rendue semblable à Lui   » ( Du fait qu'on retrouve dans l'offrande à l'Amour cette idée du regard de Jésus qui purifie, regard qui laisse l'âme revêtue de « grâce et de beauté », on peut penser que cette relecture thérésienne du Cantique spirituel, avec cette nuance de confiance caractéristique de la « petite voie », se situe en 1895.

... Il m'en faudrait trop citer... Ce que je ne puis rendre c'est son accent pénétré, insistant sur ce que sa petite voie d'humilité et d'amour n'était autre que celle de N.P. St Jean de la Croix. C'est surtout un passage de la « Vive Flamme d'Amour » qui la fortifia merveilleusement au temps de ses grandes épreuves: « Je le trouvais tellement élevé et profond, me dit‑elle, qu'en le lisant j'en étais comme engouée, le souffle me manquait. »

En voici quelques extraits: « O âmes qui voulez marcher (puis texte identique à celui de la version A, jusqu'à: « des peines spirituelles plus intimes ». La version B poursuit :)... Dieu agit ainsi à l'égard des âmes qu'il veut faire arriver à une perfection éminente. Il permet qu'elles soient tentées, affligées, tourmentées, purifiées intérieurement et extérieurement par la souffrance portée à ses dernières limites, afin de les déifier ensuite par l'union avec son infinie Sagesse. »

Je me rappelle qu'ayant dit tout cela à notre bon Père Travert [Aumônier du Carmel de Lisieux du 25/8/1923 à sa mort, 17/3/1942.) il s'en était enthousiasmé: « Mon enfant, me dit‑il, je ne puis plus maintenant lire St Jean de la Croix sans rapprocher sa doctrine de celle de notre Sainte petite Thérèse, j'y trouve des profondeurs inson­dables dans ces rapprochements tellement justes... Seulement, St Jean de la Croix nous montre la croix nue et Thérèse la croix couverte de roses, mais les épines, pour être dissimulées, n'en existent pas moins... »  (8 Nov. 1942)


32. De la voix pour deux.

Il y a aujourd'hui 48 ans que je suis entrée dans ce Carmel béni et que vous m'avez donné notre Sainte petite soeur Thérèse de l'Enfant­ Jésus pour Ange et pour Maîtresse. Je me rappelle d'un petit trait que je n'ai pas encore raconté: Quand Sr Thérèse de l'Enfant‑Jésus se rendit compte que j'avais une bonne voix pour le Choeur elle m'en exprima tout son contentement en me disant:

A présent je suis toute consolée d'avoir une si faible voix pour le Choeur et je remercie Jésus de m'avoir donné une « fille » qui en a pour nous deux... Je Lui offre votre voix comme si c'était la mienne.

Alors je lui dis que je psalmodierais toujours en son nom et au mien et je fus touchée de voir le bonheur qu'elle en ressentit.

J'étais entrée avant l'oraison du soir et je me souviens que quel­ques minutes avant 6h elle me fit sortir du Choeur pour changer mes chaussures qui faisaient du bruit. A genoux à mes pieds, elle tint à me chausser elle‑même des pantoufles de feutre.

Ces petits traits ne sont pas grand chose mais j'aime à me rappeler ces moindres souvenirs (...).

A cette époque, Thérèse a « la voix couverte »; on va commencer à lui soigner la gorge le 18. Soeur Marie de la Trinité ne se souvient pas qu'elle a déjà rapporté à Mère Agnès le premier trait en 1906 avec plus de détails: « Hier, pendant que je chantais les Ténèbres de tout mon coeur, je me suis rappelé avec grande consolation ce que notre petite soeur Th. de l'Enf. Jésus me disait quelques jours après mon entrée. Nous sortions d'un Office chanté; elle me fit venir aux Reliques, et là, m'embrassant avec l'expression d'une joie très grande, elle me dit: « Que je suis contente ! J'avais demandé au bon Dieu que celle qui serait ma fille ait une voix forte pour soutenir le Choeur afin de suppléer à ce que je ne pouvais pas donner, et voilà qu'il m'a exaucée! Vous avez tout à fait la voix que je désirais, maintenant je n'ai plus de peine de ne pas en avoir puisque le bon Dieu m'a donné une fille qui en a assez et pour elle et pour moi! » Ce souvenir m'a été très doux. » (Billet 6 à Mère Agnès, 13‑4‑1906.) 


33. Savoir remercier.

J'étais nouvellement arrivée et Sr Thérèse de l'Enfant Jésus (mon Ange) me surveillait d'autant mieux que je l'avais suppliée de me dire tout ce qu'elle trouvait de reprochable (sic) en moi.

