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Les saints en procès

 

Par Claude Langlois, historien

 

           Tout est obscur dans les procès de canonisation. Et d’abord le fait même de juger les morts, qui va à l’encontre des principes habituels du droit. Le but est, il est vrai, non de condamner, mais de glorifier. Pour comprendre cette procédure, il faut revenir aux premiers siècles. Le saint est d’abord un martyr, dont la dépouille est vénérée, un confesseur qui a prêché le christianisme, un évêque qui a fondé l’église locale, un ermite ou un ascète qui a réuni des disciples. Le saint demeure vivant dans le souvenir des fidèles par ses reliques convoitées et déplacées. Ce qui fait le saint, c’est aussi une mémoire entretenue par la liturgie, un tombeau vénéré et un récit de vie (hagiographie), ainsi la Vie de Martin de Tours par Sulpice Sévère.

           A partir du XIIe siècle, la fabrication des saints devient un enjeu ecclésiologique, la papauté se réserve ce pouvoir en l’encadrant. La Réforme catholique doit justifier le culte des saints, mis en cause par Luther. En 1634, le pape Urbain VIII, dans la constitution Cælestis Jérusalem, met en place des procédures qui sont demeurées jusqu’aux modifications récemment introduites, de Pie XI à Jean-Paul II.

           Pour comprendre comment s’opère, au temps de Thérèse, la fabrication d’un saint, il faut avoir présent à l’esprit trois éléments distincts qui interfèrent sans cesse entre eux: la matière du jugement, la procédure judiciaire, les rôles des institutions ecclésiastiques.

          1 - Commençons par ce qui est l’objet de l’examen. La sainteté se juge de trois manières conjointes. La première relève du comportement de la personne, la pratique héroïque des vertus. Les deux autres inscrivent le saint dans son temps par sa réputation (fama sanctitatis) et par sa capacité à faire des miracles. Mais deux autres éléments différents sont examinés dans un procès de canonisation, les écrits et le culte. On regarde de près les écrits pour éviter de proposer, comme modèles, des personnes qui auraient tenu des propos peu orthodoxes voire moralement condamnables. Mais on surveille aussi le comportement des clercs et des fidèles pour les empêcher d’anticiper la canonisation en rendant un culte public au futur saint.

           2 - Toute cette longue vérification se fait dans le cadre d’une procédure codifiée qui a toutes les caractéristiques de la démarche juridique. D’abord la procédure se déroule devant un tribunal composé de juges qui entendent des témoins. La cause y est soutenue par un défenseur (postulateur romain qui délègue ses fonctions à un vice-postulateur et qui est aidé par des avocats) ; intervient d’autre part une sorte de procureur, qui souligne les faiblesses du dossier : il est appelé avocat du diable, alors qu’il est, comme promoteur de la foi, le représentant de l’institution. Le vocabulaire juridique figé devient vite un jargon incompréhensible et l’obligation du secret rend plus opaque toute la procédure. Dans ce cadre, chacune des « matières » examinées fait l’objet d’une procédure particulière. Il existe, dès le départ, un procès séparé des écrits et un autre, dit de non-culte. Et dans le procès principal, les trois « dossiers » - vertus, réputation, miracles - doivent être « documentés » à partir de questionnements distincts. En conséquence, le procès est long (parfois des siècles), coûteux et d’issue incertaine. Pour le faire aboutir, il faut disposer d’une institution, comme les grands ordres religieux – qui compte beaucoup de saints - ou les nouvelles congrégations.

           3- Le contexte ecclésiologique. L’évêque où est décédé le saint potentiel (on parlera de serviteur/servante de Dieu) ouvre le procès et l’instruit en faisant déposer des témoins. D’où la nécessité de le commencer tôt. Rome ensuite intervient par la congrégation des Rites et par le pape lui-même qui sanctionne chaque étape du procès. L’administration pontificale doit prendre son temps, des délais sont de règle pour éviter tout emballement ou toute pression. La congrégation des Rites intervient de deux façons : d’abord en vérifiant que le procès diocésain (procès ordinaire) est solide, ce qui permet à Rome de reprendre à son compte l’enquête en ouvrant un second procès fait dans les mêmes conditions que le premier mais au nom du pape (procès apostolique). Ensuite, en portant un jugement définitif sur chacun des éléments du dossier, écrits, vertus, miracles, etc. Autant d’occasions de retard, de blocage, d’abandon. Et au terme, on retrouve une autre dualité pour accéder à la reconnaissance, puisque la procédure est dédoublée, concernant les miracles, pour la béatification et la canonisation.

           Cette procédure, strictement ecclésiastique, fait appel à les laïcs comme témoins, avocats ou experts (médecin pour les miracles). La proclamation d’un nouveau saint est une pédagogie en acte de la sainteté de l’Église dans son histoire, comme en témoigne l’incorporation du bienheureux dans le sanctoral. Mais la canonisation obéit aussi à des finalités politiques, que ce soit en interne (satisfaire une famille religieuse) ou en externe (honorer une nation).