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LT 261 - A l'abbé Bellière - 26 Juillet 1897

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J.M.J.T.

26 juillet 1897

Jésus

Mon cher petit Frère,

 

Que votre lettre m'a fait de plaisir ! Si Jésus a écouté vos prières et prolongé mon exil à cause d'elles, Il a aussi dans son amour exaucé les miennes, puisque vous êtes résigné à perdre «ma présence, mon action sensible» comme vous le dites. Ah ! mon frère, laissez-moi vous le dire : Le bon Dieu réserve à votre âme de bien douces surprises, elle est, vous me l'avez écrit, «peu habituée aux choses surnaturelles» et moi qui ne suis pas pour rien votre petite soeur, je vous promets de vous faire goûter après mon départ pour l'éternelle vie ce qu'on peut trouver de bonheur à sentir près de soi une âme amie. Ce ne sera pas cette correspondance plus ou moins éloignée, toujours bien incomplète, que vous paraissez regretter, mais un entretien fraternel qui charmera les anges, un entretien que les créatures ne pourront blâmer puisqu'il leur sera caché. Ah ! qu'il me semblera bon d'être affranchie de cette dépouille mortelle qui m'obligerait si par impossible je me trouvais avec plusieurs personnes en présence de mon cher petit frère, à le regarder comme un étranger, un indifférent !... Je vous en prie, mon frère, n'imitez pas les hébreux qui regrettaient «les oignons d'Egypte», je ne vous ai que trop servi depuis quelque temps ces légumes qui font pleurer lorsqu'on les approche de ses yeux sans être cuits.

Maintenant je rêve de partager avec vous «la manne cachée» (Apocalypse) que le Tout-Puissant a promis de donner «au vainqueur». C'est uniquement parce qu'elle est cachée que cette manne céleste vous attire moins que «les oignons d'Egypte», mais j'en suis sûre, aussitôt qu'il me sera permis de vous présenter une nourriture toute spirituelle, vous ne regretterez plus celle que je vous aurais donnée si j'étais encore restée longtemps sur la terre.   Ah ! votre âme est trop grande pour s'attacher à aucune consolation d'ici-bas. C'est dans les cieux que vous devez vivre par avance, car il est dit : «Là où est votre trésor, là est aussi votre coeur.» Votre unique Trésor, n'est-ce pas Jésus ? Puisqu'Il est au Ciel, c'est là que doit habiter votre coeur, je vous le dis tout simplement, mon cher petit frère, il me semble qu'il vous sera plus facile de vivre avec Jésus quand je serai près de Lui pour jamais.

Il faut que vous ne me connaissiez qu'imparfaitement pour craindre qu'un récit détaillé de vos fautes puisse diminuer la tendresse que j'ai pour votre âme ! O mon frère, croyez-le, je n'aurai pas besoin de «mettre la main sur la bouche de Jésus» ! Il a depuis longtemps oublié vos infidélités, seuls vos désirs de perfection sont présents pour réjouir son coeur. Je vous en supplie, ne vous traînez plus à ses pieds, suivez ce «premier élan qui vous entraîne dans ses bras», c'est là votre place, et j'ai constaté plus encore que dans vos autres lettres qu'il vous est interdit d'aller au Ciel par une autre voie que celle de votre pauvre petite soeur.

Je suis tout à fait de votre avis, «Le Coeur divin est plus attristé des mille petites indélicatesses de ses amis que des fautes même graves que commettent les personnes du monde» mais, mon cher petit frère, il me semble que c'est seulement quand les siens, ne s'apercevant pas de leurs continuelles indélicatesses s'en font une habitude et ne Lui demandent pas pardon, que Jésus peut dire ces paroles touchantes qui nous sont mises dans la bouche par l'église pendant la semaine sainte : «Ces plaies que vous voyez au milieu de mes mains, ce sont celles que j'ai reçues dans la maison de ceux qui m'aimaient!» Pour ceux qui l'aiment et qui viennent après chaque indélicatesse Lui demander pardon en se jetant dans ses bras, Jésus tressaille de joie, Il dit à ses anges ce que le père de l'enfant prodigue disait à ses serviteurs : «Revêtez-le de sa première robe, mettez-lui un anneau au doigt, réjouissons-nous.» Ah ! mon frère, que la bonté, l'amour miséricordieux de Jésus sont peu connus !... Il est vrai que pour jouir de ces trésors, il faut s'humilier, reconnaître son néant, et voilà ce que beaucoup d'âmes ne veulent pas faire, mais, mon petit frère, ce n'est pas ainsi que vous agissez, aussi la voie de la confiance simple et amoureuse est bien faite pour vous.