Elle m'avait rendu plusieurs services que j'avais reçus comme du dû, bien qu'au fond j'en étais extrêmement touchée. Alors elle me dit : « Il faut vous habituer à laisser paraître votre reconnaissance, à remercier à plein coeur pour la moindre chose. C'est pratiquer la charité que d'agir ainsi, autrement c'est une indifférence — bien qu'elle ne soit qu'extérieure—qui glace le coeur et détruit la cordialité si néces­saire en Communauté. » 

Plus tard, elle expliqua elle‑même sa pensée dans l'Histoire de son âme en disant que « la charité ne doit point rester enfermée dans le fond du cœur, car " personne n'allume un flambeau pour le mettre sous le boisseau mais on le met sur le chandelier afin qu'il éclaire ceux qui sont dans la maison ". Il me semble que ce flambeau représente la charité qui doit éclairer, réjouir, non seulement ceux qui me sont le plus chers mais " tous ceux qui sont dans la maison ". »

Soeur Marie de la Trinité avait rédigé comme un brouillon de ce trait à la même date, comportant de légères variantes. Les paroles de Thérèse commencent ainsi: « Il faut vous habituer à agir autrement, je sais que votre coeur est très reconnaissant, mais il faut le laisser paraître et remercier avec effusion pour la moindre chose », etc. Et le témoin conclut: « La leçon porta son fruit; depuis j'excédais plutôt en remerciements, elle en souriait mais je sentais qu'elle était contente que j'eusse compris sa leçon, que je trouvai en effet si néces­saire à la pratique de la charité. »

 

34. Mes poésies... un jet du coeur.

(...) L'autre jour vous exprimiez le regret que notre sainte petite Thérèse n'ait pas appris les règles de la versification pour éviter les fautes de ses poésies. Hélas ! ma petite Mère, son ignorance a été volontaire... A mon entrée au Carmel, juin 1894, j'avais apporté un traité de versification, elle y jeta un coup d'œil et me le rendit bien vite en me disant: « J'aime mieux ne pas connaître toutes ces règles, mes poésies sont un jet du coeur, une inspiration, je ne saurais m'assujettir à en faire un travail d'esprit, une étude. A ce prix je préférerais renoncer à faire des poésies ! »

 

35. La Vie de soeur Saint‑Pierre.

Notre sainte petite Thérèse avait déjà une grande dévotion à la Sainte Face quand elle lut la Vie de Sr Saint‑Pierre du Carmel de Tours. Cette lecture lui rendit très sympathique la Servante de Dieu Sr Saint‑Pierre, et elle l'invoquait avec confiance. Elle portait sur elle une relique de ses cheveux et, dans son évangile, sa photo collée sur un signet, au bas de laquelle était écrit: « Que j'expire altérée de la soif de voir la Face de mon Dieu ! »

Elle s'était inspirée de ses pensées pour composer sa poésie: « La Rosée divine ou le lait virginal de Marie. »

Elle croyait à ses révélations, principalement aux promesses de Notre-Seigneur à tous ceux qui auraient dévotion à sa Face adorable.

Date: 1892‑1896, si l’on considère que la lecture de cette Vie est antérieure au 2 février 1893, date de la PN 1: La Rosée divine. Thérèse se réfère encore à la carmélite de Tours en écrivant à Mère Agnès le 18/12/1896 (LT 204).  Le témoignage de soeur Marie de la Trinité s'appuie sur ce qu'elle apprit personnellement en 1894‑1897.

 

36. Il perdrait de l'amour.

Il est un souvenir dont mon coeur se rappelle que j'évoque souvent et qui me fait du bien. Thérèse me voulant, comme elle, en tout fidèle au bon Dieu, me disait de ne refuser rien.

— « Et si je négligeais de lui cueillir des roses. Est‑ce que droit au Ciel je n'irais pas un jour ? »

— « Oh ! si, son indulgence arrangerait les choses. Mais c'est Lui, le bon Dieu, qui perdrait de l’amour. »  8 décembre 1920

« En une autre occasion, elle me dit qu'il fallait, par nos prières et nos sacri­fices, obtenir aux âmes tant d'amour du bon Dieu qu'elles puissent aller en Paradis sans passer par le Purgatoire. »

 

37. Vous n'avez plus la vocation ?

Un jour que notre jeune Soeur avait été fort réprimandée, elle vint, toute découragée, trouver sa Maîtresse et lui dit tristement: « Je n'ai plus la vocation ! » Mais la Sainte, trop clairvoyante pour s'im­pressionner d'une boutade, se mit à rire. Depuis, si quelque chose n'allait pas, prévoyant le même soupir, elle le prévenait, disant: « Alors, vous n'avez plus la vocation aujourd'hui, n'est‑ce pas ? » Et le combat se dissipait.

