Imprimer

LT 57 - A Céline - 23 juillet 1888

J.M.J.T.

ésus seul    Lundi 23 Juil. 1888

Soeur chérie,

Ta Thérèse a compris toute ton âme, elle en a lu encore plus long que tu ne lui en as écrit. J'ai compris la tristesse du Dimanche, j'ai tout senti... Il me semblait en lisant que la même âme nous animait, il y a entre nos âmes quelque chose de si sensible, qui se ressemble tant. Toujours nous avons été ensemble ; nos joies, nos peines, tout a été commun. Ah ! je sens que cela continue au Carmel, jamais, non jamais nous ne serons séparées. Tu sais, il n'y a que le lis jaune qui aurait pu nous éloigner un peu, je te le dis parce que je suis sûre que toujours un Lis blanc sera ton partage, puisque tu l'as choisi et qu'il t'a choisie le premier... Comprends-tu les lis...

Je me demandais quelquefois pourquoi Jésus m'avait prise la première ; maintenant j'ai compris... Tu sais, ton âme est un lis immortelle, Jésus peut en faire tout ce qu'il veut, il importe peu qu'il soit dans un lieu ou dans un autre, toujours il sera immortelle ; la tempête ne peut faire tomber le jaune des étamines sur son blanc calice embaumé, c'est Jésus qui l'a fait ainsi, il est libre et personne n'a à lui demander pourquoi il donne ses grâces à une âme plutôt qu'à une autre. A côté de ce Lis Jésus en a placé un autre, son compagnon fidèle, ils on grandi ensemble mais un était immortelle, l'autre ne l'était pas, il a fallu que Jésus prenne son lis avant que la fleur ne s'entrouvre pour que les deux soient pour lui... L'un était faible et l'autre était fort, Jésus a pris le faible, il a laissé l'autre pour qu'il s'embellisse d'un nouvel éclat... Jésus demande tout à ses deux lis, il ne veut rien laisser que leur blanche robe, tout, l'immortelle a-t-elle compris sa petite soeur ?...

La vie souvent est pesante, quelle amertume... mais quelle douceur ! Oui la vie coûte, il est pénible de commencer une journée de labeur, le faible bouton l'a vu comme le beau lis ; si encore on sentait Jésus, oh ! on ferait bien tout pour lui, mais non, il paraît à mille lieues, nous sommes seules avec nous-mêmes, oh ! l'ennuyeuse compagnie quand Jésus n'est pas là. Mais que fait-il donc ce doux ami, il ne voit donc pas notre angoisse, le poids qui nous oppresse ? où est-il, pourquoi ne vient-il pas nous consoler, puisque nous n'avons que lui pour ami ? Hélas ! il n'est pas loin, il est là tout près, qui nous regarde, qui nous mendie cette tristesse, cette agonie, il en a besoin pour les âmes, pour notre âme, il veut nous donner une si belle récompense, ses ambitions pour nous sont si grandes. Mais comment dira-t-il : «mon tour» si le nôtre n'est venu, si nous ne lui avons rien donné ? Hélas ! il lui en coûte de nous abreuver de tristesses mais il sait que c'est l'unique moyen de nous préparer à «le connaître comme il se connaît et à devenir des Dieux nous-mêmes». Oh ! quelle destinée, que notre âme est grande...

Élevons-nous au-dessus de ce qui passe, tenons-nous à distance de la terre, plus haut l'air est pur, Jésus se cache mais on le devine, en versant des larmes on essuie les siennes, et la Ste Vierge sourit, pauvre Mère, elle a eu tant de peine à cause de nous, il est juste que nous la consolions un peu en pleurant et souffrant avec elle...

J'ai lu ce matin un passage de l'évangile où il est dit : «Je ne suis pas venu apporter la paix mais le Glaive», il ne nous reste qu'à combattre ; quand nous n'en avons pas la force c'est alors que Jésus combat pour nous... Mettons ensemble la cognée à la racine de l'arbre...

Pauvre brouillon de Thérèse, quelle lettre, quel tumulte...

Oh ! si j'avais pu dire tout ce que je pense, que Céline en aurait long à lire...

Jésus est bon de m'avoir fait rencontrer une mère comme celle que nous avons. Quel trésor, petite soeur, si tu l'avais vue ce matin à 6 heures m'apporter ta lettre, j'en était émue...

Jésus te demande tout, tout, tout, autant comme il peut demander aux plus grands Saints.

 

Ta pauvre petite Soeur
Thérèse de l'Enfant Jésus
p.c.ind.