Je voudrais que vous soyez simple avec le bon Dieu, mais aussi... avec moi, vous êtes étonné de ma phrase ? C'est que, mon cher petit frère, vous me demandez pardon «de votre indiscrétion» qui consiste à désirer savoir si dans le monde votre soeur s'appelait Geneviève ; moi je trouve la demande toute naturelle ; pour vous le prouver je vais vous donner des détails sur ma famille car vous n'avez pas été très bien renseigné.

Le bon Dieu m'a donné un père et une mère plus dignes du Ciel que de la terre, ils demandèrent au Seigneur de leur donner beaucoup d'enfants et de les prendre pour Lui. Ce désir fut exaucé, quatre petits anges s'envolèrent aux Cieux, et les 5 enfants restées dans l'arène prirent Jésus pour époux. Ce fut avec un courage héroïque que mon père, comme un nouvel Abraham, gravit trois fois la montagne du Carmel pour immoler à Dieu ce qu'il avait de plus cher. D'abord ce furent ses deux aînées, puis la troisième de ses filles sur l'avis de son directeur et conduite par notre incomparable père fit un essai dans un couvent de la Visitation (le bon Dieu se contenta de l'acceptation, plus tard elle revient dans le monde où elle vit comme étant dans le cloître). Il ne restait plus à l'élu de Dieu que deux enfants, l'une âgée de 18 ans, l'autre de 14, celle-ci, «la petite Thérèse» lui demanda de voler au Carmel, ce qu'elle obtint sans difficulté de son bon Père qui poussa la condescendance jusqu'à la conduire d'abord à Bayeux, ensuite à Rome afin de lever les obstacles qui retardaient l'immolation de celle qu'il appelait sa reine. Lorsqu'il l'eut conduite au port, il dit à l'unique enfant qui lui restait : «Si tu veux suivre l'exemple de tes soeurs, j'y consens, ne t'inquiète pas de moi.» L'ange qui devait soutenir la vieillesse d'un tel saint lui répondit qu'après son départ pour le Ciel, il volerait aussi vers le cloître, ce qui remplit de joie celui qui ne vivait que pour Dieu seul. Mais une si belle vie devait être couronnée par une épreuve digne d'elle. Peu de temps après mon départ, le père que nous chérissions à si juste titre fut pris d'une attaque de paralysie dans les jambes qui se renouvela plusieurs fois, mais elle ne pouvait se fixer là, l'épreuve aurait été trop douce, car l'héroïque patriarche s'était offert à Dieu en victime, aussi la paralysie changeant son cours se fixa dans la tête vénérable de la victime que le Seigneur avait acceptée... La place me manque pour vous donner des détails touchants, je veux seulement vous dire qu'il nous fallut boire le calice jusqu'à la lie et nous séparer pendant trois ans de notre vénéré père en le confiant à des mains religieuses mais étrangères. Il accepta cette épreuve dont il comprenait toute l'humiliation et poussa l'héroïsme jusqu'à ne pas vouloir qu'on demandât sa guérison.

A Dieu, mon cher petit frère, j'espère vous écrire encore si le tremblement de ma main n'augmente pas, car j'ai été obligée d'écrire ma lettre en plusieurs fois. - Votre petite Soeur, non pas «Geneviève», mais «Thérèse» de l'Enfant Jésus de la Ste Face.