 

38. L'offrande à l'Amour.

(...) A propos de l'Offrande à l'Amour miséricordieux, je vais vous raconter comment se fit ma donation. Six mois après qu'elle se fut offerte elle‑même comme petite victime à l'Amour, Thérèse me parla de son désir que j'en fisse autant. J'en fus ravie et l'on décida que je ferais cet acte le ler décembre, 1er Dimanche de l'Avent 1895. La veille de ce jour, le plus beau de ma vie avec celui de ma Profession, je fus tellement saisie de la grandeur de l'Acte que j'allais faire, que je dis à Sr Thérèse de l’Enfant-Jésus que je ne me sentais pas assez bien préparée et qu'une victime aussi imparfaite que moi ne pouvait être agréée par Jésus avec plaisir. Aussitôt son visage devint rayonnant de bonheur, et me serrant dans ses bras, elle me dit:

« J'avais peur que vous ne compreniez pas assez l'importance de l'Acte que je vous fais faire; ce que vous me dites me confirme le contraire. Que je suis heureuse ! Ne craignez pas, Jésus vous recevra demain avec joie et amour, il suffit que vous reconnaissiez votre indignité pour qu'il fasse en vous de grandes choses... Nous resterons toutes les deux à l'Oratoire après l'Action de grâce, et pendant que vous pronon­cerez l'Acte de Donation, moi je vous offrirai à Jésus comme une petite victime que j'ai préparée pour lui. » Le lendemain tout se passa ainsi. Mais comment vous décrire l'abondance des consolations qui inondèrent nos âmes ? Je me sentais tellement écrasée sous le poids des miséricordes divines qu'il me semblait que mon coeur allait se rompre. Et quand, sorties de l'Oratoire, nous voulûmes échanger nos sentiments, nous ne pûmes le faire autrement que par nos larmes... Date: 30 novembre et 1er décembre 1895.

(Le premier dimanche du mois, le Saint-Sacrement était exposé à l'Oratoire après la messe. La communauté allait y faire l'action de grâce; les soeurs pouvaient ensuite prolonger leur adoration à volonté.)

Soeur Marie de la Trinité a consigné le même témoignage une trentaine d'années plus tard, sur feuille volante. Il n'offre que de légères variantes. Voici ce texte B:

C'est le 30 novembre 1895 que Sr. Thérèse de l'Enfant‑Jésus me fit connaître l'Acte de sa Donation à l'amour. Ses paroles si convaincantes et embrasées firent naître en moi un grand désir de l'imiter et il fut convenu ensemble que je ferais ce même Acte le lendemain. Cependant, restée seule, et réfléchissant à mon indignité je conclus qu'il me fallait une plus longue préparation. Je retournai donc voir Sr Thérèse de l'Enfant‑Jésus et lui soumis mes raisons. Alors son visage prit une expression de grande joie: « Oui, me dit‑elle, cet Acte est encore plus important que ce que nous pouvons imaginer, mais savez‑vous la préparation que le bon Dieu demande de nous ? Eh bien, c'est de reconnaître humblement notre indignité. Ah ! puisqu'il vous fait cette grâce, livrez‑vous à Lui sans crainte. Demain matin, après l'action de grâces, je resterai près de vous à l'Oratoire et, pendant que vous prononcerez votre Acte, je vous offrirai à Jésus comme la petite victime que je Lui ai préparée. » (...)

 

39. « Demeurez en moi comme au tabernacle »

(...) Je me rappelle que je vous ai promis quelques détails sur l'opinion que nous avons que Jésus‑Eucharistie habitait continuellement en l'âme de notre petite sainte. Pour moi c'est ma conviction intime, car serait‑ce donc le seul désir que Jésus n'aurait pas réalisé pour elle ? Je ne puis le croire, elle le demandait chaque jour avec tant d'ardeur! Puis, un fait qui m'est personnel me confirme son assurance à posséder une telle faveur. Je veux vous le raconter en toute simplicité. Le jour où elle m'offrit elle‑même comme victime d'holocauste à l'Amour miséricordieux du bon Dieu, 1er Xbre 1895, je fus tellement inondée de grâces en ce beau jour, le plus beau de ma vie, que toute la journée j'éprouvai d'une manière sensible la présence de Jésus‑Hostie en mon coeur. Je le confiai à Sr Th. de l’Enfant Jésus qui n'en parut nullement surprise et me répondit simplement: ‘Le bon Dieu n'est‑il pas Tout‑Puissant ? Cela ne lui est pas difficile, selon notre désir, de faire durer la présence sacramentelle dans nos âmes d'une communion à l'autre. Par ce sentiment extraordinaire que vous éprouvez aujourd'hui, il veut vous donner le gage que toutes les demandes que vous lui avez faites dans l'Acte d'offrande seront magnifiquement accordées. Vous ne jouirez pas toujours de ce sentiment mais les effets n'en seront pas moins réels. On reçoit de Dieu tout autant qu'on en espère. »

De fait, je n'ai jamais éprouvé depuis cette grâce délicieuse du 1er décembre 1895 mais cela n'empêche pas que malgré les aridités, la vie de foi que je mène, je garde la certitude que Jésus‑Eucharistie habite constamment mon coeur et que cette grâce merveilleuse est le partage de toutes les petites victimes de l'amour. S'il n'en était pas ainsi, à quoi bon faire chaque jour une demande dont on est sûr d'avance ne pas avoir la réalisation ? Ce serait bien inutile! Tout ce que je demande je pense que le bon Dieu me le donne et cette pensée dilate mon âme, la recueille, lui fait du bien. Si je me trompe (ce que je ne crois pas) eh bien, mon erreur m'aura servi à m'unir davantage à Jésus et je ne le regretterai pas. (...)

Billet tardif (environ 1935 ?) à propos de la parole précé­dente :

(...) Le lendemain fut pour moi une journée du Ciel, je n'ai jamais eu en toute ma vie autant de consolations spirituelles, c'était à en mourir d'amour. Je fis mon acte d'offrande, avec la conviction d'être exaucée dans toutes mes demandes et toute la journée je sentis la Présence réelle de la Sainte Hostie dans mon coeur. Sr Thérèse de l'Enfant‑Jésus, à qui je confiai mes impressions, n'en parut nullement surprise, elle‑même goûtait un bonheur céleste et ses larmes d'amour se mêlèrent aux miennes... Elle me dit: « Ce sentiment extraordinaire que vous éprouvez est une preuve que le bon Dieu exaucera magnifiquement toutes vos demandes. Oui, pour ses petites victimes d’amour, il se plaira à faire des prodiges qui surpasseront infiniment leurs immenses désirs, mais habituellement ils s'opéreront dans la foi, autrement elles ne pourraient pas vivre. La Présence réelle ne se fera pas sentir, mais elle n'en existera pas moins. Rien n'est impossible à la toute‑puissance de Dieu et je suis sûre qu'il ne m'aurait pas inspiré cette demande, s'il n'avait voulu la réaliser. »

« Pour moi, cette grâce, plus extraordinaire il est vrai que les extases, visions ou révélations, peut être le partage des petites âmes, sans les faire sortir de leur petite voie d'humilité, puisque c'est une grâce accordée à leur humble confiance et qui s'opère dans la foi nue, donc à l'abri de l'orgueil et de la vaine gloire. —Sr Marie de la Trinité, r.c.i » (La signature « r.c.i. »—religieuse carmélite indigne—prouve que le billet est antérieur à 1936, année où l'abréviation devient « c.d.i. »—carmélite déchaussée indigne).

 

40. Glorifier la miséricorde.

(...) J'ai compris que cette joie de me sentir imparfaite et de passer pour telle m'était un gage que j’étais vraiment dans la petite voie. Oh ! que cette grâce m'a été douce . Ainsi que l'explique notre petite Thérèse, souvent je veux gravir la montagne de la perfection, les belles et royales edelweiss m'attirent et quand je crois les saisir... patatras! je dégringole dans la vallée de l'humiliation où poussent les humbles violettes, seules fleurettes qu'il m'est permis de cueillir sans crainte de chutes. Qu'elle est consolante cette parole: « Il suffit de s'humilier, de supporter avec douceur ses imperfections: voilà la vraie sainteté pour nous. » Quel saint canonisé a jamais parlé ainsi ?

« Nous autres, me disait‑elle nous ne sommes pas des saintes qui pleurons nos péchés, nous nous réjouissons de ce qu'ils servent à glorifier la miséricorde du bon Dieu. » Ce matin je n'étais pas en train, alors pour me donner du coeur j'ai voulu tirer un passage dans sa vie et j'ai lu: « Où serait notre mérite s'il nous fallait combattre quand nous sentons du courage, etc. » Pour moi son livre est pire que L'Imitation, chaque fois que je l'ouvre, j'en recueille une grâce. 

 

41. Petite Mère... très aimée.

(...) Avec quelle douceur je me rappelle ces paroles de notre Sainte incomparable, alors qu'elle luttait avec nous dans les mille diffi­cultés de cette vallée de misères: « Soyez sûre que notre Petite Mère est très aimée du bon Dieu et qu'elle Lui plaît telle qu'elle est! »

 

42. A propos d'une image de la Présentation.

En me donnant cette image (la voir ici au bas de la page à gauche) le jour de ma Profession (30 Avril 1896), Sr Thérèse de l'Enfant‑Jésus m'expliqua: « C'est vous la petite Marie qui montez les degrés du Temple. A la gauche du Grand Prêtre, c'est moi l'enfant qui vous appelle en faisant signe de la main; Céline est appuyée sur mon épaule; et, de l'autre côté, c'est Sr Marie de l'Eucharistie. Au verso de l'image, on lit encore au crayon: « Cette image m'a été offerte par Sr Thérèse de l'Enfant‑Jésus le jour de ma Profession, 30 Avril 1896.» C'était une image‑souvenir de sa Prise d’Habit.

 

43. Etre inconnue et méprisée...

Pour votre anniversaire du 8 Mai j'ai voulu essayer de mettre en vers un de mes entretiens avec petite Thérèse, celui dont le souvenir me fait le plus de bien. Il y a sans doute des fautes mais je n'ai pas su mieux faire. (...)

Souvenir inédit d'une novice de Sr Thérèse de l'Enfant‑Jésus
Que j'aime à me ressouvenir
De ma petite Soeur Thérèse !
Nous parlions, sans jamais finir,
De Dieu, des Saints, tout à notre aise.
Dans cette douce intimité
Je l'écoutais presque en extase
Et me disais: « En vérité,
Je sens son amour qui m'embrase...
Or, je remarquais bien souvent
Qu'elle vivait loin de la terre,
Dans un profond recueillement
Dont rien ne pouvait la distraire:
— Dites‑moi ce que vous pensez,
O petite soeur de mon âme,
Livrez‑moi bien tous les secrets
De cet Amour qui vous enflamme ?
— Ce que je pense ? Ah ! je voudrais
Etre inconnue et méprisée,
Avoir perdu tous mes attraits,
De tous devenir la risée,
Les abaissements de Jésus
Décrites par le saint Prophète,
Me ravissent de plus en plus,
De quelle ardeur je les souhaite !
I1 a paru comme un lépreux,
Comme cachée était sa Face
I1 s'est fait le plus malheureux,
Pour expier à notre place... »

........................

J'écoutais dans l'étonnement
Les profonds accents de cet Ange,
Les gardant précieusement
Pour les redire à sa louange.

Source: lettre 21 à Mère Agnès (8/5/1919). Date: été 1896

 

44. Indulgence plénière.

"La principale indulgence plénière, et celle que tout le monde peut gagner sans les conditions habituelles, c'est l'indulgence de la charité qui couvre la multitude des péchés."

(Source: HA 53, p. 233. On n'a pas retrouvé d'écrit de soeur Marie de la Trinité comportant cette phrase de Thérèse, mais la tradition lexovienne lui attribue ce témoigne.)

 

45. Plutôt souffrir beaucoup...

Oh ! ma petite Mère, que le souvenir de notre petite Thérèse m'est doux ! J'en vis à chaque instant. Elle était si profonde, si sainte et en même temps si simple ! Et c'est justement sa belle simplicité d'enfant qui donnait le change à ses vertus héroïques, qui les voilaient pour ainsi dire. Je me souviens qu'un jour je lui disais mon appréhension des souffrances. « Oh! pour moi, tant qu'à faire, j'aime mieux souffrir beaucoup que peu ici‑bas! »  Et ce n'était pas que des paroles, nous l'avons vue les pratiquer bien souvent dans les occasions où les souffrances et les humiliations ne lui étaient pas épargnées ! Oh ! quelle grâce d'avoir vécu avec cet Ange !

(‑‑‑)  Hier soir je me pressais à vous écrire ma petite lettre et je crains d'avoir oublié une phrase ! Quand notre Petite Thérèse me dit que « tant qu'à faire elle aimait mieux souffrir beaucoup que peu », je répliquais, étonnée: « Mais pourquoi donc ? »

« Ah ! c'est que nous n'avons que cette vie pour prouver notre amour », me répondit‑elle avec son air angélique.

 

46. Aucun livre, aucun théologien...

En entendant la lettre de Monseigneur qui demandait quelques faits de notre chère Sainte pour l'intronisation de sa statue à l'Institut Catholique [le 21 novembre 1927], je me suis rappelé le trait suivant .

Un jour que j'écoutais avec admiration tout ce qu'elle m'expliquait sur sa petite voie d'amour et d'enfance spirituelle, je lui dis: « Mais d'où vous vient cet enseignement ? » « C'est le bon Dieu tout seul qui m'a instruite, me répondit‑elle, aucun livre, aucun théologien ne m'a enseignée et pourtant je sens dans le fond de mon coeur que je suis dans la vérité. Je n'ai reçu d'encouragement de personne (sauf de notre petite Mère) et quand l'occasion s'est présentée d'ouvrir mon âme, j'étais si peu comprise que je disais au bon Dieu comme N.P. St Jean de la Croix: " Ne m'envoyez plus désormais de messagers qui ne savent pas me dire ce que je veux. "   —  « Eh bien, repris‑je, si vous aviez entendu les Sermons du Rd Père Boulanger, Provincial des Domi­nicains à Paris, vous auriez été bien consolée ! J'ai passé avec lui une vraie retraite de grâces, dans laquelle il nous a expliqué la voie d'amour telle que vous la concevez »; et je lui citai des passages qui exprimaient exactement ce qu'elle me disait. Alors son visage rayonna de bonheur: « Quelle consolation vous me donnez! me dit‑elle, vous ne pouvez l'imaginer... Me savoir appuyée par un savant, un théologien renommé me donne une joie sans pareille! » Et elle me faisait redire tout ce que je me rappelais des enseignements de ce saint religieux.

 

47. Comme un jour de triomphe.

Sr Thérèse de l'Enfant‑Jésus me dit un jour, en confidence; c'était environ un an avant sa mort: « Hier au soir, pendant le silence, je pensais à ma mort prochaine, alors je m'endormis un instant. Dans ce demi‑sommeil je me trouvai au milieu d'un champ qui ressemblait à un cimetière, les aubépines étaient en fleurs, les oiseaux chantaient, je voyais beaucoup de monde en fête, c'était comme un jour de triomphe ! Et je me disais: Mais qu'est‑ce qu'il y a ? Pour qui cette fête ? Ce n'est pourtant pas un enterrement... Et malgré tout je pressentais qu'il s'agissait de moi. Ce rêve me semble bien mystérieux et je ne puis me défendre de penser que tôt ou tard nous en saurons la signification.»

Or, le jour de la Translation de ses reliques, 26 Mars 1923, cette vue prophétique me revint tout à coup en mémoire et je ne pus m'empêcher d'y voir la réalisation de cette vision.

 

48. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus...

Soeur Marie de la Trinité (...) de plus en plus, s'enthousiasmait pour la sainteté consommée qu'elle frôlait de si près. Ayant conservé de sa jeunesse parisienne un caractère plaisant et spontané, elle alla même, une fois, jusqu'à s'agenouiller dans un geste admiratif devant sa jeune Maîtresse, puis joignant les mains et inclinant la tête, elle s'écria: « Oh ! Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, vous n'êtes pas comme les autres ! Je suis sûre qu'après votre mort, on se prosternera devant vous en disant: " Sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus, priez pour nous !»

D'où cette aimable réprimande de la Sainte: « Que vous êtes enfant ! Allons, assez vous moquer de moi ! »


49. Au bas de mon escalier.

Je vois que vous êtes toujours avide de nouveau sur Thérèse mais votre avidité ne sera vraiment satisfaite qu'au Ciel, j'ai raconté dans les « Conseils et Souvenirs » tout ce que je pouvais dire de ma chère petite Maîtresse, il y en a assez long, je pense, pour faire du bien et encourager les âmes. Un des traits qui me fait encore le plus de bien c'est le premier où elle me comparait à un petit enfant au bas de l'escalier de la perfec­tion. Depuis ce jour, je ne me désole plus de me voir toujours au bas de mon escalier. Sachant mon impuissance pour m'élever seulement d'un degré, je laisse les autres monter et je me contente de lever sans cesse mon petit pied par des efforts continuels. J'attends ainsi dans la paix le jour bienheureux où Jésus descendra lui‑même pour m'em­porter dans ses bras... »

« A ce moment‑là, me disait Thérèse, serez‑vous plus avancée d'avoir gravi 5 ou 6 marches par vos propres forces ? Est‑il plus difficile à Jésus de vous prendre au bas plutôt qu'à la moitié de l'escalier ? Il y a encore un avantage pour vous à ne pas pouvoir monter, c'est de rester toute votre vie dans l'humilité, tandis que si vos efforts étaient couronnés de succès, vous ne feriez pas pitié à Jésus, il vous laisserait monter toute seule et il y aurait tout à craindre que vous ne tombiez dans la complaisance en vous‑même. »

 

50. Un coeur pour vous toute seule.

Un jour, Sr Thérèse de l'Enfant‑Jésus me dit: « Je vous assure que je vous aime comme si j'avais un coeur pour vous toute seule ! »

— Mais, repris-je, vous aimez beaucoup votre Petite Mère et vos autres soeurs et il n'est pas possible que vous m'aimiez davantage et même autant.

— Oh! mais cela ne doit pas se comparer! Notre coeur est fait à l'image du bon Dieu, qui aime chaque créature comme si elle était seule au monde. De même l'Amour que j'ai pour ma Petite Mère et mes autres soeurs ne nuit en rien à celui que j'ai pour vous. J'ai un coeur particulier et tout entier pour chacune et malgré cela mon coeur est tout entier au bon Dieu. La jalousie ni la comparaison ne devraient jamais exister dans l'amour véritable du prochain. Autrement c'est que cet amour est mal compris et qu'il y a recherche de soi, donc on ne voit pas juste.

 

51. Mon amour pour vous ne peut plus monter.

(...) en toute vérité je puis vous dire ce que notre sainte petite Thérèse me disait: « Je ne puis vous dire que je vous aime aujourd'hui encore plus qu'hier, car mon amour pour vous est arrivé à un tel degré qu'il ne peut plus monter! En vous aimant ainsi je sens que c'est Jésus que j'aime car vous êtes mon Jésus visible et je Le remercie de s'être fait pour moi si accessible en vous. »

C'est en mai que Thérèse cesse de recevoir régulière­ment les novices. Et sa « découverte » de la charité fraternelle, cette même année, a en effet porté son amour à sa perfection. Marie de la Trinité a mis en vers ce souvenir :

Autrefois, quand j’allais consulter notre Sainte,
Recueillir ses conseils, recevoir son empreinte
Je finissais toujours notre simple entretien
Lui demandant tout bas: « M'aimez‑vous toujours bien ? »
— « Aujourd'hui plus qu'hier », me disait son sourire
Puis, un jour, s'arrêtant: « Je ne puis plus le dire
« Car mon amour pour vous ne saurait plus grandir. »

 

52. Jusque dans mes rêves !

Un jour Sr Thérèse de l’Enfant Jésus me dit: « Cette nuit, j'ai rêvé que vous me demandiez: ‘Quand vous serez dans le Ciel, où serez‑vous placée ?’

—Sans hésiter, je vous ai répondu: « Sur les genoux du bon Dieu et là je prêcherai à son oreille!»

Alors vous avez repris: « Et moi, où serai-je placée ? »

Et je vous ai dit: « Pour vous, ma poupée, vous serez placée dans mes bras !.. »

Et elle ajouta: Vous voyez combien je vous aime puisque jusque dans mes rêves je pense à vous!

Source: feuillet non daté, signé. Le témoin précise: « C’est textuel ».

 

53. Effeuillée à tout jamais.

(...) Hier, le chant de la « Rose effeuillée » m'a remis en mémoire un cher souvenir. C'est la Mère Marie‑Henriette du Carmel, avenue de Messine, qui m'avait demandé de prier Sr Thérèse de l'Enfant‑Jésus de lui composer une poésie sur ce sujet. Comme il répondait aux sentiments de notre chère Sainte, elle y mit tout son coeur. Mère Henriette en fut très contente, seulement elle m'écrivit qu'il manquait un dernier couplet expliquant qu'à sa mort, le bon Dieu recueillerait ces pétales effeuillés pour en reformer une belle rose qui brillerait toute l'éternité. Alors, Sr Thérèse de l'Enfant‑Jésus me dit: « Que la bonne Mère fasse elle‑même ce couplet comme elle l'entend, pour moi je ne me sens pas du tout inspirée pour le faire. Mon désir est d'être effeuillée à tout jamais, pour réjouir le bon Dieu. Un point, c'est tout!... »

 

54. La vraie beauté.

Voici encore un autre trait: J'avais dit à Sr Thérèse de l’Enfant Jésus que je trouvais agréable d'être jolie et de plaire. Elle me dit: « Mais c'est tout à fait en votre pouvoir, si vous voulez ! La vraie, la seule beauté, c'est la sainteté: il n'y en a pas d'autre! Une personne vertueuse, si laide soit‑elle, a des charmes auxquels on ne peut résister; une personne jolie, mais sans vertu, est désagréable au possible! »

C'est pour vous faire plaisir, ma petite Mère chérie, que je vous écris ces souvenirs si profondément gravés dans mon coeur.

 

55. Je veux vous consoler

Puisque vous prenez plaisir à m'entendre vous raconter mes souvenirs personnels avec notre chère petite Sainte, en voici quelques­-uns très intimes, que je ne raconterais pas à tout le monde, mais seulement à vous qui me connaissez à fond...

J'ai toujours présents les trois longs mois d'agonie de notre Ange. Ce que j'en ai souffert est indicible.—Pour comble, Mère Marie de Gonzague m'avait enlevé ma charge si douce d'aide‑infirmière qui me donnait la consolation de la soigner; de plus, j'avais la défense de lui parler, sous prétexte qu'étant jeune je pouvais contracter sa maladie ! (J'étais pourtant sûre du contraire car Sr Th. de l'E.J. m'avait affirmé que personne n'attraperait sa maladie, qu'elle l'avait demandé au bon Dieu.)

Les nouvelles de sa santé étaient chaque jour de plus en plus tristes; j'étouffais de peine... Un jour j'allai prendre l'air au jardin, je l'aperçus dans sa voiture de malade, sous les marronniers; elle était seule, elle me fit signe d'approcher: « Oh ! non, lui dis‑je, on nous verrait et je n'ai pas la permission. »   J'entrai dans l'ermitage de la Ste Face où je me mis à pleurer. En relevant la tête, je vis avec surprise ma petite soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus assise sur un tronc d'arbre, à côté de moi. Elle me dit: « Moi, je n'ai pas défense de venir à vous, dussé-je en mourir, je veux vous consoler.»

Elle essuya mes larmes en appuyant ma tête sur son coeur. Je la suppliai de retourner dans sa voiture, car elle tremblait de fièvre: « Oui, mais pas avant que vous ne m’ayez ri ! » Ce que je fis aussitôt, de crainte qu’elle attrape du mal, et je l'aidai à regagner sa voiture. Mais auparavant je lui avais demandé: « Donnez‑moi une finale pour votre petite prière à l'Enfant‑Jésus, afin que tout le monde puisse la dire ? » Et elle me dicta cette formule: « ... les Anges et les Saints reconnaissent en moi les traits si doux de ta divine Enfance » au lieu de: « ... Thérèse de l'Enfant‑Jésus. » [Il s'agit de la pière n° 14].


56. Regardez ma poupée !

A votre mort je viendrai moi‑même chercher ma poupée et je dirai aux Sts Innocents qui seront avec moi: « Regardez pas! » Et dans un petit coin je vous arrangerai bien vite, je vous enlèverai tout ce qui ne fera pas bien et vous habillerai exactement pareil à moi, nous n'aurons même pas un ruban plus long l'une que l'autre. Aussitôt la toilette finie, je me retournerai triomphalement vers les Sts Innocents en disant: « Regardez ma poupée ! » Alors ils seront émerveillés, jamais ils n'en auront vu de pareille, ils me demanderont tous comme une grâce de la leur prêter pour jouer avec. Ce que je serai fière de ma poupée !...

Pour illustrer ce récit, une carmélite de Lisieux avait peint pour Marie de la Trinité une image (opaline 11,5 X 7,6 cm) représentant Thérèse tenant dans ses bras une grande poupée habillée en carmélite. Une légende dit: « Voilà ma pou­pée ! », tandis que la poupée tient une banderole avec ces mots: « Je lui dois tout !... »

 

57. Ballon rouge et toupie.

Une autre fois, un mois environ avant sa mort—elle ne quittait plus son lit—j'eus la consolation d'aller la garder une 1/2 heure. Elle en parut aussi heureuse que moi. Je lui confiai que je n'en pouvais plus de voir sa maladie durer si longtemps, cela me faisait tomber dans une tristesse que je ne pouvais dominer et que, pour m'en tirer, je sentais comme le besoin de jouer, de me distraire...

« Ah! que je vous comprends, me dit‑elle, à votre place j’éprou­verais tout pareil ! Aussi, je vous fais un devoir de vous distraire le plus possible, je vous ordonne même d'aller au grenier du Noviciat— pour n'être ni vue ni entendue—et d'y jouer avec la toupie que je vous ai donnée à Noël. Cela vous est nécessaire. »

Elle avait un ballon rouge gonflé d'air, suspendu au pied de son lit, elle m'obligea de le prendre et de jouer avec, derrière la tête de son lit, afin de ne pas voir les mouvements qui l'auraient étourdie, tellement elle était faible. Quand je l'eus quittée, j'allai, pour lui obéir, au grenier du Noviciat. J'essayai une partie de toupie... Inutile ! Je m'arrêtai vite pour pleurer... Je sentis pourtant que ma petite soeur Th. de l’Enfant Jésus priait pour moi, car je compris que c'était une grâce de souffrir ainsi en union avec elle afin de lui obtenir la force d'endurer son long martyre...

C'est peu de temps après sa mort — vous vous en souvenez, ma petite Mère chérie — que je fus prise de ce douloureux dépôt au menton, occasionné, je l'ai toujours pensé, par la grande peine de son départ et de l'avoir vue tant souffrir. Ma Petite Mère, ce que je viens de vous raconter ne peut être compris que de vous, les autres pourraient me juger sans coeur d'avoir désiré des distractions alors qu'elle était si malade; il est vrai que je n'avais que 23 ans, avec un caractère enfant et ennemi de la tristesse. Pourtant, je me sens encore pareille, à plus de 60 ans !... ­ Source: lettre à Mère Agnès, août 1897.

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